DEUXIÈME LETTRE
que prêter aux gens des intentions occultes soit un pro~ cédé avouable en critique, je le demande à tous ceux qui savent lire: ai-je fait autre chose qu*énoncer un problème, ouvrir une discussion, proposer une matière à la réflexion des théologiens, sans prétention aucune à clore moi-même un débat dont je n'ai voulu au contraire que provoquer le commencement? J'ai le regret de constater qu'on m'a répondu surtout par des attaques, et par des attaques parfois calomnieuses. On a semblé prendre à tâche de faire croire qu'il suffisait de trente pages signées par un croyant quelconque pour bouleverser toute l'Église et que le christianisme était en péril parce qu'un inconnu avait posé une question. Ce n'est pas d'un très bon exemple et c'est en outre un peu ridicule. Je persiste à penser que quelques réponses précises et calmes eussent mieux fait l'affaire et qu'un peu d'esprit chrétien n'eût pas été déplacé dans une discussion sur le christianisme.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expressioik de mes sentiments les plus distingués.
Edouard Le Roy.
RÉPONSE A M. L^ABBÉ WEHRLÉ
L'avaot-dernier fascicule de la Jtevue biblique (nP 3, juillet 1905) contient un article intitulé «De la nature du iogme » où M^ Tabbé Wehrlé formule une opposition tiès nette à certaines idées émises par moi sous le titre -« Qu^est'Ce qu'un dogme ? » dans la Quinzaine du 16 avril 1905. Je voudrais ici répondre à mon tour le plus brièvement possible à M. Wehrlé.
Mon article de la Quinzaine posait avant tout une question et voulait avant tout provoquer l'ouverture d'une enquête. Si, le premier, j'esquissais en même temps une solution du problème, c'était en la donnant pour un projet révisable, avec l'espérance explicitement déclarée que je ne resterais pas seul à témoigner dans le débat. Non seulement donc j'accepte, mais je désire et j'appelle des réponses, des objections, des critiques. Je m'estimerais heureux que mon travail suscitât beaucoup d'autres travaux qui le reforment ou le complètent. C'est ainsi toujours que, par un effort collectif de pensées d'abord contraires, grâce à une lutte d'idées où les adversaires communient au plus profond de leurs âmes dans les
1. Article publié dans la Revue biblique, janvier f906. — Voir Note I, à la fin du volume, un bref récit des incidents qui ont marqué cette publication.
mêmes sentiments et les mêmes intentions, la vérité s'élabore et peu à peu se dégage. A cette grande œuvre les contradictions servent efficacement, dès lors qu'elles sont réfléchies, bienveillantes et p^if iques, désireuse» de vérifé plus que de victoire; et chacun de nous doit les accueillir avec sympathie et gratitude.
C'est dans cet esprit que j'ai lu l'article de M. Wehrlé. C'est dans cet esprit encore que je vais lui répondre. A son tour, il ne peut pas trouver mauvais que je défende mes idées, que j'en développe certains côtés jusqu'à présent restés dans l'ombre, que je les explique et les précise à la lumière même des considérations qu'il leur oppose. Il n'y a point là de ma part entêtement ni abus du sens propre, mais conviction et sincérité. Et cela n'exclut nullement que j'envisage la possibilité d'en venir à changer d'opinion si à la fin du débat tel m'apparaît le devoir par rapport à la foi ou par rapport à la raison.
En attendant, je m'efforcerai de répondre à M. Wehrlé avec la même franchise, la même netteté, la même vigueur, la même absence de précautions oratoires et de réserves diplomatiques, dont il a donné l'excellent modèle. Aucune autre attitude n'est possible en effet pKïur ceux qui n'ont au cœur que le souci de chercher chrétiennement la vérité.
Mon plan sera d'ailleurs le plan même de M. Wehrlé, que je suivrai pas à pas dans toute cette discussion.
M. Wehrlé conteste mon point de départ, J*attitude que j'adopte dès l'origine et les faits initiaux sur lesquels je m'appuie. A l'en croire, la manière dont le problème est énoncé par moi contiendrait implicitement déjà et subrepticement imposerait la solution que j'en donne» Tout le mal viendrait ainsi des prémisses, des considérants qui introduisent la thèse. A la basç de mon tra* vail, il Y aurait quelque chose comme une. pétition de
SUR L.A NOUON DE DDGJbiE 47
principe; et la cause essentielle de mon erreur se trouverait dans les données que j'accepte.
Voilà ce que M. Wehrlé juge surtout périlleux. Pour discuter avec lui, c*est donc l'examen des quatre « objections modernes » qu'il importe premièrement de reprendre; et ainsi ferai-je. Mais auparavant une remarque préliminaire est indispensable.
En effet M. Wehrlé lui-même me prend d'abord à partie à propos d'une courte note, où, dans le dessein de préciser mon but et mon point de vue, « j'avertis une fois pour toutes que par dogme j'entends surtout la proposition dogmatique, la formule dogmatique, non point la réalité sous-jacente ». Est-il vrai que par cette phrase j'opère une dichotomie illégitime en droit, à' laquelle d'autre part je ne resterais pas fidèle en fait?
Il ne me semble pas que, sur ce point, M. Wehrlé ait bien vu ce que je voulais dire, ni qu'il ait exactement saisi la nature de ma réserve et le biais de mon attitude. Comme je ne me suis expliqué là-dessus que très brièvement, et par suite non sans une certaine obscurité peutêtre, je demande la permission d'insister un peu plus aujourd'hui.
Il y a des réalités surnaturelles avec lesquelles nous en^ irons en rapport par la foi après que révélation nous en a été faite. Ai-je besoin de dire que, me déclarant catholique, je n'ai jamais rien entendu contester de cela ? Mais, sans qu'il soit question de rien contester, on ne peut méconnaître que de nombreux et difficiles problèmes se trouvent soulevés par la petite phrase précédente. Les mots Réalité, Surnaturel, Foi, Révélation, ne s'entendent pas d'eux-mêmes et la liaison établie entre eux ne va point non plus toute seule. Que de recherches, longues, ardues, compliquées, trouvent ici leur matière I En quoi consiste l'existence transcendante des objets mystérieux qui nous sont proposés ? Comment l'affirmation de leur réalité en soi s'accordet-elle avec le principe idéaliste Q) qui est l'âme de toute
I. Voir Bulletin de la Société française de PhUosophîe, scfance (du 25 férridr 1904.
Dogme et Critiq'st S
îa philosophie moderne et le résultat le plus certain auquel jusqu'à présent elle soit parvenue? Sous quelle forme et par quels moyens convient-il de résoudre pour le cas actuel ce problème de l'objectivité absolue, qui déjà dans les autres domaines de la connaissance apparaît à tous aujourd'hui comme un problème capital dont on ne peut guère qu'entrevoir une solution lointaine à travers l'ombre d'innombrables intermédiaires? Par quel détour la notion même de surnaturel arriverat-elle à cadrer avec les lois d'immanence et d'autonomie qu'une analyse chaque jour plus lumineuse et plus convaincante nouis montre constitutives et rectrices de la pensée humaine ? Qu'est-ce que la révélation ? et comment en constater le fait, en recevoir, les enseignements, nous en approprier le contenu? Enfin qu'est-ce que l'acte de foi? quelle est sa nature, son motif, sa justification, son effet? et quelle sorte de rapport établit-il entre nous et les réalités ineffables qui constituent son objet? Voilà, au courant de la plume, quelques-unes des questions fondamentales qui se présentent. Je suis très loin de les juger secondaires, très loin aussi de les croire aisées à résoudre. Mais je n'ai pas eu Vintention de les traiter pour le moment; et c'est là ce que signifiaient les mots « non point la réalité sous-jacente » dans la notf que M. Wehrlé incrimine. Sans doute, vu la connexité des choses, il est inévitable que j'y aie tout de même incidemment touché 0). Du moins n'est-ce pas sur elks que j'ai mis au point. Un seul article ne peut pas tout dire, et on ne saurait exiger de moi que je résolve tout le problème apologétique en trente pages.
Quel est donc le point précis que j'ai visé? Peu de mots suffiront à l'indiquer ici.' La foi ne reste pas en nous à l'état inexprimé et simplement vécu : elle se discursifie, se formule, se traduit en propositions explicites; et, parmi ces propositions, il en est que l'autorité compétente sanctionne et impose, qu'elle adopte comme expressions officielles de .sa doctrine, comme, règle de