‹ Dogme et critique (volume 2)Chapitre 17 sur 113 · Les pages 325 et · texte numérisé non relu

Les pages 325 et

2. A certains égards je ne demande rien de tout cela. II faut garder le formulaire tel qu'il est. Mais comment doit-on le lire ? dans quel ton, si vous voulez ? Voilà ce que j'examine^

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qu'il soit, dès lors qu'on le tient pour un formulaire théorique décrétant une adhésion à des idées pures. Il s'agit de savoir si, oui ou non, les propositions qui composant le formulaire auquel est due l'adhésion de foi doivent être regardées comme des énoncés de théorèmes, comme des notifications de vérités d'abord purement spéculatives et théoriques. Ce qui nous est impose sous les espèces d'un dogme appartient-il principalement à l'ordre de la représentation ou à l'ordre de l'action? Voilà le problème. Les uns disent: « Ce qu'un dogme nous impose, c'est d'abord une représentation pure; de cette représentation découlent ensuite, il est vrai, des conséquences pratiques et morales qui par contre-coup deviennent à leur tour obligatoires, d'une obligation dérivée ; mais le premier devoir reste celui d'adhérer intellectuellement à une certaine thèse théorique et spéculative. » Contre ceux-là, d'autres — parmi lesquels je me range — proclament ceci: « Ce qu'un dogme nous impose, c'est essentiellement et d'abord une attitude et une conduite; la réalité sous-jacente est manifestée par lui sous les espèces de l'action qu'elle commande en nous; le langage qu'il parle est un langage de connaissance pratique traduisant la vérité par la réaction vitale qu'elle provoque dans l'âme humaine. Certes, une fois que le fait a été ainsi notifié, il peut et doit devenir matière de représentations abstraites et de théories spéculatives. L'intelligence de l'homme s'en empare et travaille sur lui. Mais les résultats qu'elle atteint ne sont pas en eux-mêmes dogmatiques et ce n'est pas sur eux que porte jamais l'obligation d'adhérer par un acte de foi. L'élaboration philosophique du dogme reste libre, sous la seule réserve de ne pas altérer aa signification pragmatique et morale, sa valeur vitale et salutaire. Si donc il y a une obligation intellectuelle dérivée de l'obligation dogmatique, c'est une obligation de caractère négatif, celle de rejeter certaines représentations et certaines théories incompatibles avec la règle pratique édictée par le dogme. » — Telles sont les deux thèses en présence. Finalement: le dogme s'adresse-t-il

d'abord à notre intelligence théorique ou d'abord à notre action? est-il d'abord l'énoncé d'ime thèse ou d'abord un commandement relatif au salut? Voilà le problème que j'envisage. L'alternative étant ainsi formulée, il ne peut échapper à personne, ce me semble, que je ne suis nulle part sorti de ses limites et que les deux premières «objections» rappelées par moi se rapportent directement aussi bien que les deux autres à la question posée.

Comment M. Wehrlé a-t-il pu dire que, si les arguments invoqués par moi d'accord avec la pensée incroyante moderne sont reconnus valables, c'est la substance même de tout le dogme chrétien qui se trouve compromise et finalement déclarée inacceptable, que c'est l'objet même de la révélation qui est écarté et condamné, que c'est la faillite de la foi « en tant qu'elle prétendrait atteindre distinctement des réalités surnaturelles », qui est prononcée en fin de compte? Tout cela serait vrai si la seule interprétation possible du dogme était l'interprétation intellectualiste. Mais justement il y en a une autre. Je crois qu'en effet les quatre « objections modernes » ruineraient l'édifice de la religion, si cet édifice devait être premièrement intellectuel et théorique. C'est pour cela précisément que l'examen de ces objections est capable de montrer aux catholiques l'erreur désastreuse qu'ils commettraient en accordant à nos adversaires leur notion du dogme. Car cette notion estsrosse du rationalisme. En écrivant les phrases que je viens de rappeler tout à l'heure, M. Wehrlé admet par prétérition que la Révélation sera intellectuelle, théorique, ou ne sera pas: c'est trancher par postulat la question même qui fait l'objet de mon article. Si l'on concède qu'à tout le moins la question existe, — et les discussions qu'elle a soulevées ne permettent guère d'en douter, — on n'a plus le droit de procéder ainsi ni de contester mon point de départ au nom de la foi qui nous est commune.

Pour finir, je ne crois nullement avoir opéré cette dichotomie contre laquelle M. Wehrlé part en guerre

avec tant de force et de raisoh, qui consisterait à prétendre considérer la lettre d'une formule en faisant abstraction de la réalité qu'elle signifie. Procéder ainsi, je l'accorde, serait « ériger l'expression intellectuelle en une entité distincte de la chose exprimée, séparable et séparée de sa raison d'être ontologique, discutable et discutée en elle-même comme ayant une consistance propre et une existence absolue ». Et je dis encore avec M. Wehrlé : « Qui ne voit que, sous couleur de réaction contre l'intellectualisme, une telle dialectique renouvelle et consacre tous les abus de l'intellectualisme dont le vice radical est d'attribuer aux définitions verbales une sorte de valeur réelle intrinsèque? » Je suis donc ici entièrement d'accord avec mon contradicteur pour condamner ce qu'il condamne, proscrire ce qu'il proscrit. Mais ce qu'il condamne et proscrit n'est pas du tout ce que je fais. Encore une fois, je ne mets pas d'un côté une téalité connaissable et d'un autre côté la proposition qui la porte à notre connaissance. Mais je cherche à déterminer sous quelles espèces la proposition porte la réalité à notre connaissance et quel genre de rapport il y a entre l'une et l'autre. Si mon but avait été celui que pense M. Wehrlé, c'est alors que j'aurais mérité ses reproches. Mais je me suis expliqué plus haut là-dessus. M. Wehrlé dénonce ma démarche initiale « comme viciant l'enquête dans son principe et comme opérant un renversement de l'ordre véritable par la prépondérance qu'elle donne au signe sur la chose signifiée ». Et il ajoute: « On débute ainsi en obéissant à une impulsion intellectualiste irréfléchie et on emploie tout d'abord, dans la position même du problème, le procédé essentiel de cet intellectualisme que l'on prétend combattre. En un mot, on nous place en présence d'un objet purement idéologique, presque exclusivement verbal, et c'est cette construction artificielle qu'on expose -à nos regards comme le succédané du dogme. » S'il y a quelque part intellectualisme originel, c'est dans la manière dont M. Wehrlé interprète le problème que je pose. C'est lui-même qui érïg^

« l'idole ridicule ^ et détestable » à laquelle il m'accuse de sacrifier inconsciemment. Je ne donne pas la prépondérance au signe sur la chose signifiée; mais je cherche à quelle langue appartient . le signe, quelle sorte de rapport il y a entre lui et la chose signifiée. Je ne présente pas une construction idéologique et presque uniquement verbale comme le succédané du dogme: je fais juste Tinverse, en soutenant que le dogme. comme tel n'appartient pas à Tordre idéologique, encore moins à l'ordre des formules verbales. Dans tout cela, les critiques de M. Wehrlé se retournent contre lui, car c'est lui seul qui leur donne occasion de se produire, par sa façon erronée de comprendre le problème en cause. Et maintenant plus n'est besoin sans doute de discuter les pages où M. Wehrlé développe les conséquences désastreuses de la prétendue dichotomie. Ces conséquences disparaissent avec le principe d'où on les a déduites. Ce sont là de ces objections « qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des branches », dirait Pascal. D'ailleurs il n'est pas exact que je veuille renverser radicalement les formules, en faire les poupées d'un jeu de massacre. Est-ce que la formule succombe parce qu'on la transpose ? Est-ce la détacher de ses origines vivantes que de soutenir qu'avant tout elle les exprime par leur sens vital? Je veux bien que la réalité sous-jacente, en tant que connaissable et que connue, soit liée indissolublement à la formule qui la notifie : mais l'estelle de même à telle façon particulière d'entendre cette formule? Sans doute, dans l'ordre de la connaissance, le signe demeure inséparable de l'objet : mais la correspondance n'est pas univoque, et il s'agit de savoir quel est parmi ses multiples sens le sens proprement dogmatique. Dire que le discrédit jeté sur la formule entraîne la perte du dogme, c'est encore une fois — si l'on ne distingue pas entre discrédit et discrédit — » admettre indûment que la formule ne peut être expressive du dogme que d'une seule manière, c^est-à-dire supposer gratuitement cela même qui est en question. De nouv,eau, le préjugé intellectualiste reparaît. On raisonne

comme si la réalité dogmatique et la forme intellectuelle abstraite étaient unies et soudées sans retour, comme si Tune ne pouvait être manifestée que par Tautre. Or, prétendre ainsi la réalité solidaire de la formule, au point qu'on puisse écrire : « La destinée de Tune suivra la destinée de Tautre comme le sort de notre pensée suit le sort du verbe qui l'exprime», il me semble que c'est l'intellectualisme même. Je renvoie donc une dernière fois à M. Wehrlé le reproche qu'il m'adresse et je déclare finalement que lui seul met dans ma théorie l'erreur dont il triomphe ensuite sans nulle peine et le vice radical dont il profite pour la détruire.

Passons maintenant, sous le bénéfice des remarques précédentes, à l'examen particulier des quatre objections que la pensée moderne met en avant contre l'idée même de dogme. Je vais avec M. Wehrlé reprendre ces objections une à une.

Première objection. — Je dois avouer que je n'ai pas réussi à voir, même en gros, le bien-fondé des reproches qui me sont adressés ici.

Ai-je réclamé des preuves appartenant à un ordre sans rapport avec la nature des vérités en jeu? Je pense avoir fait explicitement l'inverse. Certes j'admets d'autres types de sciences que le type mathématique et d'autres démonstrations valables que celles des géomètres. La certitude n'est pas une entité uniforme et sans nuances. En vérité, sur ce point, je souscris pleinement aux thèses de M. Wehrlé: mes travaux antérieurs le disaient avec insistance. Où donc M. Wehrlé a-t-il pris tout ce qu'il m'accuse de soutenir, au moins d'admettre implicitement? J'ai parlé de preuves directes et spécifiques. Est-ce que la mathématique est seule à requérir de telles preuves? Il me semble que le physicien repousse les preuves de témoignage; le biologiste, les

preuves de raisonnement pur; Texégète ou Thistorien, les preuves d'ordre philosophique. Le physicien veut des preuves physiques; le biologiste, des preuves biologiques; l'historien, des preuves historiques. Or ce que j'ai affirmé et ce que je répète, c'est que, si l'on tient les dogmes pour des propositions théoriques et spéculatives, il est impossible d'en donner équivalemment des preuves intrinsèques, homogènes, directes et spécifiques. Soutiendra-t-on le contraire?

D'après M. Wehrlé, l'objection « implique en second lieu que c'est aux énoncés des sciences abstraites qu'il convient d'assimiler les affirmations doctrinales de l'Église ». Je ne puis lui accorder que l'objection implique cela ; mais combien je tn'unis à lui pour protester contre une assimilation si fausse! Je prétends même que les vérités religieuses ne sont pas du tout en ellesmêmes (et pour autant qu'elles exigent une adhésion de foi) des énoncés théoriques, de quelque genre que ce soit. Oui, ces vérités affectent un caractère propre et réclament une justification sui generis. Elles constituent un ordre à part, spécifiquement distinct. Quelques-uns se comportent à leur endroit comme si elles relevaient uniquement de l'histoire; d'autres, comme si elles relevaient uniquement de la philosophie. Je me sépare également de ceux-ci et de ceux-là. Les vérités en cause ne sont à mes yeux ni proprement historiques ni proprement philosophiques: quand ce ne serait (^) que parce qu'elles réalisent une synthèse originale de la vérité historique et de la vérité philosophique, les faits qui les soutiennent recevant d'elles un sens métaphysique, la métaphysique qu'elles enveloppent prenant corps par elles dans l'histoire p). Mais qu'on y réfléchisse un instant: quels sont ceux qui peuvent être suspectés à juste titre de soumettre les affirmations dogmatiques

« au droit commun des vérités scientifiques naturelles »

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