‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 7 sur 56 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Séjour à Zanzibar. — Liquidation des affaires du consulat. — Résultat des poursuites dirigées par le Sultan contre les meurtriers de M. Maizan. — Nouvelle concession obtenue relativement au cours de notre monnaie. — Mariage du Sultan avec uue princesse persane. — Soumission de Patta à l’autorité de Saïd. — Séances daguerriennes. — Départ pour Bourbon. — État sanitaire de l’équipage à notre arrivée à Saint-Denis. — Reprise de l’exploration. — Adjouctiou de M. Boivin» botaniste, au personnel de la mission.

Lorsqu’on arrivant au mouillage de Zanzibar je jetai les yeux sur la maison du consulat français, j’éprouvai un serrement de cœur à l’aspect du mât de pavillon , veuf des couleurs que j’y avais vues flotter quelques mois auparavant. Je ne connais pas, même dans le métier de soldat et de marin, une mort plus triste que celle d’un homme qui succombe dans un pays lointain et barbare, tué par le climat, et n’ayant autour de lui aucun reflet de la famille et de la patrie. Ainsi était mort le malheureux M. Broquant , sans parents pour adoucir son agonie; en fait de compatriotes, deux ou trois Français indifférents ou indignes entourèrent seuls son lit de mort. Le consul anglais avait assisté son infortuné collègue dans le moment suprême, et s’était occupé des honneurs à rendre à sa dépouille mortelle. Il paraît que, depuis longtemps, les deux confrères s’étaient mutuellement promis ce dernier service. Le capi-

taine Hamerton avait donc réglé et dirigé les détails de la cérémonie funèbre, à laquelle Syed Saïd voulut être présent avec les principales autorités de la ville. Il avait aussi inventorié les papiers publics et privés de M. Broquant , mesure que , par un sentiment de convenance officielle, il n’eût pas dû, ce me semble, exécuter lui-même, et qui montra combien pouvait être regrettable l’absence d’un chancelier au consulat de Zanzibar.

Après avoir fait ma visite d’arrivée au Sultan et au gouverneur, que je devais, d’ailleurs, remercier de la part prise par eux aux funérailles du représentant de la France, je demandai la levée des scellés apposés dans la maison du défunt et nommai, pour examiner l’état de la succession, une commission composée de deux officiers du Ducouedic et d’un Français résidant qui, depuis la mort de M. Broquant jusqu’à ma venue, s’était immiscé plus qu’il n’eût fallu dans les affaires du consulat et du consul. Lorsque cette commission m’eut remis son rapport, je m’occupai de la liquidation. Tout ce qui était de nature à se détériorer ou à ne pouvoir être envoyé en France fut vendu, et, après avoir désintéressé les ayants droit, je gardai à bord du brick les papiers et ce qui restait de la succession. Enfin le- consulat et le peu de matériel qu’il contenait furent placés sous la sauvegarde du Sultan , qui eu confia la surveillance à Syed Séliman.

Cette liquidation n’était pas la seule dont j’eusse à m’occuper; il m’en incombait une autre peut-être plus navrante. J’avais trouvé chez M. Broquant les effets ayant appartenu au malheureux Maizan, tristes reliques que notre agent conservait en dépôt. 11 fallait vendreencore . le me hâtai d’en Gnir,

avec r empressement qu’on met à se débarrasser d’un fardeau qui blesse. Je réservai seulement, comme pouvant servir à ma mission, quelques instruments et divers objets de peu de valeur destinés à être donnés en cadeaux aux indigènes.

Depuis mon passage à Zanzibar, la recherche des meurtriers de Maizan était en voie de succès. Une lettre écrite par le Sultan à M. le commandant Romain-Desfossés l’avait annoncé dans les termes suivants :

« . Or je vous ai déjà écrit, par l’entremise de notre

a ami le capitaine Guillain , en réponse à la lettre qu’il « m’avait apportée de votre part. Je vous marquais que k j’avais fait tout mon possible, et que je le ferais encore « à l’avenir louchant ce qui regarde les voleurs qui ont « assassiné M. Maizan. Nous n’avons regardé ni à la dé- « pense, ni à la peine pour faire périr leur sultan ou bien « le prendre, mais nous n’avons pas réussi. Alors nous leur k avons dépêché une troupe qui est allée jusque dans leur u pays et y a tué tout ce quelle a pu et ruiné leurs villages ; « enfin ils se sont emparés (les gens de la troupe du sultan « Said) du ministre du sultan et l’ont amené jusqu’à Zan- « zibar. Nous l’avons remis à la personne très-élevée du « consul, M. Broquant. Soyez-en instruit. Je suis content « de vous apprendre moi-même ces événements, afin que « vous sachiez bien que nous ne vous cachons rien dans « cette affaire. »

D’après les renseignements que je me procurai touchant cette expédition, la lettre de Said ne contenait rien d’exagéré. l’eu s’en était fallu, il paraît, que I’azzi lui-même ne fut pris : il n’avait du son salut, disait-on, qu’à une fuite soudaine et précipitée. On avait saisi dans sa case ses effets,

ses armes, ses instruments de guerre, et quelques objets ayant appartenu à sa victime ; parmi ces objets était un micromètre, que je retrouvai au consulat mêlé au butin enlevé au meurtrier.

Le prisonnier mentionné dans la lettre du Sultan était le chef de guerre de Fazzi ; il se nommait Kibaba. Remis entre les mains de M. Broquant, il avait été, jusqu’à la mort de celui-ci , détenu, par scs ordres, dans un cabanon vis-à-vis du consulat; mais, depuis, on l’avait transféré au fort, et replacé ainsi sous la garde des autorités locales. À ma demande, on conduisit ce misérable en ma présence; j’avais près de moi, pour cette entrevue à laquelle n’assistait aucun agent de Syed Saïd, Frédéric, le jeune Malgache domestique de Maizan. Frédéric reconnut parfaitement le prisonnier pour l’un des principaux acteurs de l’horrible drame accompli sous ses yeux; il l’avait vu tenant les pieds de son maître, quand celui-ci avait été égorgé, kibaba, homme de haute taille et d’une complexion athlétique, portait sur de larges épaules une lourde tête africaine. Ses traits peignaient la férocité de l’animal sauvage. Il me parut plongé dans un abrutissement dont j’avais peine à m’expliquer la cause, rien ne dénotant dans son altitude la crainte du sort qui l’attendait. On lui transmit mes questions; lorsque je demandai quelle raison avait porté Pazzi et les siens à assassiner le blanc , il répondit sans hésitation : « Parce que le m’zongou n’a pas voulu donner ce que Pazzi exigeait , » et, comme je répliquai qu’ils auraient pu le dépouiller complètement sans lui ôter la vie, surtout d’une manière si affreuse, il se contenta d’ajouter, avec une naïveté de bête féroce : « Nous avons mieux aimé le tuer! »

Lorsque je fis allusion au châtiment que méritait son crime, il se montra fort résigné et répliqua seulement « qu’il fallait tuer Pazzi aussi, qu’alors ce serait bien. » 11 se défendit, d’ailleurs, de toute participation directe au meurtre commis.

N’étant pas muni d’instructions précises sur la manière dont le gouvernement français entendait procéder à l’égard des coupables, je laissai , pour le moment, celui-ci en prison, et nous l’y retrouverons plus tard.

Je remerciai par écrit le Sultan de ce qu’il avait déjà fait, et j’insistai pour qu’il ne suspendît pas ses poursuites, l’arrestation d’un des complices de Pazzi ne pouvant être acceptée comme une satisfaction suffisante par ie gouvernement de la France; j’ajoutais que celle de Pazzi lui -même était indispensable, et que nous réclamerions jusqu’à ce que justice complète fût obtenue. Le Sultan répondit : « Depuis l’attaque dans laquelle Pazzi a failli être pris, il erre dans les forêts comme un lion, changeant, à chaque instant, de demeure; mais, s’il vient à se fixer en quelque lieu, on fera tous les efforts possibles pour s’emparer de lui et vous le livrer. Après l’expédition récemment effectuée et les précautions qu’elle a suggérées à Pazzi, il faut absolument paraître avoir renoncé à la vengeance, et préparer en silence d’autres moyens d’action. »

Ce plan de conduite me sembla rationnel, et je jugeai qu’au point où en étaient les choses il n’y avait plus qu’à attendre le résultat des bonnes intentions manifestées par le Sultan.

Il me restait à traiter une de ces questions qui sont, pour ce prince, des crève-cœur, et avec lesquelles ma mauvaise

étoile me condamnait à troubler sa quiétude. Je veux parler du change de notre monnaie. On se rappelle qu’à la suite de mes premières négociations à ce sujet, le Sultan avait offert de recevoir lui-méme tout l’argent français que nos commerçants désireraient changer au taux de 111 pièces de 5 francs pour 100 thalaris. Cette offre avait été acceptée comme une manifestation de sa bienveillance personnelle pour nos nationaux, mais non comme une solution définitive. Je repris donc les choses où je les avais laissées précédemment, et fis de nouvelles instances auprès de Son Altesse pour en obtenir une mesure officielle conforme à nos intérêts et aux désirs de notre gouvernement. Elle demanda quelques jours pour s’entendre avec les négociants Je n’augurai rien de bon de cet ajournement, et en effet, au bout d’une semaine à peu près, Saïd m’informa que sa décision antérieure, à ce sujet, ne pouvait en rien être modifiée; que les négociants de Zanzibar repoussant toute fixation absolue et constante du taux de notre monnaie, il ne se croyait pas en droit de les contraindre à cet égard.

Ne voulant pas abandonner la partie, j’obtins du Sultan une audience dans laquelle je m’attachai à lui prouver

que la fixation du cours légal de la pièce de 5 francs

n’apporterait aucune entrave à la liberté des transactions entre nos négociants et ceux de Zanzibar ou de Mascate; que ceux-ci n’en restaient pas moins, comme il est d’usage en tout pays, les arbitres des prix qu’ils croiraient devoir exiger pour leurs marchandises; enfin que le seul droit résultant de ladite mesure pour nos nationaux serait qu’un certain nombre de piastres d’Espagne ou de thalaris leur étant demandés pour prix d’une marchandise, ils pour-

raient solder en monnaie française , suivant le change établi.

Le Sultan me pria de lui donner de ceci une déclaration écrite, afin de l’opposer, au besoin, à des réclamations ou à des prétentions exagérées de la part de nos commerçants ; je la lui envoyai à mon retour à bord, et il m’annonça dès le lendemain que les habitants de Zanzibar et de Mascate allaient recevoir l’ordre d’accepter les piastres françaises au taux de 110 pour 100 piastres thalaris.

On comprend, d’après tout ce qui a déjà été dit sur la question, que le seul avantage positif et immédiat de cette concession était de diminuer un peu la somme à payer par nos marchands au fermier des douanes; néanmoins, pour que Syed Saïd y eût consenti, il fallait qu’il fût dans un de ces moments où la satisfaction dispose aux largesses et inspire la générosité. Tel était, en effet, l’état de son âme par suite de deux événements qui avaient apporté la joie dans la vie de l'homme privé comme dans celle de l’homme politique. Le premier était un mariage. Saïd, le vieux Saïd, avait convolé à de nouvelles noces et, oublieux de ses mésaventures d’autrefois, épousé encore une princesse persane. On commet, à tout âge, des folies. Cependant quelques personnes attribuaient ce tardif hymen à des motifs puisés dans les plus sages prévisions d’un

chef de famille souveraine, et inspirés par la raison d’Etat. On disait que, répugnant toujours à l’idée de se voir gouvernés par un des enfants du harem, et prévoyant que, en l’absence d’un héritier légitime, ceux-ci amèneraient, par leurs prétentions rivales, des troubles dans le pays, les sujets de Saïd, et particulièrement les Arabes de Zanzibar, avaient, à diverses reprises, fait entendre leurs doléances aux oreilles

du maître. Ce dernier s’était donc décidé à employer tous ses moyens, ou plutôt le peu de moyens qui lui restaient, pour prévenir les périls signalés. Celte explication donnait, sans doute, à l’acte accompli par Syed Saïd une apparence de gravité plus en harmonie avec son âge; mais alors on pouvait s’étonner que le Sultan eût attendu si tard pour se créer une descendance légitime d’où dépendait la tranquillité de son empire. Comment sa prévoyance s’était-elle attardée au point de laisser arriver cette arrière-saison qui est celle des fleurs et des amours infécondes? Aussi existait-il une opinion bien plus répandue et, il faut l’avouer, bien plus acceptable pour qui connaissait l’activité du volcan caché sous le front chenu de Saïd ; celle qu’il venait de nommer son épouse était entrée, quelque temps auparavant, racontait on, dans les murs de Bendeur-Abassi, fuyant avec son père les rigueurs du chah de Perse, dont elle était parente, et elle y avait demandé asile et protection. Le Sultan s’était enthousiasmé au tableau que lui avait fait son gouverneur de Bendeur-Abassi des charmes et de l’esprit de l’intéressante princesse .

Le ciel lui fit, hélas! en lui donnant le jour,

Un cœur, pour son malheur, trop sensible à l’amour.

De ce moment, l’Orosmane du Zanguebar n’avait plus goûté de repos jusqu’au jour où il acquit la certitude d’être possesseur d’un pareil trésor, et il prit ses mesures pour ne pas soupirer trop longtemps. L’offre de son cœur et de sa main ayant été agréée par l’objet de sa passion, un des navires de l’amoureux sultan transporta la jeune fiancée à Zanzibar, où le mariage venait d’être célébré quand nous

y arrivâmes. Pendant toute la durée de notre séjour, nous entendîmes de pompeux éloges de l’épouse nouvelle. Elle était belle non plus à la manière des noires Phrynés de l’Abyssinie, mais comme les vierges aux traits délicats et fiers de la haute Asie ; la noblesse de ses gestes et la dignité de son maintien révélaient son origine princière; enfin la douceur et l’aménité de son caractère lui avaient gagné le cœur des femmes du palais, parmi lesquelles elle brillait, telle que la blanche perle du golfe Persique au milieu d’une couronne de jais : en un mot, et sans m’arrêter aux propos des malveillants au dire de qui la sultane favorite avait un peu trop ce genre de beauté à la turque qu’on apprécie plus par le poids que par la qualité, en un mot, dis-je, c’était, à ce qu’il parait, un morceau de roi. Saïd devait être ravi au septième ciel. Puisse-t-il avoir conservé longtemps cette suave consolation de sa vieillesse !

Après les myrtes de Vénus, les lauriers de Bellone, comme écrivaient les poètes du commencement du siècle. Au bonheur domestique dont jouissait le Sultan s’était jointe la satisfaction de voir Patta rentrer sous son obéissance. Les derniers détails donnés sur celte localité, dans le v° livre de la Irs partie, ont mentionné l’avénement de Foum’ Bakari au pouvoir, à la place de Bouana-Ouisir. Le nouveau sultan, devant son triomphe à l’intervention du gouverneur envoyé par Saïd, accepta naturellement la suzeraineté de ce dernier ; mais sa soumission fut de courte durée : la conduite cruelle tenue à l’égard des M’zara vaincus inspira à Foum’ Bakari la crainte d’un sort pareil, et il songea, sans doute, dès lors, à se soustraire à une dépendance dont le

Sultan pourrait bien ne pas se contenter plus qu’il ne l’avait III. 7

fait de celle des chefs de Mombase. Toutefois le jeune cheikh de Patta n’eût peut-être trouvé en lui-même ni l’adresse ni la force nécessaires pour exécuter ce projet ; il y fut aidé par un de ses sujets, homme de basse extraction, mais énergique, adroit et rusé, que son ambition, exaltée par l’exemple des fortunes politiques acquises à quelques individus de sa trempe dans les précédentes révolutions du pays, conduisit à devenir chef de parti. Cet aventurier, nommé Bouana- Mathâka , déploya toutes ses ressources au service de son maître.

Le premier soin de Bouana-Mathâka fut de travailler à obtenir les bonnes grâces du gouverneur arabe; à force de souplesse et de prévenances, il y parvint. Puis, par des manœuvres ténébreuses et des bruits sourdement répandus , il excita des préventions contre les agents de Syed Said, accusant ceux-ci d’avoir l’intention de dépouiller ses concitoyens de leurs biens et d’enlever leurs enfants pour les réduire en esclavage. D’autre part, grâce à la confiance qu’il avait su inspirer au gouverneur, il s’immisçait dans les affaires publiques, et, pour donner une apparence de vérité aux assertions mensongères dont il était l’auteur, il poussait ce dernier et les autres fonctionnaires arabes à commettre une foule d’exactions, accroissant ainsi les répugnances qu’éprouvait, pour leur autorité, la population naturellement turbulente de Patta. Cette tactique perfide eut un plein succès, et un jour, jetant subitement le masque, il se mit à la tête des habitants soulevés, et assassina le gouverneur et la petite garnison qui l’entourait. Dès lors Foum’ Bakari , à qui Bouana-Mathâka avait frayé les voies, se déclara indépendant de Syed Said.

Cette révolte avait eu lieu en l’an 1255 de l’hégire (du 17 mars 4859 au 5 mars 1840), et, pendant les cinq années suivantes, le Sultan ne prit aucune mesure efficace pour réduire les rebelles : seulement un frère de Fourn’ Bakari, nommé Mohammed-ben-Cheikh, étant venu à Zanzibar, peu après la révolte de celui-ci, promettre à Saïd de le reconnaître pour suzerain, s’il voulait l’aider à supplanter son aîné, le Sultan l’avait bien accueilli et lui avait conféré le titre de chef de Patta, ordonnant à l’agent qu’il entretenait à Lâmou d’appuyer le prétendant de toute son influence. Mohhammed se retira alors à Ouzi, pour s’y rallier des partisans.

Mais, sur ces entrefaites, Foum’ Bakari, s’étant brouillé avec Bouana-Mathâka, fut amené lui-même, pour se soutenir contre la puissance réelle que possédait ce dernier, à faire aussi sa soumission à Saïd, soumission qui fut accueillie comme l’avait été celle de Mohhammed-ben-Cheikh, dont le titre se trouva ainsi annulé. En même temps qu’il confirmait Foum’ Bakari dans son rang de cheikh de Patta, le Sultan nommait gouverneur de cette île Mohhammedben-Naceur, qui exerçait déjà ces fonctions à Lâmou. Diviser pour régner était évidemment encore ici la maxime que suivait Syed Saïd : en usant ses ennemis les uns par les autres, il espérait, sans doute, amener promptement la population, lasse de ces interminables luttes de prétendants, à s’abandonner à sa merci.

Lorsque Mohhammed-ben-Cheikh se vit délaissé, il s’efforça de circonvenir le gouverneur de Lâmou, rappelant les engagements contractés envers lui par Saïd, et se plaignant amèrement qu’on les eût violés en faveur de son

frère, dont la soumission avait été tardive et forcée, et non toute volontaire comme la sienne. Ces réclamations trouvèrent un appui dans les dispositions de Bouana-Malhâka et des habitants de Patta, qui, devenus hostiles à Foum’ Bakari, étaient, par cela môme, favorables à son rival. De son côté, le gouverneur de Lâmou, connaissant l’état des esprits, jugea qu’il serait bien plus facile de rétablir la souveraineté de Saïd sur l’île, en favorisant Mohhammed-ben-Cheikh; il attira donc Foum’ Bakari dans un guet-apens, où on l’arrêta, et Mohhammed fut nommé définitivement à sa place. Mais bientôt celui-ci, cédant, à son tour, aux instigations de Bouana-Mathâka, oublia la part que Syed Saïd avait prise à son élévation, et se déclara indépendant. Le Sultan s’aperçut alors que Bouana-Mathâka fomentait tous les troubles, que cet homme avait, réellement, le pouvoir et l’influence, et que c’était avec lui qu’il fallait compter. Il se décida donc à diriger une expédition contre Patta, afin de rétablir de vive force son autorité sur le pays.

En conséquence, la corvette England et la goélette Prince of Wales (1), suivies d’un certain nombre de bateaux, partirent de Zanzibar, le 12 deul-qâada 1259 (5 décembre 1845), avec douze cents hommes (Souahhéli et Arabes de Zanzibar et de Pemba), qui, arrivés à Lâmou, y furent joints par quatre cents soldats (Arabes et Béloutchis) venant de Mascate, sous les ordres de Hhammad-ben-Ahhmed , que nous avons vu figurer plusieurs fois comme commandant des troupes envoyées par le Sultan à la côte d’Afrique. Le corps expéditionnaire s’augmenta de cinq ou six cents recrues de

(1) Il s’agit ici d’un nouveau navire, l’aucien Prince of Wales étant une corvette.

l’ île Lâmou, et l’on se dirigea sur Patta le 2 deul-hhidja (25 décembre). La flottille mouilla devant Paza, dont les habitants étaient du parti de Saïd, et où les troupes de débarquement descendirent à terre. Après des pourparlers inutiles, on marcha, le 14 (G janvier 1844), sur Sihoui ; mais, à moitié chemin environ, l’armée rencontra inopinément l’ennemi et fut mise en déroute. Khaled , le fils du Sultan qui avait désiré faire la campagne, s’enfuit à bord d’un des navires et partit au bout de cinq ou six jours. Hhammad campa encore vingt jours sur l’île avec la presque totalité de ses forces, puis il l’évacua, laissant à Paza Syed Séliman, qui y demeura deux mois, s’occupant de la construction d’un fort, où il établit un poste de cent hommes, commandé par le Béloutchi Gongouzar.

Saïd avait été profondément humilié de sa défaite, qu’il attribua, non sans raison, à la lâcheté de ses soldats. Vers la findel’annéesuivante,voulantprendre sa revanche, il prépara une nouvelle expédition. La flottille organisée dans ce but se composait de la frégate Victoria, du brick Tage, de la goélette Prince of Wales et du brick Nasseri, arrivé naguère de Mascate; plus un bon nombre de dào. Des troupes, de l’artillerie, des munitions furent embarquées sur les navires, et le commandement en fut confié à Hhammad, le général indispensable, qui venait d’amener de Mascate neuf cents hommes d’élite. Syed Saïd, afin d’ètre plus à portée de surveiller les mouvements de sa petite armée, s’embarqua sur la Victoria. Le 28 décembre 1844, la flottille quitta Zanzibar, relâcha à Lâmou et partit de ce port le 13 janvier 1845. La Victoria seule y resta avec le Sultan, qui regrettait, sans doute, que sa grandeur l’attachât au rivage. Le 4 de m’hha-

rem (14 janvier), les troupes débarquèrent à Paza, et l’on marcha sur la ville de Sihoui, devant laquelle on parvint sans trouver une sérieuse résistance. Mais l’artillerie ne ralliant pas assez vite au gré de Hhammad , il retourna en arrière avec une trentaine de soldats pour la chercher, et tomba dans une embuscade où il périt avec son escorte. En apprenant la fatale nouvelle, les troupes tirent retraite en désordre et furent poursuivies par l’ennemi , qui leur tua environ trois cents hommes.

Après cette déroute, beaucoup plus honteuse que la précédente, Syed Saïd renonça à tenter la fortune des armes; il laissa seulement devant Patta un brick et quelques daô qui étaient censés bloquer l’île. La situation n’avait pas encore changé en octobre 1846; suivant ce que me dirent alors les familiers de Son Altesse, les insurgés devaient être bientôt réduits par la famine; on prétendait même qu’ils avaient offert de se soumettre, demandant, pour unique concession, qu’on les dispensât d’avoir chez eux un gouverneur nommé par Syed Said, mais que ce dernier exigeait qu’ils se missent entièrement à sa merci.

Selon d’autres personnes, les rebelles pouvaient se maintenir longtemps, et les frondeurs allaient jusqu’à dire que tous les efforts du Sultan, pour réduire la place, n’aboutiraient à aucun résultat, si quelque agent de l’une des puissances amies n’intervenait, comme médiateur, entre les deux partis.

Le qu’il y a de positif, c’est que les habitants de Patta ne songeaient nullement à capituler lorsque, plusieurs mois après, le cadi de Zanzibar, Mahhi-Eddin, originaire de Pile insurgée, s’y rendit et eut une entrevue avec les principaux

chefs : il leur représenta qu’ils n’avaient rien à gagner en s’obstinant, et qu’au contraire ils s’exposaient, en prolongeant leur résistance, à une ruine complète; que le Sultan ne demandant ni impôt ni tribut de guerre, et bornant ses exigences au rétablissement des choses sur l’ancien pied, il n’y avait qu’avantage pour eux dans une paix qui ne leur coûterait aucun sacrifice matériel. Cette démarche entraîna les gens de Patta, et leur soumission était un fait accompli depuis deux ou trois mois quand je revins à Zanzibar. Les partisans de Syed Said en parlaient comme d’un triomphe; mais d’autres personnes, en raison de la manière dont cette soumission avait été amenée, y voyaient un témoignage manifeste de l’impuissance du Sultan à dompter la révolte. Voici, du reste, quelles avaient été les conditions de la paix : 5,000 piastres à payer annuellement par Bouana- Mathâka, et le rétablissement, à Patta, d’un gouverneur nommé par le Sultan, avec cinquante soldats au plus. De ces deux conditions, la première, sous prétexte d’impossibilité, n’avait pas encore été remplie quinze à dix-huit mois après la capitulation. Quant au gouverneur, ce ne fut que plus tard, et avec cinq soldats seulement, qu’il s’y rendit. Les murs de Patta, que Said avait prétendu faire raser, restèrent debout, et il ne fut plus question d’y construire une citadelle pour résidence du gouverneur. Enfin Bouana-Matliâka, l’instigateur de l’insurrection, conserva le pouvoir, et sa conduite semblait annoncer qu’il ne tarderait pas à secouer de nouveau toute dépendance.

J’obtins aussi, durant cette relâche, quelques détails sur l’expédition de Youceuf contre Meurka : les pauvres Biémal avaient cruellement expié leurs folles espérances et les fan-

faronnades du Hhadji-Ali. Youceuf, entré victorieux dans la ville, l’avait saccagée; on racontait même que, agissant en vrai sauvage, il n’avait pas épargné les femmes, qui s’étaient vu brutalement dépouiller de leurs bracelets et autres bijoux. On devait s’attendre qu’une telle conduite attirerait sur Youceuf la colère ou du moins le blâme du Sultan ; mais Saïd était trop bon prince pour cela : au lieu de se fâcher, il fit complimenter Youceuf et lui envoya des armes et de la poudre. C’était, à la lettre, donner des verges pour se faire battre. Avec de pareilles dispositions, on devine

qu’il ne se mit pas en grand émoi de la déconvenue subie par le Hhadji-Ali , son protégé, que Youceuf avait impitoyablement malmené comme les autres ; en effet, Syed Saïd et ses familiers ne songèrent à cette victime du sultan des Guébroun que pour rire de sa mésaventure et le traiter de fou.

Au milieu des tristes occupations qui étaient, pour cette fois, les seules raisons de ma relâche à Zanzibar, je me rapprochais avec d’autant plus de plaisir des amis dont la conversation pouvait m’en distraire. Parmi eux, Syed Séliman avait le premier rang, car je trouvais en lui une aménité ne se démentant jamais et une complaisance inépuisable : j’eus alors occasion d’éprouver celle-ci plus que de coutume. De notre temps, une relation de voyage non illustrée serait une anomalie; je travaillais donc activement à une collection de portraits, et Syed Séliman me permit d’utiliser, pour cela, et sa maison et le personnel qui l’habitait. J’ai fait bien des épreuves daguerriennes dans la cour intérieure de son logis, où l’ombre et la lumière étaient distribuées d’une manière favorable à mes opérations, et tous les braves

gens que j’ai placés là sur la sellette ont eu réellement avec moi une patience et une bonne volonté complètes.

J’ouvris la série par la petite nièce de Syed Séliman, Àziza (1), jeune enfant de sept à huit ans, aux yeux caressants, aux longs cheveux noirs nattés, à la physionomie souriante; un vrai bijou d’enfant couleur café au lait, qui souvent, lorsque j’entrais dans la salle de réception de son grand-oncle, venait m’offrir des fleurs de jasmin sur un plateau qu’elle me tendait de ses deux petites mains aux ongles jaunis par le henné. Le jour où Aziza dut livrer sa charmante personne à l'invisible magicien caché dans l’instrument de Daguerre, elle avait été solennellement revêtue de ses plus beaux atours; son corps disparaissait sous l’or et la soie; des cascades de perles en verroterie ou en métal ruisselaient sur son cou et sa poitrine; des tourbillons d’anneaux s’enroulaient autour de ses oreilles , de son nez , de ses poignets; on avait fait l’impossible pour l’empêcher d’être jolie, et cependant elle l’était encore. Grand fut l’étonnement de la pauvrette lorsque son image sortit de la boîte magique. Mais il fallait voir surtout se dilater les brillantes prunelles noires des Souahhéli et des Arabes qui assistaient au prodige avec une stupéfaction muette, et semblaient se demander quel bon ou mauvais djinn avait volé les traits et le costume de l’enfant pour les décalquer sur la plaque miroitante! Aziza, grâce au daguerréotype, vivra dans la postérité, et certes on peut reprocher à cet instrument de perpétuer des traits beaucoup moins agréables.

Quand l’élan fut donné, on ne s’arrêta plus; les visages

(1) Voir planche 29.

de toutes formes et de toutes nuances, le blanc excepté, défilèrent devant la mystérieuse lentille. Séliman confia à l’exécuteur sa belle tête d’Arabe; il fit plus, et transgressa, pour me complaire, les lois de la pudeur musulmane en livrant au minotaure daguerrien une hécatombe de jeunes femmes tirées de son harem. Parmi elles se trouvaient deux Abyssiniennes (1), l’une venue du Gouragué, la seconde du pays d’Amhara; celle-ci n’était pas dénuée de charmes et se distinguait par la blancheur de sa peau.

Khamis aussi (il se serait pendu s’il avait pu se passer quelque chose sans qu’il y prît part), Khamis, dis-je, et Abdallah-ben-Ali , utilité dont j’aurai occasion de parler, contribuèrent à grossir mon album et convertirent leurs cases en atelier de daguerréotypie. Je dois à Khamis, entre autres portraits, le sien (2), et, si chacun n’y reconnaît pas de suite le spirituel et rusé coquin que j’ai dépeint au commencement de cette relation, la photographie est menteuse comme une miniature d’artiste à la mode. J’ai pris, en outre, chez Abdallah-ben-Ali , un groupe de famille (5) : sur la droite du premier plan, on voit le maître de la maison, la tête couverte d’un turban épais et lourd à faire douter que le soleil, dont les rayons nous éclairaient, fût réellement au zénith; c’est un soi-disant Arabe de Zanzibar, mais ayant perdu la plupart des caractères distinctifs de la race, bon homme au demeurant et notre interprète habituel de souahhéli. A sa gauche est sa femme, coiffée aussi comme pour se préserver des rhumes de cerveau ; elle a les traits

(1) Voyez planche 30 de l’Album.

(2) Voyez planche 29 de l’Album.

(3) Voyez planche 31 de l’Album.

assez jolis pour une indigène, la peau pas trop noire et une physionomie agréable. Entre les deux époux est un gros bambin, fruit de leurs amours et espoir de leurs vieux ans. Sur le second plan sont la sœur de madame Abdallah, une cousine de monsieur, puis une négresse de JVTrima (1), qui tient un éventail en paille, circonstance plus couleur locale que les coiffures. Ce n’est pas, bien entendu, pour son usage, mais pour celui de sa maîtresse que cet éventail est dans ses mains.

J’ai vu, dans ces diverses maisons, beaucoup d’autres femmes dont on trouvera les portraits dans l’Album. Inutile de dire qu’elles y figurent comme représentations de types africains, et non pour montrer leur joli visage. Tour ma part, en les contemplant, j’ai compris qu’après tout il y a du bon dans la prescription du voile, et que ce pourrait bien être un premier pas vers l’intronisation de l’égalité chez le beau sexe. Ces pauvres musulmanes, dont j’ai si souvent critiqué la sotte habitude de se couvrir littéralement des pieds à la tête par une chaleur caniculaire, y gagnent au moins d’inspirer et d’entretenir des illusions chez ceux qui les approchent. Que de dames en Europe seraient aises de prolonger la mode du domino, tolérée seulement en carnaval !

Il manque à ma galerie de portraits celui qui méritait le plus d’y figurer, et que j’aurais voulu y placer au premier rang, le Jupiter de cet Olympe africain, Sved Saïd-ben-Soultan’-ben-Ahbmed, sultan de Mascate; mais j’ai fait, pour

(1) On désigne sous le nom de M’rima la partie de côte comprise eutre Tangate et l’Oufidji. Les habitants sont dits les Ouam'rima, au singulier Moum’rima.

cela, d’inutiles efforts : aux ambassadeurs officieux qui sondèrent Son Altesse à cet effet, Saïd répondit qu’il était trop vieux, blasphème qu’il n’aurait certes pas souffert qu’un autre prononçât, surtout en présence de sa récente épousée.

Ne pouvant, quant à ce portrait, satisfaire la curiosité du lecteur, je lui offre, en dédommagement, celui d’un jeune M’iaô, qui, sans en avoir l’air, n’en est pas moins digne d’intérêt (1). Cet enfant, âgé de huit ans à peu près quand je le rencontrai à Zanzibar, venait du pays de Iaô, situé, dans l’intérieur, à cent lieues en arrière du cap Delgado. Il avait été volé à sa mère quelques mois auparavant et vendu comme esclave. Il se souvient encore que, dans son pays, il répondait au nom de M’tongou. A peine arrivé dans l’ile, on l’avait dépouillé de sa personnalité enfantine; on l’appelait du nom générique Oulet (enfant); heureux qu’on ne lui eût supprimé que cela! Sa figure me plut, et, ayant acquitté sa rançon, je le pris à bord du Ducouëdic pour mon service particulier (ou pour le sien, je ne sais trop); il y est resté trois ans. Depuis ces premiers jours passés sur le grand daô des Frenggui , où, comme l’enfant naïf du désert , il mangeait mes confitures en cachette et s’initiait aux douceurs de la faction dans les haubans, le jeune M’iaô est bien changé; il a jeté au vent des moussons sa robe d’Africain, sa candide ignorance de sauvage, et ne gardant qu’à regret, sans doute, sa peau d’ébène, il a marché à pas de géant dans les voies de la civilisation. On le nomme aujourd’hui Henri- Gustave. Son âge m’est inconnu, mais il oscille, je pense, autour de sa quinzième année. Sa chevelure crépue est rc-

(1) Voir l’Album, planche 35.

levée en coup de vent; il porte une cravate, un col pointu, le frac, le pantalon et les accessoires; une montre à breloques et des souliers complètent sa tenue de fashionable. Il lit, écrit et calcule à peu près; il connaît passablement la règle du participe et pourrait peut-être, sur la carte, retrouver le pays brûlant où les M’zongou l’ont pris pour le transporter sous leurs climats glacés. Son nom a plus d’une fois retenti dans les solennités des écoles communales de Lorient, et , en recevant la couronne de laurier sur sa tête laineuse, et sur sa joue noire et tatouée le baiser des autorités locales, il a dû bénir le pays oû toutes les nuances de peau sont sur un pied d’égalité. Henri a le regard pensif, la voix douce, le caractère inofifensif; en un mot, il est, avec ses camarades, d’une sociabilité telle, que son maître d’école a eu l’heureuse idée d’inventer à son intention et de lui donner publiquement un prix d 'amitié. Trapu comme les hippopotames de ses rivières natales, il est fort, dur à la fatigue, bravant le froid, la neige et la glace. Néanmoins il est aussi paresseux et ami du far niente qu’un lazzarone, et, pour se livrer à la vie contemplative, il néglige sans remords de remplir les devoirs imposés par ses humbles fonctions.

On a pu pressentir, par son nom d’IIenri-Gustave, qu’une fois introduit dans la famille du voyageur il a été fait enfant de l’Église. Malheureusement il avait sucé quelque peu de venin philosophique sur le gaillard d’arrière du Ducouedic, et il s’est permis, parfois, de faire ses réflexions sur certains passages du catéchisme et d’émettre cette proposition subversive, que beaucoup de chrétiens, en France, étaient plus méchants que les idolâtres de son pays. Mais son éducation religieuse n’en a pas moins progressé, grâce à son bon

naturel. Une des dispositions remarquables de notre néophyte, je le confesse à regret , c’est la galanterie : pour les personnes du beau sexe sont ses plus doux sourires. Je l’avais vu déjà, à Madagascar, quoiqu’à peine entré dans son troisième lustre, fort assidu auprès des petites Malgaches; aujourd’hui il dit des douceurs et offre des bouquets aux jeunes filles du quartier qu’il habite. Au sortir de l’école, le M’iaô s’est adonné aux rudes travaux de Vulcain, et en considérant que, par la couleur de la peau comme par l’habitude de braver un soleil brûlant , les Africains semblent doués plus que les autres pour cette profession, on pourrait voir dans ce choix une manifestation du grand principe proclamé de nos jours : les attractions sont proportionnelles aux destinées.

Mais revenons aux destinées du Diicoiiëdic.

Le 15 octobre, mes affaires de toute nature se trouvant terminées, je partis pour Bourbon, et un mois plus tard , après une traversée qui n’offrit rien de remarquable, nous mouillâmes sur rade de Saint-Denis.

Notre dernier séjour à la côte d’Afrique avait encore été funeste à l’équipage, bon nombre d’hommes y ayant contracté la dyssenterie. Nous eûmes, en moyenne, pendant le retour, de vingt à vingt-cinq malades sérieux, et jusqu’à . trente-cinq individus recevant les soins de l’infirmerie, ce qui me décida à relâcher aux Seychelles pour y prendre des vivres frais; mais, n’y étant resté que quatre jours, cela n’avait pas suffi pour améliorer sensiblement l’état de mes malades. Je rentrais donc à Bourbon avec un personnel notablement réduit et, de plus, composé de matelots que leur constitution altérée rendait désormais peu capables de bra-

ver les influences morbides des localités que nous visiterions. Dans cette conjoncture, je crus indispensable de demander à M. le ministre de la marine l’envoi, à Bourbon, d’une vingtaine d’hommes choisis, pour renforcer mon équipage.

Le Ducouè'dic était, depuis quelques jours seulement, au mouillage lorsque arriva de France Y Artémise , cornmandée par M. de Saint-Simon, à qui je dus remettre, comme à mon ancien, le commandement provisoire de la station : je pus dès lors reprendre le cours de mon exploration. Cet officier supérieur, comprenant que les délais déjà apportés à son exécution m’obligeaient à éviter plus que jamais tout mouvement qui m’en détournerait, se chargea de me faire expédier à Maïotte, pour l’époque où j’en aurais besoin, un nouvel approvisionnement de vivres. J’épargnais ainsi au moins deux mois qu’il m’aurait fallu pour venir le prendre à Bourbon. Toutefois, afin que je fusse informé à temps, si quelque modification était apportée à notre plan, nous convînmes, mon collègue et moi, que je rallierais vers la fin d’avril le port de Zanzibar où il devait se rendre avec sa corvette. Je laissai à Bourbon, pour M. Loarer, qui n’était point encore de retour de la côte du Mozambique, une lettre dans laquelle je l’invitais à profiter de ce mouvement de Y Artémise pour me rejoindre; mais, en attendant, la chambre restée vacante depuis son départ fut donnée à M. Boivin, le botaniste cité dans mes instructions générales, et qui n’avait pas été embarqué précédemment faute de logement convenable. Ma nouvelle tournée allait donc gagner au point de vue de la science ce quelle perdait par l’absence de M. Loarer. Le savant naturaliste que le ministre du commerce avait chargé de s’enquérir des pro-

duits africains susceptibles d’être employés dans les arts industriels remplirait d’ailleurs avec avantage plusieurs des obligations de l’agent commercial. Enfin je pouvais moimême suppléer celui-ci pour les renseignements à recueillir sur les choses de son ressort.

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