DE LA. RELIGION
Nature de la religion.
ScHLEiERMACHER, Ucber Religion; Reden an die Ge-* hildeten unter ihren Verâchtem. Berlin^ i799* De Wettej Religion und Théologie. Berlin^ 1817. 1821. Bruch j Etudes philosophiques sur le christianisme y tom. I. Strasb. 1839.
La religion est à la fois objective et subjective, consistant dans une modification de la vie intime de l'homme, mais supposant par cela même une
réalité extérieure et déterminante, un contenu de la foi religieuse. Le coté subjectif étant néanmoins l'élément le plus général de la religion, c'est là que nous devons chercher la nature de celle-ci.
L'étymologie du mot religion est de peu de secours pour établir la nature de ce phénomène, ridée de la vénération qui s'y exprime ne désignant qu'un caractère extérieur de la religion et plutôt une disposition de l'âme {ohservantia y religiosité) qu'un fait de la vie intime [i].
La religion, considérée dans sa nature la plus générale, est le sentiment qu éprouve V homme de son rapport avec un principe suprême et absolu {Dieu) [2]. Cependant comme ce sentiment ne peut être conçu que comme affectant tout l'ensemble dç la vie spirituelle de celui qui l'éprouve, ou au moins de celui qui s'y livre, la religion doit se définir la modification de la vie spirituelle de r homme par le sentiment de son rapport avec Dieu.
Considéi'ée comme croyance, c'est-à-dire, relativement à la nécessité avec laquelle la conscience admet la réalité de l'objet de ses sentiments, le sentiment religieux s'appelle yb/. La foi est à la conscience (religieuse) ce que la conviction est à la pensée.
[1] Philologiquement, on peut faire dériver le mot religion ^ soit avec Cicébon, de reUgere^ soit avec Lactahce, de religare; le caractère trop artificiel de cette seconde étymologie suffit néanmoins pour décider en faveur de
lautre. Voyez d'ailleurs pour lune, Nitzsc», Ueber den Religionshegriff der Âlten. Hamb. i83 2 ; pour lautre, HAHri, De religionis ^t superstitionis natura et ratione^ pars I. Breslau , 1834.
[2] Tout en nous rattachant à la définition deScHLEiER- MACHER, nous substituous le sentiment dVn rapport avec Dieu à celui d'une dépendance absolue, afin d'éviter le caractère exclusivement passif qui résulte de cette définition et qui n'est point celui de la religion , celle-ci supposant une réciprocité active du sujet et de l'objet.
Il est à peine nécessaire de faire observer que la conscience de l'Être absolu se trouve à la basé des manifestations religieuses mêmes qui représentent cet Être sous une forme finie.
Rapports de la religion avec les diverses sphères de la
vie spirituelle de Vhomme.
En définissant la religion le sentiment d'un rapport avec Dieu, nous indiquons quel est son siège, ou, si l'on veut, son organe dans la constitution spirituelle de Thomme. Elle a sa racine dans le terrain commun de tous les sentiments , dans la conscience même, c'est-à-dire dans ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en l'homme. La religion est un élément , une condition , une forme nécessaire de la conscience du moi.
Dire que la religion est un sentiment et quelle a son siège dans la conscience, c'est dire qu'elle ne
consiste proprement ni dans la pensée ou l'idée , ni dans la volonté ou l'action.
Elle n'en domine pas moins, ainsi qu'il a été dit, toutes les manifestations de la vie spirituelle de l'homme, et cela par une nécessité même de sa nature. C'est la conscience, en effet, qui forme le point de départ et l'aboutissant de toutes les fonctions psychologiques, le foyer commun de toutes les manifestations de la vie, de sorte que la religion, prenant part à ce rôle d'initiative générale, influe nécessairement sur l'exercice des facultés médiates de l'homme, la pensée et Va. volonté.
Mais d'im autre côté le sentiment entre nécessairement dans les deux grandes directions théorique et pratique de la vie humaine ; et c'est ainsi que les données religieuses de la conscience (les sentiments religieux) deviennent des idées et des règles morales j et que la pensée et la volonté exercent sur le sentiment religieux une action ou réaction normative.
Le rapport entre le sentiment et l'idée relativement à la religion est d'autant plus important à déterminer que, le caractère de la subjectivité prédominant dans l'un et celui de l'objectivité dans l'autre, l'harmonie entre les deux éléments de la vérité et de la vie religieuse, ne pourra s'établir que par leur action réciproque.
Origine de la religion,
La question de l'origine de la religion se confond avec celle de sa nature et de son siège dans Thointne. Etant une forme de la conscience , elle nait et se développe avec celle-ci, qui aboutit de toutes parts au sentiment d'un rapport avec Dieu ; l'homme sent Dieu en se sentant lui-même.
De cette origine de la religion résulte son universalité. Si l'homme n'est homme que par la conscience qu'il a de soi , et si cette conscience est essentiellement religieuse, la religion sera nécessairement un phénomène commun à tous les hommes/ Toutefois , en tant que le sentiment religieux aspire à dominer toute la vie de ]'homme, et que celui-ci peut refuser de céder à cette prétention, la religion, comme modification de la vie spirituelle , ne se trouve point en tous. En un sens tout homme est religieux, ne fût-ce que par moment et malgré lui. Dans un autre sens celui-là seulement est un homme religieux qui livre au sentiment religieux la place que celui-ci réclame en sa vie. En d'autres termes, la religion est dans tous les hommes à l'état virtuel, mais non pas à l'état actuel.
Diversité des manifesiaiions religieuses.
L'universalité du phénomène religieux n'est pas
incompatible avec la diversité de ses manifestations.
Ces manifestations diverses sont, ou légitimes, c est-à-dire, qu'elles ne constituent que des variétés dans l'unité d'un principe vrai et d'une vie normale, ou vicieuses, c'est-à-dire, irréligieuses.
On peut classer ces manifestations , i . subjective-rnentj i.*" d'après l'intensité du sentiment religieux, et 2.° d'après le rapport mutuel des diverses fafcultés dans la vie religieuse de l'individu; 2. objectwement^ d'après le degré de conformité de la foi religieuse avec l'objet religieux, la nature de Dieu [1].
[ 1 ] 1 . Aberrations subjectives ou formelles : 1 .** Incrédulité; Indifférentisme ; a.° Mysticisme (prédominance du sentiment); Gnosticisme (prédominance de la réflexion) ; «Formalisme (prédominance de Faction). — L'Enthousiasme ou Fanatisme est à la fois une religiosité passionnée et un manque d'équilibre entre les diverses fonctions spirituelles.
2. Aberrations objectives ou matérielles : Fétichisme, Polythéisme^ Dualisme, Panthéisme, Fatalisme, Antinomisme. — L'Athéisme, étant l'absence même de religion, ne peut être considéré comme une aberration du sentiment religieux.