‹ Dom Garcie de Navarre, ou, le Prince jalouxChapitre 5 sur 60 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Et vouloit réparer par ce foible avantage

Ce qu'au fond de mon cœur je lui faisois d'outrage.

Élise.

Mais son premier amour, que vous avez appris, Doit de cette contrainte affranchir vos esprits; Et, puisque avant ces soins où pour vous il s'engage Done Ignés de son cœur avoit reçu l'hommage, Et que par des liens aussi fermes que doux L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, Son secret révélé vous est une matière A donner à vos vœux liberté toute entière, Et vous pouvez sans crainte à cet amant confus D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus.

Done Elvire.

Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle Qui m'apprit que Dom Sylve étoit un infidèle, Puisque par ses ardeurs mon cœur tyrannisé Contre elles à présent se voit autorisé, Qu'il en peut justement combattre les hommages, Et sans scrupule ailleurs donner tous ses suffrages. Mais enfin quelle joie en peut prendre ce cœur, Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur, Si d'un prince jaloux l'éternelle foiblesse Reçoit indignement les soins de ma tendresse, Et semble préparer, dans mon juste courroux, Un éclat à briser tout commerce entre nous?

Élise.

Mais, si de votre bouche il n'a point su sa gloire. Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire?

Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux L'autorise-t-il pas à douter de vos vœux?

Done Elvire.

Non, non, de cette sombre et lâche jalousie Rien ne peut excuser l'étrange frénésie, Et par mes actions je l'ai trop informé Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. Sans employer la langue, il est des interprètes Qui parlent clairement des atteintes secrètes : Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence, est assez pour expliquer un cœur. Tout parle dans l'amour, et, sur cette matière, Le moindre jour doit être une grande lumière. Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant. On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, Et voir d'un œil égal l'un et l'autre mérite; Mais que contre ses vœux on combat vainemenr. Et que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude A celles où du cœur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroît se forcer; Mais les autres, hélas! se font sans y penser, Semblables à ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles. Ma pitié pour Dom Sylve avoit beau l'émouvoir, J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir, Et mes regards au prince, en un pareil martyre, En disoient toujours plus que je n'en voulois dire.

Page 1