‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de MadagascarChapitre 34 sur 49 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Bésultats du voyage d*Aoudi. — Grand kabar à Tolia. — Renseignements géographiques sur le pays de Féérègne. — Productions. — Tradition des Andraîvoulas. — Chefs souverains de cette peuplade. — Notice sur Martouits* qui la gouverne actuellement. — Situation politique du pays. — Commerce de Tolia et de Saint-Augustin. — Retour de la Dordogne à Bourhon.

Après un voyage de sept jours, fait, partie en pirogue le long de la côte, et partie sur terre, Aoudi revint à Tolia. Il avait vu Martouits' et en avait été bien reçu ; mais ce chef, empêché réellement par un mal de jambe qui lui rendait pour le moment la marche difficile et pénible, et ne pouvant en conséquence venir lui-même à Tolia, avait désigné un de ses oncles, Rembini, pour le remplacer près de moi. Aoudi s'était longuement entretenu avec Marlouits' et son Manan'tani, des motifs qui m'avaient conduit à Tolia; puis il était reparti accompagné du petit chef Ankingn'ha, chargé par Martouits' de faire connaître ses inten-

lions à Rembini, qui devait se joindre àeui sar ia route. Le jour Suivant, ils avaient atteint le village de ce dernier : Ankingn'ha s'était acquitté de sa mission près de lui, et Rembini avait fait ses préparatifs de départ, lorsque des hommes envoyés par Tampakousake étaient arrivés chez lui. Ils avaient raconté avec force mensonges l'arrestation d'Ory , Tincendie du village mahafale, et, en me représentant comme an homme veno dans le pays avec de mauvaises intentions, ils avaient détourné le chef de se rendre à Tolia. Comme tous 1 s actes qu'on me reprochait s*étaicnt accomplis en son absence « Aoudi n'avait pu en expliquer les raisons ni repousser les mensonges auxquels ces actes servaient de texte, et, voyant que toutes ses protestations ne pouvaient décider Rembini à se mettre en route, il avait continué avec Ankingn'ba et une dizaine d'hommes de Rembini, qui devaient retourner près de ce dernier sitôt qu'ils auraient vus par euxmêmes le véritable état des choses. Tel fut en substance le récit que me fit Aoudi à son retour à Tolia.

Cène fut pas sans une certaine crainte qu'Ankingn'ha, lui* même, vint pour la première fois à bord; mais l'accueil qu'il y reçut l'eut bientôt rassuré. Il passa une partie de la journée à causer avec moi, et je trouvai en lui assez de dévouement à son maître et d'indépendance à l'égard de Tampakousake, pour être convaincu qu'il aurait le courage de dire la vérité à Martouîts'.

L'arrivée d'Ankingn'ha me donnant enfin l'occasion que j'attendais pour ia libération de mon prisonnier, je requis le soir même Ranbouriki d'appeler en kabar toute la population du village de Tolia; les chefs de Saint-Augustin, Ankingn'ba et les hommes de Rembini devaient y assister aussi : c'était en la présence d'eux tous que je voulais expliquer ma conduite, et protester contre les mensonges par lesquels on avait expliqué la détention d'Ory.

Au jour fixé pour la réunion , je descendis à terre avec Ory, qui me suivit docilement au lieu do kabar. Tampakousake n'y était pas venue : elle avait voulu échapper à l'embarras de s'entendre reprocher ses ignobles procédés.

J'ouvris la séance par une longue allocution dans laquelle, après avoir donné une idée générale des motifs de nia venue à Tolia, motifs tout dans l'intérêt du pays, je mis en parallèle la conduite qu'on avait tenue à mon égard. Je justifiai la punition infligée aux Mahafales, de même que l'arrestation d'Ory, par

lexposé des abus et des exactions dont ils s^étaient rendus coupables à bordide navires français; et je déclarai d'un ton fort résolu, que le reDOuvelIeoient de semblables méfaits attirerait sur leurs auteurs, quels qu'ils fussent, des châtiments plus sévères encore. M*adressantparticulièrementàÂnkingn'ha, jelui exposai le tort que causeraient à Martouits', dans lesprit des gens qui visitaient son pays, tous les mensonges et toutes les fourberies cpi'on employait pour leur extorquer des cadeaux : « Que ^euven lils penser de ton chef , lui dis-je, en voyant, dans une personne qui se donne commt! sa sœur, une femme méchante, menteuse et voleuse; dans un jeune homme qu^onleur présente pour son fils, un effronté mendiant!... Quelle opinion peuvent-ils avoir des Ândraïvoulas, en ne trouvant , dans les gens de Tolia etd'Isalàré, que des imposteurs et de lâches brigands !.... Explique donc a ton maître qu^il doit, dans son propre intérêt, placer ici un chef juste et ferme, qui fasse respecter les étrangers, et empêche qu'on ne renouvelle à leur égard les honteux procédés dont on a usé avec moi ! »

Je terminai en sommant ceux qui croyaient avoir des griefs contre quelqu'un de nous , de les formuler à Tinstant même ; mais pas une plainte ne s'éleva, et plusieurs au contraire se louèrent hautement de nos actes et de notre équité. Ankingn'ha excusa Martouits' , en protestant que ce chef ignorait tout ce qui s'était passé, et qu'il en serait très-mécontent lorsqu'il l'apprendrait. Il blâma sans aucun ménagements la conduite de Tampakousake , ainsi que celle des individus qui m'avaient trompé, et déclara que la vérité serait connue de Martouits', à qui Tampakousake aurait à expliquer comment elle avait reru des cadeaux de celui qu'elle représentait ailleurs comme un Hôva, comme un homme envoyé pour causer du mal dans le pays.

J'autorisai alors Ory à se retirer, en lui recommandant bien de profiter de cette leçon. Pendant qu'il était détenu à bord, le malheureux demandait à chacun si je ne lui ferais pas couper la tête; une seule chose lui laissait un peu d'espoir : c'était qu'on avait grand soin de lui donner à boire et à manger; mais il ne doutait pas du moins que je ne l'emmenasse prisonnier à Bourbon.

Après ce qui venait de se passer, j'espérais que Rembini n'hésiterait plus à se rendre près de moi, et, dans cette convie-

lion, jatteDdis le retour de deux de ses bomnies que je lui avais envoyés aussitôt le kabar terminé. Mais, soit qu*il ne se souciât pas de se mettre en opposition avec Tampakoiisake , soit que les craintes qu'elle lui avait déjà suggérées eussent été entrenues par de nouveaux messages de celles-ci , il persista à ne pas vouloir venir à Tolia. Sa conduite me prouva que Martouits' n était pas mieux obéi que Jes autres princes malgacbes , puisque» sur un aussi frivole prétexte, Rembini avait pu s'abstenir de remplir la mission qui lui avait été confiée.

Avant de congédier Ankingn ka, je le menai encore une fois, à bçrd, et lui fis quelques cadeaux : il éprouva sans doute, en les recevant, autant detonnement que de joie, car il m'obligea à lui répéter plusieurs fois que cétait bien à lui que je les donnais. Dans le but d'inspirer à Martouits le regret de n'étire pas venu à Tolia, et d'exciter en lui un vif mécontentement de la conduite de Tampakousake aussi bien que de U faiblesse de Rembini, je pris plaisir à montrer à Ankingn'ha, qui, j'en étais certain, en parlerait à son maître, les cadeaux que je réservais à ce dernier, et que je lui eusse remis s'il s'était rendu près de moi, ou si, du moiijis, on s'était plu3 convenablement conduit à mon égard. Ankingn'ha m'oifrit alors de retourner en toute hâte près de Martouits', se fajsant fort , disait-il , de le décider à venir. Mais , en admettant qu'il ei\t réussi» il m'aurait fallu , pour en profiter, prolonger encore mon séjour à Tolia. et cela ne m'était plus possible avec le peu de vivres qui restaient à bord. Je rejetai donc sa proposition , sans lui dire la véritable raison de mon refus ; me bornant à le motiver sur ce qu'on n'avait pas mis assez d'empressement à répondre à mes avances, et sur le déplaisir que j'éprouvais d'avoir perdu vingt-cinq joujrs à en attendre inutilement le résultat.

Néanmoins mon séjour à Tolia ne fut point sans produire un bon effet sur la population : toutes les tracasseries qu'on m*y suscita servirent, mieux qu'un bon accueil, à lui donner de nous une idée qui ne peut manquer d'être favorable ^ nos traitants, c'est-à-dire que nous sommes puissants et sévères autant que bons et justes. Si j'en ai fait longuement le récit, c'est qu'elles m'ont paru propres à donner une idée exacte du caractère et de l'état intellectuel et moral des Andraivoulas. Il me reste à exposer les renseignements historiques et géc^aphiques c]nr j'ai pu jiir prorurrr sur le pays.

La province de Féérègoe est bornée au Nord par la rivière Mangouki ; à l'Est, par les provinces dlbara et de Tsiénembalaia, dont elle est séparée par les montagnes d'Ânghaia-Manen'si ; au Sud, par la rivière Ongn*lahé*; à TOuest, parla mer. Dans la partie occidentale de cette province, le terrain est généralement uni, mais assez élevé et sans marécages; il est très-montagneux à sa partie orientale. Sur le littoral , le sol est sablonneux ou rocaiir îeux et toujours très-aride; il devient meilleur à mesure qu'on s^éloigne de la côte , et alors le pays est aussi plus boisé.

Le territoire de cette province est arrosé par plusieurs cours d'eau dont les principaux sont: les rivières Maliou (elle prend sa source dans la partie nord de Tsiénembalaia), et Foulakasou, toutes deux affluant dans la Mangquki ; la Manombo , dont les eaux charrient, dit-on, des paillettes d'argçnt^ et la Ranouména, qui, de même que la précédente, débouche à la mer; enfin la Ranoumaïnti et rOngn'massé', affluents de TOngnlabé'. D y a dans la partie nord de cette province , à trois journées de marche de la cote, un grand lac d'eau ss^lée, nommé Manen'zéba par les Antalaots', et H'outi par^^ies iadigènes : on y trouve , disent-ils, des coquillages et des poissons de mer.

Les richesses naturelles du pays sont : le bétail » qui y est trèsabondant, les gommes, la cire, l'orseille, l'indigo, le coton, en immense quantité, et plusieurs espèces de vers à soie. On trouve beaucoup d'écaillé sur toute la côte , où abonde aussi le ca$qae, dont on commence à utiliser la matière dans nos arts et notre industrie. Ce casque est une coquille dont la partie émaillée sert à faire des camées, et dont la partie mate est employée à la fabrication de la porcelaine.

Les Ândraivoulas n'élèvent pas les vers à soie : ils en recueillent les cocons à l'époque convenable, dans les bois où ces vers sont à l'état sauvage. La soie n'en est pas dévidée : les cocons restent en bourre, qui est cardée et filée ensuite conmie le coton. La province de Féérègne est l'une des plus riches de Madagascar en produits de cette sorte. D y existe plusieurs espèces de vers, dont l'une, nommée cooko par les indigènes, donne un cocon fort gros et d'une soie très-forte. Lorsqu'il n'a pas été recueilli , il reste attaché au bois sur lequel le vers l'a filé, et devient dur

' On ma assuré qu'un Antalaots' de Maîotte, nommé Moalim Hamissi, avait découvert un filoja de ce métal non loin du cours de la rivière.

comme de Técorce sèche , dont il prend l'apparence et la contexture ligneuse. J'en ai rapporté quelques-uns dans cet état ; mais il m*a été impossible de me procurer des cocons dans toute leur intégrité, Tépoque de la métamorphose étant depuis longtemps passée , lorsque je touchai à Tolia. Je pris aussi des échantillons de la soie du cooko; c est avec cette soie que les Ândraîvoulas tissent la bordure des pagnes de coton dont ils s'habillent. Parmi les autres espèces de vers existant dans le pays, il s'en trouve une qui donne une très-belle soie blanche : les indigènes la désignent sous le nom de Umdé. Les haUtants de Féér^^ne sont peut-élre, après les Hôvas, ceux de tous les Malgaches qui se servent le plus du coton et de la soie. Ce n'est pas qu'ils soient plus intelligents et plus industrieux que les autres, mais seulement que , le rafia manquant absolument dans le pays de Féérègne, ses habitants ne peuvent, comme ceux des parties ou croit ce palmier, en employer le fil à faire leurs tissus.

Les Andraîvoulas forment une peuplade tout à fait distincte de celle des Sakalaves, quoique, selon les traditions de l'Ouest, cette dernière ait pris naissance dans le Féérègne. Les anciens du pays disent que leurs pères vinrent de l'Est, sous la conduite d'un chef appelé Ramananghéréri, mais ils n'ont pas su m'indiqner les circonstances sous l'empire desquelles eut lieu cette immigration , ni me fournir aucune donnée qui pût m'aider à en dé^ terminer approximativement l'époque. Il est du moins probable que les Andraîvoulas ne s'établirent en maitres dans le pays de Féérègne qu'après que les tribus sakalaves qui l'occupiûent se furent avancées plus au Nord. Peut-être aussi le premier de ces deux mouvements ne fut-il pas sans influence sur le second; car nous savons positivement, parDrury, que, quelque temps après l'installation des Sakalaves dans le Ménahé, sous le règne du successeur d'Andriandahéfoutsi , ils étaient déjà en guerre avec les habitants de Féérègne.

D'après les traditions locales, cet état de lutte entre les deux peuplades se prolongea longtemps encore et jusqu'à l'époque où leurs chefs Andriamandiou-n'-Arivou et Andrianihanga-n'- Arivou s'unirent par le lien du fattidrah. C'est depuis cette époque, sans doute, que les descendants du chef andraîvoula se disent parents des rois de Ménabé, quoiqu'ils n'aient avec les princes sakalaves aucun lien de consanguinité ^

' Dès que deux Malgaches se sont liés parle fatlidrab, les parents de chacun

Depuis la mort d'Ândrianibanga-n -Arivou , dnq chefs ont sQCcesisivement gouverné la province de Féérègne , ce sont : nn finère de celui-ci, Ândriantonipoué-n'-Arivou , Batsilivane ou Ândriamagnétak'-Arivou , (ils du précédent; Radzoumah ou Andriamandako-Arivou , fils de Ratsilivane; Mitra bah ou Andriamagnev'-Arivou, fils de Radzoumah; et enfin Martouits\ frère de Mitrahah. Martouits' est plus connu des étrangers sous le mmi de King-Baba.

Ce prince n'a succédé à son frère qu au détriment d'un fils de celui-ci» Kimitsi, aussi nommé Mandalo, dont la jeunesse, lors de la mort de son père , facilita cette usurpation. Kimitsi voulut plus tard faire valoir ses droits , et engagea contre son oncle une lutte à la suite de laquelle il fut vaincu , et se retira dans Aiamaînti, à TEst de la province. De là, il continua d'envoyer des expéditions contre Martouits\ pour lui enlever du monde et du bétail , le menaçant en même temps d'appeler les Hôvas et de les guider lui même dans le pays. Cet état d'hostilité entre l'oncle et le neveu dura plusieurs années, mais, dV près ce qu'on me dit lors de mon passage à Tolia, il avait cessé depuis quelcpie temps.

A l'époque où je me trouvais sur les lieux, Martonits' pou* vait avoir environ cinquante ans. D'après le portrait que m'en fit Aoudi au retour de son ambassade, c'était un homme d'mie taille très-élevée, ayant les cheveux plats et longs, les yeux rouges, le nez très^paté, la peau tout à fait noire, et, comme pour mettre le sceau à tous ces agréments naturels, la variole avait horriblement stygmatisé son visage. Il n'en est pas moins, me dit-on , très-amoureux de sa personne et très-so:gneux de sa

d'eui preDDcnt à Tégaid de lautre le même titre de parenté (pi'ils auraient eu si la fraternité selon le sang avait existé réellement entre les deux contractants. Il y a plus, les effets de cette alliance s^étendenl aussi dans le méiùe sens aux membres des deux familles , les uns par rapport aux autres. De cette coutume, il existe, pour l'Européen qui visite le pays et lobserve superficiellement, une très-grande difficulté à reconnaître les véritables liens de parenté qui existent entre les individus; et cest pour lui une source d'erreurs fréquentes, quîl conservera infailliblement pendant son séjour, et qu'il emportera au loin, s'il ne vient se beurter à quelque fait évidemment impossible, C|ai l'amène alors à provoquer une explication. Ainsi , pour un voyageur qui, ne connaissant pas l'histoire et les usages du pays , s'arrêterait aujourd'hui sur quelque point de Féérègne ou du Ménabé, il serait avéré, par le dire de la population, que les princes Andraîvoulas et les Voulamèncs sont de H même famille consanguine : il n'en est rien pourtant.

toilette, à laquelle président, chacune selon les attributions qui lui sont dévolues, les nombreuses femmes qui composent son sérail. A défaut de goût dans sa parure, il y met du moins an certain luxe, car il porte ordinairement des colliers et des bracelets de quadruples. Il passe pour être très-brave et très-habile à la chasse ; le goût de cet exercice est devenu chez lui une véritable passion, et, pour le satisfaire, il entretient une grande meute à la nourriture de laquelle il sacrifie tous lesjours trois ou quatre bœufs : son premier soin, après sa toilette, est d^en distribuer la chair à ses chiens. U reçoit ensuite la députation du village qui, pour ce jour, doit fournir les vivres destinés à la consommation de sa maison ; enfin il préside le kabar journalier où les causes criminelles et civiles sont appelées, et rend luimême les jugements, quand il y a lieu. Martouits' est, comme on le voit, fort bon prince : il était aussi très-facile et très-confiant à regard des étrangers qui abordaient à Tolia lorsqu'il y habitait; mais, après que le Voltigeur eut commis le rapt dont Tun de ses fils fut victime , il s'éloigna du bord de la mer en maudissant les blancs, et en faisant le serment de ne jamais monter 4 bord de leurs navires. Malgré les explications qui eurent lieu à la suite de ce malheureux événement, on comprend que le souvenir d'une pareille trahison a dû le maintenir dans un état de défiance envers les étrangers , et ce fut sans doute autant par snite de cette disposition d'esprit qu'à cause de son mal de jambe qu'il ne vint pas à Tolia, comme je le désirais.

Martouits' avait fait sa soumission à Radama, et il vécut pendant tout le règne de ce prince, en bonne intelligence avec les Hôvas. Mais, à Favèncment de Ranavalou, cette reine ayant voulu imposer la corvée aux Andraïvoulas, ils s'y refusèrent; et le Féérègne eut alors à subir les sanguinaires expéditions qui ont déyasté les diverses parties de Madagascar. Toutefoi^i les invasions n'y ont pa3 été aussi nombreuses et aussi étendues^ que dans d'autres provinces: on m'en a mentionné trois, dont la dernière et la plus sérieuse eut lieu en i835. Elles n'ont eu d'autre résultat que la capture de quelques individus et d'un

' Les Andraïvoulas disent qu ils doivent cet avantage k la difficnlté de parcourir leur pays : le sol y est, à ce qu*il parait, sur de larges espaces , garni d'une espèce de plante et d*un arbuste k épines, qui y rendent la marche pénible et difficile. Il faut ajouter sans doute à cette circonstance celle de la dif? tance qui sépare ce pays du royaume d'Ankova.

peu de bétail : la population, au lieu de lutter contre Tennemi , ne songea qu*à Téviter, et les Hôvas ne firent que traverser le

pays.

On prévoit qu ayant été ainsi épargnée » cette province doit se trouver aujourd'hui plus riche et plus peuplée que les autres ; et Ton comprendra en même temps que la tranquillité dont ses habitants ont joui a dû les rendre beaucoup plus indiOérents envers les Hôvas : aussi ne trouvc-t-on, à Tégard de ceux-ci, chez les Andraïvoulas . ni la haine ni la crainte qu'éprouvent les peuplades plus exploitées.

La population de Féérègne m'a paru être nombreuse; les hommes y sont vigoureux et bien armés; cependant les Andraïvoulas ont là réputation d'être très-làches. Je ne prétends pas les juger d'après mes rapports avec les gens de Tolia et de Saint- Augustin , parce que là notre qualité de blancs et une trop grande inégalité de moyens pouvaient les influencer; mais je mentionnerai à l'appui de cette opinion le fait suivant , qui m*a été raconté :

Les troupeaux du roi de Ménabé ont toujours été tenus en pâturage sur les bords delà Mangouki; de lautre côté de cette rivière étaient ceux du chef de Féérègne : il en est encore de même aujourd'hui pour les troupeaux de Taragne et ceux de Martouits'. Les gens qui les gardent de part et d'autre se prennent souvent de querelle et en viennent quelquefois à des attaques et à des vols réciproques. Taragne s'en était déjà plaint à son voisin , lorsqu'une nouvelle lutte de ce genre s'engagea à la fin de i84i ou dans les premiers mois de i8â3. Il adressa encore cette fois des représentations à Martouits*, et celui-ci répondit que , ne pouvant empêcher ses gens de se conduire de la sorte, il lui laissait la liberté d'y mettre ordre lui-même, s'il le pouvait. Taragne conduisit alors contre eux l'expédition dont il a été parié précédemment dans l'affaire de Quidada , et enleva beaucoup de bétail aux gens de Martouits'. Les Andraïvoulas voulurent prendre une revanche, et contraignirent leur chef d'envoyer une expédition contre les Antiménas. Mais cette agression, exécutée cependant par environ deux mille honmies, venait d'être repoussée par les gens de Taragne, quoiqu'ils ne fussent guère plus de cent, et elle n'avait eu d'autre résultat défavorable pour eux que la perte de quelques bœufs.

Eu égard aux avantages que pourront tirer Bourbon et Maïotle ,

de relations œmmerdales avec le pays de Féérj^e, il importe que noas prenions les mesures nécessaires pour y assurer toute sécurité à nos traitants. Ces mesures se borneraient à donner suite à la démarche commencée près de Martouils", puis à maintenir l'exécution des conventions qui auraient été passées avec lui , en faisant apparaître fréquemment les navires de la station dans les baies de Tolia et de Saint-Augustin.

J'ai déjà dit quelles étaient les richesses naturelles de ce pays : il faut y ajouter comme produits de la culture, et en abondance suiTisante pour fournir à l'exportation , les pois du Cap, les haricots et le maïs. Les naturels n'y plantent que très-peu de riz, mais beaucoup de giraumonts, une très-grande quantité depa* tatcset une certaine racine nommée cabi dont ils font une farine plus fine que celle du manioc.

Les bénéfices que donnent les spéculations entreprises à Féé* règne sont énormes : pour i3o grammes de grosse poudre ou pour une brasse de toile, on a quatre tortues ou six poules; pour 5oo grammes, un veau, un cabri ou un mouton; pour deux ou trois kilogrammes ou pour un fusil, un bœuf, et deux si le fusil est bon; pour la même quantité de poudre (trois kilogrammes), un baril d'orseille bien foulée. Sur la côte, on achète l'écaillé pour le double de son poids en poudre; enfin» i5 ou 16 kilogrammes de pois du Cap sont payés de 200 à 2Ô0 grammes de poudre.

Les fusils et les munitions (poudre, balles et pierres à feu), sont les meilleurs objets d'échange; mais on traite dans des proportions à peu près semblables avec des toiles bleues, des cotonnades ronfles, des marmites, des clous à tête de cuivre et d'argent, de la mauvaise coutellerie, des bouteilles, de la verroterie et des hameçons.

Depuis que l'exportation des bœufs par la cote orientale est devenue si diiTicile et si onéreuse, il me semble qu'on aurait un grand avantage à en traiter à Féérègne. Durant les mois de mai, juin, juillet, août et septembre, la traversée de St-Augustin à Bourbon n'est pas plus longue que celle de Tamatave ou de Fouipointe, ou de Vohémar, au même point. En aucune saison , je crois, elle ne serait d'une durée telle, que les animaux eussent trop à en souffrir; d'ailleurs, y aurait-il quelque perte dans ce sens , elle serait largement compensée à mon avis , par l'énonne différence dans les prix : celui de Féérègne n'allant pas

au delà de quatre à cinq piastres, alors que celui de la côte Est n'est jamais au-dessous de dix piastres. Pour traiter promptement, et sur une grande échelle, des bœufs à Tolia ou à Saint- Augustin, il faudrait préalablement se mettre en relations avec Martouits' et passer un marché avec lui : il a, m'a-t-on dit, de vingt-cinq à trente mille bœufs en parcs , et il serait vraisemblablement enchanté d'en tirer tout autre parti que d'en nourrir sa meute.

Les baies de Tolia et de Saint-Augustin sont fréquentées principalement par des baleiniers américains qui y viennent prendre des rafraîchissements, et par des caboteurs de Bourbon et de Maurice; ces derniers y chargent des salaisons, qu'ils font euxmêmes sur les lieux, puis des tortues, des pois du Cap , des haricots , du maïs, de l'orseille et des coquillages. Quelques boutres de Mozambique ou de Zanzibar visitent aussi la côte de Féérègne , mais ils mouillent ordinairement à Mangouki ou à Manombo. Les navires de guerre anglais ou américains ne paraissent que fort rarement sur quelqu'un de ces points ; on me cita comme ayant récemment passé à Tolia la corvette américaine la Concorde; sa relâche en ce port avait pour butde voir s'il ne s'y trouvait pas un navire à la recherche duquel elle était. Saint-Augustin est le point le plus Sud de l'île que j'aie visité, et j'ai déjà rendu compte de mes opérations en cette baie , ainsi que de mes relations avec Prince-Willie ou Riamalang', qui en est le principal chef. Ivon'réhoc, le territoire placé sous son autorité, est compris dans la province de Féérègne; la tribu des Tsivétas, qu'il commande, fait partie de la peuplade des Andraïvoulas; enfin, Riamalang' n'est qu'un vassal de Martouits' : ainsi, mon passage à SaintAugustin ne peut, sous tous ces rapports, donner lieu à une description différente de ce que j'ai dit au sujet du pays de Féérègne.

Notre voyage d'exploration se trouvait ainsi terminé : la Dordogne quitta donc la côte de Madagascar et effectua son retour à Bourbon, où elle arriva le 3i janvier, après une absence de quatorze mois.

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