‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 8 sur 56 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Atterrage à la côte d’Afrique. — Village d’Ouarcheikh. — Bancs du Du couëdic et hauts fonds voisins. — Arrivée à Moguedchou. — Le brick reprend la mer. — Incidents de notre séjour à Moguedchou. — Départ pour Meurka sur un bateau arabe. — Séjour à Meurka. — Description du port et de la ville. — Histoire, commerce, industrie; cours de la rivière Denoq, en arrière de Meurka.

Ce fut de Sainte-Marie, où j’avais reçu les derniers ordres du commandant, que je fis route pour la côte d’Afrique. Parti de cette île le 5 janvier 1848, je naviguai de manière à passer au vent des Seychelles, afin d’atterrir aisément au nord d’Ouarcheikh avec la mousson de nord-est, alors établie dans ces parages. Nous coupâmes l’équateur le 17, par 58° 42' de longitude est, et, à peine entrés dans l’hémisphère nord, nous ressentîmes une jolie brise de nordnord-est, qui hala successivement le nord-est et l’est-nordest à mesure que nous approchions du continent. Le 25 au matin, nous eûmes connaissance de celui-ci par les 5° 50' de latitude nord. A cette époque, la mousson étant dans toute sa force, les mouillages des Bénadir sont mauvais et les communications avec la terre très-souvent impraticables. Pour éluder ces difficultés et aborder plus commodément aux lieux que je voulais visiter, je résolus d’employer un bateau du pays. J’espérais en trouver un, soit sous voiles, en

me tenant à faible distance du rivage, soit à Moguedchou, III. 8

où, à la faveur d’une embellie, j’irais jeter l’ancre pendant quelques heures. Ayant le projet de débarquer encore dans ce port, j’arrêtai la composition du personnel qui m’y accompagnerait, et l’on prépara des vivres et les bagages.

Le brick, sous petite voilure, descendit la côte au sud de notre point d’atterrage. Dans l’après-midi, nous joignîmes un bateau faisant même route, et j’eus un instant la pensée qu’il pourrait servir à la réalisation de mes projets; mais, l’ayant hélé, j’appris qu’il se rendait à Zanzibar et que l’intention de son nacodah était de ne relâcher qu’à Lâmou. Mes offres pour le décider à entrer à Moguedchou étant restées sans succès, nous continuâmes d’avancer dans le sud. Le 24, au jour, nous reconnûmes le palmier de M’routi, et, dans la matinée, nous eûmes des fonds sur le banc d’Ouarcheikh. L’existence de ce banc, entre lequel et le rivage nous avions passé à notre première station, avait été fortuitement découverte par le Ducouedic pendant que j’étais à Guèledi ; toutefois, préoccupé de se tenir toujours à portée de communiquer avec moi, l’officier commandant s’était borné à prendre les relèvements nécessaires pour le retrouver, si je jugeais utile d’en lever le plan, et c’était, en effet, dans ce but que j’avais voulu commencer notre seconde tournée par la reconnaissance de cette localité. Toute l’aprèsmidi du 24, nous sondâmes le banc et serrâmes le vent au soir, louvoyant pendant la nuit pour nous mettre en position d’achever ce travail le lendemain ; cependant, quoique nous eussions poussé nos bordées jusqu’à une dizaine de lieues au large, afin d’avoir un courant moins fort, nous ne pûmes nous maintenir au nord d’Ouarcheikh, et, quand nous ralliâmes la terre le matin, nous nous trouvâmes à douze

ou quinze milles sous le vent de ce point. Le temps était alors assez beau, la brise maniable, et, ces circonstances devant faciliter le débarquement à Moguedchou , je me décidai à faire route vers ce port. D’ailleurs, ayant déjà pris connaissance du banc, je ne voyais ni danger ni difficulté à ce que le brick y retournât sans moi, sous la conduite de mon second. Nous laissâmes tomber l’ancre à deux heures un quart de l’après-midi. Le personnel et les bagages de notre petite expédition furent transportés à terre par la chaloupe et le grand canot, et quatre heures plus tard le Ducouèdic était de nouveau sous voiles.

Mon lieutenant, M. Grasset, se dirigea vers Ouarcheikh pour lever le plan du havre, ainsi que celui du banc. Ce travail terminé, il avait ordre de revenir devant Moguedchou, d’où, si aucun signal ne lui indiquait ma présence, il me considérerait comme parti pour Meurka, et manœuvrerait de manière à m’y rejoindre le 15 février au matin. Enfin, si là encore il ne voyait pas de signal , il se rendrait au mouillage de Braoua, où il était possible que j’allasse avant la date indiquée. Ces instructions furent ponctuellement exécutées, et le navire me rejoignit à Meurka. Pour en finir au sujet d’Ouarcheikh, voici les quelques détails recueillis pendant les courtes stations que nous y avons faites.

Le 50 janvier, dans la matinée, le brick ayant mouillé devant ce point, les embarcations qui devaient servir aux travaux hydrographiques furent expédiées à terre. Ce mouvement inspira, sans doute, des craintes aux habitants, qui, par mesure de précaution, évacuèrent tout d’abord leur village, sauf à s’informer ensuite des motifs d’une visite si extraordinaire pour des individus qui n’avaient jamais vu un

— lie —

Européen. A cet effet, ils dépêchèrent à la plage trois des leurs, et furent bientôt rassurés par l’attitude toute pacifique de nos hommes. En écrivant ce récit, je me demande comment et en quelle langue les deux parties réussirent à s’entendre, car, M. Yignard étant avec moi à Moguedchou, il ne restait sur le navire personne qui parlât l’arabe ou le soumali. Toujours est-il que, grâce surtout à la prudence des officiers commandant les embarcations, le bon accord s’établit promptement. Ces braves gens d’Ouarcheikh rentrèrent dans leurs foyers et traitèrent nos matelots comme de vieux amis ; outre de copieuses libations de lait de chamelle que firent ceux-ci pendant leur séjour à terre, on leur procura, pour 6 piastres, deux bœufs qui furent transportés à bord, à la grande satisfaction de l’équipage.

Le petit havre d’Ouarcheikh (1) est formé par une anse devant laquelle se projette , selon une direction ouest-sudouest, un banc de roches partant de sa pointe est. A l’extrémité de ce banc s’élève un îlot qui, vu du large, a la forme d’un trapèze régulier. Cette même extrémité est entourée d’un haut fond se prolongeant à un quart de mille environ dans le sud; ce haut fond a, sur son accore de l’ouest, 4 à 6 mètres d’eau, et laisse entre lui et un autre banc qui borde le côté ouest de l’anse un chenal ou boyau à l’entrée duquel on a un fond de 9 mètres, diminuant régulièrement jusqu’au rivage. C’est dans la partie de ce boyau, abritée par le banc de roches, que s’amarrent les bateaux en relâche à Ouarcheikh ; elle pourrait en contenir une dizaine.

(1) Voir, pour les détails qui suivent, le croquis donné au premier vo- Inrne, pages 102-103, et les planches 36 et 37 de l’Album.

Ils ne font, d’ordinaire, cette relâche que pour chercher un refuge contre une forte brise ou y stationner quand ils passent devant ce point trop tard pour atteindre une destination voisine avant la nuit; elle n’est, d’ailleurs, praticable que durant la mousson de nord-est.

Les traditions disent qu’il y a eu à Ouarcheikh une ville bâtie en pierre, et l’on remarque, en effet, sur l’îlot et sur la pointe, des débris de constructions en maçonnerie; mais, à en juger par leur peu d’étendue, elle devait être fort petite : toutefois, comme le sol environnant est partout recouvert de sables amoncelés, il serait possible que d’autres ruines y fussent enfouies. Il est très-probable, du reste, que ce qui paraît aujourd’hui un îlot était jadis un prolongement de la presqu’île, et que le banc de roches à fleur d’eau qui les réunit encore par leurs bases s’élevait alors bien au-dessus du niveau de la mer, ainsi que l’indique un pan resté debout, quoique singulièrement miné par les vagues, et qui ne saurait tarder désormais de crouler sous leur choc incessant. Sur la pointe existe, au milieu des ruines, une pyramide en pierres simplement juxtaposées; une pyramide semblable se trouve sur le sommet de l’îlot. Elles ont, sans doute, été érigées par les navigateurs arabes, comme moyen de reconnaître le port et de se diriger dans le chenal.

Le village d’Ouarcheikh est placé à moins d’un mille à l’ouest du bassin et très-près du rivage; il est situé par !2° 19' 40" de latitude nord et 45° 55' 4" de longitude est. il se compose de vingt-trois misérables huttes faites de branchages et de bruyères, et recouvertes de peaux de bœufs : elles sont occupées par des familles d’une tribu des Abgal , qui tous reconnaissent pour chef suprême un cheikh nommé

Imam Aloulé, résidant ordinairement non loin d’Obbia. Le chef d’Ouarcheikh s’appelait Ali-Youceuf.

Les habitants sont vêtus comme ceux de Hhafoun, si ce n’est que le costume des femmes paraît se borner à la jupe et au plastron en cuir, sans aucun vêtement d’étoffe, luxe qu’elles n’ont sans doute pas le moyen de se donner. Un fait digne d’être noté, c’est qu’il y a, dans ce pauvre village, une école d’enfants; et deux ou trois livres manuscrits, des Corans probablement, furent remarqués dans la case du chef. Les gens d’Ouarcheikh possèdent des troupeaux de bœufs, de chameaux et de menu bétail ; mais les environs du village étant dépourvus de toute végétation, ces troupeaux sont tenus à plusieurs milles vers le nord-est, dans des plaines éloignées du bord de la mer.

Outre ces animaux, on peut se procurer parfois, à Ouarchcikh, des peaux, une petite quantité de gomme, de myrrhe et quelques morceaux d’ambre gris, objets que les indigènes échangent, avec les bateaux en relâche dans le port, pour des dattes et des étoffes grossières.

On nous a dit qu’il y avait une oudehha d’Ouarcheikh à l’Ouébi-Denoq. A un mille du rivage s’élève une rangée de collines de sable blanc, ayant de 100 à 150 mètres de hauteur et entièrement dénuées de végétation : au pied de ces collines il existe un puits dont l’eau est saumâtre.

En toute saison, on pourrait mouiller devant Ouarcheikh ; mais, dès que la brise fraîchit, la mer y devient très-grosse : nous y cassâmes un de nos rouleaux de chaîne à notre premier appareillage. Le meilleur endroit pour jeter l’ancre est par 25 mètres de fond, la plus haute pyramide restant entre le nord et le nord j nord-ouest du compas; on est ainsi à

huit cents mètres (4 encâblures) des hauts fonds les plus rapprochés.

A un mille et demi dans le sud-est du havre gît le banc dont la position a été déterminée. Comme il n’est mentionné sur aucune carte, nous lui avons donné le nom du brick : on n’y a pas trouvé moins de 6 mètres d’eau dans les plus basses mers ; mais, sur un autre banc attenant à la côte et situé dans le sud-ouest du précédent, nous eûmes plusieurs sondes entre 5 et 6 mètres, à un mille et demi du rivage.

Lorsque, venant du nord-est , on veut prendre le mouillage, on peut passer entre le premier banc et la côte ; au contraire, si on arrivait du sud-ouest, il ne faudrait pas ranger la terre à moins de deux milles, jusqu’à ce qu’on relevât au nord la pyramide de l’îlot : en se dirigeant alors sur celle-ci , on aurait des fonds convenables pour atteindre le mouillage.

Sur tout l’espace compris entre M’routi et Ouarcheikh, on a des fonds de 20 à 50 mètres, à trois et quatre milles de terre.

A six milles et demi dans le sud-sud-ouest ~ ouest du port, il existe un banc sur lequel nous avons eu une sonde de 12m,5 en le traversant ; il s’étend, parallèlement à la côte, sur un mille de longueur et un demi-mille de largeur. Sa position a été fixée par 2° 14' 50’' de latitude nord et 45° 29' de longitude est. Enfin, dans le nord-nord-ouest de celui-ci et à demi-mille de terre, nous avons vu un autre haut fond où la mer brisait ; il a paru avoir un mille et demi d’étendue parallèlement au rivage. En dedans de ces deux bancs, la côte est bordée d’un récif commençant à la pointe ouest de

la baie d’Ouarcheikh, et qui , comme je l’ai dit, se poursuit, sauf quelques solutions de continuité, jusque devant Moguedchou.

Je reprends maintenant ma relation au moment où, avec les embarcations du brick, j’abordai pour la seconde fois à cette dernière cité.

Le personnel que je m’étais adjoint se composait de onze individus : un des officiers, M. Bridet; le botaniste, M. Boivin; le second docteur, M. Thomas (1); enfin M. Vignard, compagnon indispensable et dévoué de tous mes mouvements : un détachement de sept hommes, y compris le sous-officier Vernet, nous faisait escorte. Etant entrés dans le port, nous transbordâmes provisoirement nos bagages sur un des bateaux qui y étaient mouillés, puis nous primes terre au milieu de la foule que l’apparition du brick sur rade et son salut de neuf coups de canon avaient attirée sur la plage. Nous savions les êtres, et, après avoir distribué force poignées de main à nos anciennes connaissances, nous accostâmes le gros Sid-Hhadad , qui nous souhaita la bienvenue avec autant de vivacité que le lui permettait son bégavement. Nous le suivîmes à sa maison, où il nous installa sur le meme pied qu’à notre premier séjour.

Il va sans dire que nous revîmes les chefs de Chinggàni et de Hhameurouine; nous les retrouvâmes tels qu’ils s’étaientmontrés d’abord, l’un empressé et serviable, l’autre nul et insouciant pour ce qui n’entrait pas en son logis sous la forme qui séduisit Danaé.

(1) M. Thomas avait remplacé M. Bertrand, retourné eu Frauce pour cause de maladie.

Rien de nouveau pour nous ne s’était passé dans le pays, si ce n’est que le Sultan avait nommé gouverneur de Moguedchou et des Bénadir un certain Stambouli-ben-Com’bo, qui s’était, au reste, établi à Braoua, sans meme visiter les autres ports. , l’aurai occasion de parler plus loin de ce personnage. En arrivant à Moguedchou, mon premier soin fut d’écrire à Youceuf pour lui annoncer mon retour et l’informer que j’avais choisi Meurka comme point de .départ d’une nouvelle excursion sur les bords de l’Ouébi, où je serais heureux de le rencontrer; je lui demandais, au cas où il ne voudrait pas s’y rendre, d’envoyer à Meurka quelques hommes qui me servissent de guides et d’introducteurs dans les villages où j’aurais à passer.

Je m’arrangeai ensuite avec le patron d’un bateau qui devait faire plusieurs escales sur la côte, entre Moguedchou et Braoua, pour qu’il nous prît à son bord et conformât ses mouvements aux exigences de l’itinéraire que je m’étais tracé, et dont il lui fut donné connaissance.

J’avais calculé que la réponse de Youceuf pouvait me parvenir dans trois jours, et je comptais partir le quatrième. J’utilisai cette attente du mieux possible en complétant la série des renseignements réunis au chapitre XVI. De son côté, M. Boivin parcourait les environs. Chaque jour, le bon et savant naturaliste, que ses commensaux de l’état-major avaient surnommé le Père la science, quittait la case, l’étui de ferblanc en bandoulière, escorté de deux matelots armés et d’un guide soumali; et le soir, en rentrant au logis, l’enthousiaste collectionneur s’extasiait sur les merveilles végétales que lui offrait la tlorede cette partie du pays. M. Thomas accompagnait habituellement le naturaliste dans ses

promenades, non point en adepte, mais en chasseur, sa spécialité étant d’assurer notre existence. Un jour, il nous apporta une gazelle dont les beaux yeux n’avaient point trouvé grâce devant la balle de son fusil , et nous força d’avouer que ce gibier valait au moins le chevreuil des forêts de France. Si cette manière de cultiver la zoologie ne faisait pas précisément le compte du muséum de Paris, elle faisait fort bien le nôtre. Enfin M. Bridet, jaloux de fournir aussi sa part de butin, ajoutait à notre Album plusieurs jolis dessins. Quant à moi, j’essayai, pour varier mes occupations, de prendre quelques portraits au daguerréotype; hélas! au passage de la barre, la chaloupe, assaillie par une lame sourde, ayant embarqué un peu d’eau, l’instrument et tous ses accessoires avaient été mouillés; il paraît que le coton conserva un peu d’humidité saline qui , sans ternir le brillant des plaques, lorsqu’on s’en servit pour les nettoyer, n’en nuisit pas moins à leur préparation ultérieure; je n’obtins que des épreuves nuageuses auxquelles je ne me résignai qu’après des essais multipliés; de sorte que toute ma bonne volonté fut, pour cette fois, à peu près infructueuse. Infructueuse n’est pas le mot; mes essais malheureux eurent, comme on va le voir, un résultat très-positif et que je regrettai vivement. Voici le fait : au nombre de ceux qui posaient était une jeune femme nommée Théri ; elle avait le teint remarquablement clair et pouvait passer pour jolie, à Moguedchou, en vertu du dicton vulgaire sur les borgnes et les aveugles. Elle n’était pas d’origine soumali; ses traits semblaient appartenir à cette classe de métis qui proviennent du croisement des types arabe et malgache. Sa beauté relative lui avait valu la faveur d'être prise pour concubine

par un riche habitant. Amenée dans notre maison, du consentement de son maître, grâce à l’intervention de l’honnête Sid-Hhadad, qui , témoin de l’innocence de mes travaux artistiques , s’ingéniait à me trouver des modèles , elle se prêta assez complaisamment à ce rôle. Après de nombreuses tentatives, où, de part et d’autre, on apporta une patience digne d’un meilleur sort , nous parvînmes à obtenir une épreuve satisfaisante (1), et nous congédiâmes la dame avec le salaire convenu, auquel j’ajoutai quelques mouchoirs et de la verroterie. Mais il ne suffit pas d’être vertueuse, il faut surtout le paraître : quelques gamins (les gamins soumal en savent bien long) qui avaient élu domicile devant notre maison incriminèrent la longue station faite chez nous par cette femme, et, à sa sortie, ces mauvais garnements l’assaillirent de quolibets et l’escortèrent jusqu’à sa demeure en l’accablant de huées. Cet âge est sans pitié! Quoique d’un âge très-mûr, le maître de Théri ne fut pas moins impitoyable; soit qu’il ne put se figurer que la séance à laquelle sa brune odalisque venait d’assister eût été exclusivement consacrée à prendre le portrait de celle-ci, soit qu’il voulût , comme César, que sa femme ne fût pas même soupçonnée, il lui administra une correction aussi brutale que peu méritée, dont elle dut tirer cette morale : « L’important est moins d’employer bien ou mal les heures hors du logis que de n’en pas rester trop longtemps absente. »

Ce ne fut pas là le seul incident désagréable de ma journée daguerrienne. L’entêtement des Soumal à nous honorer de leur compagnie faillit nous attirer une fâcheuse affaire qui

(1) Voir à l'Album, planche 38.

occasionna, heureusement, plus de bruit que de mal. Nous étions, comme de coutume, assiégés par les curieux, et le daguerréotype fonctionnait au milieu de nombreux spectateurs, circonstance, soit dit en passant, qui aurait complètement disculpé Théri si son jaloux eût cherché à s’éclairer. La séance terminée, nous priâmes la société de se retirer, ce qu’elle fît sans hésitation. Toutefois, un individu, qui ne connaissait sans doute pas nos usages, refusa d’obtempérer à notre invitation, prétendant, en sa qualité de chef, ne se retirer que suivant son bon plaisir. C’était un petit cheikh soumali de l’intérieur, un gentillàtre campagnard ; fier comme un roi de basse-cour, il s’était campé devant nous, le poing sur la hanche et la sagaie en main; son regard provocateur et sa lèvre dédaigneuse semblaient nous dire :

Cette case est à mon gré;

M’y voici , j’y resterai.

On employa vainement toutes les formules de la politesse pour le décider à vider les lieux. Le jeune sauvageon, encouragé par une sourde rumeur approbative des Soumal qui, de l’escalier, étaient témoins de la scène, paraissait avoir pris racine. Sentant que, si je n’agissais avec énergie, nous ne serions plus maîtres chez nous, j’ordonnai à mes hommes de saisir leurs armes et de jeter à la porte, aussi convenablement que possible, le récalcitrant mal avisé. Le Soumali est, on le sait déjà, fort irascible; quand le nôtre fut dehors, ses plaintes et ses imprécations mirent en émoi ses compatriotes, tous gens des campagnes comme lui, car ceux de la ville ne nous auraient jamais suscité pareilles tracas-

sériés. Cette sorte de fermentation se prolongea jusqu’au soir autour de notre maison, et, lorsque les deux matelots qui montaient la garde la nuit à bord du bateau où était le gros de nos bagages s’acheminèrent vers leur poste, une quarantaine de mécontents les suivirent, poussant des cris menaçants. Nos hommes revinrent alors vers nous, et je fis prendre les armes au reste du détachement pour les escorter au rivage. Sid-Hhadad, aussi inquiet, sans doute, des dommages qu’une collision pouvait causer à sa propriété que des dangers courus par nous, se joignit à notre petite troupe et l’accompagna. En chemin, il déploya toute son éloquence pour calmer les braillards ameutés, qui aboyaient d’autant plus fort qu’ils n’avaient pas le courage de mordre. Les sentinelles furent relevées sans coup férir; seulement une bande des plus enragés stationnèrent quelque temps encore sur la plage, continuant leurs impuissantes vociférations, puis tout rentra dans le silence accoutumé.

Le lendemain, Moumen, qui avait eu connaissance de cette espèce d’émeute, m’envoya dire qu’il se mettait à ma disposition, et que , si j’étais le moins du monde inquiété, il marcherait avec ses gens sur Chinggàni ; mais je n’eus pas à profiter de ses belliqueuses dispositions, car je ne revis et n’entendis plus ni le coq fanfaron, ni ceux qui l’avaient aidé à faire tant de bruit.

Nous avions à Moguedchou un ennemi plus sérieux que ceux dont je viens de raconter les exploits, c’était le climat. Quoique sur le rivage les brises de la mousson soient assez intenses, la chaleur y est insupportable le jour, surtout en dehors de la ville, où l’on ne trouve pas le moindre ombrage. Pour que M. Boivin et son compagnon, M. Thomas, entre-

prissent, à travers les dunes sablonneuses qui entourent Moguedchou, leurs courses journalières, il ne fallait rien moins que le zèle et le courage qu’inspirent l’amour de la science et la passion de la chasse. Par contre, les nuits sont relativement d’une fraîcheur extraordinaire; c’est, je crois, à ces transitions si marquées qu’il y a lieu d’attribuer les fièvres endémiques qui régnent en décembre et janvier, et font regarder, par les indigènes, cette partie de la mousson de nord-est comme leur mauvaise saison. Nous subîmes nous-mêmes sa pernicieuse influence, car trois de nos hommes ressentirent les atteintes de la fièvre. J’éprouvai , des lors, une impatience plus vive de recevoir la réponse de Youceuf.

Au jour prévu, cette réponse m’arriva, apportée par quelques individus, au nombre desquels étaient plusieurs de ceux qui nous avaient déjà conduits à la rivière; elle me causa un complet désappointement. Le sultan refusait le rendez-vous proposé et m’engageait à me transporter de nouveau à Guèledi. En toute autre circonstance, j’aurais accepté cette offre, mais nos moments étaient comptés; je persistai donc à suivre le plan que je m’étais tracé et le fis savoir à Youceuf, espérant encore qu’il se déciderait à se rendre aux environs de Meurka.

Libre alors de mes mouvements, je mandai le patron du bateau avec lequel j’avais traité pour notre passage. Le drôle ne se croyant pas, en sa qualité d’Arabe, obligé d’être fidèle à ses engagements, me déclara que, n’ayant pas reçu tout le grain nécessaire pour compléter son chargement , il ne voulait point partir. Ce fut, entre nous, l’objet d’un long débat. Vains efforts! mes raisonnements et mes re-

proches ne firent pas plus d’impression sur lui que s’il eût été de marbre. Comment sortir d’embarras? Il ne se trouvait plus, en ce moment, dans le port, d’autre bateau dont je pusse me servir. Voyant donc qu’il fallait en venir à composition, j’accordai deux jours à l’entêté nacodah, lui signifiant qu’au bout de ce délai il partirait bon gré, mal gré, et prononçant ces dernières paroles d’un air qui témoignait que ma décision serait irrévocable. En effet, renonçant à prolonger une lutte où il ne se sentait pas le plus fort, il se retira un peu déconcerté de n’avoir pas tout à fait réussi dans ses petits calculs. « Releub (il a gagné), » dit-il à un de ses hommes qui l’avait accompagné. Ce mot, prononcé avec l’originale impassibilité de l’Arabe, fut la seule manifestation échappée à son désappointement. Pour nous, quand M. Vignard nous en eut expliqué le sens, nous rîmes beaucoup de cette manière de terminer un débat. Le releub passa dans le langage du bord et, lancé avec l’à-propos comique que le besoin de distraction donne aux marins, il a plus d’une fois déridé nos fronts aux heures pénibles qu’engendrent la fatigue et l’ennui.

Le 2 février au matin, nous nous rendîmes à bord du bateau; il était prêt, et l’on appareilla immédiatement. Ce fut pour nous un petit spectacle gratis qui eut, comme disent les feuilletonistes, un succès de fou rire. L’équipage ne se composait que de quelques individus, mais, au tapage qu’ils faisaient, on eût dit qu’ils étaient une centaine, et la besogne n’en allait pas mieux pour cela. Parmi eux, on distinguait un nègre vigoureux et alerte, plus intelligent que ses compagnons et paraissant commander les mouvements qui s’exécutaient, d’ailleurs, avec un beau désordre;

le nom de ce personnage était Saïd. Quant au nacodah, ses talents nautiques égalaient sa loyauté, et il se reposait presque entièrement du soin de manœuvrer sa barque sur le bon vouloir et les inspirations de ses hommes. Après tout, Allah et le Prophète n’étaient-ils pas là pour la préserver de tout péril? Cette fois, cependant, leur protection ne fut pas manifeste. Au moment où l’on travaillait à lever l’ancre, le bateau chassa, et les matelots, croyant qu’on était dérapé, hissèrent la voile avec empressement; mais le grappin, qui draguait le fond, s’arrêta dans un pâté de corail, et la barque, rappelée subitement au vent, s’échoua sur le bord du chenal. Ce fut alors un brouhaha à ne plus s’entendre et au milieu duquel personne n’agissait. Le nacodah, plus embarrassé que les autres, criait d’un ton lamentable : « O mon frère Saïd ! vois à nous tirer du péril où nous a jetés la méchanceté du démon! Saïd, ô mon frère Saïd! » Saïd, fier du rôle de sauveur qu’on l’invitait à jouer, prit son élan, plongea coup sur coup vers le grappin et finit par le dégager; puis il alla le mouiller dans un endroit convenable pour qu’en se halant dessus on se remît à flot. Après diverses manœuvres de ce genre accomplies par Saïd avec la gravité qui sied à l’homme sûr de lui-même et pénétré de son importance, le bateau flotta, sortit de la passe et fit bonne route, à la grande joie du nacodah, qui remercia avec effusion Mohhammed, sans plus songer au frère Saïd.

On s’étonnera peut-être que, dans cette bagarre, nous fussions restés les bras croisés, jouissant des embarras de ces pauvres diables sans les aider à en sortir; mais telle est, en général, la façon d’agir des marins passagers. La direction à qui est responsable. A-t-on un service à nous con-

fier, une fonction à nous donner, bon ! nous voilà, et du cœur à l’ouvrage!... On n’a pas besoin de nous, tant mieux! que la foudre gronde, que la tempête mugisse, que le navire lutte en désespéré contre les vagues et les écueils, ce ne sont pas là nos affaires! On n’est pas bien sur le pont, affalonsnous. Bonsoir, capitaine, débrouillez-vous, et si, par aventure, vous nous noyez cette nuit, ce sera, ma foi, tant pis pour vous!... Plaisanterie à part, la vraie cause de notre inaction, c’est qu’il y avait plus à rire qu’à se préoccuper de ce qui se passait ; mais bientôt il en fut autrement. A quatre ou cinq milles du port, on s’aperçut que l’échouage dont nous nous étions amusés n’avait pas eu lieu sans dommage pour le bateau ; quelque couture du fond s’était, sans doute, ouverte, et l’eau montait dans la cale, comme elle monte dans une citerne aux jours de grandes pluies. Ce fut encore à la vigilance de frère Saïd qu’on dut la découverte de cet accident. En l’apprenant, le malheureux nacodah faillit perdre la tète. Quoique peu éloigné du port, il était impossible de regagner en louvoyant l’espace dont nous étions sousventé, avec une barque ne pouvant que très-difficilement naviguer au plus près et contre un courant qui faisait perdre au Ducouèdic, tout fin voilier qu’il est, quinze milles en vingt -quatre heures. Nous nous trouvions donc dans l’obligation de continuer notre route vers Meurka; or, pour cela, il fallait jeter vivement par la fenêtre l’eau qui entrait par la porte, et ce fut la dernière chose dont on s’avisa. Le plus pressé, à ce qu’il paraît, était de régler ses comptes avec le ciel , et le nacodah s’y entendait fort bien. « Mohhammed, s’exclama-t-il d’abord, est la plus parfaite des créatures et le

prophète par excellence (Sid na Mohhammed Akhiar-el- III. 9

Abad ou Khateum en Nebün) . » Vérité suffisamment connue et acceptée pour qu’il fût inutile de la redire. Puis vinrent les louanges de Dieu, assaisonnées d’actes de contrition récités sur le ton du plus sincère repentir. Ces préliminaires achevés, nous crûmes qu’on allait s’occuper avec ardeur des mesures que nécessitait la circonstance, d’après cette maxime, qui devrait être universellement adoptée : Aidetoi, le ciel t’aidera! Pas du tout! c’était le tour de l’équipage, non de travailler au salut commun, mais de recourir à la prière; le patron les y invita chaleureusement. « Fatliha âl-ennebi ! Invoquez le Prophète, mes enfants! s’écriait-il ; invoquez le Prophète, lui seul peut nous secourir ! r> Et les voix s’unirent dans un rhythme lent et solennel. Cependant, soit que le Prophète fît la sourde oreille, soit que les oraisons ne fussent pas de bonne qualité, l’eau gagnait toujours : bref! si nous avions persisté dans notre inaction, la barque et son personnel auraient, sans doute, été gentiment au fond pour la plus grande gloire d’Allah et de Mohhammed. Enfin chacun se mit à l’œuvre, vidant l’eau au moyen de sacs en peau, et force fut de continuer l’opération pendant toute la traversée. Il n’y eut que le patron et l’homme de barre à s’abstenir de ce travail ; encore le premier n’y resta-t-il pas absolument étranger. Pour encourager ses hommes et assurer à leurs efforts un résultat favorable, il ne cessait de répéter : Fathha âl-ennebi! auquel le chœur des travailleurs répondait en psalmodiant quelque verset du Coran.

Hélas ! le dévot nacodah n’était pas au bout de ses peines, et un accident, bien autrement terrible, survint au moment où nous touchions à Meurka. Après avoir rangé le banc qui

abrite le port, il nous fallait lofer peu à peu pour contourner sa pointe ouest et donner dans la passe étroite qui conduit au mouillage; la saisine supérieure du gouvernail cassa, et le bateau, privé tout à coup de l’action de ce régulateur, continua l’olofée, courant ainsi droit sur le récif. Ce fut le coup de grâce pour l’infortuné patron; dans son désespoir, il poussa des cris à glacer d’épouvante équipage et passagers, en y mêlant ses invocations accoutumées. La plus efficace de toutes était l’appel à Saïd. En effet, celui-ci et quelques matelots, oubliant le Coran et laissant le Prophète à sa béatitude éternelle, se précipitèrent à la manœuvre. Il était temps, car une quarantaine de mètres à peine nous séparaient des brisants. La voile fut lestement amenée, le foc traversé, et le bateau, dont l’aire s’était déjà ralentie, ne faisant plus que dériver sous l’influence du vent et du courant qui suit la côte, fut porté en un instant devant l’entrée de la passe que nous enfilâmes en rétablissant la voilure. D’autre part, M. Bridet, aidé de quelques-uns de nos hommes, avait réussi à élinguer la tête du gouvernail et à le saisir de telle sorte qu’on put, tant bien que mal , s’en servir et aller mouiller en dedans du banc. Alors le frère Saïd, cette providence couleur d’ébène de l’affreuse barque où nous avions joué si imprudemment notre existence, Saïd, fier de ses exploits de la journée, se frotta les mains et rentra dans le calme et la sérénité qui caractérisent le contentement de soi-mème. Quant à nous, tout en rendant pleine justice à la rapidité et à la précision de sa dernière ma nœuvre, nous nous félicitâmes d’avoir atteint le terme de notre aventureuse traversée, et, suffisamment édifiés sur la

manière de naviguer des Arabes, nous jurâmes qu’on ne nous y reprendrait plus.

Depuis l’incident que je viens de rapporter, on ne s’était plus occupé de vider l’eau qui nous gagnait sensiblement; aussi le nacodah élait-il pressé d’aller chercher à terre du renfort pour suppléer ses matelots fatigués. J’étais impatient moi-mème d’opérer notre débarquement, surtout celui des malades; cependant nous ne pûmes y procéder que partiellement, tant le bocit qui fut mis à la mer était de petite dimension. M. Vignard, M . Bridet et nos invalides complétèrent, avec deux rameurs, le personnel de l’étroit esquif qui vogua vers le rivage. Je n’avais aucune inquiétude sur l’accueil que recevraient nos campagnons, car notre interprète était déjà connu à Meurka. Aussi mes regards curieux se portaient-ils plutôt sur la ville qui, de la distance où nous en étions, présentait un aspect assez pittoresque. Mais, soudain, mon attention fut attirée, vers le point où le canot s’était dirigé, par la foule que j’y vis accourir : en abordant à la plage, où la mer déferlait avec force, il avait été roulé dans les lames, et nos pauvres gens du Ducouè'dic prenaient un bain forcé. Les autres m’importaient peu : je pensai, d’ailleurs, que cela leur compterait et au delà pour les cinq ablutions quotidiennes imposées à tout vrai croyant. Celte immersion , quoique de courte durée, arrivait bien à contre-temps pour ceux de nos hommes qui avaient subi les atteintes de la fièvre. Toutefois les soins empressés que leur donnèrent quelques habitants réparèrent le mal autant que possible; ils furent bientôt installés dans une maison que j’avais chargé M. Vignard de louer, et là on leur prêta des morceaux d’é-

toffe dont ils se couvrirent pendant qu’on séchait leurs vê tements.

Ce qui rendait le débarquement difficile, c’est qu’aux environs de la pleine mer la lame, n’étant plus arrêtée par le banc qui forme le port, va déferler à la plage avec une violence qui est en raison directe de celle du vent et de la houle du large. Pour éviter un accident semblable à celui dont nous venions d’être témoins, nous fûmes obligés d’attendre des circonstances plus favorables, et ce fut seulement à la nuit qu’on nous envoya une embarcation du port, dans laquelle partirent le docteur, deux matelots et quelques bagages. Il était bien tard pour tenter un troisième débarquement, et je jugeai prudent de le remettre au lendemain. Fatale inspiration! Comment n’avais-je pas appris à me méfier de cette sainte barque? La nuit ne nous apporta pas, il est vrai, les émouvantes péripéties de la journée, mais les impressions causées par celle-ci n’avaient été que d’agréables distractions, comparées aux supplices que nous eûmes à endurer. Nous étions blottis sous le rouf ouvert à tout vent qui couronne l’arrière, parmi des sacs de millet délicatement entremêlés de jarres de semen et de sales et puantes guenilles infestées d’insectes de la pire espèce. Ecœurés par les odeurs nauséabondes qui s’exhalaient de ce mélange, torturés par les dégoûtants parasites dont il était peuplé, nous appelions le sommeil pour oublier nos maux; hélas! à peine fermions-nous les yeux, que le bateau venant à présenter le travers à la lame, un affreux coup de roulis nous jetait sur une jarre ou sur quelque chose d’aussi doux cà nos reins. Ce n’est pas tout; le renfort de Soumal amené à bord par le nacodah afin de vider l’eau

de la cale se livra jusqu’au matin à ce travail de Danaides, s’encourageant à l’œuvre par des cris et des chants qui nous tinrent forcément éveillés. Ce fut pour nous une nuit infernale. Que diable, aussi, allions-nous faire dans cette maudite galère?... Dès que l’embarcation qui venait nous chercher arriva le long du bord, nous nous hâtâmes de déguerpir, convaincus désormais qu’il était non moins agréable de passer la nuit à bord d’un bateau arabe que d’y naviguer de jour.

M. Vignard nous attendait à la plage et nous conduisit à notre demeure; c’était une maison située du coté de la mer et l’une des plus grandes de la ville; elle appartenait au Hhadji-Nour, qui m’accueillit d’une façon très-amicale. De la terrasse on dominait le port, et le mât de signaux que nous installâmes devait être parfaitement aperçu du large. On m’avait réservé, dans l’étage qui nous était abandonné, la pièce habitée par la sœur du propriétaire, et celle-ci opérait son délogement au moment de mon arrivée. La vue de la dame me donna une triste idée de la propreté de sa chambre, et en effet j’y trouvai tout dans un état de saleté aussi blessant pour le regard que pour l’odorat. Mon premier soin fut donc, après avoir mis à nu les murailles graisseuses et enfumées de ce boudoir encore plein de l’image et du parfum de celle qui l’occupait naguère, de leur donner un lait de chaux, ne fut-ce que comme mesure hygiénique; puis je m’y emménageai avec un kibani pour lit, ma malle pour commode et deux barils pour siège et bureau.

Bien m’en avait pris de faire ces luxueuses dispositions, car, dès la nuit suivante, je ressentis les symptômes de la fièvre et, malgré l’insomnie de la veille et les fatigues de la

journée, je ne pus jouir d’un instant de sommeil. Le malaise et l’agitation étaient le prélude d’un violent accès qui me jeta dans un anéantissement complet pendant six jours, au bout desquels une effrayante dose de sulfate de quinine me remit provisoirement sur pied. J’essayai alors quelques courtes promenades dans la ville et aux environs; mais ma faiblesse m’empêcha d’entreprendre une excursion à la rivière. Mes compagnons, non moins éprouvés , avaient été, à l’exception du quartier-maître Hamon , successivement atteints de la fièvre, et ils étaient à peu près aussi impuissants que moi à supporter une longue marche. Je dus donc me contenter de simples renseignements sur ce que nous ne pouvions voir par nous-mêmes. D’ailleurs la maladie ne nous laissa que quelques jours de répit. Je fus de nouveau alité le 15, et lorsque, le 15 au matin, le Ducouedic, attendu par nous avec une vive impatience, parut en vue du port, nous étions presque tous sur le grabat. Toutefois, malgré les tristes incidents de cette expédition, nous avons réussi, en employant chacun nos bons moments, à recueillir les documents les plus indispensables pour faire connaître Meurka.

J’ai décrit, au chapitre xix, l’aspect et les points remarquables de la côte jusqu’à Djelleub; c’est donc de cet endroit que je reprends ma description.

Le rivage, dont la direction générale, de Moguedchou à Gondeurcheikh, est l’ouest-sud-ouest, et le sud-ouest de Gondeurcheikh à Djelleub, continue, jusqu’à Meurka, de s’infléchir vers le sud. Entre ces deux derniers points, les collines qui s’élèvent au delà de la plage redeviennent arides comme elles le sont en arrière et dans l’est de Moguedchou. Le sol

en est pourtant moins sablonneux et formé de terre argileuse rougeâtre d’une teinte plus prononcée que celle des parties de côtes déjà mentionnées. Sur tout cet espace, il existe un récif gisant parallèlement au rivage et dont les brisants marquent à distance de quatre à six cents mètres au large. Devant Meurka , ce récif est découpé de manière à former une sorte de barachois présentant une surface de 190,000 mètres carrés, où l’on a des fonds de 4 mètres à 9m,5, de basse mer. C’est ce que les Arabes appellent Bendeur Meurka, port de Meurka. La direction moyenne du barachois est le sud-est f sud vrai ; le milieu de l’entrée reste au sud d’un petit édifice isolé qu’on aperçoit sur la plage à environ cent mètres dans l’ouest de la ville : la déclinaison observée à terre a été trouvée de 6° 16' nordouest.

Le mouillage intérieur est abrité des vents de la mousson de nord-est par le banc de sable qui le borne du côté de l’est et sur lequel il n’y a, à mer basse, que de 0m,8 à 5m,6 d’eau, quelques points découvrent môme dans les grandes marées. Presque toute l’année, les bateaux peuvent mouiller dans ce havre, en prenant position d’un côté ou de l’autre, selon la mousson régnante; mais dans la période comprise entre la mi-mai et la fin d’aoùt, où les vents de sud-ouest sont violents et la mer très-grosse, celle-ci, n’étant plus arrêtée par les bancs, déferle jusque dans le bassin, de sorte, disent les indigènes, que bancs et bassin présentent à leur surface une suite non interrompue de brisants. De la mi-septembre au commencement de novembre et de la fin de février à celle d’avril , des navires, calant de 5 à 4 mètres d’eau, entreraient également dans le port ; seulement, comme la passe est

étroite et l’évitage assez restreint, ils devront y donner avec précaution, et non sans envoyer d’abord reconnaître et marquer par une bouée le point précis où il conviendra de jeter l’ancre. Afin d’être bien abrités de la mer et de n’avoir pas à se préoccuper de leur évitage, le mieux pour eux serait de s’amarrer à quatre amarres près de l’accore du banc, le cap de l’est à l’est* nord-est, rumbs entre lesquels soufflent les brises les plus fortes dans la mousson dont il s’agit. Au reste, l’inconvénient réel du mouillage de Meurka, c’est la difficulté d’en sortir, car il faut, pour cela, un concours de circonstances qui pourra se faire attendre plusieurs jours ; c’est-à-dire, une belle mer, un courant de marée favorable et une brise maniable dont la direction permette de doubler le banc qui borne la passe du côté de l’ouest. Si ce petit port appartenait à une nation civilisée, cette difficulté disparaîtrait bientôt au moyen d’un système de balises et de coffres de halage, mais aujourd’hui il ne présente aucune ressource de ce genre.

Quant à l’ancrage extérieur, il ne m’a point paru sûr devant l’entrée du port, en ce que, pour avoir des fonds convenables, il faudrait être trop près des bancs. Sous ce rapport, on serait moins mal en mouillant dans le sud-est \ est de la ville; cependant la chute rapide du fond, du côté du large, n’y laisse qu’un étroit espace pour jeter l’ancre; en outre, les communications entre la ville et le bord exigeraient beaucoup de temps.

Le plan levé (1) en mars 1847 par les officiers du brick, et sur lequel ont été placées les sondes extérieures faites en

(1) Voyei planche 39.

4848, complétera ces renseignements. Inutile de répéter les recommandations que j’ai déjà faites sur les précautions à prendre pour l’atterrage eu égard aux courants qui se font sentir jusqu’à trente à quarante lieues de terre.

La ville de Meurka, que nos observations placent par 1° 42' de latitude nord et 42° 55' 58" de longitude est, est bâtie sur un plateau de roches s’avançant un peu dans la mer et dont la surface est de 17 hectares. La majeure partie de cet espace est occupée par la ville proprement dite, composée de maisons à terrasses analogues à celles de Moguedchou, et dont la plupart menacent ruine; des cases, qui pour la forme et la nature des matériaux ressemblent à celles de Hhafoun, couvrent le reste du terrain. Examinée en détail, Meurka n’est véritablement qu’un amas de maisons délabrées; mais, vue de la mer et à une certaine distance, elle offre un tableau qui ne manque ni de pittoresque ni d’originalité. En premier plan sont des bateaux aux longues antennes, paisiblement à l’ancre en dedans d’une ligne d’écume et de brisants, et mollement bercés par la houle. En arrière et dominée çà et là par les panaches de quelques cocotiers, se développe la ville en pierres, dont les constructions, assez régulièrement groupées, contrastent avec l’aspect sauvage des huttes entremêlées de broussailles qui l’entourent du côté de l’est. Une rangée de collines aux flancs dénudés et rougeâtres remplit le fond du paysage. Sur le pourtour de la ville, les maisons sont reliées entre elles par des pans de murailles, disposition qui, de loin, donne à Meurka l’apparence d une citadelle entourée de courtines à crémaillères : excepté cette espèce de courtine, qui pourrait tout au plus la mettre à l’abri d’un coup de main

du côté de l’intérieur, la ville ne possède aucune fortification. On n’y trouve pas non plus de monument remarquable, si ce n'est, à l’ouest et un peu en dehors de l’enceinte, une mosquée à moitié ruinée : on la nomme Cheikh- Osman, du nom d’un saint musulman qui y est enterré. On y voit une inscription portant que le saint est mort un vendredi, vers une heure, le 12 du mois de redjeub de l’an 967 (avril-mai 1560 de J. C.), anniversaire encore célébré, chaque année, par des prières et de pieuses stations. Il y a, en outre, treize ou quatorze mosquées, mais elles sont insignifiantes, môme celle dite du vendredi , parce que l’on y fait la prière en commun ce jour-là : le minaret qu’on aperçoit dans la partie sud de la ville appartient à cette dernière. Enfin, hors des murs, on rencontre un grand nombre de tombeaux, tous d’ailleurs sans intérêt historique.

La localité possède plusieurs puits donnant de l’eau plus ou moins saumâtreet fournie, sans doute, par l’infiltration de la mer à travers les sables du rivage; eu égard à la pente générale du terrain, ils sont plus profonds au nord qu’au sud de la cité.

Nous avons vu le nom de Meurka figurer pour la première fois dans la Géographie d’Edrisi, et Ibn-Saïd nous a appris que cette ville, située sur une rivière et habitée par des musulmans, était la capitale des Haouiya. Voilà tout ce que les géographes et voyageurs arabes ont écrit touchant cette localité. Voici maintenant, en résumé, ce que rapportent les traditions du pays :

La fondation de Meurka est postérieure à celle de Moguedchou; niais rien de précis à ce sujet ne s’est conservé dans la mémoire des indigènes; ils confondent l’histoire de la

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ville avec celle des peuples qui en ont occupé le territoire.

Les plus anciens habitants connus sont les Ouélloun, ainsi appelés du nom d’un de leurs chefs qui eut pour fils Ougada, lequel fut père, à son tour, de trois fils : Daoulé, Diulé et Delol , à qui une version différente en ajoute deux autres : Daïlé et Douadé. Ces noms désignent, outre les descendants d’Ouélloun, les tribus qu’ils formèrent et qui s’établirent sur le territoire de Meurka ou dans les environs.

Ces peuplades furent chassées par les Odjourane,déjà plusieurs fois mentionnés. Cette tribu faisait partie de la grande famille des Soumal-Haouiya , circonstance qui corrobore, jusqu’à un certain point, l’assertion d’Ibn-Saïd, à savoir : que Meurka était la capitale des Haouiya. Sous la domination des Odjourane, la ville, composée primitivement de cases en feuillage, nattes et branches d’arbres, à 1a façon soumal, prit beaucoup d’extension et fut divisée en deux quartiers, celui du nord, dit Khéroubi, et celui du sud, dit Eurgouci. Six tribus occupaient chacun de ces quartiers ; celles du quartier du nord étaient : les Deurkhia, les Dolhebat, les Siraf, les Àrbeceumma, les Nakhouda et les Siratké. Ces derniers étaient des émigrés de Moguedchou, ils bâtirent des maisons en pierres; l’endroit où ils s’établirent fut, dit-on, celui qu’on a désigné depuis sous le nom d’Aîl -Hhadji (puits du Hhadji). Les tribus logées dans le quartier du sud ou Eurgouci étaient : les Coulai , les Gambaïaré , les Hheutla, les Hheutta-ata, les Chéroufi et les En’çor. C’est, sans doute, à l’époque où Moguedchou et quelques autres cités des Bénadir florissaient sous la dynastie des M’doffeur, que Meurka acquit le développement dont nous venons de parler. La domination des Odjourane, l’une des plus fortes

qui se soient organisées parmi les peuplades indigènes, dura, dit-on, quinze générations ; elle dut être contemporaine de celle des Portugais, dans les mers de l’Inde.

L’invasion de Moguedchou par les Abgal, si elle ne se continua pas jusqu’à Meurka, n’en nuisit probablement pas moins à sa prospérité. En effet, plus tard, un chef appelé Amir (un Abgal peut-être) souleva les populations et se forma une tribu qui prit le nom d’Al-Amir. Il envahit, avec elle, le territoire de Meurka, s’empara de la ville et chassa les Odjourane : sa puissance dura trente-quatre ans. J’ai mentionné, dans la Ire partie, à propos de Moguedchou, une coutume qui consistait en ce que, tous les soirs, à l’issue de la prière de l’Eucha (environ une heure après le coucher du soleil), des crieurs parcouraient la ville pour en faire sortir les Soumal avant la fermeture des portes. Cet usage s’établit également à Meurka sous Amir.

Mais de nouveaux hôtes tendaient déjà à devenir prépondérants dans le pays : c’étaient les Biémal, originaires du nord. Peu nombreux d’abord, iis s’étaient établis au sud de Danana, s’étendant petit à petit , jusqu’à ce que, ayant atteint le voisinage de Meurka, la guerre éclata entre eux et Amir. On rapporte ainsi qu’il suit l’accident qui y donna lieu : une femme de la tribu biémal était allée au puits prendre de l’eau ; elle y trouva quelques habitants delà ville, et sa beauté excita leur convoitise. Après avoir vainement essayé les moyens de séduction, ils employèrent la violence. La victime de cette brutalité se releva pale de honte et de fureur : « Si mes frères, dit-elle aux misérables qui l’avaient outragée, méritent véritablement le nom d’hommes, au récit de mon affront on verra l’écume sortir de leur bouche

comme de celle de nos fidèles chameaux, mais elle sera teinte de sang, et le sifflement des sagaies vous annoncera leur arrivée. » En elïet, dit la chronique, ils accoururent peu après, ivres de fureur et ne respirant que le carnage : ils assiégèrent la ville, la prirent, tuèrent Ahhmed-Omar, qui la gouvernait comme naïb d’Amir, et en chassèrent la population. C’est de cette victoire remportée, il y a cinquante-sept ans, que date l’occupation de Meurka par les Biémal.

Instruit de l’événement, Amir, qui résidait à l’intérieur, arriva en hâte pour venger les siens et combattit trois fois les vainqueurs, à Dou’déré, à Guerçala et à Todbé-Iakha : trois fois il fut battu, et ces défaites amenèrent la dispersion de sa tribu, dont il n’existe plus de trace.

Depuis lors jusqu’à leur démêlé avec Youceuf, les Biémal ont continué d’occuper le pays, bien qu’ils aient eu à subir diverses calamités. Ce fut d’abord une invasion de Gai la que les gens de Braoua favorisèrent, se croyant menacés par les Biémal : elle fut assez meurtrière, et les envahisseurs s’avancèrent jusqu’à Gondeurcheikh. On ne nous en a point indiqué l’époque précise ; quelqu’un nous affirma qu’elle ne remontait pas à plus de vingt ans; toutefois ce terme me parut bien rapproché pour que personne, dans le pays, ne se souvînt d’en avoir été témoin. Plus récemment, en 1835, une épidémie ravagea toute la côte, et une sécheresse qui se fit sentir dans les Bénadir amena la disette et la famine; mais la ville avait réparé ses désastres et prospérait , lorsque éclata la lutte entre Youceuf et le sultan de Bardéré. J’ai dit, précédemment, la part que les Biémal avaient été conduits à y prendre et

qu’il en était résulté pour eux le sac de leur ville. Les détails que je recueillis à Meurka sur cet événement se trouvèrent conformes à ce que j’en avais appris à Zanzibar. Je n’y reviens ici que pour produire une lettre du Hhadji-Àli aux habitants de Braoua, qui n’est pas le moins curieux document de cette guerre: elle fournira, outre quelques renseignements, un échantillon du style épistolaire d’un Soumal- Medjeurtine.

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux,

« Louange à Dieu, le roi tout puissant, le chéri, qui parti donne et fait grâce, qui est fort et généreux, qui jette un « voile sur nos fautes ; il sait ce que renferment les cœurs et « les esprits; il n’ignore ni les actions cachées ni les se- « crets. C’est lui qui a créé le paradis et l’enfer, qui a fait « poindre la lumière au milieu de la nuit, et la nuitau mi- « lieu de la lumière. Que Dieu répande ses bénédictions « sur notre seigneur Mohhammed, le choisi, sur sa famille « et sur ses compagnons, à partir d’aujourd’hui jusqu’au « jour dernier.

« Ensuite cette lettre vient du Hhadji-Ali, fils d’Abder- « rahhman, et est adressée aux cinq tribus touni et aux « Arabes résidant à Braoua. Je vous fais savoir que nous « sommes arrivés ici vers la fin de la mousson et nous étions « au nombre de 150 Soumal. Nous sommes descendus à a Meurka et nous nous sommes rendus à Golouïne , où « nous avons combattu dans la dernière partie de la nuit de « dimanche. Ils nous ont tué du monde, nous leur en avons « également tué. Chaque troupe a son dire, et les destins « de la guerre sont changeants. Le nombre de nos morts « s’est élevé à 50; j’ignore quel est le nombre des leurs,

« mais je présume que nous leur en avons tué beaucoup.

« Or, certes, nos morts iront en paradis et les leurs en enfer,

« d’après ces paroles de Dieu : Ils seront affligés des mêmes « peines que vous, mais vous pourrez espérer de Dieu ce « quil ne leur sera pas permis d’espérer. De môme, ô habi- « tants de Braoua, je vous fais une recommandation au nom « de Dieu et de son prophète : si nos fusils et deux canons « vous parvenaient, ne les achetez point si vous ôtes vérita- « blement du parti de notre maître, Saïd-ben-Soultan, car « nous sommes de sa famille, et, si vous suivez la foule des « sectateurs du mécréant Youceuf, il n’y aura plus de liens « de famille entre nous, et le sang ne parlera plus entre « vous et entre nous. Faites parvenir mon salut au cheikh « studieux, le plus sage et le plus instruit des hommes, la « lampe des ténèbres, le cheikh Mahhi-Eddin, et à ses dis- « ciples et à ceux qui vivent dans sa société. Saluez de même « de notre part le cher cadi Naceur-ben-Djâ’ad, et dites-lui « que le livre était renfermé dans le coffre et que j’étais « souffrant, ne pouvant plus marcher ni parler; que main- « tenant le livre est avec moi à Meurka et que je le lui enver- « rai au diman (mousson de sud-ouest), s’il plaît à Dieu (qu’il « soit élevé!). Nous allons retourner faire la guerre à Go- « louïne dans trois jours. Saluez enfin de notre part les sa- « vants craignant Dieu, ceux qu’il ne repousse pas de la u bonne voie et qui n’entrent pas dans la secte de l’affamé « fils d’Ane (Youceuf).

« Salut final ce qui est la meilleure manière de commen- « cer et de finir. Cette lettre vous portera notre salut et di- « rigera nos vœux pour votre conservation jusqu’en votre « présence. Que Dieu vous guide par les premiers versets

« du Coran, et qu’il vous donne son secours, lorsque vous « en aurez besoin. Qu’il vous dédommage enfin du mal de « toutes les positions où vous vous trouverez. Salut.

« Votre ami est bien et tranquille, dans un parfait état de « paix et d’entière félicité. Cette lettre vous est adressée du « port de Meurka où tout est au mieux, et où il n’y a pas « d’événements fâcheux, par la grâce de Dieu. Qu’il soit « élevé! »

Voici maintenant ce que je sais des rapports qui ont pu exister entre la cité qui nous occupe et les imams de Mascate, notamment le sultan actuel. Commencés sous le règne d’Ahhmed-ben-Saïd, à qui le cheikh de Meurka avait envoyé deux de ses principaux concitoyens, en signe de soumission, ces rapports se bornaient, tout récemment encore, à une vassalité nominale, d’autant moins contestée qu’elle n’imposait ni charges ni sacrifices d’aucune nature. Quant aux relations directes de Syed Saïd avec les chefs de la ville, elles furent amenées par le fait suivant : vers 1826, un soldat des Beni-bou-Hassan ayant été tué par un Soumal , aux environs de Meurka, les habitants, dans la crainte que le Sultan n’exerçât contre eux des représailles, envoyèrent des députés vers ce prince, en se déclarant ses sujets. Cette démarche n’eut pas de suite ; toutefois, à la fin de l’année 1840, une occasion s’offrit pour Saïd de faire personnellement acte de souveraineté. Dans une traversée de Mascate à Zanzibar, le navire qu’il montait mouilla fortuitement devant Meurka. La guerre civile y régnait et les partis étaient près d’en venir aux mains. La présence du Sultan rétablit la paix, et les chefs réconciliés allèrent tous ensemble lui rendre hommage à son bord. Cinq ans plus tard, Meurka eut à subir III. 10

l’application du régime fiscal créé par le Sultan dans ses possessions d’Afrique. A cette époque, il y installa, comme collecteur des douanes, Stambouli-ben*Combo (1), déjà cité. Mais ce personnage, après avoir exercé ces fonctions pendant un an, était parti pour Zanzibar, laissant en sa place un ancien soldat, que Saïd lui avait adjoint, et le poste dont il s’agit était occupé par ce soldat lorsque nous passâmes à Meurka en 1847 et 1848.

La population de Meurka s’élève à 3,500 âmes environ; elle ne diffère en rien de celle de Moguedchou pour ce qui a trait aux caractères physiques, au costume, aux armes, aux mœurs et aux usages. Elle se compose d’Arabes, de Cheraf et de Soumal. Les Arabes y sont en très-petit nombre; les Cheraf se divisent en quatre tribus; les Alouï, les Ben-Hhacen, les Mehadel et les Mecila. Les Soumal Biémal comprennent aussi quatre tribus principales qui sont : les Sâat, les Soleïman, les Esmin et les Daoud, descendants de

(1) Voici le teite de la proclamation faite, à ce sujet, par le Sultan, et que j’ai trouvée entre les mains du collecteur :

« De la part de celui qui met sa contiance eu Dieu, sou serviteur Saïda beu-Soultan’, à tous ceux de nos chers amis qui fréquentent le port « de Meurka et qui verront cet écrit. Que Dieu vous sauve! .

« Ensuite nous avons placé notre ami le très-honorable Stambouli dans « le port de Meurka, afin qu'il perçoive les droits à prélever sur les a marchandises qui arriveront par les bateaux indiens et arabes, ainsi a que les droits sur l’ivoire qui viendra de l’intérieur et que les Ink diens ou les Arabes achèteront, et cela suivant que nous l’avons éta- « bli dans l’ordre ci-après. Tout individu qui contreviendrait à ce que « nous mentionnons et réglons sera passible de peines et de dédomma- « gements. Salut. *

Suit le tarif des droits, le même que nous avons reproduit au chapitre XVI. La date de ces pièces est le 4 du mois de dhoulqâada (le sacré) de l’année 1262 de l’hégire (26 octobre 1845).

Biémal M’hammed. On cite, en outre, une tribu , dite Dobroura (qui mange le feu), dont le fondateur fut Dobroura, frère de Biémal M’hammed. Toutes sont gouvernées patriarcalement par des cheikhs auxquels on donne souvent à tort le titre de sultan, vu qu’ils n’ont point l’autorité dont ce titre emporte l’idée; en effet, à proprement parler, chaque ville ou village s’administre à sa guise, et chacun peut y exprimer son avis sur les affaires publiques. II y a pourtant une famille souveraine, celle des Bouras, dont le chef actuel, qui fait sa résidence dans l’intérieur, à environ une heure de marche de Danana, s’intitule ougas ou cheikh des Biémal.

Les cheikhs de Meurka sont issus de cette famille. Voici leur généalogie, telle du moins qu’elle nous a été indiquée : Mahhmoud , Ben-Hhusseïn, Ben-Soddiq, Ben-Heberoun , Ben- Mahhmoud, Ben-Cheikho, Ben-Djebeur. Ben-Iaré, Ben- Daoud, Ben-Hhalanlé, Ben-Bouras. C’est Ileberoun qui a été le premier sultan à Meurka, après la prise de la ville et le meurtre d’Ahhmed-Omar (1). Mahhmoud-ben-Hhoucen, le cheikh actuel, avait succédé à son père un an avant l’apparition du Ducouè'dic. Je n’eus pas occasion de le voir parce qu’il était absent de la ville, pendant le séjour que j’y fis. Il reconnaissait, je pense, la suzeraineté du chef de la famille des Bouras. À cette famille appartiennent encore plusieurs personnages marquants dans le pays; tel est, entre

(1) Il s’agit, sans doute, ici, du lieutenant d’Amir. On remarquera la disproportion qui existe entre le nombre des chefs biémal, successeurs de Heberouu, et les cent cinquante- sept ans indiqués précédemment comme durée de l’occupation biémal. Il est difficile, en effet, d’admettre que Heboroun, Soddiq et Hussein aient régné à eux seuls cent cinquantesix années.

autres, un cousin germain de l’ougas, Abd-er-Rahhman, chef de l’armée des Biémal et qui jouit, dit-on, d’une assez grande influence. Le cheikh de Meurka est assisté d’une sorte de conseil des vieillards qui , en tout, a voix délibérative.

La situation de la ville, à l’égard de Youceuf , a été tranchée par les derniers événements; les habitants ont dû se soumettre pour la soustraire à une destruction complète; mais les hostilités n’en ont pas moins persisté entre le vainqueur et les Biémal. Ceux des campagnes et des petites localités de la côte, moins faciles à atteindre et ayant moins à perdre que ceux de Meurka, continuent de soutenir la lutte et la prolongeront peut-être jusqu’à un revirement de fortune. Quoi qu’il en soit, la guerre qui dure depuis plusieurs années, et surtout le pillage récent de la ville, avaient jeté dans l’activité productive et commerciale du pays une perturbation par suite de laquelle nous ne pouvions guère apprécier ce qu’était cette activité en temps ordinaire. Les champs ravagés, les troupeaux enlevés ou dispersés, la circulation des caravanes entravée, celles-ci étant actuellement obligées de passer par Guèledi et d’y acquitter un péage de trois piastres par chameau chargé, une forte diminution apportée dans la production manufacturière, enfin une baisse proportionnelle dans le chiffre des transactions avec l’extérieur, tels ont été les résultats de cette déplorable collision.

Meurka fabrique des tissus de coton comme Moguedchou, mais en bien moindre quantité. L’exportation en est insignifiante, surtout depuis quelques années, la production n’ayant pas dépassé la consommation locale de plus de cinq

à six mille pièces, chiffre qui me paraît extrêmement faible comparé à celui de la population. La majeure partie de cet excédant est échangée contre les produits de l’intérieur et spécialement les grains récoltés sur le bord de la rivière. Avant la guerre, les Biémal étaient très-riches en bestiaux et ils auraient fourni à Meurka, pour l’exportation, beaucoup d’animaux et d’excellents cuirs, au prix où ils sont chez sa voisine du nord. Tout cela se trouve aujourd’hui réduit à des proportions plus que modestes. Néanmoins le chérif Hassan , principal négociant de la ville, que je consultai en prévision des besoins éventuels de Bourbon, me dit qu’il était en mesure de livrer, en quatre jours, deux cents bœufs, au prix de 4 à 5 piastres. Il en prit l’engagement, pour le cas où des opérations de cette nature seraient tentées par le commerce de notre colonie.

En résumé, le mouvement d’échange de ce port s’alimente des mêmes articles et denrées que celui de Moguedchou ; les monnaies, poids et mesures en usage dans ce dernier port le sont également dans l’autre : je renvoie donc, pour tous ces détails, au chapitre XVI.

Je n’ai pu me procurer aucun itinéraire de Meurka à l’intérieur; j’ai seulement appris que, pour aller à Ganâné, une caravane mettait de treize à quatorze jours; un piéton bon marcheur et ne s’arrêtant pas, six jours; enfin, que la distance entre les deux points est égale à celle qui sépare Moguedchou du Djoub.

Le territoire des Biémal s’étend sur le littoral, depuis Danana jusqu’cà quelques lieues au sud de Meurka; il s’arrête, du côté de l’intérieur, au bord de l’Ouébi, où il compte quatre villages ou centres de population, nommés Ougadi,

M’clian’, Kaïk et Djennan’ : on s’y rend de Meurka en quatre ou cinq heures de marche, cheminant d’abord à travers des collines sablonneuses peu élevées, qui occupent en largeur un espace de cinq à six milles : le lieutenant Christopher y a trouvé plusieurs puits contenant de l’eau excellente à une très-faible profondeur. Au delà, et jusqu’à la rivière, le sol est d’une fertilité remarquable.

C’est encore la présence de l’Ouébi qui donne à cette partie du pays son charme et sa richesse; à partir de Guèledi jusqu’à Doboï près Braoua, la Denoq rencontre successivement, outre les quatre villages ci-dessus indiqués, Benguéda sur sa rive droite, Ougadi sur la gauche, Aourké, Golouine et Somani, tous trois situés sur la rive opposée. Sa direction générale dans ce parcours est sud-ouest, parfois un peu plus sud, et, comme en même temps la côte correspondante fait une rentrée, le rivage et la rivière se rapprochent de telle sorte, à la hauteur de Meurka, que, pour aller de l’un à l’autre, il suffit de quatre heures de marche. Le lieutenant Christopher n’a pas nommé le point de la rivière qu’il avait visité en arrière de Meurka; je pense que c’est le village d’Ougadi ; il donne à l’Ouébi , en cet endroit, 45 mètres de largeur et h mètres à 4m,5 de profondeur; on la traversait en bac ; la vitesse du courant était de 3 milles à peu près.

Dans l’espace décrit ci-dessus, quatre petites branches se détachent de la rive droite de la Denoq : l’une, partant d’Ougadi , suit d’abord une ligne presque perpendiculaire au cours principal ; puis, à quelque distance, elle s’infléchit subitement, coule à peu près parallèlement à ce dernier et se perd dans les terres, à une quinzaine de lieues du point

de bifurcation; la seconde branche se sépare à Aourké, la troisième à Somani, et toutes les deux vont se réunir à la première. Quant à la quatrième, elle quitte le tronc commun à Mabamed-Tiro, dont on ne m’a pas indiqué la position.

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