‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 3 sur 104 · DE NOS LIVRES SUR LA MAGIE · texte numérisé non relu

DE NOS LIVRES SUR LA MAGIE

Depuis que la première édition de ce livre a été publiée, de grands événements se sont accomplis dans le monde, et d'autres plus grands peut-être encore sont à la veille de s'accomplir.

Ces événements nous avaient été annoncés comme d'ordinaire par des prodiges : les tables avaient parlé, des voix étaient sorties des murs, des mains sans corps avaient écrit des mots mystérieux, comme au festin de Balthasar.

Le fanatisme, clans les dernières convulsions de son agonie, a donné le signal de cette dernière persécution des chrétiens annoncée par tous les prophètes. Les martyrs de Damas ont demandé aux morts de Pérouse le nom de celui qui sauve et qui bénit ; alors le ciel s'est voilé et la terre est restée muette.

Plus que jamais la science et la religion, le despotisme et la liberté, semblent se livrer une guerre acharnée et se jurer une haine irréconciliable. N'en croyez cependant pas à de sanglantes apparences : elles sont à la veille de s'unir et de s'embrasser pour toujours.

La découverte des grands secrets de la religion et de la science primitive des Mages, en révélant au monde l'unité du dogme universel, anéantit le fanatisme en donnant la raison des prodiges. Le verbe humain , le' créateur des merveilles de l'homme, s'unit pour jamais avec le verbe deDieu, et fait cesser l'antinomie universelle en nous faisant comprendre que l'harmonie résulte de l'analogie des contraires.

Le plus grand génie catholique des temps modernes, le comte Joseph de Maistre, avait prévu ce grand événement. « Newton, disait-il, nous ra-

mène à Pythagore, l'analogie qui existe entre la science et la foi doit tôt ou tard les rapprocher. Le monde est sans religion, mais cette monstruosité ne saurait exister longtemps; le dix-huitième siècle dure encore, mais il va finir. »

Partageant la foi et les espérances de ce grand homme, nous avons osé fouiller les décombres des vieux sanctuaires de l'occultisme; nous avons demandé aux doctrines secrètes des Chaldéens, des Égyptiens et des Hébreux, • les secrets de la transfiguration des dogmes, et la vérité éternelle nous a répondu : la vérité, qui est une et universelle comme l'être ; la vérité, qui appartient à la science comme à la foi ; la vérité, mère de la raison et de la justice ; la vérité vivante dans les forces de la nature, les mystérieux Eloim qui refont le ciel et la terre quand le chaos a repris pour un temps la création et ses merveilles, et quand l'esprit de Dieu plane seul sur l'abîme des eaux.

La vérité est au-dessus de toutes les opinions et de tous les partis,

La vérité est comme le soleil ; aveugle est celui qui ne la voit pas. Tel était, nous n'en saurions douter, le sens d'une parole célèbre de Bonaparte, prononcée par lui à une époque où le vainqueur

h DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

de l'Italie, résumant la révolution française incarnée en lui seul, commençait à comprendre comment la république pouvait être une vérité.

La vérité, c'est la vie, et la vie se prouve par le mouvement. Parle mouvement aussi, par le mouvement voulu et effectif, par l'action, en un mot, la vie se développe et revêt des formes nouvelles. Or, les développements delà vie par elle-même, et son enfantement des formes nouvelles, nous l'appelons création. La puissance intelligente qui agit dans le mouvement universel, nous l'appelons le Verbe., d'une manière transcendentale et absolue. C'est l'initiative de Dieu, qui jamais ne peut rester sans effet ni s'arrêter sans avoir atteint son but. Pour Dieu, parler c'est faire ; et telle devrait être toujours la portée de la parole, même chez les hommes: la vraie parole est la semence des actions. Une émission d'intelligence et de volonté ne peut être stérile sans qu'il y ait abus ou profanation de sa dignité originelle. Et c'est pour cela que le Sauveur des hommes doit, non-seulement de toutes les pensées égarées et sans but légitime, mais encore et surtout des paroles oiseuses, nous demander un compte sévère.

Jésus, dit l'Évaugile, était puissant en œuvres

et en paroles ; les œuvres avant la parole : c'est ainsi que s'établit et se prouve le droit, de parler. Jésus se mit à faire et à parler, dit ailleurs un évangéliste, et souvent, dans le langage primitif de l'Écriture sainte, une action est appelée un verbe. Dans toutes les langues, d'ailleurs, on nomme verbe ce qui exprime à la fois l'être et l'action, et il îv est pas de verbe qui ne puisse être .suppléé par le verbe faire, en diversifiant le régime. Dans le principe était le Verbe, dit Pévangéliste saint Jean, Dans quel principe? Dans le premier principe; dans le principe absolu qui est avant toute chose. Dans ce principe donc était le Verbe, c'est-à-dire l'action. Cela est incontestable en philosophie, puisque le premier principe est nécessairement le premier moteur. Le Verbe n'est pas une abstraction : c'est le principe le plus positif qui soit au monde, puisqu'il se prouve sans cesse par des actes. La philosophie du Verbe est essentiellement la philosophie de l'action et des faits accomplis, et c'est en cela même qu'il faut distinguer un verbe d'une parole. La parole peut être quelquefois stérile, comme dans la moisson il se rencontre des épisvides, mais le Verbe ne l'est jamais. Le Verbe, c'est la parole pleine et féconde; les hommes ne

s'amusent pas à 1 écouter et à lui applaudir; ils l'accomplissent toujours! souvent sans le comprendre, presque jamais sans iui avoir résisté. Les doctrines qu'on répète ne sont pas celles qui réussissent. Le christianisme était encore un mystère, que déjà les Césars se sentaient détrônés par le Verbe chrétien. Un système que le monde admire et auquel la foule applaudit, peut n'être qu'un assemblage brillant de mots stériles; un système que l'humanité subit pour ainsi dire malgré elle,

C'est UN VERBE.

Le pouvoir se prouve par ses résultats, et comme l'a écrit, dit-on , un profond politique des temps modernes : La responsabilité est quelque chose quand on ne réussit pas. Cette parole, que des esprits inintelligents ont trouvée immorale, est également vraie si on l'applique à toutes les notions spéciales qui distinguent la parole du Verbe, la volonté de l'action , ou plutôt l'acte imparfait de l'acte parfait. L'homme qui se damne, selon la théologie catholique, c'est celui qui ne réussit pas à se sauver. Pécher, c'est manquer le bonheur. L'homme qui ne réussit pas a toujours tort: soit en littérature, soit en morale, soit en politique. Le mauvais en tout genre , c'est le beau et le bon mal réussis. Et

s'il faut remonter plus haut jusque dans le domaine éternel du dogme, deux esprits se trouvèrent autrefois, chacun desquels voulait la divinité pour lui seul : l'un réussit, et c'est lui qui est Dieu ; l'autre échoua, et devint le démon î

Réussir, c'est pouvoir; échouer toujours, c'est tenter éternellement: ces deux mots résument les deux destinées opposées de l'esprit du bien et de l'esprit du mal.

Quand une volonté modifie le monde, c'est un Verbe qui parle, et toutes les voix se laissent devant lui, comme le dit le livre des Machabées, à propos d'Alexandre : mais Alexandre mourutavec son verbe de puissance, parce qu'en lui il n'y avait pas d'avenir ; à moins que la grandeur romaine n'ait été la réalisation de son rêve! Or, de nos jours il se passe quelque chose de plus étrange: un homme qui est mort dans l'exil au milieu de l'océan Atlantique fait taire une seconde fois l'Europe devant son verbe, et tient encore le monde entier suspendu à la seule puissance de son nom !

C'est que la mission de Napoléon a été grande et sainte; c'est qu'il y avait en lui un verbe de vérité. Napoléon lui seul pouvait, après la révolution française, relever les autels du catholicisme, etl'hé-

ritier moral de Napoléon avait seul le droit de ramener Pie IX à Rome. Nous allons dire pourquoi.

Il est dans la doctrine catholique de l'Incarnation un dogme connu dans les écoles théologiques sous le titre de Communication des idiomes. Ce dogme affirme que, dans l'union de la divinité et de l'humanité accomplie en Jésus-Christ, le rapprochement des deux natures a été si étroit, qu'il en est résulté une identité et une très simple unité de personne ; ce qui fait que Marie, mère de l'homme, peut et doit être appelée mère de Dieu. (Le monde entier s'est agité pour cette prérogative au temps du concile d'Éphèse.) Ce qui fait aussi qu'on peut attribuer à Dieu les souffrances de l'homme et à l'homme les gloires de Dieu. En un mot, la communication des idiomes, c'est la solidarité des deux natures divine et humaine en Jésus-Christ; solidarité au nom de laquelle on peut dire que Dieu c'est l'homme, et que l'homme c'est Dieu.

Le magisme, en révélant au monde la loi universelle de l'équilibre et l'harmonie résultant de l'analogie des contraires, prend toutes les sciences par la base, et prélude par la réforme des mathématiques à une révolution universelle dans toutes les branches du savoir humain : au principe généra-

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leur des nombres il rattache le principe générateur des idées, et par conséquent le principe générateur des inondes, amenant ainsi à la lumière de la science le résultat incertain des intuitions trop physiques de Pythagore ; il oppose à l'ésotérisme théurgique de l'école d'Alexandrie une formule claire, précise, absolue, que toutes les sciences régénérées démontrent et justifient: la raison première et la fin dernière du mouvement universel, soit clans les idées, soit clans les formes, se résument définitivement pour lui dans quelques signes d'algèbre sous la forme d'une équation.

Les mathématiques ainsi comprises nous ramènent à la religion, parce qu elles deviennent, sous toutes les formes, la démonstration de l'infini générateur de l'étendue et la preuve de l'absolu, d'où émanent tous les calculs de toutes les sciences. Cette sanction suprême des travaux de l'esprit humain, cette conquête de la divinité par l'intelligence et par l'étude doit consommer la rédemption de l'âme humaine et procurer l'émancipation définitive du Verbe de rhumauité. Alors ce que nous appelons encore aujourd'hui loi naturelle aura toute l'autorité et toute l'infaillibilité d'une loi révélée; alors aussi on comprendra que la loi

positive et divine est en même temps une loi naturelle, puisque Dieu est l'auteur de la nature, et ne saurait se contredire dans ses créations et clans ses lois.

De cette réconciliation du Verbe humain naîtra la vraie morale, qui n'existe pas encore d'une manière complète et définitive. Alors aussi une nouvelle carrière s'ouvrira devant l'Église universelle. En effet, jusqu'à présent l'infaillibilité de l'Église n'a constitué que le dogme, et pour cela sans cloute la Divinité ne voulait pas avoir besoin du concours des hommes appelés plus tard à comprendre ce qu'ils devaient croire d'abord. Mais, pour constituer la morale, il n'en est pas de même, car la morale est humaine autant que divine; et celui-là doit nécessairement consentir au pacte qui s'y oblige le plus. Savez-vous ce qui manque le plus au monde à l'époque où nous arrivons ? C'est la morale. Tout le monde le sent, tout le monde le dit, et pourtant des écoles de morale sont ouvertes de tous côtés. Que faudrait-il à ces écoles ? Un enseignement qui inspirât la confiance; une autorité raisonnable, en un mot, au lieu d'une raison sans autorité d'une part, et de l'autre d'une autorité sans raison.

Remarquons que la question morale a été le prétexte de la grande défection qui laisse en ce moment l'Église veuve et désolée. C'est au nom de Y humanité, cette expression matérielle de la charité, qu'on a soulevé les instincts populaires contre des dogmes faussement accusés d'être inhumains.

La morale du catholicisme n'est pas inhumaine, mais elle est souvent surhumaine; aussi ne s'adressait-elle pas aux hommes du vieux monde, et se rattachait-elle à un dogme qui établit comme possible la destruction du vieil homme et la création d'un homme nouveau. Le Maoïsme accueille ce dogme avec enthousiasme, et promet cette renaissance spirituelle à l'humanité pour l'époque de la réhabilitation du Verbe humain. Alors, dit-il, l'homme, devenu créateur à l'instar de Dieu, sera l'ouvrier de son développement moral et l'auteur de son immortalité glorieuse. Se créer soi-même, telle est la sublime vocation de l'homme rétabli dans tous ses droits par le baptême de l'esprit; et il se manifestera une telle connexion entre l'immortalité et la morale, que l'une sera le complément et la conséquence de l'autre.

La lumière de la vérité est aussi la lumière de vie. Mais la vérité, pour être féconde en immorta-

. lité, veut être reçue clans des âmes à la fois libres etsoumises, c'est-à-dire volontairement obéissantes. A la splendeur de cette clarté, Tordre s'établit dans les formes comme dans les idées, tandis que le crépuscule menteur de l'imagination n'enfante et ne peut enfanter que des monstres. Ainsi l'enfer se peuple de cauchemars et de fantômes; ainsi la pagode des jongleurs se remplit de divinités affreuses et difformes; ainsi les ténébreuses évocations de la théurgie donnent aux chimères du sabbat une fantastique existence. Les images symboliques et populaires de la tentation de saint Autoine représentent la foi pure et simple luttant, à l'aurore du christianisme, contre tous les spectres du vieux monde : mais le Verbe humain, manifesté et victorieux, a été prophétiquement figuré par cet admirable saint Michel, à qui Raphaël donne à vaincre, d'une simple menace, un être inférieur portant aussi la figure humaine, mais avec les caractères de la brute.

Les mystiques religieux veulent qu'on fasse le bien uniquement pour obéir à Dieu. Dans l'ordre de la vraie morale, il faudra faire le bien pour la volonté de Dieu toujours, sans doute, mais aussi pour le bien lui-même. Le bien est en Dieu le

juste par essence, qui ne limite pas, mais qui détermine sa liberté. ^Dieu ne peut pas damner la majorité des hommes par caprice despotique. Il doit exister une proportion exacte entre les actions de l'homme et la création déterminante de sa volonté qui en fait définitivement une puissance du bien ou un auxiliaire du mal, et c'est ce que démontre la science exacte de la haute magie.

Voici ce que nous écrivions dans un livre publié en 1815: « Le temps de la foi aveugle est donc !passé, et nous arrivons à l'époque de la foi intelligente et de l'obéissance raisonnable, le temps où nous ne croirons plus seulement en Dieu, mais où nous le verrons dans ses œuvres, qui sont les formes extérieures de son être.

» Or, voici le grand problème de notre époque :

» Tracer, compléter et fermer le cercle des connaissances humaines, puis, par la convergence des rayons, trouver un centre qui est Dieu.

» Trouver une échelle de proportion entre les effets, les vouloirs et les causes, pour remonter de là à la cause et à la volonté première.

» Constituer la science des analogies entre les idées et leur source première.

» Rendre toute vérité religieuse aussi certaine

ïti DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

et aussi clairement démontrée que la solution d'un problème de géométrie. »

Voici maintenant ce que dit un homme qui a été assez heureux pour retrouver avant nous la démonstration de l'absolu suivant les anciens sages, mais assez malheureux aussi pour ne voir dans cette découverte qu'un instrument de fortune et un prétexte de cupidité.

« Il nous suffira ici de dire, par anticipation sur la doctrine du Messianisme, d'une part, que l'application de la raison absolue à notre faculté psy-^ chologique de la cognition produit en nous la faculté supérieure de la création des principes et la déduction des conséquences, laquelle est le grand objet de la philosophie; et de Vautre part, que l'application de la raison absolue à notre faculté psychologique du sentiment produit en nous la faculté supérieure du sentiment moral et du sentiment religieux , laquelle est le grand objet de la religion. — On pourra ainsi entrevoir comment le Messianisme parviendra à l'union finale de la philosophie et de la religion, en les dégageant l'une et l'autre de leurs entraves physiques et terrestres, et en les ramenant , au delà de ces conditions temporelles, à la raison absolue qui est leur source

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commune. On pourra de plus reconnaître déjà comment, par l'influence de ces conditions temporelles ou de ces entraves physiques, deviennent possibles, d'une part, Terreur dans le domaine de la philosophie, et de l'autre, le péché dans le domaine de la religion ; surtout lorsque ces conditions physiques sont, communes à celles de l'héréditaire dépravation morale de l'espèce humaine, qui fait partie de sa nature terrestre. Et l'on comprendra alors comment la raison absolue, qui est au-dessus de ces conditions physiques, de cette souillure terrestre, et qui, dans le Messianisme, doit détruire jusqu'à la source de l'erreur et du péché, forme, sous l'expression allégorique de la Vierge qui doit écraser la tète du serpent, 1 accomplissement de cette prédiction sacrée. ' — C'est donc cette Vierge auguste que le Messianisme introduit aujourd'hui dans le sanctuaire de Y humanité. »

Croyez, et vous comprendrez, disait le Sauveur du monde; — étudiez, et vous croirez, peuvent dire maintenant les apôtres du Magisme.

Croire, c'est savoir sur parole. Or, cette parole divine, qui devançait et suppléait pour un temps la science chrétienne, on devait la comprendre plus tard, suivant la promesse du Maître. Voilà

donc Faccord de la science et de la foi prouvé par la foi elle-même.

Mais, pour établir par la science la nécessité de cet accord, il faut reconnaître et établir un grand principe: c'est que l'absolu ne se trouve à aucune des deux extrémités de l'antinomie, et que les hommes de parti, qui tirent toujours vers les extrêmes opposés, craignent en môme temps d'arriver k ces extrêmes, regardent comme des fous dangereux ceux qui avouent nettement leurs tendances, et dans leur propre système recloutent instinctivement le fantôme de l'absolu comme le néant ou la mort. C'est ainsi que le pieux archevêque de Paris désapprouve formellement les forfanteries inquisitoriales de V Univers, et que tout le parti révolutionnaire s'est indigné des brutalités de Proudhon.

La force de cette preuve uégative consiste en cette simple observation : qu'un lien central doit réunir deux tendances opposées en apparence, qui sont dans l'impossibilité de faire un pas sans que l'une entraîne l'autre à reculons; ce qui nécessitera ensuite une réaction toute pareille. Et voilà ce qui arrive depuis deux siècles: enchaînées ainsi l'une à l'autre à leur insu et par derrière , ces deux

puissances sont condamnées h un travail de Sisyphe et se font mutuellement obstacle. Retournezles en les dirigeant vers le point central, qui est l'absolu, alors elles se rencontreront de face, et, s'appuyant Tune sur l'autre, elles produiront une stabilité égale à la puissance de leurs efforts contraires, multipliés les uns par les autres.

Pour retourner ainsi les forces humaines, ce qui semble au premier abord un travail d'Hercule, il suffit de détromper les intelligences et de leur montrer le but où elles croyaient trouver l'obstacle.

La religion est raisonnable. Voilà ce qu'il faut dire à la philosophie, et par la simultanéité et la correspondance des lois génératrices du dogme et de la science on peut le prouver radicalement. La raison est sainte. Voilà ce qu'il faut dire à l'Église, et on le lui prouvera en appliquant au triomphe de sa doctrine de charité toutes les conquêtes de l'émancipation et toutes les gloires du progrès.

Or, Jésus-Christ étant le type de l'humanité régénérée, la divinité rendue humaine avait pour œuvre de rendre l'humanité divine : le Verbe fait chair permettait à la chair de devenir Verbe, et c'est ce que les docteurs de l'Église officielle n'ont pas compris d'abord ; leur mysticisme a voulu

absorber l'humanité dans la divinité. Ils ont nié le droit humain au nom du droit divin; ils ont cru que la foi devait anéantir la raison, sans se souvenir de cette parole profonde du plus grand des hiérophantes chrétiens : « Tout esprit qui divisele Christ est un esprit de rAutechrist. »

La révolte de l'esprit humain contre l'Église, révolte qui a été sanctionnée par un effrayant succès négatif, aurait donc été, à ce point de vue, une protestation en faveur du dogme intégral, et la révolution, qui dure depuis trois siècles et demi, n'aurait eu pour cause qu'un immense malentendu !

En effet, l'Église catholique n'a jamais nié ni pu nier la divinité humaine, le Verbe fait chair, le Verbe humain ! Jamais elle n'a consenti à ces doctrines absorbantes et énervantes qui anéantissent la liberté humaine dans un quiétisme insensé. Bossuet a eu le courage de persécuter madame Guyon, dont il admirait pourtant et dont nous avons admiré après lui la consciencieuse folie ; mais Bossuet n'a vécu, malheureusement, qu'après le concile de Trente. Il fallait que l'expérience divine eût son cours.

Oui, nous appelons la révolution française une

expérience divine, parce que Dieu, à cette époque, permit au génie humain de se mesurer contre lui; lutte étrange qui devait finir par un étroit embrassèment; débauche de l'enfant prodigue qui avait pour unique avenir un retour décisif et une fête solennelle dans la maison du père de famille.

Le Verbe divin et le Verbe humain, conçus séparément, mais sous une notion de solidarité qui les rendait inséparables, avaient dès le commencement fondé la papauté et l'empire : les luttes de la papauté pour prévaloir seule avaient été l'affirmation absolue du Verbe divin; à cette affirmation, pour rétablir l'équilibre du dogme de l'Incarnation, devait correspondre dans l'empire une affirmation absolue du Verbe humain. Telle fut l'origine de la Réforme, qui aboutit aux droits de l'homme.

Les droits de l'homme ! Napoléon les prouva par la gloire dont il environna son épée. Incarnée et résumée dans Napoléon, la révolution cessa d'être un désordre, et produisit par un éclatant succès la preuve irréfragable de son Verbe. C'est alors qu'on vit, chose inouïe dans les fastes des religions ! l'homme tendre à son tour la main à Dieu, comme pour le relever de sa chute. Un pape, dont la piété

et l'orthodoxie n'ont jamais été contestées, vint sanctionner, de l'autorité de tous les siècles chrétiens, la sainte usurpation du nouveau César, et la révolution incarnée fut sacrée, c'est-à-dire reçut l'onction qui fait les christs de la main même du plus vénérable successeur des pères de l'autorité !

C'est sur de pareils faits, aussi universels, aussi incontestables et aussi brillants de clarté que la lumière du soleil, c'est sur de pareils faits, disonsnous, que le Messianisme a posé sa base dans l'histoire.

L'affirmation du Verbe divin par le Verbe humain, poussée par ce dernier jusqu'au suicide, à force d'abnégation et d'enthousiasme, voilà l'histoire de l'Église depuis Constantin jusqu'à la Réforme.

L'immortalité du Verbe humain prouvée par des convulsions terribles, par une révolte qui a tenu du délire, par des combats gigantesques et par des douleurs semblables à celles de Prométhée, jusqu à la venue d'un homme assez fort pour rattacher l'humanité à Dieu : voilà l'histoire de la révolution tout entière !

Foi et raison ! deux termes qu'on croit opposés et qui sont identiques.

Autorité et liberté, deux contraires qui sont au fond la même chose, puisqu'ils ne peuvent exister run sans l'autre.

Religion et science, deux contradictions qui se détruisent mutuellement en tant que contradictions, et s'affirment réciproquement si on les considère comme deux affirmations fraternelles.

Voilà le problème posé et déjà résolu par l'histoire. Voilà l'énigme du sphinx expliquée par TOEdipe des temps modernes, le génie de Napoléon.

C'est assurément un spectacle digne de toutes les sympathies du génie humain, et nous dirons plus, digne de l'admiration des esprits même les plus froids, que ce mouvement pareil, ce progrès simultané, ces tendances égales, ces chutes prévues et ces rejaillissements également infaillibles, de la sagesse divine, d'une part, épanchée dans l'humanité, et de la sagesse humaine, de l'autre, conduite par la divinité ! Fleuves échappés d'une même source, ils ne se séparent que pour mieux embrasser le monde, et quand ils se réuniront, ils entraîneront tout avec eux. Cette synthèse, ce triomphe, cet entraînement, ce salut définitif du monde, toutes les âmes élevées les pressentaient : mais qui donc, avant ces grands événements qui révèlent

et font parler si haut la puissance de la magie humaine et l'intervention de Dieu dans les œuvres de la raison, qui donc eût osé les pressentir?

Nous avons dit que la révélation avait eu pour objet l'affirmation du Verbe divin, et que l'affirmation du Verbe humain avait été le fait transcendant et providentiel de la révolution européenne commencée au xvi° siècle.

Le divin fondateur du christianisme a été le Messie de la révélation, parce que le Verbe divin était incarné en lui, et nous considérons l'empereur comme le Messie de la révolution, parce qu'en lui le Verbe humain s'était résumé et se manifestait dans toute sa puissance.

Le Messie divin avait été envoyé au secours de l'humanité, qui périssait épuisée par la tyrannie des sens et les orsries de la chair.

Le Messie humain est venu en quelque sorte au secours de Dieu qu'outrageait le culte obscène de la raison, et au secours de l'Église menacée par les révoltes de l'esprit humain et par les saturnales de la fausse philosophie.

Depuis que la réforme et la révolution à sa suite avaient ébranlé en Europe la base de tous les pouvoirs; depuis que la négation du droit divin trans-

formait en usurpateurs presque tous les maîtres du monde et livrait l'univers politique à l'athéisme ou au fétichisme des partis, un seul peuple, conservateur des doctrines d'unité et d'autorité, était devenu le peuple de Dieu en politique. Aussi, ce peuple s'agrandissait-il dans sa force d'une manière formidable, inspiré d'une pensée qui pouvait se transformer en Verbe, c'est-à-dire en parole d'action : ce peuple c'était la race vigoureuse des Slaves, et cette pensée, c'était celle de Pierre le Grand.

Donner une réalisation humaine à l'empire universel et spirituel du Messie, donner au christianisme son accomplissement temporel, en unissant tous les peuples en un seul corps, tel devait être désormais le rôve du génie politique transformé par Tidée chrétienne en génie social. Mais où serait la tête de ce colossal empire ? Rome avait eu à ce sujet sa pensée, Pierre le Grand avait la sienne, et Napoléon seul pouvait en concevoir une autre.

La fortune des descendants de Pierre trouvait en effet à cette époque une digue infranchissable dans les ruines du sanctuaire des papes, ruines vivantes où semblait dormir le catholicisme im-

mortel comme le Christ dans son tombeau. Si la Russie eût été catholique après la réforme, la révolution française était étouffée dans son germe. L'empire temporel devait appartenir à celui qui relèverait l'autorité spirituelle dans son expression la plus simple et la plus absolue, parce que les faits suivent toujours les idées. L'autorité divine de Pierre l'apôtre manquait aux projets du czar Pierre. C'était une belle chance que la Russie laissait à la France. Napoléon le comprit; il releva les autels, il se fît sacrer par le successeur d'Hilclebrand et d'Innocent III, et il crut dès lors à son étoile, parce que l'autorité qui vient de Dieu ne manquait plus à sa puissance.

Les hommes avaient crucifié le Messie divin , le Messie humain fut abandonné au malheur par la Providence; car du supplice de Jésus-Christ accusé par les prêtres devait naître un sacerdoce nouveau, et du martyre de l'empereur trahi par les rois devait naître une royauté nouvelle.

Qu'est-ce, en effet, que l'empire de Napoléon ? C'est une synthèse révolutionnaire résumant le droit de tous dans celui d'un seul. C'est la liberté justifiée par la puissance et par la gloire; c'est l'autorité prouvée par des actes; c'est le despotisme

de l'honneur substitué à celui de la crainte. Aussi, clans la tristesse de sa solitude à Sainte-Hélène, Napoléon, ayant conscience de son génie et comprenant que tout l'avenir du monde était là, eut-il des tentations de désespoir, et ne voyait-il plus d'autre alternative pour l'Europe que d'être républicaine ou cosaque avant cinquante ans.

« Nouveau Prométhée, écrivait-il quelque temps avant de mourir, je suis cloué à un roc et un vautour me ronge.

» Oui, j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France : le feu est remonté à sa source, et me voilà !

» La gloire était pour moi ce pont que Lucifer a lancé sur le chaos pour escalader le ciel; elle réunissait au passé l'avenir, qui en est séparé par un abîme.. . Rien à mon fils que mon nom ! »

Jamais rien de si grand que ces quelques lignes n'est sorti de la pensée humaine : et toutes les poésies inspirées par la destinée étrange de l'Empereur sont bien pâles et bien faibles auprès de celle-là : Rien a mon fils que mon nom ! Était-ce seulement un héritage de gloire qu'il croyait transmettre, ou plutôt, dans l'intuition prophétique des mourants, comprenait-il que son nom, inséparable

de sa pensée, contenait à lui seul toute sa fortune avec les destinées du monde?

Prétendre que l'humanité s'est trompée dans ses mouvements, qu'elle s'est fourvoyée dans ses évolutions, c'est blasphémer la Providence. Et pourtant ces mouvements et ces évolutions semblent parfois contradictoires; mais les paradoxes opposés se réfutent l'un par l'autre, et, semblables aux oscillations du pendule, qui tendent toujours, en se resserrant, vers le centre de gravité, les mouvements contraires ne sont qu'apparents, et les véritables tendances de l'humanité se retrouvent toujourssurlalignedroite du progrès. Ainsi, quand les abus du pouvoir ont produit la révolte, le monde, qui ne peut se fixer ni dans l'esclavage ni dans l'anarchie, attend l'instauration d'un nouveau pouvoir qui tiendra compte à la liberté de ses protestations et régnera pour elle.

Ce pouvoir nouveau, Paracelse nous le fait connaître dans les admirables prédictions qui sembleraient faites après coup, si un assez grand nombre de pages encore ne se rapportaient à l'avenir.

On n'élude pas plus l'avenir qu'on ne ressuscite le passé, mais on s'en tient toujours à ce qui est durable; or, cela seul est durable qui est fondé

sur la nature môme des choses. L'instinct des peuples se conforme en cela môme à la logique des idées, et deux fois le suffrage universel, placé entre l'obscurantisme et l'anarchie, a deviné la conciliation de Tordre avec le progrès, et a nommé Napoléon.

On a dit que l'empereur lui-même n'avait pu concilier la liberté et l'ordre, et que, pour fonder sa puissance, il avait dû interdire aux Français l'usage de leurs droits. On a dit qu'il nous avait fait oublier la liberté à force de gloire, et Ton ne s'aperçoit pas que l'on tombe dans une évidente contradiction. Pourquoi sa gloire est-elle la nôtre, si nous n'étions que ses esclaves? Ce mot de gloire a-t-il môme une signification pour d'autres que pour des hommes libres? Nous avions consenti à sa discipline, et il nous menait à la victoire : l'ascendant de son génie était le nerf de sa puissance, et s'il ne permettait à personne de le contredire, il était pleinement dans son droit, puisqu'il avait raison. « L'Etat, c'est moi! » avait dit Louis X1Y en résumant ainsi d'un mot tout l'esprit des institutions monarchiques. « Le peuple souverain, c'est moi! » pouvait dire l'empereur en résumant à son tour toute la force républicaine ; et il est évident que

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plus son chef avait d'autorité, plus le peuple français était libre.

Ce qui a rendu si affreuse l'agonie de Napoléon, ce n'était pas le regret du passé , on ne regrette pas la gloire. qui ne saurait mourir; niais c'était l'épouvante d'emporter avec lui l'avenir du monde. « Oh ! ce n'est pas la mort, murmurait-il, c'est la vie qui me tue! » Puis, portant la main à sa poitrine: « Ils ont enfoncé là un couteau de boucher et ils ont brisé le fer dans la plaie ! »

Puis un moment après, à cet instant suprême où la vie échappe, et où l'homme, illuminé déjà intérieurement de la lumière d'un autre monde, a besoin de laisser son dernier mot aux vivants comme un enseignement et un héritage, Napoléon répéta deux fois ces paroles énigmatiques : « La tête de l'armée! » Était-ce un dernier défi jeté au fantôme de Pierre le Grand, un cri suprême de désespoir ou une prophétie des destinées de la France? L'humanité tout entière apparaissait-elle alors à l'empereur harmonieuse et disciplinée, marchant à la conquête du progrès, et voulait-il résumer d'un seul mot le problème des temps modernes qui doit être prochainement résolu entre la Russie et la France : La tête de l'armée !

Ce qui donne en ce moment plus de chances à la France, c'est son catholicisme et son alliance avec la papauté, cette puissance que les anarchistes nomment déchue, et que Napoléon estimait plus forte encore qu'une armée de trois cent mille hommes. Si la France, comme le voulaient des anarchistes imbéciles, se fût liguée, en 18/i9, avec l'ingratitude romaine, ou avait seulement laissé restaurer le trône pontifical par l'Autriche et par la Russie, les destinées de la France finissaient, et le Génie indigné de l'empereur, passant au Nord, accomplissait au profit des Slaves le beau rêve de Pierre le Grand.

Pour les hommes qui s'imaginent l'absolu dans les extrêmes, la raison et la foi, la liberté et l'autorité, le droit et le devoir, le travail et le capital sont inconciliables. Mais l'absolu n'est pas plus admissible dans chacune des opinions séparées que rentier n'est concevable dans chacune de ses fractions. Foi raisonnable, liberté autorisée, droit mérité par le devoir accompli, capital fils et père du travail ; voilà, comme nous l'avons déjà dit en d'autres termes, les formules de l'absolu. Et si l'on nous demande quel est le centre de l'antinomie, quel est le point fixe de l'équilibre, nous avons

déjà répondu que c'est l'essence même d'un Dieu à la fois souverainement libre et infiniment nécessaire.

Que la force centripète et la force centrifuge soient deux forces contraires, cela n'est pas à mettre en question ; mais que de ces deux forces combinées résulte l'équilibre de la terre, c'est ce qu'il serait également absurde et inutile de nier.

L'accord de la Raison avec la Foi, de la Science avec la Religion, de la Liberté avec l'Autorité, du Verbe humain, en un mot, avec le Verbe divin, n'est pas moins évident, et nous en avons suffisamment indiqué les preuves. Mais les hommes ne considèrent jamais comme prouvées les vérités qu'ils refusent d'entendre, parce qu'elles contrarient leurs passions aveugles. A la démonstration la plus rigoureuse, ils vous répondent toujours par la difficulté même que vous venez cle résoudre. Recommencez vos preuves, ils s'impatienteront, et diront que vous vous répétez.

Le Sauveur du monde avait dit que le vin nouveau ne doit pas être enfermé dans les outres usées, et qu'il ne faut pas coudre une pièce neuve à un vieux manteau. Les hommes ne sont que les représentants des idées, et il ne faut pas s'étonner si les

erreurs incarnées repoussent la vérité avec dédain ou même avec colère. Mais le Verbe est essentiellement créateur, et, à chaque nouvelle émission de sa chaleur et de sa lumière, il fait éclore dans le monde une humanité nouvelle. L'époque du dogme obscur et delà cécité intellectuelle est passée, pourtant ne parlez pas du jeune soleil aux vieux aveugles; appelez-en au témoignage des yeux qui s'ouvrent, et attendez les clairvoyants pour expliquer les phénomènes du jour.

Dieu a créé l'humanité; mais, dans l'humanité, chaque individu est appelé à se créer lui-même comme être moral et pat* conséquent, immortel. Revivre dans l'humanité, telle est l'espérance vague que le panthéisme et le mysticisme révolutionnaire laissent à leurs adeptes; ne jamais mourir dans son individualité intelligente et morale, telle est la prérogative que la révélation assure à chacun de ses enfants ! Laquelle de ces deux idées est la plus consolante et la plus libérale? Laquelle des deux surtout donne une base plus certaine et un but plus sublime à la moralité humaine?

Toute puissance qui ne rend pas raison d'ellemême et qui pèse sur les libertés sans leur donner de garanties, n'est qu'un pouvoir aveugle et

transitoire ; l'autorité vraie et durable est celle qui s'appuie sur la liberté, tout en lui donnant une règle et un frein. Ceci exprime l'absolu en politique.

Toute foi qui n'éclaire pas et n'agrandit pas la raison, tout dogme qui nie la vie de l'intelligence et la spontanéité du libre arbitre, constituent une superstition ; la vraie religion est celle qui se prouve par l'intelligence et se justifie par la raison, tout en les soumettant à une obéissance nécessaire. Ceci est l'indication de l'absolu en religion et en philosophie.

De l'idée que les hommes se sont faite de Dieu ont toujours procédé les notions de puissance, soit au spirituel , soit au temporel , et le mot qui exprime la Divinité ayant été de tout temps la formule de l'absolu, soit en révélation, soiten intuition naturelle , le sens qu'on attache à ce mot a toujours été l'idée dominante de toute religion et de toute philosophie, comme de toute politique et de toute morale.

Concevoir en Dieu la liberté sans nécessité, c'est rêver une toute -puissance sans raison et sans frein, c'est faire trôner clans le ciel l'idéal de la tyrannie. Telle a été, dans beaucoup d'esprits enthousiastes

ol mystiques, la plus dangereuse erreur du moyen âge.

Concevoir en Dieu la nécessité sans liberté, c'est en faire une machine infinie, dont nous sommes, malheureusement pour nous, les rouages intelligents. Obéir ou être brisés, telle serait notre destinée éternelle; et nous obéirions sciemment à quelque chose qui commanderait sans savoir pourquoi : tristes voyageurs que nous serions, enfermés dans les waggons qu'une formidable locomotive entraînerait à toute vapeur sur le grand chemin de l'abîme. Cette doctrine panthéistique, matérialiste et fatale, est à la fois l'absurdité et la calamité de notre siècle.

Cette loi suprême de la liberté et de la nécessité régies et tempérées Tune par l'autre se retrouve partout et domine tous les faits où se révèle une vertu, une juste puissance ou une autorité quelconque. Dans le monde, qu'avait tiré des ténèbres cle la décadence, et que soutenait sur le chaos de la barbarie la main providentielle de Charlemagne, il y avait la papauté et l'empire, deux pouvoirs soutenus et limités l'un par l'autre. La papauté alors, dépositaire du dogme initiateur et civilisateur, représentait la liberté, qui tient les

clefs de l'avenir; et l'empereur, armé du glaive, étendait sur les troupeaux que poussait en avant la houlette des pontifes le bras de fer de la nécessité, qui assurait et réglait la marche de l'humanité dans les voies du progrès.

Qu'on ne s'y trompe pas , le mouvement religieux de notre époque, commencé par Chateaubriand, continué par Lamennais et Lacordaire, ce mouvement n'est pas rétrograde et ne donne pas tort à l'émancipation de la conscience humaine. L'humanité s'était révoltée contre les excès du mysticisme, qui , en affirmant la liberté absolue de Dieu sans admettre en lui aucune nécessité, anéantissait la justice éternelle et absorbait la personnalité de l'homme dans l'obéissance passive : le Verbe humain, en effet, ne pouvait pas se laisser dévorer ainsi ; mais les passions aveugles essayèrent de pousser la protestation dans l'extrémité contraire, en lui faisant proclamer la souveraineté unique et absolue de l'individualisme humain. On se souvient du culte de la Raison inauguré à Notre- Dame, et des hommes de septembre maudissant la Saint-Barthélemy. Ces excès produisirent vite la lassitude et le dégoût; mais l'humanité ne renonça pas pour cela à ce qui avait rendu sa pro-

testation nécessaire. Chateaubriand vint alors désabuser les esprits qu'on avait égarés en calomniant l'Édise. Il fit aimer la religion en la montrant

humaine et raisonnable ; le monde avait besoin de se réconcilier avec son Sauveur, mais c'est en le reconnaissant pour être véritablement homme, qu'on se disposait à l'adorer de nouveau comme le vrai Dieu.

Ce que l'on demande aujourd'hui au prêtre, c'est surtout la charité, cette sublime expression de Y humanité divine. La religion ne se contente plus d'offrir à l'âme les consolations de l'autre vie, elle se sent appelée à secourir dans celle-ci les douleurs du pauvre, à l'instruire, à le protéger et à le diriger dans son travail. La science économique vient au-devant d'elle dans cette œuvre de régénération. Tout cela peut-être se fait lentement , mais enfin le mouvement s'opère, et l'Église, secondée par le pouvoir temporel, ne saurait manquer de retrouver bientôt toute son influence d'autrefois pour prêcher au monde le christianisme accompli dans la synthèse messianique. Si l'Église avait réellement nié le Verbe humain, si elle était rennemie naturelle, par conséquent, de toute liberté et de progrès, nous la regarderions comme morte, et nous

penserions qu'il en sera d'elle comme de la synagogue judaïque ; mais, encore une fois, cela n'est pas et ne saurait être. L'Église, qui, dans sa constitution, réfléchit l'image de Dieu, porte en elle aussi la double loi de liberté et d'autorité contenues, réglées et tempérées Tune par l'autre. En effet, l'Église, tout en maintenant l'intégrité et la stabilité du dogme, lui a donné, de concile en concile, de superbes développements. Aussi, parmi les hérétiques et les dissidents, pendant que les uns accusaient l'orthodoxie d'immobilisme, d'autres lui reprochaient sans cesse des innovations ; tous les sectaires, pour se séparer de la commune ecclésiastique, ont prétexté le désir de retourner aux croyances et aux pratiques de l'Église primitive.

Si l'on eût parlé aux catholiques du xvc siècle ou aux philosophes du xvmc d'un accord nécessaire entre la liberté de conscience et l'autorité religieuse, entre la raison et la foi, on eût indigné les uns et fait rire amèrement les autres. Parler de paix et d'alliance au milieu d'une bataille, c'est, en effet, prendre assez mal son temps et vouloir perdre ses paroles.

Les doctrines dont nous nous faisons l'interprète, parce que nous les considérons comme l'expression

DISCOURS PRELIMINAIRE. Oi

la plus avancée des tendances de l'intelligence humaine à l'époque où nous vivons, ces doctrines, pressenties depuis quelques années par un petit nombre d'esprits d'élite, peuvent être émises aujourd'hui avec espoir de les voir accueillies; mais, il y a quelques mois à peine, elles n'eussent trouvé nulle part ni une attention complaisante, ni une tribune ni un écho.

C'est qu'alors les partis extrêmes n'avaient pas encore été contraints d'abdiquer leurs prétentions devant la toute -puissance des événements providentiels, et Ton pouvait difficilement rester neutre au milieu de leur guerre acharnée ; toute concession de l'un à l'autre était alors considérée comme une véritable trahison , et les hommes qui n'abandonnent jamais la justice, étant contraints de la chercher séparément et successivement dans les deux causes séparées, devenaient suspects à tout le monde, comme des renégats ou des transfuges. Avoir des convictions assez énergiques pour préférer alors son indépendance consciencieuse aux encouragements des coteries, c'était se condamner à une solitude qui n'était pas sans appréhensions et sans angoisses. Demeurer isolé entre deux armées qui s'attaquent, n'est-ce pas être exposé à tous les

coups? Passer de Tune à l'autre, n'est-ce pas vouloir se faire proscrire dans toutes les deux? En choisir une au hasard, n'est-ce pas trahir l'autre?

Ce sont ces alternatives cruelles qui ont poussé des hommes comme M. de Lamennais de l'ultramontanismeau jacobinisme, sans leur laisser trouver nulle part ni certitude ni repos. L'illustre auteur des Paroles d'un croyant, épouvanté de voir se dresser devant lui l'anarchie et le néant sous le masque du socialisme, et ne trouvant dans son génie irrité aucune justification de l'antinomie qui le blessait, n'a-t-il pas reculé jusqu'à Zoroastre, et n'a-t-il pas cherché dans les dogmes désolants du manichéisme une explication quelconque de la guerre éternelle des Àmchaspandset des Darvands?

Mais les quatre années qui viennent de s'écouler ont été pleines, pour le monde, d'enseignements et de révélations immenses. La révolution s'est expliquée et justifiée une seconde fois parla création d'une autorité absolue, et nous comprenons maintenant que le dualisme constitutionnel n'était autre chose que le manichéisme en politique. Pour concilier la liberté et le pouvoir, il faut en effet les appuyer l'un sur l'autre, et non les opposer l'un à l'autre.

DISCOURS PRtfLlMINAiaE. 39

La souveraineté absolue fondée sur le suffrage universel, telle est désormais la notion unique de l'autorité véritable, en religion comme en politique. Ainsi seront constitués les gouvernements de droit humain, seconde forme du droit divin, qui est imprescriptible dans l'humanité.

C'est par l'intelligence du vrai et la pratique raisonnée du bien que s'affranchissent non -seulement, les individus, mais les peuples. Sur des hommes dont l'âme est libre, la tyrannie matérielle est impraticable; mais aussi la liberté extérieure des hommes et des multitudes, qui sont intérieurement asservis à des préjugés ou à des vices, n'est qu'une multiplication et une complication de tyrannie. Quand la majorité des hommes inintelligents est maîtresse, la minorité des sages est esclave.

Aussi faut-il soigneusement distinguer le droit du fait et le principe de ses applications dans la politique de l'Église.

Son travail a toujours été de soumettre les fatalités de la chair à la providence de l'esprit; c'est au nom de la liberté morale qu'elle oppose une digue à la spontanéité aveugle des tendances physiques; et si, de nos jours, elle ne s'est pas montrée

sympathique au mouvement révolutionnaire, c'est qu'elle sentait d'une manière suréminente et infaillible que là ir était pas la véritable liberté.

Ce sont les abus possibles de la liberté qui rendent l'autorité nécessaire; et l'autorité n'a d'autre mission dans l'Église et dans l'État que de protéger la liberté réglée de tous contre la liberté déréglée de quelques-uns. Plus l'autorité est forte, plus sa protection est puissante. Voilà pourquoi l'infaillibilité a été nécessaire à l'Église; voilà pourquoi aussi toujours, dans un État bien gouverné, force doit rester à la loi. L'idée de liberté et celle d'autorité sont donc indissolublement unies et s'appuient uniquement l'une sur l'autre.

La tyrannie dans l'ancien monde n'était que la liberté absolue de quelques-uns au préjudice de la liberté de tous. L'Évangile, en imposant des devoirs aux rois comme aux peuples a rendu, aux uns l'autorité qui leur manquait, et a garanti aux autres une liberté fondée sur «les droits nouveaux, avec la certitude d'un progrès réel et d'un perfectionnement possible à tous.

Si l'intelligence humaine n'était pas perfectible, à quoi servirait, je vous prie, l'enseignement permanent de la Providence, et pourquoi la révélation

se serait-elle manifestée sous des formes successives et successivement plus parfaites? La nature nous montre le progrès clans la constitution de tous les êtres et n'accomplit que lentement ses chefs-d'œuvre. Le mouvement est partout le signe de la vie, et même lorsqu'il paraît s'accomplir en parcourant un cercle, dans ce cercle, du moins, il va toujours en avant, et ne donne jamais, en revenant sur luimême, un démenti à la main qui l'imprime.

La loi du mouvement, si elle n'était point réglée par la Providence dans le ciel et par l'autorité sur la terre, serait une loi de destruction et de mort, parce que ce serait une loi de désordre; mais, d'un autre côté, si la résistance qui règle le mouvement arrive à le paralyser et à vouloir l'arrêter, de deux choses Tune : ou le mouvement brisera la résistance et détruira l'autorité, ou l'autorité anéantira le mouvement et se suicidera ainsi en détruisant sa propre force et sa propre vie.

C'est ainsi que le judaïsme s'est renversé luimême en voulant s'opposer à l'éclosion du christianisme, qui était la conséquence naturelle et le développement nécessaire des dogmes de Moïse et des promesses des prophètes.

La catholicisme n'imitera pas le judaïsme et ne

liu2 DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

s'opposera pas à la grande synthèse messianique, parce que l'Église catholique porte clans son nom môme une promesse d'universalité, qui assigne d'avance son vrai nom à l'Église de l'avenir. Rome et Constantinople ne se disputeront pas une seconde fois l'empire du monde : où se manifestera le Verbe, là sera le pontife du Verbe. Le siège que reconnaîtra l'obéissance du monde sera celui du successeur de Jésus-Christ; et tout chef d'un petit nombre de dissidents, quels que puissent être d'ailleurs ses prétextes et ses prétendus titres, ne sera plus devant le suffrage universel des nations qu'un antipape et un sectaire.

La réunion des deux Églises grecque et romaine est donc la grande révolution tout à la fois religieuse et civile qui doit tôt ou tard changer la face du monde ; et cette révolution ne saurait manquer d'être le résultat du développement et de la propagation des doctrines kabbalistiques dans l'Église et dans la société.

En vain nous dirait-on que l'Église se croit parfaite, et affecterait-on de craindre qu'elle ne refuse

d'admettre la loi du progrès. Nous avons déjà répondu à cette crainte par un passage décisif de Vincent de Lérins; mais la question est assez im-

portante pour que nous ajoutions ici encore quelques fortes autorités.

Un savant pasteur anglais, récemment converti au catholicisme, le docteur John Newman, a publié dans ces derniers temps un ouvrage qui a obtenu la haute approbation de l'autorité ecclésiastique, et dans lequel il prouve que le développement du dogme, et par conséquent celui de l'intelligence humaine, a été l'œuvre spéciale du catholicisme, considéré comme principe initiateur et conservateur, dans l'explication et l'application de ces théorèmes divins qui sont la lettre du dogme. Avant de prouver sa thèse, il établit victorieusement, l'existence du progrès naturel en toutes choses, mais plus particulièrement dans la révélation. Voici en quels termes il s'exprime :

« D'après l'histoire de toutes les sectes et de tous les partis en religion, et d'après l'analogie et l'exemple de l'Écriture, nous pouvons conclure raisonnablement que la doctrine chrétienne admet des développements formels, légitimes, réels, des développements prévus par son divin auteur.

» L'analogie générale du monde physique et moral confirme cette conclusion : « Tout le monde » naturel, et son gouvernement, dit Butler, est un

kk DOGMIi ET RITUEL DE LA IlAUTli MAGIE.

» plan ou un système, non un système fixe, mais » progressif, un plan dans lequel l'essai de divers » moyens a lieu longtemps avant que les fins pro- » posées puissent être atteintes. Le changement des » saisons, la culture des fruits de la terre , l'histoire » même d'une fleur en est une preuve; et il en est » ainsi de la vie humaine. Ainsi les végétaux et les » animaux, quoique formés nécessairement en une » fois, grandissent cependant par degrés pour » arrivera la maturité. Et ainsi les agents raison - » nables qui animent les corps sont naturellement » portés vers le caractère qui leur est propre par » l'acquisition graduelle de connaissances et d'ex- » périence, et par une longue suite d'actions. »

» Notre existence n'est pas seulement successive, comme elle doit F être de toute nécessité, mais un état de notre être est désigné parle Créateur pour servir de préparation à un autre état et de transition à celui qui lui succède. Ainsi l'adolescence vient après l'enfance, la jeunesse après l'adolescence et l'âge mûr après la jeunesse. Les hommes, dans leur impatience, veulent tout précipiter. Mais l'auteur de la nature semble n'opérer que d'après une longue délibération, et arrive à ses fins par des progrès successivement et lentement accom-

DISCOURS PRliLlMINAIRI-. l[5

plis. . . Dieu opère de la même manière dans le cours de sa providence naturelle et dans la manifestation religieuse, faisant succéder une chose à une autre, puis une autre encore à celle-ci, et continuant toujours, par une série progressive de moyens qui s'étendent au delà et en deçà de notre vue bornée. La loi nouvelle du christianisme nous est représentée dans celle de la nature. »

« Dans une de ses paraboles» . remarque ailleurs le docteur New m an, « Notre-Seigneur compare le royaume du ciel à un grain de sénevé qu'un homme prend et sème clans son champ. Cette graine est, à la vérité, la plus petite de toutes les graines; mais, quand elle a crû, elle est la plus grande des plantes et devient un arbre; et, comme le dit saint Marc, « cet arbre pousse des branches sur les- » quelles les oiseaux du ciel viennent se reposer. » Et ensuite, dans le même chapitre de saint Marc : « Le royaume de Dieu est semblable à un homme » qui jette de la semence en terre. Qu'il dorme ou » qu'il se lève, nuit et jour la semence germe et. » croît sans qu'il sache comment, car la terre pro- » duit son fruit d'elle-même. » Ici il est question d'un élément intime de la vie, soit principe, soit doctrine, plutôt que d'aucune manifestation

t\6 DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

extérieure; et il est à observer que, selon l'esprit du texte, le caractère spontané aussi bien que graduel appartient à la croissance. Cette description du progrès correspond à ce qui a déjà été observé par rapport au développement ; c'est-à-dire qu'il n'est le résultat ni de la volonté, ni de la résolution, ni d'une exaltation factice, ni du mécanisme de la raison, ni même d'une plus grande subtilité de l'intelligence, mais qu'il agit par sa force native, dont l'expansion et l'effet ont lieu dans un moment déterminé. Sans doute que la réflexion, jusqu'à un certain point, le régit et le modifie en l'appropriant au génie particulier des personnes, mais toujours selon le premier développement moral de l'esprit lui-même. »

Il est impossible d'indiquer plus clairement l'existence des deux lois qui se complètent l'une l'autre, bien qu'opposées en apparence, de la nécessité providentielle et de la liberté humaine. Pûur les hommes, la nature elle-même est cette nécessité qui contient et féconde les élans de leur Verbe créateur; Verbe qui constitue dans l'homme la ressemblance de Dieu, et qu'on appelle la liberté !

La tactique des hérésiarques et des matérialistes a été de tout temps d'abuser des mots pour per~

vertir les choses ; puis d'accuser l'autorité d'apostasie , lorsqu'elle vengeait , en les condamnant eux-mêmes, les vérités mal interprétées par eux et qui leur servaient d'enseignes.

Vous appelez liberté la plus condamnable licence, vous appelez progrès un mouvement tumultueux et subversif; l'Église vous désavoue, et vous l'accusez avec amertume d'être l'ennemie du progrès et de la liberté ! Elle n'est ennemie que du mensonge, et vous le savez bien. Et c'est pourquoi, voulant persévérer dans votre guerre contre elle, il faut bien toujours que vous mentiez : autrement, vous seriez d'accord avec elle, et il faudrait, bon gré, mal gré, que vous subissiez sa puissance.

Voilà ce qu'on peut dire, au nom de l'Église, à ses adversaires de mauvaise foi. Mais nous avons à répondre ici à des objections plus sérieuses. Des catholiques sincères, mais peu éclairés, plus attachés à la lettre qu'à l'esprit des décisions pontificales, nous diront peut-être que, dans ses encycliques au sujet des doctrines de l'abbé de Lamennais, Rome a formellement condamné les idées de liberté et de progrès.

Nous répondrons par les termes mêmes de la première encyclique : Le pape condamne ceux qui,

pour régénérer l'Église, veulent la rendre tout humaine, de divine qu'elle est dans son autorité et dans son principe.

Donc ce que le juge condamne, ce n'est pas Y affirmation du Verbe humain, mais la négation du Verbe divin. L'Église est donc ici dans son droit et dans sou devoir. Rome a vu le principe de son autorité spirituelle attaqué parles œuvres de l'illustre écrivain, et la preuve qu'elle ne se trompait pas, et que M. de Lamennais ne croyait déjà plus à cette toutepuissance morale dont il avait été naguère le plus zélé et le plus puissant défenseur, c'est qu'il ne s'est pas soumis à ses décisions et qu'il a passé outre, enjambant d'un seul pas rétrograde, l'Église, le christianisme et la civilisation tout entière.

Quant à la liberté que l'Église réprouve, c'est celle qui a voulu détrôner Pie IX, et qui a conduit l'Europe au bord de l'abîme. Mais que peut-il y avoir de commun entre la liberté des enfants de Dieu et celle des enfants de Caïn ?

Nous ne croyons donc pas, encore une fois, que l'Église romaine laisse prendre à l'Église d'Orient l'initiai ive du mouvement régénérateur. L'immobilité de la barque de Pierre, au milieu du va-et-vient des vagues révolutionnaires,

n?est qu'une protestation divine en faveur du véritable progrès.

Tout ce qui s'accomplit hors de l'autorité s'accomplit hors de la nature, qui est la loi positive de l'autorité éternelle. L'idéal humain peut donc suivre deux voies opposées : ou devancer la science par l'intuition qu'elle doit justifier plus tard, ou s'écarter de la science par l'hallucination qu'elle condamne. Les amis du désordre, les âmes captives de Tégoïsme brutal, craignant le joug de la science et la discipline de la raison, prennent toujours l'hallucination pour guide. Le paganisme a eu ses faux mystiques, et c'est ainsi que le dogme philosophique des anciens Hellènes s'est changé en idolâtrie; le christianisme a été aussi affligé à son tour delà même plaie, et un ascétisme inhumain, entraînant après lui comme réaction le quiétisme le plus immoral, a fait calomnier la piété véritable et a éloigné bien des âmes des pratiques de la religion.

Un des plus remarquables fantaisistes de notre temps, le paradoxal P. -J. Proudhon. ayant un jour à contrarier M. de Lamartine qui était alors au pouvoir, lança contre les poètes une de ces cyniques et éloquentes diatribes qu'il sait si bien faire.

Nous n'avons pas sous les yeux cette page emportée comme tant d'autres par le tourbillon révolutionnaire, mais nous nous rappelons avec quelle verve le trop célèbre rêveur déclamait contre la poésie et contre les rêves ; il était effrayant de vérité lorsqu'il représentait l'État chancelant et dévoyé, prêt à trébucher dans le sang à la suite de quelque joueur de guitare que l'extase de sa propre musique empêchera d'entendre les imprécations, les sanglots et les râles ! Voilà, s'écriait-il, ce que c'est que le gouvernement des poètes! Puis, s'échauffant pour son idée, comme c'est l'ordinaire, il arrivait à conclure que Néron était l'incarnation la plus complète de la poésie élevée sur le trône du monde. Brûler Rome aux sons de la lyre et dramatiser ainsi la grande poésie de Virgile, n'était-ce pas une colossale el impériale et poétique fantaisie? A la ville des Césars qu'il sacrifiait ainsi comme un décora la mise en scène de ses vers, Néron voulait substituer une Rome nouvelle, toute dorée et construite d'un seul palais !. . . Oh ! si la grandeur de l'audace et la témérité des rêves font le sublime en poésie, Néron était, en effet, un grand poëte ! Maiscen'estni M. Proudhon, ni aucun des chefs du socialisme moderne, qui ont le droit de l'en blâmer.

Néron représente pour nous la personnification la plus complète de l'idéalisme sans autorité et de la licence du pouvoir: c'est Y anarchie de M. Prouclhon résumée en un seul homme et placée sur le trône de l'univers; c'est Y absolu des matérialistes en voluptés, en audace, eu énergie et en puissance. Jamais nature plus désordonnée n'effrava le monde de ses écarts; et voilà ce que les révolutionnaires de l'école de M. Proudhon entendent par de la poésie; mais nous ne pensons pas comme eux.

Être poëte, c'est, créer; ce n'est pas rêver ni mentir. Dieu a été poëte lorsqu'il a fait le monde, et son immortelle épopée est écrite avec des étoiles. Les sciences ont reçu de lui les secrets de la poésie, parce que les clefs de l'harmonie ont été remises entre leurs mains. Les nombres sont poètes, car ils chantent avec ces notes toujours justes, qui donnaient des ravissements au génie de Pythagore. La poésie qui n'accepte pas le monde tel que Dieu l'a fait, et qui cherche à en inventer un autre, n'est que le délire des esprits des ténèbres : c'est celle-là qui aime le mystère et qui nie les progrès de l'intelligence humaine. A celle-là donc les enchantements de l'ignorance et les faux miracies de la

théurgie ! À celle-là le despotisme de la matière et les caprices des passions ! À la poésie anarchique, en un mot, les tentatives toujours vaines, les espérances toujours déçues, le vautour et la rage impuissante de Prométhée, tandis que la poésie soumise à l'ordre, qui lui garantit une liberté inviolable, cueillera les fleurs de la science, traduira l'harmonie des nombres, interprétera la prière universelle et marchera tantôt devant la science, tantôt sur ses traces, mais toujours près d'elle, dans la lumière vivante du Verbe et dans la voie assurée du progrès !

Cet avenir prochain du christianisme retrempé à la source de toute révélation, c'est-à-dire dans les fortes vérités du magisme et de la cabale, a été pressenti par un grand poète polonais, Adam Mickiewisch, qui a créé pour cette doctrine un nom nouveau, et l'a nommée le Messianisme.

Ce nom nous plaît et nous l'adoptons avec plaisir, pourvu qu'il ne représente pas l'idée d'une secte nouvelle. Le monde est las de morcellements et de divisions, et tend de toutes ses forces à l'unité. Aussi ne sommes-nous pas de ceux qui se disent catholiques et non romains; ce qui constitue un contre-sens des plus ridicules. Catholique veut dire universel,

or Funiversahlé n'est-elle donc pas nécessairement romaine, puisque Rome est clans l'univers?

Le xvme siècle a vu les abus de la religion, mais il a méconnu la force de cette même religion, parce qu'il n'en devinait pas le secret. La haute magie échappe à l'incrédulité et à l'ignorance parce qu'elle s'appuie également et sur la science et sur la foi.

L'homme est le thaumaturge de la terre, et par son verbe, c'est-à-dire par sa parole intelligente, il dispose des forces fatales. II rayonne et attire comme les astres; il peut guérir par un attouchement, par un signe, par un acte de sa volonté. Voilà ce que Mesmer, avant nous, était venu révéler au monde; voilà ce secret terrible qu'on enfouissait avec tant de soin dans les ombres des anciens sanctuaires. Que peuvent prouver maintenant les prétendus miracles de l'homme, sinon l'énergie de sa volonté et la puissance cle son magnétisme? C'est donc maintenant qu'on peut dire avec vérité que Dieu seul est Dieu, car les hommes de prestige ne se feront plus adorer. D'ailleurs, la synthèse de tous les dogmes nous ramène à un seul symbolisme, qui est celui cle la cabale et des mages. Les trois mystères et les quatre vertus

réalisent le triangle et le carré magique. Les sept sacrements manifestent les puissances des sept génies ou des sept anges, qui, suivant le texte de Y Apocalypse, se tiennent toujours devant le trône de Dieu. Nous comprenons maintenant les mathématiques sacrées qui multiplient, soixante et douze fois le divin tétragramme pour former les empreintes des trente-six talismans de Salomon , Ramenés par des études profondes à l'antique théologie d'Israël, nous nous inclinons devant les hautes vérités de la cabale, et nous espérons que les sages Israélites, à leur tour, reconnaîtront qu'ils n'étaient séparés de nous que par des mots mal entendus. Israël a emporté d'Egypte les secrets du sphinx; mais il a méconnu la croix qui, dans les symboles primitifs de TÉgypte magique, était déjà la clef du ciel II ne tardera pas à la comprendre, car déjà il a ouvert son cœur à la charité. Le cri d'angoisse des chrétiens de Syrie a ému les enfants de Moïse, et pendant qu'Abd-el-Kader protégeait nos malheureux frères en Orient et les défendait au péril de sa vie, une souscription s'ouvrait à Paris par les soins de l'avocat israélite Crémieux.

La grande énigme des siècles anciens, le sphinx, après avoir fait le tour du monde sans trouver de

repos, s'est arrêté au pied de la croix, cette autre grande énigme; et depuis dix-huit siècles et. demi, il la contemple et la médite.

Qu'est-ce que l'homme? demande le sphinx à la croix, et la croix répond au sphinx en lui demandant : Qu'est-ce que Dieu?

Déjà dix-huit fois le vieil Àaswérus a fait aussi le tour du globe; et à la fin de tous les siècles, et au commencement de toutes les générations, il passe près de la croix muette et devant le sphinx immobile et silencieux.

Quand il sera las de marcher toujours sans arriver jamais, c'est là qu'il se reposera, et alors le sphinx et la croix parleront tour à tour pour le consoler.

Je suis le résumé de la sagesse antique, dira le sphinx; je suis la synthèse de l'homme. J'ai un front qui pense et. des mamelles qui se gonflent d'amour; j'ai des griffes de lion pour la lutte, des flancs de taureau pour le travail et des ailes d'aigle pour monter vers la lumière. Je n'ai été compris dans les temps anciens que par l'aveugle volontaire de Thèbes, ce grand symbole de la mystérieuse expiation qui devait initier l'humanité à l'éternelle justice; mais maintenant l'homme n'est plus l'en-

fant maudit qu'un crime originel fait exposer à la mort sur le Cythéron ; le père est venu expier à son tour le supplice de son fils; l'ombre de Laïus a gémi des tourments d'OEdipe; le ciel a expliqué au monde mon énigme sur cette croix. C'est pourquoi je me tais en attendant qu'elle-même s'explique au monde : repose-toi, Àaswérus, car c'est ici le terme de ton douloureux voyage.

— Je suis la clef de la sagesse à venir, dira la croix ; je suis le signe glorieux du stauros que Dieu a fixé aux quatre points cardinaux du ciel, pour servir de double pivot à l'univers.

J'ai expliqué sur la terre l'énigme du sphinx, en donnant aux hommes la raison de la douleur; j'ai consommé le symbolisme religieux en réalisant le sacrifice. Je suis l'échelle sanglante par où l'humanité monte vers Dieu et par où Dieu descend vers les hommes. Je suis l'arbre du sang, et mes racines le boivent par toute la terre, afin qu'il ne soit pas perdu, mais qu'il forme sur mes branches des fruits de dévouement et d'amour. Je suis le signe de la gloire, parce que j'ai révélé l'honneur ; et les princes de la terre m'attachent sur la poitrine des braves. Un d'entre eux m'a donné une cinquième branche pour faire de moi une étoile; mais

je m'appelle toujours la croix. Peut-être celui qui fut le martyr de la gloire prévoyait-il son sacrifice, et voulait-il, en ajoutant une branche à la croix, préparer un chevet à sa propre tète à côté de celle du Christ. J'étends mes bras également à droite et à gauche, et j'ai également répandu les bénédictions de Dieu sur Madeleine et sur Marie; j'offre le salut aux pécheurs, et aux justes la grâce nouvelle ; j'attends Caïn et Abel pour les réconcilier et les unir. Je dois servir de point de ralliement aux peuples, et je dois présider au dernier jugement des rois; je suis l'abrégé de la loi, car je porte écrit sur mes branches : Foi, espérance et charité. Je suis le résumé de la science, parce que j'explique la vie humaine et la pensée de Dieu. Ne tremble pas, Aaswérus, et ne redoute plus mon ombre; le crime de ton peuple est devenu celui de Y univers, car les chrétiens aussi ont crucifié leur Sauveur; ils l'ont crucifié en foulant aux pieds sa doctrine de communion, ils l'ont crucifié en la personne des pauvres, ils l'ont crucifié en te maudissant toimême et en proscrivant ton exil; mais le crime de tous les hommes les enveloppe tous dans le même pardon; et toi, le Caïn humanitaire, toi, l'aîné de ceux que doit racheter la croix, viens te

reposer sous l'un de ses bras encore teint du sang rédempteur! Après toi viendra le fils de la seconde synagogue, le pontife de la loi nouvelle, le successeur de Pierre ; lorsque les nations l'auront proscrit comme toi, lorsqu'il n'y aura plus d'autre couronne que celle du martyre, et lorsque la persécution l'aura rendu soumis et doux comme le juste Abel, alors reviendra Marie, la femme régénérée, la mère de Dieu et des hommes; et elle réconci liera le Juif errant avec le dernier des papes, puis elle recommencera la conquête du monde pour le rendre à ses deux enfants. L'amour régénéra les sciences, la raison justifiera la foi. Alors je redeviendrai l'arbre du paradis terrestre, l'arbre de la science du bien et du mal, l'arbre de la liberté humaine. Mes immenses rameaux ombrageront le monde entier, et les populations fatiguées se délasseront sous mon ombre; mes fruits seront la nourriture des forts et le lait des petits enfants; et les oiseaux du ciel, c'est-à-dire ceux qui passent en chantant, portés sur les ailes de l'inspiration sacrée, ceux-là se reposeront sur mes branches toujours vertes et chargées de fruits. Repose-toi donc, Aaswérus, dans l'espérance de ce bel avenir; car c'est ici le terme de ton douloureux voyage.

Alors le Juif errant, secouant la poussière de ses pieds endoloris, dira au sphinx : Je te connais depuis longtemps! — Ézéchiel te voyait autrefois attelé à ce chariot mystérieux qui représente l'univers et dont les roues étoilées tournent les unes clans les autres; j'ai accompli une seconde fois les destinées errantes de l'orphelin du Cythéron; comme lui, j'ai tué mon père sans le connaître; lorsque le déicide s'est accompli, et lorsque j'ai appelé sur moi la vengeance de son sang, je me suis condamné moi-même à l'aveuglement et à l'exil. Je te fuyais et jeté cherchais toujours, car tu étais la première cause de mes douleurs. Mais tu voyageais péniblement comme moi, et par des chemins différents, nous devions arriver ensemble; béni sois-tu, ô génie des anciens âges ! de m' avoir ramené au pied de la croix !

Puis, s'adressant à la croix elle même, Aaswérus dira en essuyant sa dernière larme : Depuis dixhuit siècles, je te connais, car je t'ai vue portée par le Christ qui succombait sous ce fardeau. J'ai branlé la tête et je t'ai blasphémée alors, parce que je n'avais pas encore été initié à la malédiction ; il fallait à ma religion l'anathème du monde pour lui faire comprendre la divinité du maudit; c'est

pourquoi j'ai souffert avec courage mes dix-huit siècles d expiation, vivant et souffrant toujours au milieu des générations qui mouraient autour de moi, assistant à l'agonie des empires, et traversant toutes les ruines en regardant toujours avec anxiété si tu n'étais pas renversée; et après toutes les convulsions du monde, je te voyais toujours debout ! Mais je ne m'approchais pas de toi, parce que les grands du monde t'avaient profanée encore, et avaient fait de toi le gibet de la Liberté sainte! Je ne m'approchais pas de toi, parce que l'inquisition avait livré mes frères au bûcher en présence de ton image; je ne m'approchais pas de toi, parce que tu ne parlais pas, tandis que les faux ministres du ciel parlaient, en ton nom, de damnation et de vengeances; et moi, je ne pouvais entendre que des paroles de miséricorde et d'union! Aussi, dès que ta voix est parvenue à mon oreille, j'ai senti mon cœur changé et ma conscience s'est calmée ! Bénie soit l'heure salutaire qui m'a ramené au pied de la croix !

Alors une porte s'ouvrira dans le ciel et la montagne du Golgotha en sera le seuil, et devant cette porte, l'humanité verra avec étonnement la croix rayonnante gardée par le Juif errant qui aura

déposé à ses pieds son bâton de voyage, et par le sphinx qui étendra ses ailes et aura les yeux brillants d'espérance comme s'il allait prendre un nouvel essor et se transfigurer î

Et le sphinx répondra à la question de la croix en disant : Dieu est celui qui triomphe du mal par Fépreuve de ses enfants, celui qui permet la douleur, parce qu'il en possède en lui le remède éternel; Dieu est celui qui est, et devant qui le mal n'est pas.

Et la croix répondra à l'énigme du sphinx : L'homme est le fils de Dieu qui s'immortalise en mourant, et qui s'affranchit, par un amour intelligent et victorieux, du temps et delà mort; l'homme est celui qui doit aimer pour vivre, et qui ne peut aimer sans être libre; l'homme est le fils de Dieu et de la Liberté!

Résumons ici notre pensée. L'homme, sorti des mains de Dieu, est esclave de ses besoins et de son ignorance; il doit s'affranchir par Fétude et le travail. La toute-puissance relative de la volonté, confirmée par le Verbe, rend seule les hommes vraiment libres, et c'est à la science des anciens mages qu'il taut demander les secrets de l'émancipation et des forces vives de la volonté.

Nous rapportons aux pieds de l'enfant de Bethléem l'or, l'encens et la myrrhe des anciens mages, maintenant que les rois de la terre semblent le renvoyer dans la crèche. Que les pontifes soient pauvres, mais qu'ils prennent d'une main le sceptre de la science, le sceptre royal de Salomon, et de l'autre la houlette de la charité, la houlette du bon Pasteur; et ils commenceront seulement alors à être vraiment rois dans ce monde et dans l'autre !

À travers le voile cle toutes les allégories hiératiques et mystiques des anciens dogmes, à travers les ténèbres et les épreuves bizarres de toutes les initiations, sous le sc£ctïï de toutes les écritures sacrées, dans les ruines deNinive ou deThèbes, sur les pierres rongées des anciens temples et sur la face noircie des sphinx de l'Assyrie ou de l'Egypte, dans les peintures monstrueuses ou merveilleuses qui traduisent pour les croyants de l'Inde les pages sacrées des Védas, dans les emblèmes étranges cle nos vieux livres d'alchimie, dans les cérémonies de réception pratiquées par toutes les sociétés mystérieuses, on retrouve les traces d'une doctrine partout la même et partout soigneusement cachée. La philosophie occulte semble avoir été la nourrice ou la marraine cle toutes les religions, le levier secret de toutes les forces intellectuelles, la clef de

toutes les obscurités divines, et la reine absolue de la société, dans les âges où elle était exclusivement réservée à l'éducation des prêtres et des rois.

Elle avait régné en Perse avec les mages, qui périrent un jour, comme périssent les maîtres du monde , pour avoir abusé de leur puissance ; elle avait doté l'Inde des plus merveilleuses traditions et d'un luxe incroyable de poésie, de grâce et de terreur dans ses emblèmes ; elle avait civilisé la Grèce aux sons de la lyre d'Orphée; elle cachait les principes de toutes les sciences et de tous les progrès de l'esprit humain dans les calculs audacieux de Pythagore -, la fable était pleine de ses miracles, et l'histoire , lorsqu'elle entreprenait de juger cette puissance inconnue, se confondait avec la fable ; elle ébranlait ou affermissait les empires par ses oracles, faisait pâlir les tyrans sur leur trône et dominait tous les esprits par la curiosité ou par la crainte. A cette science, disait la foule, rien n'esl impossible: elle commande aux éléments, sait le langage des astres et dirige la marche des étoiles ; la lune, à sa voix, tombe toute sanglante du ciel ; les morts se dressent dans leur tombe et articulent en paroles fatales le vent de la nuit qui siffle dans

leur crâne. Maîtresse de l'amour ou de la haine, la science peut donner à son gré aux cœurs humains le paradis ou l'enfer ; elle dispose à loisir de toutes les formes et distribue comme il lui plaît soit la beauté, soit la laideur; elle change tour à tour, avec la baguette de Gircé, les hommes en brutes et les animaux en hommes; elle dispose même de la vie ou de la mort, et peut conférer à ses adeptes la richesse par la transmutation des métaux, et l'immortalité par sa quinteseence et son elixir composé d'or et de lumière ! Voilà ce qu'avait été la magie depuis Zoroastre jusqu'à Manès, depuis Orphée jusqu'à Apollonius de Thyane , lorsque le christianisme positif, triomphant enfin des beaux rêves et des gigantesques aspirations de l'école d'Alexandrie, osa foudroyer publiquement cette philosophie de ses anathèmes, et la réduisit ainsi à être plus occulte et plus mystérieuse que jamais.

D'ailleurs, il courait sur le compte des initiés ou des adeptes des bruits étranges et alarmants ; ces hommes étaient partout environnés d'une influence fatale : ils tuaient ou rendaient fous ceux qui se laissaient entraîner par leur doucereuse éloquence ou par le prestige de leur savoir. Les femmes qu'ils

aimaient devenaient desStryges, leurs enfants disparaissaient dans leurs conventicules nocturnes, et Ton parlait tout bas en frissonnant de sanglantes orgies et d'abominables festins. On avait trouvé des ossements dans les souterrains des anciens temples, on avait entendu des hurlements pendant la nuit; les moissons dépérissaient et les troupeaux devenaient languissants quand le magicien avait passé. Des maladies qui défiaient l'art de la médecine faisaient parfois leur apparition dans le monde, et c'était toujours, disait-on, sous les regards venimeux des adeptes. Enfin, un cri universel de réprobation s'éleva contre la magie, dont le nom seul devint un crime, et la haine du vulgaire se formula par cet arrêt: « Les magiciens au feu ! » comme on avait dit quelques siècles plus tôt: «Les chrétiens aux lions ! »

Or, la multitude ne conspire jamais que contre les puissances réelles ; elle n'a pas la science de ce qui est vrai , mais elle a l'instinct de ce qui est fort.

Il était réservé au xvme siècle de l ire à la fois des chrétiens et de la magie, tout en s'engouant des homélies de ^Jean^Jacques et des prestiges de Cagliostro.

Cependant, au fond de la magie il y a la science, comme au fond du christianisme il y a l'amour; et, dans les symboles évangéliques, nous voyons le Verbe incarné adoré dans son enfance par trois mages que conduit une étoile fie ternaire et le signe du microcosme), et recevant d'eux l'or, l'encens et la myrrhe : autre ternaire mystérieux sous l'emblème duquel sont contenus allégoriquement les plus hauts secrets de la cabale.

Le christianisme ne devait donc pas sa haine à la magie; mais l'ignorance humaine a toujours peur de l'inconnu. La science fut obligée de se cacher pour se dérober aux agressions passionnées d'un amour aveugle ; elle s'enveloppa dans de nouveaux hiéroglyphes, dissimula ses efforts, déguisa ses espérances. Alors fut créé le jargon de l'alchimie, continuelle déception pour le vulgaire altéré d'or et langue vivante seulement pour les vrais disciples d'Hermès.

Chose singulière ! il existe parmi les livres sacrés des chrétiens deux ouvrages que l'Église infaillible n'a pas la prétention de comprendre et n'essaye jamais d'expliquer : la prophétie cTÉzéchiel et Y Apocalypse; deux clavicules cabalistiques réservées sans doute dans le ciel aux conimen-

taires des rois mages ; livres fermés de sept sceaux pour les croyants fidèles, et parfaitement clairs pour l'infidèle initié aux sciences occultes.

Un autre livre existe encore ; mais celui-là, bien qu'il soit en quelque sorte populaire et qu'on puisse le trouver partout, est le plus occulte et le plus inconnu de tous, parce qu'il contient la clef de tous les autres; il est dans la publicité sans être connu du public; on ne s'avise pas de le trouver où il est, et l'on perdrait mille fois son temps à le chercher où il n'est pas si l'on en soupçonnait l'existence. Ce livre, plus ancien peut-être que celui d'Hénoc, n'a jamais été traduit, et il est écrit encore tout entier en caractères primitifs et sur des pages détachées comme les tablettes des anciens. Un savant distingué en a révélé, sans qu'on Tait remarqué, non pas précisément le secret, mais l'antiquité et la conservation singulière ; un autre savant, mais d'un esprit plus fantastique que judicieux, a passé trente ans à étudier ce livre, et en a seulement soupçonné toute l'importance. C'est, en effet, un ouvrage monumental et singulier, simple et fort comme l'architecture des pyramides, durable par conséquent comme elles; livre qui résume toutes les sciences, et dont les combinaisons infinies peuvent

résoudre tous les problèmes ; livre qui parle en faisant penser; inspirateur et régulateur de toutes les conceptions possibles; le chef-d'œuvre peutêtre de l'esprit humain, et à coup sûr Tune des plus belles choses que nous ait laissées l'antiquité; clavicule universelle, dont le nom n'a été compris et expliqué que par le savant illuminé Guillaume Postel; texte unique, dont les premiers caractères seulement ont ravi en extase l'esprit religieux de saint Martin, et eussent rendu la raison au sublime et infortuné Swedenborg. Ce livre, nous en parlerons plus tard, et son explication mathématique et rigoureuse sera le complément et la couronne de notre consciencieux travail.

L'alliance originelle du christianisme et de la science des mages, si elle est une fois bien démontrée, ne sera pas une découverte d'une médiocre importance, et nous ne doutons pas que le résultat d'une étude sérieuse de la magie et de la cabale n'amène les esprits sérieux à la conciliation, regardée jusqu'à présent comme impossible, de la science et du dogme, de la raison et de la foi.

Nous avons dit que l'Église, dont l'attribut spécial est le dépôt des clefs, ne prétend pas avoir

celles de l' A pocalypse » ou des visions d'Ézéchiel. Pour les chrétiens et dans leur opinion, les clavicules scientifiques et magiques de Salomon sont perdues. Il est cependant certain que, dans le domaine de l'intelligence gouverné par le Verbe, rien de ce qui est écrit ne se perd. Seulement les choses dont les hommes cessent d'avoir l'intelligence n'existent plus pour eux, du moins comme verbe; elles rentrent alors dans le domaine des énigmes et du mystère.

D'ailleurs, l'antipathie et même la guerre ouverte de l'Église officielle contre tout ce qui rentre dans le domaine de la magie, qui est une sorte de »t sacerdoce personnel et émancipé, tient à des causes nécessaires et inhérentes même à la constitution sociale et hiérarchique du sacerdoce chrétien. L'Église ignore la magie, parce qu'elle doit l'ignorer ou périr, comme nous le prouverons plus tard; elle n'en reconnaît pas moins que son mystérieux fondateur a été salué dans son berceau par les trois mages, c'est-à-dire par les ambassadeurs hiératiques des trois parties du monde connu, et des trois mondes analogiques de la philosophie occulte.

Dans l'école d'Alexandrie, la magie et le christianisme se donnent presque la main sous les aus-

pices d'Àmmonius Saccas et de Platon. Le dogme d'Hermès se trouve presque tout entier dans les écrits attribués à Denis l'Aréopagite. Synésius trace le plan d'un traité des songes, qui devait plus tard être commenté par Cardan, et composé d'hymnes qui pourraient servir à la liturgie de l'église de Swedenborg, si une église d'illuminés pouvait avoir une liturgie. C'est aussi à cette époque d'abstractions ardentes et de logomachies passionnées qu'il faut rattacher le règne philosophi- *que de Julien, nommé l'Apostat, parce que, dans sa jeunesse, il avait fait , à contre-cœur, profession du christianisme. Tout, le monde sait que Julien eut le tort d'être un héros de Plutarque hors de saison, et fut, si l'on peut parler ainsi, le Don Quichotte de la chevalerie romaine ; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que Julien était un illuminé et un initié de premier ordre ; c'est qu'il croyait à l'unité de Dieu et au dogme universel de la Trinité ; c'est en un mot, qu'il ne regrettait du vieux monde que ses magnifiques symboles et ses trop gracieuses images. Julien n'était pas un païen, c'était un gnostique entiché des allégories du polythéisme grec et qui avait le malheur de trouver le nom de Jésus -Christ moins sonore que celui d'Or-

phée. L'empereur en lui paya pour les goûts de collège du philosophe et du rhéteur; et après qu'il se fut donné à lui-même le spectacle et le plaisir d'expirer comme Épaminondas avec des phrases de Caton , il eut dans l'opinion publique , déjà toute chrétienne, des auathèmes pour oraison funèbre et une épithète flétrissante pour dernière célébrité.

Enjambons les petites choses et les petits hommes du Bas-Empire et arrivons au moyen âge... Tenez, prenez ce livre : lisez à la septième page, puis asseyez-vous sur le manteau que je vais étendre et dont nous ramènerons un pan sur nos yeux... La tête vous tourne, n'est-ce pas, et il vous semble que la terre fuit sous vos pieds ? Tenez-vous ferme et ne regardez pas... Le vertige cesse; nous y sommes. Levez-vous et ouvrez les yeux, mais gardez-vous bien de faire aucun signe ni de prononcer aucune parole de christianisme. Nous sommes dans un paysage de Salvator Rosa. C'est un désert tourmenté qui semble se reposer après la tempête. Lalune ne paraît plus au ciel; mais ne voyez-vous pas danser des petites étoiles dans la bruyère ? N'entendez- vous pas voler autour de vous des oiseaux gigantesques qui semblenten passantmurmurer desparolesétranges?

Approchons en silence de ce carrefour clans les rochers. Une rauqueet funèbre trompette se fait entendre; des torches noires s'allument de tous côtés. Une assemblée tumultueuse se presse autour d'un siège vide; on regarde et l'on attend. Tout à coup chacun se prosterne, et l'on murmure : Le voilà ! le voilà ! ^'est lui ! Un prince à tête de bouc arrive en bondissant: il monte sur le trône; il se tourne et présente à l'assemblée en se baissant une figure humaine à qui tout le monde vient, ciefge noir en main, donner une salutation et un baiser, puis il se redresse avec un rire strident et distribue à ses afficlés de For, des instructions secrètes, des médecines occultes et des poisons. Pendant ce temps des feux s'allument, le bois d'auïïïe et la fougère y brûlent pêle-mêle avec des ossements humains et de la graisse de suppliciés. Des druidesses couronnées d'ache et de verveine sacrifient avec des faucilles d'or des enfants soustraits au baptême et préparent d'horribles agapes. Les tables sont, dressées : les hommes masqués se placent auprès des femmes à demi nues, et l'on commence le festin des bacchanales; rien n'y manque, excepté le sel, qui est le symbole de la sagesse et de l'immortalité. Le vin coule à flots, et laisse des taches

semblables à celles du sang; les propos obscènes et les folles caresses commencent; voilà toute l'assemblée qui est ivre cle vin, de crimes, de luxure et de chansons; on se lève en désordre, et Ton court former des rondes infernales... Arrivent alors tous les monstres de la légende, tous les fantômes du cauchemar; d'énormes crapauds embouchent la flûte à contre-sens, et soufflent en se pressant les flancs avec leurs pattes; des scarabées boiteux se mêlent à la danse, des écrevisses jouent des castagnettes, des crocodiles font guimbardes de leurs écailles, des éléphants et des mammouths arrivent vêtus en Cupidon et lèvent la jambe en dansant. Puis les rondes éperdues se brisent et se dispersent... Chaque danseur entraîne en hurlant une danseuse échevelée. . Les lampes et les chandelles de suif humain s'éteignent en fumant dans l'ombre... On entend çà et là des cris, des éclats de rire, des blasphèmes et des râles.,. Allons, réveillez- vous et ne faites pas le signe de la croix : je vous ai remis chez vous et vous êtes clans votre lit. Vous êtes un peu fatigué, un peu brisé même, de votre voyage et de votre nuit ; mais vous avez vu une chose dont tout le monde parle sans la connaître; vous êtes initié à des secrets terribles

comme ceux de l'antre de Trophonins : vous avez assisté au sabbat ! Il vous reste maintenant à ne pas devenir fou, et à vous maintenir dans une crainte salutaire de la justice, et à une distance respectueuse de l'Église et de ses bûchers !

Voulez-vous voir encore quelque chose de moins fantastique, de plus réel, et véritablement même de plus terrible? Je vous ferai assister au supplice de Jacques de Molay et de ses complices ou de ses frères dans le martyre... Mais, ne vous y trompez pas, et ne confondez pas le coupable avec l'innocent. Les templiers ont-ils réellement, adoré Baphomet? ont-ils donné une accolade humiliante à la face postérieure du bouc de Mendès? Quelle était donc cette association secrète et puissante qui a mis en péril l'Église et l'État, et qu'on tue ainsi sans l'entendre? Ne jugez rien à la légère; ils sont coupables d'un grand crime : ils ont laissé entrevoir à des profanes le sanctuaire de l'antique initiation ; ils ont cueilli encore une fois et partagé entre eux, pour devenir ainsi les maîtres du monde, les fruits de la science du bien et du mal. L'arrêt qui les condamne remonte plus haut que le tribunal même du pape ou du roi Philippe le Bel. «Du jour où tu mangeras de ce fruit, tu seras frappé de

mort », avait dit Dieu lui-môme, comme nous le voyons dans le livre de la Genèse.

Que se passe-t-il donc dans le monde, et pourquoi les prêtres et les rois ont-ils frémi ? Quel pouvoir secret menace les tiares et les couronnes? Voilà quelques fous qui courent de pays en pays, et qui cachent, disent-ils, la pierre philosophale sous les haillons de leur misère. Ils peuvent changer la terre en or, et ils manquent d'asile et de pain ! Leur front est ceint d'une auréole de gloire et d'un reflet d'ignominie ! L'un a trouvé la science universelle, et ne sait comment mourir pour échapper aux tortures de son triomphe : c'est le Majorcain Raymond Lulle. L'autre guérit par des remèdes fantastiques les maladies imaginaires, *et donne d'avance un démenti formel au proverbe qui constate l'inefficacité d'un cautère sur une jambe de bois : c'est le merveilleux Paracelse, toujours ivre et toujours lucide comme les héros de Rabelais. Ici, c'est Guillaume Postel, qui écrit naïvement aux pères du concile de Trente parce qu'il a trouvéla doctrine absolue, cachée depuis le commencement du monde, et qu'il lui tarde de la leur faire partager. Le concile ne s'inquiète pas même du fou, ne daigne pas le condamner, et passe à l'examen

des graves questions de la grâce efficace et delà grâce suffisante. Celui que nous voyons mourir pauvre et abandonné, c'est Cornélius Agrippa, le moins magicien de tous, et celui que le vulgaire s'obstine à prendre pour le plus sorcier, parce qu'il était quelquefois satirique et mystificateur. Quel secret tous ces hommesemportent-ils donc dans leur tombe ? Pourquoi les admire-t-on sans les connaître? Pourquoi les condamne-t-on sans les entendre ? Vous demandez pourquoi? Et pourquoi sont-ils initiés à ces terribles sciences occultes dont l'Église et la société ont peur ? Pourquoi savent-ils ce que les autres hommes ignorent? Pourquoi dissimulent-ils ce que chacun brûle de savoir? Pourquoi sont-ils investis d'un pouvoir terrible et inconnu? Les sciences occultes ! la magie ! voilà des mots qui vous disent tout et qui peuvent encore vous faire penser davantage ! De omni re scibili et quibusdam aliis.

Qu'était-ce donc que la magie? Quelle était donc la puissance de ces hommes si persécutés et si fiers? Pourquoi, s'ils étaient si forts, n'ont-ils pas été vainqueurs de leurs ennemis? Pourquoi, s'ils étaient insensés et faibles, leur faisait-on l'honneur de tant les craindre ? Existe-t-il une magie, existet — il une science occulte qui soit véritablement une

puissance et qui opère des prodiges capables de faire concurrence aux miracles des religions autorisées?

À ces deux questions principales nous répondrons par un mot et par un livre. Le livre sera la justification du mot, et ce mot le voici : oui, il a existé et il existe encore une magie puissante et réelle; oui, tout ce que les légendes en ont dit était vrai ; ici seulement, et contrairement à ce qui arrive d'ordinaire , les exagérations populaires n'étaient pas seulement à côté , mais au-dessous de la vérité.

Oui, il existe un secret formidable, dont la révélation a déjà renversé un monde, comme l'attestent les traditions religieuses de l'Egypte, résumées symboliquement par Moïse, au commencement de la Genèse. Ce secret constitue la science fatale du bien et du mal, et son résultat, lorsqu'on le divulgue, c'est la mort. Moïse le représente sous la figure d'un arbre qui est au centre du Paradis terrestre, et qui est voisin, qui tient môme par ses racines à l'arbre de vie; les quatre fleuves mystérieux prennent leur source au pied de cet arbre, qui est gardé par le glaive de feu et par les quatre formes du sphinx biblique, le Chérubin d'Ezé-

chiel... Ici je dois m'arrêter, et je crains déjà d'en avoir trop dit.

Oui, il existe un dogme unique, universel, impérissable, fort comme la raison suprême, simple comme tout ce qui est grand, intelligible comme tout ce qui est universellement et absolument vrai , et ce dogme a été le père de tous les autres.

Oui, il existe une science qui confère à l'homme des prérogatives en apparence surhumaines; les voici telles que je les trouve énumérées dans un manuscrit hébreu du xvic siècle:

Voici maintenant quels sont les privilèges et les pouvoirs de celui qui tient en sa main droite les clavicules de Scblomoh, et dans la gauche la branche d'amandier fleuri :

n Aleph. — Il voit Dieu face à face, sans mourir, et converse familièrement avec les sept génies qui commandent à toute la milice céleste.

3 Beth. — 11 est au-dessus de toutes les afflictions et de toutes les craintes.

i Ghimel. — Il règne avec tout le ciel et sé fait servir par tout l'enfer.

l Daleth. — Il dispose de sa santé et de sa vie et peut également disposer de celle des autres.

n He. — Il ne peut être ni surpris par l'infortune, ni accablé par les désastres, ni vaincu par ses ennemis.

i Van. -r- Il sait la raison du passé, du présent et de l'avenir.

T Dzain. — Il a le secret de la résurrection des morts et la clef de l'immortalité.

Ce sont là les sept grands privilèges. Voici ceux qui viennent après :

n Cheth. — Trouver la pierre philosophais

b Teth. — Avoir la médecine universelle.

y Jod. — Connaître les lois du mouvement per-

pétuel, et pouvoir démontrer la quadrature du cercle.

d Caph . — Changer en or non-seulement tous les métaux, mais aussi la terre elle-même, et les immondices mômes de la terre.

h Lamed. — Dompter les animaux les plus féroces, et savoir dire les mots qui engourdissent et charment les serpents.

nMem. — Posséder l'art notoire qui donne la science universelle.

: Nun. — Parler savamment sur toutes choses, sans préparation et sans étude.

Voici enfin les sept moindres pouvoirs du mage :

d Samedi. — Connaître à la première vue le fond de l'âme des hommes et les mystères du cœur des femmes.

y Gnain. — Forcer, quand il lui plaît, la nature à se livrer.

s Phe. — Prévoir tous ceux des événements futurs qui ne dépendent pas d'un libre arbitre supérieur, ou d'une cause insaisissable.

y Tsade. — Donner sur-le-champ et à tous les consolations les plus efficaces et les conseils les plus salutaires.

P Coph. — Triompher des adversités.

"i Resch. — Dompter l'amour et ]a haine.

œ Schin. — Avoir le secret des richesses, en être le maître toujours, et jamais l'esclave. Savoir jouir même de la pauvreté, et ne tomber jamais ni dans l'abjection ni dans la misère.

n Thau. — Ajouterons- nous à ces trois septénaires que le sage gouverne les éléments, qu'il apaise les tempêtes, qu'il guérit les malades en les touchant, el qu'il ressuscite les morts!

Mais il est des choses que Salomon a scellées de son triple sclîau. Les initiés savent, il suffit. Quant aux autres, qu'ils rient, qu'ils croient, qu'ils don-

tent, qu'ils menacent ou qu'ils aient peur, qu'importe à la science et que nous importe? »

Tels sont, en effet, les résultats de la philosophie occulte, et nous sommes en mesure de ne pas craindre une accusation de folie ou un soupçon de charlatanisme en affirmant que tous ces privilèges sont réels.

C'est ce que notre travail entier sur la philosophie occulte aura pour but de démontrer.

La pierre philosophale, la médecine universelle, la transmutation des métaux, la quadrature du cercle et le secret du mouvement perpétuel ne sont donc ni des mystifications de la science ni des rêves de la folie ; ce sont des termes qu'il faut comprendre dans leur véritable sens, et qui expriment tous les différents usages d'un même secret, les différents caractères d'une même opération, qu'on définit d'une manière plus générale en l'appelant seulement le grand œuvre.

Il existe aussi clans la nature une force bien autrement puissante que la vapeur, et au moyen de laquelle un seul homme, qui pourrait s'en emparer et saurait la diriger, bouleverserait et changerait la face du monde. Cette force était connue des anciens : elle consiste dans un agent universel dont

la loi suprême est l'équilibre et dont la direction tient immédiatement au grand arcane de la magie transcendante. Par la direction de cet açent, on peut changer l'ordre môme des saisons, produire dans la nuit les phénomènes du jour, correspondre en un instant d'une extrémité à l'autre de la terre, voir, comme Apollonius, ce qui se passe à l'autre bout du monde, guérir ou frapper à distance, donner à la parole un succès et un retentissement universels. Cet agent, qui se révèle à peine sous les tâtonnements des disciples de Mesmer, est précisément ce que les adeptes du moyen âge appelaient la matière première du grand œuvre. Les gnostiques en faisaient le corps igné du Saint- Esprit, et c'était lui qu'on adorait dans les rites secrets du sabbat ou du temple, sous la figure hiéroglyphique de Baphomet ou du bouc Anclrogyne de Mendès. Tout cela sera démontré.

Tels sont les secrets de la philosophie occulte, telle nous apparaît la magie dans 1 histoire ; voyonsla maintenant dans les livres et dans les œuvres, dans les initiations et dans les rites.

La clef de toutes les allégories magiques se trouve dans les feuillets que nous avons signalés, et que nous croyons l'ouvrage d'Hermès. Autour de

ce livre, qu'on peut appeler la clef de voûte de tout l'édifice des sciences occultes, viennent se ranger d'innombrables légendes qui en sont ou la traduction partielle ou le commentaire sans cesse renouvelé sous mille formes différentes. Parfois ces fables ingénieuses se groupent harmonieusement et forment une grande épopée qui caractérise une époque, sans que la foule puisse expliquer comment ni pourquoi. C'est ainsi que l'histoire fabuleuse de la Toison-d'Or résume, en les voilant, les dogmes hermétiques et magiques d'Orphée, et si nous remontons seulement aux poésies mystérieuses de la Grèce, c'est que les sanctuaires de l'Égypte et de l'Inde nous épouvantent en quelque sorte de leur luxe, et nous laissent embarrassés pour le choix au milieu de tant de richesses; puis il nous tarde d'arriver à la Thébaïde, cette effrayante synthèse de tout le dogme présent, passé et futur, cette fable pour ainsi dire infinie, qui touche, comme le dieu d'Orphée, aux deux extrémités du cycle de la vie humaine. Chose étrange ! les sept portes de Thèbes, défendues et attaquées par sept chefs qui ont juré sur le sang des victimes, ont le môme sens que les sept sceaux du livre sacré expliqué par sept génies, et attaqué par un monstre

à sept tètes après avoir été ouvert par un agneau vivant et immolé dans le livre allégorique de saint Jean! L'origine mystérieuse d'OEdipe, qu'on trouve suspendu comme un fruit sanglant sur un arbre du Cythéron , rappelle les symboles de Moïse et les récits de la Genèse. Il lutte contre son père et le tue sans le connaître : épouvantable prophétie de l'émancipation aveugle de la raison sans la science ; puis il arrive en face du sphinx! le sphinx, le sym bole des symboles, l'énigme éternelle du vulgaire, le piédestal de granit de la science des Sages, Je monstre dévorant et silencieux qui exprime par sa forme invariable le dogme unique du grand mystère universel. Comment le quaternaire se changet-il en binaire et s'explique— t -il par le ternaire? En d'autres termes plus emblématiques et plus vulgaires, quel est l'animal qui le matin a quatre pieds, deux à midi et trois le soir? Philosophiquement parlant, comment le dogme des forces élémentaires produit- il le dualisme de Zoroastre, et se résume-t-il par la triade de Pythagore et de Platon? Quelle est la raison dernière des allégories et des nombres, le dernier mot de tous les symboîismes? Œdipe répond une parole simple et terrible qui tue le sphinx et va rendre le divina-

teur roi de Thèbes : le mot de l'énigme , c'est l'homme!... Malheureux, il a vu trop et pas assez clair, et bientôt il expiera sa funeste et incomplète clairvoyance par un aveuglement volontaire, puis il disparaîtra au milieu d'un orage comme toutes les civilisations qui un jour auront deviné, sans en comprendre toute la portée et- tout le mystère, le mot de l'énigme du sphinx. Tout est symbolique et transcendental dans cette gigantesque épopée des destinées humaines. Les deux frères ennemis expriment la seconde partie du grand mystère complété divinement par le sacrifice d'Antigone; puis la guerre, la dernière guerre, les frères ennemis tués l'un par l'autre , Capanée tué par la foudre qu'il défiait, Amphiaraus dévoré par la terre , sont autant d'allégories qui remplissent d'étonnement par leur vérité et leur grandeur ceux qui en pénètrent le triple sens hiératique. Eschyle, commenté par Ballanche, n'en donne qu'une bien faible idée, quelles que soient d'ailleurs les majes tés primitives de la poésie d'Eschyle et la beauté du livre de Ballanche. f

Le livre secret de l'antique initiation n'était pas ignoré d'Homère, qui en trace le plan et les principales figures sur le bouclier d'Achille, avec

une précision minutieuse. Mais les gracieuses fictions d'Homère semblent bientôt faire oublier les simples et abstraites vérités de la révélation primitive. L'homme se prend à la forme et laisse l'idée en oubli ; les signes, en se multipliant, perdent leur puissance; la magie aussi, à cette époque, se corrompt et va descendre avec les sorcières de Thessalie aux plus profanes enchantements. Le crime d'OEdipe a porté ses fruits de mort, et la science du bien et du mal érige le mal en divinité sacrilège. Les hommes, fatigués de la lumière, se réfugient dans l'ombre de la substance corporelle : le rêve du vide que Dieu remplit leur semble bientôt plus grand que Dieu même, et l'enfer est créé.

Lorsque, dans le cours de cet ouvrage, nous nous servirons des mots consacrés : Dieu, le Ciel, l'Enfer, qu'on sache bien, une fois pour toutes, que nous nous éloignons autant du sens attaché à ces mots par les profanes que l'initiation est séparée de la pensée vulgaire. Dieu, pour nous, c'est l'Àzot des sages, le principe efficient et final du grand œuvre. Nous expliquerons plus tard ce que ces termes ont d'obscur.

Revenons à la fable d'OEdipe. Le crime du roi de Thèbes n'est pas d'avoir compris le sphinx, c'est

d'avoir détruit le fléau de Thèbes sans être assez pur pour compléter l'expiation au nom de son peuple; aussi bientôt la peste venge la mort du sphinx, et le roi de Thèbes, forcé d'abdiquer, se sacrifie aux mânes terribles du monstre, qui est plus vivant et plus dévorant que jamais, maintenant qu'il est passé du domaine de la forme dans celui de l'idée. Œdipe a vu ce que c'est que l'homme, et il se crève les yeux pour ne pas voir ce que c'est que Dieu. Il a divulgué la moitié du grand arcane magique, et, pour sauver son peuple, il faut qu'il emporte avec lui dans Texil et dans la tombe l'autre moitié du terrible secret.

Après la fable colossale d'OEdipe, nous trouvons le gracieux poëme de Psyché, dont Apulée n'est certainement pas l'inventeur. Le grand arcane magique reparait ici sous la figure de l'union mystérieuse entre un dieu et une faible mortelle abandonnée seule et nue sur un rocher. Psyché doit ignorer le secret de sa royauté idéale, et si elle regarde son époux, elle le perd. Apulée ici commente et interprète les allégories de Moïse; mais lesEloïm d'Israël et les dieux d'Apulée ne sont-ils pas sortis également des sanctuaires de Memphis et de Thèbes? Psyché est la sœur d'Eve, ou plutôt

\ c'est Ève spiritualisée. Toutes deux veulent savoir, et perdent l'innocence pour gagner l'honneur de l'épreuve. Toutes deux méritent de descendre dans les enfers, l'une pour en rapporter la boîte antique de Pandore , l'autre pour y chercher et y écraser la tète de l'ancien serpent, qui est le symbole du temps et du mal. Toutes deux commettent le crime que doivent expier le Prométhée des temps anciens et le Lucifer de la légende chrétienne, l'un délivré, l'autre soumis par Hercule et par le Sauveur.

Le grand secret magique, c'est donc la lampe et le poignard de Psyché, c'est la pomme d'Eve, c'est le feu sacré dérobé par Prométhée, c'est le sceptre brûlant de Lucifer, mais c'est aussi la croix sainte du Rédempteur. Le savoir assez pour eu abuser ou le divulguer, c'est mériter tous les supplices; le savoir comme on doit le savoir, pour s'en servir et le cacher, c'est être maître de l'absolu.

Tout est renfermé dans un mot, et dans un mot de quatre lettres : c'est le Tétragramme des Hébreux, c'est l'Azot des alchimistes, c'est le Thot des Bohémiens, ou le Taro des Cabalistes. Ce mot, exprimé de tant de manières, veut dire Dieu pour les profanes, signifie l'homme pour les philosophes, et donne aux adeptes le dernier mot des

sciences humaines et la clef du pouvoir divin ; mais celui-là seul sait s'en servir qui comprend la nécessité de ne jamais le révéler. Si OEdipe, au lieu de faire mourir le sphinx, l'avait dompté et attelé à son char pour rentrer dans Thèbes, il eût été roi sans inceste, sans calamités et sans exil. Si Psvché, à force de soumissions et de caresses, eût engagé l'Amour à se révéler lui-même, elle ne l'eût jamais perdu. L'Amour est une des images mythologiques du grand secret et du grand agent, parce qu'il exprime à la fois une action et une passion, un vide et une plénitude, une flèche et une blessure. Les initiés doivent me comprendre, et à cause des profanes, il ne faut pas en dire trop.

Après le merveilleux âne d'or d'Apulée, nous ne trouvons plus d'épopées magiques. La science, vaincue dans Alexandrie par le fanatisme des meurtriers d'Hypatie, se fait chrétienne, ou plutôt se cache sous des voiles chrétiens avec Ammonius, Synésius et le pseudonyme auteur des livres de Denys l'Aréopagite. Il fallait, en ce temps-là, se faire pardonner les miracles par les apparences de la superstition, et la science par un langage inintelligible. On ressuscita l'écriture hiéroglyphique, et Ton inventa les pantacles et les caractères qui

résumaient toute une doctrine dans un signe, toute une série de tendances et de révélations dans uu mot. Quel était le but des aspirants à la science? Ils cherchaient le secret du grand œuvre, ou la pierre philosophale, ou le mouvement perpétuel, ou la quadrature du cercle, ou la médecine universelle, formules qui les sauvaient souvent de la persécution et de la haine en les faisant taxer de folie, et qui toutes exprimaient une des faces du grand secret magique, comme nous le démontrerons plus tard. Cette absence d'épopées dure jusqu'à notre roman de la Rose; mais le symbole de la rose, qui exprime aussi le sens mystérieux et magique du poëme du Dante, est emprunté à la haute cabale, et il est temps que nous abordions cette source immense et cachée de la philosophie universelle.

La Bible, avec toutes les allégories qu'elle renferme, n'exprime que d'une manière incomplète et voilée la science religieuse des Hébreux. Le livre dont nous avons parlé, et dont nous expliquerons les caractères hiératiques, ce livre que Guillaume Postel nomme la Genèse d'Hénoch, existait certainement avant Moïse et les prophètes, dont le dogme, identique pour le fond avec celui des anciens

Égyptiens, avait aussi son exotérisme et ses voiles. Lorsque Moïse parlait au peuple, dit allégoriquernent le livre sacré, il mettait un voile sur son visage, et il ôtait ce voile pour parler à Dieu : telle est la cause cle ces prétendues absurdités de la Bible, qui ont tant exercé la verve satirique de Voltaire. Les livres n'étaient écrits que pour rappeler la tradition, et on les écrivait en symboles inintelligibles pour les profanes. Le Pentateuque et les poésies des prophètes n'étaient d'ailleurs que des livres élémentaires, soit de dogme, soit de morale, soit de liturgie : la vraie philosophie secrète et traditionnelle ne fut écrite que plus tard, sous des voiles moins transparents encore. Et c'est ainsi que prit naissance une seconde Bible inconnue, ou plutôt incomprise des chrétiens; un recueil, disent-ils, de monstrueuses absurdités (et ici les croyants, confondus dans une même ignorance, parlent comme les incrédules); un monument, disons-nous, qui rassemble tout ce que le génie philosophique et le génie religieux ont jamais pu faire ou imaginer de sublime; trésor environné d'épines, diamant caché dans une pierre brute et obscure : nos lecteurs auront déjà deviné que uous voulons parler du Talmud.

9 4 DOGME DE LA HAUTE MAGrIE.

Étrange destinée que celle des Juifs! les boucsémissaires, les martyrs et les sauveurs du monde! famille vivace, race courageuse et dure, que les persécutions ont toujours conservée intacte, parce qu'elle n'a pas encore accompli sa mission ! Nos traditions apostoliques ne disent-elles pas qu'après le déclin de la foi chez les Gentils, le salut doit venir encore de la maison de Jacob, et qu'alors le Juif crucifié qu'ont adoré les chrétiens remettra l'empire du monde entre les mains de Dieu son père?

On est saisi d'admiration, lorsqu'on pénètre clans le sanctuaire de la cabale, à la vue d'un dogme si logique, si simple et en môme temps si absolu. L'union nécessaire des idées et des signes; la consécration des réalités les plus fondamentales par les caractères primitifs; la trinité des mots, des lettres et des nombres ; une philosophie simple comme l'alphabet, profonde et infinie comme le Verbe ; des théorèmes plus complets et plus lumineux que ceux de Pythagore ; une théologie qu'on résume en comptant par ses doigts; un infini qu'on peut faire tenir dans le creux de la main d'un enfant; dix chiffres et vingt-deux lettres, un triangle, un carré et un cercle : voilà tous les éléments de

la cabale. Ce sont les principes élémentaires du Verbe écrit, reflet de ce Verbe parlé qui a créé le monde!

Toutes les religions vraiment dogmatiques sont sorties de la cabale et y retournent; tout ce qu'il y a de scientifique et de grandiose dans les rêves religieux cle tous les illuminés, Jacob Bœhrne, Swedenborg, Saint-Martin, etc., est emprunté à la cabale; toutes les associations maçonniques lui doivent leurs secrets et leurs symboles. La cabale consacre seule l'alliance de la raison universelle et du Verbe divin ; elle établit , par les contre-poids de deux forces opposées en apparence, la balance éternelle de l'être; elle concilie seule la raison avec la foi, le pouvoir avec la liberté, la science avec le mystère: elle a les clefs du présent, du passé et de l'avenir!

Pour s'initier à la cabale, il ne suffit pas de lire et de méditer les écrits de Reuchlin, de Galatinus, de Kircber ou de Pic de la Mirandole; il faut, encore étudier et comprendre les écrivains hébreux de la collection de Pistorius , le Sepher Jezirah surtout, puis la philosophie d'amour de Léon / l'Hébreu . il faut aussi aborder le grand livre de 1 Sohar, lire attentivement, dans la collection de

1684 intitulée Cabbala denadata, le traité de la pneumatique cabalistique et celui de la révolution/ des âmes; puis entrer hardiment et courageusement dans les lumineuses ténèbres de tout le corps dogmatique et allégorique du Taîmud. Alors on pourra comprendre Guillaume PosteL et s'avouer tout bas qu'à part ses rêves bien prématurés et trop généreux d'émancipation de la femme, ce célèbre et savant illuminé pouvait n'être pas aussi fou que le prétendent ceux qui ne l'ont pas lu.

Nous venons d'esquisser rapidement l'histoire de la philosophie occulte, nous en avons indiqué les sources et analysé en peu de mots les principaux livres. Ce travail ne se rapporte qu'à la science; mais la magie, ou plutôt la puissance magique, se compose de deux choses : une science et une force. Sans la force, la science n'est rien, ou plutôt elle est un danger. Ne donner la science qu'à la force, telle est la loi suprême des initiations. Aussi le grand révélateur a-t-il dit: Le royaume de Dieu souffre violence et ce sont les violents qui le ravissent. La porte de la vérité est fermée comme le sanctuaire d'une vierge ; il faut être un homme pour entrer. Tous les miracles sont promis à la foi; mais qu'est-ce que la foi, sinon l'audace d'une

volonté qui n'hésite pas dans les ténèbres, et qui marche vers la lumière à travers toutes les épreuves et en surmontant tous les obstacles !

Nous n'avons pas à répéter ici l'histoire des anciennes initiations; plus elles étaient dangereuses et terribles, plus elles avaient d'efficacité : aussi le monde, alors, avait-il des hommes pour le gouverner et pour l'instruire. L'art sacerdotal et l'art royal consistaient surtout, dans les épreuves du courage, delà discrétion et de la volonté. C'était, un noviciat semblable à celui de ces piètres si impopulaires de nos jours sous le nom de Jésuites, et qui gouverneraient encore le monde s'ils avaient une tête vraiment sage et intelligente.

Après avoir passé notre vie à la recherche de l'absolu en religion, en science et en justice : an' ès avoir tourné dans le cercle de Faust, nous sommes arrivés au premier dogme et au premier livre de l'humanité. Là nous nous arrêtons, là nous avons trouvé le secret de la toute-puissance humaine et du progrès indéfini, la clef de tous les symbolismes, le premier et le dernier de tous les dogmes. Et nous avons compris ce que veut dire ce mot si souvent répété dans l'Évangile : le royaume de Dieu.

Donner un point fixe pour appui à l'activité humaine, c'est résoudre le problème d'Archimède, en réalisant, l'emploi de son fameux levier. C'est ce que firent les grands initiateurs qui donnèrent des secousses au monde, et ils ne purent le faire qu'au moyen du grand et incommunicable secret. Pour garantie, d'ailleurs, de sa nouvelle jeunesse, le phénix symbolique ne reparaissait jamais aux yeux du monde sans avoir consumé solennellement les dépouilles et les preuves de sa vie antérieure. C'est ainsi que Moïse fait mourir dans le désert tous ceux qui avaient pu connaître l'Égypte et ses mystères; c'est ainsi que saint Pau!, à Éphèse, brûle tous les livres qui traitaient des sciences occultes; c'est ainsi, enfin, que la Révolution française, fille du grand Orient Johannife et de la cendre des Templiers, spolie les églises et blasphème les allégories du culte divin. Mais tous les dogmes et toutes les renaissances proscrivent la magie et en vouent les mystères au feu ou à l'oubli. C'est que tout culte ou toute philosophie qui vient au monde est un Benjamin de l'humanité qui ne peut vivre qu'en donnant la mort à sa mère ; c'est que le serpent symbolique tourne toujours en dévorant sa queue; c'est qu'il faut, pour raison d'être, à toute pléni-

tude un vide, à toute grandeur un espace, à toute affirmation une négation; c'est la réalisation éternelle de l'allégorie du phénix.

Deux savants illustres m'ont déjà précédé dans la voie où je marche, mais ils y ont passé pour ainsi dire la nuit et sans lumière. Je veux parler de Volney et de Dupuis, de Dupuis surtout, dont l'immense érudition n'a pu produire qu'une œuvre négative. Il n'a vu dans l'origine de tous les cultes que l'astronomie, prenant ainsi le Cycle symbolique pour le dogme, et. le calendrier pour la légende. Une seule connaissance lui a manqué, celle de la véritable magie, qui renferme les secrets de la cabale. Dupuis a passé dans les antiques sanctuaires comme le prophète Ezcehiel dans la plaine couverte d'ossements, et il n'a compris que la mort, faute de savoir le mot qui rassemble la vertu des quatre vents du ciel, et qui peut faire un peuple vivant de tout cet immense ossuaire, en criant aux anciens symboles : Levez-vous! revêtez une nouvelle forme et marchez!

Ce que personne donc n'a pu ou n'a osé faire / avant nous, le temps est venu où nous aurons Tau- ) dace de l'essayer. Nous voulons comme Julien rebàtir le temple, et nous ne croyons pas donner en

100 DOGMti DE LA. HAUTE MAGIE.

cela un démenti à une sagesse que nous adorons, et que Julien lui-même eût été digue d'adorer, si les docteurs haineux et fanatiques de sou temps lui eussent permis de la comprendre. Le temple pour nous a deux colonnes, sur Tune desquelles le christianisme a écrit son nom. Nous ne voulons donc pas attaquer le christianisme; loin de là, nous voulons l'expliquer et l'accomplir. L'intelligence et la volonté ont alternativement exercé le pouvoir dans le monde ; la religion et la philosophie luttent encore de nos jours, et doivent finir par s'accorder. Le christianisme a eu pour but provisoire d'établir, par l'obéissance et la foi, une égalité surnaturelle ou religieuse entre les hommes, et d'immobiliser l'intelligence par la foi, afin de donner un point d'appui à la vertu qui venait détruire l'aristocratie de la science , ou plutôt remplacer cette aristocratie déjà détruite. La philosophie, au contraire, a travaillé pour faire revenir les hommes par la liberté et la raison] à l'inégalité naturelle, et pour substituer, en fondant le règne de l'industrie, le savoir-faire à la vertu. Aucune de ces deux actions n'a été complète et suffisante, aucune ira conduit les hommes à la perfection et au bonheur. Ce qu'on rêve maintenant sans oser presque

l'espérer, c'est une alliance entre ces deux forces longtemps regardées comme contraires, et cette alliance ou a raison de la désirer : car les deux grandes puissances de l'âme humaine ne sont pas plus opposées l'une à l'autre que le sexe de l'homme n'est opposé à celui de la femme; sans doute elles sont différentes, mais leurs dispositions contraires en apparence ne viennent que de leur aptitude à se rencontrer et à s'unir.

— Il ne s'agit donc de rien moins que d'une solution universelle à tous les problèmes?

Sans doute, puisqu'il s'agit d'expliquer la pierre philosophale , le mouvement perpétuel, le secret du grand œuvre et la médecine universelle. On nous taxera de folie comme le divin Paracelse, ou de charlatanisme comme le grand et infortuné Agrippa. Si le bûcher d'Urbain Grandier est éteint, il reste les sourdes proscriptions du silence ou de la calomnie. Nous ne les bravons pas, mais nous y sommes résigné. Nous n'avons pas cherché par nous-mème la publication de cette œuvre, et nous croyons que, si le temps est venu de produire la parole, elle se produira d'elle-même, par nous ou par d'autres. Nous resterons donc calme, et nous attendrons.

Notre ouvrage a deux parties : dans l'une, nous établissons le dogme cabalistique et magique dons son entier, l'autre est consacrée au culte, c'est-àdire à la magie cérémonielle. L'une est ce que les anciens sages appelaient la clavicule ; l'autre, ce que les gens de la campagne appellent encore le grimoire. Le nombre et le sujet des chapitres, qui se correspondent dans les deux parties, n'ont rien d'arbitraire, et se trouvaient tout indiqués dans la grande clavicule universelle dont nous donnons pour la première fois une explication complète et satisfaisante. Que cette œuvre maintenant aille où elle voudra et devienne ce que la Providence voudra : elle est faite, et nous la croyons durable, parce qu'elle est forte comme tout ce qui est raisonnable et consciencieux.

Eliphas LÉVÏ.

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