CHAPITRE XXIII
Mouillage de Féérègne. — Relâche au port de Tolîa. — Fourberies des indigëues. — Message envoyé au grand-chef du pays. — Violences exercées par des indigènes, à bord de navires françai^i. — Châtiments infligés aux malfaiteurs.
La province de Féérègne, située, comme je l'ai dit, au Sud du Ménabé, n'offre sur son littoral que trois points où puissent séjourner de grands navires : ce sont le chenal compris entre les îles du Meurtre et la côte, un peu au Sud de l'embouchure de la Mangouki ; le port de Tolia ( Tullears-Bay d'Owen), et la baie de Saint- Augustin, nommée Isalaré par les indigènes.
Ce fut au port de Tolia que je conduisis la Dordogne, parce que, dans la mousson qui régnait alors, le mouillage y était plus sûr qu a Saint-Augustin : il se trouvait en outre plus rapproché que les deux autres du lieu où réside ordinairement Martouits^ ou King-Baba^ le grand chef du pays. J'arrivai à Tolia le 3o novembre.
' Plusienr» Ântalaots' pratiques de la côte m'ont assuré que dans la saison pluvieuse on trouve de feau sur Nossi-Lava, la plu» Sud des îles Stériles.
* Depuis que tes côtes de Madagascar sont fréquentées par les Européens , ies baies de Tolia et de Saint-Augustin ont été prise» habituellement pour lieux de relâche par les Anglais: il parait même qu en 1642 un essai d'étaiblissement fut tenté par ccuvci sur le dernier point. Tous les deux ont été plus tard adoptés comme ports de ravituillement par les haicinicrs américaiot q)ui
Les natarels de cet endroit, comme ceux de la baie de Saint- Augustin sont habitués à voir des navires et à communiquer librement avec eux. Aussi, à peine avions-nous donné dans le port, qu'une multitude de pirogues se dirigèrent vers la corvette. Bientôt nous en eûmes cinquante le long du bord, et, si Ton avait laissé faire ceux qui les montaient, la Dordogne aussitôt mouillée eût été envahie par eux. C'était de leur part un véritable acharnement : repoussés de l'échelle, ils abordaient à l'avant où à l'arrière du navire, et paraissaient soudainement à quelque sabord ou sur les porte-haubans, montrant les objets qu'ils avaient à vendre et surtout ceux que , d'après leurs précédentes relations avec des étrangers , ils croyaient le plus propres à nous tenter. Chassés d'un endroit, ils se présentaient sur un autre, sans témoigner ni honte ni mécontentement du peu d'accueil qui leur était fait.
Le chef du principal village de la baie était arrivé, l'un des premiers, près du navire, et sur la déclaration bruyamment faite par lui de ses titres et qualités, on l'avait laissé monter sur le pont. Conduit vers moi par Aoudi, il s'avança d'un air fort assuré et se mit à me débiter, avec une étonnante volubilité, une espèce de harangue tendant à me donner une très-haute idée de son importance et de celle de son maître King-Baba. Mais la manière très-significative dont je coupai court à son étourdissante faconde le déconcerta un peu, et il prit un ton plus humble et des allures moins dégagées. Il ne put ou ne voulut pas me dire où se trouvait alors Martouits', mais il m'annonça qu'une sœur de ce prince, qu'il nommait Perécesse ^ résidait à un village situé à une petite journée de marche de la baie , et qu'il allait envoyer Tinformer de mon arrivée. Il m'offrit de plus ses services pour les provisions dont j'aurais besoin , et se montra très-préoccupé de ce qu'il pourrait nous vendre. A l'entendre
font la péclie dans le canal de Mozambique. Par suite de toutes ces circonstances, les indigènes en sont venus à baragouiner quelques mots d'anglais et à adopter pour eux-mêmes, vis-à-vis des étrangers (dans lesquels ils sont naturellement portés à voir tout d'aLord des compatriotes de leurs hôtes habituels) certains titres et dénominations par lesquels les équipages anglais ou américains les avaient désignés ironiquement C'est ainsi qu outre rappellation de King-Baba, donné depuis longues années au grand chef du pays, on trouve aussi en usage parmi eux celles de prince Willie, prince Duke, prince George, Tom Bravah, Tom Planter, etc., par lesquelles ils désignent tel ou tondes leurs. ' Cest une corruption du mot anglais prtncfss.
rien ne manquait à Tolia ; avec une impertubable assarance, il recevait les commissions dont on le chargeait, répondant à chacun et lui promettant de le satisfaire; mais il ne dut certainement conserver de toutes nos demandes et de ses promesses que ridée qu*il fallait apporter à bord un peu de tout ce que le pays produisait.
Le lendemain matin, en effet, un grand nombre de pirogues quittèrent la plage et, se dirigeant vers la corvette, formèrent bientôt autour d^elle un bazar assez bien fourni : on y trouvait k la fois, des moutons, divers volatiles, des tortues de terre, des œufs, du poisson, du miel ; enfin quelques légumes et fruits. Le tout était livré à des prix très-modérés, et acheté par nous le plus souvent sans bourse délier, car les indigènes préfèrent à l'argent tous les objets qui peuvent être pour eux d'un usage direct et immédiat.
Durant toute cette journée, le temps fut mauvais : une pluie presque continuelle nous força à garder le bord , et , par la même cause, Perecesse, dont on m avait annoncé la prochaine visite, ne put, non plus, se mettre en route pour gagner le village de la baie.
Le jour suivant on vint me prévenir qu'elle y était arrivée, et je descendis bientôt à terre pour me mettre en relation avec elle. Je la trouvai assise au milieu d'un groupe nombreux d'honmies et de femmes qui l'avaient suivie à Tolia : derrière elle se tenaient ses chanteuses, qui saluèrent mon arrivée par un redoublement de leurs monotones mélodies, entremêlant leurs chants de danses et de pantomines plus burlesques que gracieuses. Tampakousake (c'était le véritable nom de la prétendue sœur du grand chef de Féérègne ) me parut avoir de cinquante-cinq à cinquante-huit ans : à en juger par le jeu de sa physionomie, la couleur claire de son teint, sa taille bien au-dessus de la moyenne , ses manières mignardes et caressantes, elle avait dû, dans sa jeunesse, être fort belle femme ou tout au moins une Malgache des plus attrayantes; mais hélas! le temps qui détruit tout ne l'avait pas non plus épargnée. Au reste , je n'étais pas venu près d'elle pour lui adresser mes hommages ; et après cette appréciation toute désintéressée de ses charmes passés et la réflexion philosophique que m'inspira le rapide examen de son état prescrit, je m'occupai des aflaires qui m'amenaient en ce lieu. Elle nie promit d'envoyer quelques-uns de ses gens à Mar-
iouits' pour rengager à se rendre lui-même à Tolia , et je mt retirai ayant ainsi obtenu d'elle tout ce que je désirais.
Quoiqu'elle se fut montrée assez disposée à faire ce que je lui avais demandé, cette femme ne m'en avait pas moins paru dès labord aussi intéressée que peu franche ; et comme dans les notes que j'avais précédenmient recueillies sur Martouits' et la famille de ce chef, il n'était pas dit qu'il eût une sœur, je soupçonnai que Tampakousake avait usurpé ce titre afin de se donner plus d'importance et de se rendre plus intéressante à mes yeux. Je ne me trompais pas : j'eus plus tard la certitude qu'elle était seulement sa petite cousine.
Mes doutes ne m'empêchèrent pas, néanmoins, de la traiter avec toutes les apparences de considération que commandait la qualité qu'elle se donnait, et, d'après l'intention qu'elle avait témoignée de venir à bord, je lui envoyai le lendemain au matin mou canot, pour lui rendre le trajet plus commode. A son arrivée, un déjeuner lui fut servi, attention dont elle parut très-flattée; plusieurs de ses principaux chefs l'aidèrent à y faire honneur. Elle était fort curieuse de connaître ce que j'avais à dire à Martouits', et insistait beaucoup pour que je lui en fisse confidence ; elle alla même , dans l'espoir de m'y décider plus facilement, jusqu'à se représenter comme étant supérieure en pouvoir à son frère, parce qu'elle était son ai née. Je résistai à toutes ses suggestions , non que j'eusse rien de secret à communiquer à Martouits' (et j'avais déjà dit à Tampakousake à peu près tout ce que je devais dire à son parent ) ; mais je la laissais croire le contraire, et j'entretenais la même idée chez les autres, afin qu'on décidât le chef à venir lui-même à Tolia.
Avant de la congédier, je voulus selon l'usage lui offrir quelques cadeaux. £lle ne les accepta pas sans une sorte d'embarras qui augmenta encore mes soupçons : évidemment la cupidité luttait en elle contre un autre sentiment, soit la crainte d'être désapprouvée par Martouits', soit celle de me voir découvrir la fourberie qui lui attirait ces cadeaux. Elle se décida enfin à les^ emporter, et on la reconduisit à terre.
Tampakousake m'avait assuré que les hommes désignés par elle pour aller avertir Klng-Baba étaient partis ; cependant, il n'en était rien, et si plus tard elle en envoya, c'était, comme on le verra « dans le but de détourner ce chef de se rendre à Tolia. Elle n'ignorait pas que je destinais des cadeaux à son cousin, et
elle avait dès lors formé le projet de se les approprier, mais toutes ses maladresses me tinrent en garde contre elle , et m'aidèrent à déjouer son dessein.
Depuis notre arrivée sur rade, un grand nombre de pirogues venaient tous les matins, le long du bord, nous apporter de9 provisions, qu'on leur payait à souhait : ces marchés n'avaient pas donné lieu à la moindre altercation. Chaque jour aussi, la chaloupe faisait un voyage d'eau qu'elle allait prendre à la rivière Ranouména, à la partie N. E. de la baie : il ne se trouvait pas de village en cet endroit, ainsi il n'y avait pas de collision possible entre les hommes de l'embarcation et les indigènes. Je fus donc on ne peut plus surpris lorsque, deux ou trois jours après avoir reçu à bord un accueil plein d'égards et accepté mes cadeaux, cette femme défendit aux indigènes de venir nous porter des provisions et m'envoya dire de ne plus faire prendre de l'eau à la rivière : tout cela sans qu'aucun acte de ma part eût pu nuire à la bonne harmonie que j'étais en droit d'attendre de nos premières relations. Elle ne justifiait d'ailleurs cette boutade que par des craintes vagues sur mes intentions, craintes que lui inspirait, disait-elle, ma conduite toute différente de celle des autres capitaines, qui achetaient beaucoup de choses et surtout faisaient beaucoup de cadeaux : or je n'avais encore, observait-elle, rien donné pour Martouits', et je ne m'occupais pas de commerce ; pourquoi donc étais-je venu à Tolîa ?
Sa conduite n'avait d'autre but que de me pousser à lui livrer les cadeaux destinés à son cousin : elle aurait, ensuite, prévenu toute communication directe ou indirecte entre lui et moi , afin de pouvoir s'ap{>roprier la plus grande partie de ces cadeaux. Je ne tins, on le pense bien, aucun compte de ce stupide message : je continuai à envoyer à l'eau, et quant aux provisions, je fis répondre à Tampakousake que je n'en avais pas besoin. J'étais bien sûr que ses gens se lasseraient bientôt d'une mesure aussi opposée à leurs intérêts, et lèveraient alors d'eux-mêmes l'arrêt porté contre nos estomacs.
C'est en effet ce qui eut lieu au bout de quarante-huit heures. Ils assemblèrent à ce sujet kabar sur kabar, et finirent par entraîner Tampakousake en lui donnant à craindre que, fatigué de ses mauvais procédés, je ne partisse de suite, ce dont elle aurait à s'expliquer avec le chef. Cette femme voulut Aors excuser sa con* duile, en disant qu'elle n'avait agi de la sorte que pour me
retenir plus longlemps à Tolia : elle avait craint ({irayant embarqué toutes mes provisions, je ne quittasse le mouillage avant l'arrivée de Martouîts', ce qui aurait fortement mécontenté celui-ci. Habitué que j'étais à trouver dans tous les Malgaches les idées les plus déraisonnables et les craintes les plus niaises^ j'aurais pu jusqu'à un certain point accepter une pareille justification ; mais la mauvaise foi que j'avais déjà reconnue en Tampakousake et ses gens , entretenant ma défiance, je ne me laissai pas prendre à ce nouveau mensonge. De son côté, elle ne se regarda pas comme battue, et bientôt on me tendit un nouveau piège.
Je devais recevoir une réponse de Martouits' quatre jours après le départ des envoyés : on attendit un jour déplus, et l'on vint m annoncer leur retour avec le fils de ce chef. Ce jeune homme était, me dit-on, sur le point de partir pour le Sud de la province , lorsque son père ayant eu connaissance de mon arrivée à Tolia, et ne pouvant y venir lui-même, l'avait chargé d'y passer pour me voir et pour entendre toutes mes communications.
En descendant, je trouvai sur la plage deux groupes, dont chacun était composé d'environ cinquante à soixante personnes. Dans l'un , je reconnus les gens de Tampakousake , parmi lesquels celle-ci se trouvait; l'autre formé, à dessein, de visages tout nouveaux pour moi et qui représentaient les gens de Martouits', entouraient un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, qu'on me présenta comme fils de ce dernier.
Soit par suite de la disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais, soit qu'il y eût de l'embarras ou de l'hésitation dans la physionomie des assistants , je soupçonnai encore ici quelque nouvelle ruse ; mais, sans laisser paraître mes doutes , et comme pour satisfaire seulement un sentiment de bienveillante curiosité, je demandai au jeune homme comment on l'appelait. Or il ignorait, ainsi que ses conseillers, que je connusse les noms de tous les enfants de Martouits', et, au lieu de prendre celui qui convenait à son rôle, il répondit à ma question par son propre nom.
Tous les assistants furent donc assez déconcertés quand, après avoir objecté que ce nom n'était celui d'aucun des fils de Martouits', je désignai chacun de ceux-ci par son véritable nom; mais, revenus de ce premier mouvement, ils affirmèrent qu'ils disaient la vérité, et cela avec un aplomb si impudent qu'il»
4fbranlèrenl un peu ma confiance dans Texactitude de mes renseignements. Je ne vis alors d'autre moyen , pour couper court à tous ces mensonges et arriver enfin au but que je poursuivais, que d envoyer mon Arabe vers Martouits* ; car il ne pouvait y avoir désormais qu'incertitude pour moi dans tout ce que me diraient les individus dont j'étais entouré. Je demandai, en conséquence, qu'on donnât des guides à Aoudi, pour qu'il entreprit ce voyage; mais on s'y refusa , et l'on ajouta même que toute démarche de ma part pour attirer Martouits' à Tolia serait inutile. Ce refus étant à mes yeux une nouvelle preuve de leur mauvaise foi, je me retirai immédiatement.
Néanmoins, je ne renonçai pas encore à l'idée d'envoyer quelqu'un à Martouits'. Le soir, Aoudi retourna au village pour savoir ce qui s'y passait; il devait aussi tâcher de décider quelques individus à faire ce que j'avais demandé. Ranhouriki, le chef de Tolia, avait adhéré jusque-là aux fourberies de Tampakousake, dans l'espoir den partager le bénéfice; mais les voyant constamment déjouées, et craignant peut-être que Martouits', instruit tôt ou lard de ce qui avait eu lieu, ne s'en prit à lui, son représentant à Tolia, de toutes les sottises qu'il avait laissé commettre, il s'entendit avec deux de ses parents; et tous trois résolurent de partir le lendemain matin avec Aoudi, pour le conduire au chef de Féérègne. Je fis bien la leçon à mon messager sur ce qu'il devait dire à Martouits'. Comme témoignage de ce qu'il était réellement envoyé par moi, je lui remis un sabre, qu'il devait offrir, en mon nom, à ce prince; et je le chargeai aussi de lui rappeler que j'étais le même officier qui, cinq ans auparavant, avait porté aux chefs de Saint-Augustin, de la part du gouverneur de Bourbon, les cadeaux dont lui, King- Baba, avait eu sa part: le même enfin qui, en cette circonstance, avait fait le serment du sang avec Prince- Willie, son parente
* Dans le cours de Tannée 1835, un acte de véritable piraterie avait été commis dans la baie de Saint-Augustin par un brick sous pavillon français : plusieurs chefs andraîvoulas , attirés traîtreusement à bord, avaient été enlevés et livrés au gouvernement d'fmerne, qui, en même temps que ic rapt s'accomplissait, dirigeait une expédition sur le pays. Cet infime guet-apens donna heu , de la part des indigènes, à des représailles contre ceux de nos caboteurs qui se présentèrent ensuite dans la baie ; et le gouvernement de Bourbon, en ayant eu connaissance, expédia à Saint- Augustin la gabare la Prévoyante, que je commandais alors, pour protester contre le crime commis «t Tabns qui avait été fait de nos couleurs nationales. Chargé de rétablir les
Certain dès lors que Martouits' serait informé de ma présence à Tolia, je m'occupai de la mission particulière dont j'étais chargé près des chefs de Saint- Augustin, au sujet des mauvais traitements dont ils s'étaient rendus coupables envers un capitaine de navire français : cette mission avait d'autant plus d'à propos que des exactions avaient été commises tout récemment encore, à bord de deux autres bâtiments français, par des naturels de la même baie. Voici le fait :
La Marie-Annette (le brick que j'avais déjà vu àCagembi), et le brick-goêletle la Bretonne, appartenant tous deux au cabotage de Bourbon , se trouvaient au mouillage de Saint-Augustin quand j'arrivai à Tolia. Je n'en eus connaissance qu'en voyant le premier de ces navires sous voiles et prenant le large ; mais j'écrivis aussitôt au capitaine de la Bretonne , pour savoir dans quels termes il était avec les chefs de la baie, et l'engager, s'il avait l'intention de traiter à Tolia , d'y venir pendant mon séjour dont je lui indiquais approximativement la durée. Deux jours après, je reçus une lettre de lui . qui me fut apportée par son courtier, natif de Maïotte, et connu dans le pays sous le nom de Mahéri, D'après le contenu de cette lettre et les détails qu'y ajouta le porteur, des gens de Mahafali , établis sur le côté sud de la baie , s'étaient livrés à des actes de violence envers le capitaine de la Bretonne, et lui avaient enlevé plusieurs objets. En outre, une somme de quarante piastres avait été volée à bord de la Marie-Annette , et les circonstances dans lesquelles le vol avait été effectué donnaient à penser que les mêmes individus en étaient les auteurs. Ayant reçu relativement à ces faits tous les renseignements que je désirais , je renvoyai Mahéri à bord de la Bretonne, lui enjoignant d'aller, conjointement avec le capitaine , réclamer, de ma part , les objets volés par les gens de Prince-Grim ^, le chef du village mahafale.
Deux ou trois jours plus tard, /a Bretonne quitta la baie de Saint- Augustin , et vint mouiller près de la Dordogne. La réclamation adressée en mon nom avait été vaine ; on y avait répondu en me portant le stupide déû d'aller moi-même reprendre les
bonnes relations qui existaient antérieurement entre nos traitants et les naturels de la baie, j*étais porteur de cadeaux pour les chefs, et aQn de rendre ia réconciliation plus autbentique et plus effective, je me liai, par le fattidrah , avec le plus élevé d'entre eux , appelé Prince- Willie.
' Cétait un surnom que lui avaient sans doute donne les baleiniers amériaius.
objels enlevés : je n'avais donc plus qu è agir directement. Or châtier ces sauvages m'était chose très-facile; mais les rigueurs que j aurais exercées contre eux pouvaient avoir des conséquences funestes pour nos traitants, et rendre plus difficiles encore leurs relations avec les indigènes. D'un autre côté , si , dans cette circonstance, une démonstration énergique n'était pas faite par moi, l'équipage de quelqu'un de nos caboteurs pouvait, d'un jour à l'autre, être massacré : il suffirait certainement pour cela qu'il voulût s'opposer aux vols dont les indigènes devaient, par suite de leur impunité, contracter de plus en plus l'habitude. Mes craintes à cet égard n'étaient pas sans fondement, car, peu de temps auparavant , un brick-goèlette des Séchelles avait failli être enlevé de cette manière par les habitants de la baie. Bref, dans la situation où je me trouvais, agir rigoureusement ou s'abstenir me paraissaient choses également mauvaises : je me décidai donc à me rendre moi-même sur les lieux, sans résolution arrêtée, me réservant d'agir selon la manière dont j'y serais reçu.
Je partis en effet trois jours après , avec un détachement de trente hommes, répartis dans la chaloupe et dans mon canot, armés de leur pierriers et espingoles ; nous nous dirigeâmes vers la baie de Saint-Augustin.
Je vais donner de suite quelques notions sur la localité où se passèrent les faits qui suivirent.
La rivière Ongn'lahé, qui débouche au fond de la baie de Saint- Augustin , sert de limite commune aux pays de Féérègne et de Mahafali : de telle sorte que le côté nord de cette baie tient au premier des deux pays, et est habité par les Tsivétas, tribu des Andraïvoulas; tandis que le côté sud fait partie du second, et est occupé par les Mahafales. Depuis quelques années, des individus de cette peuplade y avaient élevé un village, sur la plage située à l'Ouest de la roche de la Tente. En s'y établissant, ils avaient eu pour but de prendre part aux avantages que procurait à leurs voisins du Nord la fréquentation de la baie par les étrangers; et, dès lors, Ourountani, le grand chef de Mahafali, y avait entretenu un agent pour recevoir et, au besoin, exiger des capitaines les cadeaux auxquels il prétendait avoir droit aussi bien que le chef des Tsivétas. C'était pour soumettre le capitaine de la Bretonne à cette exaction , que des violences avaient été exercées à son bord.
Quant aux Tsivétas » ils habitent loujours le grand village où je les ai trouvés, lors de mon premier voyage à la baie; ils ont encore pour chef ce Prince-Willie ^ avec lequel je m'étais lié par le serment du sang. Ses subalternes ne sont sans doute pas moins âpres au gain que les Mahafales, mais un long usage leur ayant pour ainsi dire constitué un droit à des cadeaux de la part des traitants qui abordent à la baie, ceux-ci s*exécutent de bonne grâce; et, sauf les représailles qu avait entraînées contre nos nationaux TaSaire du Voltiyear ( voir la note , page 334]> jen*aipasouï dire qu ils aient jamais eu à'se plaindre de Prince-Willie ni de ses gens.
Ce fut vers la partie de la baie habitée par les Tsivétas que se portèrent d*abord les embarcations. Quand nous fûmç^ arrivés devant l'embouchure de TOngn'lahé, je fis mouiller la chaloupe en dehors, et donnai, avec mon canot, dans la rivière, <]ue je remontai jusqu'au plateau sablonneux sur lequel s'élève le village, au milieu de nombreux tamariniers. Riamalang\ mon fattidrah, et tous ceux de ses gens qui m'avaieilt vu précédemment, me reconnurent très-bien, et je m'entretils amicalement avec eux de ce qui îs'était passé dans leur pays depuis que je les avais quittés.
Je leur pariai ensuite de la conduite tenue à bord des deux Yiavires français qui avaient séjourné peu de temps auparavant sur rade; mais ils se défendirent de toute complicité dans cette aiTiaire, m'assurant qu'ils n'avaient point oublié leurs promesses antérieures ni le lien qui m'unissait à eux; ils ajoutèrent que si d'autres avaient mal agi, ils n'en étaient pas responsables; qu'ils ignoraient ce quUly avait danx le cœur des autres, et que chacun avait son esprit. A leur tour, ils se plaignirent de certains traitants qu'ils accusèrent d'être méchants, de se fâcher toujours, et même de frapper ceux avec qui ils traGquaient.
Je blâmai naturellement de pareils actes, et engageai les chefs a s'abstenir complètement de traiter avec ceux dont ils auraient ainsi à se plaindre, afin d'éviter toute collision fâcheuse.
Le soir je sortis de la rivière et, la nuit étant fdite, les deux embarcations allèrent prendre position dans une anse de la côte sud, à environ un mille dans l'Est du village des Mahafales. A trois heures et demie du matin, nous fîmes branle-bas, et , niet-
^ Son véritable nom est RiânialaAg".
Doc. scR Madag. 22
Ihnt k la voite, nous rasâmes la terre jusqu'à une crique sifnée à une petite portée de fusil du village; j'y débarquai quatorze hommes sous le commandement de M. Maizan, lui donnant Tordre d'aller prendre position sur les derrières du village, et d'empêcher les habitants de s'enfuir, en leur affirmant que je venais sans intentions hostiles , pour m'expliquer avec leur chef. Je m'avançai en même temps avec les deux embarcations pour accoster devant le village; mais, avant que M. Maizan n'eût exécuté le mouvement convenu, la plupart des habitants étaient déjà partis, et il trouva seulement devant lui une douzaine d*honimes se montrant ça et là au milieu des buissons qui entouraient le village. L'un d'eux, qui était le plus près de lui, lui demanda en anglais si nous étions beaucoup; l'odicier lui répondit en plaisantant : • Tout l'équipage de la corvette! » Aussitôt son interlocuteur lui lança une sagaïe et se jeta dans le fourré; en même temps un coup de fusil, dirigé sur nos hommes, partit d'un autre côté.
M. Maizan, se croyant, par cette agression, sufTisamment autorisé à riposte|[^ commanda de tirer; mais les naturels s'enfuirent et disparurent instantanément. Les quelques coups de feu qui leur furent envoyés m'ayant d'abord fait croire à un engagement, je coupai droit à terre et y sautai avec dix hommes» laissant les six autres à la garde des embarcations et au service des pierriers sous les ordres du maître canonnier.
Le détachement de M. Maizan appuyait la chasse aux fuyards : je le fis rallier; puis, ayant pris connaissance de ce qui s'était passé, et posé une ligne de factionnnaires à Tentour du village, j'ordonnai de l'incendier, de même que les pirogues échouées sur la plage. Une ancienne case de Riamalang' et deux ou trois autres qui appartenaient à ses gens me furent indiquées comme telles par Mahéri, et furent seules épargnées. Cinq individu^ s'y trouvaient encore, mais on ne les inquiéta en aucune façon : ils s'embarquèrent dans leurs pirogues, et se retirèrent à Ongn'lahé. Riamalang' n'avait sans doute pas voulu me faire connaître la présence de quelques-uns de ses gens à Mahafali, dans la crainte de partager avec PrinceGrim la responsabilité des actes commis à bord "de la Bretonne.
Quand tout fut consumé, je donnai Tordre de s'embarquer. Des groupes de cinq à six individus s'étaient montrés sur plusieurs points, semblant veiller nos niouvoinenls; et je m'atten-
dais bien à les voir rallier la plage, pour nous envoyer quelques balles au moment où nous la quitterions. Je pris mes dispositions en conséquence : la chtiloupe resta e m bossée jusqu'à ce que le canot se fût éloigué de quelques brasses, el au premier coup de fusil qui partit des broussailles, deux balles des pierriers labourèrent simultanément la place indiquée par la fumée; nous effectuâmes dès lors tranquillement notre retraite; le canot se tint à son tour sur les avirons, présentant son pierrier à la plage pendant que la chaloupe faisait son mouvement en arrière. Nous sortîmes ainsi, les embarcations se protégeant mutuellement et tour à tour, jusqu*à ce qu elles se trouvassent hors de portée. J'ai su plus tard que deux Mahafales seulement avaient été blessés.
Je renvoyai la chaloupe à bord , et retournai avec mon canot à OngnHahé. Dans un kabar, où j'expliquai les motifs de ce qui venait de se passer chez les Mahafales, j^eus soin de faire ressortir la conduite différente que je tenais avec les Tsivétas, de qui je pensais n'avoir pas à me plaindre et sur les bons sentiments desquels je comptais, dis-je, à l'égard des traitants français. En apprenant à Riamalang' que ses cases avaient été épargnées, je lui fis comprendre le toii qu'il avait eu la veille de me dire qu'il n'avait rien à Mahafali , ce manque de confiance en moi pouvant amener la perte de ce qu'il y possédait. L'un de ses chefs réclama, comme lui appartenant, une corne d'amorce qui se trouvait parmi les objets capturés; elle lui fut aussitôt rendue. Enfin , après une exhortation très-amicale quant à la forme, mais dont ce qui venait d'avoir lieu complétait suffisamment le sens , je les quittai, les laissant très-satisfaits, disaient- ils , de la manière dont f avais fini ce kahar-là.
Cependant, d'après l'anxiété qu^ils avaient témoignée, je pensai qu'ils ne se sentaient pas la conscience très-nette, et je m'applauds de la manière dont ma petite expédition avait été exécutée. Il eût été, en effet, plus fâcheux pour nos relations de commerce avec le pays de Féérègne, d'avoir à agir contre Riamalang' et les Tsivétas qui tiennent à la population de cette province : le châtiment infligé aux Mahafales, tout en produisant sur les premiers un effet à peu près semblable , n'avait pas les mêmes inconvénients, car il tombait sur des gens avec lesquels nos trai* tants ont bien moins de relations.
Riamalang' m'avait promis d'envoyer quelqu'un de ses petits
chefs à Ourountani , afin de l'informer exactement de ce qui s'était passé, et de lui dire qu'il eût à placer à iion village de la baie un autre chef que Prince-Grim , s'il voulait vivre en bonne intelligence avec les Français. L'envoyé devait insister sur ce que, les actes de Grim ayant été la seule cause du châtiment que je lui avais infligé, leur renouvellement entraînerait naturellement de notre part une plus sévère vengeance. Je faisais savoir aussi à Ourountani que je recevrais avec plaisir tout individu qu'il m'enverrait pour établir entre nous des relations amicales. Par suite du retard que mit Riamalang' à expédier son envoyé, les résultats de cette démarche n'étaient pas encore connus lorsque je quittai définitivement les lieux.
Avant de me rendre à Saint- Augustin pour l'afiaire dont je viens de donner les détails, j'avais été déjà obligé de sévir contre un des chefs de l'endroit Cet homme, nonmié Ory, se rendit un jour à bord de la Bretonne , mouillée près de la corvette, et là, après s'être enivré, il exigea qu'on lui donnât un cadeau. Comme le capitaine s'y refusait, assuré qu'il était d'une protection immédiate, l'individu se mit à faire tapage et à empêcher les pirogues d'accoster pour traiter. Informé de ce qui se passait, je me rendis de suite à bord de la goélette; le tapageur fut saisi et conduit sur la Dordogne, où je décidai qu'il resterait prisonnier jusqu'à mon retour de Saint-Augustin. Or cet Ory était le mari de Tampakousake : l'événement fit donc grande sensation sur la population. Les plus effrayés crièrent à la trahison, rappelèrent le rapt commis par le Voltigear, et ne doutèrent pas que! je n'eusse l'intention d'emmener Ory ; d'autres disaient que j'étais un Hôva, un homme envoyé pour leur faire la guerre. Mais je pouvais afironter ces accusations et agir plus sévèrement que tout autre commandant, sans nuire au but que je me proposais : on me savait frère de sang de Riamalang'^ et on se souvenait aussi que j'étais précédemment venu dans le pays pour renouer les relations interrompues à la suite de l'acte auquel certains individus assimilaient ma conduite. Riamalang', ses gens et d'autres chefs de Tolia venaient à bord me voir, et s'en retournaient toujours satisfaits, n'y ayant éprouvé que de bons traitements. Enfin, Tampakousake elle-même y était venue avant l'arrestation de son mari , qui , d'ailleurs , était bien connu par les indigènes comme un fort mauvais sujet. Ainsi donc, si ma conduite envers Ory inspirait aux uns des soupçons défavorables, elle était mieux
appréciée par d*autres, et avait, pour résultat final , d*iDspirer à tous une crainte salutaire. A Tégard de ces sauvages, il faut allier à une rigoureuse justice la plus grande sévérité.
Lorsque Tampakousake me fit réclamer son mari, comme j'étais déjà informé des bruits qui circulaient dans la population , je voulus essayer de dissuader celle-ci d'une façon qui la saisit et lui donnât à l'avenir plus de confiance en nous. Je formai le projet de décider la réclamante à venir à bord , accompagnée de quelques chefs : je voulais les avoir tous un instant en mon pouvoir, et les renvoyer avec le prisonnier, après leur avoir expliqué les raisons de ce que j'avais fait. Malheureusement, je ne pus arriver à mes fins : Tampakousake répondit à mon invitation qu'elle était toute disposée à se rendre à bord, mais que c'était son monde qui l'en empêchait. Je ne voulais cependant pas délivrer Ory sans le convaincre publiquement de ses torts, car, $ans cela , il n'eût pas manqué de se poser en victime et de débiter sur ma conduite à son égard toutes sortes de mensonges. J'attendis donc , pour le mettre en liberté , l'occasion d'un grand kabar, occasion qu'allait bientôt me fournir l'arrivée de Martouits* ou de quelqu'un de ses chefs, à la suite de la mission qu'Aoudi était en train de remplir.