‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 25 sur 37 · SAINT JACQUES · texte numérisé non relu

SAINT JACQUES

IIU autem statim relie lis retibus et paire, seruti sunt eum.

(Math., iv, 22.)

Mes Frères,

Il n'est point de titre plus grand, dans l'Église de Dieu, que celui d'apôtre. Aussi saint Paul, rappelant les grâces qui sont le fondement et le soutien de l'Épouse du Christ, met en première ligne l'apostolat : Primum quidem apostolos. « Avec quelle dévotion donc, conclut saint Augustin, ne devons-nous pas célébrer leur mémoire, solenniser leur fête? Avec quelle attention surtout ne devons-nous pas étudier leur vie, afin d'en faire le modèle de la nôtre, car c'est sur eux, comme sur une base solide, que nous devons élever lédifice de notre sanctification : Super addificati, super fundamentum apostolorum, » C'est sur la vie de votre saint patron que j'appelle aujourd'hui vos réflexions, et afin de mettre un peu d'ordre dans

notre étude, voyons ce que saint Jacques fut : 1° avant sa vocation ; 2" au moment de sa vocation ; 3° après sa vocation ; 4° enfin, à l'heure de sa mort.

L'Évangile passe sous silence ce qui regarde la naissance et les premières années de notre saint. Il nous apprend tout simplement qu'il est Galilé.en, fils de Zébédée, et comme son père batelier de profession. Étrange manière de prévenir en faveur de son héros, que de dire qu'il est Galiléen, c'est-à-dire d'une nation maudite par toutes les autres, puis pêcheur par état, c'est-à-dire de l'une des conditions les plus obscures qui existent! Un panégiriste profane glisserait peut-être sur ces circonstances, mais l'orateur chrétien n'a garde de les laisser dans i'ombre. Il y trouve un piédestal pour la gloire de son héros. Pour quiconque s'élève au faîte des grandeurs, il y a d'autant plus de mérites que l'on est parti de plus bas. Qui fera un crime à Léonidas d'être né en Béotie et à David d'avoir gardé les troupeaux de son père? L'éclat qui les environne n'en est que plus frappant. Ne rougissons pas de dire avec l'itvangile que saint Jacques appartenait à une nation détestée et professait l'obscur métier de pêcheur. Du reste pourquoi notre apôtre rougirait-il d'une patrie que le Fils de Dieu a voulu choisir pour la sienne? Pourquoi rougirait-il d'avoir été batelier depuis que le

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Verbe incarné a vouIq être charpentier? Ni la patrie, ni la condition font la honte, mais la seule vie criminelle. La pauvreté n'est plus un opprobre, mais une gloire, depuis que le Fils de Dieu en a fait, par un choix libre et spontané, la compagne de sa vie, depuis qu'il a proclamé bienheureux ceux qui l'acceptent avec résignation et qu'il a maudit les esclaves de la richesse : Beati pauperes spiritu. — Vœ vobis divitibus.

Né au sein de la pauvreté, notre saint ne cherche pas à en sortir, persuadé que les richesses ne font qu'augmenter les sollicitudes sans accroître le bonheur. Le travail de chaque jour suffit à son existence et lui laisse la paix du cœur, le plus désirable de tous les biens.

Cette conduite condamne celle d'un trop grand nombre de jeunes gens de notre temps, qui rougissent d'embrasser l'humble état de leurs parents et se lancent, sans vocation, dans des carrières oii ils ne seront jamais à leur place, et par conséquent toujours malheureux. Un membre déboîté ne peut que souffrir et faire souffrir tout le corps.

Heureux dans la modeste position où la divine Providence l'a placé, notre saint vivait au jour le jour, sans souci du lendemain, lorsque le Sauveur vint lui demander un pénible sacrifice. « Suivez-moi,

lui dit-il. » Quelque modeste que soit une position, on finit par l'aimer beaucoup et par s'y attacher fortement, surtout, lorsque avec le nécessaire à la vie, elle fournit le calme et la paix. C'est le cas de notre saint. Puis il avait un vieux père qu'il aimait en bon fils, des amis qui lui étaient dévoués ; un pays où il était né et où il avait grandi ; une barque, des filets qui étaient ou un héritage paternel ou le prix de ses sueurs. Or, pour suivre Jésus, il fallait quitter tout cela, et cet abandon ne pouvait se faire sans un grand déchirement de cœur.

Et puis, Jésus n'avait rien et ne pouvait rien donner en compensation; il ne pouvait même rien promettre si ce n'est une pauvreté absolue, la haine et les persécutions, les cachots et les tortures et à la fin une mort violente. La perspective n'était pas brillante; que fera notre saint? Se rendra-t-il à l'appel du Seigneur ou résisterait-il ? Prendra-t-il conseil de la prudence humaine ou suivra-t-il les inspirateurs d'en haut? A sa place nous eussions au moins demandé du temps pour réfléchir, lui obéit sur-le-champ. 11 fait taire la voix du sang, il ferme l'oreille aux conseils de la sagesse humaine et il se rend à la voix de Dieu : « Vocavit illos et secuii sunt eum. »

Admirable exemple d'abnégation, de détachement et de docilité qui condamne notre égoïsme, notre attachement aux créatures, et notre résistance aux inspirations du ciel. Combien de fois n'avons-pas entendu au fond du cœur la voix de Dieu qui nous

demandait un léger sacrifice de nos biens temporels en faveur de l'indigence, qui nous pressait de briser, non pas les liens formés par le sang et la religion, mais ces chaînes forgées par les passions, qui nous pressait de laisser là de vieilles habitudes pour marcher à la suite de Jésus dans le chemin du devoir et de la vertu, et nous avons hésité, nous avons pris du temps, et nous avons fini par ne plus trouver dans le fond de nos âmes assez de générosité pour accorder à Dieu ce qu'il demandait. Quelle honte!

Une fois son sacrifice consommé, le fils de Zébédée devient un des plus fervents disciples du Sauveur. On aurait dit qu'en se dépouillant de tout ce qui pouvait attacher son cœur il avait acquis plus d'énergie et de facilité pour le bien. Se confiant pour les soins de la vie matérielle à cette divine Providence qui nourrit toute créature, il n'eut d'autre sollicitude que de se rendre apte à la sublime mission dont il avait été honoré. Dans ce but, il écoutait avec une sainte avidité les enseignements du divin Maître en s'efforçant d'y conformer sa propre conduite. La générosité qu'il avait mise à tout sacrifier à la volonté divine, il la montra dans la réforme de sa vie et dans les premiers essais de l'apostolat. C'est ce qui lui mérita de la part du Sauveur des marques particulières de prédilection. Il fut témoin au Thabor de la

transfiguration de l'Homme-Dieu, il assista à la résurrection de la fille de Jaïre, et il entendit la prière de Jésus à Gethsémanie. Ce fat aussi pour rendre témoignage à la force d'âme de cet apôtre que le Seigneur lui donna le surnom de Boanergès, c'est-àdire enfant du tonnerre. C'était annoncer d'avance que la parole de cet apôtre retentirait dans le monde comme le bruit du tonnerre au sein des nuages, et jetterait dans les esprits une lumière aussi éclatante que celle de la foudre.

Cette ardeur de l'apôtre fut contenue pendant la vie mortelle du Sauveur, mais après l'Ascension et la Pentecôte surtout, elle ne connut plus de bornes. On le vit se multiplier pour rendre témoignage au Christ et publier son saint Évangile. Ni les mépris, ni les mauvais traitements, ni les cachots, ne purent l'arrêter. La Judée, la Samarie, l'Espagne, puis la Judée encore et surtout Jérusalem^ furent tour à tour les théâtres où son zèle s'exerça avec autant de fruit que d'énergie et d'éclat.

Tant d'héroïsme excita la rage de l'enfer. Un prince aussi lâche que cruel servit d'instrument à Satan pour amener la mort de l'apôtre. Agrippa, élevé depuis peu sur un trône souillé par le plus noir de tous les attentats, la mort de l'Homme-Dieu^ veut se concilier la faveur [des Juifs. Or, il faut du

sang pour cimenter ralliance que font entre eux les ennemis du Christ. Celui de l'Apôtre, évêque de Jérusalem, unira un tyran au peuple déicide, tout comme le sang du Sauveur avait été le prix d'une réconciliation entre Hérode et Pilate.

Il mourra donc ce saint Pontife, pour assouvir la haine des Juifs, et pour rendre au Christ le témoignage du sang; mais en mourant il triomphera encore de l'enfer auquel il arrachera l'âme de son bourreau.

Telles ont été, mes frères, la vie et la mort de votre glorieux patron. La récompense c'est un trône dans le ciel et le pouvoir déjuger les tribus d'Israël quand sera venu le moment de la suprême justice. C'est la promesse du Sauveur : « 0 vous, dit-il, qui avez tout quitté, vous siégerez sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël : Sedebilis super sedes duodecimjudicantes duodecim tj'ibus Israël.» Une telle gloire et une telle puissance doivent nous encourager à marcher sur la trace de l'Apôtre, afin qu'un jour aussi nous puissions régner dans l'éternité. Ainsi soit-il.

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