Etudes du 5 août 1905, p
344 DOGMB ET CRITIQUÉ
somme ? A l'heure présente, nous avons peut-être mieux à faire que de nous disputer. Lerf âmes sont là, d'innombrables âmes, qui souffrent, qtti attendent, qui se désolent dans la détresse et dan# la nuit, et qui appellent par toutes les voix de leur mlière non pas Tabstracteur de systèmes, non pas le théoricien d'école, mais Celui qui vit et qui fait vivre. A ces âmes errantes et qui se tournent anxieusement Vers nous, espérant un réconfort et une aide, allons^flous répondre par une philosophie dédaigneuse de léUrs besoins les plus poignants, de leurs convictions l€È plus légitimes et les plus fécondes? A qui nousl demande du pain, allons-nous donner des pierres? A qui vient à nous d'un coeur sincère et pour oHëir à l'exigence de cette sincérité même, allons-nous fmposer de rompre ^vec ce qui fut le commencement de sa foi? Ne pensons pas seulement à ceux qui se pOsent en adversaires ou en ennemis; pensons davantage à ceux qui « cherchent en gémissant ». Le nortibre en est grand, dans l'Église visible et hors d'elle* Ne soyons pas pour eux par nos querelles une occasion de scandale et de doute. Travaillons de concert, selon nos aptitudes et nos forces, à procurer le règne de Dieu. Nous ne sommes pas tous destinés au même rôle. Mais chacun de nous peut et doit manifester un aspect de la vérité totale. Et ces aspects, — croyonsle fermement, — divers en apparence pour nos courtes vues, se rejoignent, se concilient et se complètent au fond.
A mes contradicteurs en qui je me refuse à ne point voir des amis, j'adresse avec confiance, en terminant, cet appel devant Dieu: aidons-nous mutuellement à croître dans la vérité et travaillons à nous unir plutôt qu'à triompher les uns des autres. Nous professons la même foi, nous participons à la même vie, nous sommes riésolus à la même obéissance, nous communions dans la même prière, nous avons au cœur le même désir et le même amour. Par quoi donc pourrions-nous être séparés ? Que notre effort se conforme au vœu suprême
qu'est-ce qu'un dogme? 345
de Jésus : ut sint consummati in unum ! Mais cette unité vivante n'est pas de celles qui se réalisent d'un coup par contrainte sans nuances ni progrès. Et nous devons craindre toujours de la rapetisser à la mesure de nos étroitesses. VU Spiritus, ibi libertaa.
On parle souvent delâ^pHlosophie moderne» comme d'une doctrine qui contredirait point par point la « philosophie ancienne », mais qui présenterait cependant les mêmes caractères, étant comme elle un système clos et achevé, avec sa réponse toute prête pour toutes les questions. C'est là une grande erreur, dont il serait avantageux de dissiper l'illusion, car aujourd'hui plus que jamais elle est cause de malentendus et de méprises toujours déplorables, parfois ridicules.
Il n'y a pas deux philosophies, l'une ancienne, l'autre moderne^ opposées comme le bon et le mauvais principe des Manichéens. Il y a simplement la philosophie, perennis philosophiaf dont 1' « ancienne » a été un moment, dont la « moderne » est le moment présent. Et chacun de ces moments se résout à son tour en plusieurs autres.
Défions-nous des classifications trop simples, des dichotomies statiques inventées pour les besoins du lan-
1. Extrait de . Demain, no du 15 juin 1906. — Le lecteur comprendra que je m'attaque seulement à des tendances d'esprit. Cela n'empêche pas qu'un thomiste, par exemple, puisse être un philosophe moderne.
gage. L'histoire ne tient pas dans une antithèse. Le problème philosophique ne se pose pas sous la forme d'un dilemme étemel. En réalité, la pensée humaine fait mieux qu'osciller entre deux termes extrêmes, entre deux limites immobiles, entre deux pôles d'une alternative sans nuances. Malgré telles ou telles régressions transitoires, son mouvement d'ensemble est un progrès continu toujours dans le même sens, non pas une option globale, un choix par oui ou non à opérer une fois pour toutes entre deux partis contraires également définitifs, entre deux « blocs » antagonistes.
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de vérité, ou (ce qui reviendrait au même) que la vérité soit chose purement relative, changeant de fond en comble d'une époque à l'autre? Nullement. Mais cela signifie que la vérité (en tant qu'accessible à l'esprit humain) est chose vivante, qui se développe, qui évolue, qui se transformé avec suite. Elle s'accroît par intussusception comme un organisme, non comme un minéral par addition numérique. On n'a pas à choisir entre deux modes de cristallisation définis, qui seraient totalement distincts l'un de l'autre. La réalité, c'est un passage graduel et progressif à travers une série d'états qui se différencient par degrés insensibles. La série est d'ailleurs convergente ; mais on ne saisit sa convergence que dynamiquement, non dans aucun de ses termes isolés.
Quel reproche adresse-t-on justement aujourd'hui aux partisans obstinés de la philosophie « ancienne » ? Celui de s'enfermer dans un moment de l'histoire, comme si la philosophie était chose désormais faite et terminée, ne pouvant plus s'accroître que par addition matérielle, mais non se perfectionner ou se développer intérieurement, dans ses principes mêmes. La scolastique a été à son heure la philosophie « moderne », mais il y a six cents ans de cela, et aujourd'hui rien ne pourra faire qu'elle ne soit pas la philosophie d'il y a six cents ans. Pourquoi vouloir arrêter la vie de la vérité à l'un des stades de son développement? C'est la tuer. Car, en tant qu'humaine, elle n'est pas une essence éternelle.
transcodante à tout devenir. Qui cesse de progresser, diminue; qui cesse de s'adapter et de se transformer, vieillit et meurt. L'esprit ne s'épuise dans aucun de ses moments; et un quelconque de ses moments — si glorieux soit-il — une fois séparé de ce qui le précède et de ce qui le suit, n*est plus qu'un cadavre inerte, bientôt un fossile. Le meilleur de chaque système, c'est de préparer ce qui le dépassera un jour. La vérité le traverse, mais ne s'arrête pas en lui.
Pour bien comprendre ma pensée à cet égard, rappelez-vous les Sommes de philosophie scolastique (^) : non pas la Somme de saint Thomas, qui fut à sa date une nouveauté, mais celles qui se bornent, aujourd'hui, à répéter littéralement saint Thomas, et qui ainsi ne font point ce qu'il at fait. Qu'y trouvez- vous ? Un certain système de concepts et de principes dans lequel on s'enferme comme dans un point de vue définitif, et d'où Ton se contente à'agsister au mouvement ultérieur de la pensée philosophique sans y prendre part, avec une attitude de défense et de réfutation uniquement. Deux choses manquent tout à fait : l'esprit de recherche et le sens de l'histoire.
Les scolastiques ne doutent pas assez, n'ignorent pas assez, ne sentent pas assez le mystère et l'infini des choses. Ils se comportent comme s'ils avaient définitivement résolu tous les problèmes, comme si, après eux, il n'y avait plus rien à chercher. Ils se contentent d'appliquer mécaniquement des principes tout faits, sans jamais refaire leur examen de conscience. Et, de plus, ils ne se préoccupent nullement d'entrer dans la pensée des autres, semblant admettre par postulat qu'ils n'ont rien à en apprendre, qu'ils n'ont qu'à la juger d'après sa ressemblance avec la leur. Et quelle idée enfantine s'en font-ils! Leurs anathèmes contre le kantisme ne le montrent que trop.
C'est le jour où l'on a cru devoir ainsi s'arrêter qu'est
J, Ce sont bien, malheureusement, des sommes, non des organismes; rien de moins homogène; on dirait un travail de marqueterie.
né le conflit entre ce qui a continué d'être à chaque époqiie la « pensée moderne » et ce qui est devenu depuis lors la « pensée ancienne », de plus en plus ancienne, en effet. Le conflit ne pourra que s'aggraver toujours davantage tant qu'on persistera dans la même attitude. L'écart ira croissant. On se comprendra de moins en moins, parce qu'on parlera des langues de plus en plus différentes. La philosophie est par nature invention et réinvention perpétuelles: mouvement en profondeur plutôt qu'en étendue, mouvement qui s'accomplit d'ailleurs avec suite, non par une succession incohérente de bouleversements et de révolutions, mouvement comparable, en tm mot, au progrès de la vie, dont chaque état subsiste dans l'état suivant. De là, les caractères de la recherche philosophique: jamais de questions closes, point de résultats séparables de la méthode qui les engendre ou du système qui les enveloppe, des étapes successives dont chacune prépare la suivante en renouvelant les conditions de l'enquête, et non pas une marche linéaire à la façon de la science. La conquête du réel se fait par découverte de couches successives. La source jaillit plus riche, plus limpide, à mesure que l'on creuse davantage. Bref, approfondissement régressif plutôt que progrès par déduction; on avance vers un point de départ autant que vers un poLat d'arrivée; d'où nécessité d'un recommencement perpétuel. Donc, si nous voulons compter parmi les philosophes, ne repoussons pas plus Aristote et saint Thomas que Platon, Descartes ou Kant; mais aussi, ne nous en tenons pas plus à saint Thomas et Aristote qu'à Kant, Descartes ou Platon.
Les philosophes contemporains ne veulent nullement proscrire en bloc la philosophie scolastique: ils savent très bien qu'elle fut à sa date la philosophie tout court, et pour eux l'histoire de la philosophie fait partie de la philosophie elle-même. Mais ils ne sauraient accepter qu'on leur impose ce moment de la philosophie comme l'expression ne varietur de la vérité, comme la norme définitive et indiscutable de ce qui doit être à jamais
pensé. Ils se sentent, eux, en continuité avec TÉcole, car ils ont recueilli son âme, le souffle de vie qui l'a autrefois traversée et qui est en eux maintenant; et ce sont, au contraire, les scolastiques d'aujourd'hui qui leur paraissent avoir rompu la continuité du progrès, avoir brisé la tradition, en cessant, à partir d'une certaine époque, de chercher, d'inventer, de se renouveler, c'est-à-dire de vivre. Aussi bien, regard'^z l'histoire. Jusqu'au XIV® siècle environ, tant que l'École a éla.boré sa doctrine, elle a été la philosophie vraie, j'entends la philosophie génératrice de vérité, la philosophie vivante, féconde, progressive. Comme elle ressemblait peu, alors, au squelette pétrifié qu'on présente aujourd'hui sous son nomi Quelle variété d'opinions et de théories! Quelle hardiesse de spéculation et de recherche! C'était tin être vivant et agissant, non point cette nécropole de formules où dorment des idées-momies. Plût à Dieu qu'on ose encore ce qu'on osait jadis! Le conflit aurait cessé, car c'est un conflit d'esprit, d'attitude et de méthode, beaucoup plus qu'un conflit de thèses. Mais un jour désastreux est venu, — et il dure encore, — où l'École a cru avoir définitivement trouvé, où, par suite, elle s'est immobilisée, fixée, où elle a renoncé aux libres initiatives, où elle a pensé n'avoir plus à fournir aucun effort de conquête, où elle a donc cessé de chercher vraiment, pour se complaire aux jeux dialectiques, pour se borner désormais à se maintenir et à se défendre. C'est alors qu'elle a cessé aussi d'être féconde, qu'elle a perdu son empire sur les esprits, parce qu'elle ne produisait plus rien, parce qu'elle n'était plus dans la voie de la vérité croissante. Les faits parlent ici plus haut que toutes les dénégations. Quelles sont les oeuvres de la scolastique contemporaine? On la voit réfuter, contredire, tout au plus se concilier péniblement (quand la résistance est devenue impossible) avec ce qui s'est fait sans elle ou contre elle. Mais le principe de son mouvement n'est plus en elle. D'après sa propre définition de la vie, mottis àb intrinseco, elle n'est plus vivante. On dirait qu'elle s'est résignée à ne
Dogme et Critique 4s
plus recevoir d'impulsion que de ses adversaires. Qu'aurait-^elle à dire, je le demande, si, par hasard, ceux-ci se taisaient? En un mot, elle apparaît stérile. Voilà exactement de quoi elle meurt. La parabole évangélique des talents doit être ici rappelée. Qui ne fait pas fructifier, perd même ce qu'il avait. Ne pouvoir conserver qu'en acquérant toujours: c'est la loi universelle de la vie.
Voilà bien vraiment l'origine réelle du conflit. Les scolastique^ d'aujourd'hui sont séparés de nous par six cents ans de spéculation philosophique. Les intermédiaires leur manquant, ils ne peuvent nous comprendre. Ils se sont arrêtés et nous avons continué à marcher: voilà toute l'affaire. Aujourd'hui, sur le chemin qui monte en tournant le long de la montagne, nous avons sur eux un tour entier d'avance; ils se croient tout près et pensent qu'ils vont facilement nous atteindre; et, en effet, quelques mètres seulement nous séparent; mais ce sont quelques mètres d'inaccessible rocher.
On dit parfois que la philosophie moderne, loin d'avancer avec méthode, s'épuise en réactions et revirements brusques, en discordes, polémiques e|t contrariétés, comme dans un état de crise perpétuelle. Rien n'est plus faux. L'accord est fait et s'affermit chaque jour sur un grand nombre de points. Même au sujet des autres, la diversité d'opinions n'est pas un chaos. Sans doute, l'histoire de la philosophie ne constitue pas une marche indéfectible vers le mieux, sans défaillances ni vicissitudes. On y observe des régressions, des écarts. Cependant, pour qui la considère dans son mouvement d'-ensemble, dans l'orientation générale de son courant, un progrès continu y est visible, du moins en ce qui concerne l'esprit et la méthode. Les mêmes oppositions doctrinales reparaissent toujours, je le veux bien, mais à des plans différents; et les divergenceâ diminuent. Il y a deux manières pour une variable de tendre vers une limite: soit en marchant toujours dans le même sens, soit en oscillant de part et d'autre. La seconde maxuère est souvent celle de la philosophie. A mesure que
les distinctions se multiplient et deviennent plus fines, plus nuancées, plus délicates, plus subtiles, à mesure que la pensée discerne mieux la richesse infinie latente au fond des grands principes générateurs de systèmes, à mesure aussi ces derniers se montrent capables d*un perfectionnement interne, qui suffit, d'ailleurs, à les rapprocher peu à peu, dans la proportion même où ils s'élargissent et s'épurent.
Il semble à quelques-uns que le conflit qui nous occupe soit entre deux philosophies radicalement différentes. Nullement. Il est entre deux âges de la philosophie. Or, un conflit de ce genre ne peut se résoudre que dynamiquement. Pour voir, en effet, comment deux formes embryologiques successives sont bien le même être vivant, il faut suivre la transformation graduelle qui mène de Tune à Tautre à travers une série continue d'intermédiaires. Le rapprochement brutal des deux extrêmes n'éclaircirait rien. Et c'est pourquoi, en dépit de demandes réitérées, aucun de nous n'écrira une « somme de philosophie moderne » pour la comparer, thèse par thèse, aux sommes de philosophie scolastique.
L'esprit humain a d'ailleurs une tendance instinctive à cesser de faire effort, à se complaire dans les résultats acquis, à croire qu'il est parvenu au terme de son progrès. Il y a une scolastique issue de Descartes, une autre issue de Leibniz, une autre encore issue de Kant. Et je suis certain d'avance qu'un jour il y en aura une issue de M. Bergson et de M. Blondel, une scolastique de l'action qui déjà peut-être commence. Et d'avance je repousse cette dernière au même titre que toutes les autres. Or, le précis de philosophie moderne que d'aucuns réclament ne serait pas autre chose qu'un manuel de cette scolastique nouvelle.
Du reste, je n'entends point dénier par là toute légitimité ni toute valeur à l'attitude scolastique. Elle a son domaine et son rôle. Dans l'ordre du dogme, notamment, elle fournit une sorte de formulaire mathématique officiel, quelque chose comme un procès-verbal d'inventaire, bref une description statique assez analogue à un
db4 DOGME ET CRITIQUE
règlement de police intellectuelle; et cela peut avoir son utilité en des questions qui ont un côté légal et administratif. La scolastique, en un mot, apparaît, à bien des égards, conmie une codification juridique ordonnée au jugement des causes doctrinales; et, envisagée sous cet aspect, pourvu qu'on ne la canonise pas plus qu'un code, elle se justifie sans peine. Mais aussi, sous cet aspect, elle n'est aucunement philosophique, de même qu'un code n'est pas la morale, et ceux qui la cultivent aujourd'hui sont des juristes plutôt que des philosophes.
Aujourd'hui comme hier, au XX« comme au XIII« siècle, il existe une manière, et une seule, d'être philosophe: c'est de comprendre et de pratiquer la philosophie «moderne», philosophie qui est d'ailleurs un esprit et une méthode beaucoup plus encore qu'une doctrine. Entrer dans la dialectique séculaire des systèmes et la revivre d'abord pour la continuer ensuite: tout autre moyen serait en contradiction avec le but même poursuivi. Mais, pour étudier les systèmes avec fruit, il ne faut pas se borner à les regarder du dehors, d'un point de vue extrinsèque, ni à les juger au nom d'un système particulier, établi d'avance, une fois pour toutes, comme un absolu. Ce qu'il faut faire, c'est prendre chacun d'eux comme une expérience de la pensée, un moment de sa vie progressive, où la prétention de s'arrêter engendre aussitôt l'erreur, où la vérité transparaît, au contraire, dans la tendance dynamique.
La vérité s'analyse en systèmes comme la lumière en couleurs. Il ne faut donc pas médire des systèmes, non plus que vouloir s'en tenir à l'une des nuances du spectre. En somme, les systèmes sont avant tout des méthodes. Leur diversité a sa fonction propre, son rôle utile et fructueux. Chacun d'eux agit comme réducteur et antagoniste des autres, et aussi comme réactif du réel, donlt il dévoile un aspect. Nous ne réalisons jamais effectivement qu'une pensée partielle et limitée ; quoi de plus nécessaire, dès lors, que de pratiquer plusieurs modes de limitation différents? Nous prenons conscience des limites par leurs changements de place et de nature. De
là, nous apprenons ensuite à découvrir la direction dans laquelle il convient de faire effort pour nous affranchir de plus en plus.
Que la vérité cristallise dans des systèmes divers, c'est justement ce qui la dégage pour nous de toute forme discursive définitivement arrêtée. Par là, nous parvenons, suivant le mot de M. Bergson ('), à rompre la glace des concepts et à retrouver au-dessous le libre courant de la pensée. La vérité absolue, en définitive, ce n'est ni un système particulier, ni la somme de tous les systèmes, ce serait plutôt leur enveloppe, la courbe dont ils sont les tangentes; disons mieux: c'est leur' mouvement, leur progrès, leur devenir, leur vie, leur é^'olution, leur convergence (^).
En résumé, le grand désaccord entre les scolastiques et nous porte sur la notion même de vérité. La leur est statique: ils se représentent la vérité comme une chose, ils lui accolent tout naturellement les épithètes Hernelle et immuable. Nous croyons, au contraire, que la vérité est vie, donc mouvement; croissance plutôt que terme; caractère de certains progrès plutôt que de certains résultats. Toute proposition, dès lors qu'on l'isole et qu'on l'arrache au courant de la pensée, tout système, dès lors qu'on le clôt et qu'ainsi on l'érigé en absolu, par là même deviennent erreur. Propositions ou systèmes sont des tangentes à la vérité, tangentes qui indiquent momentanément la direction de la courbe, mais qui ne l'indiquent jamais que momentanément. La vérité transparaît surtout dans leur succession dynamique.
L'hbmme, ici-bas, ne possède la vérité que comme il possède la vertu: en tant que direction d'un devenir. Il Im faut toujours faire effort, toujours conquérir, toujours se renouveler et renaître. Point d'équilibre pour lui, sinon un de ces équilibres mobiles qui ne subsistent que par le fait même du mouvement. Dès qu'il s'arrête, il
1. Discours sur le bon sens et les études classiques prononcé i^ à la distribution des prix du Concours général an 1895. *
2. C'est là le véritable éclectisme: éclectisme dynamique, très différent de la marqueterie statiaue préconisée oar Cousin.
356 DOGxME ET CRITi:2UE
tombe; et la vérité, qui est esprit, lui échappe. La seule pensée dont il soit capable, c'est une pensée militante, non point encore triomphante. Son lot, c'est une vérification progressive plutôt qu'une vérité faite. Nous sommes in via. Le repos dans ki jouissance immobile n'est pas de ce monde. Et la véritable condition humaine se trouve parfaitement exprimée par ces paroles de saint Augustin, dont les nouvelles Annales de philosophie chrétienne ont fait à juste titre leur devise : « Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore; car il est écrit : l'homme qui est arrivé au terme ne fait c'ie commencer. »
Pour conclure, il n'est nuÙement paradoxal de soutenir qu'en professant ces doctrines, la philosophie moderne fait jouer son véritable rôle, donne sa véritable valeur à l'idée de tradition, et que c'est la scolastique, au contraire, qui n'est pas une philosophie traditionnelle. Qu'est-ce, en effet, que la Tradition? G^mmunément, on l'oppose à l'Écriture comme un véhicule de vérité plus plein et plus riche, ou du moins on la déclare antérieure et supérieure; communément, on répète que l'Écriture ne suffit point, qu'il faut y joindre la Tradition, que celle-ci est nécessaire pour interpréter celle-là, que, même, la première doit être regardée comme un produit ou une expression delà seconde, plutôt que la seconde comme un succédané de la première. Or, la Tradition pourrait-elle remplir la fonction que par là on lui attribue si elle n'était que simple répétition littérale, simple transmission mécanique d'un dépôt mort, si elle n'était que le véhicule inerte d'un donné immobile ? Ce ne serait ainsi qu'une sorte d'Écriture encore, seulement moins précise et moins sûre que l'autre. En réalité, la Tradition est. bien plus que cela; elle est vie et progrès, mouvement de réinterprétation perpétuelle, continuité plutôt qu'immobilité; elle est dynamisme, durée, développement, passage graduel de l'implicite vécu à l'explicite formulé, en un mot, expérience ; elle est mémoire vivante et active c'est-à-dire application du passé au présent, saisie du pas-
sé comme facteur du présent; elle soutient avec TÉcriture à peu près le même rapport que la pensée subeconsc ente avec la raison claire, l'action avec le discours; elle apparaît donc, en fin de compte, comme une élaboration autant et plus que comme une conservation. Ce qu'il y a de permanent en elle, c'est surtout une ôilection, un sens de courant, un esprit; et c'est aussi de cette manière qu'on peut parler de philosophia perennÎBy sans qu'il soit question pour cela de concepts définitifs ou de thèses intangibles jusque dans leurs formules. Mais, pour saisir la Tradition ainsi comprise, il faut avant tout s'insérer en elle, la continuer, non la contempler, la suivre en la prolongeant, non Varrêter sous le prétexte de la mieux voir ou de lui être plus fidèle. Car on ne connaît le mouvement que par la marche, et le passé ne se révèle vraiment que dans l'avenir, comme une impulsion ne se manifeste que dans ses effets.