HOTE IV
Extraits de la Réponse du jB. P. Sertillanges, 0. P. à M. Franon dans le Bulletin de littérature ecclésiastique (juillet-octobre 1905) :
J'écarte, et pour n'y plus revenir, la question de personnes. Il ne s'agit ni de M. Le Roy, ni de ses démêlés scientifiques avec M. Poincaré, ni du « nominalisme » dont on l'accuse, ni de rien d'autre, si ce n'est d'une question précise, à laquelle la Quinzaine demandait qu'on voulût bien répondre € précisé' ment », laissant de côté, par conséquent, les divergences possir blés sur d'autres points, fussent-tZs fondamentaux, fussent-el^ irréductibles. Et tout au fond la question revenait à demander si l'on peut être catholique, croire à l'autorité de l'Église, accepter les conséquences de la foi dans toute leur teneur^ sans se voir imposer pour cela une philosophie particulière. Or, comme tout le monde — je veux dire les gens compétents •— j'ai répondu simplement: Oui.
Mais comment expliquer cette liberté, sinon en affirmant — comme tout le monde encore — que le dogme n'inclut point, à proprement parler, une philosophie, c'est-à-dire une façon particulière de systématiser le réel, de l'exprimer en termes de science; mais que le dogme catholique, tel qu'il nous est livré par ce que nous appelons parfois la Théologie positive, représente simplement une vie, c'est-à-dire, dans la pensée de ceux qui s'expriment de la sorte, un ensemble d'idées et de faits qui possèdent à coup sûr une valeur pour l'esprit ! autrement, comment seraient-ils la vie d'un être raisonnable? mais qviy appartenant à l'ordre courant des idées et des faits, ayant pour but l'action et se présentant à la créance même — et surtout — îde gens étrangers à toute spéculation, do forment point à proprement parler une philosophie; mais s'offrent aux philosophîes comme des données nouvelles dont elles auront à tenir compte, qu'elles devront respecter, de la tnême manière que les théories scientifiques doivent respecter et coSmprendre les faits que fournit l'observation directe.
Cette dernière assimilation est de M. Le Roy, et elle est éclairante. De même que la rétrogradation des planètes supérieures, découverte pax observation, a condamné dans une certaine mesure l'hypothèse de Laplace, mab n'a imposé à M. Faye aucune théorie proprement dite, celui-ci ayant seulement, dans les spéculations mathématiques auxquelles il se livrait, à tenir compte d'un fait nouveau et à l'envelopper dans ses formules: ainsi la Révélation, en proposant aux hommes le Credo, ne leur crée pas pour cela une philosophie; mais leur fournit des vérités de fait que leur philosophie devra comprendre, si elle veut être complète; respecter, si elle veut être en règle avec l'autorité divine; sans que d'ailleurs l'œuvre de science qu'est l'élaboration d'une philosophie en puisse être gênée en ce qui est son œuvre propre. C'est en ce sens que nous disons : Le dogme,' scientifiquement et philosophiquement parlant, ne fait que «poser des problèmes»....
M. Franon écrit : « S'il est en effet très vrai que la Révélation n'a pas pour objet de nous apprendre la géologie et l'astronomie, sciences évidemment théoriques, il est tout à fait faux qu'en ce qui concerne par exemple la nature de Dieu, question que son rapport avec la destinée humaine doit faire considérer comme pratique, elle n'ait pas pour but de nous fournir des notions objectivement exactes. » Ce paragraphe me lirait dire trop ou trop peu, et distinguer sans raison suffisante les sciences de la nature des sciences supérieures dont
le cas est tout pareil, au regard de notre problème. Je dirais, quant à moi, que la Révélation peut avoir pour objet, en certain cas, de nous apprendre la géologie ou Tastronomie tout autant que la métaphysique, le tout pouvant avoir rapport, sous certaines conditions, à la destinée humaine. Tout autant, dis-je, mais pas plusl et le tout autant se réduit strictement à rien, si Ton entend par métaphysique, comme par science, non pas les faits et les idées considérés dans leur valeur de vie, — j'ai expliqué ces termes, — mais l'expression systématique et abstraite que notre esprit humain leur donne, et par ailleurs le chemin qu'il prend pour y aboutir...
Allons, n'insistons point 1 II y avait équivoque; l'équivoque est levée, et j'espère bien qu'il n'y en aura plus trace. Entre M. Franon et moi, il n'y a rien. Il n'y aurait quelque chose que si M, Franon voulait canoniser, sous le couvert du dogme, un système de philosophie quel qu'il soit, mais je le sais trop avisé pour appliquer aux problèmes religieux des préoccupations semblables. Il se dit dépourvu de préjugés scolastiques : moi, j'en ai; mais je les réserve pour mon travail philosophique. Quand il s'agit du dogme, il s'agit d'autre chose et nous planons plus haut. C'est pourquoi j'avais cru utile de répondre aux questions de la Quinzaine.
De ce que mes réponses ne s'opposent en rien à M. Franon, il ne s'ensuit pas qu'elles soient inutiles. Car premièrement elles i>euvent aider à éclaircir des problèmes qui préoccupent vivement et légitimement un groupe d'esprits auxquels nous nous devons comme aux autres; car deuxièmement, parmi les hommes religieux, la race n'est pas éteinte de ceux qui molestaient Newton, Kepler, Copernic, Galilée, Colomb, quelque mille autres et saint Thomas d'Aquin lui-même, pour crime d'attachement à telle théorie scientifique ou philosophique; et qu'à cause de cela il convient de dire, de crier sur les toits que la foi qui est la nôtre est accueillante et large, au lieu de donner le sentiment qu'elle est hargneuse, et tyrannique, et absorbante, et accapareuse.
Aujourd'hui plus que jamais, dans le désarroi des âmes et leur souffrance, il s'agit de savoir si nous voulons ouvrir des I>ortes ou si nous voulons en fermer; si nous voulons forcer les gens, pour être catholiques, à adopter autre chose que le catholicisme, je veux dire notre philosophie, et si nous trouvons digne de nous de proposer aux hommes la vie divine avec, pour condition, l'adhésion à nos propres pensées ou à nos traditions de famille.
NOTES ET POCUMENIS. 369