‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 62 sur 104 · MO · texte numérisé non relu

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CERCLE GOETIQUE

Des Évocations noires et des Pactes (page 20S).

Disons maintenant, pour l'édification du vulgaire, pour la satisfaction de M. !e comte de Mirville, pour la justification de Boclin le démonornane, pour la plus grande gloire de l'Église, qui a persécuté les templiers, brûlé les magiciens, excommunié les francs-maçons, etc., etc.; disons hardiment et hautement que tous les initiés aux sciences occultes (je parle des initiés inférieurs et profanateurs du grand arcane) ont adoré, adorent encore et adoreront toujours ce qui est signifié par cet épouvantable symbole.

Oui, dans notre conviction profonde, les grands maîtres de l'ordre des templiers adoraient le Baphomet et le faisaient adorer à leurs initiés; oui, il a existé et il peut exister encore des assemblées présidées par cette figure, assise sur un trône avec sa torche ardente entre les cornes; seulement les adorateurs de ce signe ne pensent pas comme nous, que ce soit la représentation du diable, mais bien celle du dieu Pan, le dieu de nos écoles de philosophie moderne, le dieu de théurgistes de l'école d'Alexandrie et des mystiques néoplatoniciens de nos jours, le dieu de Lamartine et de M. Victor Cousin, le dieu de Spinosa et de Platon, le dieu des écoles guostiques primitives ; le Christ même du sacerdoce

dissident; et cette dernière qualification donnée au bouc de la magie noire n'étonnera pas ceux qui étudient les antiquités religieuses et qui ont suivi dans leurs diverses transformations les phases du symbolisme et du dogme soit dans l'Inde, soit dans l'Egypte, soit dans la Judée.

Le taureau, le chien et le bouc, sont les trois animaux symboliques de la magie hermétique dans laquelle se résument toutes les traditions de l'Égypte et de l'Inde. Le taureau représente la terre ou le sel des philosophes; le chien, c'est Hermanubis, le Mercure des sages, le fluide, l'air et l'eau ; le bouc représente le feu, et il est en même temps le symbole de la génération.

En Judée on consacrait deux boucs, l'un pur, l'autre impur. Le pur était sacrifié en expiation des péchés; l'autre, chargé par imprécation de ces mêmes péchés, était envoyé en liberté dans le désert. Chose étrange, mais d'un symbolisme profond ! la réconciliation par le dévoûment et l'expiation par la liberté ! Or, tous les pères qui se sont occupés du symbolisme juif ont reconnu dans le bouc immolé la figure de celui qui a pris, disentils, la forme même du péché. Donc les gnostiques n'étaient pas en dehors des traditions symboliques

lorsqu'ils donnaient au Christ libérateur la figure mystique ciu boue.

Toute la kabbale et toute la magie se partagent eu effet entre le culte du bouc sacrifié et celui du bouc émissaire, il y a donc la magie du sanctuaire et celle du désert, l'église blanche et l'église noire, le sacerdoce des assemblées publiques et le sanhédrin du sabbat.

Le bouc qui est représenté dans notre frontispice porte sur le front le signe du penlagranime, la pointe en haut, ce qui suffit pour en faire un symbole de lumière ; il fait des deux mains le signe de l'occultisme, et montre en haut la lune blanche de Chesed, et en bas la lune noire de Géburah. Ce signe exprime le parfait accord de la miséricorde avec la justice. L'un de ses bras est féminin, l'autre masculin, comme dans Fandrogyne de Khunrath dont nous avons dû réunir les attributs à ceux de notre bouc, puisque c'est un seul et même symbole. Le flambeau de l'intelligence qui brille entre ses cornes, est la lumière magique de l'équilibre universel; c'est aussi la figure de Fàme élevée audessus de la matière, bien que tenant à la matière même, comme la flamme tient au flambeau. La tète hideuse de l'animal exprime l'horreur du pé»

ché, dont l'agent matériel, seul responsable, doit seul et à jamais porter la peine : car l'âme est impassible dosa uature, et n'arrive à souffrir qu'en se matérialisant. Le caducée, qui tient lieu de l'organe générateur, représente la vie éternelle; le ventre couvert d'écaillés c'est l'eau ; le cercle qui est audessus, c'est l'atmosphère ; les plumes qui viennent ensuite sont l'emblème du volatile; puis l'humanité est représentée par les deux mamelles et les bras androgynes de ce sphinx des sciences occultes.

Voilàles ténèbres du sanctuaire infernal dissipées, voilà le sphinx des terreurs du moyen âge deviné et précipité de son trône: quomodo cecidisti, Lucifer? Le terrible Baphomet n'est plus, comme toutes les idoles monstrueuses énigmes de la science antique et de ses rêves qu'un hiéroglyphe innocent et même pieux. Comment l'homme adorait-il la bête, puisqu'il exerce sur elle un souverain empire? Disons, pour l'honneur de l'humanité, qu'elle n'a jamais adoré les chiens et les boucs plus que les agneaux et les pigeons. En fait d'hiéroglyphe, pourquoi pas un bouc aussi bien qu'un agneau ? Dans les pierres sacrées des chrétiens gnostiques de la secte de Basilidès, on voit des représentations du Christ sous

les diverses figures des animaux de la Kabbale: tantôt c'est un taureau, tantôt un lion, tantôt un serpent à tète de lion ou de taureau : partout il porte en même temps les attributs de la lumière comme notre bouc que son signe du pentagramme défend de prendre pour une des images fabuleuses de Satan.

Disons bien haut, pour combattre des restes de manichéisme qui se révèlent encore tous les jours chez nos chrétiens, que Satan, comme personnalité supérieure et comme puissance n'existe pas. Satan c'est la personnification cle toutes les erreurs, de toutes les perversités, et par conséquent aussi de toutes les faiblesses. Si Dieu peut être défini celui qui existe nécessairement, ne peut- on pas définir son antagoniste et son ennemi, celui qui nécessairement n'existe pas?

L'affirmation absolue du bien implique la négation absolue du mal; aussi dans la lumière l'ombre elle-même est lumineuse. C'est ainsi que les esprits égarés sont bons par tout ce qu'ils ont d'être et de vérité. Il n'y a pas d'ombres sans reflets ni de nuits sans lune, sans phosphores et sans étoiles. Si l'enfer est une justice, c'est un bien. Personne n'a jamais blasphémé Dieu. Les injures et les moque-

21k RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

ries qu'on adresse à ses images défigurées ne l'atteignent pas.

Nous venons de nommer le manichéisme, et c'est par celte monstrueuse hérésie que nous expliquerons les aberrations de la magie noire. Le dogme de Zoroastre mal compris, la loi magique des deux forces qui constituent l'équilibre universel, ont fait imaginer à quelques esprits illogiques une divinité négative, subordonnée mais hostile à la divinité active. C'est ainsi que se forma le binaire impur. On eut la folie de scinder Dieu ; l'étoile de Salomon fut séparée en deux triangles, et les manichéens imaginèrent une tri ni té de la nuit. Ce Dieu mauvais, né dans l'imagination des sectaires, devint l'inspirateur de toutes les folies et de tous les crimes. On lui offrit de sanglants sacrifices; ridolâtrie monstrueuse remplaça la. vraie religion: la magie noire fit calomnier la haute et lumineuse magie des vrais adeptes, et il y eut dans les cavernes et dans les lieux déserts d'horribles conventicules de sorciers, de goules et de stryges : car la démence se change bientôt en frénésie, et des sacrifices humains à l'anthropophagie il n'y a qu'un pas.

Les mystères du sabbat ont été diversement ra-

contés, mais ils figurent toujours dans les grimoires et dans les procès de magie. On peut diviser toutes les révélations qui ont été faites à ce sujet en trois séries : 1° celles qui se rapportent à un sabbat fantastique et imaginaire : 2° celles qui trahissent les secrets des assemblées occultes de vrais adeptes; 3° les révélations d'assemblées folles et criminelles ayant pour objet les pratiques de la magie noire.

Pour un grand nombre de malheureux et de malheureuses adonnés à de folles et abominables pratiques, le sabbat n'était qu'un long cauchemar dont les rêves leur semblaient des réalités, et qu'ils se procuraient au moyen de breuvages, de fumigations et de frictions narcotiques. Porta, que nous avons déjà signalé comme un mystificateur, donne dans sa Magie naturelle la prétendue recette de l'onguent des sorcières, au moyen duquel elles se font transporter au sabbat. Il le compose de graisse d'enfant, d'aconit bouilli avec des feuilles de peuplier et quelques autres drogues; puis il veut qu'on y mêle de la suie de cheminée, ce qui doit rendre peu attrayante la nudité des sorcières qui vont au sabbat frottées de cette pommade. Voici une autre recette plus sérieuse donnée également par Porta,

et que nous transcrivons en latin pour lui laisser tout son caractère de grimoire :

Recipe : suim, acorum vulgare, pentaphyllon , verspertillionis sanguinem solarium somniferum et oleum, le tout bouilli et incorporé ensemble jusqu'à consistance d'onguent.

Nous pensons que les compositions opiacées, la moelle de chanvre vert, le datura stramonium, le laurier-amande, entreraient avec non moins de succès dans cle semblables compositions. La graisse ou le sang des oiseaux de nuit, joints à ces narcotiques avec des cérémonies de magie noire, peuvent frapper l'imagination et déterminer la direction des rêves. C'est à des sabbats rêvés de cette manière qu'il faut rapporter les histoires de boucs qui sortent d'une cruche et y rentrent après la cérémonie, de poudres infernales recueillies derrière le même bouc , appelé maître Léonard , de festins où l'on mange des avortons bouillis sans sel avec des serpents et des crapauds, de danses où figurent des animaux monstrueux ou des hommes et des femmes à formes impossibles, de débauches effrénées où les incubes donnent un sperme froid. Le cauchemar seul peut produire cle pareilles choses et seul peut les expliquer. Le malheureux curé Gaufridy et sa

pénitente débauchée, Madeleine de là Palud, devinrent fous de pareilles rêveries, et se compromirent pour les soutenir jusqu'au bûcher. 11 faut lire dans leur procès les dépositions de ces pauvres malades pour comprendre jusqu'à quelles aberrations peut s'emporter une imagination blessée. Mais le sabbat n'a pas toujours été un rêve, et il a existé réellement; il existe même encore des assemblées secrètes et nocturnes où Ton a pratiqué et où l'on pratique les rites de l'ancien monde, et cle ces assemblées les unes ont un caractère religieux et un but social, les autres sont des conjurations et des orgies. C'est sous ce double point de vue que nous allons considérer et décrire le vrai sabbat, soit de la magie lumineuse, soit de la magie de ténèbres. x Lorsque le christianisme proscrivit l'exercice public des anciens cultes, il réduisit les partisans des religions à se réunir en secret pour la célébration de leurs mystères. À ces réunions présidaient des initiés qui établirent bientôt parmi les diverses nuances de ces cultes persécutés une orthodoxie que la vérité magique les aidait à établir avec d'autant plus de facilité, que la proscription réunit les volontés et resserre les liens de la fraternité entre les hommes. Ainsi, les mystères d'Isis, de Cérès

Eieusine, de Bacchus, se réunirent à ceux de la bonne déesse et du druïdisme primitif. Les assemblées se tenaient ordinairement entre les jours de Mercure et de Jupiter, ou entre ceux de Vénus et de Saturne; on s' y occupait des rites de l'initiation, on échangeait les signes mystérieux, on chantait les hymnes symboliques, on s'unissait par des banquets, et l'on formait successivement la chaîne magique par la table et par la danse ; puis on se séparait après avoir renouvelé les serments entre les mains des chefs et reçu leurs instructions. Le

récipiendaire du sabbat devait être amené ou plutôt apporté à l'assemblée les yeux couverts par le manteau magique, dont on F enveloppait tout entier; on le faisait passer sur de grands feux et l'on faisait autour de lui des bruits épouvantables. Lorsqu'on lui découvrait le visage, il se voyait entouré de monstres infernaux et en présence d'un bouc colossal et monstrueux qu'on lui enjoignait d'adorer: Toutes ces cérémonies étaient des épreuves de sa force de caractère et de sa confiance en ses initiateurs. La dernière épreuve surtout était décisive , parce qu'elle présentait d'abord à l'esprit du récipiendaire quelque chose d'humiliant et de ridicule : il s'agissait de baiser respectueusement le

derrière du bouc, et Tordre en étaitdonné sans ménagement au néophyte. S'il refusait, on lui revoilait la tête et on le transportait loin de T assemblée avec une telle rapidité, qu'il croyait avoir été voiture par les nuages: s'il acceptait, on le faisait tourner autour de l'idole symbolique, et là il trouvait, non un objet repoussant et obscène, mais le jeune et gracieux visage d'une prêtresse d'Isis ou de Maïa, qui lui donnait un baiser maternel ; puis il (Hait admis au banquet.

Quant aux orgies qui, dans plusieurs assemblées de ce genre, suivaient le banquet, il faut, bien se garder de croire qu'elles aient été généralement admises dans ces agapes secrètes ; mais on sait que plusieurs sectes gnostiques les pratiquaient dans leurs conventicules dès les premiers siècles du christianisme. One la chair ait eu ses protestants dans les siècles d'ascétisme et de compression des sens, cela devait être et n'a rien qui nous étonne ; mais il ne faut pas accuser la haute magie de dérèglements qu'elle n'a jamais autorisés. Isis est chaste dans son veuvage ; la Diane Panthée est vierge ; Hermanubis, ayant les deux sexes, ne peut en satisfaire aucun; l'Hermaphrodite hermétique estchaste. Apollonius de Tyane ne s'abandonna jamais aux

séductions du plaisir ; l'empereur Julien était d'une chasteté sévère; Plotin d'Alexandrie était rigoureux dans ses mœurs comme un ascète; Paracelse était si étranger aux folles amours, qu'on le crut d'un sexe douteux; Raymond Lulle ne fut initié aux derniers secrets de la science qu'après un désespoir d'amour qui le rendait, chasle à jamais.

C'est aussi une tradition de la haute magie que les pantacles et les talismans perdent toute leur vertu quand celui qui les porte entre dans une maison de prostitution ou commet un adultère. .Le sabbat orgiaque ne doit donc pas être considéré comme celui des véritables adeptes.

Quant au nom même du sabbat , on a voulu le faire venir du nom de Sabasius; d'autres ont imaginé d'autres étymologies. La plus simple, selon nous, c'est celle qui fait venir ce mot du sabbat judaïque, puisqu'il est certain que les juifs, dépositaires plus fidèles des secrets de la kabbale, ont été presque toujours en magie les grands maîtres du moyen âge.

Le sabbat était donc le dimanche des cabalistes, le jour de leur fête religieuse ou plutôt la nuit de leur assemblée régulière. Cette fête, environnée de mvstères. avait pour sauvegarde l'épouvante même du

LE SABBAT DES SORClliRS. 2*21

vulgaire et échappait à la persécution par la terreur.

Quant au sabbat diabolique des nécromanciens, c'était une contrefaçon de celui des mages et une assemblée de malfaiteurs qui exploitaient des idiots et des fous. On y pratiquait d'horribles rites, et Ton y composait d'abominables mixtions. Les sorciers et les sorcières y faisaient leur police et se renseignaient les uns les autres pour soutenir mu tuellement leur réputation de prophétie et de divination, car les devins alors étaient généralement consultés, et faisaient un métier lucratif tout en exerçant une véritable puissance.

Ces assemblées de sorciers et de sorcières n'avaient d'ailleurs et ne pouvaient pas avoir de rites réguliers: tout y dépendait du caprice des chefs et des vertiges de rassemblée. Ce qu'en racontaient, ceux qui avaient pu y assister servait de type à tous les cauchemars des rêveurs, et c'est du mélange de ces réalités impossibles et de ces rêves démoniaques que sont issues les dégoûtantes et sottes histoires du sabbat qui figurent dans les procédures de magie et dans les livres desSpranger, des Delancre, des Delrio et des Bodin.

Les rites du sabbat gnostique se sont transmis en Allemagne k une association qui a pris le nom

*rrl RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

de Mopses • on y a remplacé le bouc cabalistique par te chien hermétique, et, lors de la réception d'un candidat ou d'une candidate (car l'ordre admet les dames), on l'amène les yeux bandés; on fait autour de lui ou d'elle ce bruit infernal qui a fait donner le nom de sabbat à toutes les inexplicables rumeurs; on lui demande s'il a peur ou si elle a peur du diable, puis on lui propose brusquement le choix entre baiser le derrière du grand maître et baiser celui du Mopse, qui est une petite figure de chien recouverte de soie, et substituée à l'ancienne grande idole du bouc de Mendès. Les Mopses ont pour signe de reconnaissance une grimace ridicule qui rappelle les fantasmagories de l'ancien sabbat et les masques des assistants. Du reste leur doctrine se résume dans le culte de l'amour et de la liberté. Cette association se produisit quand l'Église romaine persécuta la franc-maçonnerie. Les Mopses affectaient de ne se recruter que dans le catholicisme, et Ton avait substitué au serment de réception un solennel engagement sur l'honneur de ne rien révéler des secrets de l'association. C'était plus qu'un serment, et la religion n'avait plus rien à dire.

Le Baphomet des templiers, dont le nom doit

s épeler cabalistiquement en sens inverse, se compose de trois abréviations: ïem ohp ab, T empli omnium hominum pacis abbas, le père du temple, paix universelle des hommes; le Baphomet était, suivant les uns, une tête monstrueuse; suivant d'autres, un démon en forme de bouc. Un coffret sculpté a été déterré dernièrement dans les ruines d'une ancienne commanderie du temple, et les antiquaires y ont observé une figure baphométique conforme, quant aux attributs, à notre bouc de Mendès et à l'anclrogyne de Khunrath. Cette figure est barbue avec un corps entier de femme ; elle tient d'une main le Soleil, et de l'autre la LuueP attachés à des chaînes. C'est une belle allégorie que cette tète virile qui attribue à la pensée seule le principe initiateur et créateur. La tête, ici, représente l'esprit, et le corps de femme la matière. -Les astres enchaînés à la forme humaine et dirigés par cette nature dont l'intelligence est la tète, offrent aussi la plus belle allégorie. Le signe, dans son ensemble, n'en a pas moins été trouvé obscène et diabolique par les savants qui Tout examiné. Qu'on s'étonne, après cela, de voir s'accréditer de nos jours toutes les superstitions du moyen âge ! Une seul chose me surprend, c'est que.

22 k RITUEL DE LA HA L Tli MAGIE.

croyant au diable et à ses suppôts, on ne rallume pas les bûchers. M. Veuillot le voudrait, et c'est chez lui de la logique: il faut toujours honorer les hommes qui ont le courage de leurs opinions.

Poursuivons nos recherches curieuses et arrivons aux plus horribles mystères du grimoire, ceux qui se rapportent à l'évocation des diables et aux pactes avec l'enfer.

Après avoir attribué une existence réelle à la négation absolue du bien , après avoir intronisé l'absurde et créé un dieu du mensonge, il restait à la folie humaine d'invoquer cette idole impossible, et c'est ce que les insensés ont fait. On nous écrivait dernièrement que le très respectable père Ventura, ancien supérieur des théatins, examinateur des évèques, etc. , etc. > après avoir lu notre dogme, avait déclaré que la Kabbale, à ses yeux, était une invention du diable, et que l'étoile de Salomon était une autre ruse du même diable pour persuader au monde que lui, diable, ne fait qu'un avec Dieu. Et voilà ce qu'enseignent sérieusement ceux qui sont maîtres en Israël ! L'idéal du néant et des ténèbres inventant une sublime philosophie qui est la base universelle de la foi et la clef de voûte de tous les temples ! le démon apposant sa

signature à côté de celle de Dieu ! Mes vénérables maîtres en théologie, vous êtes plus sorciers qu'on ne pense et que vous ne pensez vous-mêmes ; et celui qui a dit : Le diable est menteur ainsi que son père, aurait peut-être bien quelques petites choses à redire aux décisions de vos paternités.

Les évocateurs du diable doivent avaut toute chose être de la religion qui admet un diable créateur et rival de Dieu. Pour s'adresser à une puissance, il faut y croire. Étant donc donné un ferme croyant à la religion du diable, voici comment il devra procéder pour correspondre avec son pseudo-dieu :

Axiome magique.

Dans le cercle de son action, tout verbe crée ce qu'il affirme.

Conséquence directe.

Celui qui affirme le diable crée ou fait le diable.

Ce qu'il faut avoir pour réussir clans les évocations

in fernales. ~" y .

1° Un entêtement invincible ; 2° Une conscience à la fois endurcie au crime et très accessible au remords et à la peur ;

3° Une ignorance affectée ou naturelle ; k° Une foi aveugle en tout ce qui n'est pas croyable ;

5° Une idée complètement fausse de Dieu. Il faut ensuite :

Premièrement, profaner les cérémonies du culte auquel on croit, et en fouler aux pieds les signes les plus sacrés ;

Secondement, faire uu sacrifice sanglant ;

Troisièmement, se procurer la fourche magique. C'est une branche d'un seul jet de noisetier ou d'amandier qu'il faut couper d'un seul coup avec le couteau neuf qui aura servi au sacrifice ; la baguette doit se terminer en fourche ; il faut ferrer cette fourche de bois avec une fourche de fer ou d'acier faite de la lame même du couteau avec lequel on l'aura coupée.

Il faut jeûner pendant quinze jours, ne faisant qu'un repas sans sel après le soleil couché ; ce repas sera de pain noir et de sang assaisonné avec des épices sans sel ou de fèves noires, et d'herbes laiteuses et narcotiques ;

Tous les cinq jours s'enivrer, après le soleil couché, de vin dans lequel on aura fait infuser pendant cinq heures cinq têtes de pavots noirs et

cinq onces de chènevis trituré : le tout contenu dans un linge qui ait été filé par une femme prostituée (à la rigueur, le premier linge venu pourra servir s'il a été filé par une femme).

L'évocation peut se faire soit dans la nuit du lundi au mardi, soit dans celle du vendredi au samedi.

Il faut choisir un endroit solitaire et décrié, tel qu'un cimetière hanté par les mauvais esprits, une ruine redoutée dans la campagne, la cave d'un couvent abandonnée, la place où s'est commis un assassinat, un autel druidique ou un ancien temple d'idoles.

Il faut se pourvoir d'une robe noire sans coutures et sans manches, d'une calotte de plomb cou» stellée aux signes de la lune, de Vénus et de Saturne, de deux chandelles de suif humain plantées dans des chandeliers de bois noir taillés en forme de croissant, de deux couronnes de verveine, d'une épée magique à manche noir, de la fourche magique, d'un vase cle cuivre contenant le sang de la victime, d'une navette contenant les parfums, qui seront de l'encens, du camphre, de Paloès, de l'ambre gris, du storax, incorporés et pétris avec du sang de bouc, de taupe et de chauve-

souris ; il faudra aussi avoir quatre clous arrachés au cercueil d'un supplicié, la tète d'un chat noir nourri de chair humaine pendant cinq jours, une chauve-souris noyée dans le sang, les cornes d'un bouc cum quo puella concubuerit, et le crâne d'un parricide. Tous ces objets horribles et assez difficiles à rassembler étant réunis, voici comment on les dispose:

On trace un cercle parfait avec Tépée en réservant toutefois une rupture ou un chemin de sortie ; dans le cercle on inscrit un triangle, on colore avec le sang le pantacle que l'épée a tracé ; puis, à l'un des angles du triangle, on place le réchaud à trois pieds, que nous aurions pu compter aussi parmi les objets indispensables; à la base opposée du triangle on fait trois petits cercles pour l'opérateur et ses deux assistants, et derrière le cercle de l'opérateur on trace, non pas avec le sang de la victime, mais avec le sang môme de l'opérateur, le signe du labarum, ou le monogramme de Constantin. L'opérateur ou ses acolytes doivent avoir les pieds nus et la tète couverte.

Ou aura aussi apporté la peau de la victime immolée; cette peau, découpée en bandes, sera placée dans le cercle, et formera un autre cercle intérieur

qu'on fixera aux quatre coins avec les quatre clous du supplicié ; près des quatre clous et en dehors du cercle on placera la tête de chat, le crâne humain ou plutôt inhumain ? les, cornes de bouc et la chauve-souris ; on les aspergera avec un rameau de bouleau trempé clans le sang de la victime? puis on allumera un feu de bois d'aune et de cyprès ; les deux chandelles magiques seront placées à droite et à gauche de l'opérateur dans les couronnes de verveine. (Voir la figure en tête de ce chapitre.)

On prononcera alors les formules d'évocation qui se trouvent dans les éléments magiques de Pierre d'Àpono ou dans les grimoires, soit manuscrits, soit imprimés. Celle du Grand Grimoire, répétée dans le vulgaire Dragon rouge, a été volontairement altérée à l'impression. La voici telle qu'il faut la lire :

j « Per Àdonaï Eloïm, Adonaï Jehova, Adonaï Sabaoth, Metraton On Agla Adonaï Mathon. ver» bu m pythonieum, mysterium salamandre, conventus sylphorum , antra gnomorum, daemonia Cœli Gad, Almousin, Gibor, Jehosua, Evam, Zariatnatmik, veni, veni, veni. j~ -----

La grande appellation d' Agrippa consiste seule-

ment dans ces paroles : Dies mies Jeschet boene-

DOESEF DOUVEMA ENITEMAUS eus ne nous flattons

pas de comprendre le sens de ces paroles qui peutêtre n'en ont aucun, et ne doivent en avoir du moins aucun qui soit raisonnable, puisqu'elles ont la puissance d'évoquer le diable, qui est la souveraine déraison.-

Pic de la Mirandole, sans doute par le même motif, affirme qu'en magie noire les mots les plus barbares et les plus absolument inintelligibles sonl les plus efficaces et les meilleurs.

Les conjurations se répètent en haussant la voix et avec des imprécations, des menaces, jusqu'à ce que l'esprit réponde. Il est ordinairement précédé, lorsqu'il va paraître, d'un vent violent qui semble faire hurler toute la campagne. Les animaux domestiques tremblent alors et se cachent ; les assistants sentent un souffle devant leur visage, et leurs cheveux humectés d'une sueur froide se dressent sur leur tête.

La grande et suprême appellation , suivant Pierre d'Apono, est celle-ci :

« Hemen-Étan! Hemen-Etan! Hemen-Etan ! El* àti* Ttteip* àzia* Hyn* Teu* Muvosel* Achadon* vay* vaa* Eve* Aaa* Eie* Exe* A EL EL EL A,

le sabbat des sorciers. ^01

Hy! hau ! hau ! h au ! h au ! va! va! va! va! CHAVAJOTH.

Àie Saraye, aie Saraye, aie Saraye! per Eloym, Archima, Rabur, Bathas super Abrac ruens superveniens Abeor super kmRmChavajolh! Chavajoth! Chavajoth! impero tibi per clavem Sàiomonis et nomen magnum Semhamphoras .j

Voici maintenant les signes et signatu res ordinaires des démons :

Ce sont là les signatures des simples démons; voici les signatures officielles des princes de l'enfer, signatures constatées juridiquement (juridiquement ! ô M. le comte de Mirville !), et conservées dans les archives judiciaires comme pièces de con-

viction pour le procès du malheureux Urbain Grandier.

Ces signatures sont apposées au bas d'un pacte dont M. Collin de Plancy adonné le fac-similé dans l'atlas de son Dictionnaire infernal, et qui porte en apostille: « La minute est en enfer, dans le cabinet de Lucifer » , renseignement assez précieux sur une localité fort mal connue et sur une époque si voisine encore de nous, antérieure pourtant au procès des jeunes Labarre et d'Étalonde, qui, comme tout, le monde le sait, furent contemporains de Voltaire.

Les évocations étaient souvent suivies de pactes, qu'on écrivait sur du parchemin de peau de boue avec une plume de fer et une goutte de sang qu'on devait se tirer du bras gauche. La cédule était double : le malin en emportait une, et le réprouvé volontaire avalait l'autre. Les engagements réciproques étaient, pour le démon, de servir le sorcier pendant un certain nombre d'années, et, pour le sorcier, d'appartenir au démon après un temps déterminé. L'Église, dans ses exorcismes, a consacré la croyance à toutes ces choses, et Ton peut dire que la magie noire et son prince ténébreux sont une création réelle, vivante, terrible, du catholicisme romain ; qu'ils en sont même l'œuvre spéciale et caractéristique, car les prêtres n'inventent pas Dieu. Aussi les vrais catholiques tiennent-ils du fond de leur cœur à la conservation, à la régénération même de ce grand œuvre qui est la pierre philosophale du culte officiel et positif. On dit que, dans la langue des bagnes, les malfaiteurs appellent le diable le boulanger : tout notre désir, et nous parlons ici non plus en magiste, mais en enfant dévoué du christianisme et de l'Église, à laquelle nous devons notre première éducation et nos premiers enthousiasmes, tout notre désir, disons-nous, est

que le fantôme de Satan ne puisse plus être appelé aussi le boulanger des ministres de la morale et des représentants de la plus haute vertu. Comprendrat-on notre pensée, et nous pardonnera-t-on la hardiesse de nos aspirations en faveur de nos intentions dévouées et de la sincérité de notre foi?

La magie créatrice du démon, cette magie qui a dicté le Grimoire du pape Honorius, l'Enchiridion de Léon III, les exorcismes du Rituel, les sentences des inquisiteurs, les réquisitoires de Laubardemont, les articles de MM. Veuillot frères, les livres de MM. de Falloux, de Montalembert, de Mirville, la magie des sorciers et des hommes pieux qui ne le sont pas est quelque chose de vraiment condamnable chez les uns, et d'infiniment déplorable chez les autres. C'est surtout pour combattre, en les dévoilant, ces tristes aberrations de l esprit humain, que nous avons publié ce livre. Puisse-t-il servir au succès cle cette œuvre sainte î

Mais nous n'avons pas encore montré ces œuvres impies dans toute leur turpitude et dans toute leur montrueuse folie; il faut remuer la boue sanglante des superstitions passées, il faut compulser les annales de la démonomanie, pour concevoir certains forfaits que l'imagination seule n'inventerait pas.

Le cabaliste Bodin, Israélite de conviction otcatholique par nécessité, n'a eu d'autre intention, dans sa Démonomanie des sorciers, que d'atteindre le catholicisme dans ces œuvres, et de le saper dans le plus grand de tous les abus de sa doctrine. L'œuvre de Bodin est profondément machiavélique et frappe au cœur les institutions et les hommes qu'il semble défendre. On s'imaginerait difficilement, sans l'avoir lu, tout ce qu'il a ramassé et entassé de choses sanglantes et hideuses, d'actes de superstition révoltante, d'arrêts et d'exécutions d'une férocité stupide.'Brûlez tout ! semblaient dire les inquisiteurs, Dieu reconnaîtra bien les siens ! De pauvres fous, des femmes hystériques, des idiots, étaient brûlés sans miséricorde pour crime de magie ; mais aussi que de grands coupables échappaient à cette injuste et sanguinaire justice ! C'est ce que Bodin nous fait entendre lorsqu'il nous raconte des anecdotes du genre de celle qu'il place à la mort du roi Charles IX. C'est une abomination peu connue et qui n'a encore, que nous sachions, même aux époques de la plus fiévreuse et de la plus désolante littérature, tenté la verve d'aucun romancier.

Atteint d'un mal dont aucun médecin ne pouvait

découvrir la cause ni expliquer les effrayants symptômes, le roi Charles IX allait mourir. La reinemère, qui le gouvernait entièrement et qui pouvait tout perdre sous un autre règne ; la reine-mère, qu'on a soupçonnée de cette maladie, contre ses intérêts mêmes, parce qu'on supposait toujours à cette femme, capable de tout, des ruses cachées et des intérêts inconnus, consulta d'abord ses astrologues pour le roi, puis eut recours à la plus détestable des magies. L'état du malade empirant de jour en jour et devenant désespéré, on voulut consulter l'oracle de la tête sanglante, et voici comment on procéda à cette infernale opération :

On prit un enfant, beau de visage et innocent de mœurs ; on le fit préparer en secret à sa première communion par un aumônier du palais ; puis, le jour venu, ou plutôt la nuit du sacrifice arrivée, un moine, jacobin apostat et adonné aux œuvres occultes de la magie noire, commença à minuit, dans la chambre du malade, et en présence seulement de Catherine de Médicis et de ses afïidés, ce qu'on appelait alors la messe du. diable.

À cette messe, célébrée devant l'image du démon, ayant sous ses pieds une croix renversée, le sorcier consacra deux hosties, une noire et une

blanche. La blanche fut donnée à l'enfant, qu'on amena vêtu comme pour le baptême, et qui fut égorgé sur les marches mêmes de l'autel aussitôt après sa communion. Sa tète, détachée du tronc d'un seul coup, fut placée, toute palpitante, sur la grande hostie noire qui couvrait le fond de la patène, puis apportée sur une table où brûlaient des lampes mystérieuses. L'exorcisme alors commença, et le démon fut mis en demeure de prononcer un oracle et de répondre par la bouche de cette tête à une question secrète que le roi n'osait faire tout haut, et n'avait même confiée à personne. Alors une voix faible, une voix étrange et qui n'avait pi us rien d'humain, 'se fît entendre dans cette pauvre petite tête de martyr. « J'y suis forcé » , disait cette voix en latin : Fini patior. À cette réponse, qui annonçait sans cloute au malade que l'enfer ne le protégeait plus, un tremblement horrible le saisit, ses bras se roidissent... Il crie d'une voix rauque : « Eloignez cette tête ! éloignez cette tête ! » et jusqu'à son dernier soupir on ne l'entendit plus dire autre chose. Ceux qui le servaient, et qui n'étaient pas dans la confidence de cet affreux mystère , crurent qu'il était poursuivit par le fantôme de Coligny, et qu'il croyait revoir devant lui la tète

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de l'illustre amiral ; mais ce qui agitait le mourant, ce n'était déjà plus un remords, c'était une épouvante sans espoir et un enfer anticipé.

Cette noire légende magique de Bodin rappelle les abominables pratiques et le supplice bien mérité de ce Gilles de Laval, seigneur de Raiz, qui passa de l'ascétisme à la magie noire, et se livra, pour se concilier les bonnes grâces de Satan, aux plus révoltants sacrifices. Cet aliéné déclara clans son procès que Satan lui était souventes fois apparu, mais l'avait toujours trompé en lui promettant des trésors qu'il ne lui donnait jamais. 11 résulta des informations juridiques que plusieurs centaines de malheureux enfants avaient été les victimes de la cupidité et des imaginations atroces de cet assassin.

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