ROUTE DE MOMBASE AU PAYS DE TGHAGA
Les voyages à l'intérieur se font à pied; les bagages et les marchandises sont portés à dos d'homme : dans ce cas, la charge est, en moyenne, d'une frazela. Les jeunes gens pauvres de Mombase et les esclaves de marchands sont employés comme porteurs, et, dans le cas où ils ne sont pas en nombre suffisant, on y supplée par des Oua-Nika. Les provisions à emporter consistent en patates et une autre racine dite m'hôgo, en poules, millet et bananes, mais on ne les prend qu'en sortant du pays des Oua-Nika, car, pendant les deux journées que l'on met à traverser ce territoire, on se procure des vivres partout. Pour se rendre de là à Taïta, on se munit de trois jours de vivres ; à Taïta on les renouvelle pour trois ou quatre autres, et on peut atteindre ainsi Tavéta. Durant la mousson de sud-ouest, on trouve de l'eau sur toute la route et l'on en fait chaque matin sa provision. Pendant la mousson de nord-est on en prend pour trois jours.
Les fwrtours se payent moitié avant le départ, moitié au retour : outre la nourriture, on donne 7 piastres à ceux de
Mombase et 5 aux Oua-Nika. Le voyage effectué en dés circonstances favorables, quant à l'état du marché à Tchaga;, demande ordinairement un mois; mais l'époque à laquelle il vaut le mieux s'y présenter n'est pas fixe. j .. ;
Dans la mousson de sud-ouest, l'approvisionnement est plus facile. La route est assez sûre, cependant on passe entre deux tribus dont on peut craindre des attaques; ce sont les Oua-Kouavl et les Galla, toujours en hostilités les uns contre les autres. Si l'on rencontre un parti d'Oua-Kouavi. on s'en tire avec quelques marchandises; mais, si l'on a affaire aux Galla, le danger est plus sérieux, et Ton n'en sort sain et sauf qu'à la condition d'être en force pour les repousser.
La journée de marche se compte du point du jour jusqu'au coucher du soleil; on stationne, dans ce laps de temps, trois ou quatre fois, pendant une demi-heure environ, afin de laisser reposer les porteurs.
Deux routes mènent de Mombase au pays de Tchaga.
Route par le nord.
De Mombase on se dirige sur Djonvou en passant par M'koupa; on traverse un embranchement de la rivière do Djonvou qui y conflue, tout près et en aval du village : les cases sont sur la rive droite. Le soir, on s'arrête sur le territoire de Rabaye, après avoir franchi la rivière à gué un peu au-dessus du principal village de ce nom, car, à sa hauteur même, on ne peut le faire qu'en bateau. Le lieu où l'on couche se nomme Bouni. La direction suivie, dans celle première journée, serait, de Mombase à M'koupa,
l'ouest; de M'koupa à Djoovou, le nord-ouest, et de ce dernier pointa Rabaye, le nord, prenant peut-être un ^eu d'est. La caravane y arrive après sept heures de marche, y compris deux temps de repos. On trouve, en cet endroit, des vivres en abondance, du riz, du millet, du maïs, des haricots, des bananes, des giraimionts, des papayes, d«s ignames, de la volaille, du gros et du petit bétail, des cannes à sucre; l'eau de la rivière y est douce, le flot ne montant que jusqu'à Kicerouani, qui est à une heure de marche en aval.
Le deuxième jour, en partant de Rabaye on se dirige vers l'ouest; au bout de trois heures, on rencontre la petite rivière de M'Iédjé, large de 7 mètres environ et profonde de (r,60 à 1 mètre, dans les circonstances ordinaires; mais dans la saison des pluies sa profondeur atteint 4'',5, et alors on ne la passe qu'à deux heures de marche plus haut, à un endroit où des rodies faisant saillie forment une espèce de pont, permettant d'aller à pied sec d'un bord à l'autre. On atteint M'tanggoné après avoir cheminé pendant environ six heures et demie.
Le troisième jour, au bout de deux heures, on traverse la rivière Anggoni (M'to-Anggoni), limite du pays occupé par les Oua-Nika, et l'on parcourt un terrain inhabité, couvert d'herbes et parsemé de quelques arbres, entre autres le copayer et l'ébénier (le premier devient très-rare). On a laissé dans le nord un territoire oua-nika, dit béria. où se trouve le village nommé Kirqnm'bi. Il y a beaucoup plus de copayers au delà de Béria. Le soir, on arrive à N'gouroungga Zakimiri (1), réservoir naturel dans un rocher, où s'amas-
(1) N'gouroungga (la merveille); Zakimiri (nom de Tindividu qui a découvert ce lieu).
sent les eaux de pluie (c'est, peut-être, une source). Tout près de cette roche, est un petit fourré où l'on passe la nuit. On a marché neuf heures et demie sur dix heures.
Le quatrième jour, on continue sur un terrain semblable et , après six heures et demie de marche, on est, vers deux heures de l'après-midi , à N'gouroungga Zam'laia, réservoir du même genre que le précédent. On y remarque quelques arbres. Vers le soir, une heure et demie plus tard, on atteint Târo. A portée de voii^ de cette station sont des cases habitées par des naturels émigrés de la tribu des Oua- Dahalo. \
Le cinquième jour, on s'avance, jusqu'à une heure, au milieu de broussailles et d'arbres à encens ; puis on entre dans un pays sablonneux, complètement aride, qu'on appelle M'tigno : on y fait halte après neuf ou neuf heures et demie de marche.
Le sixième jour, au bout d'une demi-journée, on quitte ce sol sablonneux et l'on parvient bientôt à une haute montagne nommée Bougouta; au pied de celle-ci, du côté qui regarde la route, existe un grand réservoir où l'on renouvelle la provision d'eau. Dans les environs, on court risque de rencontrer des bandes de Galla se rendant au pays de M'çaï, où ils vont enlever des bœufs. Ce jour-là, on a marché sept heures et l'on s'est reposé trois fois.
Le septième jour, on se repose quatre fois; on passe entre deux villages éloignés chacun d'environ une journée de marche et qui sont, sur la gauche, Ségao, dernier point où l'on voit des cocotiers, et, plus près, sur la droite, N'zara; puis on franchit une petite rivière nommée Moualalé, qui roule au pied d'une montagne sur laquelle se trouve Boura,
premier village des Oua'-Taïta, et, une heure après, on at teint ce dernier point.
1 Le huitième jour, on met d'abord deux heures à traverser un fourré de broussailles; puis on laisse à main ,/^-gauche des fosses creusées par les habitants de Boura pour prendre des éléphants. À droite est une montagne, dite M'kingga, de peu d'étendue et d'élévation. Ce pays est inhabité et couvert d'herbes; de rares bou<|uets d'arbres en rompent seuls la monotonie. On couche, au milieu d'un fourré, dans un endroit sans nom et privé d'eau.
Le neuvième jour, on s'arrête à la nuit sur le bord de la rivière Tavéta, qui a, dans la saison sèche, environ 3 brasses de large et 2 pieds de profondeur; elle va se perdre dans le lac de Guipé. Pendant cette journée et la précédente, on a fait route à l'ouest. Tavela est le nom d'un territoire habile, que limite la rivière du côté de l'est.
Le dixième jour, on passe la rivière, et en deux heures on atteint le village de Tavéta (1); on le traverse et l'on couche près de la rivière Mam'ba, limite orientale du pays de Tchaga. On a fait, toute la journée, route au nord, sur un terrain couvert de verdure, mais où les arbres sont peu abondants.
La rivière a 9 brasses de large; dans la saison sèche, on lapasse ayant de l'eau jusqu'aux genoux; dans la saison
(1) Sur la carte où a été porté cet itinéraire, Tavéta et la rivière du même nom ont été mis dans un ordre inverse à celui que nous indiquons. Je ne sais plus si j'ai été amené à le faire par quelque combinai son résultant de renseignements autres que ceux reproduits ici ; mais, en relisant aujourd'hui ceux-ci la carte en main, je crois qu'il y a eu erreur dans la manière dont les deux points dont ii s'agit y ont été placés.
pluvieuse, elle a 2 brasses de profondeur. Elle est très-encaissée en cet endroit, et les escarpements qui la dominent varient de 15 à 25 mètres. Les habitations commencent à trois heures de là. Ce cours d'eau se perd également dans le lac de Guipé, et prend sa source, ainsi que celui de Tavéta, dans une montagne du territoire de Mam'ba, ^ui n'est pas très-haute ^ sur laquelle est situé un village.
Le onzième jour, au bout de deux heures de marche, on entre à Kiléma après avoir passé une rivière dite Marangno, distante d'une demi-heure de la précédente. Kiléma est habité par les Oua-Tchaga. C'est le but du voyage.
Il n'y a pas, à proprement parler, de villages à Tchaga. Les habitations sont disséminées çà et là, sur une assez grande étendue. Quelques-uns des marchands arrivés ouvrent boutique sur un point où l'ivoire leur est apporté par les indigènes ; d'autres colportent leurs marchandises de case en case. La frazela d'ivoire leur revient à environ 10 piastres sur les lieux ; ils le payent avec du plomb, des cotonnades blanches et bleues, des verroteries et des mouchoirs de l'Inde. Le cuivre et le fer ne sont point acceptés, le pays en possédant, et les naturels sachant les approprier à leurs besoins.
Le vêtement des Oua-Tchaga consiste en une pièce de coton ou de cuir que les hommes portent à la ceinture et lies femmes au-dessus des seins ; les jeunes filles la ceignent comme les hommes, afin, disait l'individu qui nous renseignait, d'augmenter leUrs moyens de séduction. Hommes et femmes se rasent la tête; ces dernières conservent, au sommet, une touffe dont elles font plusieurs petites tresses entremêlées de grains de verroteries et qu'elles laissent tomber sur
leur visage. Les ornements communs aux deux sexes sont des colliers en cuivre quelquefois enrichis de cornalines et autres pierres qu'on trouve dans la montagne de Kulimandjaro. Les femmes se mettent des anneaux de cuivre aux jambes et y ajoutent des pendants de cauris qui leur sont apportés de la mer. Les deux sexes se mêlent à la danse. Des grelots, que les hommes s'attachent au-dessus de la cheville, et les femmes au-dessous du genou, parfois aussi un instrument formé d'un bambou percé de trous et avec lequel on frappe la terre, font seuls les frais de l'orchestre. Les Oua-Tchaga, quand ils vont au combat, se ceignent la tète d'une bande de peati non dépouillée de son poil ; une plume d'autruche placée devant ou derrière en guise de panache surmonte cette coiffure; la lanière qui la compose est prise le. long de l'échiné d'un animal nommé domoii par les Oua-Nika; il a de longues cornes presque droites, est moins grand que le buffle et fuit à l'approche de l'homme. Pour compléter leur parure guerrière, les naturels s'attachent parfois aussi à ta ceinture une queue de girafe emmanchée qui pend en arrière de la hanche gauche.
Leurs armes sont la sagaie de petite dimension, l'arc haut de 5 à 4 pieds et les flèches d'un peu plus d'une coudée de long, le sabre, le couteau-poignard qu'ils fixent au gras du bras par une courroie, enfin le bouclier en buffle ou en peau de rhinocéros ayant deux coudées et demie de long sur une coudée de large.
Leur nourriture se compose, le plus ordinairement, de lait , de miel et de bananes dont un régime se paye deux cauris. Ih font une liqueur forte, nommée mahuari, avec
la banane, uu autre fruit et une petite graine dans le genre
-■-i-'.T'i^cïse^-
du bagheri; cette boisson enivre, dit-on, plus vite que l'arack ; ils ne fabriquent pas cette dernière, quoique la canne à sucre soit un produit du pays. Leurs u^nsiles consistent en vases, plats de bois, et quelques poteries destinées à faire cuire les aliments. Des tabourets de bois, grossièrement façonnés, forment l'unique mobilier des cases ; on les recouvre de peaux ainsi que les banquettes en terre élevées contre les murs, et qui servent de lit. Il n'y a ni parcs ni étables pour les bestiaux, qui logent sous le même toit que leurs maîtres.
Les Oua-Tcbaga n'élèvent pas de volailles; ils ont du gros et du petit bétail; mais les bœufs et les moutons sont, dans le pays, beaucoup moins nombreux que les chèvres.
Le travail des métaux est la principale occupation des hommes : avec le cuivre, ils font des chaînes, des anneaux et des manilles, ils retirent aussi en fils de diverses grosseurs; avec le fer, ils façonnent des sabres, des couteaux, des fers de sagaies et de flèches, des pioches à labourer, des chaînons pour colliers et bracelets et des grelots. Ils participent à la culture des terres et à la confection des ruches pour les abeilles, travaux particulièrement dévolus aux femmes. Outre le bananier, dont la multiplication demande peu de soins, on cultive surtout le millet, les haricots et le tabac; ils font de ce dernier le même usage que nous, cependant ils le prisent plus généralement ; les femmes ne le prennent que de cette manière.
Chez les Oua-Tchaga, on enterre les morts dans la case où ils sont décédés; la famille l'évacué après en avoir emporté tout ce qu'elle contenait et en bâtit une autre. Les vierges ne sont pas inhumées, mais seulement déposées dans les broussailles.
Cette peuplade possède un fétiche qu'elle conserve précieusement. Il consiste en un bâton à T extrémité duquel sont attachés des bouts de racines de divers arbres, une plume d'autruche et un morceau de fer allongé. Il est déposé dans une petite case isolée, située à l'entrée du village. Le sorcier seul a droit d'y pénétrer, et la population ne s'en approche que dans les cas de disette, de sécheresse prolongée, d'épidémies, en un mot dans toutes les circonstances où il s'agit de conjurer quelque péril commun ; on y passe alors la nuit à faire des prières et des libations. Au moment d'entreprendre une expédition contre leurs ennemis, les guerriers se rassemblent en avant du village, ayant à leur tète le gardien du fétiche, qui tient en main l'idole; il la plante en terre de façon à ce qu'elle soit inclinée vers le territoire de leurs adversaires, puis il lui adresse ces paroles : a Toi qui as été conservé par nos aïeux et qui les as protégés, tu vas aussi, j'espère, nous secourir. » Il verse ensuite dans une calebasse une poudre noire, sur laquelle il récite quelques paroles cabalistiques, souffle dessus de manière à en jeter une partie au dehors, puis en prend une pincée qu'il répand avec soin sur la ligne médiane de son visage et de son crâne jusqu'à la nuque; il s'en noircit le dessous de l'œil droit et passe la calebasse aux assistants qui l'imitent. Si^pendant ce temps le fétiche reste debout, c'est une preuve de succès dans l'expédition projetée; s'il tombe, les guerriers, découragés, rentrent prudemment chez eux. La poudre mystérieuse est préparée par le sorcier pendant la nuit qui précède la cérémonie, et durant laquelle il doit s'abstenir de tout contact avec les femmes.
^.-TT^î^ ps ysw^^^^s^^^f^i^r-
J'ajouterai à ces détails le portrait d'une jeune fille de Tchaga (1), âgée de treize à quatorze ans, que j'ai yue à Mombase. Elle était robuste de formes, ses yeux avaient une expression vive et intelligente, son teint était noir-brun. Les deux dents incisives médianes de la mâchoire inférieure lui manquaient; on les enlève, du reste, dès l'enfance, aux individus des deux sexes, sous prétexte de les aider à cracher.
Itinéraire à Tchaga par la route du sud.
Le point de départ de cet itinéraire est Kilindini.
Le premier jour, on va coucher à T'chimba\ Dans cette route on coupe la petite rivière Mandguerra, puis celle de Melalani, en passant à Bombo, trois heures ei^viron avant d'atteindre T'chimba. \
Le deuxième jour, on traverse une rivière nommée Pemba et, après avoir parcouru un terrain habité, on arrive à un endroit où l'on prend du repos dans une case abandonnée.
Le troisième jour, au bout d'une heure de mar^che, on rencontre une autre rivière nommée N'gado ; on continue alors sur un sol herbu et inculte. Deux heures avant la fin de la journée, on s'engage dans une broussaille à l'issue de laquelle on se trouve au pied d'une montagne nommée Kilibassi, dans un endroit dit Kizinâa (Kcima], où l'on passe la nuit.
Le quatrième jour, on traverse des prairies et on arrive, le soir, à Segao, habité par lesOua-Taïta. Il y a là des groupes de cases couvertes en feuilles de bananiers.
(1) Voyez l'Album, planche 45.
!|R;Ï^W#ïT?a^*'^> '5^ '•-''•" ;-■-■•--?.■••-•'■■ -■r yi,ii.i^.
Le cinquième jour, au sortir de Segao, on parcourt un pays verdoyant; on couche dans le chemin.
Le sixième joujr, vers deux heures, on atteint Boura au delà duquel la route, jusqu'à Kiléma, est commune aux deux itinéraires. Ainsi par celui du sud on gagne un jour.
Un courrier non chargé pourrait mettre seulement de sept à huit jours pour se rendre de M'vita à Kiléma.