SAINT JEAN-BAPTISTE
Amen dico vobis, nonsurrexit inter natos mulierum major Joanne Baptista. {M\th.,-s.\, 11.)
Mes Frères,
L'homme est un roi détrôné qui cherche instinctivement à refaire l'édifice de sa grandeur; à tout prix il voudrait remonter sur son trône ; malheureusement il se trompe presque toujours sur les moyens, et au lieu de s'élever, il ne fait que descendre plus bas dans l'abîme de ses humiliations.
Je désire aujourd'hui, chrétiens, vous montrer où se trouve la véritable grandeur. Je n'aurai pour cela qu'à exposer à vos yeux la noble et sainte figure du Précurseur du Messie.
Le divin Sauveur nous assure par la formule du serment que parmi les enfants des hommes il n'en est pas de plus grand que Jean-Baptiste : Amen dico vobis, non surrexit inter natos mulierum major Joanne
270 PANEGYRIQUES
Baptiita. Recherchons donc ce qui a fait la grandeur du fils de Zacharie. Étudions pour cela sa naissance, sa vie et sa mort.
Qu'y a-t-il de grand dans la naissance de Jean- Baptiste? Sans doute, mes frères, si nous recherchons la grandeur avec des yeux humains, au point de vue du monde, nous ne trouvons ici ni palais, ni trône, ni armoiries, ni blason. Il est néanmoins un titre qui n'est pas à dédaigner, c'est que Zacharie et Elisabeth, parents de l'enfant qui vient de naître, sont tous les deux de la race sacerdotale d'Aaron, le premier grand prêtre du peuple élu. Le reflet qui rejaillit de l'autel vaut bien celui qui vient du trône; le berceau qui s'abrite sous les portiques du temple n'est pas moins glorieux que celui qui repose sous les lambris dorés.
Mais si les parents de Jean-Baptiste ne sont point des têtes couronnées, ce sont des fronts ceints de l'auréole de la sainteté, et le nimbe vaut bien le diadème. L'Évangile dit d'Elisabeth et de Zacharie : Erant autem justi ambo, incedentes in omnibus justificationibus Domini sine querela : « Tous deux étaient justes , marchant sans reproche dans la voie des commandements de Dieu.
Mais laissons de côté cet éclat qui n'est point personnel à l'illustre Précurseur et qui n'est qu'un re-
jaillissement de la gloire de ses parents, venons à quelque chose de plus direct et plus digne d'être apprécié.
La divine Providence s'est plue ordinairement à annoncer d'avance la venue des personnages qui devaient prendre une part importante dans les grands événements de ce monde. Ainsi Cyrus, Alexandre, Notre-Seigneur, la Très Sainte-Yierge ont élé les objets de prédictions toutes particulières. Ce glorieux privilège a été accordé aussi à Jean-Baptiste. Plus de quatre cents ans avant sa naissance, Malachie, le dernier des prophètes, le désignait par ces mots : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam quiprœparahit viam tuam ante te. Le divin Sauveur lui-même affirme que ces paroles s'appliquent littéralement à son glorieux Précurseur. Longtemps donc avant sa naissance, Jean-Baptiste était attendu par les nations qui soupiraient après la délivrance. C'était pour elles l'aurore bénie qui devait annoncer le soleil de justice. Qu'il est beau pour cet enfant d'avoir été, ainsi que le divin Libérateur, l'objet des vœux et des soupirs des nations ! Mulù in nativitate ejus gaudebunt. Tout Israël se réjouira.
Ce n'est point tout encore : dans cette naissance tout est grand, tout est surnaturel. Jean-Baptiste doit être en tout un enfant de miracle. Son père est avancé en âge, sa mère est stérile ; naturellement sa naissance est impossible; mais ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu, la grâce fera ce que la nature ne peut plus faire. Un ange, le même qui
272 PANEGYRIQUES
annoncera quelques mois après le mystère de l'Incarnation, est envoyé à Zacharie pour lui faire savoir que Dieu a agréé ses larmes et ses prières, et que le fils de ses désirs lui sera accordé.
Cet enfant de miracle doit être en même temps un enfant de bénédiction. Le Précurseur du Messie sera un homme, mais il faut en même temps qu'il soit un ange : homme par la nature, ange par la sainteté : Ecce ego mitto angelum meum. Le véritable soleil de justice ne peut être dignement annoncé que par l'aurore la plus éclatante ; il n'y aura donc en elle ni un brouillard, ni un nuage quelque petit qu'il soit. A cette fin, Dieu fait un autre prodige. Jean-Baptiste, comme tous les enfants d'Adam, est conçu dans le péché ; la tâche originelle souille son âme au moment de sa conception. Il n'en sera plus ainsi à sa naissance. Avant de voir la lumière il est purifié par la vertu de l'Esprit-Saint : Spiriia Sancto replebitur adhuc ex utero matris suse. Le Verbe luimême ne veut pas attendre que Jean-Baptiste l'ait fait connaître au monde pour le combler de ses grâces, mais dès le sein maternel il lui communique les prémices de l'Incarnation, au moment oii Marie salue Elisabeth : Et factum est ut audivit salutationem Mariœ Elisabeth, exultavit infans in utero ej'us.
Ainsi le fils de Zacharie est annoncé par les prophètes, il est conçu par miracle, il est sanctifié par l'Esprit-Saint avant de naître, il est visité et réjoui par le Verbe fait chair; manque-t-il encore quelque chose à la gloire de son berceau? A un homme si
extraordinaire, il faut un nom extraordinaire. Les hommes, ignorant ce que sera l'enfant qui vient de naître, ne peuvent que lui imposer un nom aisément arbitraire, un nom dont la signification n'aura aucun rapport ni avec le caractère, ni avec la vocation, ni avec la conduit de celui qui doit le porter ; mais il n'en est pas ainsi pour Dieu. L'avenir étant pour lui sans voiles , les noms qu'il impose sont toujours caractéristiques et significatifs. Ainsi fait-il pour le Précurseur. Ses parents, ses amis s'attendent à lui donner le nom de Zacharie, porté par son père; mais tels ne sont pas les desseins de Dieu : il faut à cet enfant un nom venu du Ciel. C'est pourquoi, dit l'Ange Gabriel, vous rappellerez Jean, c'est-àdire grâce, don de Dieu, miséricorde, car le Seigneur va faire miséricorde à la terre et la combler de grâces, et c'est Jean qui doit être le messager de cette heureuse nouvelle.
Enfin le moment est venu où ce fruit de bénédiction va inonder de bonheur la maison de Zacharie; et en ce moment solennel Jean doit être encore l'objet d'une faveur spéciale. A son entrée en la vie, il est reçu entre les bras de la Mère de Dieu. Il repose sur ce sein virginal qui est devenu le sanctuaire de la divinité.
Et maintenant, mes frères, voyez si déjà ne se réalise pas la parole du Sauveur : Non surrexit inter natos mulierum major Joanne Baptistà. La vraie grandeur, la voilà. Réjouissez-vous donc, ô chrétiens, car le Seigneur a fait pour vous quelque chose de
274 PANEGYRIQUES
semblable à ce qu'il a fait pour Jean. Sans doute, vous n'ayez pas comme lui, été annoncés d'avance, sanctifiés dès le sein de vos mères, nommés par le Ciel et reçus à votre naissance entre les bras de Marie, mais cependant Dieu vous a prédestinés pour être les disciples de son Fils, il vous a fait naître au sein de la société chrétienne, de parents catholiques et, préférablement à tant d'autres, vous avez été accueillis à votre entrée en la vie par l'Épouse du Christ, la sainte Église, qui vous a pressés sur son sein, vous a régénérés dans le baptême et vous a imposé un nom qui vous fait enfants de "Dieu, frères de Jésus -Christ et héritiers de la gloire éternelle. Soyez fiers d'une telle origine et, comme Jean-Baptiste, efforcez-vous d'y joindre l'éclat d'une sainte vie.
Noblesse oblige. Le fils de Zacharie le comprit. Dès sa plus tendre enfance il n'eut pas de plus grand désir que de mettre sa vie en harmonie avec son origine; et comme tout fut grand en celle-ci, il voulut que tout fut grand en celle-là. Je voudrais vous retracer dans tous ses détails cette admirable existence, mais je dépasserais les quelques instants qui me sont comptés ; je me contenterai donc de vous en montrer trois traits bien caractéristiques :
son admirable pénitence, son zèle infatigable et son humilité profonde.
Jean-Baptiste, éclairé dès le sein de sa mère par les lumières du Saint-Esprit, comprit de bonne heure que l'homme devenu esclave de la concupiscence de la chair par le péché d'origine ne peut s'affranchir de ce joug humiliant qu'en déclarant à cette concupiscence une guerre acharnée et persévérante. C'est pourquoi encore enfant, il sort de la maison paternelle, se retire au désert et sïsole du monde où règne l'ennemi qu'il veut combattre. Se séparer ainsi de ses parents, de ses amis et de tous les charmes de la société, c'est déjà une grande victoire remportée sur ce penchant qui tend à donner dans le cœur la place du Créateur à la créature; mais ce n'est pas assez pour le détruire. Jean- Baptiste se prend corps à corps avec lui et pendant trente ans lai porte les coups les plus mortels. Voyez-le dans cette solitude oii il n'a d'autre société que les bêtes, d'autre vêtement qu'une haire en poils de chameau et d'autre nourriture que des sauterelles, du miel sauvage et l'eau du torrent. Ses jours se passent dans la prière et ses nuits dans les larmes ; sa couche est la terre nue et son repos n'est que de quelques instants. Quelle vie, mes frères, surtout à une époque où nul n'avait encore donné l'exemple de semblables austérités, où le monde païen était esclave du sensualisme le plus raffiné! Tandis que tout autour de lui, dans les villes et les bourgades les hommes recherchent
toutes les délicatesses du luxe et se livrent à tous les excès de la débauche, lui, crucifie sa chair, dompte ses passions et s'élève au-dessus des faiblesses de la nature. Ce n'est plus la vie d'un homme , mais la vie d'un ange, et c'est maintenant qu'il mérite ce nom que le Seigneur lui donne par son prophète : Ecce ego mitto angelum meum.
Préparé par trente ans de pénitence, de prière, de contemplation, Jean-Baptiste peut maintenant reparaître dans le monde pour accomplir la divine mission qui lui est confiée. Dieu l'a choisi pour préparer les voies du Messie; c'est à ce travail qu'il va désormais s'adonner avec un zèle infatigable. Il quitte son désert et vient habiter les bords du Jourdain. Là, il prêche à tous ceux que les affaires ou la curiosité amènent près de lui, il annonce à tous que le royaume de Dieu est proche, que le libérateur promis à Israël n'est pas loin, que déjà il est au milieu d'eux quoiqu'ils ne le connaissent pas. Il déclare à tous qu'ils ne pourront participer aux bénéfices de la Rédemption qu'en s'y préparant par la pénitence. « Je suis, dit-il, la voix de celui qui crie dans le désert; préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Que toute vallée se remplisse et que toute colline s'abaisse; faites pénitence et toute chair verra le Sauveur qui vient de Dieu. » Le zélé Précurseur s'adresse à toutes les conditions et tient à chaque classe d'auditeurs un langage en rapport avec ses besoins particuliers. S'il aperçoit au milieu de la foule des pharisiens hypocrites et
orgueilleux, il les menace de la colère divine et les interpelle par ces énergiques paroles : « Race de vipères, qui vous a appris à fuir la future vengeance? Faites donc de dignes fruits de pénitence, car déjà la cognée est à la racine de l'arbre, et tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. »
A la foule qui lui demande ce qu'il a à faire pour mériter le salut, il prêche la charité, le désintéressement. « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a pas ; et que celui qui a du pain le partage avec celui qui en manque. »
Des publicains viennent lui demander le baptême et une règle de conduite : « N'exigez rien de plus que ce qui vous est prescrit. » Et nous que feronsnous, demandent les soldats ? « Ne frappez, ni ne calomniez personne, dit-il, et contentez-vous de votre solde. )) Ainsi il annonce à chacun les devoirs qu'il a à remplir pour se rendre digne du salut. Sa parole sait prendre tous les tons et toutes les formes : bonne et douce pour les petits, grave et sévère pour les puissants, forte et terrible pour les impies et les orgueilleux, courageuse enfin jusqu'à l'héroïsme quand elle s'adresse au voluptueux, incestueux et adultère Hérode à qui il ne craint pas de dire au péril même de sa vie : « Il ne vous est pas permis, prince, d'avoir la femme de votre frère : Non tibi lie et. »
Voyez-vous, mes frères, tout ce qu'il y a de grand, d'admirable dans ce zèle de Jean-Baptiste ! m. 16
Quel plus noble travail que celui de faire connaître et glorifier le créateur ! d'intimer aux hommes les volontés du ciel et de rappeler à chacun les devoirs de sa condition ! Le Saint-Esprit n'a-t-il pas glorifié d'avance cette sublime occupation lorsqu'il a dit que ceux qui enseignent la justice aux autres brilleront au ciel comme les étoiles au firmament? Que l'espoir de cette récompense, mes frères, allume dans vos âmes le zèle de Jean-Baptiste. Efl'orcez-vous de faire connaître Dieu à ceux qui l'ignorent. Et ne croyez pas pour cela qu'il faille passer les mers, et vous mettre à la poursuite du sauvage Indien ou du Chinois idolâtre ; non. Au sein de nos pays chrétiens et catholiques, vous trouverez plus de païens que vous ne pensez. Petit est le nombre de ceux qui connaissent bien le Seigneur. Tout près de vous, dans vos familles peut-être, il y a de quoi exercer votre zèle. Parlez donc de Dieu à ces païens baptisés, rappelez-leur les obligations de leur état ; montrezleur surtout par vos exemples comment on sert Dieu et comment on vit en chrétien, et la gloire du Précurseur rejaillira sur votre front.
Et pourtant si Dieu vous fait participer au zèle de Jean-Baptiste, ne vous en enorgueillissez point, car cette vertu ne trouve sa perfection et sa sauvegarde que dans l'humilité. C'est ce que comprit le divin Précurseur, car chez lui Thumilité fut aussi profonde que le zèle était grand.
Son esprit de pénitence, ses grandes austérités, l'ardeur et le courage de son zèle, son éloquence
irrésistible l'ont mis en haute réputation dans la Judée tout entière. Tout le monde l'admire ; on le prend pour Élie et même pour le Messie. Un jour, les premiers pontifes et les princes de la nation députent vers lui des prêtres et des lévites pour savoir de sa propre bouche qui il est. « Etes -vous le Christ? lui est-il demandé. « Il proteste hautement qu'il ne l'est pas : Et confessus esc, et non negavit et confessus est quia non sum ego Ch'istus. — « Vous êtes donc Élie ? )> Pas davantage. « Êtes-vous prophète? n — Non. — Qui êtes-vous donc enfin ? Que dites-vous de vous-même ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. — Je ne suis que la voix de Celui qui crie au désert: « Préparez la voie au Seigneur...» — Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n'êtes pas le Christ, ni Élie, ni un prophète? — « Je baptise par l'eau, mais au milieu de vous se trouve quelqu'un que vous ne connaissez pas ; il viendra après moi ; il existe avant moi, et je ne suis point digne de dénouer la courroie de sa chaussure. » Y a-t-il rien de plus admirable que cette humilité ? Il pouvait avouer qu'il était prophète, plus qu'un prophète, un envoyé de Dieu, le Précurseur du Messie ; mais non, il ne veut se glorifier d'aucun de ses titres, et il s'efforce de détruire toutes les idées avantageuses qu'on avait de lui. Il est aisé, dit saint Augustin, de ne pas désirer les louanges quand on ne veut pas nous les donner ; mais qu'il «est difficile de ne pas les entendre lorsqu'on les publie ! Jean-Baptiste non seulement
repousse tous les éloges qu'on veut lui donner, mais il les renvoie à Celui qu'il est chargé de faire connaître ; car, dit-il, il faut que Lui soit élevé et que moi je sois abaissé: Oportet illum crescere^ me autem minui.
S'il est vrai que celui qui s'abaisse doit être exalté, dites, mes frères, à quelle hauteur est parvenue Jean-Baptiste : Erit magnus coram Domino.
Grand dans sa vie, Jean-Baptiste l'est encore dans sa mort.
Tous les hommes meurent, mais tous ne meurent pas d'une manière également honorable. Ce dernier moment qui termine une existence met le sceau à sa gloire ou à son ignominie. On sera éternellement devant Dieu et devant les hommes ce que l'on aura été à l'heure de la mort. Rien ne servirait d'avoir bien vécu, si l'on venait à mourir mal ; par contre, une bonne mort répare souvent une mauvaise vie. Le glorieux Précurseur du Messie est ici encore un modèle à suivre. Il ne crut pas avoir assez fait, pour être vraiment grand devant Dieu et devant les hommes, d'avoir bien vécu ; il pensa qu'il lui fallait encore bien mourir. Aussi sa mort fut digne de sa vie.
La mort la plus glorieuse est sans contredit celle que Ton trouve dans l'accomplissement de son
devoir. Ce fut celle de Jean-Baptiste. Il avait pour mission de préparer les voies au Messie ; par conséquent d'appeler tous les hommes à la pénitence. Ce devoir, il le remplit avec zèle et courage. Il ne recula pas même devant la perspective d'une mort certaine. En reprochant à Hérode son triple crime, il était sûr de l'irriter contre lui et de périr victime de son zèle ; n'importe : rien ne l'arrête, avec un courage surhumain, il dit au monarque coupable : (( Prince, cela ne vous est pas permis : Non tibi licet. » Vous savez ce qui s'ensuivit. Jean est jeté en prison, et quelques jours après, sa tête est présentée dans un plat à l'impudique complice du roi. Cette mort voue à une exécration éternelle la mémoire d'Hérode, mais elle environne d'une auréole à jamais glorieuse le nom de Jean-Baptiste. Heureux, mes frères, ceux qui meurent en faisant leur devoir. Leur nom sera éternellement béni et sur la terre et dans le ciel. Ainsi soit-il.
262 PANEGYRIQUES