‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 16 sur 56 · ROUTE DE MOMBASE AU PAYS DE TCHAGA · texte numérisé non relu

ROUTE DE MOMBASE AU PAYS DE TCHAGA

Les voyages à l’ intérieur se font à pied; les bagages et les marchandises sont portés à dos d'homme : dans ce cas, la charge est, en moyenne, d’une frazela. Les jeunes gens pauvres de Mombase et les esclaves de marchands sont employés comme porteurs, et, dans le cas où ils ne sont pas en nombre suffisant, on y supplée par des Oua-Nika. Les provisions à emporter consistent en patates et une autre racine dite m’hôgo, en poules, millet et bananes, mais on ne les prend qu’en sortant du pays des Oua-Nika, car, pendant les deux journées que l’on met à traverser ce territoire, on se procure des v ivres partout. Pour se rendre de là à Taïta, on se munit de trois jours de vivres ; à Taïta on les renouvelle pour trois ou quatre autres, et on peut atteindre ainsi Tavéla. Durant la mousson de sud-ouest, on trouve de l’eau sur toute la route et l’on en fait chaque matin sa provision. Pendant la mousson de nord-est on en prend pour trois jours.

Les porteurs se payent moitié avant le départ, moitié au retour ; outre la nourriture, on donne 7 piastres à ceux de

Mombase et 5 aux Oua-Nika. Le voyage effectué en des circonstances favorables, quant à l’état du marché à Tchaga, demande ordinairement un mois; mais l’époque à laquelle il vaut le mieux s’y présenter n’est pas fixe.

Dans la mousson de sud-ouest, l’approvisionnement est plus facile. La route est assez sûre, cependant on passe entre deux tribus dont on peut craindre des attaques; ce sont les Oua-Kouavi et les Galla, toujours en hostilités les uns contre les autres. 8i 1 on rencontre un parti d Oua-Kouavi. on s’en tire avec quelques marchandises; mais, si l’on a affaire aux Galla, le danger est plus sérieux, et l’on n’en sort sain et sauf qu a la condition d’être en force pour les repousser.

La journée de marche se compte du point du jour jusqu’au coucher du soleil; on stationne, dans ce laps de temps, trois ou quatre fois, pendant une demi-heure environ, afin de laisser reposer les porteurs.

Deux ioutes mènent de Mombase au pays de Tchaga.

Route par le nord.

De Mombase on se dirige sur Djonvou en passant par M’koupa; on traverse un embranchement de la rivière de Djonvou qui y conflue, tout près et en aval du village : les cases sont sur la rive droite. Le soir, on s’arrête sur le territoire de Rabaye, après avoir franchi la rivière à gué un peu au-dessus du principal village de ce nom, car, à sa hauteur même, on ne peut le faire qu’en bateau. Le lieu où l’on couche se nomme Bouni. La direction suivie, dans cette première journée, serait, de Mombase à M’koupa,

l’ouest; de M’koupa à Djonvou, le nord-ouest, et de ce dernier pointé Rabaye, le nord, prenant peut-être un peu d’est. La caravane y arrive après sept heures de marche, y compris deux temps de repos. On trouve, en cet endroit, des vivres en abondance, du riz, du millet, du mais, des haricots, des bananes, des giraumonts, des papayes, des ignames, de la volaille, du gros et du petit bétail, des cannes à sucre; l’eau de la rivière y est douce, le flot ne montant que jusqu’à Kicerouani, qui est à une heure de marche en aval.

Le deuxième jour, en partant de Rabaye on se dirige vers l’ouest; au bout de trois heures, on rencontre la petite rivière de M’iédjé, large de 7 mètres environ et profonde de 0m,60 à 1 mètre, dans les circonstances ordinaires; mais dans la saison des pluies sa profondeur atteint 4m,5, et alors on ne la passe qu’à deux heures de marche plus haut, à un endroit où des roches faisant saillie forment une espèce de pont, permettant d’aller à pied sec d’un bord à l’autre. On atteint M’tanggoné après avoir cheminé pendant environ six heures et demie.

Le troisième jour, au bout de deux heures, on traverse la rivière Anggoni (M’to-Anggoni), limite du pays occupé par les Oua-Nika, et l’on parcourt un terrain inhabité, couvert d’herbes et parsemé de quelques arbres, entre autres le copayer et l’ébénier (le premier devient très-rare). On a laissé dans le nord un territoire oua-nika, dit béria ; où se trouve le village nommé Kiroum’bi. 11 y a beaucoup plus de copayers au delà de Béria. Le soir, on arrive à N’gouroungga Zakimiri (1), réservoir naturel dans un rocher, où s’amas-

(1) IN’gouroungga (la merveille); Zakimiri (nom de l’individu qui a découvert ce lieu).

sent les eaux de pluie (c’est, peut-être, une source). Tout près de cette roche, est un petit fourré où l’on passe la nuit. On a marché neuf heures et demie sur dix heures.

Le quatrième jour, on continue sur un terrain semblable et, après six heures et demie de marche, on est, vers deux heures de l’après-midi, à N’gouroungga Zam’lala, réservoir du même genre que le précédent. On y remarque quelques arbres. Vers le soir, une heure et demie plus tard, on atteint Târo. A portée de voix de cette station sont des cases habitées par des naturels émigrés de la tribu des Oua- Dahalo.

Le cinquième jour, on s’avance, jusqu’à une heure, au milieu de broussailles et d’arbres à encens; puis on entre dans un pays sablonneux, complètement aride, qu’on appelle M’tigno : on y fait halte après neuf ou neuf heures et demie de marche.

Le sixième jour, au bout d’une demi-journée, on quitte ce sol sablonneux et l’on parvient bientôt à une haute montagne nommée Bougouta; au pied de celle-ci, du côté qui regarde la route, existe un grand réservoir où l’on renouvelle la provision d’eau. Dans les environs, on court risque de rencontrer des bandes de Galla se rendant au pays de M’çaï , où ils vont enlever des bœufs. Ce jour-là, on a marché sept heures et l’on s’est reposé trois fois.

Le septième jour, on se repose quatre fois ; on passe entre deux villages éloignés chacun d’environ une journée de marche et qui sont, sur la gauche, Ségao, dernier point où l’on voit des cocotiers, et, plus près, sur la droite, N’zara; puis on franchit une petite rivière nommée Moualalé, qui roule au pied d’une montagne sur laquelle se trouve Boura,

premier village des Oua’-Taita, et, une heure après, on at leinl ce dernier point.

Le huitième jour, on met d’abord deux heures à traverser un fourré de broussailles; puis on laisse à main gauche des fosses creusées par les habitants de Boura pour prendre des éléphants. A droite est une montagne, dite M’kingga, de peu d’étendue et d’élévation. Ce pays est inhabité et couvert d’herbes; de rares bouquets d’arbres en rompent seuls la monotonie. On couche, au milieu d’un fourré, dans un endroit sans nom et privé d’eau.

Le neuvième jour, on s’arrête à la nuit sur le bord de la rivière Tavéta, qui a, dans la saison sèche, environ 5 brasses de large et 2 pieds de profondeur; elle va se perdre dans le lac de Guipé. Pendant cette journée et la précédente, on a fait route à l’ouest. Tavéta est le nom d’un territoire habité, que limite la rivière du côté de l’est.

Le dixième jour, on passe la rivière, et en deux heures on atteint le village de Tavéta (1); on le traverse et l’on couche près de la rivière Mam’ba, limite orientale du pays de Tchaga. On a fait, toute la journée, route au nord, sur un terrain couvert de verdure, mais où les arbres sont peu abondants.

La rivière a 9 brasses de large; dans la saison sèche, on la passe ayant de l’eau jusqu’aux genoux; dans la saison

(1) Sur la carte où a été porté cet itinéraire, Tavéta et la rivière du même uom ont été mis dans un ordre inverse à celui que nous indiquons. Je ne sais plus si j’ai été amené à le faire par quelque combinaison résultant de renseignements autres que ceux reproduits ici; mais, en relisant aujourd’hui ceux-ci la carte eu main, je crois qu’il y a eu erreur dans la manière dont les deux points dont il s’agit y ont été placés.

pluvieuse, elle a 2 brasses de profondeur. Elle est très-encaissée en cet endroit, et les escarpements qui la dominent varient de 15 à 25 mètres. Les habitations commencent à trois heures de là. Ce cours d’eau se perd également dans le lac de Guipé, et prend sa source, ainsi que celui deTavéta, dans une montagne du territoire de Mam’ba, qui n’est pas très-haute et sur laquelle est situé un village.

Le onzième jour, au bout de deux heures de marche, on entre à Kiléma après avoir passé une rivière dite Marangno, distante d’une demi-heure de la précédente. Kiléma est habité par les Oua-Tchaga. C’est le but du voyage.

Il n’y a pas, à proprement parler, de villages à Tchaga. Les habitations sont disséminées çà et là, sur une assez grande étendue. Quelques-uns des marchands arrivés ouvrent boutique sur un point où l’ivoire leur est apporté par les indigènes ; d’autres colportent leurs marchandises de case en case. La frazela d’ivoire leur revient à environ 10 piastres sur les lieux ; ils le payent avec du plomb, des cotonnades blanches et bleues, des verroteries et des mouchoirs de l’Inde. Le cuivre et le fer ne sont point acceptés, le pays en possédant, et les naturels sachant les approprier à leurs besoins.

Le vêtement des Oua-Tchaga consiste en une pièce de coton ou de cuir que les hommes portent à la ceinture et les femmes au-dessusdes seins; les jeunes filles la ceignent comme les hommes, afin, disait l’individu qui nous renseignait, d’augmenter leurs moyens de séduction. Hommes et femmes se rasent la tête; ces dernières conservent, au sommet, une touffe dont elles font plusieurs petites tresses entremêlées de grains de verroteries et qu’elles laissent tomber sur

leur visage. Les ornements communs aux deux sexes sont des colliers en cuivre quelquefois enrichis de cornalines et autres pierres qu’on trouve dans la montagne de Kulimandjaro. Les femmes se mettent des anneaux de cuivre aux jambes et y ajoutent des pendants de cauris qui leur sont apportés de la mer. Les deux sexes se mêlent à la danse. Des grelots, que les hommes s’attachent au-dessus de la cheville, et les femmes au-dessous du genou, parfois aussi un instrument formé d’un bambou percé de trous et avec lequel on frappe la terre, font seuls les frais de l’orchestre. Les Oua-Tchaga, quand ils vont au combat, se ceignent la tête d’une bande de peau non dépouillée de son poil ; une plume d’autruche placée devant ou derrière en guise de panache surmonte cette coiffure; la lanière qui la compose est prise le long de l’échine d’un animal nommé domou par les Oua-Nika; il a de longues cornes presque droites, est moins grand que le buffle et fuit à l’approche de l’homme. Pour compléter leur parure guerrière, les naturels s’attachent parfois aussi à la ceinture une queue de girafe emmanchée qui pend en arrière de la hanche gauche.

Leurs armes sont la sagaie de petite dimension, l’arc haut de 5 à 4 pieds et les flèches d’un peu plus d’une coudée de long, le sabre, le couteau-poignard qu’ils fixent au gras du bras par une courroie, enfin le bouclier en buffle ou en peau de rhinocéros ayant deux coudées et demie de long sur une coudée de large.

Leur nourriture se compose, le plus ordinairement, de lait, de miel et de bananes dont un régime se paye deux cauris. Ils font une liqueur forte, nommée mahuari, avec la banane, un autre fruit et une petite graine dans le genre

du bagheri; cette boisson enivre, dit-on, plus vite que l’arack; ils ne fabriquent pas cette dernière, quoique la canne à sucre soit un produit du pays. Leurs ustensiles consistent en vases, plats de bois, et quelques poteries destinées à faire cuire les aliments. Des tabourets de bois, grossièrement façonnés, forment l’unique mobilier des cases ; on les recouvre de peaux ainsi que les banquettes en terre élevées contre les murs, et qui servent de lit. Il n’y a ni parcs ni étables pour les bestiaux, qui logent sous le même toit que leurs maîtres.

Les Oua-Tchaga n’élèvent pas de volailles; ils ont du gros et du petit bétail; mais les bœufs et les moutons sont, dans le pays, beaucoup moins nombreux que les chèvres.

Le travail des métaux est la principale occupation des hommes : avec le cuivre, ils font des chaînes, des anneaux et des manilles, ils l’étirent aussi en fils de diverses grosseurs; avec le fer, ils façonnent des sabres, des couteaux, des fers de sagaies et de flèches, des pioches à labourer, des chaînons pour colliers et bracelets et des grelots. Ils participent à la culture des terres et à la confection des ruches pour les abeilles, travaux particulièrement dévolus aux femmes. Outre le bananier, dont la multiplication demande peu de soins, on cultive surtout le millet, les haricots et le tabac; ils font de ce dernier le même usage que nous, cependant ils le prisent plus généralement; les femmes ne le prennent que de cette manière.

Chez les Oua-Tchaga, on enterre les morts dans la case où ils sont décédés; la famille l’évacue après en avoir emporté tout ce qu’elle contenait et en bâtit une autre. Les vierges ne sont pas inhumées, mais seulement déposées dans les broussailles.

Cette peuplade possède un fétiche qu’elle conserve précieusement. Il consiste en un bâton à l’extrémité duquel sont attachés des bouts de racines de divers arbres, une plume d’autruche et un morceau de fer allongé. Il est déposé dans une petite case isolée, située à l’entrée du village. Le sorcier seul a droit d’y pénétrer, et la population ne s’en approche que dans les cas de disette, de sécheresse prolongée, d’épidémies, en un mot dans toutes les circonstances où il s’agit de conjurer quelque péril commun ; on y passe alors la nuit à faire des prières et des libations. Au moment d’entreprendre une expédition contre leurs ennemis, les guerriers se rassemblent en avant du village, ayant à leur tête le gardien du fétiche, qui tient en main l’idole; il la plante en terre de façon à ce qu’elle soit inclinée vers le territoire de leurs adversaires, puis il lui adresse ces paroles : « Toi qui as été conservé par nos aïeux et qui les as protégés, tu vas aussi, j’espère, nous secourir. » Il verse ensuite dans une calebasse une poudre noire, sur laquelle il récite quelques paroles cabalistiques, souffle dessus de manière à en jeter une partie au dehors, puis en prend une pincée qu’il répand avec soin sur la ligne médiane de son visage et de son crâne jusqu’à la nuque; il s’en noircit le dessous de l’œil droit et passe la calebasse aux assistants qui l’imitent. Si pendant ce temps le fétiche reste debout, c’est une preuve de succès dans l’expédition projetée; s’il tombe, les guerriers, découragés rentrent prudemment chez eux. La poudre mystérieuse est préparée par le sorcier pendant la nuit qui précède la cérémonie, et durant laquelle il doit s’abstenir de tout contact avec les femmes.

J’ajouterai à ces détails le portrait d’une jeune fille de Tchaga (1), âgée de treize à quatorze ans, que j’ai vue à Mombase. Elle était robuste de formes, ses yeux avaient une expression vive et intelligente, son teint était noir-brun. Les deux dents incisives médianes de la mâchoire inférieure lui manquaient; on les enlève, du reste, dès l’enfance, aux individus des deux sexes, sous prétexte de les aider à cracher.

Itinéraire à Tchaga par la route du sud.

Le point de départ de cet itinéraire est Kilindini.

Le premier jour, on va coucher à T’chimba. Dans cette route on coupe la petite rivière Mandguerra, puis celle de Melalani, en passant à Bombo, trois heures environ avant d’atteindre T’chimba.

Le deuxième jour, on traverse une rivière nommée Pemba et, après avoir parcouru un terrain habité, on arrive à un endroit où l’on prend du repos dans une case abandonnée.

Le troisième jour, au bout d’une heure de marche, on rencontre une autre rivière nommée N’gado; on continue alors sur un sol herbu et inculte. Deux heures avant la fin de la journée, on s’engage dans une broussaille à l’issue de laquelle on se trouve au pied d’une montagne nommée Kilibassi, dans un endroit dit Kizima (Kcima), où l’on passe la nuit.

Le quatrième jour, on traverse des prairies et on arrive, le soir, à Segao, habité par lesOua-Taïta. Il y a là des groupes de cases couvertes en feuilles de bananiers.

(1) Voyez l’Album, planche 45.

Le cinquième jour, au sortir de Segao, on parcourt un pays verdoyant; on couche dans le chemin.

Le sixième jour, vers deux heures, on atteint Boura au delà duquel la route, jusqu’à Kiléma, est commune aux deux itinéraires. Ainsi par celui du sud on gagne un jour.

Un courrier non chargé pourrait mettre seulement de sept à huit jours pour se rendre de M’vita à Kiléma.

UN ITINÉRAIRE Aü PAYS UES OUA-KAMBA.

Journée de neuf heures avec bagages.

Parti de Vangga, situé sur le rivage en face d’Ouacine, on s’arrête à Djongga le soir. On a rencontré çà et là quelques cases sur la route, et passé deux fois une petite rivière qui débouche à un quart de mille au sud de Vangga. Dans les temps de pluie, on la traverse ayant de l’eau jusqu’au cou; dans la saison sèche, jusqu’à mi-jambe.

Le deuxième jour, on couche à Bomboui, colline autrefois occupée par les Oua-Kouavi. Elle n’est pas très-élevée, et la pente en est douce. Le pays est désert. On y trouve de l’eau dans la mousson de sud-ouest, mais pas dans celle de nordest; elle se conserve dans un petit réservoir; il n’y a pas d’eau courante. On a quitté le territoire des Oua-Digo à Gon’dja, village qui compte environ cinquante cases, et dont les alentours sont cultivés en bananiers, cocotiers, grains, etc.

Le troisième jour, on arrive à Kidangga dangga, pays désert, ancienne résidence d’Oua-Kouavi. Il y a là trois montagnes placées sur une ligne nord et sud; le chemin III. 19

passe entre les deux plus au nord. On y trouve un réservoir naturel de 3 à 4 coudées de profondeur, qui conserve de l’eau toute l’année. Il y a, en outre, au pied du plateau sur lequel elles sont assises, un petit étang ayant une centaine de pas de diamètre ; il assèche pendant la mousson de nord-est. Kidangga-dangga et ses environs sont fréquentés par des Oua-Kamba et des Oua-Taïta qui y viennent chasser l’éléphant. Ils construisent des cases qu’ils habitent à l’époque de leurs chasses.

A partir de ce point, on peut choisir entre deux chemins, l’un conduisant à Guipé et l’autre à Taïta. Le plus court est celui de Guipé, mais il traverse un pays désert où l’on ne renouvelle que difficilement ses provisions.

Le quatrième jour, on fait halte à Kerima-Ngnombé. Le pays est inhabité et sans cours d’eau. A l’endroit où l’on couche est une montagne assez élevée et escarpée ; la route en contourne la base du côté du sud. Les chasseurs d’éléphants fréquentent aussi cet endroit. On y trouve un réservoir naturel qui assèche dans la mousson de nord-est. Fendant les trois dernières journées, on a marché vers l’ouest prenant un peu de nord.

Le cinquième jour, on arrive le soir, sans avoir rencontré ômequi vive, en un lieu où se trouve un étang, et qui s’appelle Zioua-la-Djeraali ( zioua , lac; Djemali, nom de l’individu qui le découvrit le premier). Cet étang assèche au fort de la mousson de nord-est.

Pendant les trois jours suivants, on voyage encore dans un pays qui n’est habité que pendant la chasse à l’éléphant; puis, à la fin du huitième jour, on va coucher sur le bord du lac Guipé (Zioua-la-Guipé), d’où sortent plusieurs

cours d’eau. Les rives du lac sont désertes, mais les eaux peuplées d’hippopotames et de crocodiles d’une longueur énorme. Pour écarter ces animaux , on entretient du feu toute la nuit.

De là on se rend en deux jours à Tavéta, où l’on arrive à une heure de l’après-midi; pendant cette route, on côtoie le lac et l’on couche sur ses bords. Depuis Gon’dja, c’est-àdire dans l’intervalle de neuf journées, on a marché sur un sol inculte couvert uniformément d’herbes et de broussailles. Aux approches de Tavéta, la scène change. Le pays est trèsfertile et possède des troupeaux. Les habitants tiennent ceux-ci constamment renfermés dans les étables et les y nourrissent de feuilles de bananier. On prétend qu’ils ne les mènent pas au pâturage dans la crainte de les voir enlever par les Miaci, leurs ennemis.

Le onzième jour, partant de Tavéta, on traverse, pendant trois heures, un bois de haute futaie, quoique trèsfourré; les arbres qui le composent, principalement le m’voulé, sont propres à la construction. On entre ensuite sur un terrain très-herbu et on franchit plusieurs petits ruisseaux affluents de la rivière. L’endroit où l’on couche n’a pas de désignation particulière.

Le troisième jour (treizième du voyage) après le départ de Tavéta, on coupe un affluent de l’Ouzi (1), qui a, sur ce point, environ 10 mètres de largeur et k mètres de profondeur, dans la saison des pluies, mais où l’on n’a de l’eau que jusqu’aux aisselles durant la saison sèche. On fait encore trois journées complètes de marche, et l’on arrive, le

(1) On a aussi croisé la route de Mombase à Tchaga entre Braoua et • Kiléma.

seizième, à Kikom’bolo, commencement < lu territoire des Oua-Kamba. La direction générale depuis Tavéta aurait été à peu près le nord-ouest-^ ouest ou l’ouest-nord -ouest.

Le dix-septième jour et les cinq suivants, on parcourt un territoire très-habité sans présenter, toutefois, de grand centre de population ; on y remarque seulement des groupes de quelques cases faites en forme de ruches; enfin on arrive à Oulo, haute montagne qui se voit à une distance de quatre journées de marche. Il s’y trouve beaucoup de vivres et de bétail, mais pas de volailles. Le chef d’Oulo se nomme Ouaéma. Ce pays aussi est parsemé de groupes de cases. La direction qu’on a suivie est toujours à peu près le nordouest L ouest.

La vingt-deuxième journée et les deux suivantes sont employées à se rendre en un lieu qu’on n’a pas pu me nommer, où sont réunies une cinquantaine de cases; le chef qui y commande est le vizir de Kivoï : il s’appelle N’goouïo.

Le vingt-cinquième jour, à une heure de l’après-midi, on traverse un affluent du Djoub, sinon le Djoub lui-même, car les habitants l’appellent Voumbo, qui est le nom souahhéli du Djoub. Il a, en cet endroit, de 9 à 40 mètres de largeur; dans la saison des pluies, il prend un accroissement considérable, remplit entièrement son lit et peut avoir jusqu’à 15 mètres de profondeur et une largeur moyenne d’environ 20 mètres. Le courant y est très-fort, au point que dans les plus basses eaux, il n’a pas moins de lm,5. Ses bords sont incultes et inhabités; ses eaux sont très-poissonneuses, quoiqu’il y existe des crocodiles et des hippopotames. Au delà de cette rivière, le chemin se bifurque; en suivant

à droite, on se rend au village de kivo'i, distant de deux à trois heures de marche; le chemin de gauche côtoie la rivière, sur les bords de laquelle on couche au haut d’une élévation qui la domine presque à pic. On a fait route au nord depuis N’goouïo.

Durant la vingt-sixième journée on longe la rivière; le lendemain, vers midi, on la traverse à gué et l’on suit son autre bord, pays inculte et inhabité; direction nord.

Le surlendemain, mômes circonstances.

Le vingt-neuvième jour, vers une heure de l’après-midi , on s’écarte de la rivière; après avoir gravi une hauteur, on la retrouve et on la coupe de nouveau pour prendre la rive gauche, où l’on passe la nuit.

Le trentième jour, on la quitte définitivement et on continue au nord, toujours à travers un pays inhabité. Le soir, on arrive «à Ouangoa Oua-Rapitéï, terrain sablonneux et aride, semé de quelques broussailles. À droite est une longue montagne que l’on côtoie pendant toute la journée suivante et au pied de laquelle on couche.

Le trente-deuxième jour, on a dépassé, vers midi , l’extrémité de la montagne et, continuant de marcher vers le nord, on gagne une petite rivière qui n’est jamais à sec. On bivouaque sur ses bords, après l’avoir traversée. Le pays est inhabité.

Le trente-troisième jour, on arrive le soir près d’une autre rivière plus grande.

Le trente-quatrième jour, on se trouve à une heure en vue de la montagne de Rikouïo; là il est d’usage de s'arrêter et d’envoyer prévenir le chef, qui expédie quelqu’un au-devant des voyageurs ou qui vicn! lui-même pour entrer en

pourparler avec eux et les introduire. Kikouïo est le nom d’un territoire et non celui de la montagne elle-même.

Le caravanier qui nous traçait cet itinéraire continua de la manière suivante l’historique de son voyage :

« Arrivés en vue et à six heures de distance de la montagne du pays de Kikouïo, notre guide refusa d’y entrer et voulut retourner dans le sien (Kamba); après avoir pris conseil de mes compagnons, je résolus de me remettre en route, et me dirigeai à l’est quelques degrés nord. Trois jours de marche, à travers un désert, nous conduisirent à Ivéti, partie du territoire des Oua-Kamba. Nos provisions étaient épuisées et le pays ne fournissait pas de gibier. Le troisième jour seulement nous tuâmes un rhinocéros, ce qui nous procura de la nourriture ; heureusement nous avions conservé un peu d’eau. A Ivéti, nous célébrâmes la cérémonie dite de la fraternité de sang, et nous y restâmes dix-sept jours, après lesquels nous entrâmes en rapport avec un individu qui , vu le manque d’herbage dans son pays, s’était établi dans celui-ci pour y faire paître ses troupeaux et ceux du sultan de Kikouïo, dont il se disait frère. Il s’offrit à nous conduire au but de notre voyage en passant sur le territoire de ce chef, où nous aurions dû nous engager, au lieu de venir sur la droite, comme nous l’avions fait quand notre guide nous avait quittés.

« Nous nous mîmes en marche vers l’ouest-nord-ouest, et revîmes la montagne d’Ouangoa Oua-Kapitéï, que nous laissâmes à main gauche; au bout d’une journée et demie, la route nous en rapprocha et nous allâmes coucher sur le bord d’une assez grande rivière.

« Le lendemain, nons traversâmes une autre rivière fort

grande, d’environ 20 brasses de largeur sur les bords de laquelle nous nous établîmes pour la nuit. Le pays était inhabité et inculte. Notre route avait été le nord-ouest.

« Le jour suivant, nous repassâmes la même rivière vers une heure, et nous nous arrêtâmes pour cuire des aliments, la crainte d’être aperçus et attaqués par les Oua-Massaï nous faisant une mesure de prudence de ne pas allumer de feu le lendemain.

« Notre nouveau guide prit alors les devants avec dix pièces de toile destinées aux dix chefs du territoire de Kikouïo, et, d’après sa recommandation, la caravane ne se remit en marche que vers quatre heures, se dirigeant au nord. Au milieu de la nuit elle arriva à une montagne de couleur blanche, très-haute, boisée à la base et entièrement dénudée au sommet; au delà, nous dit-on, se trouvait Kapitéi, territoire habité par les Oua-Kouavi Beurbouhi ; nous campâmes dans un lieu où étaient des parcs à bœufs.

« Le guide revint avant le jour, nous repartîmesavec lui, et, cinq heures après, nous étions au village de Kikouïo, composé d’une centaine de cases-ruches. Le chef se nommait Kippinggo.

« Nous restâmes un mois en cet endroit, traitant de l’ivoire en échange de cotonnade, de verroterie et de laiton. Pour une valeur de dix piastres en marchandises on avait une frazela d’ivoire. Les habitants se montrèrent très-hospitaliers. Us n’avaient aucune connaissance des blancs et n’avaient jamais antérieurement noué de relations avec les Souahhéli et les Arabes, mais seulement avec les Oua-Nika et les Oua-Kamba qui leur apportaient les marchandises cidessus mentionnées, v

Voici maintenant le résumé des détails que le caravanier nous donna sur kikouïo et ses habitants :

Le pays est riche en bétail gros et petit. On y trouve des moutons à laine énormes dont la valeur vénale serait, disait-il, de 6 piastres à Zanzibar. Il vient aussi du nord des moutons à poil. En fait de volailles, il n’y a que des pintades. On y cultive le maïs, le millet, la canne, les bananes, les haricots, etc. Les principales occupations des hommes sont l’agriculture et la chasse à l’éléphant ; leurs vêtements se composent de peaux de bœufs rougies avec une terre ocreuse ; leurs armes sont l'arc, la sagaie et le sabre-broche des Ouar Tchaga. Ils ont les cheveux rudes ; ils les portent en petites mèches tressées tombant tout autour de la tète, et les oignent avec de la graisse mêlée de terre rouge. Leur teint est noir-brun très-foncé; ils ont à peu près le même type que les Oua-Kamba et les Oua-kouavi , mais ne parlent la langue ni de l’une ni de l’autre de ces peuplades.

Les femmes se vêtent de peaux de moutons; elles participent à la culture des terres. La polygamie est en usage dans le pays. Si un étranger veut avoir des relations avec une femme de kikouïo ou de kamba, il suffit, pour les rendre légitimes, qu’il gratifie d’un certain nombre de moutons le père de celle-ci; après quoi, il est maître absolu de celle qui a attiré ses regards et peut même l’emmener avec lui quand il quitte le pays.

Les habitants de kikouïo paraissent n’avoir aucun culte. Ils se divertissent par des chants et des danses auxquels hommes et femmes prennent part en se tenant chaque sexe sur une file, en face l’un de l’autre.

Ils se servent de pots et de marmites qu’ils fabriquent

eux-mêmes ; ils mangent et boivent dans des calebasses. Ils préparent avec la canne une boisson fermentée. Les cannes du pays sont noires à l’extérieur et plus grosses que celles de la côte.

Au nord-est de Kikouïo habitent des hommes noirs, de haute taille, ayant des chameaux. Dans le nord-ouest s’élève une grande montagne, au delà de laquelle se trouve un lac d’eau douce, large environ comme l’espace qui sépare, à l’ouest, l’île de Zanzibar de la terre ferme.

La caravane conduite par l’individu à qui je dois ces renseignements se composait de quatre-vingts porteurs de marchandises, quatre maîtres, trois domestiques et treize porteurs de vivres. Chacun devait avoir, outre sa charge, une calebasse pleine d’eau. Quand on arrivait le soir à une rivière qu’il fallait passer, on exécutait cette traversée tout de suite et on ne faisait halte que sur l’autre bord; lorsque les provisions manquaient, on tâchait d’y suppléer par la chasse. Cette caravane rapporta 90 à 95 frazela d’ivoire.

Ici se termine l’exposé des détails que j’ai pu me procurer sur Mombase, ses dépendances et ses relations avec l’intérieur. Cette île ayant été le dernier point de la côte exploré par le Ducouè'dic, je vais maintenant présenter dans leur ensemble les renseignements commerciaux recueillis dans le cours de l’exploration et qui en étaient le principal objet.

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