‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 30 sur 56 · POSTFACE · texte numérisé non relu

POSTFACE

Depuis mon dernier départ de Zanzibar, il s’est passé dans les possessions de Syed Saïd plusieurs faits importants que je crois devoir exposer sommairement, afin de mettre ce travail en harmonie avec l’état des choses au moment où la rédaction en a été terminée (septembre 1855).

Au point de vue commercial , le mécanisme de l’échange et le régime fiscal , que j’ai décrits, n’ont subi aucune modification; mais nos négociants ont notablement accru leurs opérations avec Zanzibar : on a déjà vu, dans une même année, quinze navires employés par les armateurs de Marseille à ces expéditions. L’arrivée de la frégate arabe la Caroline dans ce port, et les renseignements fournis à nos chambres de commerce par les documents recueillis pendant l’exploration du Ducouèdic, ont dù contribuer à ce résultat ; mais les idées tant spéculatives que pratiques exposées dans mon rapport commercial sont loin d’avoir été mises complètement à profit.

Comme établissement agricole, Maïotte a progressé ; toutefois sa production n’a pas atteint le développement dont elle est susceptible : de plus, les colons qui y sont établis ne se sont, jusqu’ici, proposé pour but que l’exploitation du sol ; ils n’ont encore rien tenté pour entretenir, avec la côte voisine, ce cabotage actif qui doit en accumuler les produits sur III. 29

notre marché. Nous l’avons démontré cependant, la substitution de Maïotte à Zanzibar comme entrepôt du commerce de l’Afrique orientale est le seul moyen de faire une concurrence victorieuse aux Anglais et aux Américains, comme de soutenir celle des navires du Sultan pour l’importation des produits de cette région dans nos ports.

Au point de vue politique, les événements accomplis sont d’une nature bien plus grave. Deux d’entre eux, particulièrement, diminueront, sans doute, les difficultés qui doivent surgir à la mort de Syed Saïd, des prétentions rivales de ses enfants. Le premier de ces faits dans l’ordre chronologique est la mort de son fils aîné, Syed Hilal. Voici les détails qui me sont parvenus à ce sujet :

Jusqu’au commencement de 1850, la situation de Syed Hilal à l’égard de son père ne s’était aucunement améliorée, et le malheureux jeune homme vivait dans un état voisin de la misère. N’ayant plus d’espoir de ramener le Sultan à de meilleurs sentiments, et jugeant que sa présence auprès de lui ne pouvait être qu’un sujet d’irritation et un motif de persécutions nouvelles, il avait sollicité et obtenu la permission d’aller résider à Lâmou. A son arrivée dans cette localité, il fut l’objet de manifestations toutes sympathiques de la part des habitants. Huit jours après, ces derniers, réunis à ceux de Patta, Silioui et Pazza, juraient, sur le Koran, d’associer leurs intérêts aux siens et de se vouer au redressement des injustices dont il était victime. Le premier acte résultant de ces manifestations fut l’expulsion de la petite garnison du fort de Lêmou, qu’on remplaça par des hommes surs. On la renvoya à Zanzibar, ainsi que le collecteur des douanes, auquel on ne permit même pas d’emporter les fonds pro-

venant ries recettes opérées dans l’année courante. Hilal adressa alors au gouverneur Syed Séliman une lettre qu’il savait bien devoir être mise sous les yeux de Saïd. Après y avoir décliné tout parti pris d’hostilité contre son pcre, il demandait à rentrer dans ses bonnes grâces et à être traité par lui comme ses autres frères; enfin il était prêt, disait-il, à retourner auprès de lui moyennant la médiation du consul de France ou de celui d’Angleterre. Cette démarche n’eut pas le résultat qu’il en attendait; les consuls ne voulurent pas intervenir dans une affaire de famille sans y être invités par le Sultan; et celui-ci, de plus en plus irrité par ce qui s’était passé à Lûmou, et qu’il considérait, à juste litre, comme un acte de rébellion, ne songea qu’à prendre des mesures énergiques pour châtier Hilal et ses partisans. Hésitant à se mettre en lutte ouverte avec son père, Hilal partit avec l’intention de se rendre à la Mekke; mais s’étant arrêté à Aden, il y fut atteint d’une maladie de langueur causée, dit-on, par le chagrin, et y mourut le 10 juin 1851.

L’autre fait à mentionner est la mort de Hhamoud-ben- Az’ran, le chef de Sohhar dont il a été question, à diverses reprises, dans le cours de notre relation. Voici les particularités qu’on m’a rapportées au sujet de cette mort :

Depuis plusieurs années, des troubles favorisés par le séjour prolongé de Syed Saïd à Zanzibar s’étaient produits en Omân. Dans le nord de ce pays, une partie des populations avaient élu un imam à Reustak. D’après ce que j’ai entendu dire pendant mon séjour à la côte, cette élection, qui aurait eu lieu en 1847, se serait portée sur Hhamoudben-Az’ran, qui, lors de la révolte contre Saïd, en 1850, avait obligé ce prince à le maintenir en possession des villes

dont il s’était emparé, et entre autres de Reustak, résidence ordinaire des imams. Cette nomination n’avait pas été sanctionnée par le chérif de la Mekke. On attribuait la non-adhésion de ce grand dignitaire aux démarches de Saïd auprès de lui. Les deux adversaires ne pouvaient cependant pas donner cours à. leurs sentiments hostiles, car le résident anglais à Bouchire était intervenu dans le débat et avait amené la conclusion d’un pacte par lequel, dans le cas de nouveaux différends, les che£s de Sohhar et de Mascate devaient avoir recours à sa médiation. Malgré cet accommodement , une haine non moins vive avait continué d’exister entre eux, et bientôt Tsouéni , qui, en l’absence de Saïd, dirigeait les affaires à Mascate, résolut d’en finir avec Hhamoud, en l’attirant dans un guet apens.

Les incursions des Ouahhaby, qui menaçaient également les domaines des deux rivaux, lui fournirent l’occasion d’exécuter son projet. Au commencement de 1850, Tsouéni proposa donc à son parent de se liguer avec lui contre le danger commun, et lui donna rendez-vous à Chinas pour convenir des mesures à prendre en pareil cas. Il s’y rendit par mer et fit mouiller son navire dans la baie la plus voisine de la ville, tandis qu’avec une imprudente confiance Hhamoud y arrivait par terre, accompagné seulement de quelques cavaliers. L’entrevue ayant eu lieu, lesdeux princes se séparèrent; mais, à peine Hhamoud était-il sorti de Chinas, que son escorte fut attaquée et mise en déroule par les gens de Tsouéni , placés en embuscade sur le chemin ; luimême fut pris, garrotté et conduit à bord du bâtiment sur lequel son ennemi retournait à Mascate. Rendu dans ce port, il fut enfermé dans une prison , où on le trouva mort

vingt jours après. La rumeur publique accusa Tsouéni de l’avoir fait assassiner, et sa conduite précédente ne justifie que trop l’accusation. Quoi qu’il en soit, celui-ci voulut mettre «à profit l’odieuse trahison dont il s’était rendu coupable. Croyant avoir jeté l’épouvante dans la population de Sohhar, il marcha contre cette ville et somma la garnison de la citadelle de se rendre; mais, à la nouvelle de la mort de Uhamoud, son frère Qis-ben Az’ran avait réuni ses forces; il attaqua les troupes de Tsouéni , et les mit en fuite. Une nouvelle expédition, composée en grande partie de Bédouins, fut envoyée contre Qis, sans plus de succès. Ce dernier prit alors l’offensive, s’empara de Chinas et de trois autres places au sud, et s’approcha de Mascate au point que ses habitants ne pouvaient plus communiquer avec la campagne, si ce n’est dans un rayon moindre que deux journées de marche.

A la nouvelle de ces troubles, le colonel Hennel , résident anglais à Bouchire, se transporta sur les lieux avec deux bâtiments de guerre de la compagnie, le brick Tigris et le bateau à vapeur de 450 chevaux Auckland. Cette intervention eut pour résultat le consentement des deux parties à une trêve qui devait se prolonger jusqu’à l’arrivée du Sultan qu’on avait averti de ce qui se passait. Celui-ci, parti de Zanzibar avec la frégate le Chah-Alleum et deux corvettes, mouilla à Mascate dans le cours du mois d’avril 1851, et put s’y convaincre de la gravité de la situation qu’avait créée la conduite de son fils. Il ne fallut rien moins, en effet, pour pacifier cette partie de ses Etats, que le déploiement de toutes ses forces de terre et de mer, d’énormes sacrifices pécuniaires, beaucoup de condescendance de sa

part, et par-dessus tout la pression puissante des agents anglais, qui, dans cette circonstance encore, lui prêtèrent un grand et salutaire concours.

Cette affaire terminée, Saïd retourna en Afrique; mais, sur sa route, il toucha à Lâmou, où il rétablit son autorité, puis à J\lombase et à Panggani, recevant partout l’hommage de vassalité des différents chefs de tribus du littoral. Il mouilla à Zanzibar le 15 janvier 1855.

P. S. Ce volume était sous presse lorsque, dans les premiers jours de mars, on a appris, en France, la mort de Syed Saïd. Cet événement a passé presque inaperçu; c’est à peine si quelques journaux l’ont annoncé dans leurs colonnes, et encore le peu qu’ils en ont dit était-il entaché d’erreurs d’autant plus blâmables qu’elles pouvaient être facilement évitées. En effet, depuis plus de deux mois, le second volume des Documents sur l'Afrique orientale était livré au public; l’auteur avait fait remettre un exemplaire de son ouvrage à bon nombre de journalistes, et même des plus sérieux, qui, nous les en remercions, ont bien voulu en rendre un compte favorable. Deux chapitres y sont exclusivement consacrés à un résumé de la vie privée et politique du prince dont la presse avait à faire connaître la mort; en les parcourant, les rédacteurs chargés, dans chaque feuille, du bulletin nécrologique eussent traité le sujet ex professo. Le Siècle, par exemple, aurait pu y apprendre le nom, qu’il semble ignorer, de l’ île de Zanzibar. Le Centre algérien, alors à la veille de se transformer en Centre africain, } voyant que le Sultan possédait une frégate du nom

de Victoria , n’eut pas conclu que ce navire était anglais de ce qu’il s’appelait comme la reine d’Angleterre. C’était aussi le cas, pour Y Assemblée nationale, de corriger les erreurs contenues dans l’article fantastique publié par elle, en 1849, à l’arrivée, à Paris, du Hhadji-Derviche, envoyé de Syed Saïd. Comment une feuille qui avait narré de si merveilleuses choses de ce prince et de ses États n’a-t-elle pas accordé au trépas de son héros l’hommage de quelques phrases de condoléance? On rend ordinairement justice aux grands après leur mort, et c’était bien le moins que la presse agît ainsi à l’égard de Syed Saïd, dont elle avait laissé ignorer l’existence.

Quoi qu’il en soit, voici ce qui nous est parvenu sur l’événement en question. Syed Saïd était parti, dans les premiers jours d’octobre 1856, de Mascate, où les hostilités commencées par les Anglais contre la Perse lui avaient fait juger sa présence utile; il retournait à Zanzibar sur l’une de ses frégates, la Victoria, quand la mort est venue inopinément le frapper. A peine la nouvelle a-t-elle été connue dans l’ île, qu’un parti s’est formé en faveur de Syed Madjeud ou Medjid, l’un des fils du Sultan, et le jeune prince y a été nommé successeur de son père au détriment de ses frères aînés. Cette élection nous a surpris; elle est entièrement en désaccord avec nos prévisions; aussi attendrons-nous de nouveaux et plus amples détails pour la regarder comme définitive. Si les renseignements recueillis dans nos études et nos recherches sur Syed Saïd et sa famille (\) sont exacts, après la mort de Syed Hilal, dont

(1) Voyez le tableau Dynastie des Abou-Saïd, à l’appendice de la I” partie.

nous avons donné connaissance ci-dessus, restaient, comme prétendants plus légitimes que Madjeud à la succession de Saïd, Khaled, Tsouéni, Mohhammed et Teurki. Nous ne savons rien des deux derniers, qui devaient être fort jeunes en 1848; mais, si le caractère faible et indolent du premier rend croyable un désistement facile de sa part, nous ne pouvons admettre que Tsouéni se soit résigné à une solution non moins contraire à ses droits qu’à son ambition bien connue. Nous ignorons encore ce qui s’est passé à Mascate lorsqu’on y a appris la fin du Sultan ; mais nous sommes convaincu que l’élection de Syed Madjeud n’y sera pas confirmée, si tant est même qu’on s’en préoccupe. Que nos lecteurs ne se pressent donc pas de considérer comme erronées les opinions émises dans le cours de notre notice, quant aux suites probables de la mort de Syed Saïd. Au reste, nous n’avons pas eu la prétention de deviner l’avenir; nous avons seulement la conscience d’avoir étudié avec soin les faits qui s’étaient passés jusqu’au jour où nous avons écrit, et d’en avoir tiré des conséquences rationnelles; mais nous ne saurions être responsable des modifications apportées par des événements ultérieurs dans les éléments d’après lesquels nous avons raisonné.

Lorient, le 2 juin 1857.

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