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RECHERCHES Sur le papier de riz.
(Lu à l’académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, le 7 jauvier 1843).
Parmi les innombrables espèces de papier que nous fouruit l'industrie, et dont M. Piette de Dillingen, dans le duché du Bas-Rhin (1), nous a donné une histoire assez détaillée, le naturaliste distingue avec plaisir le papier de riz, parce qu'il est formé d’un organe végétal qui n’a subi pour devenir un produit de l’art qu'une si faible manutention, qu'on peut encore le regarder comme une vraie production naturelle. L'emploi que l’on fait de ce papier dans la peinture à l’aquarelle, et les belles fleurs artificielles que l’on peut confectionner avec lui, m'ont engagé à examiner cette
(1) Voy. Traité de la fabrication du papier , 1 vol. in-8°, 3 planches, Paris, Levrault , et Die fabrikation des Papieres. Cologne , 1838 , in-8°, avec 185 échantillons de papier de substances ou de mélanges divers.
substance avec quelque soin. J'avoue, du reste , que j'ai été conduit en grande partie à cette étude par la contemplation dans laquelle je me suis trouvé récemment en présence d’un album qui a été donné par l'empereur de la Chine à un de mes amis, et qui renferme les dessins d’un grand nombre de fleurs magnifiques que le céleste empire voit naître dans ses champs, et que l'Europe serait heureuse de posséder. Tous les dessins de cet album sont peints sur le papier de riz.
Le papier de riz porte un nom inexact, puisqu'il n’est point fait avec du riz, mais bien avec la moelle de plusieurs espèces d’æschyomène , plantes de la famille des Léogumineuses, tribu des Papilionacées et de la section des Hedysarées. Pline a déjà parlé des æschyomènes, mais comme de plantes dont les feuilles s’'abaissaient lorsqu'on les touchait; on ne sait plus aujourd'hui de quelle plante excitable il a voulu parler, la sensitive étant fille du nouveau monde. Il est assez remarquable que l'Æschyomene sensiliva est une espèce de ce genre qui possède la motilité de ses feuilles à un point aussi parfait que la mimeuse sensitive elle-même, car les feuilles se plient au moindre contact.
Dans l'Inde, le papier d'æschyomène était connu depuis longtemps. La plante, désignée par les Indiens sous le nom de Kath-sola, assez basse du reste, et ayant une tige d’environ deux pouces et demi de diamètre, figure sur les marchés de Calcutta en bottes assez fournies , mais à l'état vert. Ils fabriquent avec sa moelle de fort jolies fleurs artificielles et d’autres ornements dont 1ls décorent leurs demeures, et avec cette plante de solah 1ls font des chapeaux d'une excessive légèreté. Le pêcheur s'en sert pour fabriquer des filets, ou bien encore pour se rendre plus léger, car avec
De.
(207) une botte de tiges sous chaque bras, il se Jette impunément à l'eau et surnage comme s’il était armé de vessies.
L’Æschyomene aspera entre dans la matière médicale de l'Inde, et l'écorce de l'Æschyomene grandiflora est même réputée comme un bon fébrifuge. A Java, à Amboine et ailleurs , où elle est appelée Turi, on mange sa fleur crue en salade, ou cuite en potage. Les Malais boivent l'infusion de sa feuille en guise de thé, et mangent la graine en manière de haricots, surtout avec la viande. Les Chinois soutirent des tiges vivantes un suc dont ils se servent comme d’un vernis.
Mais l'Æschyomene aspera , V Æschyomene paludosa , et sans doute encore d’autres espèces, présentent une moelle très-élargie, d’une structure uniforme et délicate, et d'une blancheur éclatante sans vaisseaux, ni fibres, n1 gercures. C'est cette moelle qu'on coupe en tranches trèsminces et égales, pour les unir ensuite et en faire ce qu'on appelle si improprement papier de riz. Les Indiens colorent ces pages des plus belles teintes, et l’on dirait des étoffes de velours, non-seulement à la vue, mais même au toucher.
Le docteur Livingstone est celui qui a importé ce papier en Europe, sous le nom de rice-paper , ou papier de riz ; la mauvaise dénomination est restée, et probablement elle ne s’effacera pas de sitôt, de sorte que le mot sera toujours une erreur. Cette introduction eut lieu en 1805.
Miss Jack se fit connaitre à Londres par les jolies fleurs artificielles qu'elle préparait avec cette moelle. On leconcçoit, elle devait imiter la nature par la nature elle-même; les pétales sont formés de tissu cellulaires, que rien au monde ne peut imiter; elle prenait ce même Lissu, formé par les mains de la nature, pour en faire des pétales artificiels ; l'illusion devait être complète. Aussi, la princesse Char-
lotte, à qui miss Jack eut l'honneur de présenter un bouquet de ces fleurs de moelle, fut-elle ravie de voir une si exacte représentation des plus belles productions du règne végétal. L'illustre princesse payait ces bouquets 2000 francs pièce (1).
On importe en Europe des feuilles de ce papier d'æschyomène de toutes grandeurs, mais ne dépassant guère les trois déeimètres. M. Piette observe avec raison qu'il suflit de l’examiner de très-près, et surtout de le placer entre l'œil et la lumière , pour s’apercevoir que c'est là un tissu organisé par la nature, et non tissé par la maim de l’homme. Un œil un peu exercé y reconnaît de suite, sans loupe, les cellules d’un joli tissu cellulaire , et une feuille de ce papier devient même, dans les cours de botanique, une excellente préparation pour donner aux élèves une idée exacte de ce tissu. De mon temps, nos professeurs nous donnaient les lacunes d’un bananier ou d’un Phellandrium pour ce tissu , erreur grossière, qui indiquait assez à quel point était descendu alors l’enseignement de la science de l'organisation.
Plusieurs feuilles que j'ai devant moi, montrent des bandes de moelle, dont les unes ont trois centimètres de largeur et les autres quatre centimètres ; plus rarement , ces bandes offrent cinq et six centimètres de largeur. Une feuille offre toujours la même largeur dans ses bandes, comme si elle était faite de moelles de même diamètre. Ce développement de six centimètres de moelle est considérable , surtout dans une plante de la famille des Légumineuses. Les bandes sont très-artistement soudées les unes
(1) Voyez pour quelques-uns de ces détails, l'ouvrage anglais du savant Burnett, trop tôt enlevé à la science des fleurs: Outlines of Botany, p. 657-658.
aux autres dans le même plan et sans recouvrement. Seulement on reconnait la séparation à une ligne luisante, qui indique une matière visqueuse pour soudure.
Doux au toucher comme un velours ras, le tissu offre à l'œil nu de petites stries longitudinales parallèles qui, à la loupe, deviennent onduleuses. On voit que ce sont autant de couches verticales de cellules. L’ongle, un corps dur quelconque, en frottant ces couches, les aplatissent et rendent la trace luisante; un pli brise ordinairement le tissu. On conçoit que la poussière allant se nicher dans les cellules, devient ineffaçable par la gomme élastique, dont le frottement troue facilement cette substance si délicate. Les albums sur papier de riz doivent done être maniés avec les plus grandes précautions, la fraicheur faisant un des principaux mérites de cette moelle.
L'instrument qui coupe la moelle de læschyomène , en bandes longitudinales agit transversalement, comme on le voit en tenant la feuille, sous un angle très-ouvert de réflexion. On aperçoit alors les ondes obscures et parallèles produites par l’incision.
J'ai soumis ce papier au microscope, et voici €e que j'ai vu; on ne saurait confondre ce papier avec aucun autre.
Un prismenchyme assez uniforme formé de cellules prismatiques à huit faces , régulièrement alignées , et se touchant complétement sans trace aucune de méat intercellulaire quelconque. La paroi de ces cellules est hygroscopique , et quand une fois elle est saturée d'eau , elle devient tendineuse et résistante, tandis que sèche, elle ne résiste pas et se déchire avec la plus grande facilité. C'est ce qui explique la singulière propriété du papier d'æschyomène de se déchirer tout de suite sec, tandis que mouillé
il devient fort comme du parchemin. La grandeur de ces
cellules varie d’un dixième à trois dixièmes de millimètre, et généralement elles sont un peu plus longues que larges. La paroi n'offre rien sinon quelques petits points qui paraissent être plutôt des parties moins épaisses que des corpuscules solides placés en dedans. Il n’y à pas de trace de fécule ni de globuline. Jé rappellerai ici que M. Payen s'est occupé (1) de l'analyse de la moelle de lÆschyomene paludosa, et qu'il l'a trouvée formée de 44 parties de carbone sur 66 parties d'oxygène et d'hydrogène dans les proportions voulues pour former de l'eau. C’est donc de la cellulose, substance isomérique avec l’amidon.
Les cellules imprégnées d’eau ont leur cavité remplie d'air, tandis que la paroi retient le liquide. C’est ce que l'on voit manifestement en tenant entre l'œil et le jour un morceau de papier de riz séché par taches.
Si l’on vient à peindre à l’aquarelle sur un papier semblable, on sait que les teintes sont très-douces et les effets très-veloutés , de sorte que cette substance à été recherchée surtout par les dames, qui aiment généralement cette sorte d'ombres à l’aquatinta. À priori, on croirait bien que le travail du pinceau doit remplir les cellules de couleur et au moins colorer la membrane des cellules; cependant l'expérience démontre que ce n'est pas ainsi que se passent les choses. La couleur se concentre dans les interstices qui se trouvent entre les cellules et non dans l’intérieur de celles-ci : c’est ce partage microscopique et intercellulaire qui donne le velouté aux peintures, chaque petite cellule restant blanche. Il s'en suit que sur un millimètre carré, 11 v
(1) Compte-Rendu des séances de l’académie des sciences , tom. 8, p. 51.
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( 4t&a a vingt petites aspérités blanches séparées par autant d'aréoles colorées. La coloration devient iei forcément un travail de mosaique. Le microscope démontre à toute évidence cet effet singulier.
Les musées japonais de La Haye et de Leyde m'ont montré des papiers d'æschyomène de la plus belle teinte uniforme rose , bleue ou verte. Ces teintes plates, qui semblent faites à grande eau colorée, n'offrent pas pourtant d'autre mode intime de coloration que le retrait de la substance colorante dans les interstices intercellulaires, etnon des dépôts de la couleur dans les cavités des cellules.
Le papier d’æschyomène a le goût d’'amidon, mais il est tendineux dans la bouche comme un morceau d'éponge.
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