ÉLISE, DOM LOPE
Élise.
Tout ce que fait le prince, à parler franchement, N'est pas ce qui me donne un grand étonnement : Car, que d'un noble amour une âme bien saisie En pousse les transports jusqu'à la jalousie, Que de doutes fréquents ses vœux soient traversés, Il est fort naturel, et je l'approuve assez; Mais ce qui me surprend, Dom Lope, c'est d'entendre Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre, Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux. Encore un coup, Dom Lope, une âme bien éprise Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise ; Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous.
Dom Lope.
Que sur cette conduite à son aise l'on glose : Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ; Et, rebuté par vous des soins de mon amour, Je songe auprès du prince à bien faire ma cour.
Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne?
Dom Lope.
Et quand, charmante Elise, a-t-on vu, s'il vous plaît, Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt, Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit? Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce ; Par la plus courte voie on y cherche une place, Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur. C'est de flatter toujours le foible de leur cœur, D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. Les utiles conseils font passer pour fâcheux, Et vous laissent toujours hors de la confidence Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. Enfin on voit partout que l'art des courtisans Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands, A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme Ne porter les avis des choses qu'on y blâme.