ET SUR L'ORGANISATION DE L\ MISSION D'EXPLORATION
(i«r juillet 1863.)
Messieurs,
Nous avons envoyé à Madagascar une mission d'cxplopation. En retraçant ici les circonstances qui ont décidé le premier acte de Kœuvre que nous avons entreprise en commun, et qui sera le point de départ de nos opérations futures, permettez-moi de ' saisir cette occasion pour rappeler en quelques mots quelle a été notre origine.
Si le décret impérial du 2 mai dernier est la dite de Texistence officielle de notre Compagnie, ce décret a été, pour ainsi dire, le couronnement de quelques faits antérieurs qui Texpliquent et lui donnent sa véritable signification.
Il ne sera pas inutile, pour comprendre le caractère fondamental de notre entreprise, de constater quel était Tétat des relations entre la France et Madagascar au moment oii notre Compagnie a été créée. Nous devons tirer de Texpérience du passé des leçons qui servent à éviter les écueils oii se sont brisés les efforts de nos prédécesseurs. En marquant la différence qui sépare notre œuvre des tentatives antérieures, nous déterminerons avec netteté le but et le caractère de la nouvelle Compagnie de Madagascar.
Notre entreprise doit être essentiellement pacifique et civilisatrice pour rester en harmonie avec Tesprit et les idées du temps, et ri pondre à la haute pensée qui en a eu l'initiative.
132 RAPPORT DU GOUVEUPiEUa
L'ancienne royauté songea sérieusement, dès 1642, à foncier un grand établissement à Madagascar. L*idée de conquérir le pays, pour le coloniser ensuite, inspira seule les efforts successifs tentés depuis cette époque jusqu'à nos jours. Les récits des voyageurs, les rapports des officiers de terre et de mer, et des administrateurs envoyés à Madagascar par la métropole, constatèrent la richesse et la puissance de production de l'île ; et les premiers succès montrèrent la possibilité d'en tirer largement parti.
Mais rinsuffisance des mesures prises, Téloignement de Madagascar oii l'on n'abordait jadis qu'en doublant à la voile le cap de Bonne-Espérance, les agitations de la mère-patrie, les variations de la politique, l'instabilité de vues qu'elles amenaient, les fautes, les antagonismes déplorables des administrateurs et des autres chefs de nos colonies, empêchèrent chaque fois la vieille France de prendre pied d'une manière durable dans ce pays.
En même temps, l'esprit de haine contre les étrangers, qui, notamment depuis les trente dernières années, inspira seul la politique du gouvernement hova, rendit encore les rapports plus difficiles avec Madagascar. Et, comme si ce n'était pas assez de ces causes d'insuccès, les rivalités des résidents anglais créèrent à nos agents de nouvelles sources de difficultés.
Telle était la situation lorsque la mort de la reine Ranavolo, le 18 août 1861, fit monter sur le trône de Madagascar un prince aussi humain, aussî libéral que son prédécesseur l'était peu, un prince déjà remarqué pour sa bienveillance envers les étrangers, un désir passionné de faire participer son peuple aux bienfaits de la civilisation et une vive sympathie pour la France. Dès ce moment, une ère «oïlfelle s'ouvrait pour les rapports de notre pays avec cette contrée.
L'Empereur, même avant la proclamation de l'Empire, avait reçu à rÉlysée des lettres du prince héritier de Madagascar qui lui demandait sa protection pour mettre un terme au désastreux gouvernement qui opprimait alors ce pays. Son attention avait donc été attirée de bonne heure vers cette grande terre oîi la France avait depuis longtemps acquis des droits, et qui, par la faute des hommes et le malheur des circonstances, demeurait improductive en dépit de sa fécondité naturelle, et complètement en dehors du mouvement
coilunercial du monde malgré sa position privilégiée à l'entrée de l'océan Indien.
Repr^dre, sur ce point, les errements des gouvernements antérieurs, même avec Tassentiment de la royauté indigène, c'était courir de nouveau le risque de rivalités malheureuses et engager, peut-être d'une manière grave, les forces et la politique de la France dans une entreprise lointaine, grosse de hasards et d'inconnu. D'un autre côté, l'intérêt de notre commerce maritime, et les offres éminemment avantageuses du prince héritier du trône à Madagascar, conseillaient fortement d'ouvrir à nos négociants des horizons plus étendus.
Jusqu'à ce moment la conquête avait été le seul moyen de colonisation tenté par nous à Madagascar : ce système n'avait abouti qu'à des insuccès, quelquefois à des désastres. Lors donc que se manifesta la nouvelle politique commerciale de la France en 1861, 11 fut aisé de reconnaître que l'heure était arrivée de substituer aux tentatives traditionnelles de domination politique l'unique influence de la civilisation par la paix, par le commerce et l'industrie. Les événements qui venaient de s'accomplir à Madagascar, en 1861, présentaient, pour cette nouvelle politique, des facilités inespérées ; et le gouvernement comprit qu'il y avait là tous les éléments d'une grande entreprise, utile à notre commerce, et au développement si nécessaire de nos intérêts maritimes.
Vous savez, en effet, Messieurs, comment M. Laborde, pendant trente années de séjour à Madagascar, avait conservé au nom français le respect des indigènes. Vous savez aussi comment le dévouement de M. Lambert au roi actuel, avant son avènement au trône, et les services qu'il lui avait rendus, avaient mérité à notre honorable compatriote l'amitié du successeur de la reine Ranavolo. Dès 1853, ce prince avait accordé à M. J^mbert, qu'il avait reconnu comme son frère, selon les mœurs et les lois du pays, une charte qui lui conférait le privilège de l'exploitation des mines et des forêts, la propriété des4erres incultes et des immunités de toute nature. Et quand on pense que, sous les règnes précédents, quiconque eût découvert ou révélé l'existence d'une nûne était condamné à mort, on peut mesurer par cette seule circonstance la distance qui sépare les idées du roi actuel des préjugés barbares de ses prédécesseurs >
13i RAPPORT DU GOUVERNEUR
Dans son ardeur à hâler la civilisation de son peuple, le prince héritier, quelques années avant la mort de la reine Ranavolo, avait été jusqu'à offrir la souveraineté de son royaume à la France, et avait demandé au moins le protectorat officiel de notre drapeau. Touché d'un dévouement si rare au bien de ses sujets qui suggérait au prince malgache la pensée d'un tel sacrifice, et désirant favoriser l'essor du commerce national, l'Empereur, qui avait refusé ces propositions plusieurs fois renouvelées, voulut néanmoins répondre d'une manière effective à ce noble appel.
Conséquent avec le refus exprimé itérativement de toute suprématie politique, le premier soin du Gouvernement impérial fut de reconnaître officiellement le nouveau roi de Madagascar, lequel, en montant sur le tiône, prit le nom de Radama II (reconnaissance qui n'avait jamais eu lieu de la part de la France), et de conclure avec lui un traité d'amitié et de commerce.
De son côté, Radama renouvelait, le 9 novembre 1861, la charte accordée précédemment à M. Lambert. Cette charte, transcrit^ sur parchemin le 12 septembre 1862, était de nouveau signée publiquement et solennellement par le roi le même jour, quelques instants après la signature du traité avec la France, et cela en présence de M. le capitaine de vaisseau Dupré, chef de la mission française envoyée à Madagascar pour assister au couronnement de Sa Majesté malgache et d'une assemblée nombreuse d'autorités malgaches et de inembres des missions française et anglaise.
Après que Radama eut signé la (Charte, dans tout l'appareil de la royauté, elle fut contre-signée par le ministre des affaires étrangères, par le commandant en chef des troupes et par le ministre de l'intérieur.
On rédigea en même temps un article additionnel associant et intéressant le roi aux bénéfices de l'entreprise, article parafé par le roi Radama et ses ministres, en présence des mêmes personnes.
Enfin, ladite charte était visée et enregistrée à Tananarive, le 13 septembre 1862, au consulat de France et au consulat d'Angleterre, pour la certification de la signature du roi et de ses ministres. Une expédition certifiée par S. Exe. le Ministre des affaii'es étrangères de France, M. Drouyn de Lhuys, a été déposée aux archives de la Compagnie de Midagascar, à Paris.
Cette cbarte, ainsi revêtue de toutes les garanties usitées pour les actes les plus graves émanés d*un pouvoir souverain, est l'expression pratique et formelle du désir constant du roi Radama d'introduire la civilisation dans son royaume par des rapports directs entre les habitants du pays et les étrangers, et par la mise en va* leur des richesses naturelles du sol dont le gouvernement précédent avait empêché l'exploitation. Le roi, par l'article additionna, devient personnellement intéressé au succès^ puisque, outre les avantages multiples qui résulteront pour le pays des travaux entrepris par la Compagnie, le dixième des revenus nets lui appartiendra.
Dans ces circonstances, voulant, à son retour à Paris, laisser au gouvernement français toute facilité pour répondre à Fappel du roi Radama, M. Lambert fit un entier abandon de sa charte entre les mains de TEmpereur.
La politique pacifique de Napoléon III vis-à-vis de Madagascar avait donc un point de départ précis et positif pour agir et se développer ; et cela au moment oh la situation faite à l'industrie française par le traité de commerce avec l'Angleterre, rendait plus iflrgente l'ouverture d'un nouveau débouché à notre commerce.
De là. Messieurs, l'idée de l'Empereur de créer, pour Madagascar, une Compagnie ayant pour base la charte de M. Lambert, mais une Compagnie purement commerciale, et étrangère à toute pensée de conquête et de domination politique.
Pour af6rmer avec plus de force et de clarté le but exclusivement commercial de l'entreprise, la Compagnie, spontanément et de son plein gré, a refusé le droit de battre monnaie et celui de créer des établissements d'utilité publique, parce que ces droits sont partout un attribut de la souveraineté. Et, d'un autre côté, il a été décidé que l'accès de notre Société serait ouvert aux autres nations, à l'Angleterre en particulier, afin que le commerce européen tout entier pût prendre part aux résultats poursuivis. Telle a été l'origine, tel est le caractère de la Compagnie de Madagascar.
Le Gouvernement comprit que notre entreprise, pour atteindre son but, avait besoin d'une haute garantie en rapport avec l'importance de ses futures opérations. Il voulut donc lui donner une marque visible et officielle de sa protection immédiate en nommant le gouverneur de la Compagnie. C'était un témoignage du prix que
136 RAPPORT DU GOUVER?iEUR
notre gouvernement attachait aux stipulations de la charte accordée à M. Lambert, et une garantie de leur fidèle exécution par le gouvernement indigène. (Tétait une preuve de l'intérêt sérieux avec lequel avaient été acceptés les engagements du roi Radama II avec la France.
Dans cette pensée, l'Empereur me fit Thonneur de me mander, dans le courant de février dernier, et me confia ses vues à ce sujet, en me.proposant de les réaliser. L'étude que je fis de la situation, rintérêt tout particulier que Sa Majesté prenait h cette affaire, h laquelle elle assurait si directement sa souveraine protection, déterminèrent mon acceptation.
Un des avantages les plus palpables, les plus immédiatement réalisables de rentreprisei)rojetée, c'était l'existence, annoncée par de nombreux voyageurs, de charbons naturels à Madagascar. Il est inutile de vous rappeler. Messieurs, qu'on n'en exploite nulle part ailleurs dans ces parages. On tire d'Angleterre ceux qui se consomment dans les différents points de la mer des Indes, à Aden, à la Réunion, à Maurice, à Ceylan, etc. ; et le prix de revient varie dans ces endroits de 75 francs à 125 francs la tonnede 1 ,000 kilogrammes.
Ma première pensée fut qu'il fallait avant tout obtenir des informations exactes sur la nature et l'importance des gisements de ce précieux minéral, et des autres gisements métalliques dont l'existence avait été signalée à Madagascar. Le but général de la Compagnie exigeait pareillement l'élude préalable d'un grand nombre d'autres questions. Il était indispensable que nous fussions tout d'abord fixés sur Içs trois points suivants :
1° Le degré de salubrité de certaines parties de Tile ;
2<* La possibilité d'obtenir du travail de la part des indigènes ;
3° La facilité d'établir des routes de communication et d'exploitation pour les produits du pays.
Par ces motifs, et quel que fut mon désir de presser la mise à exécution de l'entreprise, je regardai comme absolument nécessaire renvoi (auquel on avait déjà pensé l'année dernière) d'une mission d'exploration composée d'agents spéciaux.
Les frais de cette mission d'exploration devaient constituer, il est vrai, un sacrifice exceptionnel pour les premiers fondateurs, puisqu'il Y avait là un fisque que n'auraient plus à courir les action-
DU l*''^ JUILLET 1863 <37
naircs appelés plus lard. Mais c'était un devoir de procéder avec une prudence qui serait la psemière garantie de la sftreté des opérations ultérieures. Sur le rapport des agents conoposant la mission d'exploration, un large appel au public pourrait être fait ensuite, avec les plus légitimes espérances du succès.
Ce premier point fut accepté.
Pour agir, il fallait arrêter les bases définitives de la Compagnie et en constituer les éléments financiers. C'est à ce moment, Messieurs, qu'initiés aux intentions de l'Empereur et au caractère de l'entreprise, vous vous êtes assoicés à une œuvre dont vous compreniez l'importance sans vous en dissimuler les chances. Cette œuvre nous devenait alors commune à tous, et se fortifiait de votre haute autorité dans le monde des affaires.
Pour lui conserver la protection immédiate, manifeste, du Gouvernement, laquelle ne pouvait se constater que par la nomination d'un gouverneur, la forme de la société anonyme vous parut indispensable. En outre, cette forme de société commerciale donnait la faculté de n'émettre d'abord que des sommes relativement faibles pour subvenir aux frais de la mission d'exploration. La société anonyme, en effet, possède assez d'élasticité pour permettre une augmentation graduelle des capitaux, proportionnelle h l'extension des travaux entrepris. De sorte qu'en cas de résulUits négatifs fournis par la mission d'exploration, il dépendait de notre volonté de nous borner aux dépenses de cette mission préparatoire.
C'étaient là, Messieurs, des considérations dignes de toute votre attention ; elles obtinrent votre approbation.
Vous avez tous encore présentes à l'esprit les difficultés qui se produisirent de divers côtés pendant l'organisation de la Société et l'élaboration des statuts. Il me suffira de dire ici qu'un décret impérial, du 2 mai dernier, autorisa notre Société anonyme fondée sous le titre de Compagnie de Madagascar^ foncière^ industrielle et commerciale. Un autre décret, en date du même jour, me nomma gouverneur de ladite Compagnie.
De mon côté, pour être conséquent avec moi-même, et témoigner plus nettement la pensée qui m'avait dicté l'envoi préalable de la mission d'exploration, j'ai voulu remplir à titre gratuit mes fonctions du gouverneur jusqu'au jour oii, la période d'exploration, terminée,
la Coilnpagnie entrerait en action avec la plénitude de sa puissance et de ses capitaux. ,
Cependant la saison pressait. Si nous voulions mettre le temps à profit, il n'y avait pas un instant à. perdre. En conséquence, dès le lendemain de la constitution définitive et officielle de la Compagnie, pour activer les délibérations et les mesures à prendre, un comité, composé de MM. Frémy, Heine, Revenaz et Seillière, auquel voulut bien s'adjoindre M. Béhic, en qualité de conseil de la Compagnie, reçut, par délégation du Conseil d'administration, les pouvoirs nécessaires pour le choix du personnel de la mission d'exploration, et pour l'autorisation des dépenses affectées à l'organisation et aux travaux de cette mission.
Des ordres furent donnés à Maurice pour acheter un ponton de 800 tonneaux, à destination de Bavatoubé, oii il devait servir de logement et de magasin à la section de la mission d'exploration envoyée sur la côte nord-ouest. Je proposai au comité, qui les accepta, les ingénieurs devant faire partie de la mission, ainsi que les autres agents. J'avais choisi les ingénieurs sur les renseignements favorables donnés par MM. Callon et Rivot, ingénieurs au corps impérial des mines.
Le but de la mission est d'étudier les produits et les ressources de toute nature que peut offrir le pays, les difficultés que rencontrera la Compagnie, et les moyens de surmonter les obstacles ; en un mot, elle fournira les éléments d'appréciation nécessaire au sujet de l'avenir réservé à nos efforts.
Le résultat immédiat de la seule présence de nos agents à Madagascar sera de manifester avec éclat, aux yeux des gouverneurs de province, et surtout aux yeux du Roi, l'existence et l'action de la Compagnie. Cette action se révélera : 1* par des prises de possession de terrain régulières, et entourées de toutes les formalités propres à leur donner la plus grande authenticité; 2« parles recherches et les sondages des ingénieurs, les observations, les expériences de toute sorte des agents agricoles, forestiers et commerciaux ; 3® par la présence près du Roi d^agents qui, après lui avoir donné connaissance, aux termes de la charte, des prises de possession des terrains, rendront visibles et palpables les avantages que lui et son peuple doivent attendre des opérations de la Compagnie.
Notre premier soin a été de tracer Titinéraire de la mission, d'accord avec M. le commandant Dupré, sous les ordres supérieurs duquel tous nos agents sont placés, et de déterminer les endroits à explorer et les points de débarquement pour les prises de possession.
De Suez la mission se rendra à la Réunion, puis se dirigera sur Madagascar et abordera à Tamatave, où seront pris les interprètes, et oii seront débarqués les cadeaux destinés au roi et à la reine, et les autres objets qu'on transportera à Tananarive à petites journées.
On trouvera sans doute h Tamatave les Eonnmrs ou dignitaires désignés par le Roi pour assister aux prises de possession. Nous espérons que ceci pourra avoir lieu dans la seconde quinzaine de juillet.
La mission touchera ensuite à Tîle française de Sainte-Marie, dont le commandant, M. Delagrange, fournira des documents sur les opérations de prises de possession déjà accomplies par ses agents, dans Fintérêt de M. Lambert, sur la côte nord-est, et particulièrement dans la province de Vohémar. De là elle visitera N'Gonsy, audessus de la baied'Anlongil, point important pour le commerce des gommes, du caoutchouc et des bois. Arrivée à Vohémar, la mission laissera les agents de la première section, chargés de l'exploration du nord-est, et elle se rendra à Diégo-Soarez, Nossi-Dé et Davatoubé, ou elle déposera les agents de la seconde section, chargés d'explorer le nord-ouest et particulièrement les mines de charbon de Bavaioubé.
Le reste des membres de la mission continuera son voyage en visitant successivement Nousangaï, Bombétock, Baly , Saint -Augustin, Fort-Dauphin, et remontera à Tamatave, après avoir accompli son voyage de circumnavigation.
M. le commandant Dupré, accompagné de M. Lambert et <lu personnel destiné à la province d'Kmyrne, se rendra alors par le versant est à Tananarive. Vers novembre, au commencement de la saison des grandes chaleurs et des pluies, qui est Thivernage de Madiigascar, les premières opérations étant accomplies, on réunira les agents et on les enverra à Tananarive ou à Vohémar, oii ils pourront séjourner sans inconvénients. Un seul ingénieur, celui de Bavatoubé, viendra en France rendre personnellement compte de ses
recherches sur les mines de charbon ; et la malle de décembre ou de janvier apportera ici, avec M. le capitaine de vaisseau Dupré, dont le temps de commandement sera à la veille d'expirer, les documents recueillis pendant cette première campagne.
L'itinéraire de la mission signale ainsi trois centres principaux d'exploration : la province de Vohémar, et en général les terres comprises entre la baie d'Antongil et celle de Dlégo-Soarez ; en second lieu, Bavatoubé et le pays situé entre la montagne d'Ambre et Port-Radaraa ; et en troisième lieu, Tananarive et la province d'Émyrne.
Conformément à cette division, le personnel de la mission a été partagé en trois sections, celle du nord- est, celle du nord-ouest, et celle d'Émyrne ou du centre de l'île.
' Dans la section du nord-est se trouvent M. Coignet, ingénieur sorti de l'École des mines de Saint-Étienne, et employé depuis cette époque h de nombreux voyages de recherches en France, en Espagne, en Belgique, dans la Prusse rhénane, la Saxe et l'Algérie, et en dernier lieu directeur des hauts fourneaux des usines d*Allevard (Isère) ; M. Aumont, sous-ingénieur et photographe, élève de l'École des mines de Paris; M. Guntz, docteur allemand, minéralogiste qui a déjà fait des recherches à Madagascar, ou il se trouve en ce moment ; un médecin qui sera pris à la Réunion ; et un agriculteur, également pris à la Réunion, chargé d'examiner les conditions de là culture, la nature et les aptitudes des terrains.
La section du nord-ouest comprend M. Guillemin, ingénieur civil des mines, ancien élève de l'École des mines de Paris, précédemment employé aux mines et usines de la Chazotte et aux mines de la Grande-Combe, qui a fiit en Russie des recherches fort importantes et fort heureuses de mines de houille, et a accompli une mission analogue dans l'Italie méridionale, etc. ; M. Girerd, élève de l'École des mines, sous-ingénieur chargé spécialement de la conduite des^ travaux des mines de charbon, familier avec les opérations de sondage ; M. Humbert, de l'École des mineurs de Saint-Étienne, contremaître mineur ; M. Chamay, photographe, connu par des expériences et des travaux considérables au Mexique ; et enfin M. le docteur Ley, médecin de la faculté de Paris, qui a fait des voyages et des recherches sur les fièvres, particulièrement en Algérie et à Tunis.
DU !«' JUILLET 1863 iil
La section du centre, ou de la province d'Émyrnc, se compose d'un ingénieur, M. Simonin, qui a accompli des travaux importants en Californie et à la Réunion, et qui est à la tête d*une exploitation minière en Italie; de deux opérateurs de nivellement, MM. Gueniffey et Izard, dont l'un est aussi mécanicien, tous les deux agents de M. Bourdaloue, ingénieur connu par ses opérations de nivellement , qui me les a désignés; d'un sériciculteur, M. Guérin, qui s'est livré toute sa vie à l'éducation des vers à soie et à la fabrication de la soie; d'un photographe, M. Eyguine, élève de l'École de médecine de Paris, qui est aussi essayeur pour les minerais, et de deux agents commerciaux : M. Gardet, ancien capitaine de marine marchande, négociant à San-Francisco, qui a déjà séjourné à Madagascar, et qui est chargé de la comptabilité; et M. Durand, particulièrement affecté aux prises de possession et à l'exploration des forêts. Ancien élève de l'École polytechnique, ayant étudié la médecine, naturaliste très-intelligent, M. Durand a fait des explorations forestières au Venezuela ; en France, il s'était livré à l'industrie des bois exotiques.
Chaque agent spécial, ingénieur, mineur, photographe, médecin, etc., a choisi, sous sa responsabilité personnelle absolue, les instruments de précision et autres, les appareils, les outils, le matériel de toute nature, nécessaires à ses opérations. Nul, par conséquent, ne sera admis à se plaindre des instruments et autres objets qu'il aura emportés aux frais de la Compagnie.
Voici maintenant en quelques mots quelles sont les recherches particulières qui incombent à chaque section :
Pour la 1'° section, celle de la côte nord-est, Vohémar sera le centre des opérations. Déjà un agent spécial de M. Delagrange, le docteur Guntz, s'y trouve et s'est livré à des recherches minéralogiques. Aidé des renseignements de M. Guntz, l'ingénieur chef de la section parcourra le pays en se rapprochant des montagnes, et cherchera h en traverser deux ou trois fois la chaîne de Test à l'ouest, pour en établir la coupe géodésique. Ses investigations porteront spécialement sur les rivières et les ravines dont certains sables, dit-on, sont aurifères.
Un Anglais, John Leigh Study, affirme avoir découvert dans les environs de Vohémar une mine d'or. Les minerais de plomb et de
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fer abondent dans ces parages, oii le cuivre se rencontre en quantités que l'on a Heu de croire assez mo^oflailes.
L'ingénieur se préoccupera du plus ou moins de fiidiilés d'exploitation et de transport que présenteront les gisements qu'il aura r^ connus.
Dans cette partie de l'île se trouvent des bois de belles dimensions, des essences recherchées, et des arbres qui produisent en abondance des gommes précieuses de différentes natures, de même que le caoutchouc. L'agent forestier naturaliste, M. Durand, qui a étudié avant son départ les essences de bois de Madagascar, dont 135 échantillons ont été récemment apportés en France, reconnaîtra aisément sur place les arbres bons à exploiter, et fera le choix des gommes à recueillir.
Pour la facile extraction des bois, il prendra en considération leur proximité des ports et des centres de population.
M. Durand a également étudié ici les objets importés de la côte orientale d'Afrique. Il examinera là-bas si le pays donne, comme on peut le présumer, des produits similaires, tels que les épices, les graines oléagineuses, les plantes médicinales et tinctoriales. D'après l'ouvrage si précis de Flacourt, qui est toujours exact quoique écrit en 1657, Madagascar offre en abondance des richesses végétales de toutes sortes.
Les terres de cette région sont signalées comme étant d'une remarquable fertilité. La personne chargée des études agricoles déterminera la nature des plantations qu'on pourrait y faire. Le coton, le tabac, l'indigo, les graines oléagineuses sont les produits que l'on recueillerait le plus rapidement, ainsi que les plantes à fécules. 11 y aura lieu de constater les parties de terrains oii l'élève du bétail se ferait dans les meilleures conditions.
Dans la partie de l'île affectée aux recherches de la seconde section, celle du nord-ouest, on signale l'existence de produits carboneux dont les gisements, situés sur les bords de la baie de Bavatoubé, ont déjà donné lieu à des analyses intéressantes. Ce sera, pour l'ingénieur et le sous-ingénieur de la deuxième section, l'objet d'une étude approfondie. Pour faciliter et accélérer les travaux, nous avons envoyé, en même temps que la mission, des appareils de sondage, des pompes et des outils appropriés à cette
espèce de recherdtesT La présence du sous-ingénieur permettra à r ingénieur, ttiie fois les travaux de soudage et de forage commencés, de pureourir, en se rapprochant des montagnes, un pays dans lequel on a signalé la présence du cinabre.
Il trouvera, sans doute, dans ces explorations, des gisements de lignites, de houille et d'anthracite. Car, on prétend qu'une grande partie de la côte ouest présente le caractère de terrains carbonifères de différentes qualités. Les recherches des affleurements de ehar* bons naturels devant se poursuivre à travers des forêts, on prendra à la Réunion quelques bûcherons et scieurs de long. Ces travaux de déboisement permettront de reconnaître les ess^ices susceptibles de devenir l'objet d'envois sérieux. Déjà les Arabes et les habitants de Nossibé exploitent les bois d'ébène sur eette côte.
Remarquons, en passant, que Bavatottbé n*est situé qu'à 25 kilomètres de la colonie française de Noséibé, qui fourjiira des ressources aux agents de la Compagnie^ comme Sainte-Marie sera utile à la section de Vohémar.
Après avoir terminé sa mission dans le nord-est, Tagent agricole sera amené, par le cours naturel de ses explorations, à se rendre par la voie de terre de Diégo-Soarez à Port-Ghatam, situé presque en face sur la côte ouest. Il examinera, en descendant jusqu'à Bavatoubé, et au-dessous s'il y a lieu, lesdiiférentes natures de terrain, afln de fixer la Compagnie sur le parti qu'on en pourrait tirer.
La difficulté de loger le personnel de la section nord-ouest, la nécessité des précautions hygiéniques, ont rendu indispensable Tacquisilion d'un ponton qui stationnera à Bavatoubé pour servir de demeure et de magasin à la petite colonie. Et, comme je l'ai dit en commençant) ordre a été donné, dès le 26 avril, h Maurice, d'en acheter un.
L'exploration de la province d'Émyrne, qui appartient à la troisième section, présentera un grand intérêt au point de vue minéralogique. Des minerais très-riches de cuivre, de plomb, de fer ont été reconnus dans les environs de Tananarive par M. Laborde. Nous rappellerons à celte occasion que, pendant sou long séjour dans la capitale, M. Laborde avait créé et organisé des usines considérables, oii dix mille ouvriers fabriquaient le fer, fondaient les canons
m RAPPORT DU GOUVERNEUR
et les boulets, faisaient du verre, de h porcelaine et de la soie. H avait trouvé les éléments de Tindustrie métallurgique dans les habitudes des indigènes, qui savent utiliser les minerais de fer si abondants à Madagascar et dont la qualité rivalise avec les plus beaux fers de Suède.
Dans cette province, l'agriculture présentera encore des sujets d'observations précieuses à nos agents, puisqu'on y récolte d'assez grandes quantités de soie, de fort beaux cafés, et que le tabac y croit spontanément et avec une vigueur extraordinaire.
Mais l'intérêt capital de cette partie de la mission se trouve dans la présence du roi Radama et de son gouvernement à Tananarive. Il est nécessaire que l'ingénieur placé près de lui se prête à la réalisation des projets que le roi pourrait avoir, et lui suggère, au besoin, des idées d'améliorations utiles tout à la fois au pays et à la Compagnie. Cet ingénieur fera prendre des nivellements pour reconnaître le plus ou moins de facilités que présenterait l'établissement si nécessaire d'une route allant de Tananarive à un point quelconque de la côle. En même temps M. Guérin, le sériciculteur, qui a emporté un petit appareil à vapeur pour le dévidage des cocons et rétouffement des chrysalides, frappera l'attention du roi par Tapplication des moyens perfectionnés et très-simples que Ton emploie en France pour le travail de la soie. Les avantages de ces procédés nouveaux seront d'autant plus appréciés à Tananarive, que les indigènes se livrent depuis longtemps à la fabrication de la soie, et produisent des étoffes vraiment remarquables.
En dehors du personnel attaché à chaque section, les deux agents commerciaux, faisant partie de la mission, ne se contenteront pas de recueillir les renseignements propres à éclairer la Compagnie sur tous les genres de trafic que les relations avec les indigènes et l'exploitation des produiis du pays rendront possibles. Ils pourront, selon les circonstances, et s'il y a lieu, utiliser le temps et les courses employés h l'exploration du pays en préparant la réalisation de prochaines opérations commerciales. Comme éléments de semblables opérations, on peut citer les gommes, dont une notable quantité a dû être recueilHe par les agents chargés de prendre possession des terrains au nom de M. Lambert, et les bois d'ébénïsterie, de teinture et de construction.
DC 1*^^ JUILLET 1863 i4o
Quant aux importations, le moment n'est pas venu d'en faire à Madagascar; les renseignements fournis par la mission fixeront seuls sur les moyens d*agir à cet égard avec sécuritJ. Par ce motif, on a été dans la nécessité d'envoyer des espèces en pièces d« cinq francs et en pièces d'argent divisionnaires, pour faire face aux dépenses locales et aux acquisitions.
Tel est, dans un court aperçu, le tableau succinct des travaux de la mission et de l'ensemble de ses opérations, La durée de l'exploration variera selon les localités qu'il faudra visiter. Elle exigera probablement une seconde campagne qui commencera en avril et finira en octobre 1864.
Pour donner à la mission, dont on voit que le personnel sera nombreux (surtout si on compte les interprètes, les ouvriers adjoints aux agents, les porteurs, les gens de service de tout ordre), pour donner, dis-je, à la mission la force de cohésion sans laquelle il lui serait impossible de répondre avec ensemble aux vues de la Compagnie, et aussi pour introduire Tordre indispensable dans les rapports de tous les membres entre eux, une hiérarchie a été établie. Il fallait combiner les mouvements et les opérations des divers agents, et de l'autre côté considérer que chaque individu serait presque toujours appelé à agir dans sa sphère spéciale, et par conséquent isolément. Un règlement a été arrêté qui indique à chacun sa ligne, et, en circonscrivant son domaine, fixe ses rapports avec les autres membres de la mission et de sa section.
En voici les bases principales :
Tous les agents de la Compagnie, faisant partie de la mission d'exploration, sont placés directement sous l'autorité du commandant Dupré, investi à cet égard des pouvoirs les plus étendus du Conseil d'administration et de ceux du gouverneur de la Compagnie.
En cas d'absence, momentanée ou prolongée, M. le commandant Dupré pourra déléguer ses pouvoirs à l'officier qui commandera la station navale des côtes orientales d'Afrique et en informera immédiatement le gouverneur.
Les agents commerciaux relèveront directement du commandant Dupré ou de son représentant.
L'ingénieur chargé de diriger les recherches et les travaux de
chaque section prend le litre d'ingénieur chef de section, tous les agents attachés à sa section sont placés sous ses ordres.
En cas d'empêchement des ingénieurs, le règlement prévoit le mode tie leur remplacement.
L'initiative et la direction des travaux spéciaux appartiennent exclusivement aux ingénieurs chefe de section, qui en seront responsables ainsi que des précautions hygiéniques de toute nature à prendre dans l'intérêt des agents placés sous leurs ordres.
Tous les agents de la Compagnie se sont engagés, par écrit, à garder vis-à-vis des étrangers sur les résultats de leurs recherches un secret absolu.
Les agents de la section de Tananarive, et ceux qui se trouveraient momentanément dans la capitale, n'entreprendront aucune opération sans avoir soumis leurs projets à M. Laborde qui saura les guider et les conseiller d'après la connaissance qu'il a des chefs <;t des populations indigènes.
Quant aux relations que les agents désireraient avoir avec le Roi, ils devront s'entendre au préalable avec M. Lambert qui est Fintermédiaire officiel de la Compagnie auprès de Sa Majesté.
A. ce règlement hiérarchique est joint un règlement de comptabilité approprié autant que possible à des situations si particulières et réduit à toute la simplicité compatible avec l'ordre et l'économie. Ce règlement dirigera chaque membre de la mission dans la régularisation des dépenses qu'il aura à faire pour le compte de la Compagnie.
Les fonds de la mission ont été confiés à M. le commandant Dupré qui veut bien autoriser l'agent de l'administration chargé de la caisse de son bâtiment à remplir les fonctions de caissier central de la mission.
Le commandant Dupré, ou son délégué spécial, ordonnancera seul toutes les feuilles de dépenses qui devront être payées directement parlecaissier central. Celui-ci, de son côté, pourra verser aux mains des trésoriers de Sainte-Marie et de Nossibé les sommes destinées à former le fonds de caisse. Ces trésoriers seront autorisés par le comniandant Dupré à délivrer les fonds à eux confiés sur mandats tirés par MM. Durand et Gardet, agents commerciaux, et sur mandats des ingénieurs chefs des sections de Vohémar et de Bavatoubé.
Les agents commerciaux et les chefs de section tiendront, chacun â part, un livre de recettes et dépenses constamment à jour dont le relevé sera arrêté à la fin des mois. Ces relevés seront adressés mensuellement à Tagent chargé de la comptabilité de la mission, M. Gardet. Et celui-ci enverra tous les mois au gouverneur un état sommaire et par nature des dépenses faites dans le mois précédent.
Voilà donc. Messieurs, la mission organisée, le personnel choisi, la hiérarchie établie, la comptabilité ordonnée, le terrain des opérations désigné et les travaux à entreprendre indiqués. Pour mieux assurer les résultats auxquels chacun allait concourir, et fiiirc senlir à tous les agents leur part de responsabilité en précisant leur rôle et leur action individuelle, je me suis occupé de rédiger des instructions auxquelles vous avez bien voulu accorder votre approbation. De ces instructions les unes ont un caractère général et s'adressent h tous les membres de la mission; les autres sont appropriées à la spécialité de chaque agent. Elles sont toutes annexées à ce rapport; je me bornerai à en présenter ici le résumé.
Ne perdons pas de vue. Messieurs, que notre action va s'exercer dans un milieu entièrement nouveau, au sein de populations complètement étrangères à toutes les idées de nos sociétés civilisées, dans des contrées où il est vrai de dire, la plupart du temps, que nul Européen n'a pénétré jusqu'à ce jour. Nos agents sont les premiers pionniers de notre entreprise. Nous avons voulu rendre toujours présent à leur pensée le but de leurs travaux respectifs.
Vous savez, Messieurs, et je ne saurais trop le répéter, que notre préoccupation constante a été d'écarter toute idée de domination politique de notre part. Notre première recommandation à tous les membres de la mission devait être de rappeler que nous nous présentons aux populations hovas sous la protection de Radama II. Chaque agent devra donc déclarer hautement, dans les rapports qu'il formera avec les autorités locales ou les particuliers indigènes, que la Compagnie a été créée sous l'inspiration du roi qui en est le protecteur et l'associé, et que notre principal but est l'amélioration du sort des Malgaches, en leur apprenant à utiliser les produits naturels du sol et en contribuant ainsi à leur bien-être et à leur prospérité.
us RAPPORT DU GOUVERNEUR
Ponr manifester ces intentions, chaque agent est muni de pavillons aux couleurs royales. Partout oii les agents en mission s'arrêteront, ils planteront le drapeau du roi. Chaque agent portera à sa coiffure un ruban sur lequel seront inscrits en lettres d'or et en langue malgache ces mots : Compagnie de Radama, — Company ny Radama,
Comme il pourrait être difBcile d*obtenir sur les lieux justice contre les chefs hovas en raison de Téloignement de la capitale et de la mansuétude du roi, et que ces chefs se font une très-haute idée de l'importance de leurs fonctions, les agents leur témoigneront de la confiance et même de la déférence, de manière à les rendre favorables à la Compagnie.
M, Lambert est chargé particulièrement d'obtenir le concours bienveillant des chefs hovas, et les agents feront comprendre à ces chefs rintérèt qu'ils ont au succès de l'entreprise; car des primes leur seront assurées en proportion du nombre de travailleurs qu'ils procureront à la Compagnie parmi les soldats ou les personnes libres, m même les esclaves.
Les porteurs et ouvriers indigènes employés par la Compagnie seront toujours payés directement et sans intermédiaire pir l'agent chargé du service de la caisse. On se refusera absolument à toute demande ou insinuation faite par les chefs, tendant à ce que les distributions de salaires passent par leurs mains. A part toute autre considération, il importe d'habituer tous ceux que la Compagnie emploiera à compter sur sa loyauté et à traiter directement avec elle.
Les Malgaches sont généralement de mœurs douces, mais craignent les railleries des étrangers. En outre, les traitants européens qui ont abordé à Madagascar s'étant montrés souvent fort peu scrupuleux, n'ont fait que développer la défiance naturelle des indigènes. Les agents de la mission s'efforceront de dissiper cette méfiance, du moins à l'égard de la Compagnie. Par une patience inébranlable, le sérieux des manières, l'exactitude dans l'exécution des engagements pris, ils éviteront de froisser des amours-propres et des susceptibilités facilement irritables, et ils établiront avec les chefs et indigènes des relations aisées, fondées sur une confiance réciproque qui est du plus haut intérêt pour l'avenir de la Compagnie.
Par des motifs analogues de prudence et de réserve, ils éviteront les occasions de discussions avec les traitants de Tamatave, dont il est permis de craindre que l'arrivée de la mission ne surexcite les jalousies.
En un mot, les membres de la mission attesteront vis-à-vis de tout le monde, par la régularité de leur conduite, leur loyauté, leur modération, et, au besoin, par une fermeté bienveillante, que le but de la Compagnie est sincèrement et exclusivement la civilisation des Malgaches et Tamélioration de leur sort par le travail et rindustrie.
Pour déjouer les tentatives probables des adversaires de la Compagnie qui chercheront à dénaturer son caractère commercial et à présenter son rôle comme une prise de possession déguisée faite par la France, les agents entretiendront de bons et fréquents rapports avec les chefs hovas, en répétant sans cesse que Tentreprise a été organisée à la demande de Radama II. Notre résolution formelle de ne pas chercher de suprématie politique sur les sujets du roi, de repousser même toute mesure qui conduirait à quelque chose de semblable, donnera une grande autorité aux paroles de nos agents qui n'auront jamais à craindre de notre part d'être contredits par une arrière-pensée de domination. Dans les cas difficiles, H faudra patienter, éviter ou atténuer les conflits, ne pas se faire justice soi-même, et se couvrir autant que possible de la protection d'un des bâtiments de la station, ou de celle du roi par l'intermédiaire de M. Lambert.
La coexistence à Madagascar de missionnaires catholiques et de ministres protestants peut devenir l'occasion de difficultés dont il y a déjà eu des exemples, et dans lesquelles il est formellement interdit aux agents de la Compagnie d'intervenir. Il est incontestable que les ministres de la religion catholique ont représenté presque à eux seuls, jusqu'à ce jour, Tinfluence française. Désormais cette influence se manifestera également par l'action de la Compagnie à laquelle les missionnaires pourront prêter un concours utile. Mais la Compagnie doit garder son initiative et son indépendance, tout en entourant de respect nos missionnaires. Les agents devront donc se tenir en dehors de toute discussion religieuse. Leur immixtion indiscrète dans ces matières pourrait devenir aussi contraire aux
intérêts bien entendus de la France et de la Compagnie qa'à ceax de la religion elle-raôme.
Il importe à la Compagnie de recueillir le plus grand nombre •possible de renseignements exacts sur tous les sujets d'observation qui se présenteront, qu'il s'agisse d'objets de Tordre le plus élevé ou de Tordre le plus humble. En conséquence, chaque agent a été invité à étendre le cercle de ses études en dehors de sa spécialité propre, selon la nature et les tendances de son esprit, et à examiner le pays sous le rapport de la morale, de la politique, de l'organisation sociale, de la climatologie, de Thistoire naturelle, de la topographie, des relations commerciales actuelles ou éventuelles. Dans ce but, une série de questions à résoudre ont été présentées aux agents pour leur servir de spécimen. Ils rendront compte du résultat de leurs observations, en se préoccupant surtout de l'exactitude des faits.
Chaque membre de la mission doit tenir un journal de ses travaux et des observations de toute sorte qu'il aura faites, et qui formeront les éléments de son rapport mensuel. Celte obligation est formelle, elle devra être ponctuellement remplie chaque jour.
Un service postal, combiné avec le passage de la malle, desservira le plus tôt possible les sections de Vohémar et de Bavatoubé, et tous les agents adresseront^ une fois par mois, au commandani en chef, le compte rendu de leurs recherches et observations en double expédition, sous leur responsabilité et en se défiant de leurs premières impressions.
Enfin, pendant la saison d'hivernage, tous les documents recueillis dans le cours des travaux d'exploration seront réunis et classés, les rapports rédigés, les plans et les cartes dresses et les travaux de la campagne «suivante préparés.
Des copies des cartes et des plans que possèdent les archives de la marine sur Madagascar ont été remises à M. le commandant Dupré, qui veillera à ce que les agents spéciaux y ajoutent des détails et des renseignements nouveaux et rectifient les erreurs qui s'y trouveraient. Pendant la traversée, on aura préparé des cartes à grands points.
A ces instructions générales, qui indiquent à chaque agent l'esprit qui doit l'animer et le guider, ont été jointes une ampliation des rè-
DU 1" JUILLET 1863 loi
gleuients sur l'organisation hiérarchiqae et la comptabilité, et des instructions hygiéniques très-précises, poUlr lesquelles j'ai consulté des médecins ayant fréquenté les côtes de Madagascar, afin de tenir notre personnel en garde contre les influences du climat.
HM. les ingénieurs Simonin, Coignet et Guillemin, chefs de sections, ont reçu des instructions particulières très-détaillées; il en est de même de M. Guérin, le sériciculteur. D'autres instructions, également personnelles mais plus succinctes, ont été données à MM. Girerd, Gueniffey, Aumont, Izard, Charnay, Eyguine et le docteur Ley. Les unes et les autres serviront à diriger chaque membre de la mission qu'elles concernent dans les travaux de sa spécialité, et dans ses relations avec ses collègues et les hommes placés sous ses ordres.
Les instructions remises aux deux agents commerciaux, MM. Durand et Gardet, par la multiplicité même des questions qu'elles embrassent et qui sont Tobjet final des opérations de la Compagnie, ont une importance qui ne saurait vous échapper, et qui a attiré toute notre sollicitude. Ces instructions recommandent à MM. Durand et Gardet d'étudier les besoins, les goûts et mëmç les fantaisies des diverses peuplades de Madagascar. Nos agents commerciaux examineront avec soin tous les objets sans exception qui donnent lieu à un trafic quelconque ou à des échanges en nature, soit avec les Anglais et les Américains, soit avec la France, la Réunion et Maurice, soit avec les comptoirs de la côte orientale d'Afrique.
ils apprécieront aussi l'importance relative du commerce de chaque nation, les causes qui l'ont fait décroître ou prospérer, le prix des objets, l'usage auquel les Malgaches les destinent, l'importance commerciale, les goûts et les préférences des peuplades, leur dispositions à l'égard des Européens, et surtout celles des populations de l'intérieur.
Ils rechercheront encore pour quelle part entrent dans la valeur des objets la rareté du produit ou le prix de la main-d'œuvre nécessitée par l'exploitation ou l'extraction.
La question de l'élève des bestiaux, une des principales occupations des Malgaches, et le grand objet des exportations de l'île attirera l'attention de nos agents d'une manière toute particulière. A
152 RAPPORT DU GOUVERMEtlR
cette question se rattachent natureîlement celle du cominerce des viandes salées, des cuirs, des conies, etc.
Ils s'occuperont, avec tout le soin qu'exige son importance, de la production et du commerce du riz qui trouvera un débouché considérable dans les îles de Maurice et de la Réunion, où il pourra, sous la condition d'une décortication soignée, prendre la place des cent millions de kilogrammes de riz de llnde importés annuellement dans ces^ colonies, et même devenir un objet d'exportation pour l'Europe .
Les produits de fabrication indigène, actuellement insignifiants au point de vue de l'exportation, sont cependant intéressants à étudier comme moyen d'apprécier l'aptitude des Malgaches à des occupations analogues qu'on pourrait introduire dans le pays.
Les agents examineront comment, et sur quels points, se fait le commerce maritime du pays par les Arabes ou par d'autres nations.
Ces renseignements seront précieux pour les traités à intervenir avec les Compagnies d'assurances maritimes.
Il va sans dire que le commerce des bois, qui est surtout de la compétence de M. Durand, devra être l'objet de ses recherches et de son examen le plus complet et le plus soigneux.
M. Gardet, l'autre agent commercial, a été chargé de réunir au départ, de surveiller dans tous leurs mouvements, et de distribuer à l'arrivée les objets de toute nature formant le matériel de la mission; de les délivrer sur reçu à chaque agent, et de surveiller leur état d'entretien.
Le rôle des agents^ commerciaux ne se borne pas à l'étude des questions dont je viens de vous tracer le cadre. M. Durand prendra encore une grande part aux cérénwnies et aux actes de prises de possession de terrains.
Une des principales et des premières opérations de la mission d'exploration sera, en effet, la pris(^. de possession des terrains utiles à la Compagnie. Des instructions ont été dirigées pour ces prises de piossessio», et pour l'étude des questions relatives aux concessions à accorder ensuite à des tiers.
Les recommandations suivantes ont été faites de la manière la plus expresse pour guider les agents et les représentants delà Compagnie dans ces sortes d'opérations qui se feront sans doute faci^
lement, mais qui peuvent ainsi, dans certains cas, causer quelque émotion au\ chefs ou aux populations.
Le roi étant intéressé, comme la Compagnie, à Textension et au succès des efforts de celle-ci, les prises de possession de terrains inoccupés devront se faire de suite sur la plus grande échelle. La Compagnie restreindra par cette mesure le champ possible d'une concurrence éventuelle et réduira les diflicuhés qui pourront surgir plus tard de Texercice du privilège spécialement réservé à h Compagnie d'exploiter toutes les nrines, quel que soit le propriétaire du terrain sur lequel elles pourront exister.
De plus, pour remplir les intentions du roi qui veut la civilisation de son peuple, la Compagnie a besoin d'une véritable puissance agricole, industrielle et commerciale. Celte situation nécessitera une législation adaptée aux questions complexes que soulèvera l'exécution de la charte. Les litiges qui pourront surgir seront singulièrement aplanis si la Compagnie, par l'extension considérable des prises de possession de terrains, obtient de poser pour elle-même les bases d'une législation définitive et d'une jurisprudence nette et claire.
Dans les prises de possession, la Compagnie recherchera de préférence : l'' les terrains que la proximité de ports naturels appelle à devenir des centres de population; 2® ceux qui sont situés sur les bords des cours d'eau navigables, ou pouvant fournir des forces motrices ; 3" les terres inoccupées les plus rapprochées des postes hovas et des centres de population actuellement existants; 4"* les terres fertiles situées dans les localités les plus salubres; S^les points oîi se trouvent des forêts bonnes à exploiter comme bois, et qui fourniraient, après défrichement, d'excellents terrains de culture; 6** les parties destinées à la récolte des gommes et du caoutchouc; T^ tes terrains propres au pâturage et à la culture du riz ; 8* enfin les points oii l'on présume la présence de richesses métallurgiques ou minéralogiques.
Les prises de possession seront accomplies avec solennité par M. Lambert, assisté de MM. Simonin et Durand, et en présence des chefs hovas qui en signeront le procès- verbal. Le grand pavillon du roi sera déployé, pour témoigner que dans chacun de ses actes la Compagnie n'agit que par délégation du roi lui-même. Des for-
I5i RAtM'Onr DU GOUVEKNEVR
mules propurées à l'avance seront dressées en quatre expéditions et en langues inilgache et française, remises, Tune au gouverneur, Taulre au ro'sident généi*al de la Compagnie, la troisième aux chefs hovas, et la quatrième au consulat de France à Tananarive. M. Lambert soumettra à la signature du roi et au contre*seing de ses ministres, un état, signé des représentants de la Compagnie, indiquant par numéros, dates et autres énonciations: très-précises, chacune des prises de possession. Cette formahté de la présentation au roi de rétat constatant les prises de possession a pour but de se conformer aux prescriptions de la charte. Cet état sera dressé avec wne très-grande exactitude et en double expédition, enregistré au consulat de France, et soumis au visa du consul anglais pour la certification de la signature du ix)i. Une de ces expéditions sei*a déposée au consulat de France, et l'autre adressée au gouverneur.
Une lettrede M. Delagrange, commandcont militaire de l'Ile Sainte- Marie, en date du 25 novembre 1862, annonce qu'il a déjà fait prendre possession au nom de M. Lambert, dans les premiers jours d octobre : 1® de tous les terrains situés autour du port de Vohémar qui lui ont paru de quelque valeur; 2° d'une forêt de copaliers de dix-huit lieues de long. Des procès-verbaux signés par les officiers hovas et les agents de M. Lambert ont constaté ces prises de possession. On a dû en faire autant sur la côte nord-ouest.
Des prises de possession devront être faites pendant le voyage de circumnavigation dans tous les postes oii résideront des représentants du roi ou, à leur défaut, des chefs do villages, lesquels sont ordinairement investis de pouvoirs judiciaires.
Les actes de prise de possession contiendront l'indication précise des limites des territoires choisis.
Une partie des prises de possession doit aboutir à des <;oncessions de terres h des tiers. Il faudra donc préparer successivement des plans exacts des terres à distribuer, avec l'indication des forêts, des cours -d'eau et des villages existants. Les agents chargés des prises de possession étudieront, à cette fin, toutes les questions se rattachant aux concessions que la Compagnie accordera, sur quelle base il faudra les faire en raison des diverses circonstances de lieux et de climat, et qu'elles conditions il y aura lieu d'exiger des concessionnaires comme payement, soit un prix ferme, soit des rede-
nu le^ JUILLET 1863 io3
vances, durant un temps déterminé, en argent ou en nature. Toutes ces questions sont complexes et délicates; elles denmnderont du temps pour être résolues et seront particuiièremenl du ressort de MM. les agents commerciaux dont Tintelligence et le dévouement m inspirent une grande contiance.
En thèse générale, les conditions imposées aux concessionnaires devront être telles que ceux-ci aient tout avantage à traiter directement avec la Compagnie qui les admettra au partage de ses immunités et exigera d'eux des revanches moins fortes que les chefs hovas ou les représentants immédiats du roi. Elle leur donnera des titres réguliers de propriété, et les abritera sous sa protection qui sera h protection même du roi.
La Compagnie entend d'ailleurs procéder en raison du principe de lu liberté absolue au profit des concessionnaires. IjCs expériences faites en Algérie ont démontré les graves inconvénients des restrictions imposées dans les concessions de terres.
Mais h quelque système que Ton s'arrête définitivement pour les concessions, vous voyez, Messieurs, que la Compagnie ne saurait prendre raisonnablement aucun parti avant d'avoir établi une sorte de cadastre des propriétés dont elle pourra disposer.
Ce cadastre devra être terminé Iç plus rapidement possible, car déjà des demandes de concessions ont été faites et nous en attendons de plus nombreuses encore lorsqu'on saura à Maurice et à la Réunion que les agents de la Compagnie ont commencé leurs travaux.
Dans toutes les instructions dont je viens de vous indiquer l'esprit, le rôle supérieur de M. le commandant Dupré est implicitement compris. J'ai dû lui transmettre un double de toutes ces instructions au moment oii nous mettions à profit sa haute expérience des afiaires de Madagascar.
M. le commandant Dupré, par une délibération du Conseil d'administration, est investi de tous les pouvoirs du Conseil et de ceux du gouverneur sur le personnel de la mission d'exploration. Son action prépondérante, dans l'installation et la direction des diverses sections de la mission, aura pour la Compagnie des résultats importants; nos divers agents recevront de lui toutes espèces de secours dans les premiers moments de leur arrivée sur les lieux,
pour se mettre en rapport avee les chefs hovas et se procurer le logement, les approvisionnernenls et les moyens de transport. Il était naturel de Tinitier sans restriction à toutes les vues, à toutes les intentions de la Compagnie.
M. le commandant Dupré me remettra des notes contenant ses impressions et ses opinions sur chacun de nos agents. Les ayant vus à l'œuvre, dans le pays même, il saura mieux que personne nous mettre en position d'apprécier ce que la Compagnie a le droit d'attendre de chacun d'eux.
II est chargé de mettre à exécution le budget de la mission, dont un extrait lui a été expédié; de s'entendre à la Réunion avec M. Richard pour les achats supplémentaires que j'ai indiqués, et d'emmener avec lui à Madagascar les agents et ouvriers que j'ai chargé également M. Richard d'arrêter à l'avance avec votre autorisation. Il organisera le service postal que nous désirons établir de Madagascar avec la malle, et nous procurera le concours de l'ingénieur hydrographe de sa division, particulièrement pour l'étude des projets d'une navigation à établir sur les lacs qui prolongent la côte est de l'île sur une étendue de plus de 240 kilomètres.
M. le commandant Dupré facilitera à nos agents commerciaux la réalisation de leurs instructions.
S'il peut, en sortant de Tananarive, descendre à la côte ouest en suivant le cours de la rivière qui débouche à Bombétok, navigable, dit-on, pendant plusieurs lieues, il aura rendu un service très-important à la Compagnie. J'attends également de son zèle et de son influence auprès du roi qu'il obtienne de Sa Majesté malgache l'autorisation de faire des études de nivellement pour la construction d'une route qui mettrait Tananarive, dont la population n'est pas moins de 70,000 âmes, en communication avec la côte, route qui est une nécessité de premier ordre.
En un mot. Messieurs, M. le commandant Dupré veillera à tous les mouvements de la mission d'exploration et la dirigera dans toutes ses parties.
C'est ce que j'ai expliqué d'une manière très-détaillée dans la lettre que j'ai adressée à M. le commandant Dupré, oii j'ai complété par des observations embrassant tous les aspects de l'entreprise les omissions qui auraient pu se glisser dans les instructions spéciales
rédigées si rapidement. Vous voyez, Messieurs, tout ce que la Compagnie demande au patriotisme et aux lumières de cet officier si distingué: et je ne puis mieux exprimer ma pensée qu'en répétant ici ce que je lui ai déjà écrit à lui-même, que « c'est de lui, à bien « dire, que dépendra en grande partie l'heureuse issue d'une entre- « prise au succès de laquelle l'Empereur attache un si haut prix. »
De son côté, M. Lambert, le résident général de la Compagnie près du roi Radama, qui est parti avec la mission, est chargé de la partie la plus délicate de nos affaires, puisque c'est lui qui doit assister à nos prises de possession et veiller à ce que, de la part des chefs hovas ou des ministres du roi, aucun obstacle ne vienne entraver noire œuvre à son début.
Or, quelle que soit notre confiance, on peut prévoir qu'il pourra se rencontrer chez les indigènes, excités probablement par les étrangers ou bien obéissant à leur insu à de vieux préjugés, des dispositions sinon hostiles, du moins peu favorables. M. Lambert, qui jouit avec M. Laborde d'un grand crédit sur l'esprit du roi, qui connaît à fond le caractère malgache et qui est d'ailleurs très-personnellement intéressé au succès de la mise à exécution de sa charte, M, Lambert nous a paru convenir à ce rôle politique et diplomatique. J'ai eu à ce sujet avec lui de nombreuses conversations et j'ai pu, au moment de son départ, lui remettre , avec la copie des instructions adressées aux agents et toutes les pièces nécessaires pour les prises de possession , une note pour lui rappeler l'esprit général de notre entreprise et lui recommander de ménager à notre Compagnie auprès du roi et de ses officiers un appui énergique et durable.
« Nous avons voulu, lui ai-je dit, donner un témoignage éclatant « de la loyauté de nos intentions en nous plaçant spontanément « sous la protection du roi et en lui demandant de n'avoir d'autre « drapeau que le sien. En agissant ainsi, nous avons voulu écarter a tous les souvenirs des anciens droits de la France à la possession « de Madagascar. Nous ne nous présentons pas en conquérants; « notre entreprise a le véritable cachet de l'époque, civilisatrice, « pacifique, industrielle, commerciale; elle répond aux vœux de « notre pays comme aux besoins de Madagascar. Voilà, Monsieur, « ce que je vous prie de faire bien comprendre au roi ; voilà la vé -
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« rilé qu'il faut répandre parmi les grands comme dans le peuple. « Je sais combien j'ai droit de compter sur votre zèle, sur votre dé- « vouement pour atteindre ce but. »
Enfin, j'ai remis à M. Lambert pour M. Laborde, notre consul depuis ravénemeni de Radama, une longue lettre qui explique les jjases et le but de notre Compagnie. Vous savez, Messieurs, Timportance personnelle acquise depuis de très-longues années à notre compatriote. Nul à Madagascar n'est en état de rendre plus de services que lui à la Compagnie ; et nous avons la confiance la plus entière dans son zèle en faveur d'une entreprise qui doit réaliser les vœux patriotiques de toute sa vie. En demandant à M. Laborde d'aider de ses conseils les agents de lâ mission dans la province d'Émyrne, je rendais hommage à sa longue expérience des hommes et des choses de Madagascar. Je devais, en retour, Finiiier à toutes les vues, à tous les projets de la Compagnie.
J'ai donc rappelé à M. Laborde avec quel chaleureux intérêt rEmpereur a pris à cœur de seconder le roi Radama, et je l'ai prié de me donner son opinion sur la manière dont vous et moi. Messieurs, nous avons compris la question de Madagaspar.
Le sujet sur lequel j'ai al tiré particulièrement son attention, c'est Touverlure d'une route entre Tananarive et un point quelconque de la côte. Ce peuple, appelé à la civilisation parle noble cœur de son souverain, n'entrera vraiment dans la voie du progrès que lorsqu'il aura, dans un contact permanent avec des Européens honorables, modifié ses instincts, ses mœurs, ses idées, sa législation. Et pour déraciner des préjugés séculaires, le concours de M. Laborde est des plus nécessaires. La puissance d'un empire n'est réelle et durable que par la facilité des communications et un bon système de viabilité. « Si l'aigle de Madagascar, ai-je dit à M. Laborde, tient « dans ses serres le globe, symbole de cette grande île, il signifie « sans doute que le roi domine sur tout son royaume. Il n'en sera « sérieusement le maître que le jour oîi ses ordres se transmettront « rapidement d'un bout à l'autre de Madagascar. »
Mais l'ouverture d'une route de Tananarive à la mer serait un travail fort dispendieux, et la Compagnie ne pourrait l'entreprendre que secondée par le roi.- Si donc il affectait une partie de son armée à ce travail de première nécessité, il procurerait dans cette ressource
DU l''' JUILLET 1863 im
le moyen de faciliter considérablement le projet de la Compagnie.
Je rappelle encore à M. Laborde que les agents placés sous la direction de M. Simonin, à qui est confiée l'exploration de la province d'Émyrue, seront entièrement à sa disposition, avec M. Simonin lui-même, pour exécuter tous les travaux agréables au roi. A.fin que Radama juge personnellement des avantages d'une bonne viabilité, nos agents se prêteront à lui faire une roule pour se rendre à sa campagne. Dès qu'elle sera en état, l:i Compagnie lui offrira une voiture et des mules prises à la Réunion.
J'ajoute, en terminant nia lettre : « Nous avons l'intention, à « moins d'obstacles insurmontables, d'envoyer une partie des agents « qui auront exploré la province de Vohémar et les charbons de « Bavatoubé passer l'hivernage à Tananarive. Leur présence dans « la capitale témoignera du soin que nous avons apporté à éludier « toutes choses. Il est inutile, sans doute. Monsieur, que je dise h « l'homme qui a été si longtemps la providence de nos compatrio- « tes, que je place tous nos agents sous l'égide de sa bonté. Ils ont « l'ordre formel de ne rien entreprendre, de ne rien faire sans vo^ « conseils. »
En même temps que cette lettre, vous vous rappelez, Messieurs, que j'ai offert à M. Laborde, au nom du Conseil d'administration, un témoignage de notre haute estime.
Après nous être ainsi assuré le concours positif des deux Fran» çais qui peuvent servir le plus efHcacement les opérations de la Compagnie à Madagascar, il restait à nous adresser au roi lui-môme et à lui demander officiellement, pour nos agents et pour notre œuvre, sa souveraine protection. C'est ce que j'ai fait dans la lettre suivante que vous avez tous tenu à signer, et qui, traduite en malgache par M. Laborde, sera remise au roi.
« Sire,
a Dans la charte qu'Elle a daigné accorder à M. I. Lambert, Vo- « tre Majesté appelait de tous ses vœux la formation d'une société a qui pût V aider dans ses ptvjets de civilisation pour son pays.
« Nous répondons à votre appel, Sire, en apportant h Votre Ma- « jesté, pour seconder ses nobles intentions, nos capitaux, notre « intelligence, notre dévouement.
\Gà RA{>î>ORT DU COUVER^EUR
<c Pleins de confiance dans votre auguste parole, nous demandons a à Votre Majeslé d'accorder à uotre Compagnie et à tous nos agents « la plénitude de sa royale protection.
a Nou5 sommes convaincus qu'il y a solidarité complète entre le « succès de notre entreprise et le développement de toutes les idées « d'organisation gouvernementale et sociale, de progrès et de travail, « qui feront la gloire de votre règne et assureront la prospérité de « vos sujets.
« Pour témoigner d'une façon éclatante aux yeux de tous la com- « munauté de sentiments et d'intérêts qui existe entre le roi et la a compagnie dont il est le véritable fondateur, nous prions Votre « Majesté de nous permettre de n'avoir pour drapeau que le noble tf drapeau de Radama.
« Sire, nous avons demandé au duc d'Émvrne de vouloir bien « être, en qualité de résident général, le représentant de la Com- « pagnie près de Votre Majesté. Nous avons pensé ne pouvoir rien « faire qui pût lui être plus agréable que de prendre pour intermé- « diaire auprès d'Elle, celui qu'EUe a daigné nommer son ami.
« Nous invitons notre résident général à offrir à Votre Majesté, « ainsi qu'à Sa Majesté la Reine, comme faibles tributs de notre «. profond respect et de notre dévouement, quelques produits de « notre industrie française. Puissent-ils vous paraître dignes de Vos <w Royales Majestés!
« Nous sommes, avec le plus profond respect,
a Sire,
« De Votre Majesté, « Les très-humbles et très-obéissants serviteurs.
« Les membres du Conseil d'administration et le gouverneur de « la Compagnie de Madagascar, foncière, industrielle et commer- « ciale. »
« Paris, le 23 mai 1863. »
l\ nous a semblé, Messieurs, qu'à ce moment toutes les précautions possibles étaient prises pour donner h nos agents les moyens d'accomplir leurs travaux respectifs, et à notre œuvre l'unité de direction sans laquelle rien de sérieux ne se fonde.
BU l*-^ JOILLET 1063 161
Au poiîit de vue matériel, nous avons pourvu à lous les besoins réels ou probables de la mission. D'abord pour la santé du personnel, nous avons expédié les objets de campement nécessaires. Les tentes sont doubles, afin de préserver de TacCion d'un soleil trop ardent, et aussi de la pluie. Le sol même des tentes est garni de tapis de toile cirée pour empêcher l'humidité et les émanations du sol. Des lits en fer pliants, formant matelas et oreiller, des couvertures, des tables, des fanaux, des paniers contenant service de table et ustensiles de cuisine, etc., suffiront aux. besoins d'un séjour dinsces pays inhabités. Chaque médecin emporte une pharmacie, un sac de médicaments, des instruments de chirurgie, et un appareil à faire de la glace qui est nécessaire dans le cas de certaines affections. On a dû prendre à la Réunion, pour raltmentation des hommes, des provisions qu'on he trouve pas à Madagascar.
Pour servir d'habitation et de magasin à Vohémar et à Bavatoubé, deux pontons ont été commandés et doivent être rendus à destination.
Quelle que fût notre confiance dans la douceur des indigènes, nous avons cru devoir prendre quelques précautions pour mettre nos agents à Tabri d'une surprise. Chaque membre de la mission est armé d'un fusil à deux coups, d'un revolver et d'un couteau de chasse.
Quant à ce qui concerne l'équipement scientifique et spécial, nous n'avons rien négligé, tout en évitant les dépenses superflues. Chaque ingénieur chef de section est muni d'instruments assez dispendieux mais indispensables, tels que chronomètre, sextant, baromètre, etc. Au milieu des forêts, des vastes solitudes d'un pays où la population est clair-semée, on n'aura, comme à la mer, que les observations célestes et le calcul pour se guider. Le relèvemen exact des points topographiques importants à retrouver, et en par liculier des gisements minéralogiques qui seraient découverts se fera au moyen de ces observations, heureusement et utilement complétées par la photographie.
Comme témoignage de notre respect pour le souverain de Madagascar, et pour nous concilier davantage la faveur du gouvernement indigène, des cadeaux ont été choisis pour le roi, pour la reine et les principaux chefs de leur entourage.
163 R APPORT DU GOUVBRnetJR
Enfin^ nous avons voalu couvrir les risques de mer et autres de cette grande entreprise. Nous avons assuré tout le matériel embar-que, l'argent, les cadeaux pour le roi, la reine et la cour, les instruments de toute nature. Les agents composant la mission ont reçu individuellem^t la somme nécessaire pour se faine assurer personnellement*
Tous ces préparatifs achevés, tous ces soins priil dans ia mesure des prévisions humaines et conformément à l'avis des hommes les plus expérimentés, il nous a paru que la mission était en état de remplir son but; et nos agents sont partis, les premiers, avec M. le commandant Dupré, le 19 mai dernier, sur le Pelnse, des Messageries impériales, et les derniers, avec M. Lambert, le 28 mai, sur le Lavalettey de la Compagnie péninsulaire et orietitale.
La mission est arrivée heureusement à Alexandrie, enstdite à Sûoz. Nous avons reçu à la date des 26 mai et 5 Juin de bonnes nouvelles des excellentes dispositions de tout le monde; d'après ces lettres le récolement du matériel fait à Suez a constaté la présence à bord de tous les objets expédiés de Paris.
Ce rapport serait incomplet si nous ne vous rappelions les con^ ditions financières dans lesquelles notre Compagnie a été constituée et si nous ne placions sous vos yeux le compte des dépenses effec** tuées jusqu'à ce jour.
Le fonds social a été fixé ^ar l'article 5 des statuts à 50 mllions de francs, divisés en cent mille actions de 500 francs chacune.
Il n'a étécréé, quant à présent, que 5,000 actions représentant la somme de 2,500,000 francs, et donnant droit à des avantages spéciaux en faveur de leurs souscripteurs.
Le Conseil d'administration a été en outre autorisé à émettre un supplément de 1,000 actions, représentant un capital de 500^000 fr., et appelées à jouir, des mêmes droits que les 5,000 actions dtéjà émises.
Sur ces 5,000 premières actions, il a été effectué chez MM. Sedllière et Compagnie, banquiers de la Comp^^nie, un versement de 250 francs par action, soit : 1,250,000 francs qui ont été portés en compte courant h notre crédit au taux de 3 0/0 d'intérêt.
Les dépenses se sont élevées jusqu'à ce jour à la somme d^ 420,069 ff. 23 c. divisée comme suit :
Remis à M. Lambert pour le roi, pour M. Laborde et pour luimême, en exécution du traité de cession de la charte (acte et quittance du 8 mai 1863) 280,000 fr . c.
Cadeaux destinés au roi« à la reine, aux chefs hovas et indemnités pour dépenses extraordinaires occasionnées pendant le voyage..* 37,107 60
§ 3. — Personnel,
Frais d'entrée en campagne. .... 3,300 »
lodemaités d^assurances personnelle 8,800 »
Avances et traitements 33,899 97
Frais de voyage du personnel . . . 18,674 89
§ 4. — Matériel,
Instruments et outils pour les ingénieurs, les mineurs-sondeurs, les photographes, les niveleurs» le sériciculteur ; approvisionnements spéciaux et cartes 36,747 82
Objets de campement, de voyage, armes, etc 48,101 80
Dépenses médicales 2^10 48
Frais de transport du ma térieh . 12^688 38
Frais d*assurance du matériel et des fonds 3,284 28
-4 Reporter 12,100 408,784 fr. 23 c.
Report 12,100 » 408,754 fr. 23 c.
8 5. — Frais généraux.
Frais d'enregistrement et de notaire, frais d'imprimerie, de déplacement en France da personnel de
la mission 8,563 90
Personnel et matériel du bureau central, menues dépenses 2,851 1
Total 420,069 fr. 23 c.
En résumé, les versements eftectués sur les
8,000 actions de fondation s'élèvent à 1,250,000 »
Les dépenses, à 420,069 23
Il reste à l'actif au 30 juin. 829,930 fr.77 c.
Sur cette somme il a été remis au commandant Dupré, pour faire face aux dépenses de la mission d'exploration 391,000 fr. »
Tel est. Messieurs, l'exact procès-verbal de ce qui a été fait depuis la fondation de la Compagnie jusqu'au jour du départ de la mission d'exploration. La Compagnie a été constituée par le décret de 2 mai, et le 19 du même mois, dix-sept jours seulement après notre existence légale et officielle, les membres de la mission s'embarquaient à Marseille. Appuyé sur le concours que vous m'avez donné avec un empressement et une bienveillance dont je m'honore, et sur votre approbation dans nos délibérations presque quotidiennes, j'ai pu agir rapidement et préparer la campagne actuelle.
J*espère, Messieurs, dans toutes les mesures prises, avoir fidèlement exécuté les décisions et interprété les vues du Conseil d'admi* nistration. J'avais aussi à cœur, je suis heureux de le dire, de répondre autant qu'il était en moi à l'auguste confiance qui m'avait chargé de réunir les éléments de cette vaste entreprise. Paris, le 1" juillet 1863.
Présenté par le gouverneur,
Approuvé par le Conseil d'administration.
Le gouverneur^ Baron Paul de Richemont.
RAPPORT