‹ Dominicales du curé de campagneChapitre 21 sur 42 · DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME · texte numérisé non relu

DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME

ÉVANGILE

Le royaume des Cieux, dit Jésus-Christ dans l'évangile de ce jour, est semblable à un père de famille qui sortit dès la première aube du jour, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. Étant sorti vers la troisième heure, il en vit d'autres qui se tenaient sur la place sans rien faire, et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et ce qui sera juste, je vous le donnerai. » Ils obéirent. Iî sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et il fit la même chose. Enfin étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres encore qui étaient oisifs, et il leur dit : « Pourquoi restez-vous là tout le jour, sans rien faire ? — Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. » Le chef de famille reprit : a Allez aussi, vous autres, à ma vigne. » Le soir venu, le maître dit à son régisseur : « Appelez les ouvriers, et payez leur le salaire, en commençant par les derniers venus, et finissant par les premiers. »

200 DOMïmCALES D'UN CURE DE CAMPAGNE

Ceux donc qui étaient venus vers la onzième heure s'approchèrent, et chacun d'eux reçut un deDier. Les prenrers s'approchant à leur tour, s'attendaient à recevoir davantage, mais ils ne reçurent aussi chacun qu'un denier. Or, en le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, disant : « Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure ; et vous les égalez à nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur ! » Mais s'adressant à l'un d'eux, il lui dit : . « Mon ami, je ne vous fait point d'injustice. N'êtesvous point convenu avec moi d'un denier? Prenez ce qui vous revient et allez-vous-en. Il me plaît de donner à ce dernier autant qu'à vous. Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Votre œil doit-il être mauvais, parce que je suis bon? » C'est ainsi que Jes derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers; car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

HOMÉLIE

Quel est ce père de famille sorti dès l'aurore pour chercher des ouvriers et les envoyer travailler à sa vigne? C'est Dieu, le Père de la grande famille humaine, le Maître souverain du ciel et de la terre, notre Créateur et notre Sauveur. Les ouvriers qu'il veut louer sont tous les peuples, tous les hommes vivant ici-bas. La vigne où il veut les envoyer, c'est notre âme que nous devons cultiver pour y faire germer les vertus chrétiennes. Les différentes heures où il nous

appelle, sont les différents âges de la vie auxquels les hommes se donnent à Dieu en cédant à l'action de la grâce. La journée de travail c'est toute la vie présente qui n'est qu'un jour très court, comparé à l'éternité. Enfin, le denier qu'il nous promet, c'est la félicité sans bornes et sans fin dans la céleste patrie.

D'après cette explication, il est aisé do voir quel est le but que Jésus-Christ s'est proposé en nous mettant cette parabole sous les yeux. Il a voulu nous apprendre que Dieu exige que tous les hommes le servent, et que quel que soit leur âge, ils peuvent tous le servir. Il a voulu ensuite nous faire comprendre que pour le servir comme il le désire, nous devons travailler à cultiver notre âme et à la uendre fertile en vertus et en bonnes œuvres.

H sortit de grand matin, a fin de louer des ouvriers pour travailler à sa vigne. Chaque jour, ce père commun de tous les hommes vient continuellement à nous pour nous presser de travailler à notre sanctification. Il vient nous chercher sur la place publique, c'est-à-dire au milieu des dissipations, des agitations, des affaires, des plaisirs du monde. Quelque part que nous soyons, il nous presse par toutes sortes de moyens : par ses ministres, par les exemples de vertu dont il nous rend témoins, par les disgrâces et les revers dont il nous afflige, par les secrets mouvements de sa grâce, de travailler à sa vigne, c'est-à-dire à la culture de notre âme. Si on nous représente la vigne où le père de famille envoie des ouvriers, comme la figure de notre âme, c'est

d'après la parole de Dieu même. En effet, partout, dans les -aintes Écritures, Dieu revendique notrr âme comme son domaine: « Vinea Domini exercituum ffomus Israël est : La maison d'Israël est la vigne du Seigneur des armées. » Et cette vigne lui appartient : Ite in vineam meam. Il l'a plantée de ses propres mains. Non content d'avoir créé notre âme et de l'avoir enrichie des dons les plus magniûques, Dieu l'a conquise sur le démon en la rachetant de son sang; de telle sorte que nous lui appartenons par le triple droit de naissance, de conquête et d'amour. Celte âme ainsi rachetée, Dieu la remet entre nos mains ; c'est un dépôt qu'il nous confie, c'est une terre qu'il nous ordonne de cultiver et de faire fructifier pour lui.

Mais en quoi consiste cette culture? Elle consiste à ôter les pierres et les mauvaises herbes qui épuisent laterre, en d'autres termes, à ôter de notre âme les péchés, les mauvaises habitudes : l'orgueil, l'avarice, l'amour déréglé des plaisirs; la volupté, l'intempérance; à bêcher, à labourer profondément la terre, afin que les racines puissent la percer facilement et que les pluies du ciel puissent la pénétrer, c'est-àdire à secouer fortement notre conscience endurcie et insensible, afin que la grâce divine puisse pénétrer notre cœur, et y faire sentir sa divine influence; à planter ou prodiguer les ceps de vigne, c'est-à-dîre, à planter dans notre cœur les trois vertus théologales: la Foi, l'Espérance et la Charité, .d'où doivent sortir les autres rejetons des vertus chrétiennes; à effeuil-

1er, ébourgeonner, épamprer les ceps, afin que les branches inutiles ne détournent pas à leur profit la sève qui doit faire croître et mûrir le raisin; c'est-àdire, à retrancher, par la mortification chrétienne, les soucis inutiles et exagérés pour la vie présente, afin que l'âme puisse employer toute son application et tous ses efforts à la grande et importante affaire de son salut; à attacher le cep de vigne aux échalas, afin qu'il ne tombe pas à terre, ou qu'il ne soit pas emporté ou brisé par le vent; c'est-à-dire, à attacher fermement notre âme, par le lien de la foi et* de la confiance à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à la colonne inébranlable de l'Église catholique, afin qu'elle puisse surmonter les orages du doute, des tentations et des persécutions; à entourer la vigne d'une haie forte et vive, qui puisse la défendre contre les violences et les irruptions des bêtes sauvages ; c'est-àdire, de veiller sur notre âme et à recourir à la prière pour la défendre contre les attaques de ses ennemis acharnés : le monde, la chair et Satan. Nous pouvons facilement réussir dans ce rude et continuel travail avec l'abondance des grâces que Dieu ne cesse de faire tomber sur cette terre Dénie. Tâchons de recevoir dignement les sacrements qui nous les méritent et adressons à Dieu des prières ferventes qui nous les obtiennent. Fixons aussi le Ciel qui sera la récompense de nos travaux et nous nous sentirons animés à travailler généreusement à la culture de notre âme.

Jésus-Christ pour nous apprendre que nous pou*

vons y travailler à tout âge, nous y appelle à tous les temps de la vie. Il nous y a appelé nous-mêmes dès la première heure, c'est-à-dire dès l'enfance. Avonsnous toujours pris soin de cette âme qui a été commise à nos soins ? L'avons-nous fait croître de jour en jour en ardeur et en amour pour Dieu? Nous sommesnous appliqués par notre obéissance, notre piété, à faire la joie et le bonheur de nos parents, l'édification de la paroisse et la consolation de notre pasteur?Hélas! combien dont la légèreté, la dissipation et peut-être même une corruption prématurée affligent le cœur de Dieu!

Mais le père de famille non content d'avoir loué des ouvriers dès la pointe du jour, sortit sur la troisième heure; et en ayant vu d'autres qui demeuraient oisifs sur la place, il leur dit : Allez aussi à ma vigne et je vous donnerai ce qui sera raisonnable.

Cette troisième heure c'est l'âge de l'adolescence, où notre raison commençant à se développer, l'Église nous admet pour la première fois à la table sainte... Que ne fit-elle pas alors pour chacun de nous ! Rappelez-vous ces soins assidus dont vous fûtes entourés par les ministres du Seigneur : Que d'instructions, que de conseils, que de leçons, que de confessions ! Après avoir purifié votre âme le prêtre vous a admis au banquet divin. Yous avez renouvelé vous-mêmes les promesses de votre baptême. Y avez-vous été fidèles? Où sont ceux parmi vous qui peuvent se flatter de ne les avoir jamais violées?

Combien qui depuis ont vécu dans les amusements^ a dissipation et l'oisiveté!

Le père de famille sortit encore sur la sixième et sur la neuvième heure du jour, et ayant encore trouvé des oisifs il leur commanda d'aller travailler à la vigne. La sixième et la neuvième heure représentent ces époques critiques de la jeunesse et de l'âge mûr où les uns emportés par le délire des passions et les autres par le tourbillon des affaires temporelles négligent le salut de leur âme. Chacun d'eux ne rêve que plaisirs, divertissements, richesses, honneurs et consument ainsi les plus belles années de leur vie sans penser aux choses sérieuses qui intéressent leur âme. Et ainsi ils passent leur jeunesse et l'âge mûr dans l'oisiveté, car sans parler ici de ceux qui vivent dans le péché mortel, combien n'en voyons-nous pas dont la vie s'écoule ou à ne rien faire de bien, ou à faire tout autre ouvrage que celur qui leur est commandé ! Où en êtes-vous, chrétiens qui m'entendez, de la sanctification de votre âme t A quelle heure avez-vous commencé de vous en occuper sérieusement? Quelle heure est-il maintenant pour vous? Peut-être, que quoique jeunes, vous êtes au terme de votre carrière. Commencez donc, quelque heure qu'il soit, à travailler sérieusement et nô différez pas davantage. Vous n'avez été, hélas I que trop oisifs.

Enfin le père de famille étant sorti à la onzième heure, il en trouva d'autres qui se tenaient debout, sans rien faire, et il leur dit : Pourquoi demeurez* I. 12

vous là tout le jour sans travailler? Parce que, lui dirent-ils, personne ne nous a loués. Il leur dit : Allez-vous-en aussi à ma vigne.

Voilà, mes frères, des paroles bien capables de consoler les pécheurs. La grande miséricorde du Seigneur ouvre les bras et appelle à sa vigne ceuxmêmes qui, après avoir donné leur vie aux affaires du siècle et aux plaisirs du monde, n'ont plus que quelques jours à rester sur la terre. Ce sont ceux-là qu'elle recherche avec le plus de sollici'ude, c'est à eux qu'elle s'adresse pour leur dire : Regardez vos mains ! qu'avez-vous gagné au service de celui que vous m'avez préféré? Le monde vous fit autrefois de brillantes promesses : que vous a-t-il donné et que vous en reste-t-il à cette heure? Ah! venez aussi à ma vigne; mieux vaut tard que jamais, vous travaillerez quelque peu et vous serez récompensés avec libéralité : Jte et vos in vineam meam.

Chrétiens qui jusqu'ici auriez négligé votre âme, pourriez-vous ne pas entendre et accueillir cet appel bienveillant de votre Dieu? Hâtez-vous de consacrer à son service le dernier souffle de vie qui vous reste ; ne négligez plus un seul instant de réparer le temps perdu, recourez à la prière avec autant d'assiduité que vous avez autrefois négligé ce saint exercice ; fréquentez les sacrements avec d'autant plus d'exactitude et de piété que vous les avez peu et mal reçus jusqu'ici ; expiez votre dissipation parle recueillement, vos vains discours par le silence, vos sensualités par vos privations, votre avarice par vos

aumônes; en un mot, qu'une vie sainte et fervente,, pleine de bonnes œuvres et de vertus fasse oublier au Seigneur votre indifférence et vos impiétés passées : Ite et vos in vineam meam. Et vous ne resterez pas sans récompense.

Or, le soir étant venu, le maître de la vigne dit à son économe : Appelez les ouvriers et payez-les, en commençant par les derniers jusqu'aux premiers. Ceux donc qui étaient allés au travail sur la onzième heure, s? étant approchés, reçurent chacun un denier.

Le soir dont il est ici question, c'est la fin de la vie... L'économe, c'est Jésus-Christ. Quand il sera arrivé, ce soir de la vie, ce moment solennel où se termineront nos travaux et où commencera notre récompense, nous paraîtrons devant l'économe du Père, juge des vivants et des morts. Au sortir du corps où elle Ait si longtemps enfermée, notre âme se verra subitement transportée au pied du tribunal suprême, et l'état où elle se trouvera à cet instant fixera son sort pour l'éternité. Elle restera éternellement ou ornée et brillante des vertus dont nous l'aurons enrichie, ou souillée et punie pour les péchés dont nous l'aurons infectée.

Le denier remis à chaque ouvrier laborieux, c'est la vie éternelle, partage de tous les élus. Et si vous vous étonnez que les ouvriers de la dernière heure reçoivent, comme ceux qui ont soutenu le travail de la journée entière, ce denier de la béatitude infinie, rappelons-nous que Dieu distribue ses récompenses, non pas d'après le temps, mais d'après la ferveur du

travail. Il a égard à la qualité et non à la quantité des œuvres ; il les pèse, il ne les compte pas. Ils sont heureux, ceux qui, dès leur première jeunesse, portent le joug du Seigneur, et ils ont de grands avantages ; mais enfin la durée du travail peut être compensée par l'ardeur, par l'énergie et la force de la volonté. Le voyageur qui s'est mis trop tard en marche peut, en précipitant sa course, atteindre, et même dépasser celui qui, parti de grand matin, a marché plus lentement. Celui-là a toujours suffisamment travaillé à la vigne du Seigneur, qui a bien travaillé. Et puis, n'oubliez pas ce mot du Sauveur : Dans la maison de mon père il y a plusieurs demeures... Rappelons-nous aussi cette parole de l'apôtre : De

' même que les étoiles différent en clarté, il en sera ainsi dans la résurrection des morts; chacun recevra sa récompense selon son travail. Tous reçoivent la même

. récompense, mais ils ne la reçoivent pas tous égale. Elle est la même dans sa nature qui est le ciel et la possession de Dieu ; mais elle n'est pas pour cela la même dans son intensité. Sa mesure dans les uns et dans les autres est différente. Ainsi les réprouvés subissent dans l'enfer le même châtiment, quoique leurs peines soient toutes proportionnées à leurs crimes. Voilà ce qui explique cette parole du père de famille : Les derniers seront les premiers, et les pre* miers seront les derniers. 0 vous, chrétiens fortunés, qui avez été attachés au service du Seigneur dès enfance, ne vous laissez point atteindre par ceux qui ont différé leur conversion jusqu'à un âge avancé,

Efforcez-vous, par votre ferveur, d'occuper constamment le premier rang. Et vous qui avez longtemps négligé d'aller travailler à la vigne du grand Maître, ne vous découragez pas, vous pouvez, par votre ferveur, atteindre encore ceux qui ont-commencé avant

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