CHAPITRE XVn
Roates de Mognedchoo ren l'intérieur. — DispenUous priiet pow aoe eicorsioD è Guèledi. — Départ. — Incidents de route. — Arrirée. — Description de Guèledi. — Sa population. — Mœurs et caractères des habitants. — Cultures et productions^ — Le sultan Teoceuf et sa famille. — Sa puissance politique. — Itinéraires de Guèledi à divers poiots de Tintérieur. — Cours de rOuébi-Dénok. — Retour à Moguedchoù.
Plusieurs routes partent de Moguedchou : Tune, dirigée vers le nord-est, longe la côte du pays des Abgal, puis entre dans celui des Medjeurtine, où elle se ramifie; les autres conduisent à la rivière et de là pénètrent dans l'intérieur.
En suivant la première, on met, dit-on, quinze aoudahh (1) pour atteindre la limite qui sépare les Habeur* Gadeur des Medjeurtine. A partir de Chinggâni, on passe, pendant quatre aoudabb, sur le territoire des Abgal-Babeuiintéra, qui comprennent deux tribus,* les AJi, le long du rivage, et les Men'tané, dans les terres. On entre ensuite dans le territoire des Abgal-Youceuf^ sur lequel on fait deux aoudabb; après quoi on rencontre le pays des Kabala, où l'on
il) Aoudahh, pluriel d'oudebha, qui signifie une journée de royage comptée du lever au jcoucber du soleil, avec les repos obligés, ce qui représente une moyenne de neuf à dix heures de marche.
marche durant uneoudehba; puis celui des Daoud, sur lequel OD parcourt trois aoudahh; celui des ÂbgalTheurti , cinq aoudahh, enfin celui des Habeur-Gadeur ; jusqu'à Obbia. I
La plus nord des aatres routcfl mènei à travers les territoires des Moubeline et des Gogondobé, chez les Odjourane, dont le pays est nommé Ghebel-lèh.
Hme devsième root« condait an pays 4» Eil«bi, ptfk k celui âèi Moubéîînè.
Une troisiène enfin, traversant le pays des Rahhan'owne détm toute sot) ét^ndtiê, aboutit à GanSné, ou plutôt à Lock, vttle 9Îtuée sur l'Ouébi-Ganâné ou le Djoub; elle passe par Guèledi , et j'en donnerai l'itinéraire en parlant de cette localité, but du voyage que j'avais projeté.
J*al déjà plusieut^ fois mentionné Teilstetice d'nhè rifWt*« à qo<Iques Iteues dans l'ouest de Mogliedcîiôu, et désiré aoMiî le cheikh ou sultan Yonceuf cortime chef d'uti tefi-ftôife (fn'elle attose. En 1843, le cours ri'eaii dottt il s'agit fut reconnu sur différents points par le lieutenant ChHstopîier, de la marine de la comtîagnie, et cet officier eut, par ïuite, des relations avec Youceuf, qui résidaH à Guèledi.
Sî xtte etcu«ion irti'x mêmes lieux n'aVait plus l'attrait d^ne djécouvertc, elle pouvait, du moins, ne pas être sans utilité pour nos intérêts comtaerciaux à venir. On comptëodra, d'tillleurt, que ce fût devenu pour moi une questioU d'amotit-ptopre national , et que je tinsse à ne pas laisser ignorer le nom de la France dans un pays où celui de l'Angleterre était connu. J'avais donc résolu de me transporter à Guèiedi.
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Lorsque j'annonçai mon itttefition, diactin, h Moguedchou, se récria sar là témérité d'une pàreîHe etitreppie, et, à part Moumen, tous nos ainis manifestèrent les craintes les plus vives, augurant qu'elle aurait pour nous des suites funestes ; puis, voyatrt que je ti*en paraissais pas fort ému, ils cherchèrent à me dièmontrer que la réalisation de tnoh projet rencontrerait des dif&cuHés Insurmontables; les anciens de la ville m^envoyèrent même une députation, afin de m'empêchér de commettre ce qu'ils nommaient une insigne folle. Mais, ayant eu Focca^ion de juger du cas qu'il fallait faire de leurs appréhensions, |e pensai qu'il en était des périls du voyage à la rivière comme il en avait été de ceux de nos promenades hors la ville. Je combattis donc leurs arguments avec ténacité, et déclarai, en dernier ressort, que, puisqu'un blanc, un Anglais, avaH accompli ce voyage, je ne voyais pas ce qu'il aurait pour mol d'impossible. Néanmoins, et quoique je parusse convaincu du succès, fêtais réellement fort embarrassé de trouver les moyens d'exécution nécessaires, quand un Chérif de Braoua, Sid-Qoullatin (je l'ai déjà cité), vint à mon aide. Ayant été plusieurs fois à Guèledi, et étant même en relation d'amitié avec Youceuf et ses frères, il m'offrit de se charger des démarches à faire auprès de ces personnages. Cette négociation dura plusieurs jours et donna lieu à une correspondance fort originale, dont les pièces principales vont être mises sous les yeux du
lecteur. :
Aux premières ouvertures de Sîd-Qoullatin, voici la réponse que fit le Hhadji -Ibrahim, frère du sultan Toaceuf :
(( Que Dieu vous donne Une vie heureuse «t bénie!
« A l'aimé et cher, digne, respiendissant , pur, pieux, « sans péché , très-noble , très-raison nabTe , connaissant « Dieu et son prophète, que l'on peut décrire en énumé- « rant toutes les bonnes qualités, Sid-Qouliatin, fils de Sid- « Moudeheur, que Dieu^ (qu'il soit élevé) le sauve. Amen.
a Ensuite nous avons vu votre lettre et en avons compris c le contenu. Nous avons compris que vous aviez été at- « (eint des décrets célestes (auxquels ni le roi puissant, ni « le prophète envoyé de Dieu, ne peuvent échapper], par la « mort de votre frère Sid-Omar-ben-Moudeheur. Que Dieu « lui fasse miséricorde ainsi qu'aux justes; qu'il lui donne « place , aux approches du paradis, et à vous, une parfaite « patience. Je suis à Dieu et c'est en lui que je me réo( fugie. Que Dieu illustre votre peine et la rende plus «( douce; qu'il fasse grâce à celui que vous venez de pera dre I Je suis à Dieu et c'est en lui que je me réfugie. Puis, « 6 Sid-Qouliatin, ne me trompez pas sur le compte des « Frenggui, et soyez un autre moi. Vous étiez à Mogned- « chou à leur arrivée, tandis que moi j'étais loin, à Bar- « déré.
« Or, aujourd'hui, ne me trompez pas, et j'attendrai ce « que vous m'en direz ; informez-vous de leurs secrètes in- « tentions. Craignez Dieu votre maître; cherchez leurs sec crets, et écrivez-moi une lettre que vous remettrez à mon « neveu Hhacen-ben-Ali et à Aboubekeur-ben-Addi; et que « les Frenggui ne se mettent pas en route avant d'avoir
< reçu une lettre de moi. Ensuite, Sid-Qoullatin , si vous
< croyez en Dieu, en ses anges, son prophète, ses écrits, « au jour du jugement, sa puissance, le bien et le mal, ne « me trompez pas ; car je vous ai dévoilé mes secrets, sa-
« chez-le bien ; A Sid-Qoul latin! Je toqs recommande de «/vous informer de leurs intentions secrètes et de ce qu'ils a veulent, de m'en écrire prumptement. Je vous en sup- « plie, ne négligez pas cela. Ne connaissez-vous pas cette <( sentence : Ne trompe pas celui qui met sa eonfance en « tot. Or j'ai mis la mienne en vous, ne me trompez pas.
a Les paroles les plus brèves et les plus claires sont les « meilleures. 4
« Cet écrit vient de votre ami le HadjI-Ibrahim. »
Dès la récenlion de cette lettre, qui me fut communiquée par Sid-Qoullitin , M. Vignard écrivit en i^on nom à Touceuf , lui expnmant mon désir de le voir ^ d'établir avec lui des rapports d'amitié. Par quelques compliments sur sa puissance et la réputation dont il jouissait, je flattais sa vanité, que je savais être excessive, et tâchais aussi d'exciter sa curiosité en lui affirmant que j'avais à l'entretenir de choses qui l'intéressaient vivement.
En même temps je fis écrire à Ibrahim , de manière à combattre la défiance qu'il exprimait à notre sujet, et pour lui recommander la missive que j'adressais à Youceuf; je le priais, en outre, de nous envoyer une escorte, lui disant que nous étions pressés, et que nous désirions aller à Guèledi attendre la décision da Sultan, son frère, plutôt que de rester sans occupation à Chinggâni.
Les réponses ne tardèrent pas à nous parvenir. En voici la traduction textuelle.
Lettre du cheikh Ibrahim.
« Que Bieu vous donne une vie heureuse et bénie!
« A III aimés, chers, dignes, purs» braves» esclaves de < lear serment et de la foi qa'ils ont donnée» qui ne craia gnent personne. Salut sur vous, ainsi que la miséricorde « de Dieu et ses bénédictions. Que le salut soit sur voos, 6 « nos amis et frères, fruit de nos entrailles et prunelles de « nos yeux. Salut sur vous, 6 Capitaine! 6 Christopher (1)1 a Puis, si vous vous informel de notre état, nous sommes « heureui et tranquilles : que Dieu vous donne Un état « semblable. Que dis-je? meilleur soit-ii , si notre maître u exauce nos vœux. ^
a Ensuite nous avons vu votre honorable lettre, et « avons compris ce que vous nous y marquez. Quant à ce « qui est du cheikh Touceuf , il est en ce moment à Dafit, « et je lui ai envoyé la lettre qui est à son adresse. Attendez ^tret restez à Moguedchou, ô nos frères, fruit de nos en- « traiiles! Attendez un jour ou deux, et, dès que je recevrai « la réponse du sultan Youceuf, je vous enverrai une troupe tt nombreuse pour vous conduire jusqu'à nous, avec la per- « mission de Dieu (qu'il soit élevé).
c( La meilleure manière de s'exprimer est celle qui, étant
brève, fait bien comprendre ce que l'on veut. »
Lettre du sultan Touceuf.
« Au nom »ie Dieu clément et miséricordieux ;
(( Du sultan Youceuf, fils du sultan Mahhmoud , aux
Frenggui, -soldats de Victoria (2) ;
(1) L'auteur de la lettre, se souTeuaut du lieutenant Christopher, s'imaginait, saos doute, que le nom de cet officier était un titre applicable h tous les blancs.
2> Touceuf, comme ou If voit , nous prenait pour des Angtaiil.
« ilimiito, À Fce^ggiH. ïm va votre kUre et me suit a, io^truU de ee qu'elle conteDaU toachkii volro ariivée à « MogueécboM « ràoeur (1) du jour de veii4r«éi» et le pro* « jet que vous aves formé de nie venir trouver à Dafit. Or « sachez que, diias oes jour» de grande chaleur, vous ne « pourriez supporter la marche pour venir à Diifit. Mtê^ei- « moi donc jusqu'à samedi, car j'ai preaque termifté mes « alTaires. Prenez patience pendant ce temps et demeures « dans la ville de Bhameur (Hameurouine) jusqu'à ce qMe j» « vienne, ce qui ne tardera pas, s'il plaît à Dieu (qu'il soit a é(evé). Voilà ce que j'ai à vous faire savoir. Salut. Je vous « en supplie, attendez-moi à Hbameqr et ne sprle^ pas av^nt (( que je vieoqe. Lorsque je me mettrai en route, jo vous « enverrai une lettre et des hommes , afin de vous faire a savoir que notre rencontre aura lieu sur les bords de la « rivière, dans un endroit que je vous désignerai bientôt.
« Voilà, et salut. »
Ces deux lettres étaient satisfaisantes en ce qu'elles me (tonnaient la presque certitude d'une entrevue; cependant je pouvais craindre une prolongation de séjour à Moguedchou, où nous n'avions, M. Loarer et moi, plus rien d'intéressant à faire. J'écrivis donc de nouveau «u Sultan et à son frère, pressant le premier d'envoyer l'escorte promise, et priant le second de me fournir, en at^eodaet, les moyens de me rendre au moins à Guèledi.
« Voici ce que répondit Ibrahim :
Après les compliments ;
tt ?Ièus avons eu votre honorable écrit et avons
(1) L'âeenr est la troi^ème prière dn jour et se fait aux earirons de quatre heures du soir.
« compris ce que vous nous y marquez. Si notre mattre « veut exaucer nos vœux et faciliter la marche des événe> « ments, dès que vous aurez vu les soldats du sultan Tou- « ceuf , fils du sultan Mahhmoud , vous partirez avec eui € en leur adjoignant sept Français ; amenez aussi Sid-Qoulc latin, fils de Sid-Mondebeur, et ne le laissez pas à Mo- « guedchou. Il sera votre lieutenant pour la route, et nous « ne savons pas le français. 0 nos frères, fruit de nos en - « trailles et prunelles de nos yeuil ne rejetez pas nos pa- < rôles et écoutez-les. Sortez dans la nuit de dimanche ; « quant à moi, je vous attendrai dimanche, dans la mati- « née, sur le bord de la rivière.
ce Les meilleurs discours sont brefs et clairs. »
Dans une autre lettre adressée à Sid-Qoullatin se trouvait, à notre intention, le passage suivant :
« Fais parvenir mon salut aux Frenggui et dis : Le hadji « Ibrahim, fils du sultan Mahhmoud, vous salue et a dit : « 0 mes frères, fruit de nos entrailles, prunelles de nos « yeuï, qui êtes une partie de notre foie, je vous prie de « me renvoyer par les porteurs toute espèce de remèdes a pour les maladies de tète, de cou, des yeux, de la langue, « du ventre, du côté, des pieds, des mains, des oreilles, « du cœîir, des fesses et des parties nobles (|e T homme. Ne « trompez pas mon espérance, 6 mes frères ! je brûle du « désir de vous voir; mais, si je partais, il ne resterait per- « sonne dans les villes (pour gouverner, sous-entendu). »
D'après cette lettre, je conjecturai que Youceuf avait autorisé son frère à nous envoyer chercher ; mais je ne reçus pas de lui de réponse directe, avant mon départ de Moguedchou. ^
TraT^Tff^'^' -A*'
Le 5 mars, l'escorte annoncée par Ibrahim arriva. Je devais penser qa'il ne me restait qu'è profiter de ce bon office, sauf è remercier plus tard : il n'en fut pa& ainsi; Point d'argent, point de Soumal. Il fallut, avant tout, débattre Ic'^prix auquel j'aurais l'honneur d'être accompagné des soldats de Youceuf. Je m'effof^i de leur démontrer qu'ils exécutaient simplement auprès de moi un orfire de leur chef; mais cette argumentation dépassait leurs idées sur le service militaire. En nous escortant , ils se donnaient de la peine et «'exposaient, disaient-ils, à des cx)llisions dangereuses; or cela ne devait pas, selon eux, être fait gratis. Je fus donc obligé de céder, après avoir, toutefois, réduit leurs exigences à des proportions raisonnables. J'avais marchandé d'autant plus opini&lrément que, outre la nécessité de me tenir dans les limites d'une stricte économie, je voulais éviter de créer un précédent dont, à l'avenir, on pourrait abuser. Bref, la rétribution fut arrêtée, pour les dix hommes de l'escorte, à 30 piastres, moitié payable immédiatement, et le reste à l'arrivée à Guèledi.
Ces préliminaires accomplis, nous nous apprêtâmes à partir dans la nuit, suivant en tous points les indications contenues dans la lettre du frère de Youceuf. Par l'enfremise de Sid-Qoullatin, qui devait être notre introducteur, des chameaux furent loués pour porter les vivres et les effets, et nous fixâmes le moment du départ à dix heures du soir.
Le matin même du jour où l'escorte était arrivée, le brick avait repris le mouillage de Moguedchou. Il était revenu fort à propos sur rade pour nous fournir plusieurs objets dont nous avions besoin et compléter le personnel de l'ex-
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péditioD. Je mis mon lieutenant au courant de la situation, rengageant, dans le cas où il croirait encore prodefit de quitter le mouillage, à faire en sorte de s'y trouver i la date présuma de mon retour.
Vers neuf heures, tous nos bagages furent transportés au dehors de la ville, sur le bord de la mer, la porte par laquelle nous devions sortir n'étant pas de hauteur suffisante pour donner passage aux chameaux chargés ; et, après avoir confié à la garde de Sid-Hhaddad les objets laisiiés dans notre logis, je rejoignis mes compagnons au rivage.
La lune venait de se lever, et son disque, presque complètement lumineux, projetait des lueurs rougeâtres sur tous les objets qu'elle éclairait, en même temps que se dessinaient en silhouettes allongées, sur la plage, les pans de murailles et les maisons à terrasse de la partie de Chinggâni qui la domine. L'atmosphère était pure et diaphane, et les cieux, resplendissant des clartés de leurs milliers de soleils, semblaient convier l'âme à s'élancer dans les profondeurs de l'infini. Une fraîche brise de mer poussait les vagues au rivage, et mêlait son souffle au bruit monotone (le la lame déferlant sur le sable. Impressionné par le charme de cette nuit, je me sentais entraîné à de douces et mélancoliques rêveries; mais, à chaque instant, le langage ranque et grondeur des chameliers, le grognement que leur brutalité arrachait aux pauvres bêtes, pourtant si patientes, qu'ilsr chargeaient, me ramenaient tout à coup au monde réel et à la cause du mouvement qui s'opérait près de moi. J'en suivais alors des yeux et presque machioalemenl les détails : ici c'était une file de chameaux agenouillés, sur le dos desv|uel,- on entassait de!> colis dont le contact inac-
routiimé sembbiit lasser leur dDcilité habitiKelle. k nntàques pas de 1^ , .divbés en petils groupes » stttiooiiâieiit les gens de Tefcorte, demi-nus, portant plusieurs ugaie^i en main, le bouclier au bras et le couteau-poignard à la ceinture; la tète découverte, rasée ou garnie d'une ehevelure disposée d'une façon bizarre. Le visage des uns paraissait d'autant plus noir qu'ils se trouvaient dans l'ombre; celui des autres prenait, à travers les reflets de lumière dont ils étaient soudainement éclairés, une expression farouche et diabolique... Peut-être s'entretenaielfTils de nous et du sort - qui nous était réservé! Dans une partie de ce tableau vivant, dont tout le fantastique, pour être bien rendu, n'eût pas» demandé moins que le pinceau de Rembrandt ou de (iérard-Dow, se tenaient les officiers et les marins composant notre personnel : ceux-là vêtus et armés comme l'exigeaient les chances probables du voyage qu'ils allaient
entreprendre ; ceux-ci le sac au dos, la giberne en ceinture et chargeant leurs armes. Enfin , comme si un artiste eût voulu capricieusement mettre en contraste les divers états sociaux par lesquels l'humanité a passé, la sauvagerie, la barbarie et la civilisation, plusieurs des individus de descendance arabe, qui habitent la ville, figuraient en curieux à côté des deux premiers groupes, cherchant vainement à comprendre le but de notre entreprise, et échangeant leurs réflexions sur la singulière idée des Frenggui.
Au moment où nous nous séparions des personnes qui nous avaient accompagnés sur la plage, l'une d'elles, le vieil Arabe chargé de la perception des droits levés pour le compte du sultan de Zanzibar, s'approcha et me serrant affectuensèment la main, me dit, d nu aii ou se peignait un<i vive in-
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quiétude : « Vous allez entreprendre un voyage qui n'est pas n sans dangers..., soyez prudent et contenez-vous dans vos « rapports avec les gens que vous rencontrerez! » Le ton pénétré dont ces paroles étaient prononcées et la scène qui se déployait sous nos yeux; la nature à la fois pittoresque et sauvage du lieu; La physionomie si étrange, si^ nouvelle pour moi de la plupart des êtres qui m'entouraient ; peutêtre aussi cette espèce de débilité morale qu'amène ordinairement la fatigue du corps après une journée laborieuse, tout cela réuni me fit éprouver, je l'avoue, une émotion indéfinissable. N'était-ce pas un de ces mystérieux avertissements envoyés à l'homme aux instants suprêmes où la Providence lui abandonne, en quelque sorte, le choix de sa destinée? Une pensée sinistre, le souvenir dû malheureux Maizan, me traversa même le cerveau avec la rapidité (le réclair; mais, par une réaction non moins prompte, je me pris à rire de cette abdication momentanée de ma raison, et, laissant là les lugubres pressentiments, je donnai l'ordre de se mettre en marche (1).
Le personnel de notre caravane se composait de vingt-six individus; les bagages étaient portés par cinq chameaux. J'avais prudemment distribué nos hommes de manière à maintenir, au besoin, nos guides dans le devoir. Toutefois, après avoir cheminé quelque temps, la confiance s'établit, et d'ailleurs la route que nous suivions devint bientôt un étroit sentier ne permettant guère à plus de deux hommes d'aller de front.
Ce sentier était pratiqué sur un terrain sablonneux raeu-
(1) Voyei planche 25 de rAlbam.
— tablé d'un fourré peu épais de buissons, d'arbustes épineux et d'arbres de petites dimensions. Le sol cédait sous no» pas , ce qui rendait la inarche extrêmement pénible, surtout à nous autres marins. Nous avions aussi, en raison de l'heure avancée, à lutter contre le sommeil : or, dans ce parcours monotone d'un chemin sans horizon, où la vue ^t bornée de tous côtés, aucune distraction ne nous aidait à surmonter la fatigue du corps et l'appesantissement de l'esprit. A d'assez longs intervaHes seulement, des voix humaine» et le tintement de la sonnette en bois attachée au cou des chameaux (ij nous annonçaient le passage près de nous d'un groupe de Bédouins ou d'une caravane se dirigeant vers Moguedchou. Nous en rencontrâmes une qui venait de Ganâné ; elle comptait une douzaine de chameaux chargés de dents d'éléphant. Bien grand dut être i'étonnement des gens qui la conduisaient quand ils nous aperçurent, et, s^yis la présence de nos guides, ils n'auraient réellement pu s'expliquer la nôtre que comme une apparition surnaturelle.
Après environ trois heures de marche, ceux d'entre nous qui ne s'étaient pas donnés comme doués de facultés locomotives remarquables se déclarèrent rendus, et exprimèrent le désir de faire une halte. Pour mon compte, je sentais que mes reins ne se prêteraient guère plus longtemps à une pareille gymnastique, et il me semblait, selon l'expression vulgaire, gu^ les jambes me rentraient dans le corps, expression dont je n'avais jamais aussi bien qu'en cette circonstance apprécié la valeur Ggurative. Nous étions tous, du. reste, plus que de raison haletants et altérés.
(1) Ce broit est quelque peu semblable à celui des castagneUe».
« L'équip(t§e suait, sotifflait, éWitrendi]. v>
Il fut donc décidé, d'un ceatmélTaccord , qa'on station nerait im premief endroit offrant l'espace nécessaire pour camper. A une benre un ^oert, nous fîmes balte; on régla ie serfice ée faction entre nos hommes pour avoir une sentinelle devant 4a tente, où iioqs nous établîmes de notre mieux. Qtmnt à nos guides, chacun d'^x s'enveloppa dans son pagne dé coton, et s'étendit sur le sable sans plus de soins ni de préoccupations.
A. quatre heures et demie nous levâmes ie camp, et à cinq heures nous étions en route , la tète un peu reposée , mais les jambes roides et le corps brisé : il n'y a personne qui n'ait plus ou moins éjM'ouvé, à la suite d'un exercice pénible, cet effet d'un repos* insuffisant et pour lequel on n'a pas eu la possibilité de se mettre complètement à l'aise. Nous comptâmes sur ie mouvement pour dérouiller, comme on dit , DOS membres sans souplesse. Il y a, d'ailleurs, dans l'heure calme &t fraîche qui succède aux ténèbres, quelque chose de réconfortant où le corps puise plus de vivacité, et le cœur les pensées riantes, source de force et de courage ; néanmoins nous avions affaire k une nature et à un clinoat d'une rudesse et d'une âpreté trop marquées pour nous laisser longtemps un semblable bien-ètre.
La clarté du jour ne diminua pas la désolante monotonie du voyage : un botaniste seul y eût gagné, en ce qu'on pouvait alors distinguer le genre des plantes au milieu desquelles était tracé le sentier que nous suivions; malheureusement, pour des profanes, il n'y avait rien de charmant dans cette végétation désolée, trop en harmonie avec les terrains sablonneux qui la portaient; rien de penarqaable dans ces
arbres si pauvres ée feuUlig«, si ce n'est (\n'\h \ae donnaient pas l'oiihbre nécessaire t)our garantir le voyagearilis rayons du soleil. Ses oiseaux an brillant plumage, |>Msattt rapidement devant «loas pour disparattre bientôt dans His bran*cbages épineax , Paient les seuls êtres animés ifui t'offrissent à notre vue. Ce chemin était évideiminent peu ft^uenté, car nous trouvÂme^, sur ta lisière du Iburré, wne belle d«nt d'éléphant perdue par quelque earavane, et qne fout indigène se fût empressé de ramasser, car elle représentait une valeur d'une donzaine de piastres. Des sept heores la chaleur devint excessive, et la tiède humidité qui s'exhalait du terrain, augmentée par le calme de l'air, rendit l'atmosphère pesante et la respiration ^iflBcile.
Comme it notas restait à faire près de la moitié de la route et que nos guides ne paraissaient pas disposés à s'a(^t«r, nous marchâmes courageusement encore pendant une heure et demie; mais alors la fatigue et la faim nous décidèrent à une «econde halte; d'aitteurs an de nos plus présomfptueat marcheurs déclarait, et se laissant tomber sur le sable, qu'il lui était impossible d'aller au delà sans prendre un peu de repos* La tente fut donc de nouveau dressée, et nous convtntees d'y attendre que les plus chaodes heures du jour fussent passées. Cette résolution nous permit d'expédier un de nos guides vers le point le plus voisin de ia rivière pour chercher de l'eau , notre provision se trouvant complètement épuisée ; toutefois, comme cette «ourse devait être longue, nous procédâmes au déjeuner. Dès que les exige«cet> de l'estoomc furent apaisées, nous essayâmes de dormir; mais t«Mites nos dispositions pour y réussir furent vainei : use afiV'euse quantité de mouobes qui s'é-
rr'^'
taieot, sans façon » invitées à notre repas non» tourmentèrent tellement après , les ingrates 1 que nous goûtâmes à peine on moment de ce sommeil dont nous arions tant besoin. Ajoutez à cela que le soleil, presque aa lénlth, dardait sur nous ses plus brûlants rayons, et que nous n'«vions pour boisson que du vin ou de l'eau-de-viei*. . ; r^ti ?
A trois heures et demie nous pliéHnes la tente, et , pendant qu'on rechargeait les chameaux, je pris le^ devants avec les ofBciers et une partie de nos guides, laisss|nt le détachement en arrière,^ pour accompagner les bagages. Je me promis bien, pour cette fois, de ne plus m' arrêter qu'à Guéledi , ne me doutant pas, cependant, de la distance qui nous en séparait encore. Vers cinq heures , nous rencontrâmes un homme qui nous était envoyé, avec un chameau portant une énorme jarre de lait de chamelle et une autre pleine d'eau. Ce secours arrivait fort à propos pour ranimer nos forces; il accusait, de la part d'Ibrahim,- une attention qui me fit bien augurer de son hospitalité. Après nous être désaltérés et avoir rempli nos gourdes , nous marchâmes d'un pas mieux réglé; car, outre que nous avions apaisé notre soif, le soleil , descendu à l'horizon, n'embrasait plus l'atmosphère, rafraîchie, depiâs quelques heures, par une forte brise venant de la mer. Déjà, aussi, le sol devenait un peu plus résistant, et la végétation, sensiblement modifiée, annonçait que nous approchions du terrain d'alluvion qui borde la rivière.
Bientôt, en effets nous atteignîmes la lisière du bois, et soudain l'horizon s'étendit devant *nous ; malheureusement le peu de durée du crépusculenenous permit pas d'en jouir longtemps. Nous foulions alors une terre végétale dont
on apercevait quelques parties défrichées; mais la qualité que Dous appréciémes le plus en elle, ce fut sa solidité : car, après la fatigue que nous ayioos éprouvée eu marchitit sur le sable ) nos pieds nous semblaient maintenant nfeondir sur le sol; quoi qu'il en soit, quelques minutes de cette allure normale firent disparaître notre lassitude. J'avais' été, jusque-là, un peu honteux de voir le pas ferme et mesuré de nos guides, l'activité soutenue et infatigable de leurs jarrets , quand , las et abattus , nous n'avions pu , de notre côté, prolonger les étapes plus de trois à quatre heures ; ils avaient eu même (je ne sais si c'était une illusion produite par la susceptibilité de notre amour-propre) quelque peu l'air de nous prendre en pitié, et il nous avait paru que, dans leur esprit , comme dans celui de tous les gens aux yeux de qui la force physique est le premier mérite, nous ne tenions pas une bien haute place. Nous étions donc contents d'avoir l'occasion de nous relever dans leur estime.
Au sortir du bois se trouvaient quelques cases. Nos guides, certains désormais de ne pas arriver de jour et tenant, sans doute, à st, ménager une entrée triomphale avec les M'zongou, ce qui procurerait à leurs compatriotes un spee tacle gratuit à nos dépens , cherchèrent à me persuader de stationner en cet endroit : ils affirmaient qu'il ne nous serait pas permis de pénétrer /la nuit dans Guèledi. Mafs je ne voulus rien entendre à ce sujet, et, comme le sentier était tracé devant nous, je couplai court en prenant un pas accéléré qui les fit bientôt rester en arrière ;jmes compagnons m'imitèrent, et ce fut à grand' peine, et non sans quelques temps de course, que deux hommes de l'escorte parvinrent à^nous rejoindre. Après deux heures de cette marche for-
,.,. -,.. ^ ..^ ^-,, ,-. .-,--. ,„ ,, - J-ï' -v-x'^isij.jiijppïF.P-jr ^^Vf^'^^^WW^l^fW^
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eéçk mu9 é^kms e^fi» sot le homk de l'Oaébi ; A ét»t huit b«j^^ e| (}«fl|ie) jMHi» m9m-^ en tout* nwrebé pendant QP2e> h0m«i9 4 P<><*^ ftccomi^ir )e tpajet de Moguddcfaoo à Guèledi par k route que bous avions «liftfl^ u^ .j^c^h
Arrivés là • il faUait trayerser la rivière pour eotrër dans le village principal, résidence du Sultan et de ses firèresç il s'écoula prè& d'une demi-beure avant que nous posions effectuer le passage , qui s'o])éi^ au moyen d'un petit bac cootenaat quatre ou cinq personnes. Pendant cette attente, l'én^eil av«it été donné dans le village par l'annonce de notre présence, et la rive s'était couverte de plusieurs miiUeps d'hommes, de femmes et d'enfants criant, chantant, gesticulant; foule au milieu de laquelle nous lailHaes être étouffés en débarquant. Ibrahim , qui avançait pour nous recevoir, ne parvifH^msqii'à moi qu'avec une extrême difficulté; il me prit alofs lessmaios, et, me les serrant avec uae véritable eINion, me conHïïîsit dans le logement qu'il nous avaM destiné.
Nous étions tous faits comme des bandits quant à noire accoutrement, et il faut qu'il y ait, aux yeux des races inférieures, un bien réel prestige dans la couleur et les traits de la race blanche, pour qu'en un tel état de toilette nous imposassions à nos hôtes le respect et la déférence qu'ils UQus témoignaient. J'ajouterai que notre ramage ressemblait assez à notre plumagey car il était eo harmonie avec les dispositions de notre esprit. Or, pour mon compte , je me sentais de fort mauvaise humeur de toutes les contrariétés que j'avais eu à subir pour atteindre le gile ; de plus, la ù\im et la soif nous tourmentaient, et, comme les bagages ne devaient^ atô disait-K>n, être à Guèledl que le lendemain,
uoast mom Vtgtéablç per»peeUv« de «pupçr ^voc d^ 4Qiir. rba frit (kns le senen, et (le coucher mx uoe pçaii dq bo^pf avec leai Yè^meptfi tc««npé» et mmïH^ quQ qqH& pQr^jQp^i H n'y avait eertes pas là de quoi eioiter à l'exp^Hf^km l't^^iipin^ doué du caractère le fooivs ehik^râu, et f^ philosophie if(ét^ pttiot à Yéj^em^ â'^^^ im^i^fi ^^pUoo. Ibr&,^tt\ ^ ^^ frère Mouça se mf>iQ^rmeB|, du re^^e, f^ft e^^pre^ p^Hf nou^ : ils o);4pt^fîèr6U( qu'o^ nous s^ryit 4h l^t e^ qu'oo nous pr^^f-M de^ aliments 4 1^ in^de 4h pa^^, n^ ^upfionoaut péjft, ep bons e^ hft"?^l®s S^mal qu'i|s ^^^çut, pqpitiieu peu cesfDf^^ f3taie^t efi r^ppçjft avec ^(^ l^^^it^ç)^ et nos besoins du moment. Le relard apporté dans yp^yé^^ bagages me préqccup^iit 40QC ^ucpi^p; iQ^fs, si ce p'^it pas sans eflfroi que je so^g«»i§ ^ L'epa^^rra^ 0aqf lequel n^ji^ noqs trouverions siWf Yçnftjent à ppus è^f^ ^l^v^, j'^Mfis surtout fort inquiet du personnel à qui j'en avais co^j^ \^
garde, c^r je savais que ^ç^ poarJQ^ ^ f^^ftl tH^ ^^"^' plutôt que d'en laisser ravir la u^^iudre parcelle. 0|i ne ^^p doqnait, d'^iUeur?, 4' autre raison de ce ret^r4 que je 4§P~ ger qu'il y aurait h travers^er la plaine cqjtiv^ 9qui|)i^^ enire le bois et la rivière, cette plaipe ét^p| parçqi^ruç par des bippppotaines ; ce pourquoi les c|iame)|ers qui ne peuvent §|tein4r^ le bord fie l^ rivière ava^f 1^ fin du jpur s'arrêtent ordinairement jusqu'au lendemain fmf ça^e^ doAt j'ai parlé pliis l^put. Tout bien considéré, et4an^ l'incerljlude où j'étais quant à la sûreté des bagages ^ 4e leur^ g^ç- (liens dans l'endroit où on les supposait s^tioni^^^^ j'ol^tins d'Ibrahim qu'il envoya^ ^ i^^S hommes une l^t^r^ 4^P^ ^^Ri^l^!)^ je leur recQnim9n4ais une grande prudence ; i^aj^, P^^q^^ a»? iftème jflslan^ op fpe provint qi^'hoffffle^^.t.cfjftmç^uf
étaient sur l'autre bord de la rivière, et bientôt ils furent près de nous. Le maître Yernet, qui commandait le détachement , m'ap[^rit qu'en effet les chameliers, ayant atteint à l'endroit déjà indiqué, manifestaient l'intention d'y passer la nuit, et qu'après divers signes plus ou moins earac^ téristiques, il s'était vu obligé de les coucher en joue pour leur faire comprendre qu'il voulait continuer sa route ; les récalcitrants conducteurs s'étaient prudemment rendus à cette sommation, jugeant sans doute qu'entre une balle tirée à bout portant et la chance de rencontrer des hippopotames il valait mieux opter pour le danger le moins certain ou le plus éloigné.
Dès que je fus complètement rassuré sur ce point important pour tous, nous nous occupâmes d& satisfaire notre appétit, un peu calmé déjà par l'absorption de plusieurs pots de lait.
Le moment du repos était enfin venu. Le logement qu'on nous avait assigné se composait de cinq cases isolées, sans compter deui cuisines ; je les distribuai selon les habitudes hiérarchiques du bord, et chacun s'installa dans la sienne, un service de garde ayant été préalablement établi pour la nuit. Alors; libres d'inquiétude, nous puisâmes, dans un somnoeil paisible, des forces pour les courses et les émotions du lendemain, qui se présentaient à notre imagination sous les plus riantes perspectives, avec tout le charme de la nouveauté ou le piquant dé l'imprévu.
Au point du jour nous étions debout, impatients d'examiner les lieux et les êtres. Non moins impatients, mais moins retenus, nos voisins, la tète tendue au-dessus des murs ou l'œil collé aux moindres ouvertures de l'enceinte
— 2t — qui renfermait nos cases , y plongeaient déjà des regards curieux, attendant avec aniiété l'apparition des M'zongou. Les abords de notre porte étaient encombrés d'individus de tout sexe et de tout âge , et l'aspect de la sentinelle fournissait un sujet inépuisable aux observations sérieuses des uns, aux remarques plaisantes des autres, à la taquine et malicieuse gaîté des enfants, au coup d'œil investigateur et aux discrètes réflexions des femmes, qui peu à peu s'étaient approchées, en reconnaissant qu'un M'zongou était tout simplement un homme. A mesure qu'un de nous se montrait, il était accueilli par des cris assourdissants, enthousiasme peu récréatif, mais auquel il fallut bien nous résigner jusqu'à épuisement des sensations diverses que nous p inspirions. La visite d'Ibrahim et de son frère Mouça hâta notre délivrance ; ils venaient poliment s'enquérir de nos besoins, et, pendant tout notre séjour à Guèledi, l'un ou l'autre ne manqua pas, matin et soir, de nous faire cette obligeante visite. Chaque jour même, à mon lever et le soir, l'un d'eux, Mouça, se présentait, avec une bonhomie charmante, pour pfendre le vase destiné à contenir notre provision de lait, sachant que les vases soumal nous répugnaient à cause de leur mauvaise odeur.
Nos hôtes ne connaissaient pas encore l'intention du Sultan, leur frère, quant au lieu où devait s'effectuer notre rencontre. Nous n'avions donc qu'à employer de notre mieux le séjour obligé à Guèledi jusqu'à réception d'une nouvelle lettre de Youceuf.
"^ Guèledi, située par 2* 6' 20" de latitude nord (4), est
l'> Cette latitude est la moyenne de trois observations int'ridienDes de
lïrté aggtoéîéiràtibrt dé huttes ll'ôspèct ttniforiÉe, inf&rieures, iou^ tféa^éccfr^ «éte ^àpp(Mrtb, à nm phis pauvres diaumières, et Tgroufféés de tn&nière à forttfefr tfôis grands ViHageS; l'un sur la rive géïiche, et à l'est duquel ïious tviii>n6 traversé fti rivière eiS arrivant; l'autre, te plus considéraMev situé sur la riVè droite, en face du premîèr^c'est celui où nous étions établis) ; le troisième enfin sur la même rive> uti peu en ^ont du viïla^e principal , dont îl est à peine séparé : ils contiennent ensemble de quiiize à diï-hnît dents caSéS. 'Chaque famille, selon la^ quantité de personnes ÔOTit elle se compose , ëù occupe une ou plusieurs , reliéefs tàoks étotre elles par des pans de murs. Outre celleis qui servent d'habitation , ily en à toujours une réservée pour la cuisina, et dans taqtïeite est disposé un petit foyer tnaçonné. Tontes ont la mènie structure. Une muraille circulaire de deux mètres environ de hauteur, et tin toit conique supporté, au Sommet, par àù poteau central , et à la base par 16 muraille, constitnent chacun de ces petits édifices , qui ressemblent parfaitement à de grandes ruches. Cette muraille est bâtie à l'aide d'une double rangée de pieux enfoncés dans le sol , formant deuî cercles concentriqnes qui laissent entre eux un intervalle de vingt à Vingt-cinq centimètres de largeur. Les pieUx sont reliés par des branchages entrelacés, et le Vide est rempli avec une arçile assez consistante. Les parois Sont 'enduites d'une terre glai^ bien unie que la pluie noircit au dehors, maist^ui , en dedans, conserve sa couleur
Canopns. (^ant h la lodgitade, qVqs n'âVoDS pas pu la détérm&ier, notre chronomètre de poche, qui derait nous donner le temps de Moguedchou, s'étant arrête dans la route; d'autre part, les obserratioos de distauces lunaires ne uous furent pas non plus possibles.
priflMfttve. L'intérieur des «ases à rii mètres eniiran de diamètre : qud«|ues-«nes seuleneiit, «eD fsÎMD 4a ^mh% >ei 4t la richesse da iprof riétaipe , ont des 'éimensiotis f^M coti^déraUes. Aé centre s'élève un lon^ f0t6M éa sMiifnet >doqnel partent des cbeyntns dool ie Innit libre hepose 8ur le chaperon de la menaille. €ett« cfaanpeiite est reeouverie >êt paille et iuûte les éoits de chaume diè nos fermes. Pour en augmeater la solidité» 'des wentoate fiiés par «éi èout «teiiB des entailles pratiquées itomt autour du poteau centrarl vont, par l'autre eitrémité» s'AFC-beuter oontrie tes cfae¥n«s'ée la toiture, comne font iesiiges inétalli(]pMS<d'un partfsari coKlre les baleines qui servent a iixer et à teadre l'étoffe. Ces cases, dépourvues de fenêtres., n'ont d'attttre ouveiAure qu'une porte ; elles «ont trèsnf^aîcèes et moins «bscures q«'«ii ne se l'imaginerait. L'ameublement en est le même iqne d^tefi les Soumal du »«rd , ipeu de différence existant entre les divers «steosiles à l'usage des deux peuplades.
Sur un t^rain libre situé à côté de l'enclos que rtOQs occupions, (j'avais, leteiidemain de l'arrivée, lait dreisser iic^re tente, à laquelle sa (brine et ses couleurs bariolées donnaient une appareivce de luxe au milieu des demeures nustiques de nos hôtes. C'était un petit spectacle pour les 'ba dauds du village , et Dieu sait s'ils étalait nombreux ! Mais si notre Bungaloo avait pour eux l'attrait de la nouveauté, il n'offrait pos, comme habitation, autant de commodité qwe leurs cases : pendant/la chaleur du jour, eeHes-oi étaient beaucoup plus agréables, et, si ce n'eût été les vislteursqui y affluaient sans cesse, nous les eussions touieurs habitées; mais nous n'y étions, pour ainsi dire, pas chez ■nous; c'était toute ia journée une allée et venue de gens qu'attirait la
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curiosité, et parfois aussi l'espoir de nouer quelque bonne affaire, et, quand nous en étions fatigués, nous nous retirions dans notre tente, qui deyenait un sanctuaire in?iolable. Nous restions habituellement au logis de dii heures du matin à deux heures de l'après-midi, recevlint les individus qui se présentaient, et je prenais des notes en causant avec les anciens du village, particulièrement avec ceux qui , pour faire le pèlerinage de la Mecque, avaient traversé le pays compris entre l'équateur et les frontières de l'Abyssinie, une des parties les moins connues de l'Afrique orientale. Pu lever du soleil jusqu'au déjeuner, notre temps était consacré aux excursions dans les environs.
A l'exception d'Ibrahim et de son frère, que j'allai voir dès le lendemain de mon arrivée , je n'avais personne à visiter dans le pays; cependant, je me présentai chez la femme légitime de Youceuf , d'après le conseil de Sid-Qoullatin. Il est probable que l'idée lui en avait été inspirée par la dame elle-même, qui pensait bien que ma visite ne pouvait manquer de lui valoir quelques cadeaux, et qui, sançdoote aussi, devait être flattée d'une démarche dans laquelle les autres femmes verraient une marque de distinction. Elle occupait la case du chef, absent, qui était beaucoup plus grande et mieui ordonnée que toutes celles du pays. De joli es cloisons en bois noir fort propres en séparaient les divers compartiments à hauteur de muraille, et les meubles ou ustensiles qui s'y trouvaient étaient plus soignés et plus confortables que ceux des autres ménages. Dans la courte entrevue que j'eus avec la noble dame, nous n'échangeâmes que quelques phrases insignifiantes par la double entremise de M. Vignard et de Sid-Qoullatin , le premier transmettant mes
paroles ea arabe au second, qui les traduisait en soumali.
Ce qui me frappa le plus dans cette circonstance, c'est que cette femme, qui était venae fréquemment, à visage découvert , nous regarder par-dessus la muraille de notre enclos, 1 1 affichant tout à coup un rigorisme inspiré sans doute par la présence d'un musulman, me reçut complètement yollée et demeura ainsi tant que je restai près d'elle. Je regrettai cette pruderie intempestive, car f avais eu l'occasion de r m'apercevoir qu'elle était, quoique du plus beau noir, remarquablement jolie.
Je pris congé après lui avoir offert mes cadeaui, parmi lesquels il y avait un collier de corail portant, en guise de "^ |
médaillon, une pièce de cinq francs, fort brillante, frappée à l'efBgie de Louis-Philippe, parlicularité sur laquelle j'appelai son attention. Pendant mon séjour à Guèledl, il m'arriva plusieurs fois de faire des dons semblables avec des pièces de moindre valeur : c'était, pour le moment, le seul moyen possible de mettre notre monnaie en circulation dans le pays. , ,^
Libre désormais de tout devoir, je pus errer selon ma fantaisie. J'aimais alors à parcourir les nombreux sentiers qui sillonnent le village, sentiers souvent plus larges que les rues de Zanzibar, mais irrégnliers et capricieux comme un dessin d'arabesques. Le pittoresque de cette cité sau-
• vage, parsemée çà et là de bouquets d'arbres, d'arbustes et de petites plantations de millet et de sésame , n'était pas sans grâce. La, physionomie joyeuse des habitants, la vivacité de leur allure , de leurs gestes et de leurs paroles ; les femmes portant sur lalète les vases qu'elles allaient remplir à la rivière; les grands bœufs, les ânes chargés de far