MINUTE DE LA GRANGE
On a Commancé à Trauailler à La pièce nouuelle de M' de Molière Le Lundy Cinquiefme Jour de Décembre', auec deux Menuiiiers, nommez Caron et Jacques portrait.
Décembre 1672.
5 Lundy.
6 Mardy^ Pfyché.
7 Mercredy.
8 Jeudy. Fejie de la Vierge. Conception.
9 Vendredy. Pfyché.
10 Samedy.
12 Liindy.
13 Mardy. Pfyché.
14 Mcrcredy.
15 Jeiidy.
16 Vendredy. Pfyché.
17 Samedy.
19 Lundy.
20 Mardy. Pfyché.
21 Mercredy. 5' Thomas.
22 feiidy.
23 Vendredy, Pfyché.
24 Samedy.
26 Lundy. 5' Eftienne.
27 Mardy. S"- fean.
28 Mercredy. Lt-j hinocens.
29 fciidy.
30 Vendredy. Pfyché.
31 Samedy.
Janvier 1673
2 Lundy.
3 Mardy. Pfyché.
4 Mercredy.
5 feudy.
6 Vendredy. Pfyché.
7 Samedy.
DU MALADE IMAGINAIRE. Sj
9 Limdy.
0 Mardy. Pfycbé.
1 Mercredy.
2 Jeudy.
3 Vendrcdy. PJyché.
4 Samedy.
6 Lundy.
7 Mardy. Pfycbé.
8 Mercredy.
9 Jeudy.
20 Vendredy. Pfycbé.
21 Samedy.
23 Lundy.
24 Mardy.
25 Mercredy.
26 Jeudy.
27 Vendredy. Donné congé aux menuifiers,
28 Samedy à 10 heures du matin.
30 Lundy. Caron fenl.
31 Mardy. Caron feid.
Payé aux menuijiers fur et tant moins de leurs journées le 28™^ ^zi préfcnt mois.
A Caron^ 15'
^ Jacques 15
A Caronh i^"'"" janiiier 15' '"'
A Jacques le 21'"^^ 15 -
A Jacques p"" acheiier fon payement 26 )
A Caron , le 3 Jeuricr, je lui ay payé de mou argent. . 6 )
Plus de mon argent I louis . n '
Feburier.
1 Mercredy. Vn feul.
2 Jeudy. Le Clerc a commancé.
3 Vendredy .
4 Samedy.
5 Dim.
, r j T X r n- ± Louîs pavés par
6 Lundy. 4 memnjiers et La Pierre 4 ^^ ^^^^^ M^'Huber.
7 Mardy. Charpentier.
8 Mercredy.
9 Jeudy.
10 Vendredy.
11 Samedy. Deux menai fiers.
12 Dim.
13 Lundy.
14 Mardy.
Receu de Madame Prouoll, p' les frais de la pièce nouuelle^, quarante efcus le 28 de décembre,
cy 120' ))'
Plus quarame efcus le 15"'' januier'^, cy. . . 120 » Plus trente quatre liures dix sols le 5""^ fe-
urier, cy 34 10
Aux peintres ^ 180' a'
A Portrait menuifier 56 »
A Caron menuifier 47 »
Au Cordonnier 22 10
Pour des garnitures de rubans 24 »
Neuf paires de gants 5 10
Vn voyage de chaife 4 10
Pour des boittes 3 »
Vne garniture à M'' Pouffin 9 »
Vne autre pour M'^^ Marion 6 )>
Vn voyage de chaife 2 »
Pour du ruban à M' Creuon 4 12
Souliers pour M' PoufTin 7 10
A M"^ Canillac pour 3 coiffures 66 »
Payé à Moni' de La Grange. . 163 2
J'ay payé pour La Trouppe :
Aux pintrcs trante efciis cy 90^ » =
Plus trante efcus aux me/mes 90 »
Plus au. menuifier nommé Jacques portrait ^ qui a ira-
uaillé 2S jours, à raif on de 40 foîi par jour. ... 56 » Plus au Menuifier nommé Caron, fur et tatit moins de
f es journées, en deux fois 30 »
Plus 6 »
Plus II ))
Plus au Cordonier^ qui a fait les fouliers des Dem^^^ qui
chantent 22 10
Pour trois garnitures de rubans de fatin, 2 couleur de ferife et une bleue, pour les Demoif elles qui chantent '". 24 »
Vne dou:{aine de paire de gans blancs, moins 3 paires. . 5 10
Fne demy journée d'une chaife, p'' faire faire les J" garn 4 10
Six boetes pour mettre les ^" garnitures et les coiffures
des Demoifelles qui chantent 3 »
Vne garnitures de rubans p' M' Pouffm et augmentation p" les autres garnitures 9 »
Fne autre garniture p' Mad^^^ Marion, à caufe de [on
habit de Morefque 6 «
Vne chai:(e p'' aller au pallais^° 2 «
Payé a M" Creuon^^ du jour de la première repréfentation, 12 aul. de ruban fatiné et 4 aul. de ruban
Large, Couleur de Cerife 4 12
Souliers p"" M' Pouffm e7t femme 7 10
A M"^ Canillac, p' trois coiffures de cheueux .... 66 »
Plus deux Louis q" j'ay donne:^ p' Monf BaraiUon . 22 »
NOTES
(i) C'est à la date du 22 novembre que La Grange écrivit sur son registre : « On a icy commancé la préparation du Malade imaginaire. » Mais le registre et le mémoire que nous avons sous les veux ne se contredisent pas. La préparation précède naturellement le travail. Ne fût-ce que pour les machines, il fallut d'abord que les décorateurs fissent leurs dessins et que les dessins fussent acceptés. Les menuisiers ne purent tailler les bois qu'après avoir reçu les mesures.
(2) Sur cette sorte d'almanach des journées de travail (l'original, bien entendu), un certain nombre de jours ont été légèrement couverts d'un trait de plume. La typographie, qui n'a pas à sa disposition cette manière de biffer, les a distingués ici par la différence du caractère. Maintenant, quels sont les jours sur lesquels la plume avait passé? On peut les voir imprimés en romain : ce sont régulièrement les trois jours de spectacle, mardi, vendredi et dimanche ; d'où il semble que les menuisiers ne travaillaient pas ces jours-là, soit qu'ils n'eussent pas d'autre atelier que la scène et que leur travail fût suspendu quand la scène était prise par le spectacle, soit qu'ils fussent employés euxmêmes au service des machines pendant la représentation.
C'est quelque chose de cela qu'indique le mot Psyché écrit à la suite du mardi et du vendredi, comme pour dire : interruption à cause de Psyché. Il est vrai que Psyché se jouait aussi le dimanche et que, le dimanche, le titre de la pièce n'est pas indiqué; mais, ce jour-là, l'interruption était d'ordre supérieur. Ce n'était pas seulement à cause de la représentation que les ouvriers ne travaillaient pas; c'était à cause de la solennité du dimanche, et l'obligation du chômage était si absolue que La Grange n'écrit pas même dimanche en entier. Rien qu'un D ; cela disait tout.
Interruption le jour de la Conception, le jour de la Saint- Thomas, de Saint-Étienne, de Saint-Jean et des Saints-Innocents; est-ce bien tout encore? et La Grange n'aurait-il pas omis de biffer quelque autre jour férié, ou bien le Théâtre aurait-il supprimé le repos sans en rien dire ? C'est ici le cas de se rappeler le savetier de La Fontaine et la leçon d'économie politique que contenait déjà son amusante boutade :
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Q.u'il faut chômer; on nous ruine en fêtes :
L'une fait tort à l'autre ; et Monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Nous ne nous étonnerons pas de ne pas trouver la fête de Noël marquée sur le calendrier du comptable. En 1672, Noël tombait le dimanche. Noël même, aussi bien que Psyché, disparaissait dans la solennité du jour.
On remarquera peut-être que les menuisiers travaillèrent le vendredi 27 janvier ; aussi ne fut-ce que jusqu'à dix heures du matin. — Le Palais-Royal ne jouait pas Psyché ce jour-là; il donnait la seconde représentation des Maris infidèles. — La Grange
n'en a pis moins biffe le vendredi comme à l'ordinaire. Il a également bifté le samedi 28 ; mais c'est peut-être la plume qui se sera trompée, croyant passer sur le dimanche.
(3J En quatre paiements, La Grange donna 47 livres à Caron, et Hubert lui en donna trente, comme on le voit dans l'État n° I, pour solde de tout compte. Ce fut donc quatre-vingt-quatre livres que reçut Caron, représentant quarante-deux journées de travail, à deux livres la journée.
Du 5 décembre au 14 février, nous comptons soixante-douze jours. Si nous retranchons vingt-huit jours chômés, ce qui réduit à 44 les jours de travail, et que, sur ceux-ci, Caron en ait fait quarante-deux, on peut dire qu'il ne s'est guère accordé d'autres loisirs que ceux que lui ht le Théâtre.
Jacques Portrait, bien moins exact, reçut 56 francs de La Grange; il n'avait fait que 28 journées.
(4) La Pierre, charpentier, est porté sur l'Etat n° i, pour 9 livres : soit six jours à l'io' la journée. Louis et Le Clerc furent en effet payés par Hubert. Louis toucha 8' 15' pour cinq journées; Le Clerc quatorze livres pour huit, à raison de trente-cinq sols la journée.
(5) Le 28 décembre était un mercredi. Les quarante écus donnés pour les frais de la pièce de de Visé avaient été prélevés sur la recette de la veille, et c'était une des plus belles recettes de la reprise de Psyché : 1,259' 10'. Aussi bien Psyché ne s'était pas jouée depuis le 23, à cause du relâche de Noël.
(6) Le 15 janvier, Psyché fit 1,089 livres de recette. Elle avait
£iit i,02i' 10' le 13, le jour de la réception de Racine à l'Académie. Soit le 13, soit le 15, le Palais-Royal était en fonds pour mettre encore de côté 120 livres.
(7) Le 5 février, on jouait Trissotin, c'est-à-dire les Femmes savantes , en remplacement des Maris infidèles, qui avaient déjà disparu de l'affiche. C'était pour laisser reposer les danseurs et les chanteurs fatigués par les répétitions. 388 livres, moyenne recette; 18 livres 10 sous de partage pour les Comédiens. On ne pouvait guère réserver plus de 34 livres 10 sous.
(8) Intercalation de la comptabilité. Résumé de la seconde partie de la minute. Cette seconde partie, moins succincte, nous tiendra lieu des mémoires particuliers qui nous manquent. C'est à elle que nous demanderons d'abord quelques lumières.
(9) Vingt-deux livres dix sous de chaussures pour les « Demoiselles qui chantent », donnent trois paires de souliers à sept livres dix sous la paire. Ces demoiselles étaient trois en effet. Elles jouaient, dans le Prologue, les trois rôles de Flore, de Climène et de Daphné. Dans le second intermède, celui des « Egyptiens et Égyptiennes vêtus en Mores, qui font des danfes entremêlées de chanfons », il y a bien quatre femmes mores qui chantent; mais la quatrième femme more était M. Poussin, et l'on verra tout à l'heure le cordonnier fournir une autre paire de a fouHers pour M. PoufTm en femme », toujours 7'io'.
« Le fieur des Noyers, cordonnier, demeurant rue Sainte- Anne, quartier Saint-Roch, disait Abraham du Pradel, en 1691, dans sjs Adresses de la ville de Paris , efl renommé pour des fouliers de femmes qu'il vend un louis d'or. »
Ou le prix des chaussures de femmes avait bien augmenté de 1673 à 1691, ou le sieur des Noyers avait les grands prix d'un cordonnier à la mode,
(10) Trois paires de souliers, trois garnitures de rubans de satin, douze ou plutôt neuf paires de gants que nous rencontrerons tout à l'heure, ainsi que trois coiffures de cheveux, et six boites pour mettre les coiffures, pour mettre les garnitures, nous retrouvons toujours un nombre correspondant à celui des trois comédiennes chantantes.
Sur les trois garnitures de rubans de satin, il y en avait une bleue et deux couleur cerise. Celles-ci devaient être pour les deux bergères du Prologue en forme d'églogue, et la bleue pour la déesse des fleurs. A voir une seconde garniture de rubans fournie à M"^Marion, à elle seule « à caufe de fon habit de Morefque », on peut induire encore que M"'= Marion remphssait le principal rôle de chant, celui de Flore, et celui de la « Première femme More » dans l'églogue et le second intermède. Qui donc faisait les trois autres Moresques? M. Poussin d'abord et peut-être deux virtuoses du même sexe; au surplus, les trois autres femmes mores ont des rôles tout à fait subalternes.
(11) « Les marchands qui font les garnitures de rubans ont leurs boutiques dans les cours, falles et galeries du Palais », disent les Adresses de Paris. C'était la garniture de rubans de M"^ Marion qu'on était allé commander ou chercher avec ce voyage de chaise.
(12) On ht encore dans les Adresses de Paris : « Le fieur Adam, courrier du Roi pour l'Itahe, qui demeure chez M. Crevon, mar-
chcind devant la Barrière Saint-Honoré, apporte fouvent de fines eiïenccs de Rome et de Gênes. »
A dix-huit ans de distance, rien n'empêche de croire que ce fût le même Crevon ; mais, à déflmt de lui, c'était son fils ou du moins quelqu'un des siens.
(13) Jean Baraillon, tailleur ordinaire des ballets du Roi et de la Troupe de Molière. Son nom parait pour la première fois, en 1664, dans le registre de La Grange, sur la liste des frais du Mariage forcé, ce qui ne veut pas dire que Molière ne l'eût pas employé avant 1664, dès les Fâcheux, par exemple; mais, à partir de 1664, Baraillon ne cessa pas de contribuer, pour sa part, à l'éclat des belles représentations du Palais-Royal et des divertissements de la Cour.
Un curieux passage des Mémoires du chevalier d'Arvieux, qui nous introduit chez Molière, au moment où s'élabore d'enthousiasme la comédie-ballet du Bourgeois Gentilhomme, nous montre Baraillon comme un des héros de l'entreprise.
Disons d'abord que le chevalier d'Arvieux avait fait un long séjour dans le Levant, où il avait appris les langues orientales; que, lorsque Soliman-Aga fut renvoyé auprès de Louis XIV, en novembre 1669, c'est lui qui avait été chargé d'accompagner partout l'ambassadeur ottoman et de lui servir d'interprète.
« Le Roi, raconte donc le Chevalier, ayant voulu faire un voyage à Chambord, pour y prendre le divertissement de la chasse, voulut donner à sa cour celui d'un ballet; et, comme l'idée des Turcs qu'on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut qu'il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté m'ordonna de me joindre à Messieurs Molière et de LulU pour com-
poser une pièce de théâtre où l'on pût fliire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village d'Auteuil où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut Là que nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l'on voit dans les œuvres de Molière, sous le titre de (sic) Bourgeois Gentilhomme qui se fit Turc pour épouser la fille du Grand-Seigneur. » (Corrigeons : pour marier sa fille au fils du Grand -Seigneur.) «Je fus cliargé de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs. La pièce achevée, on la présenta au Roi qui l'agréa, et je demeurai huit jours chez Baraillon, maitre tailleur, pour fliire les habits à la Turque. »
Baraillon, naturellement, fit aussi les costumes de Tile et Bérénice, de Psyché, de la Pastorale sans titre qui fut représentée à Saint-Germain, parmi les intermèdes du Ballet des Ballets, dans la Comtesse d'Escarbagnas. Il renouvela ceux du Mariage forcé, lorsque la pièce fut reprise en juillet 1672, avec des agréments nouveaux, pour accompagner la première représentation de la Comtesse d'Escarbagnas sur le théâtre de Paris, et travailla enfin au Malade imaginaire, comme il avait travaillé au Bourgeois Gentilhomme.
Ne sourions pas. La collaboration était reconnue. Lorsque le Palais-Royal recommença les représentations du Malade avec la Thorilhère, Baraillon toucha une part, d'auteur ou de comédien, comme on voudra, sur les recettes, et ce fut un droit réglé pour l'avenir.
Du reste, Baraillon était une des célébrités de son temps. Il avait les honneurs de la Ga::^ctte ou au moins du Mercure. Après avoir décrit, dans le détail le plus minutieux, les principaux costumes du bal masqué donné à Saint-Germain, le Mardi gras de
1679, le petit livre périodique de de Visé ajoute en terminant : « Tous ces liabits, à l'exception de quelques-uns que j'ai marqués, avaient été dessinés par JM. Bérin, dessinateur du Cabinet du Roi, et exécutés par le sieur Baraillon, tailleur des Ballets de Sa Majesté. On n'en a vu aucun (aucun habit) dans les superbes opéras qui ont paru depuis quelques années à la Cour, où l'un et l'autre n'aient été employés pour le dessin et pour l'exécution. »
Marié, en avril 1672, avec une sœur de M"*" de Brie, le même jour que La Grange avait épousé M"^ Marotte Ragueneau, et à Saint-Germain l'Auxerrois, leur paroisse commune, Baraillon était entré tout à fait dans la famille des Comédiens du Roi.
« Il vivait encore en 1691 », dit M. Jal qui le retrouve à cette époque, signant comme témoin l'acte de mariage de Jean- Baptiste Villequin, un de ses neveux, fils de sa belle-sœur, l'Agnès de V Ecole des Femmes, la première en date et la plus accomplie.
Et non-seulement Baraillon vivait encore ; mais il n'avait pas pris sa retraite; il comptait toujours parmi les habiles gens dont l'industrie contribuait aux divers agréments de la vie parisienne. « Le fieur Baraillon, nous apprend du Pradel, dans son chapitre des Menus-Plaisirs, le fieur Baraillon , fameux tailleur pour les habits de théâtre, demeure rue Saint-Nicaife. »