LITRE SEPTIÈME
ties, le corps presque glacé , vint , toute accablée de lassi- ' tude, chercher ud abri sur le navire. Iss vents la chassaient vers les plaines iiihospi ta Hères de l'Océan ; je la pris dans mes mains ; j'essayai de réi;hanfTer ses membres qui tremblaient du froid mortel. C'était elle peut-être qui, au milieu des monts de Buylrago, avait souvent signalé à mon enfance le retour (lu prinlethps. Peut-être, depuis mon départ, avait-elle vu ma sœur prier pour moi sur le rivage, (^pendant, elle mourut sous mon souffle impuissant, et, te dîrai-jé, ce ne fut pas sans émotion que je rendis à la mer cette compagne île mon exil. Hélas! dans ce monde nouviaai^ qui m'attendait, trouverais-jç les soins que je lui avais donnée ?
( Là finit pour moi l'Europe; je me trouvai plus seul encore sur le navire. Personne ne rti'y était connu, si ce n'est un évèque, celui qui venait de bénir mon épée. Il avait marié ma sœur. Je Tayais rencontré à Madrid la veille de mon départ, chez Matéa : c'était don fray Isidro. Jamais abord ne fut plus imposant; une sérénité austère manifestait la rigide fermeté de sa conscience ; sa tête demi-chauve , que les macérations avaient (le bonne heure blanchie, était pleine de majesté. Il allait dans |a Nouvelle-Espagne pour y prendre possession de l'un des plus vastes diocèses d'oulre-mer. Son Eèle aposlolique dans clés missions périlleuses, une sévérité que lé soupçon même n'aileignit jamr.is, furenl autant de tifres qui )e portèrent à' l'épi sco pat. Le pouvoir n'avait pas réussi àcorroinpre les promotions pastorales. Grâce au maintien des anciennes formes qui resireignent les présentations de la Camara ' dans un cercle où ne peut pénétrer l'indignité, le haut clergé des Espagnes se recommande an public par la double autorité des lumières et des mœurs. Au milieu ties désort^res de noire gouvernement, de notre société, da clergé régulier, il faut le dire, l'Église restait un sanctuaire oii la vertu n'était pas inutile à l'ambition.
? Voir la noie de |a p. 65.
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SUITE m ii4{(uscBiT p'aInhoa. 150
« pçpli^çM^ 4^ (Ion jVay Isidro eut pour moi un graiu} çharoïc; h ^\0 vieillard me parlait avec une sérieuse a4niirq^iofl (}e tlaria. U B'éi<ii( pas une de ses paroles qui ne sanctionnât les ipiprçgsign^ de toute ]a cour et les seiftigients de tout^ ma vie. Ce qui prie frappa vivement, il parlait de Hatéa avec uqei%<;||e tendresse, if ai vu naître, pie
■ disait-il un' jour, en fumant sur je poiit, cette enr^int < charpiantp. ^ii père étajt mqn arnt alors. — Qi|oi, « i{))^ro]]ipi,sje, pe le serait-il plu?! — Vous le voyez bien, « puiçqiiç, parti? de Ma*?r'fl 'e "in^me jour , noiis o-'avoijp
■ pas ypjfagé euienible. Je porte cependapt à sa Çlle unp ! sollicitude 4^ pèrç; so|) aiïeclîon attenliye et soumise « paye la piiennç avec usufe, ça dépit de tou^ les entral- ( nemepts du pionde , çn dépjt surtout des dissentlincats
■ fougueux de son père, corrqmpij gu'il est dqçs (a moelfe f {/ç |« QS, cpmmç dit l'Écriture. — Quoi ! m'écriai-je, que « veut dire votre seigneurie illustrissim^ï — Sans( doulç, t Fépop4>.^ '^on fray Isidro : il e^ déiste ou athée, p'imporlé I ( $es relations de tous les jours avec tes nations étrangères f l'ont perdu ; il a eu en main les ouvrages dé la philoso-
■ phie française , et il en a savouré le poison. Gr&ce à la c complicité de don Manuel, notre Espagne n'a que trop « de ces liomnies impatients de substituer à un passé dont « leur orgueil s'offense un avenir qu'eux-mènies ignorent ; « et quefles ruines demandciit les pervers ! celles du trône t des roi^ et de l'autel de jëus-Christ! C'est vouloir dê- « chirer d'une main parricide les deux mamelles de la patrie
■ espagnole, ^es tarir, c'est H tuer. >
f Se gpuyajt-il que le père de Matéa eût mérilé ces témoignages d'indignajjon, ou bien, dans le monde politique, le dissentiment empruntait-il toujours la langue de la haine et du méprisï le mépris! ce sentiment amer par lequel notre pensée destitue de leur rang nos semblables, et les reloue bien loin au-dessous de nous, étailjl si peu douloureux' à concevoir que le plus vertueux ministre de l'Évangile pût le trouver dans son cœur, et l'exprimer sans eftorl? Moi
Coojilc
160 LIVBE SEPTIÈME.
aussi, étaî»-îe destiné à appeler sur ma tète ces outrages, ou à les lancer sur autrui ', lorsque j'aurais pris couleur dans ces grands différends qui divisent le monde! L'avenir me parut dès lors chargé d'un péril que je n'avais pas prévu ; aprè& avoir cru jusque-là que toute l'affaire de la vie consistait à mériter l'estime, j'apprenais que ce n'était pas assez, que les flétrissures de l'esprit de parti pouvaient atteindre le plus noble cœur. Dans un pays livré à des discordes, la considération publique u'estste pas ; à sa place régnent parallèlement deux voix ennemies, toutes deux également impérieuses dans leur exigence et inexorables dans leurs arrêts. Cette vue nouvelle de la carrière qui s'offrait à moi me pénétra de tristesse. L'âge m'a instruit à placer les conseils du devoir au-desBus de tout autre suiTrage ; mais la puissance des années n'a pas été jusqu'à détruire entièrement ma première manière de sentir. Je plains quiconque ae soufTre pas des sévérités, même injustes, d'un honnête homme.
«Cependant, les scandales de la cour et la langueur delà monarchie paraissaient au prélat exiger de puissants remèdes ; en particulier, il contemplait avec douleur la ruine des colonies, le sort misériible des Indiens, les haines de couleur à couleur, les mépris de caste à caste, l'oppressÛHi commune, l'envoi d'administrateurs et de magistrats perdus de renommée, tout ce qui devait nous aliéner tôt ou lard et nous ravir nos royaumes d'outre-mer. Lui aussi donc voulait la régénération publique, s Mais songez, ajou- ■ tait-il, qu'il n'est point de réformes bienfaisantes si elles < ne descendent du trfine, ainsi que viennent du ciel toutes ( les richesses de la terre. Faire arriver l'action souveraine « de la multitude à ses maîtres, comme veut don Domingo,
■ On est contraint d'InsiBlei sur ce qae ce passage , avec le mol m£me de flétriseure, se trouve teiluellunent dans l'édition de ISII,
c'csl-à-diie plus de vingt ans avant une discussion rameuse qui n'eut quelropderetcDtissemcntdang les chambres, â la Qn <la gouventemeet do 1 830. Le vote de l'ambassadeur et du vice -président de ta cLambre i des députés ne fit que se couforoier au sentimcat si précis de l'écrivais.
SIHTB OU MANUSCRIT D'AÏNHOA. 161
■ c'est vouloir que le Tage et l'Orénoque remontent vers ( leurs sources ; c'est réunir )a plus grande des folies au ( plus grand des crimes. >
■ Le saint évêque me présentait les aiTaires de ce monde sous des aspects nouveaux. Je me plaisais à considérer leurs faces diverses : mon jugement s'arrêtait d'une manière plus sûre aux doctrines et aus sentiments qui devaient diriger ma vie,
(J'agitais ces pensées devant un spectacle digne d'elles. Rien n'impose et n'émeut comme la traversée de l'Océan. Perdu dans l'immensité de ce mouvant désert, séparé de l'abîme seulement par la planche du navire, l'iiomme passe tour & tour par tous les mouvements contraires. La pensée de sa puissance l'élève autant que la grandeur de la nature le surprend et l'accable. Là,corame sur la terre, la nuila des beautés plus saisissantes encore que les pompes du jour. Alors rien ne le distrait du bruit des vagues; leur grave harmonie charme notre àme, comme un accompagnement scdennel qui la soutient et l'exalte. Reflétés et gi'ossîs par le miroir des eaux, les innombrables flambeaux qui brillent à la YOÙte du firmament, nous entretiennent de la main qui a tout créé. L'homme frivole s'étonne de penser et de sentir; le sceptique, de croire; celui qui souffre, de retrouver espoir et courage; car, dans la force qui impose, se révèle la bonté qui console, Je combattais ta douleur de mon exil et le regret de tous les biens qu'il m'avait ravis, en songeant à la gloire du génie espagnol qui a fait présent d'un monde au genre humain. 11 n'y a pas eu de si grande chose dans l'histoire des hommes, et toute affliction s'adoucit pour un cœur espagnol devant les titres d'honneur de son pays. 0 Maria, pour èlrc digne de toi , il fallait se faire une loi de sentir ainsi !
« Le ciel resta constamment sans nuages; un vent favorable nous conduisit en vue de l'Amérique. Nous avions
IfjS LIVRE ^^PTj^E.
travei^ 1^ ^P^'l^i siim la rou(^ que (rayait Çotomb il y a (rois cents aiis, aperçu ei^fin ^ans les vapeurs rouge&^res dç l'horizon, comme deux vapeurs immobitea, au^de^sus de la longue (igné ^es Cordillères, le toUre de Pérqte et le pic neigeHx d'0rizat>9 ■ qui s'élancenl avec majesté du milioi d^ Alpes mexicaines, {^es chaînes ^e Saint-lktartin et (te {j)ia5^QU9$co déployaient, par del^ le çéjour des orages, le màjestueu:! amphithéâtre d'un continent plus élevé g^ç les monts Pyrénées au-dessus d^ mers. La Providence, en dotant la Nouvelle-Espagne de loul ce qui devait appela' les ambitions étrangères sur ses rivages, sembla l'armer de tout ce qui pouvait assurer sa défense. ^ g^Ue 4u ^exit^ue, dans la longue étendue de son contour , n'offre aux navires qu^ de périlleux mouillages; celui de layéra-Griu^ fe plus protégé de ^us. Il l'est par une foule dé bancs de sable et d'ilôts à l'abri desquels les navires jettent j ancre, ei, là, deux monstres destructeurs se sont partagés l'empire de l'année : la fièvre jîiune et le vent du nord régnent successivement, d'une manière impitoyable, depuis un solstice jusqu'à l'autre. Qn dirait }a mort e)le-mème commise à la garde do cette pjage inliospitaliè^, et attent^ant l'étranger pour l'immoler sous (es coups d'un fléau afîreux, ou sous ceux de la tempête.
' € ^'arrivai en octobre : c'était la fin de la saison des ouragans, iyous nous félicitions ^e leiir avoir éç^tappé. tléjà nous avions a^tejiit l'iïe gui porté le cBàfê^u de ^'[4* Jean- d'Ulloa, qu'on a nommée lapalliègué (I» palicienne), par un soin toucbant, pour que l'fLspngiiol, en abordant ce rivage, y re|i'ouve la pairie. La plage de Cba}chin-nuécan, celle où fernand Cortez planta ses enseignes héroïques, déroulait, jusque vers le riueau îomtain dès montagnes, son aspéc( aride et rnonotonè. l.a Véra-Cruz, non liKÛiis monotone, nous laissait voir ses dônies, ses clochers mauresques qui ont l'air, comme dans |«ut le Mexique, de minarets chrétiens, ses noirs rempai'ts que les eaux do l'Océan cl une nier de sablé à^iégciit à j'envi, ses noirs yau-
SUITE DQ HAdUSCHIT D'AINHOA. 163
tmiTS , se» sopiloteg sans nombre , partout planant lela <]ue de tristei présages. Déjà les passagers, qui auparavant tenaient leurs regards attachés sur la t«n«, serelourniiieiit vers l'Atlantique, comme vers une belle demeure qu'«D va quitter, pour y jeter un dernier regard. Le château d'Ulloa fuyait derrière noqs au milieu des flots. $on artillerie saluait notre navire et son royal pavillon, grandes voix qui nous portaient la bienvenue d'un monde QODYQttq et qui appelaient sur la massive jetée, dont les rocberSi te^ sables et les basses eaux nous sâparaienl, la loule impatiente. Hoi seul , je no yoyais pas tendus pour m'accueiUir; sur ce rivage iifconnu , les bras d'une sœur, d'une unante, d'une mère I
ç Tout ^ coup, quand la vague se brisait partout sur le^ rescils de la plage, lé mercure s'agite ; une brise légère se fait sentir. Le soleil verse sur nos létes un feu plus ardent; la mer soulève tous ses Hûts ; l'ouragan déchaîne toutes ses furies ; ja tempête noup emporte ver? les bancs redoutables de i'ile des Sacrifices. Là, autrefois, avant que la religion de lésus-Çhrist fût veniie dissiper les superstitions sauvages, l'indigène versait |e sang hlimain en l'honneur de ses dieux. {^s)>ord^ sont restés hornicides. gculemenl, aujourd'hui VOç4>)n prend lui-même ses victimes. '
( Nous tâines jet^s ^ur le^ sables ; le navire se dressant si|r sa quille ^ngrasée semblait atteiidrc l'effort d'une vague 4<t b|h§ P.<Hir-^'^)^nc^'' y^r? je ciel : il ne nous restait qu'il miourir.
< i^ia signes précurseurs du fléau, chacun s'était-hàté d'o^f à spD patron céleste une partie de ces biens poqr lesquels la plupart traversaient les mers. L'équipage venait <|q pî;(iinçttre à l'apôtre de pompostelle un naâl d'argent de tr^t$ coudé^. ^ais i| ne s'agit plus du salut terrestre; les ^nt^ts de ÇQ ffîpnde ^nt f(pis : nous pous sentons arrivés paç le seuil 4es fl^ux vie;. Les yns, le rosaire en main, ^'au(^ t>?|^t de sajjil^ iinages, ou découvrait un4spa- P»#!f§ çqi^ g(^ ieyra yê(«(n.e[its, celui-çf bjiignaiil dt)
164 IIVRB SEPTIÈME.
larmes des reliques sacrées, celuMà heureux, dans le cmiimun désastre, de posséder un mcrceau de la vraie croix , tous, la léte baissée aous la main de celui qui donne l'eiistencâ et qui la reprend, détoiu'nent les yeux de l'aUme pour ne plus penser qu'à l'éternité dont le règne conuneoce.
€ Les cris de quelques mères, les pleurs d'un enfant qui reçoit les adieux paternels et ne sera point orphelin, les ' embrassemeols de deux époux destinés à ne plus se revoir ici'bas, n'ont troublé qu'un moment lo silence unanime : tout eslà genoux et prie. Scnl debout sur letillac, tel qu'une vision des livres saints, don fray Isidro, avec ses cheveux blancs et sa longue robe qu'agite la tempête, étend sa main armée du crucifix, et, nous bénissant d'imc voix aussi ferme que si elle partait déjà des célestes demeures : c J'ai re^, i ajoute-t-il avec un accent qui domine les bruissements de la tourmente, • j'ai reçu le ministère de remettre les pé- « chés de quiconque se repent. » — Comme il disait, la dernière vague s'élève au loin ; elle grossit, elle marche, elle arrive semblable à une montagne roulante... «Au nom d» • Père, du Fils et du Saint-Esprit, reprend le pontife, je vous « absous, mes frères! » — Aux paroles sacrées succède un morne silence, et au silence un fracas épouvantable, le cri d'adieu à la patrie; le cri de vive le roi ! se fait encore entendre : cette fois, il part du milieu de l'abîme.
« Le choc qui brisa le navire nous avait rapprochés du rivage; il- n'était pas impossible d'y atteindre. Auprès de moi, don Isidro, ballotté par les lames, allait disparaître pour toujours. Je le saisisi Le flot nous portait vers le continent ; rien n'est plus extraordinaire que ces impressions contraires de l'homme tour à tour plongeant dans de vastes gouffres, ou dominant les cimes de la mes aussitôt brisées. Je croyais voir sur le rivage doSa Léonor, Maria, la comtesse peut-être, me tendre leurs bras, Maria surtout me montrer le ciel et me guider au port. Ces prestiges doublaient mon courage. Exaltée par le mouvemeiU terrible des vagues, mon imagination poursuivait je ne sais
SUITE DU MAtniSCRIT D'AÎNHOA. 165
quelles grandes chimères , je ne sais quels brilluils fanlâmès. Cette fièvre de l'espérance alla enfin jusqu'au délire. le me rappelle que Maria, comme un ange du ciel, les ailes éployées, enlevait l'évèque et moi aux divins parvis.
c J'ai tout oublié depuis lors. A mon réveil, je me sentis \KMé par deux hommes. Une foule curieuse m'environnait; l'Indien cuivré, quelques noirs africains, des métis de toutes lesnuances qu'on peut imaginer, s'y mêlaient âdes Espagnols européens et des créoles, ou Espagnols d'Amérique, en grand nombre. Ces aspects bizarres, ces couleurs, ces traits d'une diversité tranchante, m'apprirent que je revenais h la vie sous un ciel nouveau, dans un monde étranger pour moi. Les groupes se pressaient à mes cdtés, cherchant à reconnaître dans la coupe de mon visage ou dans l'accent de mes premières paroles quelques traits de la province qui m'avait vu naître. Leur inl^ét me ramîna, et, invoquant la patrie de mes aïeux, je répondis que j'étais vieux Castillan. A ce mot, tous s'éloignèrent; je restai seul sur la plage brûlante, t J'ignorais que les (ils de la Biscaye, de la Catalogne et de la Galice, les plus nombreux de nos citoyens établis dans l'autre hémisphère, formassent des corporations dont l'hospitalité partiale repousse tout ce qui leur est étranger. Enfants d'une même patrie, on les voit, de race en race, constituer sur le même sol des colonies que leurs rivalités séparent, et ils s'entendent là, comme leurs pères s'entendaient en Europe, pour vouer aux sujets de la couronne de Gastillc cette inimitié jalouse que leur portent , depuis la réunion successive, les autres sujets du roi catholique.
« La pitié de quelques mousses me promena cependant de rue en rueàtravers la Véra-Cruz.Jen'avais recouvré mes sens que ce qu'il fallait pour comprendre sous quels auspices je prenais possession de mon exil. Hais je sus que l'évèque était sauvé et une maison fut ouverte à ma misère. J'élevai & Dieu mes actitms de grâces.
168 LIVRE SEPngME.
c 11 me fallut bien des jours pour ret)t«ndte mes fotiees; Une léute promenade sur les remparts était mon unique distraction. J'allais le soir contempler la mù^he étemelM de ces vagues quis'avanceiit toujours, et toujours ex^irdit devant la parole divine : c Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras « pas plus loin ! > Je réfléchtsàais aux révolutions qui c»it cl^afigé la face de l'Atlantique : car, la loi de l'ijistabilité est la seule qui soit, immuable dans le iponde. L'Océan la reconnaît à l'Instar de la teri;e même, et des empires qui la couvrent, et de nous autres hommes qui agitons à sa sur? face nos ambitieuseç migres. Ce golfe immense fut-il OTeusé par ta mënie catasti^be qui. aplanît,, dans la nuit des ^mps, la digue d'Abyli^ et de Calpé; et fit le détroit de Gibraltarî... Grands problèmes que la. science a pu pos^, qu'elle. ne peut résoudre! Qui nous dira d'oii viennent les courants qui tri^cenl, dans, 1ë sein des mers, U route que les Colomb, les,Cçrtez, le? Pi^arrc, les Soto suivirent pouf porter à ce rnonde barbare le christiaaismpet la civilisation!
« PeiitJËtr;e les. eaux dont j'écoutais le bruissei^ent, dont je suivais de l'œil les lames élincelantes, avaient-elles baigné )es bords de ma patrie. Combien de fois lie passais-^je pas les. nuits enveloppé dans mon manteau à rcxtréiiiité du môle, sous la tente radieuse et p^re du ciel des tropiques, bercé par les vents qui avaient failli me donner ,1a hkh*!? La lune s'élevait devant moi, du sein des liiers; elle me dU^t où était la patrie. Je croyais voir paraître un messager des ^res qui m'étaient chers. Maria devait avoir les yeux attachés sur le céleste flambeau, et je cherchais avec conliance, parmi les sentiments dont j'étais agitée celui qui l'occufHiit alors ; puis, je songeais que si une autre contemplait à la même heure ce ciel donj. la voûte immense nous çn.veloppait à .la fois sur des bords contraires, c'était peut-être sai^ mêler mon sçuvenir à sa rêverie. Dieu sepl si^vait qi)dls intérêts remplissaient son cœur, et cependant la ^ombre pei)sée du uernier soir, le regard fixe; et ardent du d^rnia matin, entretenaient en moi, comme des dards brûlants, ja
SUITE DU SiStlftltlT ii'AlSHOA. ltS7
lié sàfs 'quelle fî^re et ^^tte agilatiùii éxdlléesl il s'y mêliii deÀ doutes; àès soupçons, tous les soins inquiets d'Iiri sentiment dotit je coniiaissàis piY ihoîitént les Iransporb, sâiis eu coi^'n'âltré hi les doûraùrs, hi les Ès{>éninces.
• QuaHd je piis énfih tiO'mmëncer h iouHier mes r^rdâ vers la province lointaine où je devais rejoindre mes Até- {leàiiii, (^ fût-ëitl 8'ânll'es douleUt^. Je sentais qiîë 'te aérait m'éloigriëir encore de l'Espagne', \:^ 6e serait dii% adieu à l'Océan qtii itae ïeti'àH eh comttiuhicktion avec l'àulive rivage, mtttli-e etiti-è VEiirope et hioi dès distancés; des territoires, des ilëse'rts saris boisés ^ Ajouter en un Aiot un exil nouveau ft hiôn premier exil.
c L'Ààtë qui Yn'âV'ail a'cciieilii élaîl un jut'i$i::t)nsï>lt6 renommé )>ar Éoh (ûè^'climi; mais consàci^nt ses Heures & la prière, au sômiiiei! et au repos. Se soulevant pooi- se mettre à genoux devant les images saintes dont sa nl'àisbh était tapissée, et, ensuite, n'ayant plus le courage d'^appliquef son attention aux ailbires sans nombre dont il était clidi^é. A^tl^s cela, qui eût deviné en lui des passions bouillantes?
• Moii séjour augurés de lui ne me Tut pas iiiutjle. J'appris que l'Espagnol des colonies semble encore plus entmtné que l'Espagnol de l'ancien monde au jeu déplorable qui consiste à spéculer sur tes erreurs de la justice hii> maine. Là aussi l'oi^eil est, plus encore peut-être que l'intérêt, une source féconde de conflits juridiques. Totis les vices de la métropole se sont accHnialés dans l'autre hânisphère, et ils paraissent y avoir jeté de plus profondes racines. La fierté du créolenalt moins de sa dignité d'iiomme; c'est une soif de titres, d'ordres, dégrades. La main UiujoUrS tendue aux faveurs de la mèreTpalrie qu'il accuse et maudit toujours, avide de.tout ce qui l'élève à la hauteur de l'Européen , inexorable sur tout ce qui inquiète sa vanité, ies Audiences royales (coui's supérieures) ne releulissent que du bruit de ses droits méconnus et de ses prétentkuiB
188 UVHB SBPTI6IIE.
blessées. Un tiers de la population lettrée se voue, dans les grandes villes, à esploiter les avenues du temple des lois. Cette multitude famélique conspire à rendre les procès étemels; et la lenteur des formes, l'obscurité de la législaliou, la paresse calculée des magistrats, ne servent que trop bien leurs cupides efforts.
■ Quelques licenciés, qui faisaient leur stage (jpesmtia) sous les auspices de don Eusebio, ne pouvaient suffire aai besoins de sa clientèle. Quoique ardent créole et, à ce titre, ennemi implacable des nouveaux venus de la mère-palric, toujours inquiet de leur domination, il se plut à m'inskuire des formes inextricables de notre procédure. Je voyais ccnnment une contestation pouvait durer trois cents ans. J'étudiais les lois au lieu d'apprendre le métier des armes.
< A ce moment, de grands intérêts tenaient en éveil tontes les pensées, et agitaient don Eusebio lui-même , dans son repos. L'Amérique espagnole, catholique à la fois et monarchiqiie autant que la mère-patrie, était tout entière émue, au delà de ce qu'on pourrait imaginer , d'un bruit venu par les derniers arrivages : c'est que le chef vénérable de la catholicité se disposait à traverser les Alpes pour apporter au remplaçant inattendu de la race de saint Louis les onctions saintes. A peine six mois auparavant, cette Amérique, sujette d'un Bourbon, avait vu avec épouvante le mfUtre de la France tremper ses mains, comme la convention, au plus noble sang de l'univers, sans compromettre par là sa fortune, tantle siècle qui venait de Unir avait laissé le sentiment moral infirme et désarmé au cœur des nations européennes ! Hais, pour nos royaumes d'outre-mer , le vicaire de Jésus-Oihst promettant le lendemain ses consécrations souveraines, et les promettant de l'aveu de toutes les couronnes y compris la n6tre, ce spectacle portait le trouble dans tous les esprit). Depuis la conquête, rien n'avait tant agité, tant inquiété les Âmes. Rien non plus n'a si profondément compromis dans l'opinion du monde américain l'ancien monde, l'Espagne et la royauté.
' ■ C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
SUITE DU MARDSCRIT D'AÏNHOA. 109
c Tm réOéchi bien longtemps depuis lors, combien, dans l'esamen des actions humaines, on se Irompe souvent quand on ne les juge que par leurs résultats directs , palpables, visibles, ceux enSn qui tombent sous les sens. Par là, on s'expose à excuser bien des actes violents des maîtres du monde, à se tromper dans la même mesure sur bien des t(dérances apparentes de la Providence, faute de regarder assez avant et de discerner les effets lointains, les conséquences funestes, mille calamités dont on perd de vue la vraie cause. Ainsi, cette habitude d'un homme tout-puissant de ne connaître que le culte de la force, d'obéir à tous les instincts de sa passion personnelle et ik tous les calculs de ses intérêts d'un jour,san8SOuci delà loi de Dieu et des hommes, a changé le cours entier des destinées d'un monde. Un acte qui eut lieu alors, sans parler encore de l'attentatdeBayonne, y a contribué ImmenBémcnt. Ce même mépris de toutes les notions du droit et de la justice qui fut toujours l'&me de sa politique et la grande facilité de son génie, après lui avoir fait abattre la race des Concié, avec tous les nobles fruits qu'elle pouvait porter encore, lui faisait traiter la généreuse Espagne, son alliée, sa vassale volontaire, soumise à lui livrer son sang, ses flottes, ses richesses,- comme ferait un ennemi d'un ennemi vaincu et à terre. Dans les années précédentes, il avait exigé de nous la cession de la Louisiane, riche et vaste province, grande comme l'Europe, que nos navigateurs avaient découverte et nos colons défrichée, qui s'appuyait à nos royaumes d'outre-mer en les couvrant conbv les États-Unis, et maintenant, par un caprice de sa pensée, dans un embarras de sa guerre maritime, pour un profit de soixante millions dépensés peut^tre en quinze jours, sans consulter l'Espagne, sans se soucier de nos plus chers intérêts qui étaient ceux du monde, il rétrocède, il vend ce vaste empire à la république américaine, et, par là, il lui aplanit toutes les barrières; il lui livre un territoire immense, un immense rivage, la Nouvelle-Orléans, le plus grand fleuve de l'Amérique du Nord. Il lui permet d'at-
176 LivBE septiéiie;
teindre, en quelques marbheB; le Mexique i la Californie, l'Océan Pacifique; dte à présent, il l'établit sur b(» flancil sur nos câtesi en face de âes Antilles et des nôtm, de Cutâ; de la lamiîque , de Saiat-DoniingUe ; il i& met pertotlï efl conlâcl avec ilos populations; il ouvre totls nos domaines à seâ maximes; i son prosélytisme, à ses armeâ ! La ootivfelie se (>rop3geà comme i'éclair. Ce fut longtemps un sonlë^m^ent; un efTrbi universel. L'indignation égala la dlnilfetir; elle se part^eait entre ilodoy et Bonaparte; Lrâ liens de b métropole et de ses roj'aumes d'obths-mér semblëi^t snbitement détendus. Un vcnl du septentrion souffla ai quelques jours sur tout cet hémisphère espagnol. Oii put pT^ sager.des cômmotiond prôchaiiiefi. Elles ne«e fireol bU attendrie. Chaque jour eh filit voir tes suites. Elles se détailleront de ^us eu plils dus yeux dii monde. Ce restauraténr des autels , cet inventeur de dynasties, cet ihstJtutear de la monarchie absolue chez les Français, aura livré toute une moitié du globe, catholique; espagnole et monfin^ique, ft l'ambitietiz essor de la race anglo-saxonne; pa)- eans^ quent au protestantisine et à la république. Je laissai inoo hftte, quand je partis, dans une consternation inexprimable. Son esprit n'était pas préparé à l'indépendance. 11 ne savait que répéter: tViveJem Christo! Par la vie de « Jésus-Christ, le Saint-Père à Paris et, la Louisiane aux Il États-Unis, que deviennent la religion, l'EspagOB, i'ortlVe « social ï U n'y â plus Heii {nada)!t Confine uii homme qui sent les abîmes sous ses pas, qiii ne voit plus d'Avtaitt à spn pays, il redisait ^x>uvanté : Nada !
Je dois dire que je sentais sur ces grands ïvénrauenÉ comme lui, comme tout ce qui nous entourait. l\)en ns m'a plus préparé au parti que j'eus à prendre quelques années plus tard , avec l'Espagne entière. Les trophées qui oUt ébloui le monde n'effacèrent jamais à mes yeux ni ce manquement à DOS droits et à notre tierté, ni l'offense gratuite et sanglante à des lois plus bautra. Toujours, je me rappelai ces belles paroles deHaria quand elle m'avait écrit : i RioD ne
SUITE Dll MiNUSCRIT P'AÎNHOA. 171
i qi^fera donner dqr4n4VBnt lea tUreadehdrosfitdegrand ( hjoram^ À celui qiti volontairement a flétri son nom et sa vie - ■ d!un crime yulg^Ire, ^ éttuit aeai» bu kite des grandeurs « jiufpsif)^^. la morale e^ï une condition de |a gloire. » ]'^tt)|§ tquc^â d« voir (;ette façon de sentir si générale et si vive dafis ^ut fifi b^misphère. Je l'ai tioiivéede la Califorate à Buepos-Ayres, clieï des p«uples peu soucieux de la vie |)^I|)aine, où le violence ne joue qu'un trop grand râle, mais qMJ avqieiîi le juste ^t noble inslinct d'exiger de la piii^s^nçe plus qu'ils n'exigent d'eux-mêmes, et qui consery^i^ai \q culte sglntairo du nom et du sang des rois. En ni'aï^rétant à ff ançtiir les Cordillères à l'heure même où le plus aifgqste vieillard et le premier pontife de l'univers franl^)|iss9)t les Ajpes, je sentais retentir en moi chacun de ses P4^T si j'admirais ces convoitises d'homme nouveau, qui fixigtiaient les QPP^ipns du &aint-Siége, tandis que les ' ^fiuis XIV ou les Charles-Quint ne consentiraient pas à y recpprirl ^e roi cathpIiquQ ne se prête tn^me pas à celles de§ éy^ues de soii rpyaufue, de peur de donner lieu aux inq^iétHd^s de l'une fies deu^ puissance^ et au; empiétements d^ l'autre- EfiqtiqinQqgaypnstortâmonavis- Cftrjenegais rien (J'^ngqstg Çpwme (a h^nédiction divine descendant sur les [)9<)y(>ii::? légitimes,, au vu des peuples.
f L'^té ^es régions ^inft^iales, qi^i pQinmeoçe en ock>!)re, retardé cette giinée, était 'ÇH" enfin. Û fièvre jaune séyissait contre l'^iride région des çdtgs. 4'étaig sftr d'échapper ^ la brOJai^te jn|{uençe des ve|)ts d>i sud-Quest en gravissant le rfipifle «nphitJié^lre des Cordillères qui pprte sur ses vastes gmli^is, ^t^lon {es hauteurs différentes, le$ trois fqnes du global ta tnrride, la fcmpt^rée, la glaciale, iierrat çaliente^, temprç^das, Jria^, di^nt les Ve^icaii)s. Chacune ^taie s9 y^étatiop et sflU cli|nat, de sorte que le voyageur ^n qifelqqes jour», fiti gH?l*IH^? heures parfQJs, peut (>asser des feyix et des pfantes de l'équaleur aux glaoes