ACTE I, SCÈNE I
Enfin, si les soupçons de cet illustre amant, Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, Pour le moins font-ils foi d'une âme bien atteinte, Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte. De jaloux mouvements doivent être odieux S'ils partent d'un amour qui déplaise à nos yeux; Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes C'est par là que son feu se peut mieux exprimer, Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime...
Done Elvire.
Ah! ne m'avancez point cette étrange maxime. Partout la jalousie est un monstre odieux; Rien n'en peut adoucir les traits injurieux, Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance, Plus on doit ressentir les coups de cette offense. Voir un prince emporté, qui perd à tous moments Le respect que l'amour inspire aux vrais amants; Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, Querelle également mon chagrin et ma joie, Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer! Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée, Et sans déguisement je te dis ma pensée. Le prince Dom Garcie est cher à mes désirs, Il peut d'un cœur illustre échauffer les soupirs; Au milieu de Léon on a vu son courage
Me donner de sa flamme un noble témoignage,
Braver en ma faveur des périls les plus grands,
M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans,
Et, dans ces murs forcés, mettre ma destinée
A couvert des horreurs d'un indigne hjménée;
Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui
Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui :
Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême
A se voir redevable, Élise, à ce qu'il aime.
Et sa flamme timide ose mieux éclater
Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.
Oui, j'aime qu'un secours qui hasarde sa tête
Semble à sa passion donner droit de conquête;
J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains;
Et, si les bruits communs ne sont pas des bruits vains,
Si la bonté du Ciel nous ramène mon frère,
Les vœux les plus ardents que mon cœur puisse faire,
C'est que son bras encor sur un perfide sang
Puisse aider à ce frère à reprendre son rano-,
Et, par d'heureux succès d'une haute vaillance,
Mériter tous les soins de sa reconnoissance.
Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux,
S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux
Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire,
C'est inutilement qu'il prétend Done Elvire :
L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des nœuds
Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux.
Élise.
Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres,