‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 9 sur 56 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Arrivée du brick devant Meurka. — Retour à bord. — Description de la côte entre Meurka et Braoua. — Mongguya. — Golouine sur la Deuoq.

— Torré. — Relâche à Braoua. — Les principaux cheiks viennent à bord. — Description du port et de la ville. — Histoire et traditions locales. — Population. — Situation politique actuelle. — Commerce.

— La Denoq en arrière et au delà de Braoua. — Communications avec l’intérieur. Itinéraire à Ganâné. — Cours du Djoub. — Considérations générales sur les Bénadir.

Le 15 février, au matin, nous vîmes le brick à quelques lieues au vent de Meurka; nous le croyions en retard, et ce retard m’inspirait de l’inquiétude. Depuis deux jours, j’avais été pris d’un nouvel accès de fièvre, et, dans mes moments de demi-lucidité, j’entrevoyais, avec le découragement d’un malade, tous les embarras où nous jetterait quelque grave accident arrivé au navire. Mais mon lieutenant était parfaitement en règle, et c’était nous, pauvres impatients, qui, au milieu de nos tribulations, avions, dans nos cerveaux en délire, compté un jour de plus qu’à bord, ce qui, malheureusement, n’avait avancé en rien l’instant de notre délivrance. Toutefois nos préparatifs de départ s’en étaient trouvés hâtés, et, lorsque le brick parut, ils étaient achevés depuis la veille.

Aux divers signaux que fit notre sémaphore improvisé, le Ducouèdic, s’étant rapproché, mit en panne et nous expédia

deux embarcations. Le vent, qui avait soufflé bon frais les jours précédents, s’était un peu calmé dans la nuit, de sorte que les difficultés de notre rentrée à bord ne furent pas aussi grandes que nous l’avions craint. Les bagages placés dans les canots, on y conduisit les malades; puis, après avoir récompensé le Hhadji-Nour de la bonne et serviable hospitalité que nous avions reçue dans sa maison , et dit adieu à nos connaissances de Meurka, qui , à défaut de soins actifs, s’étaient, du moins, montrées sensibles à nos misères, MM. Vignard, Bridet et moi, qui formions l’arrière-garde, nous nous embarquâmes à notre tour et fîmes voile vers le brick.

Quoique malades, ou peut-être parce que nous l’étions, nous n’avions pas oublié les invalides du bord : une provision de moutons, de volailles, d’œufs et de miel avait été achetée à leur intention. Dès que nous eûmes atteint cet asile où nous attendaient des soins éclairés, le Ducouèdic gagna le large. J’espérais que, en nous tenant à une quarantaine de lieues de la côte, l’air frais et salubre de la mer hâterait les convalescences. Le 21, la vigie signala un navire, reconnu bientôt pour un brick-goélette anglais. Notre route et la sienne se croisant, nous fûmes, deux heures après, à portée de voix. C’était le Nimble , venant de Maurice et allant à Braoua chercher une cargaison de bœufs : son capitaine nous demanda notre point observé. Je le lui donnai avec quelques renseignements sur Meurka et son commerce; puis chacun continua son chemin.

Le soir même, la maladie m’ayant laissé un peu de répit, j’ordonnai de rallier la terre, dont nous eûmes connaissance le 22 au matin, près et au vent de Meurka. Le temps était

beau. J’envoyai deux embarcations faire des sondes en dehors du havre, afin de déterminer les accores extérieurs des bancs et les endroits convenables pour jeter l’ancre. Les officiers chargés de ce travail y employèrent la journée, et à la nuit rejoignirent le brick, qui reprit la haute mer. Le lendemain 25, nous atterrîmes à quelques milles dans l’est-nordest de Mongguya, et je me décidai à rallier Braoua. Nous longeâmes la côte à distance d’un mille et demi à deux milles, sondant de cinq minutes en cinq minutes, sans avoir fond, avec 48 mètres de ligne. Cette partie du littoral est mieux garnie de buissons et d’arbustes que les environs du dernier port visité par nous ; les collines qui dominent le rivage sont un peu plus basses et recouvertes d’un sol moins sablonneux. La côte nous a paru saine sur toute son étendue, à moins d’un demi-mille de la plage; mais, en divers endroits, celle-ci est bordée d’une ligne de récifs dont les brisants marquent cà environ six cents mètres au large, et qui forme entre elle et la terre un chenal où la mer est calme et où des bateaux peuvent trouver abri. Ce que les indigènes appellent port de Mongguya ou Mongouya, et qu’on nous a signalé comme situé à une dizaine de milles dans l'ouest sud-ouest de Meurka, n’est autre chose qu’un de ces bassins naturels; nous n’avons point aperçu de groupes de cases sur ce point; toutefois, à environ un demi-mille du rivage, deux ou trois masures en ruines (1), auprès desquelles s’élevait un peu de fumée, indiquaient que ce lieu n’était pas complètement inhabité. Autant que j’ai pu le comprendre, le seul titre de Mongguya à une distinction particulière serait

(l) Ce sont peut-être les vestiges de l'ancien établissement arabe dont parle le lieutenant Christopher.

d’offrir aux bateaux uu mouillage plus rapproché de l’Ouébi- Denoq que tout autre point de la côte, et où, par suite, sont transportés très-promptement les grains récoltés le long de ce cours d’eau : et, en effet, les habitants des bords de la rivière ont avec Mongguya des communications presque journalières. En arrière de ce dernier, est Golouine (grande broussaille), le plus populeux et le plus riche en culture des villages situés sur la Denoq, entre Guèledi et Doboï. La population en est dévouée à Youceuf ; aussi était-ce eu égard à ces circonstances que, voulant s’établir à Mongguya, le Hhadji-Ali avait d’abord dirigé une attaque contre Golouine, attaque qui, comme on l’a vu précédemment, eut de tristes résultats pour l’agresseur.

A ce qui précède, j’ajouterai quelques renseignements donnés sur Golouine et Mongguya, par le lieutenant Christopher, dans le mémoire déjà cité :

« Apprenant que la rivière s’approchait très-près de la « mer en un lieu appelé Galwen (Golouine), représenté à « quatre milles seulement du rivage de Moonguia, je me « proposai de jeter l’ancre pour essayer d’explorer les alen- « tours après avoir envoyé un guide de Brawah (Braoua) « avec un officier pour examiner l’ancrage; mais, l’espace « convenable pour mouiller ne s’étendant qu’à un petit « demi-mille du rivage, je ne jugeai pas prudent de le faire « en cette saison où le temps est incertain et sujet aux rate fales. La tenue y est bonne, le fond étant de sable fin et « vase à une profondeur de 8 à 9 brasses (14 à 16 mètres), « profondeur qui augmente subitement jusqu’à 50 brasses « (55 mètres). Dans la mousson de nord-est, je conçois qu’il « n’y aurait point de danger pour un navire à mouiller de-

« vant le récif, à l’abri duquel une embarcation peut presque « toujours aborder en eau calme. Il y a bon mouillage pour « un bateau du pays, en dedans du récif, en un barachois « naturel dont l’étendue parallèlement au rivage est d’en- « viron 200 yards (185 mètres), avec une profondeur de « 1 à 5 brasses (lm,8 à 5m,o). Le jour qui suivit le débar- « quement du guide de Brawah, je descendis de bonne « heure au rivage, et j’appris avec déplaisir que les habi- « tants de Galwen l’avaient menacé d’une prompte mort « s’il amenait un Feringi (Frenggui) dans la ville. Arrêté « dans cette tentative, je restai environ une heure sur la « plage à causer avec ceux qui étaient venus de la ville, « et je visitai les ruines d’un établissement arabe autre- « fois considérable, mais dont les habitants avaient tellea ment souffert des guerres continuelles de chefs soumal « rivaux, qu’ils étaient retournés à Brawah. Le peuple parle a de cette contrée avec ravissement; il la compare à Basrah « (Bassora) et aux rives de l’Euphrate. La canne à sucre et « toutes les productions de l’Inde y croissent en abondance; « entre autres une délicieuse figue sauvage; le plantain, la « grenade, la noix de coco, le melon, le tamarin, les « amandes, le maïs et le millet y sont à vil prix (*). » Comme l’aspect du lieu où se trouve Mongguya n’a rien de bien remarquable et que je n’avais pas à bord de pratique de la côte pour m’en indiquer l’emplacement, nous n’avons pu déterminer sa latitude ni sa longitude, et je lui ai donné sur ma carte celles que le lieutenant Christopher a indi-

(*) Quoique u’ayaut pas vu la localité dout il s’agit, je me crois eu mesure d’affirmer que cette énumération de produits est plus qu’exagérée en ce qui a trait aux fruits.

quées. Entre Mongguya et Braoua, il n’y a de village visible du large que Torré : sa position avait été fixée lors de notre précédent passage sur la côte, et le pilote arabe alors présent à bord me le signala comme abandonné; j’ai appris ensuite que, contrairement à son assertion, Torré possède de trois à quatre cents habitants.

La zone de terrain comprise entre la mer et la rivière, depuis le point où finit le territoire des Biémal jusqu’à la ville de Braoua, est occupée par les Touni, qui forment deux tribus, les Touni-Douiii et les Touni-Braoua : la première habile la partie de cette zone située entre Meurka et Torré; la seconde, l’espace qui sépare Torré de Braoua. Les Touni- Braoua se considèrent, je ne sais à quel titre, comme supérieurs à leurs voisins de l’est et ne contractent pas de mariages avec eux , mais en cas de guerre les uns et les autres

marchent aux ordres de Youceuf qu’ils ont accepté il y a quelques années pour leur chef.

A onze heures, nous étions par le travers de Torré, et trois heures plus tard nous aperçûmes Braoua qui, vu de loin, a, par la manière dont ses maisons sont groupées sur un terrain plat et sablonneux, l’aspect d’une vaste fourmilière. Les mâtures de plusieurs navires se dessinant un peu au large de la ville nous firent présager que nous allions trouver au mouillage de Braoua une compagnie civilisée, agrément bien rare sur cette côte. A notre approche, ils arborèrent leurs couleurs, et nous les reconnûmes pour anglais; l’un d’eux, portant la flamme de Ylndian navy, annonçait la prétention de passer pour un bâtiment de guerre. Après avoir longé un plateau de roches, surmonté de deux îlots et situé devant la ville, nous laissâmes tomber l’ancre à trois

heures vingt-cinq minutes, par 40 mètres, fond de sable, relevant la pointe est du plus grand des îlots au nord 22° est, le mût de pavillon de la ville au nord 7° est et une petite tour ou minaret isolé, bâti dans le sud de la ville, au nord 87° ouest. Quoique le temps fût beau et la brise modérée, la mer était houleuse au mouillage, qui est, au reste, entièrement ouvert du côté de l’est et exposé à tous les vents soufflant entre le nord-est et le sud-ouest ; on y est enfin, comme disent les marins, à l’abri de sa bouée.

Le navire de l’honorable compagnie était le brick-goélette Tigris, commandé par le lieutenant Leeds, se rendant de Zanzibar à Aden. Peu après que nous eûmes mouillé, cet officier vint me visiter; il m’annonça son départ et m’offrit de se charger de mes lettres pour l’Europe. Je ne pus profiter de son obligeante proposition, ayant été pris, le soir môme, d’un nouvel accès de fièvre, provoqué, sans doute, par les fatigues d’une journée passée sur le pont pour examiner la côte et diriger les mouvements du brick.

Les autres navires étaient le Nimble, que nous avions rencontré en mer, et un trois-mâts expédié, comme lui, de Maurice pour prendre des bœufs. Celui-ci, dont le chargement était complet à notre arrivée, appareilla le lendemain ; le Nimble, qui ne nous avait précédés que de vingt-quatre heures au mouillage de Braoua, acheva le sien le 27 et partit le soir.

Les officiers valides levèrent le plan du mouillage, et on remplaça ce qui avait été consommé de notre provision d’eau. L’aiguade la moins mauvaise est située à 200 mètres au nord de la petite tour du sud de la baie; mais on ne peut y faire de l’eau que durant la mousson du nord-est,

parce que la crique où l’on aborde pour se rendre au puits est complètement ouverte aux vents de la mousson de sudouest. Il y en a encore un dans l’est de la ville, mais l’eau en est très-saumâtre et peu potable : le roulage des barriques y serait, au reste, plus long qu’au précédent, la distance de celui-ci au rivage n’étant guère que le tiers de l’espace qui en sépare l’autre.

Retenu à bord par la maladie, je chargeai M. Vignard de se mettre en relation avec les chefs de la ville, pour les informer du but de notre relâche et des raisons qui m’empêchaient momentanément de les visiter moi-même. La première personne à qui s’adressa notre interprète fut le représentant de Syed Saïd, Stambouli-ben-Combo, gouverneur des Bénadir (1), et qui avait fait de Braoua le siège de son autorité beaucoup plus nominale qu’effective, du moins ail-

(1) Voici la lettre écrite par Syed Saïd aux cheikhs de Braoua, pour leur annoncer la nomination de ce gouverneur et l’introduire auprès d’eux :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.

« De la part de celui qui met sa confiance en Dieu, Saïd-ben-Soultau’, « aux personnes des cheikhs aimés, tous les vieux de Braoua. Que Dieu « (qu’il soit élevé) vous sauve, s’il lui plaît. Salut sur vous. Que Dieu « yous accorde sa miséricorde et sa grâce.

« Ensuite, celui qui arrive près de vous est notre ami , le gouverneur « (Ouali) Stambouli, fils de Combo. Nous l’envoyons gouverneur des « trois ports Braoua, Meurka, Moguedcbou et tous autres points qui s’y « rattachent. Il nous remplacera en toute occasion. Nous désirons que « vous lui portiez honneur complet, le sauvegardiez, et lui veniez en « aide pour la perception des douanes. En un mot, soyez-lui présents en « toute chose. Il vous loue beaucoup ; ne le laissez donc revenir près « de nous que rempli des mêmes sentiments et satisfait de votre con- « duite à son égard , ainsi que nous l’espérons. Salut.

« Son serviteur, Séliman-ben-Mohhammed , a écrit ceci lui-même et « par son ordre.

« A la date du 4 djoumadi 1" 1263 (11 avril 1847). >»

leurs que dans cette ville. 11 alla ensuite chez les cheikhs les plus influents de la cité : le Hhadji Aouïça, d’origine soumal, et le cheikh Déra-ben-Omar, d’origine arabe. Ces personnages exprimèrent le désir de me venir voir; seulement ils hésitaient à exécuter ce trajet dans une de leurs pirogues, la mer étant houleuse et parfois un peu grosse. Je leur fis offrir une de nos embarcations qu’ils acceptèrent avec empressement, et au jour fixé par eux la visite eut lieu. Ils furent reçus avec le cérémonial usité pour les personnages de haut rang, ce dont ils parurent très-flattés ; puis je les conduisis dans ma chambre où on leur servit le café, et nous nous entretînmes près d’une heure des affaires de Braoua et d’autres sujets intéressants pour moi. Mais, avant tout, il faut que je donne une idée de mes hôtes.

Je commence par Yalter ego du Sultan : Stambouli est un homme d’une stature élevée, gros en proportion; ses traits présentent les caractères de celui des types souahhéli , qui a le plus conservé de traces du type arabe. Il portait le costume des Arabes. Ses manières sont aisées et obséquieuses ; il m’a semblé fin et rusé, et, grâce à ces avantages naturels, il a pu suffire aux exigences de sa position, sans amoindrir notablement les prérogatives des cheikhs indigènes, ni les blesser dans leur amour-propre : aussi a-t-il su rendre peu sensible, et par suite plus facilement supportable, l’autorité qu’il est chargé d’exercer au nom de son maître.

Le cheikh Aouïça est de taille colossale; ses traits sont ceux qui constituent le plus beau type soumali ; il avait le costume des Souahhéli de distinction. Il est d’humeur assez

joviale, et très-accessible à la flatterie. Il professe un grand lit. 11

respect pour le Sultan et aime à faire savoir que celui-ci le tient en haute estime. Le Hhadji Aouïça a été, en effet, dans les premières années qui suivirent la soumission de la ville à Saïd, le représentant de ce prince et le chef des douanes de la localité.

Quant à Déra-ben-Omar, il ne le cède nullement à son collègue sous le rapport de la taille; mais il a dans le maintien beaucoup plus de réserve. C’est un vrai marchand , bien plus occupé de ses affaires que de celles du pays. Il parle un mauvais anglais et s’en sert fort avantageusement pour ses intérêts, auprès des capitaines et des subrécargues des navires anglais ou américains qui relâchent à Braoua, 11 est donc le fournisseur ordinaire, j’allais dire breveté, des cargaisons de bœufs que viennent y prendre les navires de Maurice, et il a réussi à persuader aux capitaines qu’il ne pouvait leur en livrer à moins de dix piastres par tête, plus une piastre pour le transport de chaque animal à bord. Or le prix courant d’un beau bœuf est de cinq piastres; l’honnête cheikh s’adjuge donc une commission de 100 pour 100 et au delà dans toutes ces transactions.

Voici un exemple des supercheries à l’aide desquelles Déra et consorts trompent les commerçants étrangers. Le grand canot du Ducouedic étant à faire de l’eau au puits du minaret, et l’un des officiers occupés aux travaux hydrographiques s’y trouvant en même temps, celui-ci acheta un bœuf à un Soumali qui en conduisait un troupeau à la ville : il le paya quatre piastres, prix demandé. Comme Déra nous avait vendu jusqu’alors les bœufs 10 piastres, M. Vignard lui adressa des observations basées sur l’achat effectué d’autre part. Voyant sa loyauté mise en suspicion, notre cour-

tier protesta de son mieux, affirmant qu’il ne comprenait pas comment un tel marché avait pu se conclure; le lendemain il nous raconta une histoire de laquelle il résultait que la bête en question avait été vendue à l’insu du propriétaire, et que le vol ayant été découvert, grâce à notre réclamation , on ne manquerait pas de châtier le conducteur du troupeau comme il le méritait. Tout cela n’était pas invraisemblable, mais les informations prises par M. Vignard, pour le vérifier, nous convainquirent de la fausseté des allégations de Déra : il n’en continua pas moins de nous compter toujours les bœufs à raison de dix piastres, le mot d’ordre ayant été donné par lui aux individus qui en possédaient dans la ville. Pour revenir à mes visiteurs, je dirai qu’ils me quittèrent visiblement enchantés de mon accueil, assurant qu’ils étaient disposés à faire tout ce qui me serait agréable.

J’avais espéré que ma réclusion à bord serait de courte durée et que je rendrais bientôt la visite que j’avais reçue. Mais, pendant notre séjour à ce mouillage, la fièvre ne me permit pas de descendre à terre, et à plus forte raison d’aller explorer la rivière en arrière de Braoua. J’aurais tenu beaucoup cependant à constater ce qu’on m’avait rapporté de la manière dont ce cours d’eau, assez considérable, se perd dans les sables à quelque distance dans le sud-ouest de la ville, sans aucune communication apparente avec la mer : ce fait admis, il eût été intéressant de se l’ expliquer et, pour cela, d’apprécier l’étendue et la profondeur des lacs par lesquels l’Ouébi se termine, la configuration et la nature plus ou moins absorbante du sol environnant, enfin le résultat possible de l’évaporation sur la masse d’eau extravasée.

Je résolus donc d’y envoyer un officier et un élève avec une escorte suffisante et des guides que les cheikhs de Braoua devaient fournir. M. Boivin, qui, à peine se croyait-ii mieux, sentait renaître sa ferveur scientifique, prétendait être de la partie; le brave naturaliste mesurait toujours ses forces à l’ardeur de sa curiosité, et il est très-probable que la réalisation de son projet aurait eu pour lui une funeste issue. Mais l’un des officiers valides, M. Caraguel , qui, de concert avec M. Grasset, travaillait à lever le plan du mouillage, tomba malade. Il n’en restait donc plus que deux, y compris le lieutenant, pour faire le service, et dès lors je ne pouvais pas en employer un à l’expédition que j’avais tant à cœur d’effectuer. D’un autre côté, M. Vignard, à qui incombait, eu égard à sa spécialité, le plus grand nombre des allées et venues dans nos rapports avec la ville, M. Vignard, dis-je, vit s’ajouter aux accès périodiques de la fièvre une dyssenterie dont il avait été plusieurs fois atteint dans le cours de la campagne. Ainsi tous mes moyens d’action me manquaient simultanément. L’honneur restait sauf, sans doute, mais la déroute était complète : l’influence morbide contre laquelle nous nous débattions depuis Moguedchou l’emportait définitivement. Rcleuh.

Forcé de quitter la côte, je me décidai à conduire le brick aux Seychelles, dont mes malades et moi nous connaissions déjà la salutaire influence. Comme pour augmenter mes regrets, deux envoyés de Youceuf venaient m’engager, de sa part, à me rendre à Mongguya, pendant que, de son côté, il allait se transporter à Golouinc. Hors d’état de profiter de cette invitation, je lui en écrivis les motifs. Je lui rappelai la promesse faite par ses frères d’accueillir et de traiter ami-

calement tous les Français arrivant dans son pays. Enfin je l’informais que je laissais pour lui, chez le Hhadji Aouïça, mie paire de pistolets, un poignard, un Koran richement relié, quelques étoffes écarlates, etc. Je fis également quelques cadeaux au gouverneur Slambouli et aux cheikhs qui m’avaient visité à bord.

Mes petites affaires étant ainsi réglées et les travaux hydrographiques terminés, le 1er mars, vers cinq heures du soir, nous mîmes sous voiles.

Le mouillage de Braoua ne justifie pas mieux que celui des autres Bénadir le titre de port dont les navigateurs arabes le gratifient; mais, aux époques où ceux-ci ont besoin d’y relâcher, il leur offre, aussi bien que les havres de Moguedchou et de Meurka, un abri suffisant. Pendant la mousson de nord-est, les bateaux trouvent, en effet, dans la crique formée par le banc de récifs qui réunit les îlots Barrette à la côte, un refuge contre la grosse mer, et un petit navire pourrait, en cas de nécessité, y jouir du même avantage en s’amarrant à l’entrée de l’anse, dans laquelle, sur un espace de 160,000 mètres carrés, il existe des fonds de 4 à 10 mètres, sable, aux basses mers de syzygie. Ce mouillage est plus commode que celui de Meurka, parce qu’on en sort facilement, soit à la voile, soit en élongeant des amarres, les fonds étant modérés au dehors, jusqu’à une distance des récifs qui permet d’appareiller. Le seul inconvénient à craindre serait d’y éprouver de la houle; celle du large, quoique brisée dans son impulsion directe par le banc dont j’ai parlé, entre un peu dans la crique en contournant ce dernier, et y occasionne du ressac, surtout vers la fin de la mousson, où les vents baient l’est et l’est-sud-est.

La chaîne de récifs qui borde la plage laisse entre elle et la terre un canal de 270 mètres de largeur, ayant de \ à 3 mètres de profondeur à basse mer, où quelques bateaux s’abriteraient également des vents de sud-ouest, sauf, toutefois, pendant les mois de juin, juillet et une partie d’août, où ces vents soutflent ordinairement avec violence.

Les navires de fort tonnage relâchant temporairement à Braoua, ce qui n’est sans dangers que de septembre à novembre ou de février en avril, seraient convenablement mouillés en relevant le gros îlot Barrette entre le nord-nordest et le nord-nord-est -7 est, et l’îlot au minaret entre l’ouest ï nord et l’ouest 7 sud. Ils auront alors des fonds de 20 à 25 mètres, fond de sable mélangé, en plusieurs points, de roche molle. Les petits bâtiments pourraient, dans les mêmes circonstances, se rapprocher un peu plus de terre par des fonds de 15 à 20 mètres, l'our faire de l’eau, on sera plus à portée des meilleurs puits en jetant l’ancre à sept ou huit cents mètres dans le sud-ouest de l’îlot du minaret; aux époques que j’ai indiquées, on ne courrait aucun risque. Mais ce n’est probablement que pendant la mousson du nord-est, que les embarcations abordent aisément dans la petite anse, au sud du récif à l’extrémité duquel est placé l’îlot.

En résumé, Braoua ne possède qu’une rade foraine où, dans les plus beaux temps, on ressent la houle du large et où la mer devient grosse dès que la brise fraîchit, ce qui rend les communications avec la ville très-difficiles.

La déclinaison de l’aiguille a été trouvée à terre de G0 -IG' nord-ouest.

Les précautions que j’ai indiquées contre les courants

pour l’atterrage de Meurka et de Moguedehou sont nécessaires pour celui de Braoua. Au cas où on ne serait pas sur de sa position en arrivant à la côte, l’aspect de celle-ci indiquera si l’on est dans le nord ou dans le sud de ce port. J’ai dit, en effet, qu’entre Meurka et Braoua le rivage et les collines qui s’élèvent au delà étaient passablement meublés d’arbustes et de buissons; il n’en est pas ainsi dans le sud, où la côte est plus aride et où l’on remarque de grandes taches triangulaires qui sont des monceaux de sable blanc complètement dénués de végétation.

Quant à la ville, on la distinguera des autres par la chaîne d’îlots noirs qui bordent le rivage sur lequel elle est bâtie, les îlots Barrette et celui du minaret. Au reste, Braoua est située par 1° G' 50" de latitude nord et 41° 44' 55" de longitude est; elle est dominée par une haute chaîne de collines rougeâtres, où croissent à peine quelques rares arbustes. Entre la mer et le pied des collines, est une plaine sablonneuse plus dénudée encore. La ville, dépourvue de toute verdure , est parfaitement en harmonie avec le paysage ; c’est celle des Bénadir qui a l’aspect le plus triste. Développée parallèlement à la côte, sa longueur est d’un tiers de mille sur un dixième de mille de largeur à peu près. Elle présente, de même que ses voisines, un pêle-mêle de maisons en pierres, de cases ayant les murailles en torchis et le toit en chaume, et de huttes soumal construites comme celles de Hhafoun, mais couvertes d’ajoncs au lieu de peaux. Les mosquées sont les seuls édifices publics; il y en a quatorze. En voici les noms par ordre d’ancienneté : Djammaâ, Abder-Uahhmàn, Aliq, Cheikh-Abd-el-Qadeur, Olsman, Abou- Bekcur Soddiq, Cheikh- Dehcur -Malièh , llhadj -Simbéya ,

Cheur-Maddé, Hhadj-Ouélo , Feuqih-Omar, Nour, Syed- Omar et Syed-Otsman.

Il y a cinq puits, grands et profonds, maçonnés à l’intérieur ; leur construction, faite avec soin, remonte évidemment au temps de la prospérité de Braoua. A l’exception de celui de la mosquée dite Syed-Omâr, l’eau en est généralement saumâtre. On trouve, sur le marché, des bœufs, des moutons, des chèvres, des poules, du lait, mais point de fruits ni de légumes.

On est surtout frappé, en arrivantà Braoua, delà physionomie pacifique de sa population qui contraste avec l’allure turbulente de celle des autres villes soumal ; les indigènes n’y portent que de simples bâtons. Le langage aussi diffère un peu de celui des pays soumal plus au nord et se ressent du voisinage du Souahhel ; le souahheli y est généralement connu; toutefois les habitants ne le parlent jamais entre eux. Les usages, les mœurs, la nourriture, etc., sont tels que je les ai décrits à propos de Moguedchou et de Hhafoun.

Les historiens et les géographes ne nous ont rien appris sur l’origine et le développement de Braoua; Edrisi est le seul qui paraisse en avoir eu connaissance sous le nom de Mérouat, ou Bérouat. C’est à Barros que nous devons de savoir quelle est une des plus anciennes cités fondées par des Arabes mahométans à la cote orientale d’Afrique (1).

Braoua doit, dit-on, son nom à un saint musulman nommé Ali-Braoua qui s’y établit. Si cette étymologie n’est pas vraie, elle est du moins vraisemblable. En raison d’une

l) Voyez 1" partie, livre m, page 175 e t suivantes.

certaine analogie dans les lettres et les consonnances, d’autres font venir le mot Braoua de la racine berra (être bon, être juste), exprimant, selon eux, la manière d’être des habitants. Ce n’est là, sans doute, qu’un jeu d’esprit échappé à quelque lettré; car, par antagonisme de voisin à voisin, on a soumis au même procédé le nom de Meurka ou Merka, le faisant dériver du verbe meker (être insidieux, dresser des embûches), et les amateurs d 'ana du pays ont prétendu qu’il avait été donné à Meurka à cause de la ruse et de la mauvaise foi de sa population. S’il en est ainsi , je crois que les deux localités avaient des droits égaux au second de ces noms.

Quoi qu’on dise, à Braoua, de l’ancienneté de la ville, on n’y a cependant conservé aucun souvenir antérieur à la domination des Odjourane, dépossédés, suivant les uns par les Galla, suivant d’autres par les Touni actuels. Dans tous les cas, les Galla se seraient bornés à ravager la ville sans l’occuper et les Touni y seraient entrés peu après la retraite des Odjourane. Les Touni habitaient l’intérieur des terres; c’était un démembrement des Déguel établis entre le Djoub et la Denoq. La discorde éclata un jour parmi ces derniers, et les Touni, joints à une autre branche des Déguel, se ruèrent sur le littoral , où ils s’emparèrent de Braoua. Les Odjourane, forcés de fuir, se réfugièrent dans le haut pays du côté de Ganàné (1), et ne tardèrent pas à se lier d’amitié avec les Déguel, frères de leurs vainqueurs, auxquels on les trouve encore aujourd’hui réunis; de telle sorte qu’ils semblent seulement avoir changé de place avec les Touni.

(1) Ceci u’impliquc pas contradiction avec ce qui a été dit, au chapitre sur Moguedchou, de l’établissement des Odjourane au pays de Chebellé

Quant au passage des Portugais, le souvenir n’en a pas été transmis aux générations actuelles, et la ville ne renferme aucun monument, ouvrage soit des vainqueurs, soit des vaincus, qui puisse le rappeler.

La population de Braoua s’élève à environ 5,000 âmes, y compris les esclaves. Elle se compose de Soumal et de descendants d’Arabes. Les Soumal se divisent en cinq tribus, savoir : les Dafaradi, les Ouarileli, les Hhadjoua, les Dakhelera et les Gouïgal ; les descendants d’Arabes en forment deux : les Bidda et les Hhattemia. Lors de notre séjour à Braoua, les cheikhs de ces tribus étaient dans l’ordre où je viens d’énumérer celles-ci : Cheikh-Hhadji-Aouïça, Mehadi- Heraou, Abdallah-Abdi, M’hammed-Otsman, Ali-ben-Ibrahim, pour les Soumal; et pour les Arabes, Déra-ben-Omar et Cheikh-Abouki. Ces cheikhs jouissent tous d’une autorité égale dans le conseil.

A côté de ce gouvernement quasi-républicain, il paraît qu’il existe une espèce de monarque au petit pied. Il est élu pour sept ans; l’élection a lieu à Braoua, puis de Là est proclamée dans l’intérieur. On m’a assuré gravement qu’autrefoison le mettait à mort au bout de la septième année; mais, comme il m’a paru inadmissible qu’on trouvât des gens disposés à accepter le titre de sultan avec une telle perspective, je crois que c’est là un canard soumal de force à avaler la fameuse pierre enduite d’huile de poisson, qu’a-

Cette peuplade, que la tradition uous représente comme ayant, à uue certaine époque, occupé tout le littoral des Bénadir , n’en fut pas expulsée d’un seul coup, mais bien, partiellement, au fur et à mesure que les villes autour desquelles elle se groupait tombaient aux mains de quelque envahisseur, et alors on comprend que les émigrations se soient opérées vers des pays différents.

doraient, selon Edrisi, les habitants de Braoua. Le titulaire actuel habite dans les terres et se nomme Ali-Hap’hénou : quoi qu’on m’ait dit de sa puissance, je crois qu’à l’intérieur Youceuf ne lui laisse pas grand’chose à faire; quant à la ville, il est positif que le pouvoir y est exercé par les cheikhs.

Une des particularités les plus curieuses de ce que certains géographes appellent la république de Braoua, c’est la multiplicité de ses souverains :

Il en est jusqu’à trois que je pourrais citer.

D’abord le sultan Ali Ilap’hénou; puis Youceuf, que les gens de Braoua ont bien quelques raisons de regarder comme leur seigneur et maître; enfin Saïd, qui a pris, là encore, toute l’autorité qu’on lui a laissé prendre.

Jusqu’au règne de Saïd, Braoua paraît être restée en dehors des rapports ou conflits que les diverses localités de la côte eurent avec les imams et sultans de Mascate. Ce fut seulement, comme il a été dit (1) en 1822 que ses habitans firent acte de soumission envers ce prince. Cet acte n’avait pas une valeur tellement absolue que Braoua ne se crût en droit, plus lard, de se placer, à l’imitation de Mombase, sous le protectorat de l’Angleterre. Lorsque le gouvernement anglais eut refusé le protectorat demandé et que Mombase se retrouva en lutte avec Syed Saïd, quoique Braoaa n’y fût en rien mêlée, elle ressentit néanmoins les effets du triomphe définitif remporté par le Sultan sur les M’zara. En 1857, à la suite de la capitulation de Mombase, Syed Saïd envoya à Braoua le premier officier public qui l’ait représenté

(1) Voyei lre partie, liv. v, pages 372-73.

dans cette ville : c’était un nommé Hhacen-Bédouï. Il y resta environ un an en qualité de gouverneur et de collecteur des douanes; mais il déplut à la population, et, ayant eu des démêlés avec les chefs, il fut rappelé à l’instigation du Hhadji Aouïça, qui pendant deux ou trois ans demeura chargé de remplacer le disgracié et de protéger les Arabes. Dans cet intervalle un certain Meurched-ben-Naceur, expédié aux Bénadir pour fixer le tarif des droits, passa à Braoua; après quoi, le Sultan ayant compris dans le fermage des douanes de la côte celui des Bénadir, le fermier général Djiram choisit pour son délégué, dans celte ville, Abd-el-Kemal, indien mahométan qui s’était fixé dans le pays pour y faire du commerce. Au bout de deux ans, cet homme, ayant entrepris un voyage à Zanzibar, y mourut; six mois plus tard, Stambouli le remplaçai, ajoutant aux fonctions du décédé le titre de gouverneur des Bénadir.

Les productions des environs de Braoua et les objets dont son marché est pourvu ne diffèrent pas essentiellement de ce qu’ils sont à Moguedehou. La fabrication des tissus de coton est aussi la seule industrie propre à la ville; elle s’élève annuellement à 10,000 kourdjas de pièces au moins, sans compter les étoffes plus fines, qui servent à l’habillement des habitants. Enfin, quant à l’importance du mouvement commercial, ce port est considéré comme peu inférieur à celui de Moguedehou. S’il en est exporté une moins grande quantité de grains, il fournit autant d’ivoire et beaucoup plus de bœufs.

Des Indiens, des Arabes de Mascate et de toute la côte d’Arabie jusqu’à Djedda inclusivement, des Soumal du nord depuis Beurbera, se rendent à Braoua pour commercer :

il y va parfois des Anglais, des Américains, des navires de I île Maurice ; enfin les gens de Lébin’, qui sont musulmans, y expédient, par caravanes, de l’ivoire et du mogat (1). Les banians et les Hindous y introduisent des étoffes de coton, du sucre, du fer, du vieux cuivre, de la faïence, et quelques autres produits européens. Les Arabes de la côte nord-est apportent leurs étoffes, des dattes, du raisin, etc.; ceux de Djedda, Mokka, etc., du café, des verroteries et du cuivre : tous prennent en échange des peaux, des cornes de rhinocéros, du beurre fondu, du suif, de l’argent, de l’ambre gris et de l’ivoire.

Les Soumal du nord viennent avec du bois à poison (ouabaïo), de l’encens demandé pour l’intérieur et surtout par les Galla, du felfellahh (2) et un peu de gomme; ils reçoivent en retour quelques cotonnades du pays, des grains, des peaux de bœufs et de l’argent.

Les Américains et les Anglais achètent de la myrrhe, de la gomme, de grandes dents d’éléphants, des peaux qu’ils payent partie en argent, partie en cotonnades. Les Mauriciens ne prennent que des bœufs qu’ils soldent en argent. Les arrivages de ces trois dernières provenances n’excèdent jamais le nombre de quatre par an, et quelquefois il n’y en a aucun.

Les quantités d’ivoire et de gomme exportées annuellement sont très-variables. L’exportation du premier de ces

(1) Le mogat est uue espèce de sel à base de potasse qui sert à la préparation suivante : on le mêle avec du tabac à priser, du café en coque, du sel et de l’eau, puis on fait cuire le tout et ou le prend comme purgatif.

(2) Le felfellahh sert à faire des fumigations, pour les femmes particulièrement .

produits ne dépasse pas 700 frazelas dans les meilleures années, et elle peut tomber à 150. Quant à la gomme, Sid- Qoullatin en a réuni une fois jusqu’à 1,000 frazelas, et l’année où nous étions à Braoua, il n’en put trouver que 100. Les habitants de la ville en font une petite consommation pour mouiller les fils qui leur servent à tisser des étoffes. L’ambre gris est un article encore plus incertain sous le rapport de la quantité, il est toujours rare et vient généralement des côtes qui avoisinent l’embouchure du Djoub. La myrrhe est fournie par Ganàné, les Ougadine et Chebelleh. Ganàné en envoie de 50 à 50 frazellas par an. Le golili n’est, pour ainsi dire, pas connu à Braoua.

Les prix de ces diverses marchandises sont à peu près les mêmes qu’à Moguedchou.

Il faut, m’a-t-on dit, pour se rendre de la ville à l’Ouébi , environ cinq heures de marche. Le lieutenant Christopher, qui a fait ce trajet, l’a estimé à 7 ou 8 milles. Quand on a franchi la ligne de collines qui borde la côte, le sol est ferme et dégagé de broussailles. L’officier anglais assure même que le point où le terrain d’alluvion commence est tout au plus à un demi-mille du rivage de la mer, et qu’à cette distance on rencontre déjà des champs de maïs. Le premier endroit habité auquel on arrive sur les bords de la Denoq se nomme Doboï. Le pays est assez peuplé, mais on n’y voit pas, comme plus haut, des villages; il n’y existe que des lieux de station plus ou moins éloignés les uns des autres, où les cases sont dans le genre de celles de Ras-Hhafoun, c’est-à-dire portatives, ainsi qu’il convient à des populations nomades.

La largeur de la rivière est d’environ trente pas et son

niveau change presque tous les mois. Dans les grandes crues, la profondeur est de 2 brasses et 1/2, alors l’Ouébi déborde; dans les basses eaux, son lit est à sec ou peu s’en faut (1).

A partir de Doboi, la Denoq fait un coude vers l’Ouest jusqu’à Kollamoye, où elle reprend sa direction sud-ouest. Elle se termine à Balleh, correspondant à un point de la côte nommé Djîra (puits pour les troupeaux). Avant d’arriver à Balleh, elle se divise en trois branches, se perdant chacune dans un petit lac, dont l’un est plus étendu que les autres; aucun d’eux n’a une grande profondeur, elle est partout de 2 à 5 brasses; il ne faudrait pas moins de trois jours pour faire le tour des lacs : la distance qui les sépare du Djoub est d’à peu près quatre journées. Le territoire de Balleh n’est pas cultivé, et ses habitants sont tous nomades, pasteurs et chasseurs d’éléphants. Le pays circonvoisin est peu sûr à cause des Galla qui y font de fréquentes excursions : aussi, pendant que les femmes et les enfants gardent les troupeaux, les hommes sont-ils obligés de se tenir en sentinelles sur les hauteurs afin de guetter l’approche de l’ennemi et de marcher à sa rencontre pour donner le temps de sauver le bétail.

On nous a assuré que, lorsque les eaux sont élevées, on pourrait aller de Doboï à Balleh avec une embarcation ; mais c’eût été impossible à l’époque où nous nous trouvions

(1) Un passage de la relation du lieutenant Christopher contredit, au moins eu partie, ces renseignements. Il donne à ce cours d’eau une largeur d’environ 70 à 150 pieds auglais, de 21 à 45 mètres; une profondeur de 10 à 15 pieds, de 3 mètres à 4m,50, et un courant d’un mille à peu près à l’heure, l’eau étant alors à son niveau le plus bas.

à Braoua. Dansions les cas, on aurait besoin d’une escorte fournie par les chefs du pays même qu’arrose la rivière.

Du côté de l’intérieur, ce que Braoua offre de plus intéressant, après la Denoq, ce sont ses relations avec Ganàné. Voici quelques détails sur l’itinéraire de l’une à l’autre :

Parti de Braoua le matin, on couche le premier jour à Eollamoye, village situé sur la rive droite de la rivière et que l’on atteint vers une heure de l’après-midi.

De second jour, à l’âseur (c’est-à-dire vers quatre heures du soir), on arrive à Kifara, lieu inculte et désert où l’on trouve de l’eau dans les temps de pluie.

Le troisième jour, on est à Bouloulo; on marche, pour s’y rendre, jusque vers 4 heures de l’après-midi.

Le quatrième jour, après un temps de marche égal au précédent, on arrive à Aîl-Guèl , qui possède un puits. Ces deux derniers endroits sont habités par des gardiens de troupeaux, dans la saison pluvieuse, hors de laquelle le pays est aride et désert.

Le cinquième jour, même temps de marche pour atteindre Mourdya, où commence une chaîne de collines que longe la route décrite. On y trouve de l’eau de pluie qui s’y conserve toute l’année. Le pays est habité par des pasteurs.

Le sixième jour, on couche à Kinana; on y a de l’eau presque toute l’année. Les habitants sont pasteurs. On a marché depuis le malin jusqu’au coucher du soleil.

Le septième jour, même marche pour arriver à Bour- Moddo, montagne où l’on se procure de l’eau le plus ordinairement. Les habitants sont pasteurs.

Le huitième jour, même marche pour gagner Djirta où

finit la chaîne. Il y a constamment de l’eau en cet endroit habité aussi par des pasteurs.

Le neuvième jour, on marche du matin au soir, et l’on couche à Deïmeur, où l’on trouve des puits. Ce lieu est un abreuvoir de chameaux. Il n’y existe pas de village, il est parcouru par des nomades.

De Deïmeur à Beurdalé, il y a près de deux journées : dans la seconde, on arrive vers les 2 heures du soir. Beurdâlé est un pays qui possède des puits en grand nombre et où commencent les cultures.

De là à Ieurkot, la distance est à peu près la même. Le second jour, on est rendu à trois heures du soir. On y trouve des puits et des villages.

Enfin, le lendemain, quatorzième jour, on part le matin et on est, vers quatre heures du soir, à Ganâné.

Cet itinéraire est celui d’un piéton allant d’un pas ordinaire. On m’a assuré qu’un coureur pouvait faire ce trajet en cinq jours.

Le sullan de Ganâné s’appelle Aliou Homoro : il est de la tribu des Guéceurgoudé. Les habitants libres sont dits Garra, les esclaves Gaouaouine. La ville de Lébine ou Léouine est sur l’autre bord du fleuve (le Djoub) ; ce sont aussi des Garra qui en forment la population; elle dépend du même sultan. Les Garra sont mahométans; ils ont pour voisins des Galla avec lesquels ils sont en rapport de commerce et d’amitié.

Voici maintenant un itinéraire accompli avec des chameaux chargés :

Eu partant de Braoua le malin, on stationne, vers une heure de l’après-midi, à Arkan’leh, sur la rive gauche, où

Se trouvent des huttes de Bédouins; puis on franchit la rivière, et on est le soir à Barodoï. On voyage ensuite pendant trois aoudahh en pays inhabité et sans eau, et, le cinquième jour, on arrive à Aîl-Guèl , déjà mentionné dans le précédent itinéraire. Le sixième jour, on va à Mourdïa; le huitième, à Deïmeur; enfin, de Deïmeur, on atteint Ganané en cinq journées de marche.

D’un autre côté, Sid-Qoullatin m’a dit que, pour effectuer le trajet dont il s’agit, il fallait à des chameaux chargés quinze jours et huit à un coureur; mais, comme il ne l’avait pas exécuté lui-même, il ne put m’en décrire l’itinéraire.

Je terminerai par quelques notions obtenues à Braoua sur

le fleuve qui sert de limite, du côté du sud, au vaste pays des Soumal.

Le Djoub, ou Oüébi-Ganàné, sort du versant sud-ouest de la chaîne dont fait partie la montagne d’Alaba que l’on m’a désignée comme le lieu où l’Ouébi-Denoq prend sa source. Après avoir traversé le pays des Galla, qui s’étend au sud de l’Abyssinie, il coule entre les territoires de Rahhan’ouine et de Léouine et va se jeter à la mer, par 0° 14’ de latitude sud, près du village de Gobouine. Son nom de Ganâné signifie division, et lui a été donné, sans doute, parce qu’en certain point de son cours il se bifurque On le nomme aussi Giouéna ; les Arabes seuls l’appellent Djoub, et les Souahhéli Voumbo.

L’entrée du Djoub ne présente aucun caractère topographique assez remarquable pour servir de moyen de reconnaissance; les deux rives sont sablonneuses et uniformément arides, excepté certains endroits de celle du nord où se

trouvent des arbres disséminés. Il serait nécessaire de se procurer un pilote pour passer la barre et entrer en rivière; cette barre est assez difficile à franchir et, d’après ce qu’on nous a dit, plusieurs embarcations de Braoua y auraient été rouiées et démolies par suite de l’inexpérience de ceux qui les conduisaient. Mais, une fois en dedans, le trajet jusqu’à Gobouine est sans danger et s’effectue aisément avec le flot ; de jusant, il est très-pénible, sinon impossible de remonter. La marée se fait sentir jusqu’à Kofeurto, point situé sur la rive nord et en face duquel le fleuve se bifurque et va, dans le territoire galla, former, en un lieu dit Ouama, un petit lac qui sert d’abreuvoir pour les troupeaux. Kofeurto a une centaine d’habitants. Au-dessus de la barre, la profondeur du fleuve varie de 4 brasses (7m,2) à 2 brasses (5m,6)et peut suffire à des bateaux de 25 à 50 tonneaux ; le lit est large d’une bonne portée de fusil en aval du village, et quand même on rencontrerait des gens hostiles, en naviguant au milieu, on serait hors de l’atteinte des flèches lancées de l’un ou l’autre bord. Les rives sont peu élevées, surtout celle du nord.

Gobouine (grande réunion), qu’on désigne parfois sous les noms de Joub et Jouba, est situé sur la rive gauche du fleuve, à environ trois milles de la mer; quoique placé sur une éminence, il n’est pas visible de l’embouchure. Une muraille l’entoure, et l’on y voit encore sept maisons en pierres qui témoignent qu’un établissement arabe y a autrefois existé; le reste du village est composé de huttes. Les Galla l’appellent Danéça. On y compte à peu près 150 individus , esclaves compris. On peut, sans crainte, s’y rendre avec un hebban, et prendre terre sur toute la rive nord jusqu’à Bo-

gué, pays habité par les Mozguéla et distant de la mer d’une bonne journée de marche. La rive sud n’est pas sûre, étant souvent occupée par les Galla; au moment de notre séjour à Braoua, ils s’y trouvaient en grand nombre à faire paître leurs troupeaux.

En amont de Bogué, la largeur du fleuve diminue, et on risque, en le remontant au delà, d’être atteint par quelques flèches empoisonnées, lancées par les Galla qui habitent la rive droite jusqu’à Ganàné et y cultivent le café. Quant à la rive gauche, elle est déserte, d’abord parce que le terrain y est, au dire des indigènes, infesté d’une espèce de vers qui s’introduisent dans les pieds des animaux et les font mourir; ensuite parce que, la rivière ayant des gués nombreux, on y serait exposé aux déprédations des riverains de l’autre bord. En approchant de Ganàné, tous ces dangers disparaissent; les deux rives sont également peuplées et cultivées, la gauche par des musulmans, la droite par des Galla qui sont idolâtres.

Ces derniers ont un chef suprême pour les grandes circonstances, telles que la guerre; il y a huit tribus ou familles souveraines, dans chacune desquelles on le choisit alternativement. Il porte le titre d ’ouama anolé, et ne peut garder le pouvoir que huit ans. On assure que, avant d’être reconnu, ce monarque électif doit, comme preuve de vigueur et d’audace, tuer un homme devant la population assemblée. Voilà un règne bien commencé 1 Chaque tribu a, en outre, un chef particulier, soumis à l’ouama anolé dans les affaires d’intérêt général.

Il se fait un peu de commerce à l’embouchure du fleuve; les échanges ont lieu tantôt à Gobouine, tantôt en face sur

le territoire des Galla; ils consistent, de la part de ceux-ci, en ivoire, bestiaux et beurre fondu; du côté des Soumal, en grosses cotonnades, en fer et sagaies à lames très-larges, forgées exprès pour ce marché. Les Galla prennent le khami quand on le leur donne, mais ils n’acceptent pas cette étoffe en payement, non plus que de l’argent.

On ne va pas directement de Gobouine à Ganâné par terre; cette route est longue et difficile. Elle est beaucoup plus courte en partant de Braoua ou de Meurka, et même de Moguedchou (1).

Les petits fonds se prolongent loin au large devant l’embouchure du Djoub; on n’a des sondes de 16 à 19 mètres qu’à trois ou quatre milles de terre, et, dans cette position, un navire ne serait pas plus abrité qu’en pleine mer. Si l’on entreprenait une exploration du fleuve, on devrait,

(1) Ces renseignements sur te cours du Djoub ne ressemblent guère à la description qui en a été publiée, d’après une exploration faite eu 1844, par M. Henry C. Arc Angelo, description telle, que des doutes se sont élevés sur la réalité de l’exploration. En effet, elle ne contient aucune indication des moyens dont le voyageur se serait servi pour remonter le fleuve, et les lieux y sont dépeints d’une manière qui révèle plutôt le travail de l’imagination que la précision d’un récit fait de visu.

Je connaissais cette notice quand je logeai à Meurka, chez le Hhadji Nour, dans la chambre même qu’y avait occupée M. Arc Angelo, et où je vis son nom écrit sur la muraille. Interrogé par moi au sujet de cette exploration du Djoub, mon hôte me répondit qu’il savait bien que M. Arc Angelo était entré dans la rivière, mais que ce voyageur ne s’était avancé qu’à quelques milles au-dessus de Gobouine, n’ayant à sa disposition aucun moyen d’aller plus loin ; le Hhadji Nour considérait, d’ailleurs, la chose comme tout à fait impossible, et, dans tous les cas, si elle eût été exécutée par qui que ce fût, il n’eût pas manqué, disait-il, d’en être instruit. On comprendra, d’après cela, que je n’aie pas cru devoir rejeter absolument les quelques détails qui m’ont été donnés à Braoua sur le cours d'eau dont il s'agit.

après avoir mis ses chaloupes en rivière, aller mouiller à Kismayou, la plus nord des îles Dundas et en dedans de laquelle on stationnerait sans risque; tandis que, restant devant l’embouchure du fleuve, on serait exposé au moins à perdre ses ancres.

Et maintenant, un mot sur l’avenir qui me paraît réservé à ces Bénadir dont j’ai longuement entretenu le lecteur. Il est avéré qu’à une certaine époque les diverses localités comprises sous ce nom générique ont joui, par leur commerce maritime, d’une prospérité d’autant plus remarquable que, comme ports, elles laissaient beaucoup à désirer. Il a donc fallu qu elles eussent, dans leurs ressources du côté de la terre, des moyens d’attraction.

En effet, derrière celte côte, n’offrant aux navigateurs que des mouillages peu sûrs et précaires, est une contrée non-seulement riche par elle-même, maïs encore touchant aux régions centrales du continent, dont les produits divers, convoités à l’extérieur, ont leur écoulement naturel à travers le territoire soumal. Or, du pays Galla, où ils affluent, il n’y a, pour gagner la mer, que deux routes; J’une menant à Beurbera et à Zeïla, sur la côte d’Adel ; la seconde conduisant aux Bénadir. Les notions que l’on possède sur l’itinéraire suivi par les caravanes pour arriver à l’une et à l’autre destination indiquent qu’elles parviennent plus promptement à JMoguedchou , Meurka et Braoua, que dans les villes maritimes du nord. C’est, sans doute, à ces causes et à l’absence de tout havre sur la longue côte qui s’étend entre eux et Hhafoun, que les Bénadir ont dû leur prospérité relative. Jusqu’à ce jour, leur mouvement commercial a été alimenté exclusivement par le passage des bateaux

arabes et indiens qui visitent le Souahhel, et la somme ,de.s exportations soumal et galla écoulées par cette yoie a été nécessairement proportionnée aux demandes; mais si celles-ci devenaient plus fortes, il est hors de doute que les marchés dont il s’agit seraient bientôt en position d’y satisfaire, puisque les articles demandés arrivent déjà sur des points encore plus éloignés des lieux de production. Que serait-ce donc, si on reconnaissait un jour que les deux grands cours d’eau, dont l’un sillonne le pays des Soumal et dont l’autre le borne au sud , sont navigables et propres à faciliter les transports entre l’intérieur et les Bénadir!

A ne considérer que les besoins actuels de ces populations et, par suite, le débouché minime qu’ils offrent aux produits de l’industrie européenne, on pourrait avancer que nos commerçants ne trouveraient aucune opération sérieuse à faire dans ces ports, et en conclure qu’ils n’ont pas à s’en occuper : aussi ne veux-je pas les pousser à y expédier immédiatement des cargaisons, mais seulement appeler leur attention sur ce qu’il y aurait de possible, en ce pays, dans un avenir peut-être très-rapproché.

Si les besoins y sont aujourd’hui peu variés, on en provoquera, certainement, de nouveaux par une offre mesurée de nos produits industriels. Pour toute consommation de luxe, et j'entends par là ce qui n’est pas absolument nécessaire à J’exislence, les besoins ne se développent qu’en présence des objets propres à les faire naître, en excitant d’abord le désir : et c’est quand ils sont encore peu nombreux dans une population, qu’on a le plus de chances d’en créer d’autres et d’être appelé à les satisfaire; si, au contraire, on n’a pas pris l’ initiative, au lieu d’un placement assuré

pour les articles qu’on apporte, on ne peut que les présenter en concurrence avec des similaires dont l’usage est adopté; or, dans celte concurrence, l’avantage reste rarement et toujours difficilement aux derniers venus. En résumé, que les circonstances changent; qu’au lieu de n’être visités que par des bateaux arabes, les Bénadir soient peu à peu fréquentés par les navires de commerce de quelque grande puissance maritime, alors une source d’heureuses spéculations sera ouverte aux commerçants intelligents et actifs qui auront su comprendre et exécuter.

De son côté, en protégeant les missions religieuses et les explorations scientifiques, en négociant, avec les chefs indigènes, des traités qui assurent d’avance, à ses nationaux, des relations faciles avec les pays où la civilisation et le commerce européen n’ont point encore pénétré, un gouvernement encourage les commerçants à tenter des spéculations nouvelles. C’est, je crois, dans ce sens qu’il y aurait lieu d’agir à l’égard des pays soumal et galla, et tout d’abord sur le littoral des Bénadir, par lequel nous y arriverons le plus directement. Je dis nous, car c’est surtout notre commerce que je voudrais voir prendre là une place inoccupée; notre commerce qui se présente toujours trop tard et se plaint ensuite d’être primé partout; notre commerce pour qui le gouvernement fait beaucoup et qui ne sait pas s’aider lui-même 1 Voici un terrain neuf et plein de promesses; ne vaut-il pas mieux s’y rendre que d’aller glaner dans des champs depuis longtemps exploités? Notre établissement à Maïotte est déjà un premier pas dans cette voie. Ce port est une position des plus favorables pour exploiter les marchés de l’Afrique orientale : là nous pourrons avoir

des caboteurs, qui, se portant vers les Bénadir, y détermineront une affluence des produits plus grande encore qu’aux jours de la splendeur de ces villes, et l’entrepôt de Maïotte, en les concentrant sur son marché, satisfera et ses propres intérêts et ceux de la grande navigation commerciale qui viendra s’y approvisionner, au lieu d’aller contourner Guardafui pour les prendre dans les ports de la côte d’Adel. Mais la question de Maïotte sera traitée plus loin : restons à celle des Bénadir que nous avons à envisager au point de vue politique.

Il fut un temps où, tout en créant leur prospérité, les habitants des Bénadir ne négligeaient rien pour assurer leur défense. Riches, ils avaient aussi la force qui protège la richesse et conserve l’indépendance. Qu’ils se soient laissé surprendre, comme cela peut arriver aux puissants, ou que l’opulence les ait amollis, toujours est-il qu’ils ont été envahis par les barbares de l’intérieur, et la décadence de leurs villes a été rapide. Aujourd’hui, sans murailles ni soldats, ouvertes du côté de la mer et du côté de la terre, elles sont à la merci de qui voudra les subjuguer. La seule ressource, comme le seul désir de leurs populations, serait , je crois, d’avoir un maître, pourvu que ce maître fût assez puissant [tour les défendre. Des prétendants à la souveraineté, elles en ont de reste; mais un souverain qui sache, en faisant respecter ses droits, garantir en même temps leur sûreté et le paisible exercice de leur trafic, voilà ce qui leur manque.

Saïd a imposé son autorité aux Bénadir, il y a planté son drapeau; il y entretient des agents qui sont censés gouverner pour lui et perçoivent des redevances. Il possède des vaisseaux et des canons, et sur un refus d’obéissance de la

part des habitants, il ruinerait et brûlerait leurs villes. Mais au delà de celles-ci il ne peut rien, et lançât-il en avant ses quatre cents Arabes ou Béloutchis, que feraient-ils contre les bandes de Youceuf? Et puis, lorsque la mousson de sudouest chassera ses vaisseaux de la côte, les populations maritimes ne seront-elles pas, pendant plusieurs mois, livrées au bon plaisir des cheikhs de l’intérieur?

Quant à Youceuf, maître de tout le pays en arrière du rivage, il l’est aussi de fait des villes du littoral. I! affirme sa souveraineté et ne comprend pas qu’on paraisse en douter. « Ces villes sont à moi, » dit-il, et il le prouve en réprimandant Moguedchou, qu’il menace avec huit mille hommes de troupes; en frappant Braoua d’un impôt, pour la punir de s’ètre laissé violenter par le sultan de Bardéré; enfin en saccageant Meurka. Si on lui parle du pavillon de Said, il ne sait ce que cela signifie : que lui importe un chiffon d’étotfe de telle ou telle couleur? Celui-là est le maître qui frappe fort et dit : « Je veux, » sans qu’on ose lui répondre : « Je ne veux pas. » En quoi le touchent les droits de douanes imposés par Saïd : ne sont-ce pas des Indiens et des Arabes qui les acquittent? Il brûlera Moguedchou, Braoua et Meurka, s’il lui convient de le faire, et personne, selon lui, n’a droit de le trouver mauvais. Le commerce de ces ports est de môme à sa discrétion. N’est-ce pas lui qui permet aux caravanes de l’intérieur d’arriver jusqu’à eux? N’a-l-il pas en mains la clef de tous les passages et n’est-il pas libre de les fermer à son gré? N’est-il pas également maître des pays de culture, voisins de la rivière, qui alimentent les habitants de la côte, et n’a-t-il pas la faculté d’affamer ceux-ci à sa fantaisie? Tout cela est vrai et positif . Mais, si You-

ceuf domine les Bénadir, il ne saurait les défendre contre les boulets de Saïd, qui les détruiront de fond en comble, sans que lui, Youceuf, ait le moyen de s’y opposer. S’il lui est facile d’arrêter les produits de l’intérieur dirigés vers la mer, Saïd peut, en revanche, les bloquer dans les ports.

Ainsi chacun des deux rivaux n’a qu’à vouloir pour nuire à son adversaire; mais il ne saurait le faire sans en souffrir lui-même, et les villes de la côte, placées entre eux, comme le fer entre l’enclume et le marteau, ont tout à en craindre et rien à en espérer. Comment échapper à cette situation? KUes n’ont même pas la perspective d’être débarrassées de Saïd par Youceuf, ou de Youceuf par Saïd; car, on vient de le voir, les deux compétiteurs n’ont pas prise l’un sur l’autre. A l’aide de l’entente semi-cordiale qui en résulte, les Bénadir vivent à peu près tranquillement.

Quoi qu’il en soit, aucun des deux souverains ne mettra obstacle aux opérations commerciales que nos navires tenteraient sur cette côte : Youceuf n’a qu’à gagner à un développement de transactions, puisqu’il augmenterait le nombre des caravanes qui traversent son territoire et faciliterait l’écoulement des objets d’échange que celui-ci produit directement. Quant à Saïd, il est lié avec nous par un traité.

L’avenir n’apportera-t-il pas de grands changements à cet état de choses? On doit prévoir, en effet, qu’à la mort de Saïd , les conflits qui s’élèveront entre les divers prétendants à sa succession amèneront une confusion telle, que les Bénadir en profitent pour se proclamer indépendants de Mascate ou de Zanzibaret se donner entièrement à Youceuf. Mais notre commerce n’y perdrait rien. Il n’en serait pas de

même à la mort du chef des Guébroun, si elle entraînait la dissolution de la nationalité qu’il a créée, l’anarchie où retomberaient les tribus groupées aujourd’hui sous son autorité nuirait, cela n’est pas douteux, à la production et à la circulation des objets d’échange. Toutefois nos commerçants n’ont pas à redouter les conséquences possibles de cet événement ; car, on le verra plus loin, Youceuf ayant été tué avant mon départ de la côte d’Afrique, dans une rencontre avec les Biémal , son frère, Ibrahim, a pris immédiatement et sans opposition le pouvoir. Il semble donc que ces populations ont déjà contracté une certaine tendance à l’unité qui maintiendra désormais leur association politique. La moindre assistance, du côté de l’extérieur, donnerait, au reste, à la suprématie du chef des Guébroun toute la force nécessaire pour assurer la tranquillité du pays. Et ce serait justice 1 Car ce chef y représente l’élément civilisateur et progressif, tandis que l’action de Saïd n’est que du parasitisme.

Qu’on ne prenne pas ce que je viens de dire pour une insinuation. Ce sont les événements seuls qui provoquent une intervention de ce genre, quand le développement d’intérêts nouveaux , sur un point, y appelle une protection active, diplomatique ou militaire. C’est au commerce que je m’adresse, c’est lui qui peut, dès à présent , en établissant avec les Guébroun des relations réciproquement avantageuses, leur apporter une assistance réelle par l’appui moral résultant, pour ceux-ci , d’une telle solidarité d’intérêts. Et si, plus tard, les circonstances l’exigeaient, le gouvernement de la France saurait agir.

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