‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 29 sur 56 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le Ducouëdic est rappelé en France. — Dernière apparition à Zanzibar. — Nouvelles locales. — Troubles à Patta. — Défaite et mort de Youceuf. — Conclusions.

À partir du moment où le Ducouëdic se rendit à Maïotte, sa mission spéciale fut suspendue définitivement. En raison des ordres divers que je reçus du chef de la division navale , le brick dut concourir au service de la station jusqu’en octobre 1848. A cette époque, la corvette de charge l'Oise amena de Toulon le nouveau commandant de la division, M. le capitaine de vaisseau Febvrier Despointes. Il était chargé de nous renvoyer en France. Le département de la marine avait, sans doute, pris cette mesure, en considération du temps écoulé depuis notre départ de France, et des fatigues et maladies dont nous avions eu à souffrir. Ainsi notre œuvre allait rester inachevée par suite des délais que l’emploi trop fréquent du brick à un service en dehors de sa mission spéciale avait incessamment amenés à l’exécution de celle-ci.

En effet, d’après le programme qui en avait été dressé, l’exploration devait exiger au moins vingt-huit mois de travail. Les circonstances que j’ai indiquées ne me permirent d’y consacrer que quatorze mois, dans lesquels je comprends les pertes de temps occasionnées par les voyages de ravitail-

lement et les intervalles de repos nécessités par l’état sanitaire de l’équipage.

Une mission du genre de celle que nous avions à remplir ne saurait subir ces alternatives ; elle demande, principalement, à être remplie sans interruptions. Il est h souhaiter que l’officier qui la commande n’en soit pas détourné par les obligations d’une position dépendante; il fautqu’on lui laisse une grande latitude pour ses mouvements et ses moyens d’action ; qu’il ait, en un mot, liberté de manœuvre pleine et entière.

On a vu que, si tel était à peu près le sëns de mes premières instructions, le Ducouedic , faisant partie de la station navale de Bourbon, fut cependant requis, à diverses reprises, pour le service de cette station. C’est ainsi que, en dépit du bon vouloir et des efforts de chacun, le but que le gouvernement s’était proposé, en ordonnant l’exploration dont je viens de rendre compte, n’a pas été entièrement atteint. Puisse cette expérience n’être pas perdue pour l’avenir, aGn que les sacrifices de toute nature, qu’entraînent de pareilles expéditions, produisent les fruits que l’on doit en attendre !

Parmi ces sacrifices, celui de la vie des hommes est, sans contredit, le plus à regretter. Seize individus ont succombé dans le cours de l’exploration , et, pour combler les vides que faisaient incessamment les décès et le renvoi en France des malades, pour maintenir l’équipage au chiffre de cent vingt-deux à cent vingt- huit, il n’a pas fallu moins de deux cent trente-six hommes. Mais, si officiers et marins sont toujours prêts à se dévouer aux intérêts et à la gloire du pays, encore faut-il que leur mort ne soit pas stérile et que le succès complet de la mission qui leur est confiée soit,

pour ceux qui survivent, la récompense de leurs travaux.

Si les pages de ce livre ne retraçaient la part honorable prise, par chacun, à l’œuvre commune, le triste bilan que je viens de dresser témoignerait suffisamment des misères de toutes sortes et des fatigues endurées. Je ne saurais donc placer, dans un endroit plus convenable, l’expression de ma reconnaissance et de mon estime pour ceux qui m’ont assisté dans cette campagne. Malgré les rigueurs d’un climat insalubre, les difficultés sans nombre qui entravaient nos recherches, les maladies qui éclaircissaient nos rangs et marquaient d’un signe funèbre chaque pas fait dans la route tracée, j’ai toujours rencontré chez les officiers un zèle intelligent, une activité infatigable; chez les matelots, une résignation et une constance inaltérables. Honneur à ceux qui ont succombé, dans cette pénible épreuve, loin de la patrie et de leurs affections, et que ceux qui ont revu la France trouvent dans ce livre, qui leur appartient autant qu’à moi, puisqu’il est le fruit de nos labeurs communs, la seule rémunération digne d’eux, la consécration de leur dévouement.

Avant de quitter la station, le Ducouè'dic eut à faire, à Zanzibar, une nouvelle apparition. Ce voyage avait pour but d’informer officiellement le Sultan de la révolution politique effectuée en France au mois de mai 1848, et d’assurer à ce prince que le gouvernement de la République entendait conserver avec lui des relations bienveillantes et amicales, en restant fidèle aux stipulations du traité déjà conclu.

Parti de Saint-Denis le 18 octobre 1848, le brick toucha à Maïotte, selon les instructions que j’avais reçues, et mouilla, le (i au soir, devant Zanzibar, l e lendemain était l’anniversaire d'une grande fête pour les musulmans, la fête

du Pèlerinage, et je dus, en conséquence, remettre au jour suivant ma visite à Son Altesse. Le Ducouêdic prit ostensiblement part à la solennité, en pavoisant en tête de mât et en tirant, comme la frégate amirale le Chah-Alleum , une salve de trois coups de canon.

Le 8, au matin, ma visite eut lieu, et je m’acquittai, auprès de Syed Saïd, de la mission dont j’avais été chargé par le commandant en chef.

J’appris, pendant mon séjour sur rade, une nouvelle importante et qui se rapportait à des prévisions déjà manifestées dans le cours de l’exploration : c’était l’armement des navires du Sultan, la frégate la Caroline et la corvette V Artemise, destinés à des expéditions commerciales, le premier pour la France, le second pour l’Angleterre.

J’eus aussi connaissance de changements opérés dans certaines localités dont j’ai parlé, et susceptibles d’en modifier la situation. J’ai raconté, dans un des chapitres précédents, les insurrections de Patta à l’instigation de Bouana-Mataka, les tentatives faites par Saïd pour y rétablir son autorité, les suites qu’elles avaient eues, enfin la soumission, au moins nominale, qu’il avait obtenue plus tard des chefs et de la population de cette île. Mais, depuis notre dernière relâche à Zanzibar, Bouana-Mataka étant mort, cet événement avait suscité de nouveaux troubles; la population de Patta s’était, comme par le passé, divisée en deux partis : l’un, ayant à sa tête Mohhammed-ben-Chcikh et les fils de Bouana-Mataka, dominait à Sihouï et s’était déclaré indé pendant du Sultan ; l’autre, resté sous son obéissance, occupait Pazza et avait pour chef Foumou-Bakari, l’ancien rival de Mohhammed-ben-Cheikh. Il était naturellement appuyé

par Ali-ben-Naceur, gouverneur envoyé précédemment dans l’ île par Syed Saïd, et qui tenait le fort de Pazza avec vingtcinq soldats.

D’après les renseignements les plus récents , la défection commençait à se mettre dans le parti de Mohhammed-ben- Cheikli, trahi, depuis peu, par les gens d’Ouzi. Pour paralyser le résultat des menées de ce dernier à Lâmou et pour en décider la population à faire cause commune avec ses partisans, le Sultan y avait expédié un nouveau gouverneur, Ali-ben-Sîf, avec trente soldats.

Mais un événement plus sérieux que les troubles de Patta, et pouvant avoir une influence marquée sur la situation des Bénadir, venait de se produire aux environs de Meurka. Une lettre adressée de Braoua, à Syed Séliman, par un certain Stambouli-ben-Kombo, contenait sur ce fait les détails suivants : Youceuf avait rassemblé un grand nombre de soldats à Golouïne, dans l’intention de livrer bataille aux Biémal. Le 19 de djoumad-et-tsani (11 mai 1848), il marcha à la poursuite de ses adversaires, et, le lendemain à midi, la rencontre eut lieu près de Djelleub. La troupe du sultan des Guébroun fut mise en déroute, et Youceuf ainsi que son frère Mouça périrent dans la mêlée. La lutte fut très-meurtrière. Le fils de Bouana-Mataka assistait à ce combat, dans les rangs des Guébroun, et avait eu quelques hommes tués. Ibrahim était résolu à continuer la guerre, et l’on pensait que les hostilités reprendraient en choual (juillet).

D’après ce que j’ai dit précédemment, Ibrahim est parfaitement capable de rétablir les affaires de sa tribu et de maintenir l’état de choses créé dans le pays par son frère Youceuf : je ne vois donc, dans la mort de celui-ci, rien qui

soit de nature à modifier les considérations générales que j’ai exposées au sujet des Bénadir.

Ma mission officielle étant accomplie, nous quittâmes Zanzibar. Après une courte relâche dans les baies de Diégo- Soarès et de Rigny (côte nord-est de Madagascar), nous revînmes à Bourbon. Le 20 janvier, nous appareillions pour la France, et le 25 avril, nous mouillions en rade de Lorient.

Qu’on me permette, en terminant, de résumer les impressions qu’ont laissées dans mon esprit les études faites, les choses vues et les renseignements recueillis de toutes parts. Je puis, d’ailleurs, les exprimer en deux mots : l’Afrique orientale est pour la science et pour le commerce un champ vaste et neuf, abandonné, au nord comme au sud, à des possesseurs inintelligents et débiles.

J’ai dit, à la fin de la première partie, quel pitoyable rôle avaient rempli et continuaient de remplir dans le Mozambique les descendants dégénérés de Vasco da Gama et du grand Albuquerque. Celui que joue au nord du cap Delgado le souverain musulman qui trône à Zanzibar n’est ni plus digne ni plus acceptable dans ses tins. Les possessions africaines de Syed Saïd ne représentent qu’une longue barrière élevée entre les indigènes et les commerçants de tous pays, barrière où producteurs et consommateurs viennent forcément payer leur tribut à sa douane. Ce n’est pas là un gouvernement, c’est une exploitation parasite qui rançonne chacun, sans profiter à personne qu’à elle-même.

Quel est l’avenir de cette ombre de puissance? Ce souffle capricieux des événements en décidera. Qu’Allah rappelle à lui le vieux Sultan, que les guerres de succession que j’ai

fait pressentir éclatent dans ses domaines, alors la France, l’Angleterre et l’Amérique du Nord, au lieu d’être arrêtées, comme elles le sont aujourd’hui, par le respect qu’on accorde à tout ordre établi, quel qu’il soit, seront, en face de l’anarchie, autorisées à intervenir pour sauvegarder leurs intérêts, en même temps que l’humanité leur en fera un devoir. Cette intervention pourra se produire de deux manières : par la guerre et la conquête, ou par le protectorat et l’initiation. A ceux qui dirigent les mouvements politiques, de comprendre et de choisir.

La mission providentielle des grandes nations n’est-elle pas de prévoir et de préparer, d’un commun accord , une solution à tous les grands problèmes qui se posent dans le monde, et notamment à celui qui a pour but la civilisation des territoires livrés encore à l’état sauvage ou à la barbarie? Qu’il nous soit donc permis d’espérer que les puissances maritimes, dont je parlais tout à l’heure, ne souffriront pas longtemps que cette vaste côte africaine reste perdue en des mains impuissantes et égoïstes, et que bientôt, par la persuasion ou par la force intelligente, elles renverseront le double obstacle interposé entre leur bienfaisante influence et cette partie de l’Afrique, c’est-à-dire l’immobilisme musulman et le marasme portugais. Coloniser, comme gouverner, est une fonction d’utilité générale, et non une sinécure ni un monopole. Que les colonisations ne soient donc plus dévolues, en tant qu’action dirigeante, à qui ne peut plus ou ne veut plus faire acte de virilité.

Mais, pour nous en tenir à ce qui regarde particulièrement l’Afrique, déjà vigoureusement entamée au nord, au sud et à l’ouest par l’Angleterre et la France, disons, pour ter-

miner, qu’elle laissera pénétrer le secret de ses régions intérieures et ouvrira un champ inépuisable aux spéculations scientifiques et commerciales à la fois, le jour où ces nations attaqueront sérieusement le mystérieux continent par son large flanc oriental.

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