Je ne dis pi
qu'est-ce qu'un dogme?
La vraie manière de poser le problème serait donc selon moi celle-ci : comment faut-il effectuer le morcelaffe indispensable au discour Sy pour éviter les faux pro* hièmes qui ne tiendraient qu'à ce morcelage, par lequel on mibsiitue à la réalité un schème qui est forcément .tou/jours quelque peu artificiel?
Je ne prétends pas ici analyser d'une façon complète l'acte de foi. Qu'il me suffise d'en indiquer quelques traits.
J'envisage d'abord l'acte de foi en tant qu'il est une ddhésion et je laisse provisoirement de côté ses autres aspects. Cela étant, je ne me préoccupe pas de partager cette adhésion en deux morceaux juxtaposés dont l'un ressortirait à Tintelligeiice, l'autre à la volonté. Mais je distingue entre ce qui mérite rigoureusement une adhésion de foi divine et catholique et ce qui ne peut réclamer qu'une adhésion purement humaine toujours réformable et perfectible. Assurément il n'existe pas de coupure absolument nette entre les deux ordres; il y a des points frontières par où s'établit une continuité; et certains de ces points frontières peuvent donner lieu à de subtiles discussions. Toute question, ayant un caractère juridique présente la même circonstance : des cas limites sur lesquels il est possible de chicaner (^). Néanmoins, en gros, les choses sont a^sez claires; et voici comment on peut les résumer.
Un dogme test à la fois : 1° la notification d'un fait, d'une donnée ; 2» une matière à spéculations théoriques ; 3<* un critère régulateur de ces développements; 4^ un principe d'orientation, une direction de mouvement pour la pensée. Au dogme çn tant que notification de faits et de données est due l'adhésion de foi dans la. rigueur du terme; au dogme en tant que critère régulateur est
tant moins qu'on entre plus avant aux profondeurs de la vie I)sych<àogiqiie. En un mot, il n*a qu'une signification superficieUé. Or, la foi n'est point chose de surface dans l'âme
1. Cela tient à ce qu'aucun morcelage analytique ne laisse la réalité toift à fait\ intacte, ne la traduit exactement comme .cUe est. Aux endroits des coupures se posent des problèmes que le découpage même a rendus insolubles.
130 OGME ET CRITIQUE
due encore une adhésion de foi, mais sous la forme négative . que j'ai indiquée (pages 19-24 du présent volume); enfin, aux deux autres points de vue, il ne saurait plus être question de foi divine et catholique proprement dite, sous réserve bien entendu des deux premiers points.
J'ai pu paraître, dans ce qui précède, envisager les choses d'un point de vue purement intellectuel. Il n'en est rien. Car n'oublions pas que connaissance et action se* compénètrent, loin de constituer deux ordres radicalement distincts. On a trop souvent envisagé l'acte de foi à un point de vue exclusivement juridique: délimitation de pouvoirs, partage de compétences, avec le souci dominant d'éviter les incidents de frontières. Ce point de vue est légitime sans doute: je le contesterai d'autant moins qu'en somme je m'y place plus d'une fois dans le présent travail, Mais il ne faut pas le confondre avec le point de vue psychologique et il ne faut pas s'imaginer que pour avoir déterminé des droits ou circonscrit des juridictions on a fait la psychologie de la foi. Psychologiquement, l'intelligence et la volonté concourent d'une manière indissoluble, ou plutôt elles ne sont que deux inséparables aspects d'un même acte ; et les distinctions juridiques nécessaires ne doivent pas être fondées sur la base de leur dualité corrélative, laquelle reste d'ordre purement psychologique. C'est ce qu'on verra de mieux en mieux par une étude plus approfondie.
Je parlerai plus loin du dogme en tant que critère régulateur, principe de mouvement pour la pensée, matière de théories spéculatives. A présent il ne sera question du dogme que pour autant qu'il est notification de faits et de données, c'est-à-dire pour autant qu'il requiert une adhésion positive absolue, une adhésion de foi divine et catholique proprement dite P).
De ce point de vue, considérons les réalités qui
1. Je ne voudrais pas que l'emploi du mot fait suggérât une conception extrinséciste. — Voir la Note V, à la fin du volume.
qu'est-ce qu^un dogme?
constituent l'objet de la foi. Ce sont des mystères, sinon uniquement, du moins principalement. Disons donc quelques mots des mystères.
Obscurité irréductible de la foi, caractère surnaturellement mystérieux de la doctrine révélée, existence de secrets divins impénétrables aux créatures, devoir de se soumettre à des vérités qui transcendent toute intelligence créée ou créable : voilà ce qu'en d'innombrables textes l'Écriture et la Tradition ne se lassent pas d'affirmer. Sans énumérer ces témoignages, il me suffira de rappeler la Constitution Dei Filius promulguée par le Concile du Vatican (cap. IV, can. 1). Elle résout péremptoirement la question. Mais il importe de bien voir tout ce qu'implique la notion catholique de mystère.
Ce mot ne désigne pas des vérités qui seraient simplement hors de la portée de tels ou tels esprits. Les mystères proprement dits sont hors de la portée de tout esprit, quel qu'il soit.- Savants et philosophes sont ici sur le même pied que le vulgaire; et les théologiens également (').
Il ne s'agit pas non plus de quelque chose d'analogue à ces vérités scientifiques invinciblement cachées à telle ou telle époque, mais susceptibles néanmoins d'être un jour découvertes par l'effort propre de l'homme après transformation et progrès (*). Les mystères, au sens qui nous occupe, sont hors de la portée de l'intelligence hiunaine, quelque développement qu'elle puisse prendre. On ne saurait même concevoir aucune créature, si parfaite soit-elle, qui se présente comme naturellement capable de les pénétrer. S.Ambroise dit avec force (de Fide I, cap. X, n. 64): « Mens déficit; vox silet; non mea tantum, sed et angelorum. Supra potestates, supra angelos, supra cherubim, iupra seraphim, supra omnem sensum est. »
1. Qu'on n'oublie pas que je parle ici au point de vue de la foi, non pas au point de vue des spéculations humaines dont elle peut être l'occasion et la nKitière.
2. La plupart des résultats scientifiques acquis de nos jours étaient radicalement inaccessibles au temps d'Archimède: ils
Il faut aller plus loin ei est impuissante à expliqi peut pas même les déo de fait, sans le secours d ment la démonstration de révélation reçue('), mais i se fasse des mystères u Quelques-uns s'exprimen nous échappait, le fait se représentation univoque ; aux enseignements authe
Il faut cependant que des mystères pour que I' sible. Celle-ci ne saurait verbal, à une sorte de psi que cette certaine idée se une adhésion irréformab blême. Voyons à quelles soudre.
Dans un système d'ini difficulté semble invincib tique se présente alors c cepts qui la signifie raier
ne dépassaient pas cependan humain.
1. Je parle ici des mystère il y a aes mystères naturel vérité de fait et donner un* soit incapable d'en compre
. 2. Cf. la lettre de Pie I date du 11 décembre 1862, échammer.
3. Diviiia enim mjislcJ'ia s sic fxcedwnt, ut ettam re ta, ipsius tamen fidei velamir, ohi'oî-ata maneant, quamdiu i Domino. (Const. Deî FUius.
4. Mgr Turinaî (p. 38 de plein dans cette erreur. Je une page très nette écrite pa dans son Grand Séminaire:
les constiiiitioni du Concile d
qu'est-ce qu'un dogme? r
en un mot comme définie par ses déterminations intrinsèques. Or: 1° une telle prétention ne cadre pas avec la nature de mystère que nous venons de reconnaître aux objets de la foi; 2° si Ton fait appel aux conceptions savantes et à l'appareil technique de la théologie, la foi cesse d'être également accessible à tous, elle devient le privilège et le monopole de certains esprits, les autres étant condamnés à ne pas savoir au juste ce qu'ils croient; 3° en même temps la foi se trouve liée à des spéculations purement humaines qui sont parfois contestables, qui en tout cas appartiennent à l'ordre dés vérités philosophiques et par suite n'ont pas ni ne peuvent avoir la fixité requise pour mériter une adhésion à jamais irréformable et absolue; 4° si d'ailleurs on s'en tient aux notions vulgaires, tout en gardant la même attitude intellectualiste, on n'est plus en face que de métaphores imprécisables, on aboutit à une sorte de mythologie, que les uns ne parviennent pas à penser sincèrement tandis que les autres sont inclinés par elle à tourner la foi en superstition p).
Ces difficultés disparaissent au contraire si l'on adopte un système d'interprétation pragmatique. La réalité qui constitue l'objet de la foi nous est alors notifiée à titre de fait sous les espèces de la réaction vitale qui lui correspond en nous; elle nous est définie par l'attitude et la conduite qu'elle exige de notre part. En d'autres termes, il n'est plus question de comment y mais de pourquoi. Dans ces conditions: 1° la foi est bien pour tous également, sans que les uns soient condamnés à des efforts d'intellection qui les dépassent ni les autres contraints à se contenter d'imaginations qu'ils ont dé-
1. Il ne faut rien exagérer. Je ne prétends pas que ces résultats lamentables se produisent toujours explicitement. Dans la pratique, d'heureuses inconséquences corrigent bien des choses, avec la: grâce de Dieu. La plupart des catholiques vivent en fait un pragmatisme dont ils se rendent mal compte. Ainsi trouvent-ils un chemin entre l'agnosticisme et Tanthropomorphisme. Il est très suggestif de les interroger à cet égard. C'est invariablement à une interprétation pratique et morale qu'ils ont recours quand on les presse un peu et qu'on les met en demeure de définir le contenu de leur foi.