VUES DE TERRE. — OBSERVATIONS
Le 26, à 6 heures du soir, perdu de vue la côte d’Afrique.
(1) Les observations thermométriques ont été faites sur le pont, à l’ombre, dans l’ordre suivant :
Midi. Minuit.
6 heures du soir. 6 heures du matin.
Le 11, à 6 heures du soir, sur le banc des Seychelles, 34 brasses, sable et corail. Le 12, au jour, en vue des îles Seychelles.
Le 13, à 9 heures du soir, mouillé devant l’ÎIe Sainte-Anne (Seychelles).
Le 21 avril, dans la matinée, nous quittâmes Mahé et nous nous dirigeâmes sur Bourbon, où nous mouillâmes le 2 mai au soir, après une absence de huit mois.
C’était une campagne laborieuse que celle que nous venions de terminer. La maladie avait sévi et sévissait encore rudement à bord , malgré l’action bienfaisante de notre séjour à Mahé, et la mort avait même fait quelques vides dans nos rangs : nous avions perdu quatre hommes, dont un domestique; trois autres étaient restés, on se le rappelle, à l’hôpital de Bombay. Une douzaine de marins, depuis longtemps atteints de dyssenterie, étaient dans un état de langueur, passant alternativement du mieux , obtenu en des circonstances favorables, à une rechute dès que se reproduisaient les influences malfaisantes. A ces pauvres gens, tous hors d’état de continuer un service actif, s’ajoutaient huit individus souffrant d’affections diverses , et toutes assez graves. J’ai déjà dit que parmi les malades se trouvaient les deux chirurgiens du brick; ils n’étaient pas remis à notre retour à Saint-Denis.
Sans doute ce court voyage n’avait pas été infécond, et nous avions recueilli une assez ample moisson de matériaux. Mais la plus belle victoire est toujours suivie d’un pénible moment, celui où l’on compte ses morts et ses blessés; et certes, nous n’avions pas encore vaincu, il s’en fallait de beaucoup 1 Les événements mêmes allaient décider que ma mission serait tronquée , et que la côte comprise entre le cap Delgado et le cap Corrientes resterait tout entière non explorée par le Ducouedic.
A mon arrivée à Bourbon, j’appris que M. le contreamiral Cécile remplaçait M. le capitaine de vaisseau Bomain-
Desfossés au commandement de la station , et que le brick contribuerait temporairement au service commun. Cette mesure était nécessitée par les lacunes récemment produites dans ce service. En effet, on avait eu à déplorer la perte de la corvette le Berceau, disparue dans un ouragan, qui avait également bais la frégate la Belle-Poule en danger de perdition ; d’autre part , le mauvais état de la gabarre la Prudente et du bateau à vapeur l' Archimède exigeait leur renvoi en France : de telle sorte que, après le départ de la frégate amirale la Cléopâtre, qui devait elle-même bientôt y retourner, le matériel de la station se trouverait réduit aux bricks le Ducouèdic et le Voltigeur, et à la gabarre la Zélée.
Dix-sept jours s’étaient à peine écoulés depuis que j’avais mouillé sur rade de Saint-Denis, et, sans être complètement rétabli , je dus accompagner l’amiral dans sa tournée d’inspection. Le brick navigua de conserve avec la Cléopâtre jusqu’à Sainte-Marie de Madagascar, où, après avoir séjourné du 25 mai au 17 juin, je reçus l’ordre de me rendre à Maïotte pour y prendre part à l’œuvre d’émancipation des esclaves que le gouvernement accomplissait , moyennant rachat aux propriétaires. Un délégué du département de la marine, M. le sous-commissaire Le Dentu, avait, à cet égard, des instructions spéciales, et devait s’entendre avec le commandant supérieur de Maïotte pour l’exécution de cette importante mesure; j’étais chargé de présider le comité de rachat. Il n’entre point dans mon sujet de raconter les détails de l’opération; j’en dirai seulement les résultats. Sur 2,554 noirs esclaves qui se trouvaient dans I île, 1,253 déclarèrent vouloir suivre leurs maîtres émigrants (la faculté d’emmener leurs esclaves avait été lais-
sée à ceux-ci, à condition que les noirs y consentissent); 746 esclaves furent présentés pour l’indemnité, à savoir : 155 enfants, 555 hommes, 156 femmes, 122 vieillards et infirmes. Enfin 525 noirs furent spontanément et gratuitement affranchis par leurs maîtres; 252 ne comparurent pas et personne ne s’en déclara propriétaire.
Le comité était encore en fonctions quand, le 24 juillet, la frégate amirale mouilla sur rade de Maïotte, qu’elle quitta le 15 août pour effectuer son retour en France. Je demeurai alors chargé du commandement provisoire de la station, et fus ainsi forcé de m’en occuper exclusivement jusqu’à ce qu’un nouveau commandant arrivât de France. La suite de mon exploration se trouva donc indéfiniment ajournée; toutefois, comme, d’après les instructions laissées par l’amiral, j’avais à expédier le brick le Voltigeur à la côte de Mozambique, je voulus, du moins, tirer parti de la circonstance en faisant exécuter par M. Sévin, devenu commandant dudit navire, la partie de mon programme qui avait rapport à cette côte.
M. Loarer, resté à Bourbon pour mettre en ordre ses échantillons et les adresser au département du commerce, nous rejoignit à Maïotte fort à propos pour profiter de l’occasion que lui offrait le Voltigeur d’aller continuer la mission dont il était personnellement chargé.
Mais des circonstances imprévues empêchèrent M. Sévin de remplir ses instructions. En arrivant à Mozambique, il eut l’occasion de rendre quelques services au capitaine et à l’équipage du brick de guerre anglais Snake, naufragé, dans les derniers jours du mois d’août, sur des récifs situés à l’entrée du port. Le Voltigeur se dirigea ensuite sur
Pomba, qu’il visita, puis sur Ibo; des brises contraires et de forts courants qui le drossèrent dans le sud Payant forcé de loucher encore une fois à Mozambique , le commandant y reçut une lettre du capitaine Brown, du Snake. Cet officier le priait instamment de rapatrier son équipage à Pile Maurice : l’époque des arrivages étant passée, disait-il, il lui faudrait demeurer très-longtemps dans Pile; or, la saison des fièvres allant commencer, ce séjour serait infailliblement pour ses hommes une cause de maladies nom breuses, et peut-être de mort. M. Sévin accéda au désir du capitaine anglais et partit, pour Maurice, avec l’équipage naufragé. M. Loarer s’était fait mettre à terre dans l’intention de se transporter successivement, au moyen de bateaux caboteurs, sur les points les plus importants du littoral.
Le Voltigeur, après avoir déposé au Port-Louis le capitaine Brown et ses hommes et fait une relâche à Bourbon, retourna, au mois de novembre, à la côte d’Afrique, qu’il descendit du nord au sud, en explorant plusieurs localités, depuis Angogi jusqu’à Inhambane; là il rencontra M. Loarer et le ramena à Saint-Denis. Le rapport du capitaine Sévin ne contient aucun détail qui soit de nature à trouver place dans ce récit ; quant aux documents recueillis par M. Loarer, ils ont été consignés dans un mémoire livré à la publicité par le ministère du commerce; je n’ai donc pas à m’en occuper ici.
Au moment où je m’y attendais le moins, un événement malheureux vint me rappeler à la côte d’Afrique. Un bateau arrivé à Maïotte peu de jours après le départ du Voltigeur apporta la nouvelle de la mort de M. le consul Bloquant.
En cette occurrence, il me parut que la présence d’un navire de guerre français dans les eaux de Zanzibar était convenable et pouvait être utile; dès que les opérations du comité furent terminées, je fis donc mes dispositions pour m’y rendre, en touchant à Anjouan et à Mohéli, où je devais régler quelques affaires. Le 15 septembre, je quittai Maïotte. Les calmes et les courants me retinrent longtemps dans l’archipel des Comores; ce fut seulement le 20 que j’atteignis le mouillage de Moutsa-Mondou, ville principale de l’ile d’ Anjouan et résidence du Sultan. L’aspect de ce point est très-pittoresque, et la vue qu’en a prise M. Caraguel est un des jolis sujets de notre album (1). J’en partis le lendemain, et le 22 j’étais à Mohéli, où je restai vingt-quatre heures; enfin, le 29 septembre, je jetai l’ancre devant Zanzibar.
(1) Voyez planche 28.