DOLLARD A MONTRÉAL
Si l’on ouvre l'Histoire de la colonie française, à la page 389 du tome II, on voit que l'abbé Faillon émet l’opinion que Dollard des Ormeaux vint à Montréal, avec de Maisonneuve et les Sulpiciens, en 1657, et cet auteur en trouve la preuve dans le fait que Dollard appose sa signature, au bas d’un acte de Basset, en date du 18 novembre 1657.
Cette affirmative est-elle fondée ?
Il y à deux documents, dans le greffe de past qui portent à l'extérieur la dite du 18 novembre 1657. L'un d'eux est une cession et transport de terre par Charles Le Moyne à deux colons : Fontaine et Jousset. : L'autre, est la copie du même contrat avec, au bas, à la date du 17 septembre 1658, un transport du tiers de la dite terre par
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Fontaine et Jousset à Adrien Léger. Or c’est à la rédaction de ce dernier acte que Dollard est présent ! (1)
Dans le registre du tabellionnage, ces deux pièces sont aussi placées à la date du 18 novembre 1657.
Faudrait-il dire que Dollard ne vint à Ville-Marie qu’en septembre 1658 et que l’hypothèse de l’abbé Faillon tombe en entier. Il y a là matière à réflexion.
Toutefois, il serait difficile de supposer qu’il ait demeuré à Montréal plus tôt, car alors comment expliquer qu’il n’eut pas été présent le 29 décembre 1657, au contrat de mariage de Jacques Le Ber et de Jeanne Le Moyne, puis, le 18 février 1658, à celui de Michel Messier et de Anne Le Moyne, tandis qu’il assiste, le 15 septembre 1658 au contrat de Jacques Mousseaux et de Marguerite Soviot ?
Jacques Le Ber, avait à peu près l’âge de Dollard et ils on& dû êvre en continuelle relat'on. De plus ces mariages des deux sœurs de Charles Le Moyne, l’un des plus considérables habitants de Ville-Marie étaient de ces événements dans lesquels un officier de la garnison ne pouvait s'abstenir de figurer. Aussi, y voit-on Lambert Closse, sergent-major, et même Jacques Vautier, simple sergent.
Mais entre le 10 septembre 1658 ec le 15 novembre 1659, Dollard est présent et signe à seize actes divers passés devant
(1) Quant au document du 5 septembre 1658, cité par l'abbé Faillon, il contient trois actes : un du 5 septembre, un du 10 septembre 1658, puis un autre du 4 octobre 1661. C’est dans celui du 10 septembre que Dollard figure.
Lorsqu'on songe que l’abbé Faillon travaillait avec cinq ou six secrétaires ; qu’il lui était matériellement impossible de reviser l'immense quantité de notes qu'ils accumulaient et que l’habitude est de prendre comme date d’un document celle qui apparaît en premier lieu sur l’intitulé, on comprendra comment des erreurs de ce genre ont pu se commettre, sans qu’elles puissent jeter aucun discrédit sur cet éminent historien.
maître Basset, et sa présence est attestée dans deux autres actes du même notaire. (1)
Par contre, il n'apparaît qu’une fois dans les actes de l’état civil et c’est en qualité de parrain d’Elisabeth, fille aînée de Lambert Closse et d’Elisabeth Moyen, mariés l’année précédente.
Dans cet acte, daté du 3 octobre 1658, l’officiant qualifie Dollard de ‘“ volontaire ”, et l’on suppose que notre personnage n’était qu’attaché à la garnison, ou encore qu’il y avait pris du service librement.
Basset lui donne parfois le titre de commandant et parfois celui d’officier.
Que signifie ce titre de commandant porté aussi par M. de Belestre ?
Dullard était-il, hiérarchiquement au-dessus de Lambert Closse à qui M. de Maisonneuve avait déjà confié l’administration de Montréal ?
Cela n’est pas très clair, d'autant que l'historien Faillon attribue presque l’insistance que met Dollard, au mois d’avril 166%, à ne pas attendre Closse, Le Moyne et de Belestre, à ce qu'il “était bien aise d’avoir le commandemené de ce parti, afin de se distinguer par des coups de valeur qui lui servissent pour dissiper quelques difficultés qu’il avait eues, disait-on, en France ”. (2)
Autrement dit, s Lambert Closse, Charles Le Moyne et Picoté de Belestre avaient été de l'expédition, il aurait eu des supérieurs ou des égaux. Il reste, cependant, à dé-
(1) L'abbé Faillon ne mentionne que onze pièces dans lesquelles Ia présence de Dollard est constatée. A l’époque où il travailla dans les voûtes du Palais de justice, plusieurs actes de Basset paraissaient égarées.
(2) Faillon, Histoire de la rolonie, II, 398.
battre si c'eût été par suite de leur grade ou de leur expérience.
Cette question en provoque une autre.
Dollard avait-il l'intention de s’établir à Montréal, ou ne voulait-il qu'y séjourner temporairement ?
Une brève allusion, dans un document classifié récemment, autorise, croyons-nous, à présumer qu’il voulait demeurer ici et qu’il avait même obtenu une concession ou une promesse de concession de M. de Maisonneuve.
En effet, le 2 mai 1661, le gouverneur de Montréal concède à M. de Belestre, une terre de trente arpents “ tirant vers Sainte-Marie, à commencer proche le fleuve ”. (1)
Cette terre est sise entre celle de Jean Valliquet dit Laverdure et celle de Paul Benoit dit le Nivernos.
M. de Belestre la reçoit à charge d’y bâtir maison et payer entre autres choses “à la succession de feu Adam Dollard, la scmme de 79 livres, 10 sols, pour 53 journées d'hommes que le défunt a employé à faire travailler sur la dite concession”.
La terre que nous venons de mentionner avait déjà été cédée à Silvestre Vacher dit Saint-Julien. le 10 mai 1659.
Celui-ci n’en avait joui que peu de temps, car il se fit tuer par les [roquois en octobre 1659, vers le lac aux Loutres (aujourd’hui, partie Sud du quartier Notre-Dame de Grâce).
Dollard n’en eut donc la propriété, tout au plus, que cinq mois, exactement comme le premier concessionnaire.
Il nous a paru qu’on aimerait à savoir où se trouvait ce lopin de terre et voici le résultat de nos recherches.
M. de Belestre acquit le concession de son voisin Valliquet et le tout, après plusieurs transactions successives fut acheté par MM. Georges Fullum et Louis Parthenais qui ont laissé leurs noms à deux rues traversant ces biens-fonds.
(1) Nous reproduisons cette pièce plus loin.
Ne serait-il pas convenable de partager cet honneur avec les illustres colons Dollard et de Belestre ?
L’inventaire des biens meubles de Dollard indique à ne pas s’y méprendre qu’il ne vivait pas dans le luxe, car il possédait moins d’effets mobiliers que la plupart des habitants, même célibataires, qui décèdent avant lui. La somme totale de son avoir, après l’estimation qu’on en fait, n'aurait été que de 85 livres de vingt sols.
Néanmoins, cet inventaire, lorsqu'on le compare aux pièces contemporaines ou antérieures de même espèce, laisse apercevoir aussitôt, que le défunt était d’une caste différente de celle des colons ordinaires.
Ceci ressort de la variété de sa modeste garde-robe et de la présence d’objets de toilette qu’on ne trouve pas mentionnés auparavant.
Cet inventaire nous apprend encore que Dollard avait formé une société avec le fameux Picoté de Belestre, arrivé en 1659.
Cette société devait avoir pour but le défrichement et la culture de terres en vues d’un établissement futur. Cela se pratiquait fréquemment et il y en à plusieurs exemples dans les archives.
L'existence de cette société expliquerait pourquoi tous les biens que laisse Dollard sont en la possessionrde M. de Belestre.
A la fin de l'inventaire, suivant la coutume, se trouve le chapitre des dettes dues par le défunt. Celles-ci ne s’élèvent qu’à 21 livres, mais tous les créanciers n’y figurent pas.
En outre, Dollard devait 48 livres à Jean Aubuchon en vertu du billet que nous reproduisons ici et qu’il redigea trois ou quatre jours avant son départ ; plus, une somme de 30 livres au chirurgien Louis Chartier, car lorsque ce dernier
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se noie, à Montréal, le 20 juillet 1660, deux mois après le trépas de Dollard, Basset découvre dans les papiers de Chartier, un autre billet consenti par Dollard : enfin, dans l’inventaire de René Doussin (16 mai 1660) Basset lui-même déclare que Doussin lui devait la somme de 9 livres “ pour reste d’une plus grande somme par luy respondue De deffunt le sr Dollard.” (1)
Aubuchon et Chartier avaient probablement jugé inutile de présenter leurs réclamations sachant bien qu’ils ne pouvaient être remboursés par la succession.
M. de Maisonneuve, dut écrire la pénible nouvelle en France et attendre des informations, car ce n’est qu’un an après l'inventaire, qu’il ordonne la vente des biens de Dollard. | Cette vente excita peu d'intérêt.
C’est le jeune tabellion du lieu, Bénigne Basset qui offre les articles aux acheteurs, le dimanche, 13 novembre 1661, ‘“audevant de la porte du sieur Jean Gervaise.”
L'acte qui devait en relater les péripéties était dressé d'avance, en sorte que le ‘“ commis au greffe et tabellionnage n'avait qu’à remplir les blancs qu’il avait ménagés à la suite de la description de chaque article.
Cinq de ces articles ne tentèrentpas les enchérisseurs et, en tout, la vente rapporta 41 livres, 7 sols, soit $8.27. Rappelons-nous, cependant qu’on achetait à cette époque pour une livre (20 sous) ce qu’on paye aujourd’hui cinq à dix fois plus.
Il n'entre pas dans le cadre de cette petite étude de traiter du combat du Long-Sault. On en trouve les détails les plus circonstanciés dans les Relations des Jésuites, dans la lettre du R. P. Chaumonot (reproduite par la mère Marie de l’Incarnation, puis par M. Benjamin Sulte dans les Me-
(1) Avec les billets seuls, le passif du défunt s'élevait à 99 livres. Par ailleurs, le prix des travaux qu'il à fait exécuter sur sa concession ne figure pas ici.
moires de la Société royale), dans l'Histoire du Montréal de l'abbé de Casson, et, enfin dans l'Histoire de la coiomie française de l’abbé Faillon. Ce dernier a fondu les écrits de ses prédécesseurs en un seul.
A ce sujet, citons M. Sulte : “ C’est M. Faillon qui a le mieux décrit le siège du Long-$ault et c’est M. Parkman qui a le mieux traduit cette belle page... en se l’attribuant.”
Cette phrase ironique mais juste est la première d’une étude que M. Sulte à consacrée au lieu où Dollard a combattu (1) et cette étude est à lire en entier par ceux qui désirent être complètement renseignés.
N’allons pas oublier que l’abbé P. Rousseau, P.S.S. a repris le récit de son confrère, l’abbé Faillon, et qu'il Pa condensé avec bonheur dans son Histoire de la vie de M. de Maisonneuve.