‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 39 sur 104 · MADRID, C. BAILL\'-BAILLIÈRE, PLAZA DEL PRINCIPE ALFONSO · texte numérisé non relu

MADRID, C. BAILL\'-BAILLIÈRE, PLAZA DEL PRINCIPE ALFONSO

Connaissez-vous la vieille souveraine du monde, qui marche toujours et ne se fatigue jamais?

Toutes les passions déréglées, toutes les voluptés égoïstes, toutes les forces effrénées de l'humanité et toutes ses faiblesses tyranniques précèdent la propriétaire avare de notre vallée de douleurs, et, la faucille à la.main, ces ouvrières infatigables font une éternelle moisson.

La reine est vieille comme le temps, mais elle cache son squelette sous les débris de la beauté des femmes qu'elle enlève à leur jeunesse etàleurs amours.

Sa tète est garnie de cheveux froids qui ne sont pas à elle. Depuis la chevelure de Bérénice, toute brillante d'étoiles, jusqu'aux cheveux blanchis avant l'âge que leJxmrreau coupa sur la tête de Marie-Antoinette, la spoliatrice des fronts cou-

ronnés s'est parée de la dépouille des reines.

Son corps pâle et glacé est couvert de parures flétries et de suaires en lambeaux.

Ses mains .osseuses et chargées de bagues, tiennent des diadèmes et des fers, des sceptres et des ossements, des pierreries et de la cendre.

Quand elle passe, les portes s'ouvrent d'ellesmêmes; elle entre à travers les murailles, elle pénètre jusqu'à l'alcove des rois, elle vient surprendre les spoliateurs du pauvre dans leurs plus secrètes orgies, s'assied à leur table et leur verse à boire, ricane à leurs chansons avec ses dents dégarnies de gencives, et prend la place de la courtisane impure qui se cache sous leurs rideaux.

Elle aime à rôder autour des voluptueux qui s'endorment; elle cherche leurs caresses comme si elle espérait se réchauffer dans leurs étreintes, mais elle glace tous ceux qu'elle touche et ne se réchauffe jamais. Parfois cependant on la dirait prise de vertige ; elle ne se promène plus lentement, elle court ; et si ses pieds ne sont pas assez rapides, elle presse les flancs d'un cheval pâle et le lance tout essoufflé à travers les multitudes. Avec elle galope le meurtre sur un cheval roux ; l'incendie, déployant sa chevelure de fumée, vole devant elle en balançant ses ailes rouges et noires,

et la famine avec la peste la suivent pas à pas sur des chevaux malades et décharnés, glanant les rares épis qu'elle oublie pour lui compléter sa moisson.

Après ce cortège funèbre, viennent deux petits enfants rayonnants de sourire et de vie, l'intelligence et l'amour du siècle à venir, le double génie de l'humanité qui va naître.

Devant eux, les ombres de la mort se replient comme la nuit devant les étoiles de l'aurore; ils effleurent la terre d'un pied léger et y sèment à pleines mains l'espérance d'une autre année.

Mais la mort ne viendra plus impitoyable et ter- /. rible, faucher comme de l'herbe sè^he les épis mûrs v" ' du siècle à venir ; elle cédera la place à l'ange du progrès qui détachera doucement les âmes de leur chaîne mortelle, pour les laisser* monter vers Dieu.

Quand les hommes sauront vivre, ils ne mourront plus; ils se transformeront comme la chrysalide qui devient un papillon brillant.

Les terreurs de la mort sont filles de notre ignorance, et la mort elle-même n'est si affreuse que par les débris dont elle se couvre et les couleurs sombres dont on entoure ses images. La

Il RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

mort, c'est véritablement le travail de la vie.

11 est dans la nature une force qui ne meurt pas, et cette force transforme continuellement les êtres pour les conserver.

Cette force, c'est la raison ou le verbe de la nature.

Il existe aussi dans l'homme une force analogue à celle de la nature, et cette force, c'est la raison ou le verbe de l'homme.

Le verbe de l'homme est l'expression de sa volonté dirigée par la raison.

Ce verbe est tout-puissant lorsqu'il est raisonnable, car alors il est analogue au verbe même de Dieu.

Par le verbe de sa raison l'homme devient le conquérant de la vie et peut triompher de la mort.

La vie entière de l'homme n'est que la parturition ou l'avortement de son verbe. Les êtres humains qui meurent sans avoir compris et sans avoir formulé la parole de raison, meurent sans espérance éternelle.

Pour lutter avec avantage contre le fantôme de la mort, il faut s'être identifié aux réalités de la vie.

Qu'importe à Dieu un avorton qui meurt, puisque la vie est éternelle ?

Qu'importe à la nature une déraison qui périt, puisque la raison toujours vivante conserve les clefs de la vie ?

La force terrible et juste qui tue éternellement les avortons a été nommée , par les Hébreux , Samaël; par les Orientaux, Satan; et par les Latins, Lucifer.

Le Lucifer de la cabale n'est pas un ange maudit et foudroyé, c'est Pange qui éclaire et qui régénère en brûlant; il est aux anges de paix ce que la comète est aux paisibles étoiles des constellations du printemps.

L'étoile fixe est belle, radieuse et calme; elle boit les célestes arômes et regarde ses sœurs avec amour; revêtue de sa robe splendide et le front paré de diamants, elle sourit en chantant son cantique du matin et du soir ; elle jouit d'un repos éternel que rien ne saurait troubler, et elle marche solennellement sans sortir du rang qui lui est assigné parmi les sentinelles de la lumière.

La comète errante cependant, toute sanglante et tout échevelée; accourt des profondeurs du ciel ; elle se précipite à travers les sphères paisibles,

comme un char de guerre entre les rangs d'une procession de vestales; elle ose affronter le glaive brûlant des gardiens du soleil, et, comme une épouse éperdue qui cherche répoux rêvé par ses nuits veuves, elle pénètre jusque dans le tabernacle du roi des jours, puis elle s'échappe, exhalant les feux qui la dévorent et traînant après elle un long incendie; les étoiles pâlissent à son approche, les troupeaux constellés qui paissent des fleurs de lumière dans les vastes campagnes du ciel, semblent fuir son souffle terrible. Le grand conseil des astres est assemblé, et la consternation est universelle : la plus belle des étoiles fixes est chargée enfin de parler au nom de tout le ciel, et de proposer la paix à la courrière vagabonde.

Ma sœur, lui dit-elle, pourquoi troubles-tu l'harmonie de nos sphères? quel mal t'avons-nous fait, et pourquoi, au lieu d'errer au hasard, ne te fixes-tu pas comme nous à ton rang dans la cour du soleil? Pourquoi ne viens-tu pas chanter avec nous l'hymne du soir, parée comme nous d'une robe blanche, qui se rattache sur la poitrine par une agrafe de diamant? pourquoi laisses-tu flotter, à travers les vapeurs de la nuit, ta chevelure qui ruisselle d'une sueur de teu? Oh! situ prenais

une place parmi les filles du ciel, combien tu paraîtrais plus belle ! Ton visage ne serait plus enflammé par la fatigue de tes courses inouïes ; tes yeux seraient purs, et ton visage souriant serait blanc et vermeil comme celui de tes heureuses sœurs; tous les astres te connaîtraient, et, loin de craindre ton passage, ils se réjouiraient à ton approche; car tu serais unie à nous par les liens indestructibles de l'harmonie universelle, et ton existence paisible ne serait qu'une voix de plus dans le cantique de l'amour infini.

Et la comète répond à l'étoile fixe :

Ne crois pas, ô ma* sœur! que je puisse errer à F aventure et troubler l'harmonie des sphères; Dieu m'a tracé mon chemin comme à toi, et si ma course te paraît incertaine et vagabonde, c'est que tes rayons ne sauraient s'étendre assez loin pour embrasser le contour de l'ellipse qui m'a été donnée pour carrière. Ma chevelure enflammée est le fanal de Dieu ; je suis la messagère des soleils, et je me retrempe dans leurs feux pour les partager sur ma route aux jeunes mondes qui n'ont pas encore assez de chaleur, et aux astres vieillissants qui ont froid dans leur solitude. Si je me fatigue dans mes longs voyages, si je suis d'une beauté moins douce

que la tienne, si ma parure est moins virginale, je n'en suis pas moins, comme toi , une noble fille du ciel. Laissez-moi le secret de ma destinée terrible, laissez-moi l'épouvante qui m'environne, maudissez-moi si vous ne pouvez me comprendre ; je n'en accomplirai pas moins l'œuvre qui m'est imposée, et je continuerai ma course sous l'impulsion du souffle de Dieu ! Heureuses les étoiles qui se reposent et qui brillent comme déjeunes reines dans la société paisible des univers ! Moi, je suis la proscrite qui voyage toujours et qui ai l'infini pour patrie. On m'accuse d'incendier les planètes que je réchauffe, et d'effrayer les astres que j'éclaire; on me reproche de troubler l'harmonie des univers parce que je ne tourne pas autour de leurs centres particuliers, et que je les rattache les uns aux autres en fixant mes regards vers le centre unique de tous les soleils. Sois donc rassurée, belle étoile fixe, je ne veux pas t' appauvrir de ta lumière paisible; je m'épuiserai au contraire, pour toi, de ma vie et de ma chaleur. Je puis disparaître du ciel quand je me serai consumée ; mon sort aura été assez beau î Sachez que dans le temple de Dieu brûlent des feux différents, qui tous lui rendent gloire ; vous êtes la lumière des chandeliers d'or, et

moi la flamme du sacrifice : accomplissons nos destinées.

En achevant ces paroles, la comète secoue sa chevelure, se couvre de son bouclier ardent, et se plonge dans les espaces infinis où elle semble disparaître pour toujours.

C'est ainsi qu'apparaît et disparaît Satan dans les récits allégoriques de la Bible.

Un jour, dit le livre de Joô, les fils de Dieu étaient venus pour se tenir en la présence du Seigneur, et parmi eux se trouva aussi Satan.

A qui le Seigneur dit : D'où viens-tu ? , Et lui répondit : J'ai fait le tour de la terre et je l'ai parcourue.

Voici comment un évangile gnostique, retrouvé en Orient par un savant voyageur de nos amis, explique, au profit du symbolique Lucifer, la genèse de la lumière :

« La vérité qui se connaît est la pensée vivante. La vérité est la pensée qui est en elle -même ; et la pensée formulée, c'est la parole. Lorsque la pensée éternelle a cherché une forme, elle a dit : « Que la lumière soit. »

Or, cette pensée qui parle, c'est le Verbe ; et le Verbe dit: « Que la lumière soit, parce que

le Verbe lui-même est la lumière des esprits. »

La lumière incréée, qui est le Verbe divin, rayonne parce qu'elle veut être vue ; et lorsqu'elle dit : « Que la lumière soit ! » elle commande à des yeux de s'ouvrir; elle crée des intelligences.

Et lorsque Dieu a dit : « Que la lumière soit ! » l'Intelligence a été faite et la lumière a paru.

Or, l'Intelligence que Dieu avait épanchée du souffle de sa bouche, comme une étoile détachée du soleil, prit la forme d'un ange splendide et le ciel le salua du nom de Lucifer.

L'Intelligence s'éveilla et se comprit tout entière en entendant cette parole du Verbe divin : « Que la lumière soit ! »

Elle se sentit libre, parce que Dieu lui avait commandé d'être; et elle répondit, en relevant la tète et en étendant ses ailes :

— Je ne serai pas la servitude !

— Tu seras donc la douleur ? lui dit la voix incréée.

— Je serai la Liberté! répondit la lumière.

— L'orgueil te séduira, reprit la voix suprême, et tu enfanteras la mort.

— J'ai besoin de lutter contre la mort pour conquérir la vie, dit encore la lumière créée.

INTRODUCTION. il

Dieu alors détacha de son sein le fil de splendeur qui retenait l'ange superbe, ^et en le regardant s'élancer dans la nuit qu'il sillonnait de gloire, il aima l'enfant de sa pensée, et souriant d'un ineffable sourire, il se dit à lui-même : «Que la lumière était belle ! »

Dieu n'a pas créé la douleur ; c'est l'Intelligence qui l'a acceptée pour être libre.

Et la douleur a été la condition imposée à l'être libre, par celui qui, seul, ne peut se tromper, parce qu'il est infini.

Car l'essence de l'intelligence, c'est le jugement ; et l'essence du jugement,- c'est la liberté.

L'œil ne possède réellement la lumière que par la faculté de se fermer ou de s'ouvrir.

S'il était forcé d'être toujours ouvert, il serait l'esclave et la victime de la lumière ; et, pour fuir ce supplice, il cesserait de voir.

Ainsi, l'Intelligence créée n'est heureuse d'affirmer Dieu, que par la liberté qu'elle a de nier Dieu.

Or, l'Intelligence qui nie, affirme toujours quelque chose, puisqu'elle affirme sa liberté.

C'est pourquoi le blasphème glorifie Dieu; et c'est pourquoi l'enfer était nécessaire au bonheur du ciel.

Si la lumière n'était pas repoussée par l'ombre, il n'y aurait pas de formes visibles.

Si le premier des [anges n'avait pas affronté les profondeurs de la nuit, l'enfantement de Dieu n'eût pas été complet et la lumière créée n'eût pu se séparer de la lumière par essence.

Jamais l'Intelligence n'aurait su combien Dieu est bon, si jamais elle ne Pavait perdu !

Jamais l'amour infini de Dieu n'eût éclaté dans les joies de sa miséricorde, si l'enfant prodigue du ciel fût resté dans la maison de son père.

Quand tout était lumière, la lumière n'était nulle part, elle remplissait dans le sein de Dieu qui était en travail pour l'enfanter.

Et lorsqu'il dit : «Que la lumière soit! » il permit à la nuit de repousser la lumière, et l'univers sortit du chaos.

La négation de l'ange qui, en naissant, refusa d'être esclave, constitua l'équilibre du monde, et le mouvement des sphères commença.

Et les espaces infinis admirèrent cet amour de la liberté, assez immense pour remplir le vide de la nuit éternelle, et assez fort pour porter la haine de Dieu.

Mais Dieu ne pouvait haïr le plus noble de ses

enfants, et il ne l'éprouvait par sa colère que pour le confirmer dans sa puissance.

Aussi le Verbe de Dieu lui-même, comme s'il eût été jaloux de Lucifer, voulut-il aussi descendre du ciel et traverser triomphalement les ombres de l'enfer.

Il voulut être proscrit et condamné; et il médita d'avance l'heure terrible où il crierait, à l'extrémité de son supplice : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné? »

Comme l'étoile du matin précède le soleil, l'insurrection de Lucifer annonça à la nature naissante la prochaine incarnation de Dieu.

Peut-être Lucifer, en tombant dans la nuit, entraîna-t-il une pluie de soleils et d'étoiles par r attraction de sa gloire !

Peut-être notre soleil est-il un démon parmi les astres, comme Lucifer est un astre parmi les anges.

C'est pourquoi, sans doute, il reste calme en éclairant les horribles angoisses de l'humanité et la lente agonie de la terre, parce qu'il est libre dans sa solitude et qu'il possède sa lumière.

Telle» étaient les tendances des hérésiarques des premiers siècles. Les uns, comme les Ophites,

ili RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

adoraient le démon sous la figure du serpent; d'autres, comme les Caïnites, justifiaient la révolte du premier des anges comme celle du premier des meurtriers. Toutes ces erreurs, toutes ces ombres, toutes ces idoles monstrueuses de l'anarchie que l'Inde oppose dans ses symboles à la magique tri— mourti, avaient retrouvé dans le christianisme des prêtres et des adorateurs.

Nulle part il n'est parlé du démon dans \&Genèse. C'est un serpent allégorique qui trompe nos premiers parents. Voici ce que la plupart des traducteurs font dire au texte sacré :

« Or, le serpent était plus subtil qu'aucune bète » du champ que le Seigneur Dieu eût faite. »

Et voici ce que dit Moïse :

: dwSk tvrv top ton n>n Sdd Dny rrn wmm

Wka-îfVahàshj haîah hâroum mi-chol hàîath ha-shadeh asher hâshah Jhôah JElohîm. '

C'est-à-dire en français, suivant Fabre d'Olivet :

« Or, l'attract originel (la cupidité) était la pas- » sion entraînante de toute vie élémentaire (le » ressort intérieur) delà nature, ouvrage de Jhôah, » l'Être des êtres. »

Mais ici, Fabre d'Olivet est à côté de la véritable interprétation, parce qu'il ignorait les grandes clefs de la cabale. Le mot Nahasch, expliqué par les lettres symboliques du Tarot, signifie rigoureusement :

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