RÉSURRECTION DE JÉSUS
Avant d'aborder ce grand et terrible sujet, une déclaration me paraît nécessaire, afin de couper court aux méprises possibles.
Je crois sans restriction ni réserve que la résurrection de Jésus est un fait objectivement réel, un fait possédant même le plus haut caractère de réalité que Ton puisse concevoir, je vais jusqu'à dire un fait dont nulle idée humaine ne saurait traduire adéquatement la plénitude de réalité; et je repousse avec énergie toute interprétation de ma pensée qui donnerait à entendre quoi que ce soit d'autre 0).
Ainsi on est prévenu qu'il faudra toujours tenir mes
1. Le « professeur de lycée », qui semble avoir fait la gageure de tout comprendre exactement à l'envers et dont on a dit cependant (Revue thomiste, septembre-octobre 1906^ p. 444) que sa réponse « pourrait être signée d'un théologien »^ écrit dans la Quinzaine du 16 juillet 1905 (p. 253) que pour ïnoi le Christ vit sans doute, mais dans la persistance de son enseignement, comme un V. Hugo se survit dans ses vrrs et dans sa gloire. Or mon premier article contenait cette phrase (p. 20 du présent volume) : « Jésus intervient encore et vit panni nous, et non point seulement comme un penseur disparu dont l'influence reste féconde et vivace et dont l'œuvre produit longtemps des conséquences. »
■critiques pour dirigées seuleme représentations du fait, non pas
Mais, cela posé, le problème -siste; et l'on ne peut pas rega ■close par une semblable profes ■cile n'a défini ce que c'est qu'ui ni à quel ordre de faits appai Jésus ou plutôt en quel sens p ■enfin quelle sorte de connais!
-avoir. Or tels sont justement voulu poser et qu'aujourd'hui plus au long. Serait-il interdit à -que la notion de fait, la disti différents modes de réalité, la i propre à l'étude de ces divers ■des difficultés que la révélation reste donc à débattre philosop <lu'on a produit l'acte de foi?
Je n'ai pas l'intention de tr; ■question immense. Il me suffii points, en vue dé montrer surto pour le philosophe et comment i i'avoir résolue pour croire.
Voici donc mon attitude, voit tive et mon but final ; envisager -commune, prendre conscience qu'elle enveloppe, puis déterm strictement de foi. Ainsi, dout faut-il entendre la notion mên quoi cbnsiste le dogme propre ■Ces deux recherches en feront une troisième, inséparable des résurrection de Jésus est souvi gument apologétique. D'où la n< questions suivantes : de quelles de la résurrection ? qu'en pouvoi ■de la foi?
On m'excusera de faire pe l'avocat du diable : cela est néci
qu'est CE qu'un dogme? 157
terrain et permettre finalement de solides affirmations positives. La meilleure manière de vaincre une difficulté •(ou même à vrai dire la seule), c*est de commencer par bien la voir, sans atténuations ni faux fuyants. Des chrétiens vraiment convaincus ne sauraient avoir peur d'une telle franchise.
Au surplus, qu'on veuille bien noter dans leur nuance exacte mon intention et mon projet. Malgré d'inévitables longueurs dues à la complexité du problème, je ne me propose pas d'écrire une apologétique de la résurrection, mais seulement d'en esquisser le schème, de la préparer -en précisant son point de départ et en définissant son objet. En un mot, je ne promets au lecteur qu'un thème de réflexions, un programme d'études.
Pour comprendre ce que je vais dire, il importe <i'avoir présente à l'esprit la notion de réalité à laquelle je me réfère toujours, celle dont on peut dire qu'elle ^st l'âme de la philosophie moderne. Je la rappelle en deux mots. Une chose quelconque est affirmée réelle pour autant qu'elle possède ce double caractère: résistance à la dissolution critiquey fécondité inexhaustible (^). Pourquoi cette définition? Parce que, sous quelque forme et à quelque degré que ce soit, fût-ce pour le nonuner seulement en le déclarant inconnaissable, il est impossible de penser l'être comme radicalement extérieur, hétérogène, irréductible à la pensée, celle-ci entendue d'ailleurs au sens le plus large, comme activité créatrice, non comme simple réflexion discursive. On ne saurait donc définir la réalité qu'en termes de vie spirituelle, en termes empruntés à l'histoire de nos attitudes et de nos démarches, en termes relatifs à l'œuvre de connaissance envisagée dans son dynamisme
1. Cf. un article Sur la notion àz vérité que j'ai inséré «dans la Correspondance de l'Union pour la, Vérité, n^ 1, 1906.
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même. De là les deux c bref commentaire mont cation en effet qui pral
les jugements de réaiité ;
1° — Résistance à la t tendu, il ne s'agit pas s abstraite procédant par eussions logiques: je ve vécue, d'une critique « effective, épreuve de mi se dissout ainsi n'est p; mot, et le degré ou le se détermine par le gen réussit à le réduire.
2" —■ Fécondité inexhai fécondité morale autant - de richesse inépuisable d que dans l'ordre de la apparaît capable de d* on lui demande, quand toute saisie qu'on en < qu'on ne saurait tarir, pi elle est jugée réelle : plu et sa durée, suivant le m tances, de points de vui qu'elle concerne dans I';
L'attribut de réalité ce cations et des degrés: ce on le semble croire, une »
qui est ou n'est pas p une construction mathé dans la mesure où elle n teurs logiques et où elle sur le corps entier du s montre solidaire de l'ens felle est jugée réelle da n'appartient pas à tous l ni surtout aux plus profoi des postulats dont l'espri
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existe des cas où la vérité en cause ne vaut plus: c'est pourquoi elle n*est pas réelle simpliciter, mais secundum quid. Plus réels, et pour des raisons semblables^ avec des nuances d'ailleurs, sont les objets sensibles et les résultats scientifiques. Non seulement ils résistent aux réducteurs logiques, mais encore à ceux de la vie pratique et du laboratoire. Non seulement ils possèdent une fécondité inépuisable dans Tordre de la pensée analytique, mais encore dans Tordre de l'industrie et de l'expérimentation. Toutefois la critique du sens commun, de la perception, puis de la science, parvient à les résoudre et dégage les postulats contingents qu'ils supposent. L'esprit peut prendre une attitude par rapport à laquelle ils cessent d'exister; ils sont donc relatifs à de certains points de vue ; et par suite ils ne marquent pas la plénitude de la réalité. Celle-ci ne se trouve que dans l'activité spirituelle prise en soi, dans ses directions et tendances les plus profondes, qu'aucune critique ne peut réduire parce que toute critique les suppose, qu'aucune attitude ni aucune démarche n'éludent parce que toute démarche et toute attitude en procèdent, qui ne cessent jamais d'être fécondes, à aucun moment ni sous aucune forme de la vie, parce qu'elles sont le principe même de toute fécondité 0). Enfin Dieu apparaît comme souverainement réel, comme source ineffable de la réalité, puisqu'il est la loi de vie qui ordonne à l'esprit de dépasser toujours chaque œuvre accomplie, chaque état réalisé, et puisqu'il est l'inspiration vivifiante qui lui insinue la force de se mouvoir ainsi dans un progrès sans borne
Cela posé, — conformément, je le répète, aux plus profondes et aux meilleures tendances de la philosophie
1 Voir, à ce sujet, Tanalyse du Gogito cartésien cjue j'ai donnée dans le Bulletin de la Société française de Fhilosophie, séance du 25 février 1904.
Dogme et Criti'que >*
moderne, — il est bien curieux d'observer Tattitude habituelle de l'apologétique aujourd'hui courante au sujet de la résurrection. Elle accumule, sans se lasser, des raisonnements qui tendent à établir la réalité du fait. Mais elle ne se demande rien sur la nature de ce fait ni sur le genre de réalité qu'il possède, comme s'il n'existait pas plusieurs types de faits diversement et inégalement réels et comme si les méthodes de constatation et de vérification n'étaient pas nécessairement variables avec l'espèce du fait en cause et avec le mode de réalité qui est le sien. Elle n'éprouve non plus aucun besoin d'éclaircir l'idée même de résurrection, comme si cette idée allait de soi et s'entendait sans difficulté.
L'attitude que je viens de décrire implique en somme une conception sous-jacente, que peut-être on repousserait sous sa forme claire et brutale, mais sur laquelle on s'appuie tout de même plus ou moins inconsciemment, et qui consiste à tenir la résurrection pour assimilable à ces phénomènes de Tordre physique dont la constatation immédiate est à la portée de tous parce qu'elle s'opère au moyen des sens. En un mot, réanimation du cadavrCy comme si au matin du troisième jour le corps déposé de la croix s'était réveillé de la mort ainsi que d'un sommeil transitoire: telle est bien la conception commune, vulgaire, plus Imaginative que philosophique. On reconnaît sans doute qu'ici le fait exige l'intervention d'une cause transcendante et on avoue qu'il a une portée surnaturelle. Néanmoins on se le représente et on le traite comme 's'il était physique dans son contenu, dans sa substance, dans sa trame phénoménale, je veux dire comme s'il consistait en un passage merveilleux d'un premier état matériellement observable à un second état observable aussi et par des procédés analogues.
Ce postulat est nécessaire et suffisant pour justifier l'attitude commune. C'est par lui notamment que le triomphe de Pâques peut devenir un argument apologétique à l'adresse de ceux mêmes qui n'ont encore
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aucune foi. Supposez en effet que la résurrection soit pur et simple retour à la vie naturelle antérieure (^), ou du moins passage à une forme de vie plus haute peutêtre, mais phénoménale encore, im peu conune dans une métamorphose d'insecte (*). Alors le comment du fait sera toujours mystérieux; mais le contenu de l'idée se laissera facilement saisir, sans qu'on ait même besoin pour cela d'aucune explication préalable. Et surtout il y aura possibilité de constatation positive directe, car le premier et le second état seront l'un et l'autre matière d'observation sensible, ainsi que l'état de mort intermédiaire.
Mais en fait, selon la foi elle-même, les choses ne se présentent pas avec cette simplicité: c'est ce que je dois m'attacher tout d'abord à mettre en évidence.
Pour cela, il faut que je descende sur le terrain même de ceux dont je me propose de combattre l'opinion. En montrant que sur ce terrain la résurrection est indé^ finissable, impensable^ j'aurai montré qu'une transposition de thèse est nécessaire; et ce sera un premier résultat.
Je reste donc provisoirement cantonné dans l'ordre phénoménal. Je place la discussion dans le plan de la pensée commune ou scientifique, dans le plan de l'observation sensible et de l'analyse discursive. Il s'agit de chercher ce qu'est la résurrection vue de là.
De ce point de vue, qu'appelle-t^n corps ? Une source d'apparences; un système, vme série de phénomènes sensibles régulièrement enchaînés. Et la matière est l'ensemble des corps. Celle-ci apparaît discontinue à la pensée commune, fragmentée en objets radicalement distincts les uns des autres; au contraire, elle apparaît •continue à la pensée scientifique. Mais, que l'on définisse la matière comme une mosaïque de noyaux corporels posés antérieurement à leurs relations récipro-
1, Comme par exemple, selon le quatrième évangile, aurait ^é la résurrection de Lazare.
2. La représentation' populaire se rattache plutôt à ce second type.
ques où que Ton définisse les corps comme des foyers de concentration dans une continuité qualitative préexistante, la résurrection suppose toujours ici un morcelage irréductible, car la formide « réanimation du cadavre » sous-entend « le reste de Vunivers demeurant ce qu*il était » 0).
Ces préliminaires étant rappelés, essayons de convertir en concept l'image réanimation du cadavre, en la comparant d'une part aux exigences de la foi, d'autre part aux données de la science positive.
Il y a plus de gens qu'on ne croit, et non des moindres, qui se figurent qu'après sa victoire sur la mort, Jésus est resté pendant quarante jours avec ses disciples dans le même état de vie naturelle qui était le sien avant la passion. Ce n'est pas du tout ce que dit la doctrine catholique; et nous avons d'abord à nous bien pénétrer de ses véritables affirmations à cet égard.
S. Thomas, exposant la conduite de Jésus après la résurrection, l'explique notamment par la raison que voici : « Ne videretur ad talem vitam resurrexisse, qualem prius hahuerat » (^). Plus catégoriquement encore, il déclare ailleurs : « Ckristus resurgens non rediit ad vitam communiter hominibus notam, sed ad vitam quamdam immortalem et Deo conformem (0 » Et S. Thomas sur ce point n'est que l'écho de S. Paul. Ainsi donc, non seulement la résurrection n'est pas simple retour à la vie terrestre ordinaire, ni même passage à une forme supérieure de vie phénoménale: mais elle est, selon la rigueur du terme, entrée dans l'ordre surnaturel, dans l'ordre divin (*).
1. Quant au jeu des phénomènes: mais, au point de vue où nous sommes, ce jeu est le tout de la réalité matérielle. — Il est certain que l'imagination commuhe envi 3a 5e les corps comme des sortes d'individus simplement juxtaposés les uns
'aux autres.