JEAN LE GARDEUR: MARC-AURELE GRISOU
GRISOU (à part),
J’aprorte à mon rival un remède à l'ennui
Dont je vais le guérir pour toujours cette nuit. Le retour de Dollard favorise la chose.
Oui, pour avoir Lucile il n’est rien que je n’ose, Le devoir promptement, avec l’astre du jour,
La fera revenir, épouse sans amour.
Je trancherai les jours de Jean d’un coup de lame, Et, tenant en ma main tous les fils de la trame, J'enveloppe Lucile en cet évènement.
Et la sauve ou la perds selon son sentiment.
(Il entre par le fond, prend subrepticement le couteau de table qu'il dissimule derrière son dos. J ean, sortant comme d'un rêve, se relève à ce moment.)
GRISOU
Eh bien! mon pauvre ami, la nuit tant désirée
Offre à boire du fiel à ton âme altérée.
Je sais ce qui se passe, et c’est très affligeant.
Oh! je te plains de tont mon cœur, mon pauvre [Jean! !1!
RS
JEAN LE GARDEUR
11 me semble, ce soir, que je vis dans un drame... Je ne puis m'expliquer ce qui fit fuir ma femme...
GRISOU
Dollard est de retour. Ta femme est avec lui. Je les ai vus tons deux sous la lune qui luit.
JEAN LE GARDEUR
Dollard est revenn!...
GRISOU
Tu l'as vu.
JEAN LE GARDEUR
Quoi ! cet homme!...
Entré ce soir chez toi, est Dollard qu’il se nomme. Captif des Iroquois, fiancé malheureux, Il revient pour apprendre un hymen douloureux. Pendant qu’il me faisait ses tristes confidences * : Je lisais dans ses yeux ses profondes souffrances. . J1 voit soudain sortir ta Lucile qui fuit a Et tous deux maintenant s’enfoncent dans la nuit.
JEAN LE GARDEUR
Ma surprise est égale au coup que tu me portes, | L’Eden que je rêvais sur moi ferme ses portes. “, Et l’ange de l’hymen par l’añge de l’amour,
; Dans ce duel nocturne est vaincu sans retour,
GRISOU
Il faut s'attendre aux coups de la fortune.
Le revers qui t’atteint moi-même m’importune,.
J’aimais Lucile aussi, nous la perdons tous deux.
Je te consolerai, comme toi malheureux.
Dollard n’avait-il pas sur nous la préférence ?
Tu ne fus accepté que grâce à l’ignorance
Où le tuteur était que Dollard fut vivant.
Dans cette colonie on se trompe souvent [vie
Et l’on croit les gens morts lorsqu'ils sont pleins de
Et qu’à la fin les morts aux vivants font envie,
Aussi je quitterai les bords du Saint-Laurent.
- La France seule est douce à mes regards de Franc. Vends donc tes biens, reviens au pays des ancêtres
Où l’on boit le bon cidre à l'ombre des grands hêtres.
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JEAN LE GARDEUR
Je sais que maintenant mon rêle est transformé, La mort m’est préférable à n’être pas aimé.
Je ne puis dénouer le nœud lu mariage.
Je hais le suicide, il n’est qu'un faux courage.
. Me
| Je n’ai qu'un choix, Grisou, je resterai soldat | Et me ferai tuer en défendant l'Etat.
| À mon pays ma mort sera du moins utile Et je ne serai pas le jouet d’une idylle, Je ne suis plus chez moi dès que revient l’absent. | L’homme propose et Dieu dispose, je le sens. Je remets à Dollard les biens qu’il me réclame Car il voudra ses biens s’il m’enlève ma femme. Je ne veux plus rester un seul instant ici Car il pourrait fort bien m’assassiner aussi. Or, si je veux mourir, je veux mourir en brave, Sous l’aile du drapeau et non pas dans ma cave.
GRISOU
Ecris done à Lucile ct fais-lui tes adieux.
JEAN LE GARDEUR,
C’est vrai.
- (Il prend une feuille de papier sur une corniche et écrit, se dictant à haute voix sa lettre :)
Chère Lucile, Il vaut sans doute mieux
Que je parte. Grisou m’apporte la nouvelle,
Dollard est de retour et l’amour vous appelle.
La nuit, l'honneur, la foi, plus rien ne vous retient.
Vous suivez votre amant dans l’ombre, sans gardien.
Vous n'êtes pas loyale, et, pour votre âme fausse,
L'enfer doit réserver quelque éternelle fosse.
Maintenant je vous hais d’un cœur qui vous aima. Des Je la connais trop tard, l’infidèle qui va,
Sous bois, ru clair de lune, offenser la nuit blanche
Et réveiller l’oiseau sommeillant sur la branche,
Oui, ta fuite brutale en ce moment sacré
Me donne bien Le droit, femme, de t’exécrer.
(Grisou, qui s’est approché de lui et le regarde écrire, Lui plonge, à ce moment, le couteau dans le Cœur, par-dessus l'épaule gauche, avec sa main gauche, et le maintient fermement courbé sur la table en lui serrant la nuque de sa main droite, pendant que Jean cherche en vain à se dégager.)
GRISOU
Ami, je te console en dénonant la trame,
JEAN (d'une voix étouffée et expirante),