‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · III. i · texte numérisé non relu

III. i

A quatre aoudahh dans l’ouest de Hhareurr, habite la tribu des Annyou. Les Ala sont également une tribu de Galla établie au nord de la précédente.

Cet itinéraire me paraît offrir un intérêt marqué pour les géographes, non-seulement par les détails qui lui sont propres et que je crois relativement exacts, mais encore à cause des corrélations qui existent entre sa partie la plus rapprochée de l’Abyssinie méridionale et la topographie de cette région dressée par des voyageurs modernes. Le cheikh qui me l a fourni était un homme fort intelligent, et de beaucoup de sens; répondant avec poids et mesure à mes questions, et n’avançant jamais un fait sans y avoir réfléchi et l’avoir pesé. Ses assertions m’ont semblé mériter autant de confiance qu’il est permis d’en accorder, en pareille circonstance, à un voyageur qui a vu et aussi bien jugé qu’on peut le faire sans le secours de la science.

Quelques particularités m’ont encore été fournies, par la même personne, surcerlaines localités voisines de la route de Guèledi à Zeïla ; elles seront, ici, parfaitement à leur place.

La source de l’Ouébi de Guèledi est au pied de la montagne Alaba, à un endroit appelé Denoq, dont elle prend le nom au début de soit cours (1).

(t) J’ai déjà signalé l’usage qu’ont les indigènes de désigner les diverses parties d’un cours d’eau par le nom du territoire qu’il traverse : c’est ainsi que celui dont il s’agit reçoit successivement les noms d’Ouébi-Guèledi , Ouébi-Chebel-lèh, Ouébi-lmi, etc. Le lieutenant Christopher, auquel on doit la première connaissance positive de cette rivière, en arrière des Benadir, a proposé de la nommer Haines’river , en considération des services rendus à la science géographique par le capitaine Haines, de V Indian-Navy. Quoique reconnaissant tous les titres de ce

Alaba est situé dans le pays de Bâli, lequel est contigu à celui des Galla. Trois autres cours d’eau en sortent : du côté de l’ouest, l’Ouébi-Ganâné, qui court du nord-ouest au sudest, entre les pays de Rahhan’ouine et de Leouïne, et vient se jeter dans la mer à Djoub ou Gobouine; du côté du nord, la Haouach ou Haouaça, qui va dans l’Abyssinie; du côté de l’est, enfin, l’Ouengi, qui arrose le pays de Denguéla (Denakèlé?). D’ Alaba à Hhareurron compte neuf aoudahh vers l’est (1).

A l’ouest d’un coude que fait l’Ouébi un peu au-dessous de Nokob, est une montagne appelée Kouna : la ville d’Eïmé y est située; elle est peuplée de musulmans et d’infidèles, les premiers Haouiya et les seconds Galla, formant la tribu dite Douba. Cette ville est composée de deux parties, dont l’une vers le sommet de la montagne, où se réfugient les habitants pendant la guerre, l’autre au pied, où ils résident en temps de paix. Dans ses environs, on cultive le millet blanc, et l’on y importe du tabac et du café de Hhareurr et de Bâli. Kouna est à cinq (2) aoudahh dans l’est d’Alaba et à neuf dans le sud d’Adâri.

A six heures de marche vers le couchant d’Eïmé est la tribu des Karan’la (ou Karan’lé), dont la ville ou le terri-

savant oflicier à un semblable hommage, il m’a paru plus naturel do garder au cours d’eau en question le nom qu’il porte à sa source, et je l’ai appelé la Üeuoq.

(1) Cette direction est évidemment erronée, car, d’une part, le territoire de Bâli, auquel appartiendrait, au dire du cheikh, la montagne d’Alaba, est placé, par tous les voyageurs géographes, bien au sud de Hhareurr, et, d'autre part, la position d’Alaba, donnée par M. d’Abadie, est de 2 degrés au moins plus sud que Hhareurr.

(2) Il y a indubitablement une erreur ici, et je pense que M. Vignard a compris, ou écrit par inadvertance, 5 au lieu de 15.

toire se nomme Godobé : ils sont musulmans, et tirent leur origine des Haouiya. Les Karan’la et les Douba sont presque toujours en guerre avec les Ougadine, dont ils ne sont séparés que par l’Ouébi. Entre Eïmé et Alaba se trouvent les Galla-Arouci, qui se subdivisent en Mendouïa et Sakassé résidant à l’est, et en Garirra et Kotfeurra occupant le côté de l’ouest.

Voici enfin un dernier itinéraire qui m’a été donné par un jeune Soumali-Adji, le cheikh Hhadji-Aouadh, homme intelligent et ayant fait le voyage d’Adâri. Il s’agit, cette fois, d’un piéton, bon marcheur, ne voulant pas perdre de temps. Ce n’est pas de Guèledi qu’il part, mais de Bengueda, situé également sur l’Ouébi , à une vingtaine de milles dans le sud-ouest de l’autre localité. Le voyageur atteint en dix heures, y compris quelques haltes, en suivant une direction nord et nord \ nord-ouest, Dafit, qui nous est maintenant bien connu.

De Dafit à Bour-Tcheurfolé, une journée et demie (direction nord-ouest en moyenne). De Bour-Tcheurfolé à Bour- Tedjeus, six heures de marche dans le nord-nord-ouest. On laisse Bour-Heïba sur la droite et Bour-Tedjeus aussi , mais plus près; on passe par Kourar, d’où l’on voit cette dernière. La montagne où sont la caverne et le lieu saint dont il a été déjà question est à demi-journée de la précédente, dans une direction variant de l’ouest à l’ouest-nordouest : on la désigne isolément par le nom de Cheikh-Moumen. Bour-Heïba, Bour-Tedjeus et Cheikh-Moumen sont les trois plus hautes montagnes du pays ; pourtant ce ne sont, à proprement parler, que des mornes. Le plus haut des trois est Bour-Heïba ; le moins élevé est Bour-Tedjeus.

Pour se rendre chez les Karan’la, on laisse Tedjeus à gauche ou à droite, à volonté. Ce village est au pied de la montagne du même nom ; il est, du côté de l’est, distant de Kourar d’une lieue. De Tedjeus on marche environ deux journées vers le nord , puis neuf journées au nord-nordouest pour arriver sur le territoire des Karan’la. Dans ce parcours, on trouve, à une demi-journée de Tedjeus, un terrain rouge; à cinq aoudahh du même point, le village de Man’keurr, occupé par des gens de la tribu des Ali; quatre aoudahh et demie au delà de Man’keurr, Moulmath, village de la tribu des Ségal ; puis, une oudehha plus loin, un autre nommé Acclon’. On ne rencontre pas l’Ouébi avant les Karan’la; son cours semble avoir une direction nord jusqu’au Chebel-lèh, puis une direction plus ouest à partir de ce dernier. D’Acelon’, on a douze journées à faire vers le nord pour atteindre Cheikh-Hhoucen ; enfin on va à Adâri en marchant dans le nord-nord-est. Des Karan’la à l’Ouébi-Ganané, il y a, selon le Hhadji-Aouadh, huit aondahh pour un bon marcheur. Le pays est occupé par les Galla- Arouci (1).

On remarquera que, d’après la fin de cet itinéraire, les Karan’la, et, par suite, la partie de l’Ouébi qui traverse leur territoire, seraient évidemment plus sud et plus ouest que je ne les ai placés sur ma carte, ce qui rapprocherait Kouna d’Alaba; mais, d’autre part, sa distance de llhareurr s’en

(1) D’après un autre renseignement, le pays situé entre les Karan’la et l’Ouébi-Ganâné serait occupé par de nombreuses tribus galla, parmi lesquelles on cite les Djeddau, les Rendilé, les Kouré(qui vont tout nus), les Amaré, les Kouracha et les Kon’so.

trouverait beaucoup augmentée, et ne serait plus en rapport avec celle qu’indique, entre Nokob et Hhareurr, l’ itinéraire du Cheikh. Du reste, sauf quelques petites modifications de détail dans la forme, les itinéraires qui précèdent sont reproduits tels qu’ils m’ont été dictés : quand on n’a pas soimême le moyen de discerner le vrai du faux , la fidélité la plus scrupuleuse est de rigueur, quelles que soient les contradictions que présentent les renseignements recueillis. A ceux qui voudront s’en servir, de les interpréter de la manière qui leur semblera la plus rationnelle. Pour compléter les éléments de cette appréciation, il me reste à tracer, d’après les données diverses que j’ai eues à ma disposition, le cours de l’Ouébi dans le sens contraire de celui des itinéraires, c’est-à-dire de sa source jusqu’à l’endroit où il se perd dans les terres.

A la partie sud du plateau de Gouragué , entre son versant méridional et le pays des Galla-Arouei , il existe un lieu, nommé Alaba, qui m’a paru se rapporter, par la position où le place M. d’Abadie (1), à celui qui m’a été désigné, sous le même nom, comme le point où l’Ouébi-Denoq prend sa source. J’ai donc cru pouvoir attribuer à cet endroit la latitude et la longitude indiquées par ce voyageur pour I ’ Alaba de sa carte. Sortant de cette montagne, la ri¬

vière, traversant de l’ouest à l’est le territoire des Galla- Àrouci , passe au sud de Hhareurr à quinze aoudahh de sa source, et au nord de la montagne Kouna; là elle reçoit les eaux de la Deukhta. Les deux ruisseaux qui entourent

(1) Voyez Bulletin de In Sociclc de géographie, 3e série, tome XII, p. 144, l’esquisse qui accompagne une note sur le haut fleuve Blanc.

Adâri communiquent peut-être avec la Deukhta, ce qui expliquerait comment, durant la saison sèche, on y remarque un courant allant en sens opposé à celui qu’ils ont pendant la saison pluvieuse. La Denoq ayant contourné la montagne kouna en passant à l’est d’Eïmé, où elle commence à porter bac ou radeau, revient un peu vers l’ouest, presque sur le méridien du confluent, laissant les Karan’la sur sa rive droite. A quatre ou cinq aoudahh dans le sud-est des Karan’la, sur le territoire de Faf, un peu au-dessus de Faf-el- Kébir, il reçoit les eaux du Fafan, qui prend sa source près de Melmel. A son confluent, le Fafan forme une grande mare qu’on appelle Toub-ouine (grande bouc) ; il ne coule pas, dit-on, dans la saison sèche. La Denoq sépare le Faf d’un territoire dévasté par les guerres, et qui est comme un terrain neutre où se font les échanges entre les Karan’la et les Ougadine. Elle continue son cours, suivant à peu près la limite sud du pays de ces derniers, jusqu’à Beïho, à un peu plus de deux aoudahh de Faf-el-Kébir ; puis elle arrose le territoire de Chebel-lèh et, à quatre aoudahh de Beïho, arrive à Férâlé, qu’elle laisse sur sa rive droite. Elle passe ensuite à Kot-Arra , village des Gogondobé à cinq heures de marche du précédent; à Tchimbeurala , situé à dix heures plus loin; à Mouibeurala , deux heures au delà; et, six heures après, à Mekana, où finit le territoire des Gogondobé.

L’Üuébi traverse alors une partie du territoire des Uaouadlé; celui de Chic! lé, qui a une oudehha de parcours, et comprend les tribus Üuellamoïe, Üuakbyou et Barraaïça, celui des Moubeline ; puis longe le pays des Ellebi , qui borde sa rive droite, et entre enfin, en se recourbant brusquement

vers le sud-ouest, sur les terres des Guébroun, où il arrive à Guèledi.

J'avais terminé mon travail d’observation et de recherches à Guèledi; la seule personne qui aurait pu m’y arrêter encore était décidée à n’y pas venir. D’autre part, les maladies commençaient à mettre aux abois une partie de ma petite troupe. M. Pierre, à qui je dois une jolie vue de Guèledi, éprouvait depuis deux jours une indisposition se manifestant par des nausées et des vomissements ; le chef de timonerie Vernet , frappé d’une insolation suivie de fièvre intermittente, paraissait assez dangereusement malade; un Malgache était blessé au pied; le docteur Bertrand avait un commencement de dyssenterie; moi-même je me trouvais fort mal à l’aise, par suite d’une affection qui avait résisté aux médicaments trop peu énergiques contenus dans notre petite pharmacie. Je n’induirai pas de ces accidents que le pays est malsain : tout me porte à croire qu’ils avaient pour cause nos marches forcées sur un sol sablonneux et d’une pratique très-pénible ; une nourriture composée exclusivement de viandes et d’œufs; la mauvaise qualité de l’eau; enfin la vie irrégulière et tout à fait en dehors des habitudes du bord que nous menions depuis quelques jours.

Quoi qu’il en soit, nous étions assez écloppés pour nous hâter de revenir au bercail , et, le 15, nous achevâmes nos préparatifs de voyage. Sid-Qoullatin fit aussi ses dispositions pour retourner avec nous à Moguedchou. Je ne pouvais que me féliciter d’avoir sa compagnie, car elle m’était toujours fort utile.

Il me restait à acquitter quelques dettes de reconnaissance envers les personnes qui, dans cette excellente population, s’étaient distinguées par leur empressement à nous être utiles ou agréables. Ibrahim et Mouça, entre autres, reçurent chacun un présent en étoffes, verroterie, etc., auquel j’ajoutai, pour Ibrahim, une gratification de 20 piastres. Enfin , pour lui laisser un souvenir qui témoignât de sa bonne hospitalité, j’écrivis sur parchemin et déposai entre ses mains, scellé du cachet de la marine, le certificat qui suit :

« Dans une excursion faite à Guèledi par le commandant « du brick de guerre français le Ducouëdic et quelques- « uns des officiers de ce brick, les chefs Hhadji-Ibrahim et « Mouça, commandant en cet endroit en l’absence de leur « frère le sultan Youceuf-ben-Mahhmoud , ont accueilli les « voyageurs avec une cordialité qui ferait honneur à des « hommes civilisés; et, quoique le capitaine Guillain ait « conscience d’avoir généreusement reconnu les attentions

« dont ses compagnons et lui ont été l’objet, tous ont dé- « siré laisser entre les mains de leurs hôtes ce témoignage « plus durable de leur gratitude. Ils emportent le souvenir « le plus agréable des moments qu’ils ont passés dans celle « région riante et agreste, au milieu d’une population dont « le caractère et les usages rappellent la gaieté naïve et la « douce simplicité des mœurs patriarcales. »

A cinq heures du soir, tout était prêt pour le départ : notre tente repliée, nos bagages allégés de tout ce que nous laissions à Guèledi, avaient été chargés sur les bêtes de somme. Nos moyens de transport se composaient de sept chameaux, sur trois desquels j’avais fait installer, du mieux

possible, de petites cabanes pour coucher les malades hors d’état de marcher. Nous tenions en réserve, pour ceux qui , plus tard, ne pourraient supporter la fatigue, un surcroît de montures qu’ Ibrahim avait absolument voulu que j’acceptasse : c’étaient deux «ânes fort jolis, sans aucun doute, mais non moins indisciplinés. Les animaux placés dans l’ordre de marche, les chameliers en serre-file, l’escorte à son poste, la caravane se mit en mouvement vers cinq heures et demie, accompagnée jusqu’au bac par une foule presque aussi compacte que celle qui nous avait accueillis à notre arrivée. La rivière arrêta la plus grande partie des curieux, et il ne passa avec nous qu’un certain nombre de jeunes hommes et d’enfants; mais cette petite troupe restée fidèle, plus fidèle qu’il ne nous eut convenu, trouva un renfort imposant dans les habitants du village de la rive gauche, et notre cortège ne fut ni moins nombreux ni moins bruyant qu’ il l’avait été sur la rive droite. Cependant, après un quart d’heure de cette marche triomphale, où nous figurions plutôt en victimes qu’en héros, Ibrahim, qui nous accompagnait et n’était, sans doute, pas moins ennuyé que nous du vacarme assourdissant au milieu duquel nous avancions, lit halte soudainement, et traçant, du manche de sa sagaie, une ligne sur le sol, entre la masse profonde de nos trop joyeux compagnons et nous, il leur adressa à la fois quelques mots d’un ton fort énergique et ce regard olympien qui, de temps immémorial, a semblé dire aux foules aussi bien qu’aux Ilots de la mer : Vous n’irez pas plus loin 1 Le Ilot s’arrêta en effet a notre grande satisfaction, et nous pûmes, dès lors, cheminer sans que ses mugissements troublassent les mélancoliques pensées qui pré-

ludent à toute séparation amicale. Au bout d’une heure de marche, Ibrahim prit congé de nous avec les démonstrations d’un vif regret; et, comme salut d’adieu, nous déchargeâmes nos armes en son honneur. Vers huit heures, nous arrivions sur la limite des terres cultivées, et nous y fîmes une courte station pour prendre quelques aliments. Entrant ensuite dans le bois, nous commençâmes à piétiner sur le terrain sablonneux qui, sept jours auparavant, avait procuré à nos reins et à nos jambes une gymnastique si fatigante. Dès le début de ce pénible exercice, un morne silence régna dans la caravane, et nos idées s’assombrirent comme la nuit qui nous enveloppait. L’air était étouffant, la brise tombant toujours après le coucher du soleil. Dans les endroits où les gommiers, qui s’élevaient des deux côtés du sentier, se rejoignaient en dôme au-dessus de nos tètes, les espèces de cages disposées sur plusieurs de nos chameaux se heurtaient à cet obstacle imprévu, et le choc arrachait à nos malades de sourds gémissements : tout conspirait pour nous attrister. Où étaient les verts ombrages de Guèledi, l'onde fraîche et les gués murmurants de sa rivière, et les

voix joyeuses de ses habitants! .

Quand nous eûmes marché un certain temps, reconnaissant in petto la sage prévoyance du bon Ibrahim, nous songeâmes à nous en approprier les bénéfices, c’est-à-dire à utiliser ses deux ânes. Mais déjà l’un de ces animaux, regrettant les gras pâturages de l’Ouébi , ou peu flatté de la compagnie de visages pales de notre espèce, avait sournoisement tourné bride et repris, sans tambour ni trompette, le chemin de l’écurie. Il ne restait donc plus qu’une monture à enfourcher à tour de rôle, et nous étions nombreux.

Si nous accueillîmes cette déception avec un soupir ou un éclat de rire, je ne me le rappelle plus, ce furent peut-être l’un et l’autre; en tout cas, le soupir était sincère et le rire jaune, cela n’est pas douteux. Ce fut pire encore lorsque nous voulûmes monter ce quadrupède honnête, quoique impatient du joug; jamais lui ni ses camarades aux longues oreilles n’avaient passé sous les fourches caudines, ou, pour parler sans métaphore, n’avaient subi la honte d’être ridiculement pincés entre les jambes d’un homme, et, avant d’en venir là, maître aliboron manifesta, c’est une justice à lui rendre, toute la mauvaise volonté possible. L’âne est un noble animal, sobre, patient, dur à la fatigue, mais il est le père du mulet, et c’est tout dire; entêté comme un mulet est un dicton qui s’est trompé d’adresse. Après tout, il hait l’esclavage et agit, à l’occasion, de manière qu’on s’en souvienne; semblable à ces rustres de village, excellents domestiques, pleins de qualités solides, servant bien, pourvu qu’ils servent à leur guise et puissent, de temps en temps, faire sentir au maître les rudes aspérités des petites misères du ménage, pour se venger tant soit peu de la domesticité que le sort leur a imposée. Ainsi fit notre baudet : à peine eûmes-nous dompté sa résistance, qu’il prit à tâche de rappeler au gentleman rider chevauchant sur son échine qu’hommes et bêtes sont solidaires et doivent mettre en commun les peines et les joies. Le sentier, si étroit qu’il fût, était, puisqu’un chameau y passait, suffisant pour qu’un âne et son cavalier y trottassent sans maléfice, à la condition, toutefois, de se tenir au milieu de la voie; pourtant nous eûmes beau faire et de la bride et des talons, nous ne parvînmes jamais a empêcher la malicieuse bête de hanter le côté du che-

min, et de déchirer impitoyablement nos jambes aux épines acérées des broussailles : tout ce que le roussin voulut accorder à nos efforts, ce fut de se porter tantôt à bâbord, tantôt à tribord, nous écorchant alternativement chaque mollet. Alors ce n’étaient plus les gémissements navrants sortis des petites cabanes placées sur les chameaux qui troublaient le silence de la nuit, mais les cris moitié douleur, moitié rires, que notre coursier d’Arcadie arrachait à son cavalier. Ce furent là les seules distractions de cette longue nuit, et, comme preuve que tout est relatif, je suis forcé d’avouer qu’elle en fut un peu abrégée.

Au reste, dans ce voyage, où bien des tribulations s’étaient mêlées à nos plaisirs, la race des bipèdes devait fournir, comme celle des quadrupèdes, sa part d’incidents tragi-comiques. Notre troupe comptait un chamelier d’une humeur massacrante, le plus mauvais coucheur des chameliers d’Afrique et des trois Arabies, ayant autant d’épines dans le caractère qu’en présentaient les buissons contre lesquels l’âne d’ibrahim frottait nos tibias. La fatigue et la chaleur nous accablant, j’ordonnais de temps en temps de petits repos; chaque fois le damné conducteur, sous prétexte que nous causions du désagrément à ses chameaux, maugréait en vrai païen, paraissait m’invectiver et venait jusque sous mon nez agiter ses sagaies. L’âne, du moins, se contentait de nous taquiner sans braire; mais ce Soumali mal embouché faisait un tapage à mettre en fuite toutes ses bêtes. Je me contentai d’abord de le pousser par les épaules ; cela ne le corrigea pas, et plus nous allions, plus il s’agitait, criait et se montrait agressif. Une fois que je le secouai un peu plus rudement, mon rageur s’élança sur moi en brandissant ses

sagaies d’un air furieux; au même instant, trois ou quatre canons de fusil s’abattirent vers sa poitrine. Devant celte sommation muette, le trop irritable chamelier s’arrêta pé trifié. Pour compléter la leçon, j’arrachai les sagaies de ses mains, et, les brisant sur mon genou, j’en jetai les morceaux au loin dans le fourré; toute la troupe partit d’un éclat de rire, et mon récalcitrant, ébahi et penaud, s’en alla, en grommelant, prendre la queue de la caravane.

Vers deux heures du matin , nous atteignîmes un petit endroit découvert, où la brise, pénétrant en liberté, vint un peu rafraîchir et nos corps et nos pensées. Cette clairière semblait faite exprès pour une halte. N’étant plus qu’a deux lieues de Moguedchou, et ne voulant pas y arriver de nuit, je donnai l’ordre de tout disposer pour un bivouac de deux ou trois heures. On fit accroupir les chameaux, et chacun chercha sur le sable la place qui lui parut la plus propice au repos. J’élus domicile auprès d’un tronc d’arbre renversé au milieu de notre campement, et, m’étendant sur une couverture, le front caressé par les souffles balsamiques de la nuit, je fermai les yeux pour appeler le sommeil. Alors ma pensée s’élança vers la patrie, ce doux refuge aux heures d’amertume ou de lassitude , et je revis Paris et les lieux habités par des être aimés, et les bienveillants visages des absents. O vous, dont l’affection m’est si précieuse, vous à qui m’unit cette amitié virile que n’accompagnent ni les regrets ni la crainte, vous dont je ne trace pas le nom dans ces lignes parce que vous le devinerez en les lisant . , que faisiez-vous en ce moment où ma rê¬

verie évoquait votre souvenir, en ce moment surtout où, dans le songe apporté sur l’aile du sommeil , je voyais votre

riant fantôme, j’entendais votre voix passer dans le vent et me rappeler et les intimes causeries du coin du feu et les promenades au Saule? Avertie par quelque mystérieuse et sympathique influence, ne vous disiez-vous pas : Il y a là-bas, par delà les grands océans, un ami qui pense à moi? .

A cinq heures nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes à Moguedchou vers huit heures du matin. Le brick était sur rade, et ce fut avec une véritable satisfaction que nous aperçûmes sa noire silhouette se dessinant entre le double azur du ciel et de la mer : plusieurs des nôtres, d’ailleurs, avaient grand besoin de soins et de repos, qu’ils n’eussent pu trouver dans notre logis de ville. A bord, la satisfaction ne fut pas moindre lorsqu’on reconnut notre caravane défilant dans l’un des sentiers qui conduisent à la ville. Notre absence s’était prolongée quelques jours de plus que je ne l’avais présumé, et nos compagnons du Ducouè'dic commençaient à s’inquiéter de ce retard.

Nous retrouvâmes le gros Hhadad aussi joyeux qu’étonné sans doute de nous voir revenus d’une expédition qui lui paraissait si périlleuse; cependant son inquiétude à notre sujet ne l’avait pas le moins du monde maigri, .le me hâtai de régler mes comptes avec l’escorte et les chameliers, m’efforçant de renvoyer tout ce monde, content et satisfait. Mais je ne fus pas peu surpris quand se présenta devant moi... devinez qui?. . . le chamelier dont j’avais cassé les sagaies; d’un air piteux, il m’en demandait le prix comme pour l’amour de Dieu. Ma foi , avec une irrévérence significative je partis d’un éclat de rire homérique au nez du mauvais plaisant, et je crois même que je lui tournai le dos sans plus ample explication. Combien de fois j’ai regretté depuis

de n’avoir pas recueilli, pour le transmettre à la postérité, le nom de cet original, l’un des types les plus curieux que j’aie rencontrés dans mes voyages.

Mais j’allais oublier un des héros principaux de l’épisode du retour! Tout récit, pour être complet, doit raconter ce qui advient des personnages intéressants qui y ont figuré. J’ai failli manquer à cette règle au préjudice de mon àne, ce dernier souvenir vivant d’ibrahim et de Guèledi.

Comme je ne pouvais, pour beaucoup de raisons, installer sur le brick un commensal de cette espèce, j’en fis don à Sid-Qoullatin, recommandant à celui-ci de lui prodiguer les soins et de veiller attentivement à son éducation, jusqu’alors, hélas, bien négligée! surtout de lui enseigner la manière de cheminer au milieu d’une route en évitant les buissons qui la bordent, pour ménager les jambes des cavaliers sous lesquels, peut-être, il aura, plus tard, l’honneur de servir.

Peu après notre arrivée, nos pauvres malades, heureux déjà du repos qui les attendait, furent transportés à bord. Pour moi, je demeurai à terre, afin de régler quelques affaires avant le départ. Tout fut arrangé pour le soir, et le lendemain 15 mars, dans la matinée, ayant pris congé de mes amis de Moguedchou à l’exception de Sid-Qoullatin , que j’emmenais avec moi à Meurka, je rejoignis le lJucouèdic, où les dispositions avaient été faites pour mettre à la voile.

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