‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 28 sur 37 · SAINT BARTHELEMY · texte numérisé non relu

SAINT BARTHELEMY

Elegit duodecim ex ipsis quos et apostolos nominavit. (Luc, vi, 13.)

Mes Frères,

L'un des titres les plus honorables que donne la société chrétienne est sans contredit celui d'Apôlre. Saint Paul le met en première ligne : Primum apostolos. Les Apôtres, en effet, sont les colonnes et les fondements de l'Église; les soutiens de la foi, les prédicateurs de l'Évangile, les pontifes de la loi nouvelle, les représentants de Jésus-Christ. L'apostolat est donc une noble et sainte mission. Ce fut celle du glorieux patron de cette paroisse. Et certes si la dignité était capable de glorifier celui qui en fut revêtu, il est vrai aussi qu'elle fut portée avec honneur. C'est ce dont nous allons nous édifier en examinant : 1° Saint Barthélémy s'est préparé à l'apostolat; 2" comment il l'a exercé. Veuillez me prêter une bienveillante attention.

298 PANEGYRIQUES

Ceux qui dans la société civile briguent les emplois, les dignités, pensent généralement peu à acquérir l'aptitude nécessaire pour en exercer dignement les fonctions. Toute leur préoccupation est d'arriver, tant pis si plus tard ils déshonorent leur charge par des fautes grossières, par une conduite indigne. Ainsi n'agit point l'illustre martyr dont nous célébrons la mémoire. Quoique appelé par Celui qui marque à chacun le rôle qu'il doit jouer ici-bas, il ne se croit pas dispensé de faire tout ce qui dépend de lui pour se rendre apte au sublime ministère qui lui est confié.

A un vrai Apôtre il faut un courage surhumain, un détachement absolu de toutes choses, un profond mépris de la vie, une grande sainteté et une charité à toute épreuve. Or, dès le jour de- sa vocation, notre saint s'applique avec une ardeur soutenue à acquérir ces éminentes qualités.

1° Quelques jours avant de les quitter pour remonter vers son Père, Jésus dit à ses Apôtres : Ecce ego mitto vos sicut agnos itiier Iv.pos... In mundo pressuram hahebifis.., Cavete autem ab liominibus^ tiHident enim vos^ et ad prœsides et ad reges ducemini propter me, in tfstimonium illis et gentibus. « Yoilà que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Défiez-vous des hommes, car ils vous livreront à leurs assemblées, ils vous flagelleront dans leurs synagogues; ils vous citeront devant leurs juges et leurs rois pour rendre témoignage de moi devant eux et devant les nations. »

Certes, mes frères, ces paroles auraient pu effrayer des cœurs même vigoureusement trempés. Un courage ordinaire ne suffisait point pour affronter un ennemi dont on devait avoir tout à soufirir. Où donc trouver cette force d'âme capable de vaincre la rage des loups, la fureur des tyrans? Il n'y a, chrétiens, qu'un seul arsenal oti l'on puisse trouver de pareilles armes, c'est celui de la prière. S'il y a des choses impossibles 5. l'homme, rien n'est impossible à Dieu; et par la prière nous mettons Dieu de notre côté. Quand nos yeux et nos cœurs se sont levés vers le ciel Dieu descend vers nous, et nous pouvons dire avec le prophète : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qu'ai-je à craindre? Les eanemis qui me persécutent se sont affaiblis et ils sont tombés. S'ils dressent contre moi leurs bataillons, mon cœur sera sans crainte. S'ils me livrent bataille, je mets tout mon espoir en Dieu. : « Dominus illumi' natio mea et salus mea quem timebo? Dominos protector vitœ me%, à quo trepidabo? Qui tribulant me, inimici mei, ipsi in/irmati sunt et ceciderunt. Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum. Si exurgat adversum me prœlium in hoc ego sperabo.

Si dans ces temps malheureux nous rencontrons dans le monde tant de défaillances, tant de lâchetés, si lés chrétiens eux-mêmes ne savent plus résister aux entraînements du mal; s'ils ne trouvent plus dans leur cœur assez d'énergie pour affronter les mépris des libertins et des impies, à quoi cela tientil? Ah ! ne cherchons pas la cause de cette espèce

d'apostasie ailleurs que dans l'abandon de la prière. On ne prie plus, on ne sait plus prier, et c'est pourquoi on est si faible, si lâche, si mauvais chrétien. Saint Barthélémy avait appris à prier à Técole du Sauveur; il fît de la prière l'une des occupations sérieuses de sa vie; et c'est pourquoi il fut si fort lorsque vint la tentation ; c'est pourquoi il fut courageux jusqu'à affronter la haine des prêtres des idoles, la fureur des tyrans et la cruauté des bourreaux.

2° Avec le courage il faut un détachement absolu de toutes choses. « Ne possédez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans vos ceintures. Ne portez en route ni sac, ni double habit, ni souliers, ni bâton, ni pain, w Nolite possidere aurum, neque argentum, neque jjecuniam in zonis vesù^is, non 2^èram in via, neque duas tunicas, neque calceamenta, neque virgam., neque panem.

Cette recommandation que le Sauveur faisait à ses Apôtres n'impHque rien moins qu'une pauvreté absolue, qu'un renoncement parfait aux biens de ce monde. Or, ce dépouillement, capable d'effrayer des âmes même généreuses, n'est pas encore tout ce que Jésus- Christ demande aux siens et surtout à ses apôtres. « Si quelqu'un aime ou son père, ou sa mère, ou ses frères, ou sa sœur plus que moi, il n'est pas digne de moi... Venez après moi, suivez-moi et je vous ferai pêcheurs d'hommes. » Saint Barthélémy réalisa ce détachement universel. Nous ne savons rien, il est vrai, de la position qu'il occupait

dans le monde avant sa vocation. Était-il riche, était-il pauvre? Nous l'ignorons. Était-il de haute extraction ou de naissance obscure? Nous ne le savons; maïs ce qui est hors de doute, c'est que s'il posséda de grands biens il s'en dépouilla volontairement, et que s'il n'eut pour toute richesse, comme la plupart des autres apôtres, qu'une barque et quelques filets, il y renonça de la manière la plus absolue. Il fit plus : à l'abandon de sa fortune il ajouta le sacrifice plus pénible de ses parents. Quelque forts que fussent les liens qui l'enchaînaient à sa famille, il sut les rompre pour s'attacher à Jésus- Christ. C'est ainsi qu'il se rendit digne de son divin Maître et qu'il mérita de devenir un habile pêcheur d'hommes.

3° Mais ce n'est pas encore assez pour un apôtre de renoncer à ses biens et à ses parents : il faut de plus qu'il se renonce lui-même; c'est-à-dire qu'il fasse abnégation de tout ce qu'il est; qu'il sache au besoin, faire le sacrifice de sa vie. A quoi servirait le courage? à quoi servirait l'abandon de ses biens et de ses parents, si l'on tenait à la vie d'un amour déréglé? Un apôtre ne s'appartient plus ; sa vie n'est plus à lui, elle est à ses frères. Il doit donc savoir la sacrifier à leurs intérêts. Ce n'est point d'un bond qu'on arrive à ce degré d'héroïsme, mais en s'habituantpeuàpeu au mépris d'une vie que l'on doit quitter bien vite, et en appréciant à sa juste valeur cette autre vie qui ne doit pas finir et que l'on mérite par le sacrifice de la première à la gloire de Dieu

302 PANEGYRIQUES

et au salut des âmes. La méditation approfondie de ces vérités, sous l'influence d'une grâce spéciale, conduisit notre saint à un tel degré d'abnégation personnelle qu'il eût voulu mourir mille fois pour sauver le dernier des hommes. On ne comprend plus aujourd'hui cet héroïque détachement de la vie. Le cœur humain, sauf de trop rares exceptions est devenu profondément égoïste. La raison c'est qu'il cherche son paradis sur la terre. Voulant être heureux ici-bas, il se cramponne de toutes ses forces à la vie terrestre. Ne nous laissons point prendre à cette folie, chrétiens; souvenons-nous que nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente, que nous sommes faits pour le ciel. Cette pensée élargira notre cœur, dilatera nos entrailles, et nous saurons, si Dieu le demande, faire le sacrifice de notre vie.

4° La sainteté est le quatrième caractère d'un Apôtre digne de ce nom : Imitatores mei estote^ sicut et ego Chrhti^ disait saint Paul aux simples fidèles. Or, si le devoir des disciples est de marcher sur les traces des Apôtres, quel est celui des Apôtres, sinon de suivre Jésus-Christ? Puis si dans l'ancienne loi le Seigneur était en droit de dire à ses prêtres : Sancti estote, quia ego sanctus sum^ à combien plus forte raison peut-il exiger la sainteté dans ses apôtres, sous une loi dont la premiers n'était que la figure? Comment d'ailleurs pourraient-ils travailler efficacement à la sanctification des âmes, s'ils ne sont pas saints eux-mêmes?

Saint Barthélémy avait compris cette vérité et il

consacra les trois années de la vie publique du Sauveur à acquérir cette sainteté qu'il devait, plus tard, communiquer à des peuples entiers. Et lorsque l'Es prit-Saint vint en lui le jour de la Pentecôte, la grâce mit le sceau à sa perfection. Il put alors se présenter devant les hommes et leur dire, comme saint Paul : Imitatores mei estote, sicutetego Christi.

Le mot de sainteté effarouche l^s mondains et bon nombre de chrétiens, peu dignes, il est vrai, de ce nom. On exige la sainteté chez les ministres de la religion, mais on prétend pouvoir s'en passer pour soi-même. Illusion, mes frères, la sainteté est le devoir de tous, et nul ne sera sauvé s'il n'y arrive tôt ou tard. C'est au simple fidèle, comme à TApôtre, que le Seigneur a dit : Perfecti estote sicut Pater vester cœlestis perfectus est,

5° Enfin l'apôtre doit avoir au cœur une parfaite charité : « Je me fais tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. » Cette devise de saint Paul doit être celle de quiconque est appelé à l'apostat. Aimer tous les hommes, les réunir dans une commune affection, faire à tous le plus grand bien possible, supporter les défauts de tous, s'immoler pour tous : voilà la véritable charité. C'est celle que saint Barthélémy porta dans son cœur. Pour lui point de distinction de rang, d'âge, de mérite, point d'acception de personnes, si ce n'est en faveur des pauvres, des ignorants, des petits. Combien cette charité universelle condamne l'exclusivisme de nos affections. Oh !

304 PANEGYRIQUES

qui nous donnera un cœur d'apôtre pour réunir tous les hommes dans un seul et saint amour !

Yoilà donc chrétiens comment notre glorieux patron préludait aux travaux de son apostolat, voilà comment il se préparait à remplir sa sainte mission. Aussi vous allez voir avec quel zèle et avec quels succès il remplit sa noble tâche et comment il la couronne par le plus glorieux martyre.

« Allez, enseignez toutes les nations, apprenezleur à observer les préceptes que je vous ai donnés. » Il y avait à 'peine quelques jours que Jésus- Christ avait prononcé ces paroles, et déjà les apôtres se préparaient à l'exécuter. L'œuvre était grande ; il ne s'agissait rien moins que de convertir l'univers, c'est-à-dire d'opérer dans la société humaine la plus grande, la plus étonnante révolution qui ait jamais pu être conçue. Les apôtres ne s'effrayent pas de la tâche. Sur la parole du Maître ils se mettent à l'œuvre, ils jettent leurs filets : la verbo autem tuo laxabo rete. Afin d'attaquer l'ennemi sur tous les points à la fois, ils se partagent le monde. Saint Barthélémy reçoit pour sa part l'Inde en deçà du Gange, c'est-à-dire quarante royaumes. Il y aurait eu là de quoi effrayer le plus robuste courage, mais un apôtre ne s'épouvante de rien. Aussi, comme si ce théâtre oii devait s'exercer son zèle n'était pas asse^

grand, il évangélise en passant la Lycaonie de Cappadoce et l'Albanie d'Asie. Puis il entre dans ces immenses contrées qui s'étendent de l'empire du grand Mogol à l'océan Indien. Il parcourt les villes, les bourgs, les villages, prêchant partout la bonne nouvelle, faisant connaître le vrai Dieu, détruisant le règne de Satan. Partout il forme des églises, il institue des évêques, il ordonne des prêtres, il bâtit des temples. Puis quand il voit le règne de Dieu bien établi dansces contrées jusque-là désolées par l'idolâtrie, il s'en va porter ailleurs la surabondance de son zèle. Il passe dans la grande Arménie. Là, le démon, à qui il a déjà fait tant de mal dans l'Inde, va faire un suprême effort; mais là aussi l'Apôtre va frapper les plus grands coups et remporter les plus éclatantes victoires. Il arrive dans la capitale ; il y trouve un roi puissant nommé Polymius, une cour nombreuse et brillante. L'idolâtrie y est profondément enracinée. Le démon s'y fait adorer sous le nom d'Astaroth dans un temple magnifique et sous le symbole d'une idole vénérée. Pour tenir sous son joug ce malheureux peuple, il rend des oracles et il guérit les malades. Mais Barthélémy va détruire tout cet empire. Il entre dans le temple du dieu, et aussitôt l'oracle devient muet et perd le pouvoir de guérir. Étonnés de ce changement, les Arméniens consultent une autre idole appelée Bérite. Celle-ci répond que la présence de Batbélemy, apôtre du vrai Dieu est la cause du mutisme et de l'impuissance d'Astaroth. Là dessus les prêtres de l'idole se mettent à la

306 pa^'eCtYriques

recherche de l'apôtre, bien disposés à lui faire payer cher ses impiétés. Barthélémy habitué à se trouver en face de pareils adversaires, se présente de luimême, et répond aux accusations qui lui sont intentées en délivrant les possédés et en guérissant les malades.

Tant de prodiges excitent l'admiration des infidèles qui se convertissent par milliers. Polymius lui-même dont la ûUe est miraculeusement délivrée d'un démon furieux renonce à ses superstitions et embrasse la foi de Jésus-Christ. Douze villes de son royaume imitent son exemple, et l'Arménie est presque toute chrétienne.

Mais le père du mensonge ne se tient pas pour vaincu. Si Polymius lui échappe, il trouvera un sup pôt fidèle, zélé et puissant dans Asty âge, frère du roi. Ce prince gouvernait en souverain une province de l'Arménie. Le démon souffle la haine du nom chrétien dans l'âme de ce petit roi. Il lui montre dans Barthélémy la destruction de l'antique religion, le fléau de la nation arménienne, le plus grand ennemi des dieux et des hommes. Plein de ces pensées et de ces sentiments, Astyage fait venir l'apôtre et l'interpelle en ces termes : « C'est donc toi, misérable, qui as perverti mon frère Polymius et détruit les dieux de ma nation. » a — Il n'y a pas d'autre Dieu des nations que le souverain Créateur qui règne au ciel avec Jésus-Christ, son fils unique. Tous ceux que vous adorez ne sont que des démons ; ils ne méritent aucun culte. Je n'ai point perverti Polymius,

mais je l'ai converti. Je n'ai détruit aucune religion, mais j'ai renversé la superstition et établi le culte du seul vrai Dieu. » — Au moment où l'apôtre terminait ces paroles, une idole tomba par terre et se brisa. Doublement irrité par l'énergique langage du saint et par la chute de son Dieu, Astyage fait d'abord fouetter le courageux prédicateur, puis par une barbarie horriblement atroce il le fait écorcher vif, et enfin, pour éteindre cette vie qui semblait se rire de sa fureur, il le fait décapiter.

C'est ainsi, chrétiens, que saint Barthélémy a exercé et terminé son long et glorieux apostolat.' Il a rempli sa mission avec un zèle digne de tout éloge, sacrifiant son repos, son sang, sa vie pour l'accomplissement de son devoir. Noble et sublime leçon donnée à chacun de nous ! Qui que nous soyons, mes frères, nous avons tous une mission à remplir, un devoir à accomplir; or, sommes-nous les imitateurs de notre illustre patron ? Nous efforçons-nous de détruire en nous le règne de Satan, de nous préserver des illusions du monde et des faux appâts du vice? Parents chrétiens, travaillez-vous à préserver les âmes de vos enfants des griffes du démon Astaroth ou de les en arracher si elles en sont devenues les victimes? Ne vous arrive-t-il pas, peut-être quelquefois, au contraire, de jouer le rôle d'Astyage à l'égard de ceux qui remplissent parmi vous le rôle de Barthélémy? Qui sait si parfois vous ne vous élevez pas contre le zèle du prêtre qui cherche à ramener à Dieu vos fils ou vos filles, vos frères ou vos sœurs? Dans votre

folle impiété dit à l'homme de Dieu : « Misérable, c'est toi qui pervertis nos enfants ; c'est toi qui veux abolir les jeux, les fêtes établies par nos pères; c'est toi qui veux fermer la bouche à ces Astaroth qui nous enchantent? » Puis, comme ce cruel persécuteur que vous copiez si bien, ne vous arrive-t-il pas, par vos calomnies de le flageller dans sa réputation et de l'écorcher dans son honneur? Pardonnez, mes frères, ce langage un peu vif. Le crime d'Astyage fut si horrible, le châtiment en fut si prompt et si manifeste il fut étranglé par les démons trente jours après), que nous ne pouvons nous empêcher de trembler lorsque nous apercevons une faute qui lui ressemble. Gardons-nous donc de suivre Astyage dans son endurcissement, suivons plutôt Polymius dans son repentir et sa conversion. Puis, à l'exemple du glorieux martyr que nous venons de célébrer, sachons-nous rendre dignes de notre vocation au christianisme ; remplissons avec ardeur les devoirs de notre état, quelque pénibles et difficiles qu'ils soient; ce sera le moyen le plus sûr de terminer notre sainte carrière par une mort bénie qui nous mettra en possession de la gloire éternelle. Ainsi soit-il.

Page 1