‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 52 sur 104 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La science se conserve par le silence et se perpétue par l'initiation. La loi du silence n'est donc absolue et inviolable que relativement à la multitude non initiée. La science ne peut se transmettre que par la parole. Les sages doivent donc quelquefois parler.

Oui, les sages doivent parler, non pas pour dire, mais pour amener les autres à trouver. Noli ire, fac venire, c'était la devise de Rabelais, qui. possédant toutes les sciences de son temps, ne pouvait ignorer la magie.

Nous avons donc à révéler ici les mystères de l'initiation.

La destinée de l'homme est, comme nous Pavons dit, de se faire ou de se créer lui-même; il est et sera le fils de ses œuvres pour le temps et pour l'éternité.

Tous les hommes sont appelés à conco urir ; mais le nombre des élus, c'est-à-dire de ceux qui réussissent, est toujours petit ; en d'autres termes, les

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hommes désireux d'être quelque chose sont en grand nombre, et les hommes d'élite sont toujours rares.

Or, le gouvernement du monde appartient de droit aux hommes d'élite, et quand un mécanisme ou une usurpation quelconque empêche qu'il ne leur appartienne de fait , il s'opère un cataclysme politique ou social.

Les hommes qui sont maîtres d'eux-mêmes se rendent facilement maîtres des autres; mais ils peuvent mutuellement se faire obstacle s'ils ne reconnaissent pas les lois d'une discipline et d'une hiérarchie universelle.

Pour se soumettre à une même discipline, il faut être en communion d'idées et de désirs, et Ton ne peut parvenir à cette communion que par une religion commune fondée sur les bases mêmes de l'intelligence et de la raison .

Cette religion a toujours existé dans le monde, et c'est la seule qui puisse être appelée une , infaillible, indéfectible et véritablement catholique, c'est-à-dire universelle.

Cette religion, dont toutes les autres ont été

successivement les voiles et les ombres, c'est celle qui démontre l'être par l'être, la vérité par la rai-

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son, la raison par l'évidence et le sens commun.

C'est celle qui prouve par les réalités la raison d'être des hypothèses, et qui ne permet pas de raisonner sur les hypothèses indépendamment et en dehors des réalités.

C'est celle qui a pour base le dogme des analogies universelles, mais qui ne confond jamais les choses de la science avec celles de la foi. Il ne peut jamais être de foi que deux et un fassent plus ou moins de trois; que le contenu en physique soit plus grand que le contenant; qu'un corps solide, en tant que solide, puisse se comporter comme un corps fluide ou gazeux; qu'un corps humain, par exemple, puisse passer à travers une porte fermée sans opérer ni solution ni ouverture. Dire qu'on croit une pareille chose, c'est parler comme un enfant ou comme un fou; mais il n'est pas moins insensé de définir l'inconnu et de raisonner, d'hypothèses en hypothèses, jusqu'à nier k priori l'évidence pour affirmer des suppositions téméraires. Le sage affirme ce qu'il sait, et ne croit à ce qu'il ignore que suivant la mesure des nécessités raisonnables et connues de l'hypothèse.

Mais cette religion raisonnable ne saurait être celle de la multitude, à laquelle il faut des fables,

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des mystères, des espérances définies et des terreurs matériellement motivées.

C'est pour cela que le sacerdoce s'est établi dans le monde. Or, le sacerdoce se recrute par l'initiation .

Les formes religieuses périssent quand l'initiation cesse dans le sanctuaire, soit par la divulgation, soit par la négligence et l'oubli des mystères sacrés.

Les divulgations gnostiques , par exemple , ont éloigné l'église chrétienne des hautes vérités de la Kabbale, qui contient tous les secrets de la théologie transcendante. Aussi, les aveugles étant devenus les conducteurs des autres aveugles, il s'est produit de grands obscurcissements, de grandes chutes et de déplorables scandales; puis les livres sacrés, dont- les clefs sont toutes cabalistiques, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, sont devenus si peu intelligibles aux chrétiens, que les pasteurs ont, avec raison, jugé nécessaire d'en interdire la lecture aux simples fidèles. Pris à la lettre et compris matériellement, ces livres ne seraient, comme l'a trop bien démontré l'école de Voltaire, qu'un inconcevable tissu d'absurdités et de scandales.

Il en est de même de tous les dogmes anciens, avec leurs brillantes théogonies et leurs poétiques légendes, Dire que les anciens croyaient, en Grèce, aux amours de Jupiter, ou adoraient, en Egypte, le cynocéphale et l'épervier comme les dieux vivants et réels, c'est être aussi ignorant et d'aussi mauvaise foi qu'on le serait en soutenant que les chrétiens adorent un triple Dieu, se composant d'un vieillard, d'un supplicié et d'un pigeon. L'inintelligence des symboles est toujours calomniatrice. C'est pourquoi il faut bien se garder de se moquer tout d'abord des choses qu'on ne sait pas, lorsque leur énoncé semble supposer une absurdité ou même une singularité quelconque; ce serait aussi peu sensé que de les admettre sans discussion et sans examen. ^

Avant qu'il y ait quelque chose qui nous plaise ou qui nous déplaise, il y a une vérité, c'est-à-dire une raison, et c'est par cette raison que nos actions doivent être réglées plutôt que par notre plaisir, si nous voulons créer en nous l'intelligence, qui est la raison d'être de l'immortalité, et la justice, qui en est la loi.

L'homme vraiment homme ne peut vouloir que ce qu'il doit raisonnablement et justement faire;

aussi impose-t-il silence aux convoitises et à la crainte, pour n'écouter que la raison.

Un pareil homme est un roi naturel et un prêtre spontané pour les multitudes errantes. C'est pour cela que l'objet des initiations antiques s'appelait indifféremment art sacerdotal et art royal.

Les anciennes associations magiques étaient des séminaires de prêtres et de rois, et l'on ne parvenait à y être admis que par des œuvres vraiment sacerdotales et royales, c'est-à-dire en se mettant au-dessus de toutes les faiblesses de la nature.

Nous ne répéterons pas ici ce qui se trouve partout sur les initiations égyptiennes, perpétuées, en s'affaiblissant, dans les sociétés secrètes du moyen âge. Le radicalisme chrétien, fondé sur la fausse intelligence de cette parole: Vous n'avez qu'un père et qu'un maître, et vous êtes tous frères, a porté un coup terrible à la hiérarchie sacrée. Depuis ce temps, les dignités sacerdotales sont devenues le résultat de l'intrigue ou du hasard ; la médiocrité active est parvenue à supplanter la supériorité modeste, et par conséquent méconnue, et cependant, l'initiation étant une loi essentielle de la vie religieuse, une société instinctivement magique

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s'est formée au déclin de la puissance pontificale, et a bientôt concentré en elle seule toute la puissance du christianisme, parce que seule elle a compris vaguement, mais exercé positivement, le pouvoir hiérarchique par les épreuves de l'initiation et la toute-puissance de la foi dans l'obéissance passive.

Que faisait, en effet, le récipiendaire dans les anciennes initiations? ïl abandonnait entièrement sa vie et sa liberté aux maîtres des temples de Thébès ou de Memphis ; il s'avançait résolument à travers des épouvantes sans nombre qui pouvaient lui faire supposer un attentat prémédité contre luimême; il traversait les bûchers, passait à la nage les torrents d'eau noire et bouillante, se suspendait à des bascules inconnues, sur des précipices sans fond... N'était-ce pas là de l'obéissance aveugle dans toute la force du terme? Abjurer momentanément sa liberté pour parvenir à une émancipation, n'est-ce pas l'exercice le plus parfait de la liberté? Or, voilà ce que doivent faire et ce qu'ont toujours fait ceux qui aspirent au sanctum regnum de la toute-puissance magique. Les disciples de Pythagore se condamnaient à un silence rigoureux de plusieurs années ; les sectateurs même d'Epicure

ne comprenaient la souveraineté du plaisir que par la sobriété acquise et la tempérance calculée. La vie est une guerre où il faut faire ses preuves pour monter en grade: la force ne se donne pas; il faut la prendre.

L'initiation par la lutte et par les épreuves est donc indispensable pour arriver à la science pratique de la magie. Nous avons déjà dit comment on peut triompher des quatre formes élémentaires : nous n'y reviendrons pas, et nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître les cérémonies des initiations anciennes aux ouvrages du baron de Tschoudy, auteur de Y Étoile flamboyante de la maçonnique adonhirarnite et de plusieurs autres opuscules maçonniques très estimables.

Nous devons insister ici sur une réflexion : c'est que le chaos intellectuel et social au milieu duquel nous périssons a pour cause la négligence de l'initiation, de ses épreuves et de ses mystères. Des hommes en qui le zèle était plus fort que la science, impressionnés par les maximes populaires de l'Evangile, ont cru à l'égalité primitive et absolue des hommes. Un halluciné célèbre, l'éloquent et infortuné Rousseau, a propagé avec toute la magie de son style ce paradoxe : que la société seule déprave

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les hommes, comme si l'on disait que la concurrence et l'émulation du travail rendent les ouvriers paresseux. La loi essentielle de la nature, celle de l'initiation par les œuvres et du progrès laborieux et volontaire a été fatalement méconnue; la maçonnerie a eu ses déserteurs, comme le catholicisme avait eu les siens. Qu'en est-il résulté? Le niveau d'acier substitué au niveau intellectuel et symbolique. Prêcher l'égalité à ce qui est en bas sans lui dire comment on s'élève, n'est-ce pas s'engager soi-même à descendre? Aussi est-on descendu, et l'on a eu le règne de la carmagnole, des sansculottes et de Marat.

Pour relever la société chancelante et déchue, il faut rétablir la hiérarchie et l'initiation. La tâche est difficile, mais tout le monde intelligent sent déjà la nécessité de l'entreprendre. Faudra-t-il pour cela que le monde passe par un nouveau déluge? Nous désirons vivement qu'il n'en soit pas ainsi , et ce livre, la plus grande peut-être, mais non la dernière de nos audaces, est un appel à tout ce qui est vivant encore, pour reconstituer la vie au milieu même de la décomposition et de la mort.

LA CLEF DE l' OCCULTISME.

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