‹ Dogme et critique (volume 2)Chapitre 92 sur 113 · Loc. cit., pages · texte numérisé non relu

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Dogme et Crît'que «

réponses. Je vois bien que M. Portalié ne s'en fait pas une idée nette. Mgr Turinaz, surtout, déclare avec insistance n*y avoir rien compris, et il le montre ('). Mais bornons-nous à de courtes remarques (2).

S. E. le Cardinal Perraud, dans une lettre publiée par la Semaine religieuse de Nancy et reproduite par la Vérité française du 6 novembre 1905, affirmait que « ces doctrines empoisonnées portent avec • elles leur contre-poison dans l'obscurité presque impénétrable de leur jargon soi-disant scientifique ». Mgr Turinaz, dans sa seconde brochure, redit « jargon inintelligible » avec une joie qui ne se lasse d'aucune répétition. Pendant qu'il y est, il va même (p. 19) jusqu'à donner les mots déclaration d'attitude comme appartenant « au jargon inintelligible de l'immanence (3) ». Je ne m'arrêterai pas à discuter de pareilles appréciations: on ne saurait dire plus catégoriquement qu'on n'est point en état d'entrer en conversation avec les philosophes d'aujourd'hui. Mais, je poserai une question: comment peut-on être si certain des conséquences que l'on tire d'un principe dont on déclare soi-même ne pas entendre l'énoncé ?

1. Cf. la première partie de sa première brochure. — Je renvoie aux réponses du R. P. Nouvelle et du R. P. Laberthonnière, dans les Annales de philosophie chrétienne (décembre 1905 et janvier 1906). On y peut voir sur quelles invraisemblables méprises repose le jugement de Mgr Turinaz.

2. Au fond, Tarticle Qu*estce qu*un dogme? ne citait qu'incidemment le principe d'immanence r il ne prétendait ni Vexposer ni le justifier, mais seulement le rappeler. C'est ce que Mgr Turinaz a commencé par ne pas voir. — Cf. ci-dessus mes réponses à M. Wehrlé (pp. 60-69) et à M. de Grandmaison (pp. 100 et 102-103).

3. M. l'abbé Bousquet écrit dans la Revue pratiqua d*Apo logétiqîtc (1er décembre 1905, p. 216): « Il est dangereux, si l'on prétend écrire en français, d'employer les mots dans un sens différent de celui qu'ils ont ordinairement en français; il esc imprudent de parler à des Français, obstinément logiques et même simplistes, comme à des Allemands, qui. sont plus habiles que nous dans l'art d'élever des cloisons étanches. » — Je me perds à chercher quels sont les mots que j'ai bien pu employer dans une acception allemande et non française! Et quant aux cloisons étanches, le j)rincipe d'immanence exprime justement qu'il n'y en a pas. (Cf. pp. 9-10 du présent volume.)

qu'est- CB qu'un dogme ; 305

Autre chose. Je proteste absolument contre l'expression « philosophie de l'immanence » (^). Il y a un « princii>e d'immanence » duquel découle une « méthode d'immanence » qui conduit à une « doctrine de transcendance ». Combien de fois faudra-t-il le répéter?

Enfin Mgr Turinaz a été bien mal inspiré en présentant l'apologétique d'immanence comme contraire aux Constitutions promulguées par le Concile du Vatican. Il était impossible de tomber plus à faux. Qu'il veuille bien lire, pour s'en convaincre, l'article récent de M. l'abbé Mallet sur L'œuvre du Cardinal Dechamps et la méthode de V Apologétique dans les Annales de Fhilosophie chrétienne (octobre 1905). Il y verra « que les principales thèses apologétiques qu'on a si vivement incriminées durant ces dernières années comme des nouveautés ont été soutenues il y a plus de soixante ans par un Rédemptoriste belge; que ce religieux s'est servi de la méthode, des preuves, des formules même qui ont été le plus souvent reprochées à M. Blondel ou à M. l'abbé Laberthonnière ; que tout d'abord il a, essuyé lui-même des critiques identiques à celles dont depuis neuf ans on a rempli nos oreilles; qu'il a réussi à écarter tous ces griefs; qu'il est devenu archevêque de Malines, primat de Belgnique, Cardinal; qu'il a été expressément approuvé et encouragé par Pie IX; qu'il a joué au Concile du Vatican un rôle prépondérant; qu'il a été l'un des rédacteurs de la Constitution de Fide; que cette rédaction a été adoptée sans aucune modification pour la partie qui lui est personnelle et qui lui tenait le plus au cœur; et qu'enfin il a eu la joie et l'honneur de voir le Concile ratifier l'idée apologétique qui avait été l'âme de sa vie, l'inspiration de ses écrits, la flamme de son apostolat ».

Que dirai-je de plus ? Le principe d'immanence n'exclut nullement, pour chaque individu et même (en un sens) pour l'humanité dans son ensemble, le fait d'un enseignement extérieur nous proposant la vérité par voie

1. Mgr Turinaz dit même une fois « religion de Timmanence »l (2^ brochure, p. 19).

de révélation. Il se borne à préciser les conditions sous lesquelles cet enseignement peut nous atteindre, à faire la théorie de la préparation intérieure nécessaire. Et ce qu'il exclut, c'est aussi bien Vintrinsécisme pur que Vextrinsécisme pur. Mais ceci demande un mot d'explication.

Toute l'Apologétique se résume dans la double démarche que voici : 1° faire prendre à l'homme conscience de son état réel, état de manque, dUnsuffisance, de postulation impuissante à se satisfaire elle-même^ en un mot de faim spirituelle; 2° lui montrer ensuite au dehors, prête à être saisie et assimilée, s 'offrant à lui et prévenant même sa recherche, la nourriture préparée pour l'apaisement de cette faim. La démonstration de Is. foi résulte de la rencontre harmonieuse entre cet appel et cette réponse, entre ce don et ce désir (i). Uextrinsécisme pur consiste à ne tenir compte que de la seconde démarche, comme si une nourriture mécaniquement introduite dans l'organisme était capable de procurer par sa seule présence l'entretien ou l'accroissement de la vie : on meurt alors de faim' par impuissance de prendre et de digérer l'aliment. ISintrinsécisme pur consiste à ne tenir compte que de la première démarche, comme si le fait de l'inanition simplement ressentie par l'organisme était capable de susciter par sa seule existence la nourriture vivifiante dont ij exprime le besoin : on meurt alors de faim par manque d'aliment. Ces deux systèmes contraires dérivent de la même dissociation abstraite et le principe d'immanence les exclut l'un et l'autre également, tous les deux pour la même raison. Non seulement il repousse toute séparation exclusive de l'une ou de l'autre démarche, mais il ne saurait même se contenter d'une simple juxtaposition, d'une simple conciliation d'après-coup, d'une simple rencontre par l'extérieur entre deux éléments constitués d'abord chacun à part. Ce qu'il proclame finalement, c'est une véritable circumîncessiony une inté-

1. Ne pas oublier que le désir lui-même est en un sens un don, — Voir ci-dessus ma réponse à M. Wehrlé, pages 60 68.

riorité réciproque, une implication mutuelle, de sorte qu'à aucun instant nous ne trouvons en ce que nous sommes tout ce qu'il nous faut eti que jamais non plus nous ne recevons rien qui ne soit appelé par ce que nous possédons déjà. La nature et la grâce — qu'il faut concevoir dynamiquement, non pas comme des choseSy mais conmie des progrès — se pénètrent si intimement et sont si continûment solidaires qu'en fait, soit au point de vue de la psychologie, soit au point de vue de l'histoire, on ne saurait poser à leur sujet un problème d'antériorité chronologique- Tout ce que l'on peut dire, c'est que la grâce est à la nature dans l'ordre r'eligieux ce que dans un autre plan l'âme est au corps: le principe du mouvement vital.

Comment — après les explications si claires, si nettes, «i précises fournies par M. Blondel et par M. Laberthonnière Q) — en est-on encore à dire que la méthode d'immanence conduit à la négation du surnaturel ? Cette méthode enseigne — combien de fois faudra-t-il le répéter? — non pas que le surnaturel est exigé par nous, mais qu'il est exigeant en nous. De cette exigence nous ne pouvons pas en fait nous abstraire; et la première grâce est contemporaine de la première pulsation vitale: car Dieu nous est plus intérieur que nous-mêmes. A un autre point de vue, c'est du don de nous-mêmes qu'il s'agit sans doute ; mais nous avons à nous donner y non pas à être pris; et pour cela c'est du dedans qu'il nous faut partir. Enfin l'apport extérieur ne va jamais sans une préparation interne qui seule permet de l'assimiler; et même, en im sens, — pour l'humanité, sinon pour chaque individu — la révélation apparaît, aux regards de la psychologie et de l'histoire, comme un épanouissement graduel sans hiatus brusque ni coup d'état produit du dehors, comme un progrès continu qui ressemble à une expérience et à une vie: qu'il ait plu à Dieu de vouloir que son enseignement

1. Cf. LaberthonniêRE, Essais de philosophie religieuse. Appendice I.

passe par Thomme pour atteindre rhomjne, n'est-ce pas ce que manifeste clairement Tlncarnation ?

Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée! Je ne veux nullement prétendre que la révélation et la grâce ne nous arrivent jamais que par le dedans, par émergence intérieure, sous les dictées obscures de la vie, comme résultat d'une expérience profonde, peut-être même subliminale; je ne veux nullement prétendre qu'il n'existe qu'un surnaturel infus, non un surnaturel proposé au dehors. Il y a, je le sais bien, un texte célèbre et décisif où le Concile du Vatican (Const. Dei FiliuSy cap. III, can. 3) déclare ceci: Si quis dixerit revelationem divinam extemis signis credibilem fieri non passe, ideoque sola interna cujusque experientia aut inspir ratione privata homines ad fidem moveri debere : anathema sit (^). Mais distinguons, s'il vous plait, entre les hommes et Vesprit humain. Les premiers, en effet, reçoivent sous forme externe et claire l'enseignement des prophètes; la genèse de leur foi s'appuie ordinairement et légitimement sur des motifs de crédibilité qu'ils n'empruntent pas toujours et uniquement à leur histoire personnelle intime; la source de grâce est pour eux dans certaines réalités historiques extérieures: Jésus- Christ, ses leçons, ses actes, sa naissance et sa mort, son sacrifice et sa glorification. Encore faut-il reconnaître cependant que le Verbe s'est fait chair pour leur parler, que l'esprit de Dieu s'est manifesté aux hommes par des hommes, que les faits constitutifs du Christianisme furent des faits humains en même temps que divins; et ainsi l'extériorité n'est pas aussi totale qu'elle pourrait paraître au premier coup d'oeil. D'autre part, la conversion ne se produit jamais sans un profond travail interne par lequel Dieu qui s'est humanisé pour atteindre l'homme, réciproquement le divinise pour qu'il puisse être touché O. L'apologétique, à sa façon,

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