‹ Dollard des Ormeaux et ses compagnons;Chapitre 3 sur 12 · LE VÉRITABLE NOM DU HÉROS · texte numérisé non relu

LE VÉRITABLE NOM DU HÉROS

A en croire certains auteurs, le sauveur de Ville-Marie aurait eu, à sa disposition, autant de vocables qu’un bidalgo espagnol. Pourtant, Adam Dollard, sieur des Ormeaux est bien la seule et correcte appellation par laquelle on doit le désigner. Daulat et Daulac sont des déformations qu'il faut bannir impitoyablement.

Jugez-en. Dans le greffe de Basset on trouve la signature de notre personnage aux dates suivantes : 15 septembre, 17 septembre, 8 octobre, 12 octobre, 23 octobre, 13 novembre, 15 décembre, et 20 décembre 1658, 2 janvier, 12 janvier, 26 février, 16 mars, 18 mars, 3 octobre et 15 novembre 1659, et partout ii signe Dollard (2) ainsi que dans le billet qu’il remet à Jean Aubuchon. |

(1) Pages d'histoires, 273 el seq.

(2) Sauf dans l'acte du 18 mars 1659 où il écrit des Ormeaux Dollard, et dans l’acte du 15 novembre 1659 où on lit Dellard parce qu'ayant

commencé à écrire Deso il surcharge so de !! sans s'occuper de l’e précé: dent,

Dans le même greffe, il est mentionné aux actes suivants : 10 septembre 1658, 7 avril 1659, 18 avril, 26 mai, 22 juillet, 6 novembre, 9 novembre 1660 ; 12 mai et i3 novembre 1661, puis dans la concession de M. de Maisonneuve, du 2 mai 1661, et partout, encore, on lit Dollard.

Dans le seul acte de l’état civil où il apparaît personnellement (3 octobre 1658), il ne signe pas, non plus que les autres personnes qui participent à la cérémonie, mais l’officiant écrit Dolard. (1)

On voit donc que dans toutes les pièces publiques connues à Montréal, le héros du Long-Sault, de son vivant, n’a jamais eu d’autre nom que Adam Dollard, sieur des Ormeaux.

Sa mort va changer cela.

C’est dans son acte de décès que la première altération se produit. Là, le rédacteur écrit Daulat.

Cette orthographe s’excuse parce qu’en prononçant mollement, il n’y a pour l'oreille qu’une imperceptible nuance entre Dollard et Daulat. Ceci admis, le mot Daulac devrait s'expliquer comme suit :

Au XVIIe et au XVIIIe siècles, dans plusieurs manuscrits, le { final, ne saurait se différencier d’un c.

Par exemple, dans Basset, on peut tout aussi bien lire Archambauc qu'Archambaut, Souarc que Souart, Branssac que Branssat, etc.

Voilà une des sources de l’erreur, mais en voici une autre. À cette époque, pour plusieurs, la syllabe ac finale avait la valeur d’un a aigu. Rien d'étonnant, ne disonsnous pas encore tabac et estomac ! Aussi peut-on lire, dans certains documents Frontena et Michilimakina ! Dans nom-

(1) Aïnsi que l’auteur des Relations des Jésuites de 1660, imprimées en 1661.

To

bre de pièces, les scribes écrivent Branssac, toutefois, ce personnage signe toujours Branssat. (1) |

Done, les historiens Dollier de Casson et Vachon de Belmont ont pu écrire indifféremment Daulac ou Daulat parce que la prononciation était identique.

Au surplus, les abbés de Casson et de Belmont, si les copistes ne leur ont pas joué de mauvais tours, ce dont nous sommes convaincus, auraient écrits certains noms d’une façon plus que bizarre, tels : Sœur Brussolle pour Brésoles, sœur Moillac pour Maillet (2), sœur Maer pour Macé (3), Lagachetière pour La Lochetière, Clos pour Closse, Dalleq pour Dallet, etc. (4)

C’est à compter de l'introduction de ces manuscrits au Canada (celui de M. de Belmont en 1837, et publié en 1840, puis celui de M. de Casson en 1845 et publié en 1868), que quelques-uns de nos historiens donnèrent carrière à Daulac.

Cependant, Garneau paraît être le seul qui accepte cette orthographe sans objection, parce qu’il n’a pu se renseigner aux minutes du tabellionnage de Montréal. (5)

() Mgr Tanguay en fournit un autre cas. Dans son dictionnaire, vol. III, p. 411, il mentionne J.-Bte. N. Deverac parce qu’il n’a lu son nom que dans les registres, quoique cet individu signe bien lisiblement Deverat. Maximilien Bibaud est tombé de Charybde en Scyila. Dans la première édition de son Panthéon, on lit Adam Dollard, sieur Descormiers ! Il est possible, toutefois, que ce soit une faute typographique.

(2) Autre exemple d’un t final pris pour un ce ; de plus le copiste a dû se méprendre sur la 2e et la 6e lettres de ce nom.

(3) La distraction du copiste est ici bien patente.

(4) L'abbé Dollier de Casson n’était pas un déchiffreur d'écriture, si l’on en juge par un passage de l’article de M. O.-H. Lapalice, archiviste de la fabrique de Notre-Dame de Montréal, paru dans le Canadian Antiquarian de 1911, p. 1S4.

(5) Il convient d'ajouter que dans la 4e édition, M. Sulte, au mot Daulac de la table analytique renvoyait le lecteur à Dollard des Ormeaux. Dans la 5e édition de cette histoire parue en France, par les soins de M. Hector Garneau, petit-fils de l’auteur, Daulac disparaît enfin.

Lorsque le manuscrit de M. Dollier nous parvint, Jacques Viger se chargea de l’annoter et il erut devoir enregistrer une protestation discrète basée sur le seul fait qu’il avait vu, en 1847, l'inventaire des biens du héros où son nom était écrit Adam Dollard.

Evidemment, M. Viger ignorait que la signature de Dollard fut conservée, puisque, quelques pages plus loin, il prend la peine de dire au sujet de certains Montréalais : ‘ Ecrivons Le Ber, Le Moyne et Migeon de Branssat, car c’est ainsi que ces dignes chrétiens signaient ”.

Par ailleurs, le manuscrit de M. de Casson et les annotations de M. Viger, bien qu’étant connus des historiens, ne furent imprimés qu’en 1868, soit dix ans après la mort de M. Viger.

L'abbé Ferland, dans son Cours d'histoire qui parut en 1861, conserva Daulac (I, 455) se réservant le privilège de lancer, dans une note, une nouvelle déformation : “Il est nommé Dolard dans les Relations, Daulard dans quelques actes publics (1) ; il semble que c’était là son véritable nom, puisqu'il le prend dans le. testament qu’il fit avant son départ.”

L’abbé Ferland est le seul auteur qui affirme que Dollard fit un testament. N’a-t-il pas donné, à quelques textes, une porté plus grande qu’ils ne comportent ? (2)

Quoiqu'il en soit, en admettant (sous réserve) ce document que personne n’a vu depuis, peut-on imaginer que Dollard, pour une fois, et sur une pièce d’une telle importance, eût signé autrement qu’il signait d'habitude ?

(1) Les actes publics connus aujourd’hui, et nous croyons qu'il y en a plus qu’on n’en connaissait en 1860, contiennent tous Dollard ou Dolard, à l’exception de l’acte de décès. D'ailleurs, l’abbé Laverdière, contemporain de l’abbé Ferland, continuateur de son œuvre et historien tout aussi consciencieux et érudit, n’a pas répété cette déformation ; il écrit Dollard.

(2) Nous analysons dans la seconde partie, ce qu'ont dit du testament de ces braves, les historiens de Casson, Faillon, Tanguay, Rousseau et autres.

N'importe l’alarme était donnée et c’est le distingué abbé Faillon qui devait faire la lumière.

Daulat ou Daulac ayant été créés par deux historiens sulpiciens, il était dans l’ordre que cette erreur fut réparée, tout d’abord, par un des membres de cette illustre Compagnie.

Il le fit carrément et avec d’autant plus de mérite que lui-même avait déjà écrit plusieurs fois Daulac.

Relisons done la note qu’il inséra dans son Histoire de la colonie (vol. IL, p. 389 ):

“« M. Souart, dans le registre mortuaire de Villemarie (sic) appelle cet officier Adam Daulat, et M. de Belmont,

dans son Histoire du Canada, le nomme Daulac, après M. Dollier de Casson. Nous avons suivi nous-même cette orthographe dans la Vie de la Sœur Bourgeoys. Mais ayant eu occasion de consulter les actes de Basset, nous avons vu que ce notaire écrivait Dollard, ce que fait aussi l’auteur de la Relation de 1660. C’est là la véritable orthographe de ce nom, ainsi que le montre la propre signature de ce brave militaire, qui écrivait constamment Dollard, et quelquefois Des Ormeaux Dollard.”

Voulant concilier tout le monde, Parkman inventa une explication qui a cours dans certains milieux.

Daulac, selon ce grave historien, serait le nom exact du héros et Dollard, son nom populaire, c’est-à-dire une sorte de sobriquet. (1)

Rien de plus absurde que cette supposition dénuée de tout fondement. Cependant, elle a été acceptée par Mlle

(1) Quelaques-uns prétendent que Dollard était d’origine irlandaise parce que son nom a été porté par le premier évêque de Saint-Jean, N.-B., lequel naquit en Irlande, en 1789. Il reste à savoir si cet évêque ne descendait pas d’une famille française émigrée en Irlande ; le eas ne serait pas unique. Quoi qu’il en soit, le nom existe en France sous diverses formes, entre autres, celle-ci : Daulhard.

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Caruthers, elle est citée dans la magnifique édition américaine des Relations des Jésuites, etc.

Bref, il y aurait une brochure à faire sur ce sujet fertile mais pourquoi s’attarder ?

Quand un homme a de l'instruction, qu’il sait signer et très bien, nul n’a le droit d'écrire le nom de cet homme à sa fantaisie. C’est lui-même qui en fixe l’orthographe, parce que c’est son bien personnel.

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