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LE COMTE DE MONTALEMBERT

Mais au-dessus de tous ces travaux particuliers, relatifs à la vie ou aux œuvres de dom Mabillon, le grand ouvrage des Moines dCOceident de Montalembert se rattache intimement à la mémoire de notre bénédictin. En effet, il est à certains égards la traduction magnifique des Acta Sanctorum et des Annales Ordinis S. Be^ nedicti. L'éloquent auteur avait un but analogue à celui de dom Mabillon, mais il parle un autre langage et s'adresse à un autre temps. Il lui rend d'ailleurs dans son introduction un hommage spécial, qui prouverait à lui seul que ces deux âmes se rencontrèrent : « L'immortelle pléiade qui se groupe dans l'histoire autour de Mabillon et de Montfaucon couronna le nom de la Congrégation de Saint-Maur d'une gloire qui

(1) Le cardinal de Bouillon, Baluze, Mabillon et Th. Ruinart dans l'affaire de l'Histoire générale de la Maison d'Auvergne^ par M. Ch. Loriquet , bibl. et arch. de Reims, secr. gén. de l'Aead. de cette ville. In-8% Reims, Dubois, 1870. La lettre de Mabillon se trouve à la page 34.

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est restée sans tache comme sans rivale. Mabillon surtout, le plus illustre des moines modernes, mérite une place à côté des plus saints et des plus grands, non-seulement par sa colossale érudition , ses inappréciables travaux, mais surtout par la pureté de sa vie, la noblesse, la droiture et Tardente intégrité de son caractère (1). >

Au bas de chaque page des Moines (TOccidenty se trouvent des renvois aux ouvrages du grand érudit. Le tome VI, publié après la mort de Montalembert, est des plus intéressants pour la mémoire de notre bénédictin, car on y trouve le procès des Etudes Monastiques^ débattu encore une fois et résolu dans le sens de Mabillon (2). Les documents accumulés dans ces pages éloquentes prouvent que nous sommes redevables aux moines des trésors .de l'antiquité païenne et des monuments de nos origines nationales ; il est hors de doute que les fils de saint Benoît ont mené de front les travaux agricoles et les travaux littéraires : quoi de plus expressif, en effet, que ces textes cités par Montalembert ? « Celui qui n'ouore pas la terre avec la charruey

(1) Les Moine$ d'Occident depuis saint Benoit jusqu'à saint Ber^ nArd, par le comte de Montalembert. Iii-12, Paris, Lecoffre, 1868, lotroductioD, p. CLXX.

(2) Il faut consulter aussi l'impartiale et savante Histoire de Vahbé de Rancé et de sa Éé forme par M. l'abbé Dubois, 2 forts vol. in-8*, Paris, Poussielgue. 1869. Les mentions relatives à Mabillon se trouvent dans le tome II, p. 5,32, 291, 340, 386. Les conclusions de M. Tabbé Dubois sont modérées et justes. On peut lire dans un sens plus absolu certains passages trop véhéments de l'abbé Rohrbacher. Hist. de l'EgL, 2« édit. T. XXVI, p. 491 et suiv.

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doit peindre le parchemin avec les doigts. » — « Un cloître sans armoire aux livres est comme un fort sans munitions (1) » ; aussi Tillustre auteur conclut-il en ces termes : « Les Bénédictins se maintinrent pendant douze siècles entre deux opinions extrêmes et erronnées : Tune qui proclamait Tétude et la science inutiles et même nuisibles à de vrais moines ; l'autre qui ne voulait reconnaître aux moines d'autre mission que d'être des savants , des écrivains et des commentateurs.,... Le célèbre Rancé fut le principal promoteur du premier paradoxe, si admirablement réfuté par Mabillon dans son Traité et ses Réflexions. Ce dernier livre est un modèle de style, de discussion noble, modérée et concluante; c'est le chef-d'œuvre de la polémique chrétienne. Il mérite de compter parmi les plus beaux monuments littéraires du xvii* siècle. > Ce jugement de Montalembert est conforme à celui de Chateaubriand, qui écrivait en 1843 : « Il n'y a aucune éloquence dans le Traité des Etudes Monastiques opposé aux sentiments de Rancé, mais une raison supérieure, une mansuétude touchante, je ne sais quoi qui gagne le cœur (2). »

(1) «Paginam pingat digito, qui terram non proscindit aratro. » Ttëglû de S. Ferréol, c. 28. < Claustrum sine armorio quasi castrui)9 sine armentario. » S. Bernard. Cf. Martène , Thés, anecd. T. I, c. 511, Moines d'Occident, in-8, T. VI, p. 194, 217 et suivantes.

(2) Vie de Rancé, in-8«, p. 200 à 213. Les Lettres de Rancé ont été recueillies et publiées par M. Gonod, bibl. de Clermont-Ferrand, in-8% Paris, 1846. La Table indique 23 pages intéressant Mabillon.

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i 7. L'éCOLR DES GHARTBS.

Notre société moderne remplaça par des établissements civils certains instituts monastiques qui avaient autrefois la garde des traditions historiques (1). Cest ainsi que T Académie des Inscriptions a recueilli Théritage des grandes œuvres bénédictines, et que TEcole des Chartes a la mission de perfectionner et de propager la science de la Diplomatique dont Mabillon fut le fondateur (2). t Ce nom , disait à son cours M. Lacabane en 1869, doit se trouver en tête de toute étude sur la paléographie; il fut le guide, la lumière de tous les travaux postérieurs, et encore aujourd'hui tout véritable savant s'inspire des règles formulées par son génie depuis près de deux siècles (3). »

L'Ecole des Chartes suit la méthode de Mabillon, méthode d'analyse, de précision rigoureuse, de sobriété littéraire, mais toute de clarté et d'ordre ; aussi peut-on dire que les patients éruditsqui en sortent pour organiser nos bibliothèques et nos archives sont en réalité les élèves

(1) XVIW siècle par P. Lacroix, chapitre de TEruditioD, p. 205 à 232. Vignette reproduisant le Frontispice de la Diplomatique.

(2) L'Ecole des Chartes, fondée sous la Restauration, fut complètement organisée par une Ordonnance Royale du 31 aécembre 1846, rendue sur la proposition de M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique. « Elle servit à perpétuer un genre d'érudition qui depuis le XYii* siècle formait un des plus beaux fleurons de la gloire littéraire de la France, et dont les traditions, interrompues par la Révolution et l'Empire, étaient près de s'éteindre. » Hist. de llnstruction publique par Vallet de Viriville, in-4% 1849, p. 329.

(3) Note prise au Cours de paléographie professé par M. Léon Lacabane, alors Directeur de l'Ecole.

OU les continuateurs du grand bénédictin. C'est donc à juste titre que son portrait (la gravure da Loir d'après Halle) orne Tune des salles de cette savante Ecole, où sa mémoire est d'autant plus vénérée que ses œuvres y sont mieux utilisées et approfondies. A ce point de vue, l'on peut considérer encore comme autant de travaux contemporains sur Mabillon, un grand nombre de ces dissertations et thèses recueillies dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes^ qui traitent des points d'histoire ou de science se rattachant à ses œuvres. Il en est de même de la grande publication des Eléments de Paléographie de M. Natalis de de Wailly, monument d'érudition d'une utilité toute pratique, et des recherches si précises de M. Léon Gautier et de tant d'autres vulgarisateurs de nos antiquités nationales.

Enfin, pour clore la série des travaux modernes écrits à notre connaissance sur Mabillon, il faut en citer un dernier fort consciencieux de M. Ernest Babelon, archiviste-paléographe de l'Ecole de Chartes, sous ce titre : Une querelle scientijique entre Jésuites et Bénédictins j origine de la Diplomatique (1675 à 1750) (1). Cet article résume les causes et les effets de la publication de cet ouvrage^ « l'un des plus utiles^ des plus

(1) Le Contemporain, revue catholique. Livr. du !•' février 1878, p. 297 à 320. —V. les p. 333 à 349 du livre de M. ChayiD de Malan. — Les polémiques sur la Diplomatique sont résumées au T. VH des Mémoires de Niceron , et dans un ouvrage attribué à Tabfoé Raguet, Namurois, ou au P. Lallemant, Jésuite, intitulé : Histoire des contestations sur la Diplomatique avec Vanalise de cet ouvrage, Paris, 1708, in-12, Naples, 1767, in-8.

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extraordinaires et des plus achevés qu'on ait vu paraître depuis plusieurs siècles. » Une école ou plutôt un parti dans la Compagnie de Jésus, qui avait précédemment donné à l'érudition de vrais géants tels que les Pères Pétau, Labbe et Sirmond, tendait à nier Tauthenticité des diplômes et des chartes du moyen-âge, taxant ainsi de faux les moines noirs bénédictins dans l'intérêt de leurs domaines. La Diplomatique vengea la bonne foi monastique, et apprit à distinguer des autres les documents irréfragables, si nombreux heureusement et qui sont la matière première de l'Histoire. Passant eii revue les doutes raisonnés du P. Papebrock Tillustre Bollandiste, ie scepticisme inouï du P. Hardouin et la critique plus captieuse que savante du P. Germont, M. Ernest Babelon conclut à l'immensité du service rendu par Mabillon à la science historique. Au xvu* siècle, alors qu'il fallait tirer la véritable histoire des manuscrits et des archives, en composant ces immenses collections qui sont pour nous les sources originales, Té- [

cole bénédictine traça la voie droite et sûre, i celle de la vérité par l'érudition. Aussi Mabil- ' Ion put terminer son livre par cette parole, qui reste la grande leçon de sa vie : Christus Veritas ESTO PRINCIPIUM ATQUE FINIS, Que le

Christ^ qui ri est autre que la Vérité^ soit notre commencement et notre fin !

âA MÉMOIRE. i6l

Souvenir de Mabillon dans ion pays natal.

i 1. RELATIONS AVEC REIMS.

Lorsque dom Mabilloa fut envoyé de Saint- Denys à Saint-Germain-des-Prés au mois de juillet 1664, dom Ignace Philibert annonça Tarrivée d'un religieux champenois de nation^ sans prévoir Téclat que répandraient les travaux de ce Champenois sur l'Ordre Bénédictin tout entier (1). Devenu Fun des savants les plus versés dans la connaissance de l'histoire générale et l'un des moines les plus astreints à la règle de sa congrégation, Mabillon n'en conserva pas moins un attachement profond à son pays natal. Il fut en constantes relations avec Tarchevèque, le chapitre, Tabbaye de Saint-Remy de Reims, et quoiqu'il n'ait écrit aucun ouvrage spécial sur sa province, il recueillit avec une prédilection marquée , en beaucoup d'endroits de ses œuvres, des pièces relatives à Mouzon, à Attigny et surtout à Reims. Les tables des Annales et des Actes offrent à chaque volume une longue série de renseignements pleins de détails et de précision qu'il serait trop long de relater tous ici, mais qu'il faut signaler aux chercheurs rémois. On trouve, par exemple, la topographie des environs de Saint-Pierremont à propos d'une charte du vm* siècle (2) , et une disserta-

(1) Arch. des Miss, scient. T. VI, p. 492.

(2) V. à VAppendice la notice sur Saint-Pierremont.

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tion sur le rémois saint Maurille^ patron de Vouziers encore populaire, dans les Actes des Saints Bénédictins (1). Ailleurs on apprendra par Mabillon qu'on érigea à Milan, près de la Basilique Ambroisienne , un oratoire dédié à saint Remy, évêque de Reims , dans l'endroit consacré par la conversion de saint Augustin (2). On sait encore par lui que sainte Geneviève eut à Reims une chapelle , du vivant de saint Remy, dans l'église de Saint-Christophe (3). La vie de saint Thierry, d'après un manuscrit de ce monastère, occupe dix-huit pages du premier volume des Actes des Saints de l'Ordre de Saint- Benoît (4). Dans la Préface du troisième volume de ce même ouvrage, on lit une mention curieuse sur la sonnerie rémoise dite Vabbé mort (5) ; plus loin, il est question de la tour de Saint-Rigobert , voisine du palais des archevêques et détruite au xvu* siècle, après avoir servi de prison aux clercs de mauvaise vie (6). Les dédicaces, mises en tête de ces grands tra-

(1) T. IX, p. 222.

(2) « Prope hanc baailieam (Ambroisianam Mediolani) erectam est sancU Remigii Remorum episcopi, oratiorum eo in loco ubî cslesti Toce coiiTersus creditar S. Augustinas. > Ann. Bénéd. T. U, p. 420.

(3) Ann. Bénéd. I, p. 62.

(4) In-fol. 1668 ; p. 614 à 632. VUa 8. Theod, Abb. Rem.

(5) « Certe apad Remos lagubris ille tinnitus, quo mortuorum obitu8 modo significari solet, corrupto vulgi more appellatur VAbbé mort, quasi diceres agonem mortis seu morientis , Vabboy de U mort. » T. m, Prœfat. p. Ixxx.

(6) « Remis quum studiis darem operam, retecta destnictaque est cavea subterranea quadratis lapidibus solidissime camerata, quam Turrim S. Rigoberti, appellabant, palatio arcbiepiscopali continua. » T. ra, p. 529.

vaux d*érudition, sont aussi des mines précieuses pour notre histoire locale.

Il n'est pas étonnant que Mabillon ait pu écrire d'une façon si compétente sur son diocèse d'origine auquel il ne resta jamais étranger. En effet, sa correspondance indique de nombreux voyages faits à Reims, à \di frontière de Champagne, ou dans la Champagne rémoise :

on a des traces des séjours qu'il y fit en 1686, 1690, 1693, 1699 et 1703. La lettre mentionnant la visite à son vieux père a été citée plus haut^ au mois de Juin 1690.

On peut se figurer l'allégresse de Mabillon en revoyant son pays, par ce passage de D. Ruinart : « Il avoit coutume dans ses voïages , lorsqu'il commençoit à entrer dans un Diocèse,

d'en saluer aussitost les Saints Tutélaires

Mais lorsqu'approchant de quelque lieu, il appercevoit l'église du principal Patron, il descendoit de cheval et il se mettoit à genoux pour s'acquitter plus religieusement de cet exercice de piété, qu'il s'étoit prescrit dès ses premières années (1). » Si les papiers des religieux de Saint-Remy nous avaient été conservés intégralement, il s'y rencontrerait assurément de nombreuses traces de leurs relations avec Mabillon. On en trouve l'écho dans les lettres de Thierry Ruinart, fidèle rémois par sa famille et ses affections ; l'une d'elles, publiée par M. Valéry (2), écrite le 12 Septembre 1699, à ReimSy en l'abbaye

(1) Vie de MabîUon, p. 295.

(2) Correap. inéd., T. m, à sa date.

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de Saint'Remt/y nous indique à cette date un assez long séjour : • Je suis ici avec dom Jean Mabillon et nous y resterons peut-être une partie du mois d'Octobre, avant que de nous en retourner à Paris » ; la dernière visite, celle de 1703, fut de plusieurs mois. A tous ces titres, les prières qu'on fit pour Mabillon à la cathédrale de Reims en 1708 , furent célébrées vraiment pour un compatriote.

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