III
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La condition de vie de saint Rocli fut d'être un passage, un pèlerinage. Né en Languedoc de parents riches, mais surtout vertueux et bons chrétiens, il fut de bonne heure instruit dans la science des saints. Jeune encore il avait compris comme les Patriarches de l'ancienne loi, que l'homme sur cette terre n'est qu'un voyageur, un pèlerin. A cet âge où l'on ne rêve que plaisirs, où Ion ne pense qu'aux frivoles amusements, il avait déjà approfondi cette parole de saint Paul : Nofi kabemus hic manentem civitatem; et c'est pourquoi il comprenait que nous ne devons nous attacher à rien de ce qui est de la terre, mais chercher à nous débarrasser de ce qui peut retarder notre marche vers le but de notre pèlerinage. C'est pour réaliser cette conviction qu'il se dépouille de ces grands biens que ses parents lui avaient laissés.
Dégagé de toute entrave, libre de tout attachement, exempt de toute inquiétude au sujet des biens terrestres, plein de confiance en cette Providence qui nourrit l'oiseau des champs et le lion du désert, Roch prend en main le bourdon de pèlerin, dit un dernier adieu à sa famille et à ses amis et dirige ses pas vers la ville éternelle où il veut vénérer les tombeaux des saints Apôtres. Avec quelle ardeur il gravit les chemins étroits, difficiles, rocailleux qui, à
travers les monts glacés des Alpes, conduisent en Italie. 11 lui semble que chacun des pas qu'il fait dans cette voie si ardue le rapproche d'autant du ciel, terme de son pèlerinage terrestre. Rome et le paradis s'unissent dans sa pensée, et il soupire après celui-ci encore pins qu'après celui-là. Que le lieu de mon exil, se dit-il en lui-même, est loin de ma patrie î Oh quand verrai-je fmir les jours de mon pèlerinage ! Et tandis que ces soupirs tourmentaient son âme, il arrivait aux porles de Rome. Son cœur un instant fut soulagé par le bonheur qu'il éprouva en collant ses lèvres sur les restes vénérés du prince des Apôtres et du docteur des Gentils, et volontiers il eût terminé là son pèlerinage pour aller se reposer au ciel; mais ce vœu ne fut pas exaucé. En prolongeant l'exil de notre saint, le Seigneur veut le faire soupirer avec plus de force encore vers la Patrie d'en haut.
Un moment de halte à Rome et à Plaisance où le retint sa charité ne fit qu'accroître l'ardeur de ses désirs. 11 reprend ensuite sa route; mais cette fois sa marche devenue plus difficile et plus lente sur la terre, à cause d'une blessure qui lui a été faite par une main invisible, n'en devint que plus accélérée vers le ciel. Ainsi après bi&n des fatigues, bien des privations, bien des souffrances endurées pendant une longue course à travers les montagnes les plus escarpées, les lieux les plus déserts, les portes de la Patrie s'ouvrent à lui au sein des ténèbres d'un obcur cachot. Là se terminent les jours de son triste
exil, là cessent les fatigues de son pèlerinage. II a passé : Transiit ; sa. vie n'a été qu'un passage marqué à chaque pas, comme celui du Sauveur par les actes de la plus héroïque charité.
Saint Roch, en effet, commence à peine de faire de sa vie un pèlerinage que déjà, il exerce en faveur de lindigence son éminente charité. Possesseur de grands biens que ses parents lui ont laissés en héritage, il ne veut point les garder pour lui. Convaincu que les richesses ne sont qu'un grand embarras, qu'un terrible obstacle pour le salut, à cause des inquiétudes qu'elles donnent, des vices qu'elles engendrent; effrayé d'ailleurs des anathèmes lancés par le Sauveur contre les riches, il ne désire rien tant que de se dépouiller de ses biens. Il a, du reste, compris toute la portée de ces paroles adressées par ITsprit-Saint aux opulents de ce monde : TiU derelictus est pavper^ orphano tu eris adjutor. Son cœur, enfin, tendre et compatissant, ne peut voir, sans de pénibles émotions, la profonde misère de tant d'hommes chrétiens comme lui, ses frères en Jésus-Christ. 11 n'en faut pas davantage pour le porter aune héroïque détermination. Il se défait librement, spontanément de ses immenses richesses. Il les répand partout où il y a une misère à soulager, une souffrance à alléger. Les hôpitaux sont dotés, les
infirmes secourus; ceux qui avaient faira sont rassasiés ; ceux qui étaient nus sont recouverts, et ceux que la honte empêchait d'implorer la charité publique reçoivent sans rougir le morceau de pain et le vêtement dont ils ont besoin.
Après avoir mis ainsi ses trésors en réserve pour le ciel, Roch, réduit à la pauvreté évangélique ne possédant plus que son ardente charité, pour se soustraire aux bénédictions que lui envoient de toutes parts ceux qu'il a secourus, et aussi pour accomplir un vœu de son cœur, va chercher ailleurs d'autres misères à soulager, d'autres infortunes à secourir.
Mais maintenant qu'il atout donné aux infortunés de son pays, que donnera-t-il à ceux qu'il va chercher en pays étranger? Soyons sans nul souci. S'il n'a plus ni argent, ni domaines dont il puisse disposer en faveur de l'indigence, il a encore sa charité et sa charité vaut mieux encore que tous les trésors. C'est elle qui opère les plus étonnants prodiges ; c'est elle qui élargit les cœurs serrés, qui donne de la générosité aux égoïstes, qui délie les bourses et donne du pain, non seulement à quelques malheureux, mais à des provinces entières.
Roch n'a plus ni argent, ni domaines, mais il lui reste un cœur, des yeux et des mains : un cœur pour aimer les membres souffrants de Jésus-Christ, des yeux pour voir leurs misères et des mains pour les secourir. Il arrive à Rome au moment oii cette cité est ravagée par une cruelle épidémie. Chaque jour
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le fléau couche dans le cercueil des milliers de victimes. Quel champ pour le pieux pèlerin 1 Aussi, au lieu de s'amuser à contempler les superbes monuments de la Rome des Césars, il court aux hôpitaux pour soulager autant qu'il est en lui, les infirmités humaines. Dans ces asiles de la douleur ses yeux rencontrent des multitudes nombreuses succombant sous les étreintes du fléau ou des cadavres à demi consumés par les vers et la dissolution. A ce spectacle fait pour repousser, son cœur s'attendrit et son zèle s'allume. Dès lors il s'immole tout entier aux besoins de ces malheureux, ses yeux à rechercher leurs besoins, sa bouche à les consoler, ses oreilles à écouter leurs plaintes, ses mains à retourner leur couche, sa vie à obtenir leur guérison. Rien ne peut arrêter l'essor de son zèle : ni les répugnances de la nature, ni la crainte de l'infection, ni le danger d'une mort probable ; celle-ci serait pour lui un gain, si elle venait le prendre dans l'exercice de sa charité.
Il était beau le spectacle d'une si héroïque charité ; et c'est bien le cas de dire que Dieu est admirable dans ses saints. Toutefois, mes frères, en admirant dans saint Roch l'œuvre de la grâce, n'oublions pas de rendre hommage à la coopération que notre saint donne à l'excitation divine. Sans doute Dieu avait mis au cœur du pieux pèlerin les germes de la sainte charité, mais ces germes fussent demeurés stériles, si saint Roch ne les eût fécondés par sa propre coopération. Apprenons dès lors que si
trop souvent nous sommes durs, étroits et égoïstes, insensibles au malheur et à la misère, ce n'est point la faute du ciel, mais la nôtre. Notre négligence ou nos trop grandes sollicitudes pour les biens terrestres ont étouffé la divine semence. Elle ne revivra que si nous sommes plus dociles à seconder l'action de Dieu. A cette condition nos cœurs seront plus généreux, et il sera prouvé une fois de plus qu'on n'opère des merveilles de charité que lorsqu'on a Dieu avec soi.
Les prodiges qui remplissent la vie de notre Saint en sont une preuve incontestable. Le miracle n'étant au pouvoir d'aucun être inférieur à Dieu. Quand il nous apparaît aux mains d'un simple mortel, nous devons le regarder comme une lettre de créance que Dieu lui accorde pour l'accréditer auprès des autres hommes. Or, au seizième siècle, Roch se présente aux pauvres et aux infirmes de son temps muni de ce pouvoir surhumain. 11 use des miracles avec une sorte de prodigalité. Tout en lui est une source de prodiges : ses yeux, sa bouche, ses mains, son ombre même. Les infirmités fuient devant lui et semblent redouter sa présence : Pauperem illum expamt infirmitas. Qui peut dès lors nier qu'il ne soit véritablement un homme de Dieu, l'instrument docile et intelligent de la bonté et de la puissance divines? Concluons donc que si saint Roch fut un pè-
lerin et un pèlerin généreux, héroïque dans son dévouement, c'est parce que le Seigneur était avec lui. Et maintenant, chrétiens, si vous avez au cœur la noble ambition de devenir semblables à votre glorieux patron, autant que votre état vous le permet, le secret vous est connu ; il n'est besoin que de mettre Dieu de votre côté par une parfaite docilité à la grâce. Demandez à Dieu cette grâce par l'intercession de votre saint patron. Et après cette faveur qui vous serait toute personnelle, demandez-en une autre qui s'étendrait à la société dont nous sommes membres. De son vivant saint Roch avait un empire incontestable sur les fléaux du ciel, et surtout sur ceux qui frappent une nation tout entière. Or, maintenant qu'il est au ciel, son pouvoir n'est pas amoindri, et ce n'est jamais en vain qu'on Tinvoque dans les calamités publiques. Eh ! bien, il est un fléau, funeste entre tous, qui désole la société. Il s'attaque non point aux corps, mais aux âmes ; c'est l'indifférence religieuse. Déjà il a fait de déplorables ravages dans nos populeuses cités, déjà il a gagne nos bourgs et nos villages ; sa marche est si rapide ; ses progrès sont si effrayants quïl menace de tout envahir, tout, jusqu'au hameau le plus humble et le plus reculé. Priez, mes frères, votre saint protecteur, de nous préserver de cette calamité en conservant au sein de cette paroisse cette foi chrétienne qui est la source des bonnes œuvres et le principe du salut éternel. A?-Jien.