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Dominicales d'un curé de campagne

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : « Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l'un et il aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et là richesse. C'est pourquoi je vous le dis : Ne soyez pas inquiets pour votre vie, de ce que vous mangerez ; ni pour votre corps, de quoi vous le couvrirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers ; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? Et qui d'entre vous, avec tous ses soins, peut ajouter à m. 1

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sa taille une seule coudée? Pourquoi aussi vous préoccupez-vous de l'habillement? Voyez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent. Et cependant, je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Mais si Dieu revêt ainsi une herbe de la campagne qui existe aujourd'hui, et qui demain sera jetée dans le four, combien plus de soin aura-t-il de vous, hommes de peu de foi ! Ne soyez donc point inquiets, et ne dites pas: Que mangerons-nous? que boirons-nous ? de quoi nous vêtirons-nous ? comme les païens qui s'inquiètent de toutes ces choses; car votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez donc d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroit. » (Math., yi, 24-33.)

HOMELIE

L'évangile que vous venez d'entendre est si fécond en instructions que, sans préambule, nous entrons immédiatement dans son explication.

Jésus dit à ses disciples : Nul ne peut servi?' deux maîtres; ca?% ou il haïra l'un et aimera Vautre^ ou il s'attachera àVun et méprisera Vautre. Cette maxime du Sauveur est devenue proverbiale et renferme une vérité qui est en parfaite harmonie avec la nature humaine. Quelque vaste que soit notre cœur par ses désirs, tout ardent qu'il soit par ses sentiments,

tout fécond qu'il soit par son dévouement, il est certain néanmoins qu'il ne peut avoir qu'un seul et même objet d'affection. Se donner à deux à la fois, c'est ne se donner à personne : Qui non est mecwn contra me est; d'autant plus que celui que nous devons aimer et servir est un Dieu jaloux, et qu'il veut qu'on lui consacre tout entier un cœur qu'il a créé tout entier:.

Quels sont ces deux maîtres que nul ne peut servir à la fois ? Ce sont ceux, dit saint Jean Chrysostome, qui nous commandent des choses toutes contraires, c'est-à-dire Dieu et le monde. Car le monde, comme vous le savez, a des lois entièrement opposées à celles de Jésus-Christ. Il veut que nous aspirions à la gloire ; et Jésus-Christ nous ordonne de la fuir. Il autorise le faste, la vanité, l'amour des plaisirs; et Jésus-Christ prescrit la modestie, l'humilité, la mortification ; il exige que nous nous vengions des moindres affronts ; et Jésus-Christ nous oblige de pardonner les plus grandes injures. Or, cela étant, peut-on se flatter de les servir l'un et l'autre? Si on vous forçait de vous charger tout à la fois du service de deux maîtres qui eussent des goûts entièrement opposés, et dont l'un vous défendît sans cesse ce que l'autre vous ordonnerait, croiriez-vous pouvoir les contenter tous les deux? Pourraient-ils, de leur côté, vous contenter vous-mêmes? Non, sans doute, et il arriverait nécessairement, comme dit Jésus-Christ, que vous haïriez l'un, et que vous aimeriez l'autre; que vous vous attacheriez à l'un et que vous aban-

donneriez l'autre. Eh bien, mes frères, voilà ce que vous éprouveriez si vous vouliez concilier le service de Dieu avec celui du monde. Comme vous ne pourriez pas les contenter tous les deux, et qu'en voulant plaire à l'un vous déplairiez à l'autre, vous finiriez par préférer celui dont le service vous paraîtrait le plus honorable et le plus utile. Mais quel est celui des deux qui mérite la prélérence ? Ah ! je rougis, mes frères, de vous poser cette question, et vous devez sentir vous-même que ce serait insulter à un Dieu qui, étant la bonté et la sainteté même, fait le bonheur et la gloire de ceux qui le servent, que d'oser seulement le mettre en parallèle avec un monde qui, étant aussi ingrat qu'il est corrompu, ne fait pour l'ordinaire que des coupables et des malheureux.

Parmi les chrétiens auxquels s'adresse la prédication évangélique, il en est un certain nombre qui s'efi'orcent, d'après la signification de leur nom, d'être ici-bas comme d'autres Jésus-Christ; il en est d'autres qui se déclarent ouvertement les complices du démon. Mais le plus grand nombre ne veut se donner entièrement ni au vice ni à la vertu. Ils veulent faire deux parts de leur vie et de leur cœur. Pressés d'un côté par la voix de Dieu et sollicités d'autre part par la voix du monde, ils voudraient concilier ces deux maîtres entre lesquels tout rapprochement est impossible, et servir à la fois Dieu et le monde, quoique Jésus-Christ leur dise expressément : Nemo potest duobus dominis seimre. Ils ne peuvent repousser

l'attrait de la piété, mais ils n'ont pas le courage de résister aux séductions de la vie mondaine. Ils cherchent la paix des deux côtés. La vie chrétienne a des rigueurs qu'ils n'ont pas la force d'embrasser, la vie mondaine a des remords dont ils voudraient éviter le poignant aiguillon. Ils ne s'appliquent donc à ne prendre de la dévotion que ce qu'elle a de commode et à suivre le monde avec la ferme résolution de s'arrêter à la limite du crime. Ils font donc un partage et pratiquent une religion à double face. Aujourd'hui ils sont à Dieu et demain à leurs plaisirs; ils viennent à certaines heures dans nos temples et ils s'en vont ensuite là où il est impossible que Dieu ne soit pas offensé. Le matin vous les voyez à l'église et le soir au théâtre. Le matin vous rencontrez ces personnes couvertes du voile de la dévotion, et le soir elles portent les parures de la volupté et de la mollesse. Un moment leurs lèvres sont parfumées de l'encens de la prière et des chants sacrés, et un instant après elles sont souillées par des propos obscènes ou des chansons lubriques. C'est ainsi qu'elles se font une étrange illusion en s'efforçant d'allier ensemble le service de Dieu et celui du démon.

Après nous avoir déclaré qu'on ne peut accorder le service de ces deux maîtres, Jésus -Christ ajoute : Vous ne pouvez pas servi?' Dieu et la richesse. Pourquoi Notre-Seigneur met-il en parallèle Dieu et l'argent? N'y a-t-il que l'amour de l'or, la cupidité qui soient opposés au service de Dieu ? Et la volupté,

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et l'ambition, et les jalousies, les haines, les vengeances ne sont-elles pas des passions aussi funestes à notre âme et aussi contraires à la loi de Dieu que la cupidité ? Oui, sans doute, mais Jésus-Christ nous signale en particulier l'amour des richesses, parce que de tous les attachements humains, celui-ci est peut-être le plus dangereux et aussi le plus commun. Cette passion de l'argent se mêle constamment à toutes les autres passions par le besoin qu'elles en ont pour se satisfaire. N'est-ce pas au moyen de l'or que le libertin paye ses plaisirs, que l'ambitieux ourdit ses intrigues et achète la faveur, que l'orgueilleux étale son luxe, que l'intempérant assouvit sa voracité? La passion de l'argent exerce une terrible fascination sur ceux qui en sont les esclaves ; c'est pour cela que Jésus-Christ la flétrit. Qu'ils sont rares cependant ceux qui ne la subissent pas ! L'amour des richesses condamné ici n'est pas seulement cette cupidité sans frein qui ne recule devant aucune injustice pour augmenter un bien mal acquis; recourir à des fraudes habiles, s'emparer par la ruse ou par la force d'une fortune longtemps convoitée; c'est aussi cet attachement excessif aux biens de la terre qui fait qu'on ne pense qu'à eux, qu'on fait tout pour eux ; pour se les procurer on ne donne pas un instant à la prière, on profane le dimanche en se livrant à des voyages ou à des travaux coupables ; pour les conserver on refuse de faire l'aumône et d'autres bonnes œuvres, parce qu'on craint toujours de manquer du nécessaire. Avant tout,

dit-on, il faut vivre ; il faut avoir de quoi pourvoir à ses propres besoins et à ceux de ses enfants.

Que fait Notre-Seigneur pour prévenir ces sentiments de défiance et de crainte ? Ne vous inquiétez pas, nous dit-il, où vous trouverez de quoi manger pour le soutien de votre vie, ni d'oii vous aurez des vêtements pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? Ne soUiciti sitis. Il ne veut pas dire que vous deviez abandonner le travail et vous livrer à un continuel repos. Le travail est la grande loi de la Providence, loi qui oblige tous les hommes. Le Fils de Dieu lui-même l'a accepté ; mais lorsque par un travail sérieux nous aurons cherché à gagner notre pain de chaque jour, soyons sans inquiétude, comptons sur l'aide de Dieu.

Le premier motif que nous suggère le bon Maître pour nous inspirer la confiance, c'est que Tâme est plus que la nourriture et le corps, plus que le vêtement. Or, Dieu nous ayant donné gratuitement et par pure bonté des biens plus précieux et plus considérables, pourrait-il nous refuser d'autres biens d'un ordre inférieur? Et quand nous avons reçu de lui une âme intelligente avec toutes ses facultés, un corps merveilleusement constitué, avec ses membres, ses sens, ses organes, comment croire qu'il nous refusera la nourriture qui alimente les forces de ce corps et le vêtement qui doit protéger ses membres. La seule inquiétude qui nous est permise et que nous devons avoir, c'est de procurer à notre âme la

nourriture qui lui est propre et de la parer des ornements qui lui con\'iennent. Or, sa nourriture doit être de faire la volonté de Dieu et d'accomplir son œuvre : Car l" homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Accomplir la sainte loi du Seigneur et entretenir toujours candide et pure la robe nuptiale de l'innocence, voilà, chrétiens, quelle doit être pour vous la véritable sollicitude et la constante occupation.

Et Notre-Seigneur pour rendre cette vérité plus sensible par de gracieuses comparaisons ajoute : « Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n amassent dans des grenie?'s, et votre Père céleste les nourrit. » N'êtes-vous pas aussi les enfants du Père céleste? Ne dépendçz-vous pas de lui entièrement ? Ne méritez-vous pas comme eux les attentions particulières de la Providence? Si donc Dieu prend soin des êtres qu'il a créés pour nous, n'en prendra-t-il pas encore plus de nous? S'il veille tant sur les serviteurs, ne veillera-t-il pas encore sur le maître ? Et nous inquiéter sur ce qui nous est nécessaire pour nous nourrir et nous vêtir, ne seraitce pas insulter à la Providence? D'ailleurs, à quoi pourraient aboutir les inquiétudes auxquelles nous nous livrerions? Rendraient-elles notre sort plus heureux? Nous procureraient-elles les moyens de subsistance dont nous sommes privés? Elles seraient non seulement inutiles, mais elles aggraveraient notre position et la rendraient plus pénible.

Et pour nous mettre à Tabri de toute inquiétude

Notre-Seigneur ajoute : Quel est celui d'entre vous qui peut avec tous ses soins ajouter à sa taille la hauteur d'une coudée? En effet, à quoi servent ces défiances? A quoi aboutissent ces réflexions et ces discours sur les saisons, les vents et la pluie? Absolument à rien. Il est bien plus avantageux pour nous de mettre en Dieu toute notre confiance, et de nous reposer sur lui comme le petit enfant se repose sur sa bonne et tendre mère. Pour vous y déterminer, mes frères, ayez souvent présent à votre souvenir le doux enseignement du Sauveur. Dans toutes vos peines, au sein de vos tribulations, tournez votre esprit et votre cœur vers le ciel, adressez-vous au Seigneur et diteslui : (( Mon Dieu je me repose sur votre Providence qui sera à tout jamais mon refuge, mon espérance et ma consolation. »

Avec de pareils sentiments il ne vous sera pas difficile de comprendre, mes frères, la vérité de ces dernières paroles de Jésus-Christ : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Regnum Dei. Voilà ce qui nous est ordonné de rechercher avec ardeur : Regnum Del. Voilà ce qui doit être l'objet de notre sollicitude la plus active, de nos désirs les plus vifs et les plus empressés. Mais, hélas ! que cette recommandation du divin Maître est peu suivie ! Ce que l'on cherche avant tout, ce que l'on désire par-dessus tout, ce sont les biens terrestres, les plaisirs sensuels ; ce dont on s'occupe le moins, c'est du royaume de Dieu, c'est de son service et du salut de notre

âme. 0 enfants des hommes, jusqu'à quand poursuivrez-TOus ainsi la yanité et le mensonge. Sortez, ah ! sortez de ce funeste égarement ! Occupez-vous de ce qui seulest digne de vous occuper, du royaume de Dieu et de sa justice ; du royaume de Dieu qui est notre terme; de la justice de Dieu, qui en est la route; du royaume, oii nous serons couronnés; de la justice, par laquelle nous y parviendrons, et un jour il nous sera dit : « Entrez dans la joie éternelle de votre Dieu : Intra in gaudium Domini tui. Amen.

POUR LE MÊME DIMANCHE

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