‹ DomfrontChapitre 13 sur 14 · SA DÉFENSE ET SA CAPITULATION · texte numérisé non relu

SA DÉFENSE ET SA CAPITULATION

D'après la France Proteslante

Par MM. Eug. et Em. HAAG (1).

Les mécontents n'eurent garde de négliger un capitaine d'une si haute valeur. Indépendamment de son zèle pour la cause des protestants, Montgommery avait un motif personnel pour accepter leurs propositions. Son frère Saint Jean, appelé Saint Jenels (2), dans les Mémoires de Bouillon (3), venait d'être assassiné par ordre de Matignon « parce qu'il commençait à se montrer » ; il devait avoir à cœur de venger sa mort. Il obéit donc avec empressement à l'ordre du duc d'Alençon, qui l'appela en France. Débarqué aux Kades, à la tête de quelques réfugiés, le 11 mars i574, il marcha sur Saint-Lô, oii il entra sans résis-

(1) Nous ferons observer que le texte de la France Protestante ne contient aucune note, et que toutes celles qui suivent sont de nous.

(2) Louis de Lorges, jadis abbé coromendataire de Falaise, et connu sous le nom de Saint-Jean.

(3) Tom. XLVIII, p. 53.

tance ; puis alla raetlre le siège devant Carentan, qui lui ouvrit ses portes le troisième jour. De retour à Saint-Lô, il ne tarda pas à y être investi par Matignon. Manquant de fourrages pour sa cavalerie, et comprenant d'ailleurs qu'il lui serait plus avantageux de tenir la campagne, il confia le commandement de la ville à son ami Colombières, et, à la tête de quelques chevaux, il fit une sortie si vigoureuse qu'il força un corps de garde ennemi.

Il atteignit Carentan, où il laissa son fils Lorges et son gendre Gallardon (1), puis courut à Domfrout, dont deux frères, René Le Héricé et Ambroise Le Héricé, surnommé Le Balafré, avaient saisi le château par escalade, dans la nuit du26 février 1 574. De prompts secours, amenés par le capitaine La Touche (2), et par Jacques De Clairay-Guichaumont (3), lieutenant de la compagnie de Montgommery, avaient mis

(1) Jean de Refuge, comte de Couesrae, sieur de Gallardon, avait épousé Claude de Montgommery.

(2) Il y a ici une erreur évidente. Il nous est appris, en effet, par Boispitard que Ambroise Le Héricé, accompagné d'un soldat, s'était emparé seul du château de Domfront, par escalade. H y fut secouru ainsi que le dit la Sijrance Protestante, par le capitaine La Touche et par Guichaumont. —Or, puisque René Le Héricé se trouve ainsi dans la forteresse avec son frère, il faut en conclure, a l'appui de nos observations précédentes, que La Touche et René Le Héricé ne sont qu'un même personnage.

(3) Voir page 120, note 1.

— iOO —

les deux frères à même de repousser jusquelà les attaques des lieutenants de Matignon. Monlgommery y arriva le 8 mai.

Son intention n'était point de s'y arrêter : mais le désir d'apaiser un différend survenu entre \mbroise Le Héricé et h; capitaine duToucliet, au sujet du partage du butin, retarda malheureusement son départ. Dès le lendemain, Matignon investit la place, bicoque en ruines, hors d'éiat de soutenir un siège. Monlgommery tenta de s'échapper et de gagner la forêt d'Andaine ; c'était la seule chance de salut qui s'oiïrît à lui.

Par ses ordres, Brossé-Saint-Gravé (1), Say ('i), Chauvigné-Boisfroul (3), des Hayes (4), du Breuil (5) attaquèrent avec vigueur les catholiques, mais ils furent repoussés et rentrèrent dans la ville, laissant au milieu

(1) Christophe du Mats, sieur du Brossay-Sainl-Gravey autrement Brossay-Saint- Vincent, fut tué sur la brèciis du château, le 24 mai.

(2) Say, du clief de sa femme Jeanne Le Coutelier, était seigneur de Couterne. Voir p. 113, note!. La France Protestante lui a consacré un ariiele particulier. Vo de Frotté.

(3^ Chauvigné-Boisfrout qui d'après ce qui est dit plus loin fut rais hors de combat par suiie d'une ^'rave hlessure, et non tué comme nous l'avions cru, à tort, devient plus tard gouverneur du chat au de Lassai, pour le roi Henri IV.

(4) François Goyet des Hayes, était fils de Jacques. La France Protestante contient un article spécial sur ce personnage (vo Goyet).

(5) Bonenfant du Breuil abandonna plus tard Montgommerv, ainsi que le Portai.

— anodes lignes ennemies les cadavres des capitaines Friaize et de quelques soldats.

Le 12, les capitaines Villeneuve et La Touche (1) firent une nouvelle sortie, sans plus de succès. Monlgommery, qui n'avait sous ses ordres que 50 chevaux et 90 arquebusiers, dont la désertion éclaircissait les rangs chaque jour, sentit l'impossibilité de défendre la ville, et se retira dans le château (2j, dont les vieux murs furent bientôt renversés, sur une longueur de 45 pieds, par le feu de l'armée catholique.

En simple pourpoint, une hache d'armes à la main, le héros se jeta sur la brèche pour la défendre, ou plutôt pour y chercher la mort. Brossé, Chauvigné (3), La Cornière (4), de Terre (5), La Touche, La Mabillière, Du Gros (6), Oulfe (7), Say, Vaudoré (8), des Hayes, Du Mesnil (9j, La

(i) René Le Héricé.

(2) D'après tous les auteurs, cette retraite dans le château n'eut lieu qu'à la suite de l'attaque de la ville par Matignon, dont le récit est détaillé dans les lignes qui suivent.

(3) Voir p. 109, note 5.

(4) D'autres auteurs orthographient Le Cornières.

(5) On trouve aussi l'orthographe De TheFe. 11 fut tué.

(6) Du Gros était ministre. 11 fut blessé.

(7) Oulfe fut blessé également.

(8) Rioult de Vaudoré.

(9) Il était ministre.

Saussaye (1), Villeneuve (2) accoururent à ses côtés.

En attendant l'ennemi, son chapelain fit la prière (3).

Le combat fut terrible ; après cinq heures d'une lutte acharnée, où l'on vit, chose presque incroyable, 40 guerriers soutenir victorieusement l'effort de plus de 1000 hommes, l'élite de l'armée de Matignon, les assaillants battirent en retraite.

Mon tgommery reçut deux blessures légères. Mahet-Saussaye (4), Jean Garnier, La Rivière, Oulfe, le ministre Du Gros, Maimberte, Courton, furent rais hors de combat. Brossé, Du Terlre, le ministre Du Mesnil, la Noche tombèrent morts sur la brèche, ce qui réduisit le nombre des défenseurs du château à quinze ou seize, tous plus ou moins découragés.

Montgomraery était décidé à soutenir une seconde attaque et à s'ensevelir sous les

(1) Malieet de la Saussaye fut tué le 24 mai d'après les uns et blessé gravement d'après les autres.

(2) Le ministre Villeneuve fut j,'rièveraent blessé le 2'f mai

(3^ C'était le ministre La Butte de Clincliamiis, qui fut pendu après la capitulation.

(4) Encore une fois, tous les historiens sont unanimes à reconnaître que la Saussaye appartenait bien à la famille Maheet. On ne saurait donc justifier la prétention toute nouvelle d'un auteur sérieu.x et de talent. M. Gaston Le Hardy, quia voulu faire entrer ce personnage dans la famille Le Hardy. Nous avons apporté des preuves nombreuses pour inlirraer ses allégations. Voir 2e partie, p. 101 et 129, notes.

ruines du chàleau ; mais les instances de ses compagnons d'armes le firent changer de résolution. Après quelques pourparlers avec Vassé ('!), son parent et son ami, qui servait dans les rangs catholiques, il consentit à se rendre, le 27 mai 4574.

D'Aubigné assure que Matignon ne lui donna que des paroles captieuses, lui promettant de ne le mettre en autres mains que celles du roi. Son témoignage est certainement d'un grand poids ; cependant, comme d'Aubigné a été trompé plus d'une fois, soit par ses souvenirs, soit par les mémoires qui lui furent fournis, notamment lorsqu'il alTirme que Terride s'en remit «au bon piaisirdela Reine de >'avarre », nous ne pouvons partager l'opinon de la Biographie universelle, qui estime que son autorité suffit pour « démontrer la fausseté « de l'assertion de plusieurs écrivains pro- « lestants, qui prétendent que la capitula- « lion de Domfront fut violée par le juge- « ment et la mort de Monigommcry. »

La Polinière déclare formellement qu'une capitulation fut signée et qu'elle portait « que le comte sortirait la >ie sauve et « quelques accoustrements sans autres « armes que l'espée et la dague. Toulesfois « qu'il demeureroit entre leurs mains quel-

(I) Voir p. 114, note 1.

« que certain temps, mais avec bon traitc- « ment et seiirelé de sa vie. »

De Serres confirme le fait.

D'après les Mémoires de Charles IX.

Vassé amena le comte à Paris « contre la « promesse qui lui avait été faite. » Et ce ne sont pas seulement des éi'rivains protestants, comme la Biographie universelle voudrait le faire croire, qui accusent Catherine de Médicis d'avoir violé le droit des gens. De Thou, il est vrai, ne se prononce pas d'une manière claire et positive :

« d'autres nient, dit-il, qu'on lui ait pro- « mis la vie sauve, ce qui est peu certain. » Cependant il ajoute plus bas : « venere a « reginâ literœ quibus nullam fidei à Mali- « gnone datœ rationem haberi velle signi- « ficabat. » Or, si l'on n'avait rien promis à .Monigommery, pourquoi cette défense ?

Mais, d'un autre côté i'Esloile, presque toujours bien informé, ne craint pas d'acuser Vassé «d'avoir usé delà foi du temps», pour livrer le chef Huguenot à la vengeance de la Reine-mère, et il atîirme que le vaillant capitaine reprocha à ses juges de violer les promesses qui lui avaient été faites à Domfront, lorsqu'il se rendit prisonnier de guerre « à charge expresse qu'il aurait vie el bagues sauves. »

Pour Le Laboureur aussi, pour Ârcère et pour vingt autres écrivains catholiques du siècle passé, la violation de la capitulalion de Domfronl n'est pas douteuse. Parmi les écrivains modernes, Lacretelle dit formellement que Montgommery ne s'était rendu que sous la condition qu'on lui sauverait la vie.

Nous ne multiplierons pas les témoignages : ceux-là suffisent, quand on sait surtout comment Matignon traita les débris de la garnison de Domfront. Non-seulement il permit que ses soldats maltraitassent et missent à rançon les héroïques compagnons du comte, qu'ils en tuassent même plusieurs, quoiqu'il leur eût promis la vie ; mais il fit lui-même pendre Pierre Le Héricé, dit Pissot (1), la Touche (2) et le ministre La Bulle.

En apprenant la prise de Montgommery, Catherine de Médicis manifesta une joie extraordinaire.

Dès le 5 juin, elle donna ordre à Violart,

(11 Erreur encore. Matignon ne donna pas ces ordres, mais il laissa l'aire, iiln ce, il lit poiil-ètre acte d(^ faiblesse en livrant son prisonnier à Roispitard, qui alla sans doute au delà de ses prévisions et qui eût pu se borner à exijjer de le Héricé une simple rançon. Il (pii fut entraîné lui-niéme i>ar les passions violentes et haineuses de ces guerres fanatiques.

(2) Nous avons démontré jusqu'à l'évidence que ces deux noms de Le Ucricé ot de La Touclie appartiennent au même capitaine.

président à Rouen, el à Poisle, conseiller en la grand-chambre à Paris, de se transporter à Caen, pour y faire le procès du comte, qui avait été enfermé dans le château. Mais bientôt, se ravisant, elle fit amener le prisonnier à Paris, le 16 juin, et le livra au Parlement qui le condamna à mort comme complice de la conjuration de Coligny, « à laquelle, dit Lacretelle, per- « sonne ne croyait, pas même ses juges. »

Le 26 juin, après l'avoir appliqué à la question extraordinaire, sans pouvoir lui arracher le nom de ses prétendus complices, ni du Grand (1) qui lui avait commandé de repasser en France, on le tira de la tour carrée de la conciergerie, qui porte encore son nom, on le jeta dans un tombereau, les mains liées derrière le dos, et on le mena sur la place de Grève, où il fut décapité et son corps mis en quartiers.

La Reine-mère se donna le plaisir d'assister à son supplice.

(1) On soupçonnait fort la reine d'Angleterre, Elisabeth, d'avoir prodigué ses conseils à Montgoramery et de l'avoir soutenu de ses propres finances. Le duc d'Alençon, frère du roi, était lui - même l'objet de nombreuses suspicions el MM. Haag citent son nom au commencement de cet article.

EÏ^ILOOUK

Au début de RotrK publication et dans le préambule de notre première partie, nous avons dit à nos lecteurs que notre intention était d'éditer une série de dépêches du roi Charles IX et de sa mère Catherine de Médicis, ainsi qu'un extrait de la vie du Maréchal de Malii^non, par De Caillières, Tun de ses biographes. Ces deux parties devaient être absolument indépendantes l'une de l'autre.

Cependant nous n'avons publié jusqu'ici que la première d'entre elles; nous devons à cet égard quelques explications.

L'intérêt qu'a l'ail naître la lecture de nos lettres royales, inconnues jusqu'ici à Domfront et dans sa circonscription, a provoqué la communication qui nous a été faite d'un manuscrit précieux, composé au XVI' siècle par l'un des vaillants capitaines qui combattaient sous les ordres du commandant en chef de l'armée campée devant le château de Domfront. A cette (lièce d'une valeur hors ligne, se sont joints bientôtd'aulres documentspresqueaussi importants.

En les accefitant et en les substituant au récit de De Caillières, nous nous sommes donc trouvés dislancés et noire œuvre a pris des proportions beaucoup plus étendues que nous ne l'avions supposé d'abord. Nous avons ainsi publié successivement cinq parties qui forment un ensemble parfait sur un même et unique sujet, le siège de Domfront et ses acteurs.

Mais si celte substitution a eu pour avan-

tage de mettre au jour des pièces presque toutes entièrement nouvelles et que nous avons été fier et heureux de connaître des premiers, c'est avec regret cependant que nous avons dû manquer ou plutôt ajourner l'exoculion de nos promesses. On ne nous en fera pas de reproches, nous l'espérons du moins, en raison de la préférence que méritaient incontestablement nos manuscrits : nos lecteurs n'auront rien perdu au change. C'était d'ailleurs pour noire pays et surtout pour un bibliophile ime trop bonne fortune et une occasion trop rare pour la laisser échapper.

Du reste, en prenant aujourd'hui congé, nous tenons à dire que nous avons l'intention de faire connaître bientôt et prochainement a nos compatriotes, et la narration de De Caillières, et plusieurs autres fragments historiques que nous tenons en réserve pour eux sur leur contrée et sur le Passais. Ces nouvelles sources auront, nous le pensons, piesque autant d'atirait que celles dont nous avons pu disposer jusqu'ici.

Alors seulement nous nous trouverons délié de nos primitifs engagements.

En terminant, il nous reste cependant un dernier devoir à remplir, celui de reporter à quelques-uns de nos amis et de nos correspondants l'expression de nos vifs sentiments de gratitude.

Nous avons déjà nommé plusieurs d'entreeux aux diverses parties de notre volume; qu ils veuillent bien nous permettre encore de leur dire que nous leur devons beaucoup. Mais entre tous, M. J. Appert a été pour nous d'un dévouement qu'il nous est impossible de

laisser ignorer. Après avoir élé noire inlerniédiaire auprès de l'heureux possesseur du manuscrit de Boispilard, il a conslanimenl suivi celle publication avec une sollicitude lelle, que si nous avons réussi à en rendre le lexleinlelligible, les nombreux renseignements et les indications locales qu'il nous a tournis, ont pour beaucoup contribué à ce résullal. 11 est pour nous de toute justice de le dire.

HippoLYTE SAUVAGE.

Page 1