‹ Dom Pedro II, empereur du BrésilChapitre 5 sur 31 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

Les vrais patriotes fran9ais nous sauront gr6 d'avoir expos6 a leurs yeux , les qualites civiques et humanitaires de ce roi liberal et populaire; et les esprits cultiv6s nous remercieront d'avoir mis au grand jour de la publicite une des plus belles pages de Thistoire contemporaine , Jont ce prince philosophe fut Tadmirable heros.

Maintenant que nous voila en regie avec Topinion publique la plus severe, entrons en matiere et efforcons-nous d'etre , en tous points, conforme a la verit6 historique qui doit planer sur toute consideration individuelle ; car Thistoire c'est le tribunal impartial, incorruptible, ou les rois, comme les peuples, doivent comparaitre avec une complete egalite.

Villa de Monclar, Avignon, 1889.

Benjamin Mosse.

EMPEREUR DUBRESIL.

LE BRESIL ET DOM PEDRO l".

Sommaire : Le Brcsil, colonic porlugaise. — Proclamation de son independance en 1822. — Dom Pedro I", fondateur de I'empire du Bresil. — Son regne. — 11 abdique deiix couronnes. — II quitle le Bresil en i83i. — Mort de ce prince qui a etd le lib^rateur de deux peuples.

L'empire du Bresil, qui doit sa constitution a Dom Pedro P% remonte a peine a trois quarts de siecle d'existence.

Le Bresil fut decouvert en i5oo, par le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral.

Les premieres explorations de la cote furent faites par Pordre des rois du Portugal de

i5oi a i53o; les premieres colonies y furent etablies en 1626 et en i53i .

En 1 549, le premier gouverneur general portugais fonda la ville de Bahia, qui devint la capitale du Bresil. De 1640 a 1808, ce sont des vice-rois qui gouvernent cette colonie, dont les progres furent entraves,-au seizieme siecle et au commencement du dix-septieme siecle, par les guerres avec les Indiens et les Francais, de 1624 a 1654 avec les HoUandais, et a partir de 1680 avec les Espagnols.

En 1 653, le Bresil devint une principaute.

En 1762, la residence des vice-rois fut transferee de Bahia a Rio de Janeiro.

Jusqu'au commencement de ce siecle, le Bresil fut done une vaste colonie, assujettie completement au Portugal.

Ce fut un evenement imprevu qui ouvrit a cette immense contree des destinees nouvelles.

En 1807, le conquerant de TEurope, Napoleon I", avaitpousselamarcheenvahissante

de ses armees jusqu'au dela des Pyrenees.

AUie de FEspagne, il imposa alors au Portugal de rompre avec les Anglais, et ce petit royaume dut ceder, croyant ainsi eviter I'invasion etrangere.

Le Portugal etait gouverne par le prince du Bresil Dom' Joao, regent du royaume, au nom de sa mere, la reine Dona Maria P^ Par un decret du 25 octobre 1807, le regent adhera au blocus continental, et par un autre decret du 8 novembre, ordonna la saisie des proprietes anglaises. Le ministre britannique a Lisbonne, lord Strangford, demanda ses passeports, et se rendit a bord de Tescadre anglaise, qui commenca aussitot le blocus du Portugal, tandis qu'une seconde escadre s'emparait de Madere.

Presque toute Parmee portugaise fut distribuee sur les cqtes pour resister a ces nouveaux ennemis (i)» Mais on apprit alors que

(i) Les documents portugais et anglais i'affirment. Voici un passage de la depeche du i®^ dec. 1807, de Tamiral sir

les Espagnols et les Franfais avaient envahi le Portugal et que Junot marchait sur la capitale (i). Un traite avait ete signe le 27 octobre a Fontainebleau entre la France et TEspagne pour le partage du Portugal, et le Moniteur venait de dire que « la maison de Bragance avait cesse de regner ».

On ne pouvait songer a resister a ce coup de main.

Le prince regent suivit les conseils de ses ministres et de lord Strangford, qui entra aussitot en correspondance avec le gouver-

Sidney Smith : a The distribution of the portuguese force was made wholly on the coast, while the land side was left totally unguarded » (Barrow, Life and correspondence of A dm. Sir Sidney Smithy Londres, 1848, tome II, p. 266).

(i) tt Cette nouvelle futapportee k Lisbonne par le lieutenant-colonel Lecor (Charles-Frederic), qui avait fait detruire le pont sur le Zezere, ce qui retarda de deux jours la marche de Junot. Lecor, nomm^ colonel, puis general, commanda une division dans I'armee de Wellington. En 181 5, il passaau Bresil, auquel il renditde grands services pendant les guerres de la Plata et de I'independance. » II est morta Rio-de-Janeiro en f83o. II avait et^ crde baron de Laguna par Joao VI, vicomte par Pedro l^\

nement portugais, et s'embarqua ppur le Bresil avec la famille royale et une cour nombreuse. Le 29 novembre, la flotte portugaise quittait le Tage. EUe se composait de huit vaisseaux, quatre fregates, trois corvettes, une goelette et une quarantaine de navires armes (i).

L'Angleterre redevenait done Talliee du Portugal : une partie de Tescadre qui bloquait le Tage accompagna jusqu'a Rio de Janeiro la flotte portugaise. Le lendemain, Junot faisait son entree a Lisbonne (2).

Les evenements forcerpnt ainsi le prince

(i) Le vicomte Strangford commencait ainsi sa depeche du 29 nov. 1807 a Canning : « I have the honour of announcing to you that the prince regent of Portugal has effected the wise and magnanimous purpose of retiring from a kingdom which he could no longer retain, except as the vassal of France; and that His Royal Highness and family, accompanied by most of his ships of war and by a multitude of his faithful subjects and adherents, have this day departed from Lisbon, and are now on their way to the Brazils, under escort of a British fleet »

(2) Dans ses instructions k Junot, Napoleon avait dit : a N*accordez rien au prince du Brdsil, meme quand il pro-

regent a realiser le projet qu'avaient concu le roi Dom Joao IV (le fondateur de la dynastie de Bragance) des le dix-septieme siecle, le ministre Dom Luiz da Cunha en lySG, le marquis de Pombal en 1761, de transporter en Amerique le siege de la monarchie portugaise.

La famille royale debarqua a Rio de Janeiro le 7 mars 1808, et cette ville devint la capitale du royaume portugais.

Dans son manifeste du i*'' mai, declarant la guerre a Napoleon P% le prince regent a pu dire qu'il elevait la voix du sein du noiipel empire quil etait venii creer.

La guerre commenca en Portugal et en Espagneparun soulevement general des'populations. On sait que le Portugal mit alors sous les armes la masse, vraiment enorme pour sa population, de 335,439 hommes (i).,Les

mettrait de faire la guerre a I'Angleterre. Entrez dans Lisbonne; emparez-vous des vaisseaux et occupez les chantiers. » (Mem. de la duchesse d Ahrantes, X, 375.) ( I ) En 1 8 1 1 , selon Balbi, Essai statistique sur le royaume

troupes bresiliennes parties de Para, et plusieurs batiments de guerre portugais rallies en route par une corvette anglaise, firent la conquete de Cayenne et de toute la Guyane ( 1 809), que le Bresil rendit a la France, apres la paix generale.

Sur le conseil d'un savant economiste bresilien, Silva Lisboa, vicomte de Cayru, les ports du Bresil furent ouverts au commerce etranger des Tarrivee de la famille de Bragance.

Le 16 juin i8i5, le Bresil fut eleve au rang de royaume, et Tancienne monarchie portugaise prenait la denomination de Royaume- Uni de Portugal, Bresil et Algarves.

du Portugal, Paris, 1822, (le' vol. p. 36o). a Parmi les Bresiliens qui se sont illustres dans cette guerre pour Tindependance du Portugal, nous citerons le savant mineralogiste Jose Bonifacio d'Andrada, et les poetes Luiz Paulino Pinto da Franfa et Joaquim Jose Lisboa. Le premier, qui devait etre plus tard le grand ministre de I'independance bresilienne, a ete major, puis lieutenant-colonel d'un bataillon formd de professeurs et ^tudiants de I'Universite de Coimbre et des ecoles du pays. Pinto da Franca est mort general de Tarmee portugaise. »

En 1 8 1 6, par la mort de sa mere, le prince regent devenait roi sous le nom de Dom Joao VI. En 1821, il retoumait en Europe, laissant au Bresil le prince Dom Pedro, heritier de la couronne, avec le titre de prince regent du royaume du Bresil.

L'annee precedente, le Portugal avait ete le theatre d'une revolution en faveur de Tetablissement du regime constitutionnel.

Joao VI avait accepte le nouvel ordre de choses, auquel son fils, Dom Pedro, avait egalement adhere.

Mais, les Cortes constitutionnelles, — c'esta-dire Tassemblee constituante qui siegeait k Lisbonne, — usurperent bientSt toutes les prerogatives royales. Le roi devint presque leur prisonnier.

Quant au Bresil, les Cones adopterent une politique differente de celle qu'avait suivie Dom Joao VI. Ce roi avait fait du Bresil un royaume avec un pouvoir central, etabli a Rio de Janeiro. II avait laisse a la tete du

gouvernement de tout le Bresil, le prince heritier, Dom Pedro, avec un ministere compose de trois membres. II avait fonde au Bresil, des tribunaux et des ecoles d'enseignement superieur.

Les Cortes prirent a tache de detruire Toeuvre de Dom Joao VI. Elles decreterent la suppression des tribunaux et des ecoles, le retour au Portugal du prince Dom Pedro, et la division du Bresil en plusieurs gouvernements distincts, relevant tous directement de la metropole.

C'etait purement et simplement detruire le royaume du Bresil fonde par Dom Joao VI, et le transformer en dix-huit ou dix-neuf colonies sans aucun lien entre elles.

L'immense colonie bresilienne ne se laissa point faire. Elle secoua energiquement la tutelle du Portugal.

La lutte s'engagea entre le Bresil, ayant a sa tete le prince Dom Pedro, et les Cortes de

Lisbonne : lutte inegale entre un grand pays

qui reclamait sa liberte et un petit royaume qui la lui refusait.

Le 7 septembre 1822,00131 Pedro proclama rindependance du Bresil , et, le 1 2 octobre, il fut acclame empereur sous le nom de Dom Pedro V\

L'ancienne colonie se separait ainsi violemment de la mere-patrie, sans toutefois se separer de la Maison de Bragance. Celui qui devait etre bientot le chef de cette Maison, devenait le premier heros de Tindependance et le fondateur de Tempire du Bresil.

Le 25 mars 1824, Dom Pedro pretait serment d'obeissance a la constitution qu'il avait redigee lui-meme, avec Taide de ses conseillers d'Etat.

En 1825, rindependance du Bresil fut reconnue par le Portugal.

L'annee suivante, Dom Pedro P% empereur du Bresil, devint en meme temps roi du Portugal par la mort de son pere, Dom Joao VI. Mais il abdiqua, la meme annee, cette

nouvelle couronne, apres avoir donne aux Portugais une charte constitutionnelle.

Sa fille ainee fut prodamee reine du Portugal, sous le nom de Dona Maria II.

Son fils, le prince imperial Dom Pedro, ne en 1825, etait appele a devenir son heritier pour la couronne du Bresil.

Or, le Bresil, depuis la proclamation de son independance jusqu'en 1828, n'avait pu Jouir des bienfaits de la paix.

De 1822 a 1823, il eut a soutenir la guerre de rindependance. Des combats furent livres a Bahia, a Piauhy, a Maranham et devant Montevideo.

Les dernieres troupes portugaises avaient ete chassees du pays, et le nouvel Empire etait reste, jusqu'en 1825, sous la menace d'une invasion portugaise.

De plus, en 1824, une guerre civile, promptement etoufFee, eclata dans les provinces du nord, depuis Pernambuco jusqu'a Ceara.

Une autre guerre commenca, a la Plata, en

1826, entre le Bresil et la Republique argentine qui se disputaient le territoire de la Banda Orientale de TUruguay. Dom Pedro P*" fut mal seconde pendant cette lutte : Topposition employa tons les moyens a sa disposition pour rendre la guerre impopulaire. En 1828, grace a la mediation de TAngleterre, le territoire dispute fut constitue en Etat independant sous le nom de Republique Orientale de rUruguay.

Le Bresil, toutefois, etait en proie a de profondes inquietudes qui devaient aboutir a Tabdication de Dom Pedro.

Apres Tusurpation du trone du Portugal, par Dom Miguel, Topposition liberale, au Bresil, commen9a a craindre que Dom Pedro P^, n'eut rintention d'engager Tempire americain dans une guerre en Europe.

II y avait alors une grande rivalite entre les natifs du* Bresil et les Bresiliens d'adoption , les adoptivos, c'est-a-dire les Portugais qui avaient adhere a Tindependance bresilienne.

DOM PEDRO II. l3

soit par devouement pour Dom Pedro P% soit par ambition personnelle, desireux de partager avec Tempereur la gloire de fonder un grand empire.

Plusieurs de ces Portugais occupaient des positions elevees dans Tadministration, dans la politique et dans Tarmee.

Dom Pedro P% lui-meme, etait Portugais de naissance.

Eleve dans lesprincipes du regime absolu, ce prince etait, pourtant, un vrai liberal, ce que prouvent, a la fois, la Constitution qu'il avait proposee lui-meme aux Bresiliens qui Taccepterent en 1824, et la Charte constitutionnelle qu'il avait octroyee au Portugal.

Mais, il etait jeune, ardent et inexperimente.

De leur c6te, ses adversaires politiques etaient aussi inexperimentes que lui dans la pratique du regime parlementaire.

lis agiterent Topinion publique, et un pronunciamiento populaire et militaire se pro-

14 nOM PEDRO II.

duisit, a Rio de Janeiro, le 6 avril i83i.

On reclamait de Tempereur, le renvoi d'un ministere qu'il venait de nommer et le retour des ministres qu'il avait destitues.

Dom Pedro P^ avait pour lui une partie de la garnison et de nombreux partisans, soit a Rio, soit dans les differentes provinces de Tempire. II aurait pu lutter et vaincre. II ne le voulut point. II avait deja annonce a ses conseillers d'Etat son intention de quitter le pays (i).

II prit done la noble resolution d'abdiquer, le 7 avril i83i, en faveur de son fils, laissant ainsi aux Bresiliens un empereur nd Brestlien.

II s'embarqua pour TEurope, allant combattre, en Portugal, pour le retablissement du regime constitutionnel, et pour la restitution de la couronne, que Dom Miguel avait usurpee, a sa fille Dona Maria II.

« Dom Pedro P% a ecrit notre savant com-

(i) Sam-Leopoldo, Memorias.

patriote Auguste de Saint-Hilaire (i),quitta le Bresil le i3 avril i83i ; il y a fait desingrats, et peut-etre y sera-t-il regrette. Son plus grand tort fut d'etre ne en Europe et de conserver pour sescompatriotes, un penchant bien naturel, sans doute, mais qu'il devait sacrifier a ses sujets americains.

(c II fut mal entoure; Texperience et Tinstruction lui manquerent toujours, quelquefois meme Tenergie; mais la bonne volonte ne lui manqua jamais.

« S'il eut voulu defendre son autorite, les

(i) Auguste de Saint-Hilaire, Precis historique des revolutions du Bresil, depuis Varrivee de Jean VI en Amerique, jusqWd V abdication de Dom Pedro /"" public a la fin du tome II de son Voyage dans le district des Diamants (Paris i833). — Sur les evenements de ce regne qui ont prepare le 7 avril i83i, on lira aussi avec profit I'ouvrage de Debret, Voyage pittoresque au Bresil, 3^ volume, les Memorias offerecidas a Nacdo Bra:(ileira par F. Gomes DA SiLVA (Londres, i83i)et les Memoires du vicomte de Sam-Leopoldo. — L'ouvrage de I'Anglais Armitage est un livre inspire par I'opposition de cette epoque, rempli d'inexactitudes, d'apres ce que nous a affirme un Bresilien, tres au courant de I'histoire de son pays.

l6 DOM PEDRO 11.

armes a la main, il eut trouve des hommes qui n'eussent pas mieux demande que de le soutenir; mais le sang eut coule, et Dom Pedro n'etaitpas un tyran.

« L'histoire donnera des eloges a la moderation dont il fit preuve dans cette circonstance; elle en donnera aux sentiments genereux qu'il deploya la nuit du 7 avril ou il renonfaala couronne; mais, elle redira qu'en faisant quelques concessions, il pouvait encore conserver le pouvoir, et ellele blamera d'avoir, par une abdication qu'on n'exigeait point de lui, livre a toutes les chances des revolutions Tempire dont il avait ete le glorieux fondateur. »

Ce prince chevaleresque, qui avait donne la liberte a deux peuples et abdique deux couronnes, mourut le 24 septembre 1834, a Lisbonne, a Tage de 36 ans.

(c Foi ret... foi rei... mas rei da liberdade! » « II a ete roi... oui, roi... mais roi de la liberte ! » a dit de Dom Pedro P'^ un des

plus grands poetes du Bresil, Tillustre orateur Jose Bonifacio de Andrada-e-Silva, petit-fils du premier ministre de Tindependance (i).

(i) Voici quelques vers de cette belle poesie de Jos^ Bonifacio :

Curve-se a fronte ante a memoria egregia Do lidador da nossa independencia ; Nos saudamos tambem nossa existencia E nao saudamos so a c'roa r€gia.

Gemeas id€as sao Pedro Priueiro, E — libertado o Povo Brazileiro.

JosiS Bonifacio de Andrada-e-Silva, ne a Bordeaux en 1827, estmort a Sam Paulo en 1886. II etait professeur a la Facult^de droit de Sam Paulo, et futundesrepresentantsdu parti liberal de cette province, d'abord k la Chambre, puis au Senat. II restera toujours une des plus grandes gloires de la tribune politique bresilienne et un des noms les plus purs, les plus honores et les plus p'opulaires de ce pays. Dans les dernieres ann^es de sa vie, il avait mis sa parole doquente au service de la cause abolitionniste. Cetait un bel homme, les yeux bleus, le regard pdn^trant, les chev€ux blonds. II parlait toujours avec une fougue admirable et il avait le don de fasciner et de soulever I'enthousiasme de son auditoire.

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