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Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale

Routes de Moguedcbou vers l’iutérieur. — Dispositions prises pour une excursion à Guèledi. — Départ. — Incidents de route. — Arrivée. — Description de Guèledi. — Sa population. — Mœurs et caractères des habitants. — Cultures et productions. — Le sultan Youceuf et sa famille. — Sa puissance politique. — Itinéraires de Guèledi à divers points de l’intérieur. — Cours de l’Ouébi-Dénok. — Retour à Moguedchou.

Plusieurs routes parlent de Moguedchou : l’une, dirigée vers le nord-est, longe la côte du pays des Abgal, puis entre dans celui des Medjeurtine, où elle se ramiiie; les autres conduisent à la rivière et de là pénètrent dans l’intérieur.

En suivant la première, on met, dit-on, quinze aoudahh (1) pour atteindre la limite qui sépare les Habeur- Gadeur des Medjeurtine. A partir de Chinggàni, on passe, pendant quatre aoudahh, sur le territoire des Abgal-Habeurintéra, qui comprennent deux tribus, les Ali, le long du rivage, et les Men’tané, dans les terres. On entre ensuite dans le territoire des Àbgal-Youceuf, sur lequel on fait deux aoudahh; après quoi on rencontre le pays des Kabala, où l’on

(,1) Aoudahli, pluriel d’oudehha , qui signifie uue journée de voyage comptée du lever au coucher du soleil, avec les repos obligés, ce quj représente une moyenne de neuf à dix heures de marche.

marche durant une oudehha ; puis celui des Daoud, sur lequel on parcourt trois aoudahh; celui des Àbgal-heurti , cinq aoudahh , enfin celui des Haheur-Gadeur jusqu’à Obbia.

La plus nord des autres routes mène, à travers les territoires des Moubeline et des Gogondobé, chez les Odjourane, dont le pays est nommé Chebel-lèh.

Une deuxième route conduit au pays des Ellebi, puis à celui des Moubeline.

Une troisième enfin, traversant le pays des Rahhan’ouine dans toute son étendue, aboutit à Ganané, ou plutôt à Lock, ville située sur l’Ouébi-Ganâné ou le Djoub; elle passe par Guèledi , et j’en donnerai l’ itinéraire en parlant de cette localité, but du voyage que j’avais projeté.

J’ai déjà plusieurs fois mentionné l’existence d’une rivière à quelques lieues dans l’ouest de Moguedchou, et désigné aussi le cheikh ou sultan Youceuf comme chef d’un territoire qu’elle arrose. En 1843, le cours d’eau dont il s’agit fut reconnu sur différents points par le lieutenant Christopher, de la marine de la compagnie, et cet officier eut, par suite, des relations avec Youceuf, qui résidait à Guèledi.

Si une excursion aux mêmes lieux n’avait plus l’attrait d’une découverte, elle pouvait, du moins, ne pas être sans utilité pour nos intérêts commerciaux à venir. On comprendra, d’ailleurs, que ce fût devenu pour moi une question d’amour-propre national , et que je tinsse à ne pas laisser ignorer le nom de la France dans un pays où celui de l’Angleterre était connu. J’avais donc résolu de me transporter à Guèledi.

Lorsque j’annonçai mon intention, chacun, à Moguedchou, se récria sur la témérité d’une pareille entreprise, et, à part Moumen, tous nos amis manifestèrent les craintes les plus vives, augurant qu’elle aurait pour nous des suites funestes; puis, voyant que je n’en paraissais pas fort ému, ils cherchèrent à me démontrer que la réalisation de mon projet rencontrerait des difficultés insurmontables; les anciens de la ville m’envoyèrent même une députation, afin de m’empêcher de commettre ce qu’ils nommaient une insigne folie. Mais , ayant eu l’occasion de juger du cas qu’il fallait faire de leurs appréhensions, je pensai qu’il en était des périls du voyage à la rivière comme il en avait été de ceux de nos promenades hors la ville. Je combattis donc leurs arguments avec ténacité, et déclarai, en dernier ressort, que, puisqu’un blanc, un Anglais, avait accompli ce voyage, je ne voyais pas ce qu’il aurait pour moi d’impossible. Néanmoins, et quoique je parusse convaincu du succès, j’étais réellement fort embarrassé de trouver les moyens d’exécution nécessaires, quand un chérif de Braoua, Sid-Qoullatin (je l’ai déjà cité), vint à mon aide. Ayant été plusieurs fois à Guèledi, et étant même en relation d’amitié avec Youceuf et ses frères, il m'offrit de se charger des démarches à faire auprès de ces personnages. Cette négociation dura plusieurs jours et donna lieu à une correspondance fort originale, dont les pièces principales vont être mises sous les yeux du lecteur.

Aux premières ouvertures de Sid-Qoullatin, voici la réponse que fit le Hhadji-Tbrahim, frère du sultan Youceuf :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.

« Que Dieu vous donne une vie heureuse et bénie !

« A l’aimé et cher, digne, resplendissant, pur, pieux, c sans péché, très-noble, très-raisonnable, connaissant « Dieu et son prophète, que l’on peut décrire en énumé- « rant toutes les bonnes qualités, Sid-Qoullatin, fils de Sida Moudeheur, que Dieu (qu’il soit élevé) le sauve. Amen.

« Ensuite nous avons vu votre lettre et en avons compris a le contenu. Nous avons compris que vous aviez été ata teint des décrets célestes (auxquels ni le roi puissant, ni « le prophète envoyé de Dieu, ne peuvent échapper), par la « mort de votre frère Sid-Omar-ben-Moudeheur. Que Dieu * lui fasse miséricorde ainsi qu’aux justes ; qu’il lui donne « place aux approches du paradis, et à vous, une parfaite <1 patience. Je suis à Dieu el cest en lui que je me ré- «. fugie. Que Dieu illustre votre peine et la rende plus « douce; qu’il fasse grâce à celui que vous venez de perce dre! Je suis à Dieu el cest en lui que je me réfugie. Puis, a ô Sid-Qoullatin, ne me trompez pas sur le compte des cc Frenggui , et soyez un autre moi. Vous étiez à Mogued- « chou à leur arrivée, tandis que moi j’étais loin, à Bar- « déré.

« Or, aujourd’hui, ne me trompez pas, et j’attendrai ce a que vous m’en direz; informez-vous de leurs secrètes inet tentions. Craignez Dieu votre maître; cherchez leurs se- « crels, et écrivez-moi une lettre que vous remettrez à mou « neveu Hhacen-ben-Ali et à Abuubekeur-ben-Addi ; et que a les Frenggui ne se mettent pas en route avant d’avoir «t reçu une lettre de moi. Ensuite, Sid-Qoullatin, ;i vous a croyez en Dieu , en ses anges, son prophète, ses écrits, a au jour du jugement, sa puissance, le bien et le mal, ne « me trompez pas; car je vous ai dévoilé mes secrets, sa-

« chez-le bien, ô Sid-Qoul latin ! Je vous recommande de « vous informer de leurs intentions secrètes et de ce qu’ils « veulent, de m’en écrire promptement. Je vous en sup- « plie, ne négligez pas cela. Ne connaissez-vous pas cette « sentence : Ne trompe pas celui qui met sa confiance en « toi. Or j’ai mis la mienne en vous, ne me trompez pas.

« Les paroles les plus brèves et les plus claires sont les a meilleures.

a Cet écrit vient de votre ami le Hadji-Ibrahim. »

Dès la réceplion de cette lettre, qui me fut communiquée par Sid-Qoullatin , M. Vignard écrivit en mon nom à Youceuf, lui exprimant mon désir de le voir et d’établir avec lui des rapports d’amitié. Par quelques compliments sur sa puissance et la réputation dont il jouissait, je flattais sa vanité, que je savais être excessive, et tâchais aussi d’exciter sa curiosité en lui affirmant que j’avais à l’entretenir de choses qui l’intéressaient vivement.

En même temps je fis écrire à Ibrahim, de manière à combattre la défiance qu’il exprimait à notre sujet, et pour lui recommander la missive que j’adressais à Youceuf; je le priais, en outre, de nous envoyer une escorte, lui disant que nous étions pressés, et que nous désirions aller à Guèledi attendre la décision du Sultan, son frère, plutôt que de rester sans occupation à Chinggàni.

Les réponses ne tardèrent pas à nous parvenir. En voici la traduction textuelle.

Lettre du cheikh Ibrahim.

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.

« Que Dieu vous donne une vie heureuse et bénie!

« Aux aimés, chers, dignes, purs, braves, esclaves de « leur serment et de la foi qu’ils ont donnée, qui ne crai- « gnent personne. Salut sur vous, ainsi que la miséricorde « de Dieu et ses bénédictions. Que le salut soit sur vous, A

« nos amis et frères, fruit de nos entrailles et prunelles de « nos yeux. Salut sur vous, ô Capitaine! ô Christopher (1) ! « Puis, si vous vous informez de notre état, nous sommes « heureux et tranquilles : que Dieu vous donne un état « semblable. Que dis-je? meilleur soit-il, si notre maître « exauce nos vœux.

« Ensuite nous avons vu votre honorable lettre , et « avons compris ce que vous nous y marquez. Quant à ce « qui est du cheikh Youceuf, il est en ce moment à Dafit, « et je lui ai envoyé la lettre qui est à son adresse. Attendez « et restez à Moguedchou, ô nos frères, fruit de nos en- « trahies! Attendez un jour ou deux, et, dès que je recevrai « la réponse du sultan Youceuf, je vous enverrai une troupe « nombreuse pour vous conduire jusqu’à nous, avec la per- « mission de Dieu (qu’il soit élevé).

« La meilleure manière de s’exprimer est celle qui, étant « brève, fait bien comprendre ce que l’on veut. »

Lettre du sultan Youceuf.

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux ;

« Du sultan Youceuf, fils du sultan Mahhmoud , aux « Frenggui, soldats de Victoria (2) ;

(1) L’auteur de la lettre, se souveuaut du lieutenant Christopher, s'imaginait, sans doute, que le nom de cet ofïicier était un titre applicable à tous les blancs.

i?) Youceuf, comme ou le voit , nous prenait pour des Anglais.

« Ensuite, ô Frenggui, j’ai vu votre lettre et me suis « instruit de ce quelle contenait louchant votre arrivée à « Moguedchou à l’âceur (1) du jour de vendredi, et le pro- « jet que vous avez formé de me venir trouver à Dafit. Or « sachez que, dans ces jours de grande chaleur, vous ne « pourriez supporter la marche pour venir à Dafit. Attendez- « moi donc jusqu’à samedi, car j’ai presque terminé mes « affaires. Prenez patience pendant ce temps et demeurez « dans la ville de Hhameur (Hameurouine) jusqu’à ce que je « vienne, ce qui ne tardera pas, s’il plaît à Dieu (qu’il soit « élevé). Voilà ce que j’ai à vous faire savoir. Salut. Je vous « en supplie, attendez-moi à Hhameur et ne sortez pas avant « que je vienne. Lorsque je me mettrai en route, je vous « enverrai une lettre et des hommes, afin de vous faire « savoir que notre rencontre aura lieu sur les bords de la « rivière, dans un endroit que je vous désignerai bientôt.

« Voilà, et salut. »

Ces deux lettres étaient satisfaisantes en ce qu’elles me donnaient la presque certitude d’une entrevue; cependant je pouvais craindre une prolongation de séjour à Moguedchou, où nous n’avions, M. Loarer et moi, plus rien d’intéressant à faire. J’écrivis donc de nouveau au Sultan et à son frère, pressant le premier d’envoyer l’escorte promise, et priant le second de me fournir, en attendant, les moyens de me rendre au moins à Guèledi.

« Voici ce que répondit Ibrahim :

Après les compliments :

u . Nous avons eu votre honorable écrit et avons

(Il L’âceur est la troisième prière du jour et se fait aux environs de quatre heures du soir.

« compris ce que vous nous y marquez. Si notre maître « veut exaucer nos vœux et faciliter la marche des événe- « ments, dès que vous aurez vu les soldats du sultan Youa ceuf, fils du sultan Mahhmoud , vous partirez avec eux a en leur adjoignant sept Français ; amenez aussi Sid-Qoul- « latin, fils de Sid-Moudeheur, et ne le laissez pas à Mo- « guedchou. Il sera votre lieutenant pour la route, et nous « ne savons pas le français. O nos frères, fruit de nos eri- « trailles et prunelles de nos yeux! ne rejetez pas nos pa- <r rôles et écoutez-îes. Sortez dans la nuit de dimanche ; « quant à moi, je vous attendrai dimanche, dans la mati- « née, sur le bord de la rivière.

a Les meilleurs discours sont brefs et clairs. »

Dans une autre lettre adressée à Sid-Qoullatin se trouvait, à notre intention, le passage suivant :

« Fais parvenir mon salut aux Frenggui et dis : Le hadji a Ibrahim, fils du sultan Mahhmoud, vous salue et a dit : « O mes frères, fruit de nos entrailles, prunelles de nos <t yeux, qui êtes une partie de notre foie, je vous prie de « me renvoyer par les porteurs toute espèce de remèdes « pour les maladies de tête, de cou, des yeux, de la langue, a du ventre, du côté, des pieds, des mains, des oreilles, « du cœur, des fesses et des parties nobles de l’homme. Ne « trompez pas mon espérance, ô mes frères! je brûle du « désir de vous voir; mais, si je partais, il ne resterait per- « sonne dans les villes (pour gouverner, sous-entendu). * D’après cette lettre, je conjecturai que Youceuf avait autorisé son frère à nous envoyer chercher ; mais je ne reçus pas de lui de réponse directe, avant mon départ de Moguedchou.

Le o mars, l’escorte annoncée par Ibrahim arriva. Je devais penser qu’il ne me restait qu’à profiter de ce bon office, sauf à remercier plus tard : il n’en fut pas ainsi. Point d’argent, point de Soumal. Il fallut, avant tout, débattre le prix auquel j’aurais l’honneur d’être accompagné des soldats de Youceuf. Je m’efforçai de leur démontrer qu’ils exécutaient simplement auprès de moi un ordre de leur chef; mais cette argumentation dépassait leurs idées sur le service militaire. En nous escortant, ils se donnaient de la peine et s’exposaient, disaient-ils, à des collisions dangereuses; or cela ne devait pas, selon eux, être fait gratis. Je fus donc obligé de céder, après avoir, toutefois, réduit leurs exigences à des proportions raisonnables. J’avais marchandé d’autant plus opiniâtrément que, outre la nécessité de me tenir dans les limites d’une stricte économie, je voulais éviter de créer un précédent dont, à l’avenir, on pourrait abuser. Bref, la rétribution fut arrêtée, pour les dix hommes de l’escorte, à 50 piastres, moitié payable immédiatement, et le reste à l’arrivée à Guèledi.

Ces préliminaires accomplis, nous nous apprêtâmes à partir dans la nuit, suivant en tous points les indications contenues dans la lettre du frère de Youceuf. Par l’entremise de Sid-Qoullatin, qui devait être notre introducteur, des chameaux furent loués pour porter les vivres et les effets, et nous fixâmes le moment du départ à dix heures du soir.

Le matin même du jour où l’escorte était arrivée, le brick avait repris le mouillage de Moguedchou. Il était revenu fort à propos sur rade pour nous fournir plusieurs objets dont nous avions besoin et compléter le personnel de l’ex-

pédition. Je mis mon lieutenant ail courant de la situation, l’engageant, dans le cas où il croirait encore prudent de quitter le mouillage, à faire en sorte de s’y trouver à la date présumée de mon retour.

Vers neuf heures, tous nos bagages furent transportés au dehors de la ville, sur le bord de la mer, la porte par laquelle nous devions sortir n’étant pas de hauteur suffisante pour donner passage aux chameaux chargés ; et, après avoir confié à la garde de Sid-Hhaddad les objets laissés dans notre logis, je rejoignis mes compagnons au rivage.

La lune venait de se lever, et son disque, presque complètement lumineux, projetait des lueurs rougeâtres sur tous les objets quelle éclairait, en môme temps que se dessinaient en silhouettes allongées, sur la plage, les pans de murailles et les maisons à terrasse de la partie de Chinggàni qui la domine. L’atmosphère était pure et diaphane, et les cieux, resplendissant des clartés de leurs milliers de soleils, semblaient convier l’âme à s’élancer dans les profondeurs de l’infini. Une fraîche brise de mer poussait les vagues au rivage, et mêlait son souffle au bruit monotone de la lame déferlant sur le sable. Impressionné par le charme de cette nuit, je me sentais entraîné à de douces et mélancoliques rêveries; mais, à chaque instant, le langage rauque et grondeur des chameliers, le grognement que leur brutalité arrachait aux pauvres bêtes, pourtant si patientes, qu’ils chargeaient, me ramenaient tout à coup au monde réel et à la cause du mouvement qui s’opérait près de moi. J’en suivais alors des yeux et presque machinalement les détails : ici c’était une file de chameaux agenouillés, sur le dos desquels on entassait des colis dont le contact inac-

tl

coutumé semblait lasser leur docilité habituelle. A quelques pas de là, divisés en petits groupes, stationnaient les gens de l’escorte, demi-nus, portant plusieurs sagaies en main, le bouclier au bras et le couteau-poignard à la ceinture; la tête découverte, rasée ou garnie d’une chevelure disposée d’une façon bizarre. Le visage des uns paraissait d’autant plus noir qu’ils se trouvaient dans l’ombre; celui des autres prenait, à travers les reflets de lumière dont ils étaient soudainement éclairés, une expression farouche et diabolique... Peut-être s’entretenaient-ils de nous et du sort qui nous était réservé! Dans une partie de ce tableau vivant, dont tout le fantastique, pour être bien rendu, n’eût pas demandé moins que le pinceau de Rembrandt ou de Gérard-Doxv, se tenaient les officiers et les marins composant notre personnel : ceux-là vêtus et armés comme l’exigeaient les chances probables du voyage qu’ils allaient entreprendre; ceux-ci le sac au dos, la giberne en ceinture et chargeant leurs armes. Enfin , comme si un artiste eût voulu capricieusement mettre en contraste les divers états sociaux par lesquels l’humanité a passé, la sauvagerie, la barbarie et la civilisation, plusieurs des individus de descendance arabe, qui habitent la ville, figuraient en curieux à côté des deux premiers groupes, cherchant vainement à comprendre le but de notre entreprise, et échangeant leurs réflexions sur la singulière idée des Frenggui.

Au moment où nous nous séparions des personnes qui nous avaient accompagnés sur la plage, l’une d’elles, le vieil Arabe chargé de la perception des droits levés pour le compte du sultan de Zanzibar, s’approcha et me serrant affectueusement la main, me dit, d’un air où se peignait une vive in-

quiétude : « Vous allez entreprendre un voyage'qui n’est, pas « sans dangers..., soyez prudent et contenez- vous dans vos « rapports avec les gens que vous rencontrerez! » Le ton pénétré dont ces paroles étaient prononcées et la scène qui se déployait sous nos yeux ; la nature à la fois pittoresque et sauvage du lieu ; la physionomie si étrange, si nouvelle pour moi de la plupart des êtres qui m’entouraient ; peutêtre aussi cette espèce de débilité morale qu’amène ordinairement la fatigue du corps après une journée laborieuse, tout cela réuni me fit éprouver, je l’avoue, une émotion indéfinissable. N’était-ce pas un de ces mystérieux avertissements envoyés à l’homme aux instants suprêmes où la Providence lui abandonne, en quelque sorte, le choix de sa destinée? . Une pensée sinistre, le souvenir du malheu¬

reux Maizan, me traversa même le cerveau avec la rapidité de l’éclair; mais, par une réaction non moins prompte, je me pris à rire de cette abdication momentanée de ma raison, et, laissant là les lugubres pressentiments, je donnai l’ordre de se mettre en marche (1).

Le personnel de notre caravane se composait de vingt-six individus; les bagages étaient portés par cinq chameaux. J’avais prudemment distribué nos hommes de manière à maintenir, au besoin, nos guides dans le devoir. Toutefois, après avoir cheminé quelque temps, la confiance s’établit, et d’ailleurs la rouie que nous suivions devint bientôt un étroit sentier ne permettant guère à plus de deux hommes d’aller de front.

Ce sentier était pratiqué sur un terrain sablonneux meu¬

rt Voyez planche 25 de l’Album.

blé d’un fourré peu épais de buissons , d’arbustes épineux et d’arbres de petites dimensions. Le sol cédait sous nos pas, ce qui rendait la marche extrêmement pénible, surtout à nous autres marins. Nous avions aussi, en raison de l’heure avancée, à lutter contre le sommeil : or, dans ce parcours monotone d’un chemin sans horizon, où la vue est bornée de tous côtés , aucune distraction ne nous aidait à surmonter la fatigue du corps et l’appesantissement de l’esprit. A d’assez longs intervalles seulement, des voix humaines et le tintement de la sonnette en bois attachée au cou des chameaux (1) nous annonçaient le passage près de nous d’un groupe de Bédouins ou d’une caravane se dirigeant vers Moguedehou. Nous en rencontrâmes une qui venait de Ganàné; elle comptait une douzaine de chameaux chargés de dents d’éléphant. Bien grand dut être l’étonnement des gens qui la conduisaient quand ils nous aperçurent, et, sans la présence de nos guides, ils n’auraient réellement pu s’expliquer la nôtre que comme une apparition surnaturelle.

Après environ trois heures de marche, ceux d’entre nous qui ne s’étaient pas donnés comme doués de facultés locomotives remarquables se déclarèrent rendus, et exprimèrent le désir de faire une halte. Pour mon compte, je sentais que mes reins ne se prêteraient guère plus longtemps à une pareille gymnastique, et il me semblait, selon l’expression vulgaire, que les jambes me rentraient dans le corps , expression dont je n’avais jamais aussi bien qu’en cette circonstance apprécié la valeur figurative. Nous étions tous, du reste, plus que de raison haletants et altérés.

(1) Ce bruit est quelque peu semblable à celui des castagnettes.

« L’ équipage suait, soufflait, était rendu. »

11 fut donc décidé, d’un commun accord, qu’on station nerait au premier endroit offrant l’espace nécessaire pour camper. A une heure un quart, nous fîmes halte; on régla le service de faction entre nos hommes pour avoir une sentinelle devant la tente, où nous nous établîmes de notre mieux. Quant à nos guides, chacun d’eux s’enveloppa dans son pagne de coton, et s’étendit sur le sable sans plus de soins ni de préoccupations.

A quatre heures et demie nous levâmes le camp, et à cinq heures nous étions en route, la tête un peu reposée, mais les jambes roides et le corps brisé : il n’y a personne qui n’ait plus ou moins éprouvé, à la suite d’un exercice pénible, cet effet d’un repos insuffisant et pour lequel on n’a pas eu la possibilité de se mettre complètement à l’aise. Nous comptâmes sur le mouvement pour dérouiller, comme on dit, nos membres sans souplesse. Il y a, d’ailleurs, dans l’heure calme et fraîche qui succède aux ténèbres, quelque chose de réconfortant où le corps puise plus de vivacité, et le cœur les pensées riantes, source de force et de courage ; néanmoins nous avions affaire à une nature et à un climat d’une rudesse et d’une âpreté trop marquées pour nous laisser longtemps un semblable bien-être.

La clarté du jour ne diminua pas la désolante monotonie du voyage : un botaniste seul y eut gagné, en ce qu’on pouvait alors distinguer le genre des plantes au milieu desquelles était tracé le sentier que nous suivions; malheureusement, pour des profanes, il n’y avait rien de charmant dans cette végétation désolée, trop en harmonie avec les terrains sablonneux qui la portaient; rien de remarquable dans ces

arbres si pauvres île feuillage, si ce n’est qu’ils ne donnaient pas l’ombre nécessaire pour garantir le voyageur des rayons du soleil. Des oiseaux au brillant plumage, passant rapidement devant nous pour disparaître bientôt dans les branchages épineux, étaient les seuls êtres animés qui s’offrissent à notre vue. Ce chemin était évidemment peu fréquenté, car nous trouvâmes, sur la lisière du fourré, une belle dent d’éléphant perdue par quelque caravane, et que tout indigène se fût empressé de ramasser, car elle représentait une valeur d’une douzaine de piastres. Dès sept heures la chaleur devint excessive, et la tiède humidité qui s’exhalait du terrain, augmentée par le calme de l’air, rendit l’atmosphère pesante et la respiration difficile

Comme il nous restait à faire près de la moitié de la route et que nos guides ne paraissaient pas disposés à s’arrêter, nous marchâmes courageusement encore pendant une heure et demie; mais alors la fatigue et la faim nous décidèrent à une seconde halte; d’ailleurs un de nos plus présomptueux marcheurs déclarait, en se laissant tomber sur le sable, qu’il lui était impossible d’aller au delà sans prendre un peu de repos. La tente fut donc de nouveau dressée, el nous convînmes d’y attendre que les plus chaudes heures du jour fussent passées. Cette résolution nous permit d’expédier un de nos guides vers le point le plus voisin de la rivière pour chercher de l’eau, notre provision se trouvant complètement épuisée; toutefois, comme cette course devait être longue, nous procédâmes au déjeuner. Dès que les exigences de l’estomac furent apaisées, nous essayâmes de dormir; mais toutes nos dispositions pour y réussir furent vaines : une affreuse quantité de mouches qui s’é-

taient, sans façon, invitées à notre repas nous tourmentèrent tellement après, les ingrates! que nous goûtâmes à peine un moment de ce sommeil dont nous avions tant besoin. Ajoutez à cela que le soleil, presque au zénith, dardait sur nous ses plus brûlants rayons, et que nous n’avions pour boisson que du vin ou de l’eau-de-vie.

A trois heures et demie nous pliâmes la tente, et, pendant qu’on rechargeait les chameaux, je pris les devants avec les officiers et une partie de nos guides, laissant le détachement en arrière, pour accompagner les bagages. Je me promis bien, pour cette fois, de ne plus m’arrêter qu’à Guèledi , ne me doutant pas, cependant, de la distance qui nous en séparait encore. Vers cinq heures , nous rencontrâmes un homme qui nous était envoyé, avec un chameau portant une énorme jarre de lait de chamelle et une autre pleine d’eau. Ce secours arrivait fort à propos pour ranimer nos forces; il accusait, de la part d’ibrahim, une attention qui me fit bien augurer de son hospitalité. Après nous être désaltérés et avoir rempli nos gourdes, nous marchâmes d’un pas mieux réglé; car, outre que nous avions apaisé notre soif, le soleil , descendu à l’horizon, n’embrasait plus l’atmosphère, rafraîchie, depuis quelques heures, par une forte brise venant de la mer. Déjà, aussi, le sol devenait un peu plus résistant, et la végétation, sensiblement modifiée, annonçait que nous approchions du terrain d’alluvion qui borde la rivière.

Bientôt, en effet, nous atteignîmes la lisière du bois, et soudain l’horizon s’étendit devant nous; malheureusement le peu de durée du crépuscule ne nous permit pas d’en jouir longtemps. Nous foulions alors une terre végétale dont

on apercevait quelques parties défrichées; mais la qualité que nous appréciâmes le plus en elle, ce fut sa solidité : car, après la fatigue que nous avions éprouvée en marchant sur le sable, nos pieds nous semblaient maintenant rebondir sur le sol; quoi qu’il en soit, quelques minutes de cette allure normale firent disparaître notre lassitude. J’ayais été, jusque-là, un peu honteux de voir le pas ferme et mesuré de nos guides, l’activité soutenue et infatigable de leurs jarrets , quand, las et abattus, nous n’avions pu, de notre côté, prolonger les étapes plus de trois à quatre heures ; ils avaient eu même (je ne sais si c’était une illusion produite par la susceptibilité de notre amour-propre) quelque peu l’air de nous prendre en pitié, et il nous avait paru que, dans leur esprit , comme dans celui de tous les gens aux yeux de qui la force physique est le premier mérite, nous ne tenions pas une bien haute place. Nous étions donc contents d’avoir l’occasion de nous relever dans leur estime.

Au sortir du bois se trouvaient quelques cases. Nos guides, certains désormais de ne pas arriver de jour et tenant, sans doute, à se ménager une entrée triomphale avec les M’zongou, ce qui procurerait à leurs compatriotes un spec tacle gratuit à nos dépens , cherchèrent à me persuader de stationner en cet endroit : ils affirmaient qu’il ne nous serait pas permis de pénétrer la nuit dans Guèledi. Mais je ne voulus rien entendre à ce sujet, et, comme le sentier était tracé devant nous, je coupai court en prenant un pas accéléré qui les fit bientôt rester en arrière; mes compagnons m’imitèrent, et ce fut à grand’ peine, et non sans quelques temps de course, que deux hommes de l’escorte parvinrent

à nous rejoindre. Après deux heures de cette marche for- Iü. i

cée, nous étions enfin sur le bord de l’Ouébi ; il était huit heures et demie; nous avions, en tout, marché pendant onze heures, pour accomplir le trajet de Moguedchou à Guèledi par la route que nous avions suivie.

Arrivés là , il fallait traverser la rivière pour entrer dans le village principal , résidence du Sultan et de ses frères; il s’écoula près d’une demi-heure avant que nous pussions effectuer le passage, qui s’opéra au moyen d’un petit bac contenant quatre ou cinq personnes. Pendant cette attente, l’éveil avait été donné dans le village par l’annonce de notre présence, et la rive s’était couverte de plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants criant, chantant, gesticulant; foule au milieu de laquelle nous faillîmes être étouffés en débarquant. Ibrahim, qui avançait pour nous recevoir, ne parvint jusqu’à moi qu’avec une extrême difficulté ; il me prit alors les mains, et, me les serrant avec une véritable effusion, me conduisit dans le logement qu’il nous avait destiné.

Nous étions tous faits comme des bandits quant à notre accoutrement, et il faut qu’il y ait, aux yeux des races inférieures, un bien réel prestige dans la couleur et les traits de la race blanche, pour qu’en un tel état de toilette nous imposassions à nos hôtes le respect et la déférence qu’ils nous témoignaient. J’ajouterai que notre ramage ressemblait assez à notre plumage , car il était en harmonie avec les dispositions de notre esprit. Or, pour mon compte , je me sentais de fort mauvaise humeur de toutes les contrariétés que j’avais eu à subir pour atteindre le gîte ; de plus, la faim et la soif nous tourmentaient, et, comme les bagages ne devaient, me disait-on, être à Guèledi que le lendemain,

nous avions l’agréable perspective de souper avec du dourha frit dans le semen, et de coucher sur une peau de bœuf avec les vêtements trempés et souillés que nous portions; il n’y avait certes pas là de quoi exciter à l’expansion l’homme doué du caractère le moins chagrin, et ma philosophie n’était point à l’épreuve d’une pareille déception. Ibrahim et son frère Mouça se montraient, du reste, fort empressés pour nous : ils ordonnèrent qu’on nous servît du lait et qu’on nous préparât des aliments à la mode du pays, ne soupçonnant pas, en bons et honnêtes Soumal qu’ils étaient, combien peu ces mets étaient en rapport avec nos habitudes et nos besoins du moment. Le retard apporté dans l’arrivée des bagages me préoccupait donc beaucoup; mais, si ce n'était pas sans effroi que je songeais à l’embarras dans lequel nous nous trouverions s’ils venaient à nous être enlevés, j’étais surtout fort inquiet du personnel à qui j’en avais confié la garde, car je savais que nos marins se feraient tuer tous, plutôt que d’en laisser ravir la moindre parcelle. On ne me donnait, d’ailleurs, d’autre raison de ce retard que le danger qu’il y aurait à traverser la plaine cultivée comprise entre le bois et la rivière, cette plaine étant parcourue par des hippopotames ; ce pourquoi les chameliers qui ne peuvent atteindre le bord de la rivière avant la fin du jour s’arrêtent ordinairement jusqu’au lendemain aux cases dont j’ai parlé plus haut. Tout bien considéré, et dans l’incertitude où j’étais quant à la sûreté des bagages et de leurs gardiens dans l’endroit où on les supposait stationnés, j’obtins d’ibrahim qu’il envoyât à nos hommes une lettre dans laquelle je leur recommandais une grande prudence; mais, presque au même instant, on me prévint qu’hommes et chameaux

étaient sur l’autre bord de la rivière, et bientôt ils furent près de nous. Le maître Vernet, qui commandait le détachement, m’apprit qu’en effet les chameliers, ayant atteint à l’endroit déjà indiqué, manifestaient l’intention d’y passer la nuit, et qu’après divers signes plus ou moins caractéristiques, il s’était vu obligé de les coucher en joue pour leur faire comprendre qu’il voulait continuer sa route ; les récalcitrants conducteurs s’étaient prudemment rendus à cette sommation, jugeant sans doute qu’entre une balle tirée à bout portant et la chance de rencontrer des hippopotames il valait mieux opter pour le danger le moins certain ou le plus éloigné.

Dès que je fus complètement rassuré sur ce point important pour tous, nous nous occupâmes de satisfaire notre appétit, un peu calmé déjà par l’absorption de plusieurs pots de lait.

Le moment du repos était enfin venu. Le logement qu’on nous avait assigné se composait de cinq cases isolées, sans compter deux cuisines; je les distribuai selon les habitudes hiérarchiques du bord, et chacun s’installa dans la sienne, un service de garde ayant été préalablement établi pour la nuit. Alors, libres d’inquiétude, nous puisâmes, dans un sommeil paisible, des forces pour les courses et les émotions du lendemain, qui se présentaient à notre imagination sous les plus riantes perspectives, avec tout le charme de la nouveauté ou le piquant de l’imprévu.

Au point du jour nous étions debout, impatients d’examiner les lieux et les êtres. Non moins impatients, mais moins retenus, nos voisins, la tête tendue au-dessus des murs ou l’œil collé aux moindres ouvertures de l’enceinte

qui renfermait nos cases , y plongeaient déjà des regards curieux, attendant avec anxiété l’apparition des M’zongou. Les abords de notre porte étaient encombrés d’individus de tout sexe et de tout âge, et l’aspect de la sentinelle fournissait un sujet inépuisable aux observations sérieuses des uns, aux remarques plaisantes des autres, à la taquine et malicieuse gaîté des enfants, au coup d’œil investigateur et aux discrètes réflexions des femmes, qui peu à peu s’étaient approchées, en reconnaissant qu’un M’zongou était tout simplement un homme. A mesure qu’un de nous se montrait, il était accueilli par des cris assourdissants, enthousiasme peu récréatif, mais auquel il fallut bien nous résigner jusqu’à épuisement des sensations diverses que nous inspirions. La visite d’ibrahim et de son frère Mouça hâta notre délivrance; ils venaient poliment s’enquérir de nos besoins, et, pendant tout notre séjour à Guèledi, l’un ou l’autre ne manqua pas. matin et soir, de nous faire cette obligeante visite. Cdiaque jour même, à mon lever et le soir, l’un d’eux, Mouça, se présentait, avec une bonhomie charmante, pour prendre le vase destiné à contenir notre provision de lait, sachant que les vases soumal nous répugnaient à cause de leur mauvaise odeur.

Nos hôtes ne connaissaient pas encore l’intention du Sultan, leur frère, quant au lieu où devait s’effectuer notre rencontre. Nous n’avions donc qu’à employer de notre mieux le séjour obligé à Guèledi jusqu’à réception d’une nouvelle lettre de Youceuf.

Guèledi, située par 2° 6' 20" de latitude nord (i), est

1 Cette latitude est la moyenne de trois observations méridiennes de

une agglomération de huttes d’aspect uniforme, inférieures, sous beaucoup de rapports, à nos plus pauvres chaumières, et groupées de manière à former trois grands villages; l’un sur la rive gauche, et à l’est duquel nous avions traversé la rivière en arrivant; l’autre, le plus considérable, situé sur la rive droite, en face du premier (c’est celui où nous étions établis); le troisième enfin sur la même rive, un peu en amont du village principal, dont il est à peine séparé : ils contiennent ensemble de quinze à dix-huit cents cases. Chaque famille, selon la quantité de personnes dont elle se compose, en occupe une ou plusieurs, reliées alors entre elles par des pans de murs. Outre celles qui servent d’habitation , il y en a toujours une réservée pour la cuisine, et dans laquelle est disposé un petit foyer maçonné. Toutes ont la même structure. Une muraille circulaire de deux mètres environ de hauteur, et un toit conique supporté, au sommet, par un poteau central , et à la base par la muraille, constituent chacun de ces petits édifices, qui ressemblent parfaitement à de grandes ruches. Cette muraille est bâtie à l’aide d’une double rangée de pieux enfoncés dans le sol , formant deux cercles concentriques qui laissent entre eux un intervalle de vingt à vingt-cinq centimètres de largeur. Les pieux sont reliés par des branchages entrelacés, et le vide est rempli avec une argile assez consistante. Les parois sont enduites d’une terre glaise bien unie que la pluie

noircit au dehors, mais qui , en dedans, conserve sa couleur

Canopus. Quant à la longitude, nous n’avons pas pu la déterminer, notre chronomètre de poche, qui devait nous donner le temps de Moguedchou, s'étant arrête dans la route; d’autre part, les observations de distances lunaires ne uous furent pas non pins possibles.

primitive. L’intérieur des cases a six mètres ensiron de diamètre : quelques-unes seulement, en raison du rang et de la richesse du propriétaire, ont des dimensions plus considérables. Au centre s’élève un long poteau du sommet duquel partent des chevrons dont le bout libre repose sur le chaperon de la muraille. Cette charpente est recouverte de paille et imite les toits de chaume de nos fermes. Pour en augmenter la solidité, des montants lixés par un bout dans des entailles pratiquées tout autour du poteau central vont, par l’autre extrémité, s’arc-bouter contre les chevrons de la toiture, comme font les tiges métalliques d’un parasol contre les baleines qui servent à fixer et à tendre l’étoffe. Ces cases, dépourvues de fenêtres, n’ont d’autre ouverture qu’une porte; elles sont très-fraîches et moins obscures qu’on ne se l’imaginerait. L’ameublement en est le même que chez les Soumal du nord , peu de différence existant entre les divers ustensiles à l’usage des deux peuplades.

Sur un terrain libre situé à côté de l’enclos que nous occupions, j’avais, le lendemain de l’arrivée, fait dresser notre lente, à laquelle sa forme et ses couleurs bariolées donnaient une apparence de luxe au milieu des demeures rustiques de nos hôtes. C’était un petit spectacle pour les ba dauds du village, et Dieu sait s’ils étaient nombreux! Mais si notre Bungalou avait pour eux l’attrait de la nouveauté, il n’offrait pas, comme habitation, autant de commodité que leurs cases : pendant la chaleur du jour, celles-ci étaient beaucoup plus agréables, et, si ce n’eût été les visiteurs qui y affluaient sans cesse, nous les eussions toujours habitées; mais nous n’y étions, pour ainsi dire, pas chez nous; c’était toute la journée une allée et venue de gens qu’attirait la

curiosité, et parfois aussi l’espoir de nouer quelque bonne affaire, et, quand nous en étions fatigués, nous nous retirions dans notre tente, qui devenait un sanctuaire inviolable. Nous restions habituellement au logis de dix heures du matin fi deux heures de l’après-midi, recevant les individus qui se présentaient, et je prenais des notes en causant avec les anciens du village, particulièrement avec ceux qui , pour faire le pèlerinage de la Mecque, avaient traversé le pays compris entre l’équateur et les frontières de l’Abyssinie, une des parties les moins connues de l’Afrique orientale. Du lever du soleil jusqu’au déjeuner, notre temps était consacré aux excursions dans les environs.

A l’exception d’ibrahim et de son frère, que j’allai voir dès le lendemain de mon arrivée, je n’avais personne à visiter dans le pays; cependant, je me présentai chez la femme légitime de Youceuf , d’après le conseil de Sid-Qoullatin. Il est probable que l’idée lui en avait été inspirée par la dame elle-même, qui pensait bien que ma visite ne pouvait manquer de lui valoir quelques cadeaux, et qui, sans doute aussi, devait être flattée d’une démarche dans laquelle les autres femmes verraient une marque de distinction. Elle occupait la case du chef, absent, qui était beaucoup plus grande et mieux ordonnée que toutes celles du pays. De jolies cloisons en bois noir fort propres en séparaient les divers compartiments à hauteur de muraille, et les meubles ou ustensiles qui s’y trouvaient étaient plus soignés et plus confortables que ceux des autres ménages. Dans la courte entrevue que j’eus avec la noble dame, nous n’échangeâmes que quelques phrases insignifiantes par la double entremise de M. Vignard et de Sid-Qoullatin , le premier transmettant mes

paroles en arabe au second, qui les traduisait en soumali.

Ce qui me frappa le plus dans cette circonstance, c’est que cette femme, qui était venue fréquemment, à visage découvert, nous regarder par-dessus la muraille de notre enclos, affichant tout à coup un rigorisme inspiré sans doute par la présence d’un musulman, me reçut complètement voilée et demeura ainsi tant que je restai près d’elle. Je regrettai cette pruderie intempestive, car j’avais eu l’occasion de m’apercevoir qu’elle était, quoique du plus beau noir, remarquablement jolie.

Je pris congé après lui avoir offert mes cadeaux, parmi lesquels il y avait un collier de corail portant, en guise de médaillon, une pièce de cinq francs, fort brillante, frappée à l’effigie de Louis-Philippe, particularité sur laquelle j’appelai son attention. Pendant mon séjour à Guèledi, il m’arriva plusieurs fois de faire des dons semblables avec des pièces de moindre valeur : c’était, pour le moment, le seul moyen possible de mettre notre monnaie en circulation dans le pays.

Libre désormais de tout devoir, je pus errer selon ma fantaisie. J’aimais alors à parcourir les nombreux sentiers qui sillonnent le village, sentiers souvent plus larges que les rues de Zanzibar, mais irréguliers et capricieux comme un dessin d’arabesques. Le pittoresque de cette cité sauvage, parsemée çà et là de bouquets d’arbres, d’arbustes et de petites plantations de millet et de sésame, n’était pas sans grâce. La physionomie joyeuse des habitants, la vivacité de leur allure, de leurs gestes et de leurs paroles; les femmes portant sur la tète les vases qu’elles allaient remplir à la rivière; les grands bœufs, les ânes chargés de far-

deaux, les files de chameaux cheminant à travers champs ou passant les gués, suivis et harcelés par des conducteurs armés d’un épieu mince et allongé; puis, au milieu des groupes de cases dorées par le soleil, des massifs de verdure où se jouent une multitude d’oiseaux aux couleurs brillantes, et dont quelques-uns suspendent leurs nids à l’extrémité des branches qui surplombent le fleuve; celui-ci enfin, au lit encaissé, au cours sinueux, aux rives escarpées et bordées d’un liséré d’épais halliers, roulant ses eaux bourbeuses, sans cesse agitées par le piétinement des hommes et des animaux qui le traversent : tout cela formait un tableau aussi riant qu’animé, et où régnait une harmonie parfaite entre la scène et les acteurs (1).

Le Soumali de Guèledi est gai, pétulant, mais doux, naïf et d’humeur facile ; les femmes se montrent à visage découvert, et le chant et la danse sont un amusement habituel que les deux sexes goûtent, le soir, en commun, malgré les prescriptions sévères du Coran. Transgression heureuse à laquelle ce peuple doit peut-être la douceur remarquable de ses mœurs.

Soit idée naturelle des convenances et respect de la liberté d’autrui, soit obéissance aux ordres de leurs chefs, les habitants de Guèledi, curieux comme j’ai dit qu’ils étaient, ne nous ont pourtant jamais excédés de leurs importunités; jamais ils n’ont dépassé les limites <]ue nous leur posions; encore moins ont-ils envahi notre demeure, ainsi qu’avaient fait ceux de Moguedchou, qui prenaient nos chambres d’assaut; au contraire, ils ont, sans exception, observé scrupu¬

le Voyez planche 26 de l'Album.

lentement à notre égard les règles de l’hospitalité, et ne nous ont, en aucune occasion, poursuivis de demandes intéressées. Du reste, le sol, cultivé avec soin, fournit amplement à leurs besoins principaux, et ils augmentent leur bien-être en échangeant le superflu des récoltes contre des produits étrangers.

La campagne n’est pas boisée comme le sont les bords de la rivière; on y arrache les arbres systématiquement, pour laisser aux cultures utiles tout l’espace possible. Celles-ci s’étendent le long de l’Ouébi , à une ou deux lieues de chaque côté de son lit, et ont pour principal objet la production du millet ou dourha, qui fournit deux récoltes par an, avec peu ou point d’engrais, sans assolements ni emploi de la charrue. La première de ces récoltes est faite en février, la seconde en septembre; la plante met de quatre mois à quatre mois et demi pour se développer et mûrir. La préparation du sol est à la fois simple et ingénieuse : le champ à ensemencer est divisé en carrés d’un mètre et demi de côté, au moyen de remblais réguliers de dix à douze centimètres de hauteur, qui lui donnent l’aspect d’un échiquier. Cette disposition a pour but d’arrêter l’eau des pluies et de l’empêcher d’entraîner les terres lorsque le sol est en pente. On pratique ensuite, dans les carrés, à l’aide d’une pioche étroite, des trous peu profonds, espacés de quinze centimètres et bien alignés, où la semence est déposée, puis recouverte. Lorsque la récolte est enlevée, on se hâte de préparer de nouveau le terrain, d’arracher les vieilles tiges, de gratter un peu la terre, de reconstruire les remblais, et l’on sème à temps pour profiter des pluies qui ont lieu à la fin de l'hivernage.

Outre le millet, on cultive le maïs et le sésame, mais en très-petite quantité. Le sol, d’ailleurs, se prêterait à merveille à une plus grande variété de cultures; ainsi l’indigo, le coton, la canne à sucre ne pourraient manquer d’y prospérer. Pourquoi les indigènes ne les essayent-ils pas? « Si « notre pays produisait tant de choses, répondent-ils, les « Arabes nous le prendraient! » Est-ce là le véritable motif de leur inaction, ou bien ne faut-il pas plutôt l’attribuer à cet esprit de routine, qui est le défaut des cultivateurs de tous

les pays, et qu’on a tant de peine à déraciner même au sein des contrées les plus civilisées? Le fait est que ces populations de l’intérieur du pays soumali ne me semblent avoir rien à craindre de la part des Arabes.

Les travaux des champs sont exécutés par des esclaves, la plupart importés de Zanzibar; traités fort doucement, ils font, pour ainsi dire, partie de la famille. On trouve aussi, dans le pays, quelques esclaves galla; mais ce ne sont que des enfants et des femmes, les prisonniers mâles étant ordinairement mis à mort.

La fertilité de cette partie du territoire des Rahhan’ouine est due surtout à la présence du cours d’eau qui le traverse; tous les environs de celui-ci sont recouverts de terres d’alluvion qu’il y a déposées. Durant la saison pluvieuse, les eaux en sont profondes et rapides, et débordent dans beaucoup d’endroits. Quand les pluies ont cessé et que la rivière a pris son niveau naturel , elle a généralement peu de profondeur, et le lit où elle coule est guéable sur divers points, à petite distance de la ville. Pendant que nous étions là (du 8 au 14 mars) , sa largeur, devant le village, était de trente mètres, et la vitesse du courant de deux nœuds à

l’heure; à une demi -lieue au-dessus , la largeur n’était plus que de vingt mètres, et la vitesse du courant d’un nœud. Les eaux étaient basses.

Les bords de l’Ouébi sont habités par de nombreux hippopotames; on les y rencontre souvent à moins de deux milles du village. La nuit, ils errent dans la campagne, et les indigènes se plaignent des dégâts commis sur leurs plantations par ces fourrageurs nocturnes. Nous ne pouvions décemment quitter le pays sans rendre visite aux habitants du fleuve dont nous étions venus reconnaître le cours; Ibrahim nous ménagea plusieurs entrevues avec ses voisins amphibies, sous prétexte de chasse; mais nos excursions cynégétiques n’eurent aucun résultat. Postés, aux premiers rayons du jour, sur les grands arbres qui bordent la rivière, nous vîmes quelques-uns de ces animaux nageant à sa surface; on les salua de nombreux coups de fusil, et ce fut tout : nous aurions pu donner à notre chasse à l’hippopotame le titre de la pièce de Shakspeare « Much ado about nothing , — beaucoup de bruit pour rien. » Nos armes et nos projectiles étaient, d’ailleurs, insuffisants pour percer le cuir épais de ces pachydermes aquatiques. Quand je dis nos armes, c’est une façon de parler, car la seule dont , pour mon compte, je fusse muni dans ces promenades, que je n’ose plus nommer des chasses, n’avait pour but que de me protéger contre les rayons du soleil : c’était un prosaïque parasol. Une seule fois cependant (une fois n’est pas coutume), la balle de l’un de nous atteignit et blessa un de ces monstres assez grièvement pour qu’il rougît de son sang les eaux de la rivière; mais nous n’y gagnâmes que de voir quelques cabrioles assez drolatiques, et d’entendre les mugissements navrants du

pauvre blessé, si méchamment troublé dans ses ébats. Encore cette tragédie manqua-t-elle, par une péripétie imprévue, de se dénouer aux dépens de notre trop heureux compagnon ; en effet, celui-ci s’étant, avec une intrépidité intempestive, élancé du haut de la berge au bord de l’eau pour suivre le gibier, qui avait l’impolitesse de s’enfuir sans attendre un second projectile, l’animal se retourna d’un air furieux, et nous vîmes le moment où le chasseur allait être chassé à son tour. Heureusement il n’en fut rien; toutefois je dois dire, en narrateur fidèle et impartial , que, s’il y eut, dans cette circonstance, de nouveaux cris et de nouvelles gambades, ils ne furent pas le fait de i’ hippopotame arquebusé.

Les autres animaux sauvages qui se rencontrent dans le voisinage sont plusieurs espèces d’antilopes, le rhinocéros, l’autruche, le chat-tigre; je ne prétends pas, d’ailleurs, énumérer ici tous ceux qui parcourent les forêts au delà des terrains cultivés. Un sujet d’observation beaucoup plus important, c’est le grand nombre d’animaux domestiques que possèdent les Soumal de Guèledi : d’innombrables troupeaux de chameaux, de bœufs, d’ânes, de moutons et de cabris couvrent les bords de la rivière; c’est, après le millet, la principale richesse du pays. La volaille y est aussi en abondance; mais le poisson, j’ai tout lieu de le croire, manque dans les eaux de l’Ouébi; nous n’avons pu nous en procurer qu’une fois, et j’ai pensé qu’il était détruit par les caïmans qui peuplent la rivière.

Le millet est la production spéciale de la localité; outre qu’il en alimente la population et celle de Moguedchou, on en exporte considérablement; il est expédié à ce dernier

port dans des sacs de cuir, sur le dos des chameaux, qui font le trajet en dix heures.

Les autres productions agricoles, le maïs, les dirr , les selbonka et le sésame, sont relativement très-minimes; les récoltes ne vont guère au delà des besoins de la consommation locale et de celle de Moguedchou.

On recueille une assez grande quantité de miel à Guèledi. Les indigènes façonnent leurs ruches avec des morceaux de bois cylindriques longs d’un mètre à lm,25, qu’ils creusent et dont ils ferment les deux extrémités, en ménageant à l’une d’elles une petite ouverture. Ces ruches, où l’on dépose un peu de miel, comme appât, sont suspendues à de fortes branches d'arbre au bord de la rivière; on les y abandonne sans plus de soins jusqu’à la fin de la saison des pluies, époque à laquelle on récolte le miel. Les Soumal en sont très-friands; ils le mangent avec une partie de la cire, et ne tirent, d’ailleurs, de celle-ci aucune utilité. Il en est autrement du suif, dont ils usent énormément pour apprêter leurs mets; néanmoins les animaux dont ils l’extraient, y compris les chameaux-, sont tellement nombreux , que la localité en fournit encore, annuellement, à Moguedchou, deux cents frazela. Ce suif est très-beau, et se vend de 1 1/2 à 2 piastres la frazela. La qualité inférieure est employée pour l’éclairage.

On fait aussi du beurre en abondance, surtout dans la saison des pluies. Ce beurre est converti en semen, et on en fournit, chaque année, à Moguedchou, de trois à quatre cents frazela , qui se vendent au prix moyen de 2 piastres l’une.

Les chameaux de Guèledi sont beaux et parfaitement

nourris; on ne les excède pas de travail, d’où il résulte qu’ils conservent une bonne apparence : leur charge ordinaire est de dix frazela. Le prix d’un bon chameau est de 4 à 6 piastres; il y en a de chétifs à 2 piastres; les plus grands se vendent 10 à 12 piastres. On en mange beaucoup sur les lieux et dans les villes de la côte; ceux qu’on destine à la boucherie ne travaillent pas et sont soigneusement engraissés; ils se vendent 8 à 10 piastres; mais le suif qu’on en retire couvre presque le prix d’achat de l’animal.

Les ânes, quoique de petite taille, sont bien proportionnés et très-vigoureux. Ils portent de quatre à cinq frazela, et, avec cette charge, suivent facilement le pas des chameaux. Ils ne se vendent pas plus de 4 piastres.

Les bœufs s’y distinguent par la taille et l’embonpoint autant que par la beauté des formes; cependant leur viande est moins recherchée des indigènes que celle du chameau.

Les moutons et les cabris , aussi remarquables que les bœufs par leurs proportions et l’excellence de leur chair, sont, comparativement, encore plus nombreux. La consommation locale en est très-forte, mais l’exportation en a été, jusqu’à présent , restreinte aux seuls besoins des équipages des bateaux qui relâchent à Moguedchou. Inutile de dire qu’avec tant de bétail , Guèledi pourrait fournir au commerce une très-grande quantité de cuirs ne laissant rien à désirer sous le rapport de la qualité et des dimensions.

Telles sont les productions notables de ce territoire favorisé. Ses habitants ont tout lieu d’être satisfaits de leur sort, car cette abondance de denrées agricoles et de bétail leur assure une existence facile. Bien nourris et n’accomplissant aucun travail trop pénible, ils devaient avoir en partage la

vigueur du corps : ils sont forts en effet, et d’une haute stature; peu sujets aux maladies, ils vivent vieux et sans infirmités. Quant à la couleur de l’épiderme et aux traits du visage, le Soumali du nord l’emporte sur celui de Guèledi, qui est plus noir et accuse davantage le type africain par la grosseur des lèvres et l’épatement du nez. Dans quelques familles principales seulement, on voit la peau tirant sur le rougeâtre, le nez saillant et s’approchant de la courbe aquiline. Ibrahim et Mouça présentent à un degré marqué ces caractères.

Je n’ai à signaler, dans les usages particuliers de ce peuple, rien qui ne l’ait été déjà à propos de Moguedchou et de Hhafoun, si ce n’est l’habitude qu’ont les hommes d’em porter avec eux, quand ils se mettent en route, un ustensile d’une invention fort originale et dont on ne saurait, touf d’abord, deviner l’emploi : c’est un morceau de bois taillé en forme de croissant, ayant l’ouverture nécessaire pour emboîter la nuque, et qui est monté sur un pied à large base et long de douze à quinze centimètres. Ce petit meuble, dont le nom indigène m’échappe, et que nous avons nommé support de tête, est destiné à servir d’oreiller. Il ne serait sans doute pas du goût d’un sybarite, mais il a. pour le Soumali, l’avantage de préserver le volumineux édifice de sa chevelure graissée, des souillures qu’elle contracterait, si la tête reposait directement sur le sol.

A ce que j’ai dit du naturel bon, facile et enclin à la gaîté de cette population, j’ajouterai quelle passe pour bra\e à la guerre, et qu’elle a su, dans ces derniers temps, se faire craindre et respecter des tribus voisines. L’armement

des guerriers est le môme que dans le nord ; mais, s’ils voyait!. 3

gent ou vont en campagne, ils y joignent une calebasse pleine d’eau, le moelleux oreiller que je viens de décrire et la provision de tabac , sans oublier l’inévitable brosse à dents (1), qui semble être la raison sine quâ non du Soumali de toutes les latitudes.

Les habitants de Guèledi , dont le territoire contient quinze villages, sont de la tribu dite des Guébroun ; j’ignore à quel chiffre monte la population totale, mais j’évalue à environ 6,000 âmes celle des trois villages groupés sur le point de la rivière où nous étions arrêtés. Leur chef est ce Youceuf-ben-Mabbmoud , que j’ai déjà introduit dans mon récit. Il n’a reçu de ses aïeux que le titre de cheikh des Guébroun, et doit à son habileté et à son énergie l’autorité qu’il exerce sur la plus grande partie du pays situé entre l’Ouébi et le Djoub. Les premiers renseignements donnés sur ce chef l’ont été par le lieutenant Christopher après son excursion à Guèledi en 1845. Voici le portrait que cet officier en trace : « C’est un homme de haute taille, d’une « physionomie intelligente, âgé d’environ quarante-cinq « ans, vêtu seulement d’une longue étoffe blanche jetée « négligemment autour de son corps , et ramenée sur la « tête et les épaules de manière à l’envelopper depuis la « cheville du pied jusqu’au sommet de la tète. Il portait des « sandales, et tenait à la main une petite lance et l’éter- « nelle brosse à dents... Il avait la tête rasée et le bas du « visage couvert d’une barbe rare, les moustaches, l’impé-

(1) C’est la même dont j’ai parlé à propos des Soumal du nord et dout le nom est, pour eux, Irâlti. Chez ceux du sud , ou dit iuddïéreiumeut Irâki ou M'souak ; cepeudaut cette dernière expression est plus particulière aux Souahhéli .

« riale, tous les poils, enfin, qui croissent sur les joues

« ayant été soigneusement arrachés . Il a deux frères :

« l’un dirige les batailles et joint à ce talent celui de l’in- « trigue ; l’autre n’est remarquable que par son engoue- « ment pour les Européens... Le chef et ses deux frères « ont une taille de 6 pieds et plus (*) ; ils sont bien faits; « ils ont des nez aquilins, de belles lèvres, mais les cheveux « crépus. »

A ces détails, je joindrai un document que j’ai recueilli moi-môme, c’est la généalogie du personnage dont il s’agit : Youceuf, fils de Mahhmoud, fils de Adira, fils de Alem , fils de Ouéra , fils de Ahhmed , fils de Mohhammed , fils de Djaîlla , fils de Ibrahim , fils de Hhoussein , fils de Kala , fils de Mélila , fils de Ainadouagi , fils de Guébroun.

Quant aux frères de Youceuf, que je n’ai pas bien reconnus dans les portraits tracés par le lieutenant Christopher, voici mes propres remarques : Ibrahim, l’aîné, avait.

(*) Il s’agit, bien eutendu, de pieds anglais, ce qui réduit, pour nous, la taille indiquée ci-dessus à environ 5 pieds H pouces.

quand je l’ai vu, quarante-trois ou quarante-quatre ans. C’est un homme de 5 pieds 6 pouces environ. Ses membres sont grêles eu égard à sa taille, cependant ils paraissent nerveux et bien musclés. Il avait la tète rasée, et conservait, à la pointe du menton, le peu de barbe demi-laineuse que la nature donne aux Soumal. J’ai déjà dit qu’il a le nez aquilin; son teint est d’un noir grisâtre; ses lèvres ne sont ni minces, ainsi que le prétend Christopher, ni grosses, comme chez la plupart des races africaines, mais de moyenne épaisseur; ses yeux sont petits pour des yeux de Soumali. Ibrahim semblait être l’homme de gouvernement et de conception. Dans son profil sec et saillant, on devinait l’esprit d’intrigue et de ruse.

Mouça est d’une taille colossale et bien proportionnée; son teint est plus rouge et son profil moins aigu , ses yeux plus grands que ceux de son frère, et, de même que lui , il a le nez aquilin ; il avait aussi la tête rasée, mais portait la barbe en collier. C’est, à proprement parler, un joli homme. Sa physionomie est douce, et, quoique ses traits n’annoncent pas l’énergie du soldat, il accompagne ordinairement Youceuf à la guerre. Mouça pouvait avoir trente-huit ans.

A l’époque où le lieutenant Christopher se trouvait à Guèledi, le sultan des Guébroun se disposait à faire la guerre à celui de Barder ou Bardéré, territoire situé sur la rive gauche du Djoub. Ce chef, devenu la terreur des populations environnantes, possédait, dans cette partie du pays, l’influence résultant de la crainte qu’on inspire, moyen de gouvernement qui réussit partout sur ce globe sublunaire.

C’était un enragé puritain, grand réformateur, qui ne voulait pas laisser les Soumal user de tabac, ni permettre à leurs

femmes de montrer leurs bras et leur visage, et de se divertir à la danse. Cette intolérance et ce fanatisme, qui plaisaient aux Arabes pur sang, en fort petit nombre heureusement dans ces contrées, n’étaient pas du goût des indigènes, assez sages pour n’accepter le Coran que sous bénéfice d’inventaire, et garder, parmi les vieilles coutumes de leurs pères, celles qui pouvaient les récréer sans porter préjudice à personne. Il s’en était nécessairement suivi des collisions qui avaient amené, dans les destinées du tabac et de la danse au sein de ces peuplades, des revirements alternatifs, selon que le sort des armes favorisait tel ou tel parti dans les combats sanglants livrés pour un aussi mince sujet.

Lorsque Youceuf eut établi sa prépondérance sur les tribus voisines de la rive droite de l’Ouébi, et que les progrès de sa puissance s’étendirent dans le sud-ouest, les deux sultans se heurtèrent, et ce fut entre eux, à dater de ce moment, une guerre acharnée. Cavaliers et têtes rondes n’ont déposé les armes que pour reprendre haleine, jusqu’au jour où l’un des partis a été écrasé. Le prix du tournoi n’était pas à dédaigner, car, si les combattants n’avaient en vue les uns que de conserver, les autres que d’imposer leurs coutumes, il ne s’agissait de rien moins pour leurs chefs que de perdre ou de conquérir la souveraineté du vaste quadrilatère compris entre le Djoub et l’Ouébi, la mer et le territoire des Galla.

Je ne possède pas de détails circonstanciés sur les péripéties de cette lutte; le début surtout m’en est inconnu, mais, d’après les renseignements donnés par le lieutenant Christopher, combinés avec ce qu’Ibrahim m’a raconté, en voici les traits les plus saillants :

Hans le cours de l’année 1840, le sultan de Bardéré dirigea contre Braoua une attaque qui eut un plein succès; une troupe de Soumal , bien supérieure en nombre aux assaillants, fut défaite sous les murs mêmes de la ville qu’elle défendait et perdit beaucoup de monde. La population dut se soumettre aux vainqueurs, adopter ou paraître adopter les pratiques de l’orthodoxie musulmane, et. payer une contribution de 500 piastres. Les danses furent défendues, les femmes astreintes à se couvrir le visage et à observer la règle du Coran en ce qui a rapport aux relations des sexes; enfin l’usage du tabac fut prohibé. « Les femmes « portent des voiles et des chemises, et on ne prend de ta- « bac... qu’en secret, » dit, avec une adorable bonhomie, le lieutenant Christopher. Youceuf, blessé dans son orgueil de souverain, et sans doute aussi dans ses intérêts de sectaire, brûla trois villages occupés par les gens de Bardéré, pour se venger de la défection de Braoua; puis il marcha sur cette ville dans le dessein d’y rétablir son autorité. Afin de conjurer l’orage qui les menaçait et d’apaiser la colère du sultan des Guébroun, les habitants de Braoua envoyèrent une députation pour lui représenter qu’ils étaient tout disposés à reprendre leurs anciennes coutumes; qu’en les abandonnant momentanément ils avaient cédé à la force, et que c’était à lui, chef puissant, qu’il appartenait de réduire le sultan de Bardéré, seul responsable de leur apparente rébellion. Ils lui offrirent, en témoignage de soumission, un présent de 200 piastres, auquel étaient joints divers articles venant de l’extérieur; Youceuf, sensible à ce procédé et sentant, d’ailleurs, ce qu’il y avait de juste dans les observations qui lui étaient adressées, se retira à Guèledi pour y préparer

une guerre è outrance contre son rival. Ce fut sur ces entrefaites que le lieutenant Christopher entra en rapport avec Youceuf : celui-ci lui demanda de l’aider à soumettre son adversaire, ce que, on le devine aisément, l’officier anglais refusa.

Dans la lutte qu’il avait entreprise, Youceuf se trouvait en face d’un ennemi difficile à vaincre ; car rien ne donne des forces aux peuples barbares comme le fanatisme, et surtout le fanatisme collet monté, qu’on me passe cette expression ; mais, outre sa puissance acquise, le sultan des Guébroun, champion des vieilles coutumes et représentant du principe de liberté aux yeux des Soumal, avait pour lui toutes les tribus qui n’étaient pas directement à portée du bras de son terrible antagoniste. Aussi la fortune se déclarat-elle en sa faveur, et après une série de combats acharnés il parvint à écraser l’ennemi commun.

L’épisode de Braoua raconté ci-dessus prouve que Youceut étendait son pouvoir jusque sur les villes du littoral; d’autres faits témoignent dans le même sens. On sait déjà qu’en 4842 il s’était présenté devant Moguedchou en qualité de médiateur dans le conflit élevé entre les gens de Hhameurouine et ceux de Chinggâni. En 1845, Christopher étant à Guèledi , Youceuf sollicita son concours pour apaiser la révolte d’une partie des habitants de Moguedchou, lui disant, pour l’y décider : « Comment feriez-vous « mal en agissant ainsi? Cette ville n’est-elle pas mienne, « et n’aves-vous pas mon autorisation? » J’ignore à quoi aboutit cette velléité de répression.

Enfin, au moment où nous étions près de ses frères, attendant une missive qui nous annonçât le jour et le lieu

rie notre entrevue avec lui, Youceuf était à Dafit, rassemblant ries hommes pour une expédition contre Meurka.

Le sultan des Guébroun était alors au faîte de sa puissance, et j’eusse été heureux de le voir et de l’entendre pour en parler avec plus d’autorité et d’une manière plus précise que je n’ai pu le faire, .l’aurais voulu chercher à pénétrer ses projets et sa politique et pressentir son avenir; mais l’espoir que j’en avais conservé fut brusquement déçu par l’arrivée de la lettre suivante :

« Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

«. Aux honorés, vertueux, purs, resplendissants, bons, « ô vous véritables et purs chrétiens ! Vous, Français, que le « salut soit sur vous et sur ceux qui paraîtront en votre « présence, mille souhaits de longue vie. Salut.

« Ensuite, quant à ce que j’ai à vous faire savoir, d’a « bord, si vous désirez connaître mon état, il est bon et « tranquille; puis j’ai vu votre honorable missive qui mé- « rite d’ôtre illustrée, et, si vous désirez me voir, j’y con- « sens. Or, dans ce moment, nous arrivons à Benguéda, et « vous, ô Frenggui, Français, allez dans le port de Monguia; « moi je vais aller, s’il plaît à Dieu, à Alanka, vendredi. k Allez d’abord à Meurka, et je vous y enverrai une lettre. « .le vous assure par Dieu que je désire vous voir, si vous « consentez à cela, et que vous soyez déjà arrivés sur mes « terres, retournez à Hhameur. Voilà ce que j’ai à vous « apprendre. Salut.

« De plus, j’envoie mes enfants Hhacen-ben-lli et Abouti bekeur-ben-Abdlzeni ; ils sont porteurs d’une lettre. Al- « lah! Allah (1)1

(1) Allah! Allah ! a ici le sens d’une recommaudatioupressaule, appe-

« Elle est sortie (cette lettre) de chez le sultan Yonceuf,

« fils du sultan Mahhmoud; que Dieu (qu’il soit élevél) les « sauve de la ruse du temps par la protection du prince des « élus ! Salut. »

A la réception de cette lettre, je compris que je devais renoncer à l’entrevue tant désirée, qui m’avait déjà conduit à prolonger mon absence trois jours au delà du terme que je m’étais fhé. Il fallut donc songer à partir, et je fis mes préparatifs avec d’autant plus d’empressement que j’avais de sérieuses raisons pour accélérer mon retour. Mais, avant de raconter la manière dont il s’effectua, je dirai un mot de Guèledi envisagé sous un point de vue non moins intéressant que celui sous lequel je l’ai montré; je veux parler de sa position à l’endroit où viennent se réunir les diverses lignes commerciales qui, de l’intérieur, convergent vers Moguedchou, et de sa situation sur un cours d’eau sillonnant, à partir de l’Abyssinie méridionale, où il prend sa source, des pays qu’il importe d’ouvrir à la civilisation, foules les caravanes qui se rendent à Moguedchou, comme celles qui en partent pour aller dans les pays compris entre le Djoub et l’Ouébi-Denoq , traversent ce dernier à Guèledi , et y payent un droit de transit au sultan des Guébroun. Voici les détails qui m’ont été donnés sur les principaux itinéraires rayonnant de cette localité vers l’intérieur; je décrirai ensuite le cours de la rivière tel que j’ai pu me le figurer d’après les renseignements des indigènes.

Il y a d’abord une route conduisant à la fin du territoire des Moubeline, tribu qui habite les deux rives de l’Ouébi. En

lant de bons procédés de ma part envers les deux Soumal qui m’étaient annoncés.

la suivant du sud au nord, on rencontre, sur la rive droite, les villages de Djemboloul, Bellou, Houïen’, Bouri, dépendant de Youceuf; puis Icabi , Soubkelé, Hhareurra, qui est à cheval sur la rivière, et Ouellamoi, appartenant au territoire des Ellebi dont une petite partie est située sur la rive gauche; enfin Bouraboura-li, Dombolé, Dofou, Demougass, Aldouck, Guersalé, Allak, Ylouraré, villages moubeline, tous un peu distants de la rivière.

Pour se rendre au pays de Chebel-lèh, il y a deux routes : la première partie de l’une d’elles est l’ itinéraire que je viens de tracer; mais je n’en connais rien au delà; la seconde, s’écartant, à l’ouest, du cours de la rivière, traverse le territoire de Dafit; j’en parlerai ultérieurement.

Une autre route mène à Bardéré; en voici les étapes. Partant de Guèledi à une heure de l’après-midi, on arrive, après six heures de marche, à un endroit inhabité nommé Kourié, dans le Zeudjel (fourré, broussailles), à moitié chemin de Dafit. On en part le lendemain de très-bonne heure, et on atteint Douhellé après une heure ou une heure et demie de marche. Douhellé est le premier village du territoire de Datit; il est bâti comme ceux de Guèledi. A six ou sept heures de marche au delà, on trouve Ouan’lé, où l'on se repose, car il faut ensuite marcher pendant douze heures pour se rendre à Sahho, dont le territoire est habité par des Bédouins. A cinq heures de ià est Bour-Tcheurlolé (la montagne de Tcheurfolé); puis Bour-Heïba (ou Ileïbi), quatre heures plus loin. A cinq heures de Bour-Heïba est Kourar, situé près de Bour-Tedjeus et habité par des gens de la tribu des Ulléda. A quatre heures de Kourar on trouve Ouama (ou Ouamé), et six heures après Moun’keur, villages peuplés par

les lentar. Sept ou huit heures de marche conduisent à la montagne de Deïleub, où il y a une source, et d’où l’on se rend, en douze heures, à Hartikan’lé, habité par la tribu des Aïlahé ou Aïlaï. Enfin on rencontre successivement Erdjeurlé, occupé aussi par les Aïlahé; Moulimad et Gourimet, appartenant à la tribu des Harïen’; Ouegneud, où il y a un puits, Oualeuq, Douroulé, Meurda, Ail-ilam, Ourina et Bardéré, tous centres de population.

Cette route, qu’on dit pénible, n’est pas la plus directe; elle m’a été tracée par un individu faisant partie d’une des expéditions de Youceuf contre Bardéré, et, dans cette circonstance, le chef avait réglé son itinéraire de manière à y comprendre divers villages où il comptait rallier des partisans. Pour aller de Moguedchou à Bardéré, on préfère suivre le littoral jusqu’à Braoua, et remonter de là vers le nordouest.

On a vu , au commencement de ce chapitre , qu'on se rendait de Moguedchou à Ganâné ou Lock sur le Djoub, en traversant le pays des Rahhan’ouine : Guèledi est la première étape de cette route. On m’a fourni, pour la parcourir, deux itinéraires, dont l’un n’indique que les principaux lieux de station, et l’autre tous ceux par lesquels on passe. Il ne m’a pas échappé qu’ils présentent quelques contradic- I ions quant à leur ordre d’énumération; mais, ne possédant aucun mojen de contrôle, je les reproduis tels qu’on me les a dictés, comme pouvant servir d’éléments aux informalions à prendre par un voyageur qui voudrait se diriger vers Ganâné.

I" Itinéraire «le ilfoguedctiou à Lorh (i).

Guèledi *.

Beïdaba.

Dafit *.

Arrémodo.

Douddemaye *.

Moulimad.

Demeurlé.

Ouegneud (puits).

Tir.

Oualeuq *.

Saha.

Kourit **.

Goulo.

Ailbeurdalé.

Tcheurfolé.

Sobehhan’ Allah **.

Bour-Heïbi.

Douroulé.

Bour-Tedjeus.

Bour-Heukkaba.

Ganàné *.

Z' Itinéraire de Mogucdeliou i» tianané.

(Un piéton seul le parcourrait, m'a-t-on dit, en quinze jours, en

par les endroits ci-dessous désignés.)

Guèledi *.

Guèlguel. (Douteux.)

Dafit *.

Longgueur. (Douteux.

Douhellé.

Kourtoum.

Ouérr.

üualeuq.

Douddemaye *.

Orbençéla.

Foullaï.

Ouédjeud.

Korreï.

Orriédan.

Dourrih.

El-Hhareurr.

Dache.

El-Ourèh.

Haro.

Ambia Kamoukah.

Douïaq.

Deukhkhalèh.

Ouerfa.

Ail goût.

Guèlguelou.

Sobehhan’ Allah **.

Ouafdaï.

Béhocha telen’ Talèh.

Koblé.

Kourit **.

(Mot effacé.)

Morigalèh.

[Idem.)

Lan’tideum.

Damfeurour.

Lobi Omen.

Ouamaou Ouamé. (Douteux.)

Akheubka.

Mékeurr.

Meurli-Khan’lé.

Ganàné *.

(1) Un astérisque * indique les uoms de lieux qui se rencontrent dans les deux itinéraires; deux astérisques ** désignent des uoms qui s’y rencontrent également, mais dans un ordre contradictoire.

Il me reste à décrire le parcours de ce qu’on appelle la route de Zeïla, conduisant d’abord au pays de Chebel-lèh et dont on suit aussi une partie pour se rendre à Alaba, où sont les sources de l’Ouébi. J’en tiens l’ itinéraire d’un cheikh dont le frère résidait à Alaba, et qui avait visité deux fois cet endroit; il faisait, en outre, fréquemment le voyage de Zeïla. Il faut deux mois, nous disait-il, pour aller de Guèledi à Alaba, et il nous donna les détails suivants :

Partis de Guèledi à la nuit (au nombre de vingt-sept hommes non chargés), et ayant marché constamment pendant douze heures, arrivés à Dafit vers sept heures du matin. Le terrain, d’abord ferme jusqu’à une heure et demie ou deux heures de la rivière, devient alors sablonneux et couvert de broussailles mêlées de quelques gommiers. On ne trouve d’autre eau que celle des puits, nombreux dans cette localité : ce sont de véritables citernes, creusées à quarante coudées environ, dont trois mètres à peu près dans le roc. Audessus de celui-ci, leurs parois sont garnies de troncs d’arbres échelonnés et jointoyés avec de l’argile de manière à empêcher l’éboulement des terres. Ils ont la forme d’une pyramide quadrangulaire tronquée; très-larges à la base, ils se rétrécissent progressivement, de façon à n’avoir plus qu’une brasse environ à l’ouverture, laquelle est recouverte de branchages. Lorsqu’on pratique ces puits, ce qui a lieu dans la saison sèche, on ne commence à trouver de l’eau qu’en arrivant à la couche de roche; mais, quand viennent les pluies, l’eau s’y rend abondamment et se conserve pendant plus de six mois; les indigènes prétendent que, malgré I imperfection de la maçonnerie, les terres en absorbent fort peu.

Liafit, comme on a pu en juger par les précédents iti

néraires, esl un centre où aboutissent beaucoup de routes; c’est une assez grande ville (4). Le terrain qui en dépend est boisé. On n’y cultive que du dourha. Il s’y trouve un petit arbuste nommé aslour, dont la fleur donne une teinture jaune-safran passant au rouge lorsqu’on y mêle du suc de citron. La principale richesse du pays consiste en troupeaux. Le territoire de Dafit est plus étendu, mais moins peuplé que celui de Guèledi; il contient cinq villages. La population est composée de deux tribus, les Ouerr’ et les Erréda.

Le deuxième jour, quitté Dafit à une heure, atteint vers trois heures la limite du terrain cultivé; au soleil couchant, l’on était à Tir, où l’on passa la nuit. Tir est occupé par des nomades, tribu des Querah. Cette localité esl séparée de l’Ouébi par neuf heures de marche.

Le troisième jour, partis de Tir au lever du soleil, arrivés vers une heure à Tcheurfolé, occupé par la tribu des Ailé ou Eilé. Plusieurs villages sont réunis à cet endroit, ainsi qu’à Guèledi. 11 y a des puits-citernes comme ceux de Dafit. Le pays est boisé, et l’on y cultive du dourha. On } voit le pic élevé que j’ai déjà mentionné dans les précédents itinéraires, Bour-Tcheurfolé. S’étant remis en route à trois heures, arrivés au coucher du soleil à Bour-Heiba, haute montagne séparée de l’Ouébi par quarante-huit heures de marche ou quatre aouddah. Il faut douze heures pour monter au sommet de Bour-Heiba; il s’y trouve une caverne

(1) Je n’ai pas besoin de dire que le mot ville est employé ici pour indiquer que la population y est relativement nombreuse, et non la nature ou l’importance des habitations, qui ne sont jamais que des cases comme celles que j’ai décrites.

près de laquelle est une source, lieu de pèlerinage très révéré par les Soumal , parce que l’on y a vu, dit-on, pour la dernière fois, un saint personnage du nom d’Aboul-Kaeem. On s’y rend pour demander la protection du saint et la réussite de ce qu’on doit entreprendre; on y passe la nuit en prières et ablutions. Si le visiteur n’a pas une conscience sans reproche, il est expulsé de la caverne par les esprits gardiens de ce lieu consacré. Avant l’ascension, on fait des offrandes de bestiaux et de chameaux qui sont sacrifiés, et dont la chair est distribuée à la population pauvre du pays. Les flancs de la montagne sont boisés et peuplés de bêtes féroces qui , disent les naturels, n’attaquent pas les pèlerins. Youceuf y était allé avant de commencer la guerre contre Bardéré.

Le quatrième jour, partis le matin et arrivés le lendemain, à Keurralafalé, endroit où il y a un puits et habité par la tribu des Rib, chasseurs d’éléphants, dont ils mangent la chair.

Voyagé ensuite durant deux journées à travers un pays peuplé de pasteurs nomades et nommé Elali (ou Ail-Ali). Cette population comprend deux tribus, les Guel-Djaal (amis des chameaux) et les Gogondobé. A Elali on trouve de l’eau partout, en creusant à quatre ou cinq mètres; on y compte un très-grand nombre de puits.

D’ Elali on va, en deux jours, à Mekana, en passant à travers les Gogondobé. Mekana est composé de deux villages séparés par l’Ouébi; on y cultive le misin’gado (millet blanc, taâm abiod des Arabes).

À six heures de marche, en suivant le cours de l’Ouébi, est Mouibeurala, village.

A deux heures de là Tchimbeurala, village.

A dix heures plus loin Lot-Arra, résidence du sultan Elmé ou Aimé.

A cinq heures de marche de Kot-Arra est situé Ferâlé, premier village du territoire de Chebel-lèh, et habité par les Odjourane, dont le sultan , nommé Abdi-ben-Aïça , réside à Koubad. Le territoire de Chebel-lèh contient cenlquatorze villages.

A partir de Mekana, les cultures consistent en misin’gado; on a suivi la rive droite de l’Ouébi; on la côtoie encore en partant de Ferâlé; et, après quatre aoudahh, on entre dans le pays des Ougadine, à un village nommé Beiho.

A deux aoudahh de Beiho commence le territoire de Fat, portion de celui des Ougadine que traverse l’Ouébi, sur la rive gauche duquel on passe alors. Le sultan des Ougadine, Mahhmoud-ben-Nour, réside à l’un des villages du Faf, à Faf-el-Kébir.

On s’éloigne ensuite de la rivière durant trois aoudahh, la laissant à gauche pour se rendre à Cheïlaba, où il y a des puits.

A cinq aoudahh plus loin est Dolla ou Dollo, qui a sept puits, où les Bédouins du pays abreuvent leurs troupeaux

A quatre aoudahh de Dolla est Héridikid, où il y a un réservoir naturel conservant l’eau des pluies d’une année à l’autre.

Trois aoudahh au delà est Melmel ou Molmil, grande montagne au pied de laquelle est un puits.

On fait sept autres aoudahh pour arriver sur le bord d’une rivière appelée Deukhta (l)eurhta), qui conflue avec l’Ouébi à un lieu nommé Nokob, bien au sud de la route

dont il s’agit. La Deukhta prend sa source au pied d’une montagne nommée Kourait, située à l’est de Hhareurr, d’où on peut l’apercevoir, quoiqu’elle en soit distante de deux aoudahh. A l’endroit où l’on a rencontré ce cours d’eau, il sépare le pays des Ougadine de celui des Galla.

Ayant traversé la Deuhkta, on la laisse sur sa droite, et, après une oudehha, on arrive à Kotti , village galla. Le territoire environnant est très-fertile et cultivé en grains, orge, etc.

Enfin, à six heures de Kotti est Adâri ou Hhareurr, sur le territoire de ce dernier nom. Adâri est la plus grande ville de tout le pays; elle est bâtie en pierre et entourée de murs ayant cinq portes gardées par des soldats. La population est musulmane et gouvernée par un sultan nommé Aboubekeur-ben-Afodeul. Le terroir est fertile et bien cultivé; on dit qu’il s’y trouve une mine de fer. De là à Zeïla, on compte dix aoudahh à travers un pays parcouru par des Bédouins pillards, très-dangereux, et qui n’ont pas de résidence fixe.

Il y a à Hhareurr deux ruisseaux qui entourent la ville en se réunissant, l’un vient de l’ouest, l’autre du sud. Durant la saison des pluies, ils coulent vers l’Ouébi et s’y déchargent; dans l’autre saison, le courant change, et ils ne communiquent plus avec cette rivière, du moins visiblement. L’endroit de leur confluent à l’Ouébi est un peu au-dessus d’Eimé ou Imi.

Au sud (au sud-ouest peut-être) de Hhareurr se trouvent les Babili, tribu galla considérée comme formant la population campagnarde d’Adâri ; ils ont pour voisins les Galla-

Orgobbo, qui sont aussi sujets du sultan Aboubekeur.

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