LIVRE NEUVIEME
VISITE A L'ATSULAl ET RÉCIT DE L'ERMITE.
I/BSCCBUL.
Fromciiidc i l'itnilaî. lanfht dui lu Pjrârf». Ermilage. — Portrail It
rtnnite. Son cUKipoir. — Son i^il. — TdiHiDCe el deitinadan de Fnj Fablo. Son entrée go cooTml de Sui Lomua de l'Eicurid. — kafem ât l'K»curiil. Ordre drt liicTosyinil». — Kii^iMi de l'Eipagoe. IHiisioni de b miiion mille. Ciptiiité de don F^rntuid, prince dei Àttoriei. Mort de li |«îa-
Sb préoaaptUoiu. — Tliile de diilii Muii. — HuilCtle da prinne de U Pu coiilre HipoKon. Bippnwhemenl âa puli de doH Fenuad el de Id poGtiqjM iaipériile. — D^iut de dolli lUUa ponr Cadix. Promenade im Boménl. ifparilionetoradeide bGituui. — tnlern^onda iMI de l'ennile.
J'avais potirsuivi la lecture du manuscrit de H" Hiriart, au milieu des hauteurs qui environnent Aînhoa. Ud ciel brillant s'étendait sur ma tète; toutes les splendeurs d'un coucher de soleil magnifique m'étaient prodiguées, tandis que plus loin des torrents de pluie inondaient le valloD. U nature a traité royalement les Pyrénées ; les nuages couvrent souvent leur front, el, comme les soucis des grands de la terre, ils ne tardent pas à retomber sur ce qni est au*
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dessous d'eux. Aussi les orages sonUîts flréquents dans la contrée; ils éclatent tout à coup, et l'étranger doit à ces crises redoutables le plus imposant spectacle et le plus extraordinaire. Je ne sais si une tempête au milieu des solitudes de l'Océan a plus de péripéties et autant de majesté que dans le riche jûdin des Pyrénées.
Aiohoa esldoiUiné au nord par la longue chaîne de l'Aisula!. J'avais suivi, sans m'en apercevoir, uu des rameaux les plus si^uvages et les plus élevés. Je ne voyais plus le village, ni le bassin qu'il décore. Les sentiers où je marchais ne semblaient praticables qne pour les torrents qui les ont creusés. Il me fallait quelquefois m'attacher aux éclats de la roche vive, pour gravir des mamelons escarpés ou bien pour m'arrèter sur des pentes rapides. Chacun des monts dontj'étaisenvironnés'enfonçait dans le ciel brillant et pur, avec une ceinture de noires vapeurs amoncelées autour de son sommet. Chassées par le vent, on les voyait monter à flots pressés le long des pics aigus; elles semblaient en jaillir, comme la fumée du cratère d^ volcans. La scène était étrange et superbe. Tout à coup, elle changea. Les vapeurs s'arrêtèrent. D'antres vents les rabattirent sur la vallée. I^s brouillards s'épaissirentànies pieds. Une couche épaisse de sombres nuées qui portaient dans leurs flapcs la tourmente, me déroba la terre. Le tonnerre se mit ii gronder au-dessous de moi à d'immenses profondeurs. Au- . dessus de ma tête, le ciel restait magnifique. C'était un spectacle nouveau, soudain, d'usé inexprimable beauté. Je continuai de gravir.
Je ne tardai pas à être arrêté dans ma marche par une ligne de retrandiements dessinée autour de ces croupes escarpées, qui ne semblaient accessibles que pour l'oiseau de proie. Des reUmichemcnts, grands dieux I à une hauteur oit l'hunune peut à peine atteindre! La guerre et ses fureurs arrivent donc partout oili nous réussissons k porter nospasi D'autres foudres que celles qui remplissaient la montagne, avaimt grondé sur celte région des nuages. Un grand ca-
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3SS LIVRI NEDVltXB.
pftame disputa eei froittîère§, enlSl4, ànn autre illustre. Bien des siècles Buparnant, elles Avaient tu pas> Ber et repasser Daguesolin.
J'avançais uns dlKemer ma route, sani la chercher, na voyant rien d'aucun deslieux qui m'étaient connus. Ce n'étaient plus les villages, Isscités, leshabitalionsdeshtMnmss qui s'étalaient k mes regards; ce n'était pas le déclin des monts : c'étûrat leurs pcnnlea les plus eecarpées, leurs têtes altièrea, le pic des Trais-Coaronnes, celui de la Rhune, d'autres encore, qui semblaient jaillir comme des Ilots , comme des rochers solitaires, du milieu de ce smnbre lit de nuages étendu à mes yeui , Sorte de lac ftnx nh gnes amoDcdées, aux bruits terrible», aux feux élinceluils, qui allait an loin se confoodre avec l'Océan. Entassées enln les montagnes qui les tenaient captives, ces masses formidables, oi^ partout éclataient les carreanx de la foudre, oà le tonnerre promenait sans intervalle ses bruissements â'iuw «itrémité à i'autie de l'horizon, allai^iit en tous sens, se heur* tant dans leurs courses coutreires avec furie. On eât dit des armées qui s'enfuient, reviennent, combattent, se replient, s'entrechoquent, lançant de tous cAtés l'épouvante et des feux homicides. Digne témoin de cette grande scène, Vaigle des Pyrénées la contemplait, eu planant au plus haut du eiel. Â le voir tourner sur lui-mêmR au-dessus de l'aUme, onauraitpugedemandtv-s'ilétaitentnilnéd&nsrumTerselle commotion, ou s'il applaudissait à l'ébranlement de la terre et des cieux. Bientât il vint s'abattre sur le point extrême de l'Atsulai; là, comme au temps des fables antiques, il sonblait tenir encore les feui célestes dans ta serre, et les bwcer sur le monde. Je compris alors pourquoi Rmne al* Idctaa l'aigls à ses étendards. Hais RcHue, mais ion Jupiter, mois ses grandeurs ne sont plus; mais d'autres grandeorSi d'antres gloires, qui «mt aspiré à recueillir son héritage, te sont écroulées à leur tour; et l'aigle est là toujours, qui domine la tempête et semble dispenser les tonnerres I
II n'était pas le seul témoin de ces grandeurs. J'en par*
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Ugeaè avec lui le spectacle, ayant boui nies ptsdi tootes c«8 scènes terriblei, ordiii>ireineat déployées sur dob tètes; j'étais séparé du reste des hommes par tous les feux tt tous les fracas de la tourmente. Ses mugissemeills ébnit» laioit les nioats jusque dans leurs dernières profondeurs, comme pour les déraciner. 11 y avait des moments où j'étais perdu dans l'éblouissement de ces soudaines clartés. Je n'étais plus du monde que nous habilons. Le ciel était mon refuge «t mon domaine, le ciel, avec sa séré&ilé magnifique, son aznr éclatant, sa conronne ard^tte de rayons du soir qui jaillissaient à rhorison comme autant de flam' beaua prêts à s'éteindre au sein des mers ; le ciel, ajoulerai'je, avec toutes les émoUons et toutes les pensées qu'il suscite au fond de nos Âmesl Rien ne me rappelait la terre, si ce n'est par moments la oloehette lointaine dea hrd)iB élues pour guider le troupeau , et agitant dans leur fuite l'insigne bruyant de cette paisible royauté. Dn reste « nul son qui vint de la demeure des humains, nul pas d'élrO vivant. Je me sentais suspendu à une haulwff immense, ne voyant que l'embrasem^it, n'entendant que le tonnerre qui roulait sans repos; ei moi, faible créature, qu'un soufne pouvait précipiter dans t'abîme, qu'une étinceéle de cet incendie pouvait réduire en pousùère, je planais ior ce tumulte des éléments confondus, seul, en présence de la voûte céleste! j'arrivais par la pensée plus haut eucoro ! Noble destin de l'homme : les forces et la majesté de la nature ne peuvent pas se déployer devant ses regards sans que ce epectade ne l'^onobliise flt ne l'élève. Cette natorc toute-puissante a beau filire; dlC a» réussit jamais à être plus grande que lui.
Et pourtant, quant la nuit iiit venue, quand aucune clarté ne brilla sur ma tête, que ces feux menaçants furmt ma seule lumi^v, que les nuées retnontèreat ver» les sommets et m'enveloppèrent, rapprochant de moi l'orage et ses secousses toujours plus t^ribles, pourquoi ne pas le dire ? je m'ét(«inai de ma solitude, je r^rettai les hommes. Je sentis la
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vérité de la grande distiactioa' du poêle : un ver de iare, un dieu I II Taut à ce dieu incomplet et timide, pour le raagurer contre sa faiblesse, la sodété de ses semblaUes, od la clarté du jour qui le met en société avec son auteur. Les ténèbres, comme l'abandon, l'épouvantent. Je fiseflbrt pour regagner, à travers la pluie et l'orage, la terre halàlée que je dédaignais un moment auparavant. Sans avoir un indice pour guider ma marche , je descendis au hasard le long de la crête escarpée, m' arrêtant par intervalles pour jouir encore des sublimes horreurs que je quittais. Dans un de ces repos, je vis tout à coup une apparition se présenter sur ma route; ou eût dit quelque grande ombre vêtue d* une tuaîque blanche qui se préparait à me fermer le passage. Les itttoi qu'Ossian a cbanlÀauraientcru voir le génie des batailles, ou l'omtK^ plaintive d'un frère d'armes, peut-être d'un illustre adversaire tombé dans les champs de carnage. Aujourd'hui que tous les prestiges ont fui loin dé nous, je fis un pas, et le fantôme s'évanouit. Restait une muraitk d'une blancheur éclatanlâ : au milieu d'un étroit enclos oà quelques légumes croissaient péniblement sur le rocher, s'élevait un modeste édifice surmonté d'une croix. Celait l'ermitage. .
L'ermitage existe de toute ancienneté ; il est dédié k Sainte-Harie d'Aranda ; deun fois l'an , on y célèbre les mystères sacr^. Toute la nation basque accourt à une solennité qui est, pour ces tribus simples et pieuses, une fêle de famille.
La maison sainte n'est pas déserte; un anachorète l'habite. La flamme de racines desséchées qui brûlaient dans un coia de sa triste demeure, me le montra debout et inunobile visà-vis d'un cnicifis. J'entrai : je fus frappé d'abord de saa accablement et de sa jeunesse. On voyait qu'il était ^uisé par les souffrances de son éternelle solitude, et non pas par les années. Son grand œil noir, entouré de rides précoces, brillait d'un feu qui révélait une imagination vive encore; il m'accueillit avec des phrases basques, d(Hit on eût dit
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que sa raison affaiblie ne comprenait pas le sens, et il me fit voir la chapelle ouverte, au delà de ce réduit obscur où il passait sa vie sans autre meuble qu'une chaise de fer, sang autre ornement que son crucifix, sacs autre société ot sans aulre lumière que le feu de son foyer. L'ermite s'était assis sur le marchepied d'un autel délabré qui occupait la moitié de ta cellule. Le regard fixe, la tête inclinée, il semblait avoir oublié ma [»'ésence, lorsque , relevant les yeus sur moi : « Comment un étranger, me dit-il d'un ton sinistre, est-il
< au milieu de nos montagnes à l'heure du repos ot dans
• le moment de la tempête 7 > Puis, sans attendre ma réponse, il me demanda en quelle aimée nous étions. Je lui appris que l'an 1820 arrivait au milieu de sa course. « Voilà K donc seulement le huitième hiver que je vois approcher « sur ces montagnes ! Voilà seulement te cinquième, depuis « qu'un Espagnol, égaré dans cette solitude, me demanda c compte de la vie de son père, et d'une autre vie encore...! Il s'arrêta d'un air abattu. «Ah! reprit4l, j'espérais être c plus près du porl.i C'esten espagnol qu'il s'exprima ainsi. Ces derniers mots , en expirant sur ses lèvres , firent place à un sombre désespoir. 11 semblait insensible comme la pierre sur laquelle son regarckétait attaché.
Enfin, je repris : a Vous m'aviez paru de la nation basque, ( mon père. Seriez-vous Espagnol? — Espagnol! je l'étais.
< Je ne le suis plusl Pour l'être aujourd'hui encore, il faut I avoir fait à la France une guerre furibonde et insensée, s'ét tre levé en armes contre le maître de l'Europe qui venait « régénérer notre patrie, se vanter de six ans de ravages dé-
< chaînés sur la malheureuse Espagne, de six ans de meur- « très féroc<â, O'égorgements impitoyables par le fer et le feu H accomplis avec dérision sur vos soldats; il faut raconter c ses moissons détruites, sa maison incendiée, ses enfants .
• immolés, la ruine et la mort affrontées pour arriver à li- H vrer nos destinées au double joug d'un imbécile despo- (( tisme et de l'hérétique Angleterre. Fiers de ces trophées, ■ Icii hommes de Cadix ne se cachent pas aux yeux du
MS tiTM Nrovtftn.
• inonde. Ils ne cherdicnt pas la nuit ei les déanU. Ile oui « triomphé] Ils Se «ont roncontrés avec la fortune. Si vom
< les inlerrogei, ils tous répondront que je suis an gr^
• coupable, un ennemi public, an apostet, un traître..., « C'est assez tous dire que je suis un Âfrancetada, Ah ] ils « ajoaleroDt : un parricide 1 > Et, ce mot à peine pron<Hicé, il inclina sur la cendre sa tète desséchée, en couvrant de larmes son crucifii et criant : « Grftce, grlce! > On eût dit qu'il sentait peser sur lut la coUre de Dieu flt des hommes.
Cette scène m'émut profondémeRt. Je voulus rompre le cours de «es pensées. Je l'entretins des derniers événements de la P^inaule. Son attention captive ne suivait pas meft pkroles. «Pardonnes, me répondil-il;iaae vous OHDprands a pas. Apparemment qne ma t£te, usée par le malbenr, est
• trop faible pour les choses que vous me dite». Voill bi«)
< longtemps qu'il n'y a eu, entre moi et les hommes, d'antre
• ctHnmerce qu'un échange muet de priàrea et d'aumdnes.* Quelques sanglots s'échappèrent de sa poitrine. Il accu'
sait amèrement as destinée. LesniRnsqn'il prononçait intér^aèreot vivement ma cariosité au récit de ses infutunes. Je le pressai longtemps de me les dire. A la Hn, touché de ma compassion, peut-être masi heureus de voir, après tant d'année*, le cœur d'an de ses winblsblea ouvert i sa doulettr, l'anachorète ranima le fojer presque éteint, se recueillit, ti, souvent interrompu par de péniUes retours &ur tui-méme, quelquefois faisant un inutile appel k sa mémoire, il parla à peu près en ces termes :-
RÉCIT BK L'ERMIfE.
• L'histoire de ma vie n'est outre diose que l'IiisloiK de mes malheurs.^ Les raconter est une tâche douloureuse. Dieu a voulu que quelques-uns ressemblassent i des crimes.
K L'excès de mes chagrins en a seul allégé le fardetto. Il
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106 semble que ma raiion fluceombe par intervalles. Je ne puis pas vous répondre d'achever ce récit.
« Ua famille était ce que Eonl presque toujours les familles castillanes : c'esl^à^ire noble , obscure et pauvre. J'avais un ft^ plus égé que moi. Nos coutumes me destinaifflit aux ordres sacrés. Il est des pays où les pères exposent l'enfant qu'ils ne peuvent pas nourrir.
■ A seiie aoe, il me fallut dire adieu an monde... longi^npa avant de le ciuinaitre. Ëlevé jusqu'alors dans la solitude, le cloître ne m'eflrayait pas. On me présentait la gloire de porter un bablt vénéré. Cette perspective occupait seule mes reg;ards. J'en étais fier, En France, le cœur bat ainsi de plaisir et d'orgueil quand on va ceindre l'épée.
« Ha seule tristesse était de m'éloigner de ma mère. Le mooient de la séparation me fut cruel. Depuis m'a naissance, )é ne l'avais pas quittée un jour, Le second de ses trois eobnts, j'étais, comme vous dites en France, l'enfant gOté de sa tendresse. Tandis que mon frère et ma soeur, d'un caract^e plus sérieux que moi, portaient au loin leurs fréquentes promenades et leurs longs entretiens, je restais fidèlement à ses cdtés. Mou frère était intrépide , impétueux, méditatif, sombre parfois ; elle était aère de lui, et elle l'aimait conune les mères savent aimer ; cependant, il ne convenait pas comme moi à sa naturelle douceur, et, ce qui est étrange, ma sceur, d'ardente piété, de tendresse infinie* constamment occupée de nous tous, imposait par une précoce fermeté d'esprit et d'âme & son rare esprit. H y avait , en quelque sorte , une glace qui ne fut jamais rompue entre deux, âmes qu'unissaient les noms les plus cbers, et dont l'une, supérieure et accomplie , avait formé l'autre à son image. Il était impossible de découvrir où était l'intime séparation de ces deux cœurs véritablement ' adorables. Ma mère disait avec candeur de Maria : < Je * ne me sens pas assez parfaite pour elle. » Hélas ! je ne lui oilrais point le même obstacle. Ma faiblesse, qui devait me coûter si cher, la rassurait et l'attirait A moi. Française
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d'origine et créole de naissance, elfe avait cette lao^mr charmante des femmes des colonies qui s'allie si bien à la vivacité de l'imaginatioD et de l'intelligence; on admirait ces grands yeux noirs àdemi voilés qui ont tant de puissance. Klle versait avec bonheur dans mon sein tous les souvenirs desa chère patrie, tandis qu'Alonso et ma sœur semblaient seroidir pour défendre contre ses atteintes, avec toutes les res- ' sources du roman et de l'histoire, la sévérité de leur patriotisme espagnol. Le ionr où il me fallut quitter cette mère chérie, son oBur se brisa comme le mien. Ses larmes sonl là encore. Oh ! ce ne sont pas les plus amères que je loi aie fait répandre, a Mon père »
L'ermite s'arrêta. Il porta autour de soi un r^ard inquiet, fit une longue [tause, puis il reprit :
€ Htm père me conduisit au couvent où ma place était marquée. C'était à San-Lorento del Escorial, ce bizarre et gigantesque monument du pouvoir, de la dévotion, peutêtre des terreurs de Philippe II. Les Français, dont on accuse l'oi^eil , pourraient s'honorer d'une pareille création imaginée pour consacrer la surprise et la joie de les avwr vaincus. Par la bizarre construction de ce gril gigantesque dç Saint-Laurent, qui dépasse en immensité toutes les bâtisses humaines, et que nous appelons en conséquence la huitième merveille du monde, la reconnaissance de Philippe II traita le saintqui avait présidé à la bataille deSaint- Quentin comme aucun autre n'a été traité dans l'univers.
€ Le voyage fit sur moi une impression profonde. L'Afrique n'a pas de plus tristes aspects, de plus morne silence que les dix ou douze lieues qui ^parent Madrid du royal monaslèro.
M Nous marchions k travers une plaine coupée dans tons les sens de ravins nus et profonds, immense quelquefois sur la gauche , à droite, bornée par la Nava-Cerrnda , dont la proximité montre dans toute leur laideur ses flancs ncurs et
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stériles. Deux village» se rencontrent dans ce momo désert, mais sans l'animer. Ce sont de ces hameaux connus sous le ncnn de despobladot '. L'abandon des trois qitarb de leurs huttes sauvages atteste la longue dépopulation du pays; et près de là s'élève la capitale d'un peuple qui dit avec orgueil que le soleil ne couche jamais sur ses domaines! Un monarque, possesseur d'unemoitié de la terre, maître de presque tous les trésors du monde, voit de son palais cette vaste scène de désolation et de misère ! L'or des Amériques nous a coitté cher. A dater du jour où nos pères le conquirent, ils furent comme des gens dont la fortune est faite. Pour eux commença l'ère d'inaction et de décadence qui dure encore. ' «Nous arrivâmes ainsi aux hauteurs de Guadalapagar. Le parc de la Fresneda déploya devant nous ses frênes, ses chênes verts, ses platanes, sans ranimer mon courage. Pardonnez si j'insiste sur ces impressions. Ce sont les plus profondes, hélasl et les plus décisives que ma vie ait connues. Cette nature tristement majestueuse, ce sombre monument, ce tombeau des rois où moi-même j'allais m'ensevelir, la douleur que je venais de ressentir sur le sein maternel , tant de secousses jetaient mon imagination ébranlée en dehors de la splière étroite oîi elle avait vécu jusqu'alors.
■ Ébranlée! Elle'rélait profondément. Je venais de voir Madrid pour la première fois. J'y avais assisté au mariage du ma sœur avec l'un des chefs de la grandesse espagnole. Ce mouvement d'une capitale, ce luxe, ces équipages, ces chevaux, ces femmes, dans toute la pompe d'une solennité brillante, tout cet autre univers qu'on m'avait si témérairement montré au moment même d'y renoncer pour toujours, toute cette férié nouvelle de la ville et de la cour qui m'avait ébloui, se dressèrent tout à coup devant moi, au milieu de la grave solitudequi devait ÔLre^mon tombeau. Par un inexprimable mirage de ma pensée, ces vivesiïmages étaient
> Dépeuplée.
946 uvu NeoviËNB.
les seules que saisit mon regard. Je les Toyais préwal«e, aclives, pleines de vie. Mon père les dissipa un moment, «p m'arrëUiut au sortir de laFresneda pour m'axpliquer la soéœ déployée à mes yeux: en face de nous, la vaste chaîne des monts neigeux de Guadarrama, et sur leurs croupes le village de l'Escurial, le bourg de San-Lorenzo, le couvent et le palais ûnmense'iplusbaut, presque au-dessus de nos têtes, les parcs de la conununauté, le jardin des Infants, celui du palais, qui s'étendent jusque dans la vallée et tempèrent les sévères aspects dont nous étions environnés. Faut-il vous le dire!! Un seul point de ce tableau solennel rempU^t mon esprit Vrès de la roule, sur un des mille rochers qui couvrent le mI et lui donnent son air sauvage, une o^lx de pierre s'élève. A ses pieds, une femme priait. Hos habits de deuil la ixtuvraient tout entière. Ses yeux élevés vers le ciel imploraient cette providence qui l'avait récemment frappée. Sou affliction rendait sa beauté plus touchante. Pourquoi ce spectacle éveilla-t-il tout à coup eu moi mille pensées dévorantes? Madrid tout entier et ses enchantements revivaient dans cette vision. L'existence, une existence agitée, ardente, inûaie, commençait pour moi aux pieds de ces sombres murailles qui allaient me voir abjurer toutes les affections el toutes les joies du monde.
■ L'Inconnue se leva. Sa voiture descendit de la royale et sainte demeure. Uu grand nombre de laquais armés l'escortaient à cheval, tous vêtus de deuil. Le large carrosse drapé de noir, aux six glaces brillantes, aurait seul montré unie à l'éclat de la beauté cette inévitable magie de l'éclat .du rang. Longtemps je suivis de l'œil et du cœur le char rapide. Je ne pouvais me détacher de sa vue. Hélas! il emportait toute ma destinée. D'autres horizons venaient de s'ouvrir pour moi; des vœux nouveaux agitaient mon «CBur. Et, par malheur, je n'avais pas reçu du ciel cette lwc« du caractère et* de l'âme nécessaire pour nous dompta nous-mêmes. Les complaisances maternelles ne me l'avaient pas donnée. U faut être fort pour s'imnM^,
VISITE A l'aTWUÎ ri RftClT DR L'BRMITE. S47
Lo monde, qui parle légèrement d'un moine, ne Mit pee
que le viiritablo eit uu héroa Je ne l'élBÎs pas. Quind
j'eotendiB 86 refermer sur moi les portes de la cour de* Itois, où le« personnes royales dles-mèmea ne passent jamais deus fois nventes, tout mou ôtre tressBillit d'hn^ reur. Le désespoir protestait en moi contre l'arrêt du sort. ( Je ne sais si je fus distrait par moa trouble du spectacle que m' oITraitSan-Lorenzo; mais je n'en fus pas frappé. Le vaste édifice n'annonce point à l'mil ses dimensions colossales : an lieu d'être touruôe du calé de la vaste plaine, celui par lequel arrive le voyageur, la façade disparaît pressée contre les mont^^es; l'œuvre immense de l'homme est écrasée par l'ceuvre do la nature. Des détails seuls naît l'étonnement dû à l'ensemble. En voyant l'espace, les bâtiments, les cours se prolonger sans fin, je crus parcourir une ville, un monde de granit. La beauté de la structure, l'étendue de l'ouvrage et la puissance du fondateur fmireut par se révéler à mol tout entières. Je compris que trente années eussent à peine suffi à l'exécution de ce prodige, mais ce fut pour déplorer l'usage de tant d'efforts. Par uu étrange et lugubre capnce, Philippe II imagina de réunir, dans les longues lignes de son gril absurde et gigantesque, une foule d'établissements qui devaient se repousser entre eux; une église magnifique, de nombreuses ch^Hslles, un vaste couvent, asile de la prière et du silence; un collège et un séminaire, rendez-vous d'une vive jeunesse; une bibliothèque, sanctuaire des lettres et de la science ; un palais de la roy vite, demeure d'une cour et d'un gouvernement, centre inévitable des agitations et des intrigues sans nombre qui en aoat l'inévitable cortège ; enfin, pour couronner tout cela, un Panthéon funéraire ou sépulcre des rois, de sorte que nos maîtres vivent et régnent sur la tombe de leurs pères, sur celle de leurs compagnes, quelquefois de leurs enfants I Inwgineriez-vous Footaioebleau, Saint-Denis, la Sorboone, la Trappe, une de vos grandes écoles, dans une même encfflnlè? Uu cloître «ombre et infect, un collège et un sé«
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24s LIVRE KEUVIÈIiE.
minaire abandonnés, une maison royale qu'entoure une affreuse nature, lieu de plaisance qui ne peut convenir qn'à des morts, voilà ce "que la monarchie espagnole , aux jours de sa splendeur, s'employa tout entière & créer. C'est là qu'ont été prodigués le marbre, le jaspe et l'or. Cent ans plus tard, un de vos rois employait aussi les richesses de ses peuples à tailler de la pierre et du marbre ; mats Louis faisait Versailles. Cette fastueuse demeure allait servir de rendez-vous aux plaisirs d'une haute civilisation, aux jouissance des arts, de l'élégance, de la volupté ! tout resiûrait le génie d'un grand siècle , d'un grand peuple et d'us grand roi !.. Hélas ! avec sa pompe stérile, son denil et sa solitude, avec ses moines et aoa Panthéon funéraire, San- Lorenzo ressemble à Versailles comme notre Esp^ne à votre France, comme notre Philippe II à votre Louis XIV.»
Ici l'ermite s'arrêta. Cet hommage à une gloire étrangère parut troubler son &me. Je vis, à la lueur du foyer, quelque^ larmes briller sur sa joue tlétrie. Après un long »lence, il reprit :
( L'ordre des Hiéronymitea est l'un des plus riches de l'Espagne et le plus auguste. Miilippe II lui donna le coih vent de San-Lorenzo en souvenir de l'habit sous lequel l'empereur son père, las du fardeau de la pourpre, avait, dit-on, fmi ses jours àYustc. Le nom que je portais rendit mou admission facile. Des preuves de ta pureté de mon sang ne furent pas exigées. L'Espagne entière savait que jamais la fille du Sarrasin ou de l'Israélite n'approcha la couche de mes aïeux.
< Les sensations qui avaient marqué pour moi le passage de la vie du siècle à la vie du cloître me restèrent fidèles sous le cilice. Les rigueurs de la règle'les exaspérèrent. L'obéissanoe morte qui était exigée de nous , révolta mon Âme accoutumée aux condescendances du toit paternel. La monotonie de nos exercices, la multitude des devoirs uniformes dont nos journées se léguaient l'immuable lié-
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ritage, laissèrent au fond de moi-même un vide que remplissaient des souvenirs et des pensées profanes. Il n'Est pas jusqu'à ces voûtes noires et muettes, ces repoussantes cellules, ces vêtements d'une laine grossière qui n'irritassent le feu dont j'étais dévoré. Oisif de léte ël de cœur ftarmi d'^mels Iravanx, seul au milieu de deux cents témoins de ma vie, contraint d'étouffer toutes mes impressions, de taire tontes mes souffrances, j'étais en proie à un indétlnissable désespoir. l.e sentiment de mon abandon achevait d'exalter mes douleurs, et en même temps mes v(^^es, mes impatients désirs. .
« Cependant, la conscience que j'avais de mes torts intimes me rendait trop faible devant mes supérieurs pour me permettre de secouer, même par des fautes légères, le joug de la discipline. Mais Dieu me pardonnera-t-il jamais les dispositions que j'apportais aux pieds de ses autels? De quels voBui n'aurais-je pas eu à rendre compte au juge suprême, si lafoudrem'avaitsurprisalorsqu'agenouiliédans le temple, les yeux baissés versla terre, mes lèvres dociles répétaient les saints cantiques ; ou bien quand j'occupais de longues heures à contempler, dans un muet extase, les chefs-d'œuvre des grands maîtres de Flandre, d'Espagne et d'Italie ! 0 Raphaël ! 6 Hurillo , Velasquez, Cuello, Ribera , Jordan , pourquoi vo^re génie a-t-il si bien animé la toile, et donné tant de vie aux images que traçait votre pinceau ?
f Tous les frères, grâce à Dieu, n'avaient pas, comme moi, cespréoccupationsimpérieuscs. Hais un grand nombre ont leurs troubles et leurs découragements. Le rapport des caractères me lia peu à peu avec un hiéronymite qui m'avait été donné pour guide. Nous osAmes, par degrés, confier l'un à l'autre nos sentimejits secrets ; enfin nos cœurs s'épanchèrent. Nous déplorâmes ensemble la témérité d'un père qui profite de l'&go d'une ignorance flexible pour faire à son fils, sans préparation sérieuse, un devoir de vivre mort aux affections et aux travaux du monde, réduit à laisser inutiles ou à tourner peut-être contre soi-même ces forces de
Sn LIVMt NEUVISMS.
l'toie et de la panade , que Dieu créa pour agrukUr M faoDorer les dealiuées biunaifles.
te Hélas I notre malbeur à toiu deux était de n'avoir jamais réfléchi sérieuBemeut sur cstla vocation intrépide qui noua avait été imposée. Je ne sais eomotent. à Iravere la vive toi de no8 familles, le souffle de l'esprit du siècle avait peroé jusqu'il oous. Mous regardions les frères (xhuom autant M vains parasites. Jamais ne noua était rappelé avec un réel «m[Mre, jamais du moins n'arrivait i, notre cœur et à sotn raison, le grand principe catholique si touchant et si beaui que ceux qui s'immolent et prient sont des soldats qui mi" lïtenl pour leurs semblables, pour leur prince, pour leur patrie! Cette grande pensée, si j'avais su la ressaisir avoc fermeté dans le nautxage où j'étais , m'aurait soutenu et sauvé.
« Plus âgé que moi, mon docte ami possédait un réel savoir; il l'employait volontiers à diriger mon incxpérieDce dans le cours des lectures qui devaient charmer mes ennuis. Nous repoussions avec horreur les écrits de ceç [dûlosopbeï qui osèrent s'attaquer à Dieu même , et porter sur l'arche sainte de la révélation des mains sacrilèges. Mais les aspnl* habiles qui ont distingué les abus et les dogmes, la diseipliiie et la foi, consolaient nos peine». Sans nous l'avouer l'un I l'autre, nos vœux allaient au-devant du jour où, en s'éaroolant , des institutions chargées de siècles rendraient i te liberté notre vie enchaînée.
f La uatitm était dans cet état de malaise , précuraew ordinaire des grand» commotions politiques ; l'Espagne subissait le loi des empires d'Orient. Le pouvoir absolu M permet pas aux affections privées de croître sur les trônes. Celui qui peut et doit dire : l'État, c'est moil n'est plus un homme ; les sentiments de la famille disparaissent pour lui devant des intérêts plus grands. Aussi, de r^ne en rf^ne,
VtSITË A L'ATSVUI et RfiCiT DE L'ERUITE. SSl
WTiilKin le prince des Atturiei marcher à la lëte d'uiw ootHpiraliori flagrante contre l'eiercice de i'aulorilé royale. Quriffi IV aratl eu sa Taction du vivant de son père ; il était kité jusqu'à Trapper de sa main les ministrefl du grand nri ^ lui avait donné le jour; maître à son lonr de In monar» tèifl et maître incapable, il dut s'attendre à l'inévitable jaMkc den Ëtalfl despotiques : le petit-flls venge l'aTeuL
( i) y avait guerre onverte entre le roi, la reine, le ml' niare mpréme, la cour enfin, et le jeune don Fernand, prince des Asturies, l'alné des trois fila du roi. Les deux Isriiils, don Carlos et don Francisco de Panla no comptaient pM encore. Ils avaient deux aoeurs, l'une, mariée é »n tomiti, l'Infant, duc de Parme, ballotté par Napoléon entra tint de rortuncs diverses sous le nom de roi d'Étrurle. L'utre était entrée datis la maison de Bragance et devait m partager la fortune.
t Os assumit que cette fois le prince de* Astarie4« i*ia ta lourde lutte avec la couronne , n'avait pas étâ l'igTCsseur; on parlait de haines sacrilèges vouées par te cœur d'une mère au berceau de son flis; on supposait ^'ude prédilection d'odieuse origine la poussait k l'idée de violenter le droit de succession dans l'intérM d'un autrd que Son fils aîné; de degrés en d^rés, on en vint à croire rt à dire tout haut que c'était an front d'un sujet qu'elld prétendait, dans ses coupables Tureurs, flier la conronnel J'ignore si l'Espagne était, en effet, affligée de si détestables phénomènes. 11 se pomrait qu'une trop juste indignation eAt i'<int la calomnie à Uuit de coupables réalités, que don Ffluand, blessé des spectacles qui lui étaient donnés, eût »i«ilé foi trop aisément k des torts ds plus, peut-être ip'il en fût venu ainsi à se prêter aux pensées d'avènement Nmaluré dont la cour Taccusait, n'y voyant que la ven- Sesncede l'honneUr du trAne et une légitime défense.
* Ce que je sais, c'est qne le Ris et l'héritier de nos sou^ letam vivait prisonnier & rEscorial avec sî^eoropagne cha^ ii!lnte,lajeuneetnèred«Ia AntoniadesDeux-Siciles, niéCc
S5S MVRR NKUVtÈHB.
du roi, cli6re à Ions les cœurs espagnols comme à celui de son époux par ses griVces, ses vertus et ses malheurs. Elle était fille de lu célèbre reine Caroline et du roi de Naples don Fernand 1", frère de notre roi, tous deux fils du grand Charles III, et propres petils-fils de Philippe V. Sa jeun<»se, sa beauté, ses venus peut-être devinrent un motif de plus d'envie et de haine dans la maison royale. La belle-m^ et la belle-fille se portaient une inimitié égale à celle du fils et de la mci'e. Voilà li:s spectacles que notre monarchie donnait aux nations!
« Les augustes captifs n'avaient auprès de leur personne que des geôliers, (iodoy s'était fait l'administrateur de leurs revemis. J)ofia Antonia ne pouvait pas même veiller anx soins les plus minutieux de son intérieur ; son ennenii avait commandé la basquine dont elle était vêtue. Ou semblait vouloir, k force de soulfraiices, les pousser à la révolte, pour juslifier aux yeux du monde quelque grand attentat. L'Espagne accusa de plus eu plus une mère de travailler à faire un vide sanglant sur les degrés du trône; le favori se serait chargé de le remplir.
« Ce n'était pas assez que les satellites enregistrassent toutes les paroles, tous les regards, tous les soupirs; vous dirai-je que les investigations de la tyrannie ne s'arrêtaient pas au pied du lit nuptial? Chaque soir, lorsque tous les surveillants étaient écartés, tous les flambeaux éteinte, les époux enlevaient doucement leur couche pour l'étendre loin de la muraille qu'ils savaient façonnée à les trahir. Là ils osaient échanger à petit bruit quelques larmes; et avant le lever du jour, heureux d'avoir trompé un moment leurs ennemis, ils revenaient aux lieux où l'oi'eille d'un délateur était constamment tendue pour interc-epter ces épanchemcnls intimes qui ne doivent avoir d'autre témoin que
Dieu même Don Fernand grandissait esclave ; triste
apprentissage pour vivre roi! Ce n'était là qu'une partie des scandales qw portaient dans tous les esprits le découragement, l'irnlatien, le besoin d'un régime nouveau.
VISITE A l'aTSULAÏ ET RÉCIT DE L'ERNITE. 253
« Le prince ' n'avait encore que vingt et un ans ou vingldeux ans à peine. Ses soulTrances dataient presque du berceau. Une maladie afTreuse avait tourmenté son enfance. Depuis, il n'avait vu autour de lui que des espions illustres. Celui qui devait régir un grand peuple, ne trouvant que dans quelques valets dévoués des visages non ennemis, il devait contracter l'habitude de ne pas chercher ailleurs un échange d'épanchemenls et do conseils. Ses persécuteurs le tenaient à dessein, aussi bien que ses frères, don Carlos et don Francisco de Paula, loin de tout rapport avec les choses de ce monde, où une si grande place lui était assignée, il était facile à la prévention publique de trouver dans cette persécution la preuve des pensées lointaines qui prétendaient déplacer le royal héritage. Les auteurs de ce complot voulaient, disait-on, s'ils étaient trahis par le sort, punir l'Espagne de leur défaite; ils en avaient trouvé le moyen, en tarissant, chez le dépositaire de nos destinées futures, la scHirce des qualités généreuses et des lumières qui font les grands rois. Ces récits, répandus dans toute l'Espagne, rendaient le nom de don Fernand plus cher encore que ne le faisait le sang dont il était issu. Tous les vœux se lournaient vers lui comme vers un restaurateur promis à la gloire nationale; ma jeune indignation voyait dans sa délivance le rétablissement dès institutions de nos aïeux.
c Au point où étaient les esprits, vous comprendriez que, malgré les emprisonnements et les exils, un parti se îiti constitué autour de l'héritier de la couronne, et de la princesse, encore plus ardente que lui. Au lieu de cela, deux partis opposés se rallièrent successivement à sa cause. Du fond du cloUre, nous avions sous les yeux le foyer des intrigues qui s'appuyaient à l'illustre couple, s
■ On nomme ainsi l'hériliur du irânc, prince des Aaturies; lu) seul porte ce titre; les autres membres ùe la maison royal» s'appellent Infants. On connaU celte réponse de don Fernanil devant qui on nommait GodOï, alors prince de la Paix, le prince : • Il n'y s, dit-il, en tl;- ■ pagne, de jMincfquemo). »
[.3,1. :i-,C(K>tjl>J
354' LIVSE NBtIVI&IIB.
« Une facMofi loonastique s'éUit fonnée , qui pourBuivût dsDi Codoy son indulgence pour la Tévolulion française, Vm- (ion moins homicide du Saint-Oflice, les progrès des ttUei nouvelles, les bienfails enfin de don Manuel pour le moins autant que se^ scandales, bienfaits dus, il faut le dire, à Udirectiop rélléchie de ses idées, et trop généralement attribués à G£tte mollesse générale d'un pouvoir faible, médiocre et dJssolu.A l'esemple de la reine Caroline, donaAulonia portait une haine violente à la grande émaRcipation de 1789 et i l'autorilé impériale qui eo était sortie. Don Feruand s'était associé à ces sentiments; les espérances de la ligue religieuse reposaient donc sur lui, et, comme Codoy avait conlraclé chaque jour une plus étroite alliance avec h ctibinst des Tuileries, les ennemis du prince de la Paix s'étaient alliés aux ennemis de Napoléon ; l'Angleterre fut . leMi point d'appui au-dehora. Ainsi, malgré ses îastitotions libres et son culte dissident, la Grande-Bretagne fvëla l'autorité de son alliance aux adversaires des progrès de l'esprit humain, aux champions de» vieux abus; le nom du chef glorieux de la France se préswta au contraire à nous comme Téquivalent de ces deux mots ; réformes et lumières.
■ Par une autre de ces conlrudic lions dont la politique abonde, la guerre maritime, Iss rigueurs inusitées qui l'accompagnèrent, l'incident malheureux de la Louisiane, les périls enfin de nos colonies par le fait à la fois de notre ennemi et de notre allié, en froissant les intérêts de nos provinces commerçantes, fortifièrent le système anglais de puiastmls auxiliaires. La destruction de nos flotles, aux mêmes pa- ' rages d'où Christophe Colomb était parti pour conquérir le Nouveau Monde , vint déposer un profond levain dans I^ âmes espagnoles. Le système gigantesque du blocus continental qui interdit à nos ports toute navigation, tout commerce, toute relation avec nos colonies, acheva l'œuvre du désastre de Trafalgar. Nos négociants , malgré leurs idées philosophiques et républicaines, se refroidirent sur le compte de Napoléon, l'idole longtemps de tous les unis
VISITE A l'atsolaI et RfiCIT S>Ë i.'bhkitb. 355 du progrès, el se mirent à faire cause commune avi3C la faction eccIéHiastiqne, leur véritable ennemie. C'étaient deux armées contraires, rassemblées par une même passion, sous la même bannière, et marchant ensemble au combat pour s'entr'égoi^er après la victoire.
« La riche bibliothèque du monastère était visitée chaque jour par les afïidés des deux factions qui , sous le prétexte (te recherches et d'études , venaient là confondre sous nos yeux leurs haines et leurs complota. La Grande-Bretagne, en particulier, malgré la prise de nos galions, le blocus de nos rivages, la guerre partout dirigée contre l'Amérique espagnole, malgré des combats sanglants el nos désastres, avait dans ces conciliabules des reprcsenlants assidus. Un littérateur anglais s'y rencontrait qui m'inspirait une inexprimable aversion comme fauteur de Ihcrésie et défenseur de l'ancien régime. Je voyais en lui tout ft la fois uu ennemi de la religion et un partisan de mes chaînes. Je ne puis dire combien j'étais révolté de ses relations intimes avec un personnage qui étonnait la communauté elle-même par la fougue de ses opinions ultramontaines et absolutistes.
« Quoique jeune encore , Fray CaycLano, Catalan d'une naissance obscure, avait été institué récemment général d'une congrégation mendiante et populaire. Malgré la haine qui divisait les ordres pauvres comme le sien, et les ordres opulents comme le nôtre {Frayles et Monges), il venait souvent demander & notre monastère l'hospitalité, et nous ne doutions pas que ses visites ne s'adressassent an palais plus qu'au cloître. Intraitable soldat de l'aOtel, il faisait Dieu et l'homme à son image, en prêtant au premier ses besoins de domination terrestre, au second ses doctrines d'obéissance monastique.
< Fray Cayetano accusait de tiédeur la plupart des religieux de San-Lorenzo. Comment pouvait-il s'entendre avec un étranger qui était en état de révolte à l'égard de l'Église romaine?Celte alliance contrenature nous inspirait de justes ' défiances contre le parti anglais. Kous nous disions que la
, , , Coo^k'
S56 LIVRE NeunËHE.
Grande-Bretagne ne prêterait pas son appui à des doctrines que ses lois et sa religion réprouvent , si leur Iriompbe ne devait venger le pacte de famille et raSrnnchîssement des li^ts-Unis, en laissant à jamais taries les sources de notre prospérité. H. Pitl connue ministre anglais , voulait pour sa patrie tout ce qui peut assurer la richesse et la gloire! Le grand ministre mourut tout à coup, le jour oii le vainqueur d'Ansterlitz rentrait dans sa capitale sous des arcs de triomphe, maître de l'Occident, salué du nom de grand par le sénat, et chargé de gloire. Nous étions bien surs que la politique anglaise ne serait pas changée par la mfflrt du grand minisire plus que par les triomphes du conquérant. Elle est éternelle.
( Les résultats de la campagne de Vienne se déroulèr^t rapidement aux yeux éblouis du monde. Un décret avait < déclaré, le lendemain même de la paix de Presbourg, que les Bourbons de Naples avaient cessé de régner. Deux frères du héros victoriens, Joseph et Louis Bonaparte, tnonlaieirt sur les trônes de Naples el de Hollande; un soldat de fortune, le brillant Hurat, prenait place entre les princes souverains comme grand-duc de Berg ; le jeune Eugène de Beauharnais venait de contracter une alliance rojale., et la quatrième coalition allait donner à celle fortune extraordinaire, qui semblait attester un dessein particulier de la Providence, l'occasion de nouvelles victoires. La couronne de Westpbaiie en devait jaillir pour un autre rameau dn même tronc. On vit Napoléon jeter même des gouvernements, des principautés, des couronnes au front de ses sœurs, tant sa race lui paraissait prédestinée à la domination sur le reste des hommes! On eût dit qu'il fallait que la révolution française, en expiation de ses attentats, cr^t, sous cette main réparatrice, plus de princes et de rois que sa furie n'en avait dévoré.
« Ces grandeurs faisaient sentir à tous les esprits modérés qu'il n'y avait de point d'appui que là pour régénérer l'Espagne sans y metlre aux prises la contre-révolution et
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>j"
VISITE A l'atsuuI et rëch db l'ehhite. 257 l'anarchie. Mais l'orgueil castillan soufTrait du contraste de tant de prospérités avec nos désastres et nos misères. Et, par malheur, le grand empereur semblait n'avoir pour ce sentiment, malgré notre étroite alliance, aucuns ménagemeiils. Il nous fallut engager nos dernières ressources pour lui fournir un subside de cent millions de réaux qu'il nous imposa t«ul à coup, de la même manière qu'on fait à des vaincus. Dans le délabrement de notre armée, nous eûmes peine à lui fournirun subside militaire de cinq mille hommea, sous les oi'dres du général O'Farill, qu'il exigea en même temps, comme s'il eût voulu mesurer la différence de nos troupes d'aujourd'hui avec cette fameuse infanterie espagnole célébrée par Bossuet. Ses commandements venaient surprendre et troubler les cœurs castillans au milieu de l'affliction dont la dépossession des Bourbons de Naples avait frappé la maison royale et la nation entière. On y voyait une sorte d'avertissement sinistre. Tous les regards se tournaient vers l'auguste Antonia qui avait l'àme déchirée des malheurs de sa maison. Notre roi Charles IV semblait . accablé. Le roi de Naples était son frère. Ses supplications, ses eHoiis, le cri de son cœur, .ses longs et immenses sacrifices, sa docile fidélité, sa- soumission de vassal et de client , si pénible à celui qui était le chef de la monarchie espagnole, rien ne pesa dans la balance du maître trop superbe des peuples et des rois. Charles IV déclara qu'il ne reconnatlraitpascommesouverain des Deux-Siciles le roi intrus, de la famille Bonaparte, folle colère qui ne nous pr^ sageait que des humiliations et des malheurs de plus.
c Un soir, j'étais entré par hasard dans le jardin des Infants; les parfums du printemps embaumaient les airs; partout se déployait cette verdure éclatante que l'ardeur du midi vient sitôt flétrir. L'oiseau des contrées lointaines saluait de ses derniers chants cet avènement du monde h une
358 LIVRE NBVVIËHE.
vie nouvelle; j'oubliai, en parcourant les bois du Gnto- Hacbota, la cloche religieuse qui venait d'appeler les frères à leurs œuvres saintes. La journée avait été brûlante ; je respirais -avec délices cette première Fraichcur du soleil couchant, qui a tant de charme dans un jardin embaumé de Ûeurg, sions des voûtes de feuillages encore retentissantes de chants d'amour, alors que l'air même est, pour ainsi dire, plein de volupté ! Je m'enivrais de cette nature charmante et mystérieuse. D'ardents soupira s'échappaient de mon sein. Je sentais corfibien on pourrait jouir, et combien on souf&e quelquefois par des scènes si saisissantes et si soleonelles.Tout à coup un bruit inconnu semble me répondre; je tressaille, j'écoute: c'étaient des sanglots. Non loin de moi , au pied d'un chêne vert, une femme était assise ; elle pleurait; elle pleurait d'une façon désolée. Je ne remarquai point sa jeunesse et sa beauté. Je considérai son rang et sa douleur. Ces yeux qui versaient des larmes si amères auraient dû ne voir que la pompe des grandeurs royales et des fêtes! Mais, dans le temps où nous sommes , les Bourbons, comme l'a dit un d'eux en tombant sous le plomb meurtrier, doivent savoir mourir! ils ^nt aussi besoin de savoir pleurer. Seulement, l'auguste Anionia ne gémissait pas sous le ptôds des fureurs populaires; c'était l'ancien régime espagnol, c'étaient une mère, un favori, des satellites corrompus. ..hélas! c'étaient aussi lescapricesdusort et les coups delà victoire, qui désolaient une existence que la natui-e et le hasard «valent parée à l'envi poiu- briller au premier rang des conditions humaines. A cdté de la Sicilienne', et s'unissant à sa douleur, une autre femme frappa mes regards. Un vif rayon de lumière éclairait son visage et sa taille. Je m'arrêtai : c'était l'élraugère dont l'aspect avait allumé en moi, le jour où je venais prendre possession de mon tombeau, un feu qui durait encore. Jamais beauté si charmante
' ttane la cunvcraaiion espaynule, on dtsigae les phDcuses gtt la nom de leur pairie.
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VISITE A l'aTMLAI et «ÊCIT DE L'ERMITE. Ï50
ne m'était Apparue. C'était sous les livréee de la grandeur, le vif regard, la péuélrante séduction de tout c« que Ma* drid m'avait découvert de plus enchanteur. Elle s'éloigna, entraînée par la princesse que ma subite apparitimt avait épouvantée. Mon regard la pountuivit dans tes clairières d« ta Herreria. Il se passa bien du temps, un temps dont je perdis la mesure, avant que je pusse songer à reprendre le chemin de ma cellule.
« Au Heu de frères, en rentrant, je trouvai des juges. Mon trouble disait a^ez que mon retard avait une cause coupable. Je ne sus pas recourir au mensonge ; ce ne fut point vertu, nais effroi, mais faiblesse. D^ hommes, dont les jours n'étaient pas tous sans reproche, s'armèrent contre ma làalê de la rigueur des statuts. Je ne descendis au fond d'un cachot que flétri, humilié, eiaspéré au delà de ce que peavent dire les langues humaines, par le châtiment. J'y contractai des besoins de vengeance inexprimables. Je n'existais pins que pour haïr, hélas ! et pour aimer! Une passion insensée me consumait. Je m'applaudissais, dans mon noir séjour, de me trouver libre avec mes rêves, avec mes sonvenirs, avec mes tourments. Libre! je l'étais pour la prenfl^e fois ! nul regard ne déconcertait le mien ; nul devoir ne venait maîtriser mes heures et distraire ou froisser mes .pensées. Oh.! comment se fait-il que, pendant un mois entier, la pensée de Dieu ue m'apparut pas un joar! C'est une des rigueurs de sa providence de punir nos lévoltes en nous y abandonnant. *
■ Enfin, la lumière me fut rendue ; mais je rapportai dans t« cloître nne irritation nouvelle , par conséquent la nécessité d'nno dissimulation de plus. C'était une toi de ma clestinée, loi flétrissante qui n>e fait rougir de moi-même. L'oubli M mes engagements ne me donnait pas seulGmmt de« pnnes: il m'infligeah des vices. L'habitude de la con- Iraiote, de la fausseté, énerva de plus en plus mon caraetère; «t je le sais trop, il n'y a de verta que par là force : il n'y a dé gloire que pour elle!
St60 LIVkE NEUVIËMe.
H Le jour où se rouvrit pour moi' mon cachot, noua fâines af^lés au sanctuaire pour-entonner le cantique des funérailles. Une tille de vos rois et des nôtres n'était plus. \a compagne de l'hériliei* du trône, celle qui faisait Vorgneii et l'espoir du monde espagnol avait passé conune une ombre sur les marches d'un trône dont on disait qu'il ne pouvait se relever que par elle. Une main sucril^e, et quelle main, grand Dieu! avait, dit-on, aidé la mort à frapper ce coup abtnninable. Quelques-uns accusaient seulement le deniiff chagrin de sa vie, la chulede sa maison, son père et sa mère fugitifs, ces décrets impériauxfaisant et défaisant les rms, la cour d'Espagne obl^ée de souffrir des procédés qui étaient inconnus jusqu'alors, parce qu'on n'avmt pas vu enctve un tel excès de puissance et de glmre. Quoi qu'il en soit , en quelques heures tant de beauté , tant de force d'âme, tant d'aveoir s'était évanoui. La Providence destinait don Fernand à puiser sans réserve, avant d'exercer le. pouvoir ^>5olu, toutes les souffrances que la tyrannie {teut imposer à ses victimes.
« Il irouvaunadoucissementàsa douleur dans les larmes que la nation donna h SAn infortunée compagne. Les nuances d'opinions s'elTacèrent dans le sentimentdu malheur public: amis et ennemis de la révolution française embrassèrent avec une égale ardeur le vœu d'une ère nouvelle ou celai d'un nouveau règne. Il n'y avait plus panai nous de parUs : il y avait une nation et un homme.
< C'était au mois de mai 1806. L'Espagne se voyait arrivée au dernier état de décadence et de détresse. L'Angleterre opposait à notre allianceavec Napoléon la guerre dés^beuse des colonies; elle appelait Terre-Ferme à la révolte. Elle encourageait les èfTorts du général Miranda , pour romjHV le lien qui unissait l'Amérique à la métropole. On savait Buénos-Ayres menacée par ses armes, sans prévoir comment celte place importante pourrait être défendue ou reconquiae.
VIStTB A L'ATSULAI ET RÉCIT DE L'ERHITE. 361
J'ignorais qu'alors mon frère combattit sous ses murailles pour nous conserver la futile gloire de posséder k deux mille lieues des royaumes, tandis qu'en Europe nous cessions de figurer parmi les États indépendaiits. Nos armées étaient dissoutes faute de pain et de vêtements. Nos forteresses tombaient en rilines; tous les travaux publics étaient arrêtés. En vain don Manuel dépouillait-il les caisses publiques, les banques, les él^bliasemenis charitables. Ces spoliations ne servaient qu'à porter le désespoir et la révolte dans tous les corps de î'Ëtat. En vaùi mullipUa-t-il tes impôts, les emprunts forcés, le papier monnaie.: ces expédients funestes accroissaient la misère et la haine des sujets , sans grossir le trésor du monarque. Aussi était-ce sur latétededonFcmandque reposaient, en dépit d'une mère, les dernières espérances de la patrie. Son nom, riche de souvenirs, riche de glorieux présages, faisait de rapides progrès dans l'amour public. Ce prince semblait réunir en soi toutes les souffrances de l'Espagne. On révérait en lui le représeotantdelamisère commune. Moment fatal,oi^ tout souffre, tout gémit d'un bout de la monarchie à l'autre. Dans sa détresse, don Manuel a obtenu du saintr^iége l'autorisation de vendre les biens du clergé. Il vent exécuter cet a<;lc, qui naontre armés contre les droits de l'Eglise un pape et un roi catholique. Rien ne peut dire l'indignation publique. On l'exprime tout haut. On parle sans ménagement de porter le fils au trône, du vivant de son père, pourcliâtier le sujet audacieux qu'on accusait de vouloir se substituer au légitime héritier, et ce sont les ennemis les plus ardents de la révolution française quis'unissent avec ses partisans les plus emportés pour précipiter ainsi dans les voies révolutionnaires notre malheureuse nation !
s Don Manuel et la reine reculeront d'effroi devant l'abime qu'ils avaient creusé. Soit qu'ils fussent troubles par ta liaine nationale dans le plus audacieux de leurs desseins, . soit que l'indignation persévérante du roi dans la questicm napolitaine et le bruit des armements de la Prusse les incli-
MS UTRE HBUVieiE.
nasaeul vers la pensée tle changer d'alliance, don Hanuri H décide Loiit à coup à désarmer l'EILspagne par uoe rét^oncilia- Uon uwc le prince qu'elle adure. Mtûs il veut obliger don Fernand à contracter de nouveaux liena à cdté de cendres qui n'avaient pas eu le temps de se refroidir. On oae .lui présenter la main d'une troisième GHe de l'inbut don Luis, sceui' de la princesse de la Paii . pour assurer ainsi à diao Manuel, auprès de rbérîtier ^u tràne. le refuge d'une parenté de plus.
« Don Manuel, dans cet efforl pour enchaîner le prince au char de sa puissance, nourrissait uoe illusion conuDune à tous les bommes d'État vulgaires. 11 croyait vaincre tes ennemis par la défection de leur jeune chef. C'était ouUier que les partis se composent d'intérêts et point de aomt (Kopres. Ou peut leur enlever, l'un après l'autre, leurs plus illustres sectateurs sans les abattre. On peut corrompre A entraîner dans des routes ennemies ceux qu'ils ont mis à leur tèle, sans tromper ou suspendre leur marche. Les demi-dieux des factions ne sont autre chose que des enclaves qu'on encense. La contre^évolution poursuivait dans Godoy l'homme des idées nouvelles : rien ne l'eût désannée, pas même le désarmement de don Fernand.
« Au.ssi, à la nouvelle des négociatitHis entamées par le prince de la Paix, ses ennemis les plus acti& arriventils parmi nous. Le révérendis^me fray Cayetano fut le pr& mier de tous. 11 craignait que seul maintenant, destitué de l'appui qu'offrait à ses décisions l'ardente énei^e de dons Antonia, don Fernand ne consentltà apaiser par one transaction la haine de sa mère, et déjà celte pensée mettait la colère et la menace à la place des bénédictions dont il accompagnait invariablement ce nom sacré.
H Un jour, )e suivais des yeux, comme un spectacle curieux , le farouche franciscain, qui se promenait à grands pas dans le jardin du monastère avec sir Georges, quand une voix douce et pénétrante qui m'appelait vint ébranler mon Urne. Je tressaillis et regardai : sur le seuil de ma cellule.
VISITE A l'atsclaî ET RËciT DE l'eumite. t63 une apparilkm, oiif ce qui était ausii étrange, une femmei ddle dont l'image remplissait ma pensée, s'oiïrit à moi, comme eût fait une vision céleste. Son regarti étnit ardent, M tête haute, ses lèvres ouvertes à un sourire plein d'esprit et de gai«té. Mon trouble et ma aarprise s'accrurent, quand tes deux rel^cu^ ehargéb de la guider dans le cloître que le ooncelui avait permis de visiter, lui répétèrent que j'élais bien ee fraj Pablo qu'elle avait désiré connaître. Gomment exprimer ce qui se passa en moi, quand, saisisssnt ma main àé se» mains ctiannanteE, elle la porta pieusement à ses lèvrmï Oh I l'empreinte du fer rouge, la morsure du serpent peirt* Mfe, n'ont pas de feu plus subtil et plus redoutable, h Mon « révérend père, me dit-elle en m'enlraluant surses pas le N long des corridors, je puis voue donner des nouvelles de * toute voire famille. Votre père est te plus courtois et le « plus fidèle de mes chevaliers, et votre frère don Alonso M m'écrivait, il y a quelque temps, de la capitale des lîi' ■ cas, en routo pour Buénos-Ayres. »
« Laeomtessede D", c'élaitson nom, àpen prèsbamiic de la cour, était par cela même en relation avec les prisonniersde l'EscurisI ; elle se faisait honneur de port^ au princ« ses condoléances. Je remarquai que mon frère occupait une grande place dans sa pensée. Elle parlait de lui, de ses faits d'armes, de son noble caractère, de ses lettres admirables, . avec une vivacité qui serra mon cœur comme si une rivalité heureuse m'eût été révélée. La bouche qui disait ces louanges me semblait faire effort pour ne pas trahir un secret prêt à échapper : je ne sentis jamais mieux combien était grand le bienfait du ciel <|ui . laissant Alonso libre d'entraves, lui avait livré le monde. La comtesse avait soin de celé* brer, c<Mnme aiia d'exolser sa préoccupalicm à ses propres yeux, les hasards que mon frère avait courus pour la défendre, et je songeais tristement que je n'aurai» jamais Jk braver la mort pour une tète chérie ! Jen'étais destiné ni i de tels combats, ni à de telles récompenses.
< Non» descendions les degrés du d6me de l'^liae pripci»
264 LIVRE NEDVIËHE.
pale, pour aller de là au Panthéon, à la dernière demoire des rois. Un chemin pratiqué le long d'une corniche dominait la vaste nef. La comtesse l'avait déjà parcouru sans remarquer que la grille de fer quiassuraitl'étroit passage était un moment interrompue. Cette fois , elle vit le danger, passa , puis, quand il n'était plus à crainArc, elle s'arrête, pâlit et tombe inanimée sur le granit. Son sang coula avec violence. Un appartement lui fui donné dans la partie immense de l'édilice consacrée à recevoir les grands lors des Voyages de la cour. Là, elle souleva sa paupière affaissée, me vit en prière à son chevet et me tendit une main défaillante. A peine put-elle prononcer quelques paroles : ce Ait pour parler de sa fm prochaine. J'avais déjà éiHt>u'vé tout ce que les folles passions ont de sentiments amers et cruels. Il n'y a que leurs joies que je ne devais jamais connaître.
■ Jeune encore, dotée de tout ce qui embellit l'existence, «ette femme cbaimante avait le droit de ne pas en coaàdérer le terme sans regret. Elle revêtit surson lit de donleur l'habit de religieuse, comme si elle n'étail déjà plus, el demanda que des reliques saintes fussent apportées. Des fondations pieuses, des prières continues, plusieurs vœuz, l'abandon d'un quart de ses revenus à la sainte Vierge, la présence d'un prêtre séculier et la mienne, ne suffirent pas à lui rendre quelque sécurité.
< Tous ces hommes qui m'ont aimée, s'écriait-elle, qui € vantaient ma grâce et ma beauté, oîi sont-ilsï Ils disai«it < leur existence attachée à un de mes regards; je me plai- « sais à les poursuivre dans leurs routes diFTérentes et à les K cncfaaincr par des moyens opposés, sans souci de mon u salut (lès qu'il s'agissait de plaire... Bientôt, ils fouleront « aux pieds celle Matéa naguère si brillante! Ils passeront t près de ses restes inanimés , sans donner une larme à sa " mémoire, sans se rappeler qu'elle a vécu, sans prier pour « elle. El à quoi bon mes longs efforts! Celui qui parla « vraimentàmon cœurl'aignoré! Leseuldeloua lesautres ■« qui eût quelque mérite est un hérétique, un maudit dç
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c Dîen et delasainte Église. Parmi ceux-là... 0 mon Dieu I « de quels égarements nous sommes capables? » Des sangkAs étouffaient ses paroles entrecoupées. Elle saisissait mon cniciGs, le baignait de pleurs, couvrait mes mains de ses baisers et de ses larmes qui me brûlaient ; puis , elle consacrait à Notre-Dame d'\tocha des habits d'or et des parures de pierreries sans réussira se calmer.
« J'essayai de lui donner une conGance que je n'avais pas. Sa reconnaissance répondit à ma sollicitude. Fixé dans mon âme par ces communications intimes de tous les ÎDStants , le sentiment qu'elle m'avait inspiré devenait le ' premier besoin de ma vie.
€ Cependant, c'était toujours sur mon frère que se portaient nos entretiens, dès qu'elle reprenait courage. Quoique aucune espérance, ni même aucun vœu coupable ne se mêlât à mes émotions, tout aussi condamnables devant Dieu, je le sais trop, qu'un tort réel, je m'attristais d'entendre la comtesse dire quelquefois, en s'élTorçant de réprimer l'élan de sa pensée : • Ah ! jusqu'à présent, je m'étais ( jouée de Tamour; j'en ai parlé le langage follement, sans ( en connaître la vraie flamme; mais je sens qu'il était heun Feux pour mon repos que don Alonso signalât sa vaillance n à deux mille lieues de nous! ■ Elle ajoutait avec un regard brûlant et fixe : « J'aurais fui aux extrémités de la terre « un homme tel que lui, si j'avais eu le malheur de l'ai- < tner ! il n'aurait dominé mon âme que pour faire mon
■ désespoir Un jour serait venu où il m'aurait immolée
« au seul amour vrai de sa vie I... > Je l'interrogeais vainement. Elle me regardait d'un œil fixe. Sa camarera avait seule le don de lui arracher le secret de toutes ses pensées.
■ La cour vint s'établir à San-Lorenzo; l'un des maîtres de la monarchie , général de vingt-cinq ans, sans nuls services, mais beau, insolent et sombre, entra le front haut et l'air cavalier chez la comtesse. Une croix rouge brillait sur sa poitrine, au milieu de décorations sans nombre. Dona Maléa s'émut à son aspect : iTe voilà, commandeur, lui dit-elle;
■ Is tamnpiiaa Va donc permis de venir me f Mr monrâT » Ce Dom m'étooiu; on f^oi grand m'aursit moinB surpris. L-es maaièrado noiiveku venum'éloDDèrmt encore daTUilage. Je remarquai m efibrls pour compromeUre ci-t4e irari|tiiie ioconnue, donti) aimait à ramener le sooTrair. ■ C'eM € de votre «but, me dit «Iots do6a Hal^, que Frey don
■ Jaîmé parle d'un toDdeiictoiré. * Acemot, te coniaiBiH lieor jeta sur moi un regard où se peignireqt la surfHisa et le trouble. 11 rougit; je crus voir que aa fatuité criniiiieUt aVatt voulu donner un chagriu àHaUa mourante. Iles aol- Jicitudea étaient ranimée»; mais Alouno ne lee suacilait plus, ou du moins il ne suscitait (ta» les plus ptuguaolM de toute» dans moa eœm.
• Le père de la comtesse était accouru; sir Georges fWrtAgeait le» soins, le remariqu» que Îxkj CaycAaoo leur dtm- Bait rendei'votw à tous dem à aoa dievet. J'y passais de longues boires.. Elle me tappelail sans cecse à ses côtés, sfHH s'apercevoir qu'elle me rendit témoin de son trouble, de se» remords, de se» combats.
( Le trouble s'ac^^rut d'une façon étrange, et jusqu'à mettre aa vie en péril, tm jour que je lui appris l'arrivée de ma a«eiir, qui avait élé obligée de rejoindre la cour dans la ' royale réaid^w:e. (^ m'était une vive joie de la revoir dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté. Hélasl notre plus grande douc^ir fut d'épancbet bien des peines dans le sein l'un de l'autre. Tandis que je loi aiviais sa liberté, sc& richesses, ses grandeurs, je m'étonnai de la trouver p&le, triste, silenueuse , quoique toujours fernio et calme. Elle, était évidemment dominée par une |»^occupatica doulou* reose qu'elle ne disait pas, dont rien n'avait la puissance de la distraire. Des dévotions multipliées et des lectures sérieuses remplissaient seules ses journées. Quand je voulait arriver k la pensée inc(»mue qui remplissait son Ame,
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dl« me montrait les spectacles qui nout enviitHinaioitt. Celle cour étalant se» désordres sur la tombe des rois (|iii De sont plus, troublant de mille passions coupable» 1g si- ]eaee d'un monastère, et portant ses rolleft joie» dam un séjour dont on avait tait une prison pour L'héritier (tu trÂne , où on méditait contre lui les plus BiDistroa desseins et les plus coupables, il ea fallait moins pour soulever un ctBur généreux. D'autres fois elle me parlait dâ dona Anlonia dont ks bontés lui avaient été cbères. Brillante de vertus et de grâces, la princesse des Aaluries s'était recomntandée à son respect par l'énergie et la fierté d'une Ame supérieure. Maria lui ressemblait bop pour ne pai la regreUer.
• Belle entre toutes les femmes , séduisante et imposante k la fois entre toutes les Espagnoles, j'eus le plaisir de voir les grands se presser autour d'elle , et je ne me lassais pas d'admirer la noble simplicité, le naturel, la dignité qui lui couciliaient de sincères respects dans une sphère où , d'ordinaire, l'on ne connaît du respect que sa perpétuelle expi'ession et son perpétuel mensonge. J'essayai de la détermiiHT k visiter Uatéa pree<|ue délaissée. Mes prières furent impuissantes. — • Il m'est pénible, me répondit-elle, de le t refuser dans un tel lieu et dans un tel moment. Sous les 1 yeux de la cour, sa disgrâce m'attirerait , bien loin de « me repousser. Mais ce serait accepter des rapports que je
< suis forcée de fuir. J'ai ù lutter contre tout ce que j'aime
< pour me refuser aux empressements et à l'intimité de la ( de D*". Alonso lui porte des sentiments qui ne sont pas, ( comme les tiens, renfermés dans les simples limites de
■ l'admiration, et c'est une des douleurs de mon âme! Car
■ je redoute pour lui les fautes de cette vie et les péril» de « l'atitre ! » Comme elle parlait, je r^narquai sur son front un calme de sainte, tandis que sa poilrine soulevée annon-
. çait une profonde émotion. Elle continua : • Je ne sais pas « pourquoi je te tais mes peines! Je puis tout te dire à tt^ « qui es un int^médiaire naturel entre IMeu et nous. Ty
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■ veux Bavoir quels chagrins me dévorent? Il y en a deux; « mon frère les cause : l'un est rafdiction de son absence,
< l'image àe ses périls, l'ignorance de ce qui se passe à ee t moment même à Buénos-Ayres; l'antre, la crainte de ses c retour, la pensée de le voir entraîné dans des liens et dans ( des voies indignes de lui. Je sais bien que je suis plus ( rigide que n'est le monde; cela tient à ce que je l'aime ( de plus loin et de plus baut. Du reste, je garde pour moi, t je garderai dans le secret de mon cœur tes exigences, ou
■ plutôt les douleurs de ma conscience et de ma tendresse, c Jerespecteunliendontil n'accorde à mon amitié que des
< conftdencesinTolontaires, Je ne dois point travailler à dé- • Iruîre ses idoles... Mais, femme, il est des prestiges qui i( ne peuvent me tromper ! 4e les pénètre malgré moi, et je I n'accorde mon affection que lorsque je puis accorder mon « estime. »
c Le langage de ma sœur excusait à mes yeux l'indigna- Uon que ses dédains et peut-être son ttiompbe inspiraient à la comtesse, i C'est une cbose étrange , me ditrelle « im jour, qu'Angiistlas me poursuive de son inimitié, t tandis que don Luis , Alonso, tous les siens sont à mes t pieds. Ab ! je vois de resta que le même sang- ne coule « pas dans ses veines et les vôtres!... n Elle se tut, porta la main à son front avec une expression singulière d'angoisse, et reprit : «Le grand jour de la faveuraébloui celle « jeune fille, transportée tout à coup du séjour des champs
■ au milieu des pompes de nos palais : elle osa, dès le [h^ ( mier jour, me repousser; partout marivale, son frère a une « manière d'idolâtrie pour elle, qui m'emporterait jusqu'à > la fiirie si j'acceptais des droits sur lui. Vous pouvez être « tranquille, Pablo, je n'en accepterai jamais. Mais j'aurais « pu me venger et la perdre dans le monde vaniteux où noui « vivons; je le pourrais encore ; votre père, qui ne sait [«s ( avoir un secret pour moi, dont je mènerais la vieille die-
■ valerie au bout de la terre , m'en a donné les moyens ! > Les regards de Haléa rencontrèrent une lettre que le dernier
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vrsiTE A l'atsulaï et récit de l'ermite. 869 courrier d'Amérique lui avait apportée ,- elle garda le sileBce et je ne pus obtenir l'eiplicatiou de ses étranges paroles.
Uatéa plaçait dans le triomphe du prince des Asturies l'espoir de toutes les réparations que rêvait sa Rerté blessée. Elle eut la satisfaction de voir les amis de l'hériter du trénc profiter de son état pour s'assembler auprès de son lit de douleur, une ou deux fois, sans être remarqués ; ses discours ' irritaient la colère que l'inquiétude d'une auguste défection continuait de leur donner. Là régnait sir Georges , qui ne craignait plus de se montrer, et peut-être n'était-il pas sans quelques intelligences avec la cour depuis les mécontentements que donnait au roi et à la nation l'affaire de Naples. Là se rencontraient tes trois hommes qui avaient le plus d'opposition dans les principes. Sir Georges ne comprenait la royauté qu'avec le contre-poids des deux chambres , en ne comprenant et ne voulant les deux chambres que sur le sol britannique : car il ne croyait digne de ce grand régime que son pays. Homme de savoir et de courage, Fray Cayétano n'admettait pour le pouvoir souverain que deux appuis, l'autel et l'échafaud ; il étendait ses doctrines absolues à toute la terre. Don Domingo était un admirateur aveugle de tous les actes du drame sanglant de la révolution française. Longtemps adhérent enthousiaste de Napoléon, maintenant rejeté dans le parti anglais par ses intérêts compromis et y portant toute la violence de son caractère, il était de ces hommes qui semblent ici-bas tout exprès pour prourer à quel point un cœur sensible et une imagination ardente peuvent se prêter au délire des factions. Quand on internée la conscience de quelques-uns de ces sectaires prêts à se précipiter dans tous les emportements, dans tous les attentats peut-être, on reconnaît, en frémissant pour soi-même, combien les émotions les plus généreuses, par cela seul qu'elles sont plus vives, savent fermer notre âme à la voix de la justice et de l'humanité. Peut-être sur cette arène gliasante et trompeuse du monde politique ,' les hommes
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faite pour les grandes vertus lonl-ilB )e ptut pris de déchcnr juaquea aux grandi crimes. J'asûilais h tous les conciliabules sang qu'on prit garde à moi. Si ma raison n'était pas complice de cette étrange coalition, mon liabit me donnait l'air de l'être. Une corrMpondance mystérieuse Tut convonae entre Madrid et le prince. J'acceptai le périlleux honneur de servir d'intermédiaire. C'était protester contre les seaudales de don Manuel, secouer l'oisiveté du doilre, prendre un rôle dans de grandes scènes. C'était surtout rendre plus dous, par l'espoir de relations suivies, un lien nouveau «t fatal qui tenait déjà toute mon Ame enchaînée. Matés était pour moi un Bpectai:le dont mon esprit, mon cœur, mes regards ne pouvaient plus se passer,
M Maria, loin de cacher ses opinions et ses sentiments ne craignait pas de laisser lire à tous les yeux son altachement pour l'auguste opprimé de l'Ëscurial. J'essayai de la lier plus étroitement & sa cauM. ■ Frère de mon cœur, me rét pondit-elle, tu peux Lout me commander, depuis ciue tu c es entré en religion, hormis ce que ma conscience con- « damne. Dieu sait que j'ai horreurdu pouvoir qui pèse sur « la monarchie, de l'alliani^e à laquelle il nous assujettit, « des malheurs qu'elle entraine pour notre chère Espagne. M A défaut de cent autrei raisons, il y a un jour dans la vie « de Bonaparte qui me semblait devoir creuser un abîme c entre lui, ses fausses grandeurs, sa gloire fut aie, et les rois
• Bourbons, leurs ministres, leurs sujets. Pourtant, il y ■ « quelque chose qui m'afflige peut'èU'e encore davantage, ■ c'est d'^leildre parlei' de déplacer de vive force les rênes
• de la naonarchie. C'est de voiries plus saints personnages M conspirer avec mon neveu don Carlos , qui se vante A'Un
• alliée; avec don Domingo, qui est républicain; avec tous « les commerçants qu'irrite la guerre maritime et qui sont
- • esfffits forts. Vierge sainte! comment comprendre de « semblables alliances ! comment les compr^re surtout
• cbei d'illustres défenseurs des doctrines avec lesquelltt .» j'ai grandi. Violenter l'aulorité royale est )>iea bftrdi,
VISITE A L'ATSULAÏ et KfiOT DE L'EBMITE. 271
( même pour défendre, comme on l'assure, la religion de t Jésus-Cbrîet. Je ne sais pas quels disciples vous réserve t la Providence : mais je sais trop quels devanciers etquels . f maîtres elle vous a donnés !
« On a prétendu déjà me donner un r61e dans ce drame t extraordinaire : ma chère et vénérable Dolorès, pour qui c j'ai des entrailles et un respect, non de soeur, mais de ■ lille, l'a tenté plus d'une fois. La de D"' a pris IïT peine
• de venir essayer sur moi l'empire de sa facile éloquence. « Elle voulait m'entralner à son exemple, qui eût suffi
< pour m'arrèter. Ne tente pas à Ion tour, frère de mon t cœur! Tu échouerais! Je ne dois avoir, je n'ai qu'une ( ainbîlion, c'est de vivre paisible, et, s'il se pouvait, ( ignorée. Je sais trop que le nom des femmes ne fait pas 1 un bruit qui ne comprometl« leur repos et peut-fitre tt leur renommée.
( Il ne m'appartient pas d'ailleurs, car cela ne peut conve- ( nir h don Osorio, de me jeter dans tes aventures et dans
< les factions. Une seule chose m'a paru un devoir. Tu te a rappelles le docteur don Mathias, l'ami, te précepteur de 1 notre enfance; il a perdu une chaire d'histoire conquise t par lui au concours, avec un réel éclat, dans l'université
• de Salamanque , et il l'a perdue pour n'avoir pas ouvert ( ses leçons à des insinuations criminelles sur la flexibilité ( du droit de succession. 11 était sans état et sans pain. Je
• l'ai recueilli pour le service de ma chapelle, quoique ses « principes m'effraient bien souvent, et que son érudition ( me déconcerte plus qu'elle ne me rassure. J'ai au gré au t loyitl cœur de don Osorio de ne pas s'arrêter non plus que I moi à la crainte de la disgrâce. Je ne lui proposerai pas € d'autres levées de bouclier contre l'autorité du roi notre
• seigneur! »
n On sut que don Femand avait repoussé les projets d'alliance de famille qu'osait lui présenter le prince de la Paix. Cette victoire obtenue , on se dis|)ersa. Don Manuel imagina une autie tentative, celle d'un n^procbemeut
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fondé sur un changement de politique extérieure, sur h rupture avec Napoléon et l'entrée de l'Espagne dans la quatrième coalition dont les apprêts retentissaient en Europe de toutes parts. 11 ne s'agissait plus de remplacer dona Antonia, mais de la venger. Maria, dans ses sentiments connus, semblait mieux placée que personne pour cette négociatioD, et devait être touchée de la double gloire qui lui était offerte. Le commandeur, qui nourrissait pour elle une passion opiniâtre , pensa qu'elle serait heureuse et fîère de travailler à ramener la concorde au sein de la maison royale, en faisant entrer l'Espagne dans le prétendu soulèvement de tous les peuples et de tous les rois contre celui qu'elle appelait un conquérant sans titre et sans foi ! Ses opinions, son esprit, sa grâce entraînante lui rendaient ce rôle facile.
< l^es efforts du lieutenant du prince de la Paix échouèrent comme ceux de ses ennemis. Maria refusa de seconder ces projets, ne pensant pas, disait-elle, qu'j) dût y avoir d'accommodement avec l'indignité. Le commandeur, repoussé dans ses vues d'ambition qui en cachaient de plus intimes, éclata en menaces terribles. Il promit de se Venger : ses traits disaient assez qu'il saurait être fidèle à sa parole. Matéa triomphait, et des fureurs de Jaimé, et de la disgrâce de la marquise, et des embarras croissants du prince de la Paix.
s On voulut, en elTet, essayer sur Maria du pouvoir de la disgrâce : la cour lui fui sévère ; jusques au milieu de Madrid, où elle était retournée, la solitude l'environna. Hais vous allez comprendre où les esprits en étaient venus: cette impression ne dura qu'un moment ; la foule recommença promplement à se presser autour de la marquise indifférente et intrépide : < Le monde, m'écrivait-elle, est comme « cesflots obéissants qui vontviolemmentoiileventlesporte, f puis reviennent peu à peu aux plages qu'ils ont brusque- ( ment abandonnées. Ce qu'on appelle au palais le parti s du prince des Asturles recueille tout ce que don Hannd ■ et ses satellites irritent ou dédaignent ; et, comme ce parti
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« est à peu près la nation entière, il ouvre un vaste refuge V aux victimes des puissants du jour. Hais ce rôle de vic- * lime ne convenait ni à la simplicité de ma vie, ni à ma c dignité, et c'est l'accepter {{ue d'ap[jeler les mécontents « à notre aide. J'ai fermé ma maison jusqu'au jour où j'ai c vu la cour même, par un phénomène nouveau, se press*»* « à ma porte. Je l'ai ouverte à tous ! Je ne distingue pas t entre les Espagnols ; mes préoccupations sont ailleurs. ■
K Dans ses perplexités, don Manuel prit un parti étrange; il se résolut étourdiment à passer au paiti anglais, sans f>réparatifs, sans négociations, du jour au lendemain. Il se persnada qu'adopter les alliances de ses adversaires, ce serait désarmer bon gré mal gré leur haine; la forcer en quelque sorte dans ses retranchements. Les événements se précipitaient. La nouvelle guerre continentale allait éclater. Cette fois, c'était la Prusse qui s'of^ait vaillamment à en porter le poids. Sir Georges était ivre d'espérances ; il avait trouvé secrètement accès auprès du jneltre des Espagnes, et, sans s'inquiéter du parti de don Fernand, que ses menées avaient constitoé à l'état de conspiration, ses intrigues, ses promesses, Vor peut-être, déterminèrent la plus désastreuse des folies.
c Godoy embrassa brusquement le système de la coalition; si brusquement qu'un jeune homme destiné aux premiers rôles dans nos orages, don Augustin Arguelles, grand de laUlc et d'air, laid de traits, mais beau d'expression, de regards et d'éloquence, celiii que les cortès de Cadix, dans leur enivrement, ont nommé le Divin, ayant été envoyé en Angleterre pour négocier le changement d'alliance, faire des conditions, stipuler des avantages et des garanties,il s'arrêta court à Lisbonne on lisant dans les journaux un document qui opérait à ciel ouvert le changement de front de la monarchie espagnole. Don Manuel sembla craindre de ne pas arriver assez tôt pour partager^es dépouilles de son protecteur. On le vit tout à coup, en pleine paix, quand l'empereur marchaitavec sécurité au devant dw assaut du ^ord, lancer
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Ï74 tITRR HBDVIÈIIE.
au pubKé étonné un manifette où son héros de la veîUe' était désigné comme Vmnemi du monde. Une s'éUU donné le temps, ni de mûrir ses desseins et d'assurer sa propre résolution , ni de porter un soldat sur les Pyrénées el de dénoncer k Napoléon ses hostilités inattendues , ni de s'assurer du moins le bon vouloir de l'Angleterre, la levée du blocus de nos ports, la sécurité de nos Ëlats d'outre-^ner, des subsides pour nos armements, des secours en cas de revers. C'était aisocieràtousleslorlsde la perfidie toutes les fautes de U témérité. La proclamation du 6 octobre (1806) restwa dans l'histoire comme le document à la fois le plus audacieux et le plus imprévoyant dont ses fastes soient chargée. Le fkvori de la fortune parlait à PEspagne, en son propre nom, comme le vrai et seul souverain; il invitait l'ardeur martiale de la nation k suivre sei bannières, el promettait aux provinces qui lui enverraient des chevaux, de l'argent, des hommes, d'étendre Mur elUi te manleau de ta neonmat»sancs ! Par ce langage où l'audace le disputait au ridicule, qui était l'usurpation même, il ajoutait au Eoulèvemenl des Meurs espagnols, tout en appelant sur sa léte et sur les nôtres les foudres de Napoléon. Cet appel insensé laissa l'Espagne immobile el arriva à Napoléon victorieux. Partie de San-Lorenio, deux jours avant la déclaration de guerre de la Prusse, la proclamation alla surprendre Napoléon sur le champ de bataille d'Iéna : elle alluma, parmi les feux de la victoire, les colères qui ont renversé, quinze mois plus tard , le trône de nos rois.
■ (^oy était de ces hommes qui font mal le bien même. Lorsque depuis longtemps esclave de l'empereur, il se détermine k secouer le joug d'une altière amitié, comprend-tn i]u'il commence par menacer un pouvoir de géant avant de s'être mis en mesure de le combattre, qu'il rompe avec son terrible allié sans avoir pris le temps de se réconcilia- avec ses ennemis I Ainsi, le vainqueur du monde put nourrir con> Ire nous au fond de la Pologne d'implacables ressentiments, tandis que la Grande-Bretagne continuait d'assi^er nos
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ports, nos chantiers, nos rivages des deux mondes. Il s'^il fermé les Pyrénées sans nous rouvrir l'Amérique !
« Ces événements produisaient parmi nous une impression fnwi^rimable. Tout le monde comprit que tes destins de la monardiie y étaient allachéi. Personne ne suivit don Htnuel dan8EOnevolutionridiculeetfatale.il n'aperçut pas autour de lui un ennemi de moins', seulement) on lui aup' posa' uu ennemi de plu», de plus formidable qu'il y eut dans l'univers. On ne s'inquiéta que des moyens de conjurer ce nouveau péril £e la monarchie espagnole. Les amis les plus accrédités ou les plus illustres de don Fernand , pour châtier à la fois leprineedelaPaixetlecabinetde&iint-JamM de leur rapprochement clandestin et incomplet, autant que pour détourner de nous les foudres qui avaient mil les Bourbons de Naples & néant, eurent la pensée de diriger les regards de don Fernand vers le protecteur que don Manuel venait d'abjurer. Ce fut un élément de manœuvres et de conspirations nouvelles, une nouvelle preuve de notre mortel abaissement. Tous les points de vue changèrent; je ne scandalisais plus Fray Cayétano, quand, signalant dans le moderne Charlemagne le restaurateur de l'autel et du trâne, — H Napoléon, lui disaiB-je< n'est pas l'héritier da l'Aisem- « blée constituante ; il est celui de l^uis XIV. ■
« A ce moment , l'Espagne entière était à ses pieds : la cour consternée et le prince des Asturies, le parti monastique et Codoy. Godoy, pour réparer sa faute et rentrer en grOce, multipliait les désaveux, les offres, les lâchetés. Il n'y avait pas d'explication si risible à laquelle il ne se résignât. L'empereur du Maroc et le cabinet britannique étaient tour à tour l'ennemi da monde que sa proclamation avait entendu désigner : ce n'était plus le maître de la France! Le soleil d'iéna avait dessillé ses yeui. Jamais un grand peuple n'avait eu une si étrange et si indigne attitude aux yeux des peuples. C'était pis mille fois que Trafalgar, et la honte débordait de tous les cœun es^ pagnots.
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f Pendant cet orage, la comtesse s'était remise lentement. Les médecins Toulurent qu'elle quittât l'habitation de San- Lorenzo et l'hiver de la Castille , pour l'éternel printemps des hords qui l'avaient vue naître. Je comptais les jours qui s'écoulaient, et ma vie semblait pr^te à m'échappa comme elle.
« Un soir, qu'elle essayait ses forces, je l'aidai à gravir la cime à laquelle le village de San-Lorenzo est suspendu ; nous arrivâmes aux bords du ravin que les torrents ont creusé entre le Halagon et la longue chaîne du Roméral. i^, les deux croupes sont réunies par l'arca del Agua, vaste réservoir où toutes les sources de ta montagne apportent le tribut de leur onde limpide. La comtesse s'assit auprès du simple monument. Entourés de rochers , dominant le royal monastère et sa longue façade de plus de sept cents pieds, et ses cours, ses galeries sans nom}>re , et son dôme superbe, nous admirions la scène immense qui so déroulait devant nous. La vallée, avec ses deux villages, ses prairies, ses jardins, disparaissait pressée entre la montagne où bous étions et les mamelons de Collado ; plus loin, le ruisseau inconnu du Guadarrama, et le Mançanarès , plus faible , plus illustre, comme s'ils eussent craint de fuir inaperçus, annonçaient leur cours par deux ligues de brumes blanchâtres qui allaient serpentant d'une manière uniforme jusqu'à l'horizoïi loiutain. Par dolà ces légers nuages, se déployait la plaine sans bornes, image toujours fidèle de l'Océan , soit que les brouillards du matin la couvrent tout entière d'une nappe humide, soit que la lumière du soir se réfléchisse sur cette croûte brûlante comme sur le miroir des mers. Dans cette longue étendue, Madrid et quelquefois Tolède arrêtent seuls le regard; vastes cités qu'on prendrait pour de légers et brillants esquifs , fixés par une ancre immuable sur cet immobile Océan.
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( Le soleil venait de disparaître derrière les montaguea; ses rayons ne doraient plus les neiges du Puerto ; les ténèbres de nos nuits sans crépuscule s'épaississaient autour de nous. Hatéa s'abandonnait ainsi que moi à une muette rêverie ; nous tétions accompagnés , dans le cours de nos méditations , par le bruit effroyable des eaux captives près de nous. On eût dit qu'un fleuve tout entier roulait en catarncles le long des roches aiguës du Roméral.
a Tout à coup la comtesse saisit mon bras : elle frémissait ; ses lèvres tremblent en essayant de prononcer des paroles ; la peur ne laisse passage qu'à des cria entrecoupés.
■ Là, là, > dit-èlle en désignant l'aqueducà mes regards; et sur le seuil je distingue à travers les ombres un être inconnu qui s'agite et marche vers nous; je veux entraîner mon amie. Une main prend ta sienne, et une vois s'écrie : k Ne « fuyez pas, ii faut m' entendre !» — La figure mystérieuse portait un voile blanc ; au milieu des ténèbres, ses yeux brillaient d'une vive Ûamme. Elle profère des mots barbares, regarde le ciel , et dit à la comtesse épouvantée : « Comtesse de D"', vous n'êtes pas guérie. — Quoi ! ma I vie serait menacée encore ! — Vous n'êtes pas guérie ! « vous avez une blessure qui ne fera que s'envenimer de
■ jourenjourî T— Quedis-tu? — Le mal dont je parle est
< au cœur. 11 est une femme dans ce monde qui fera votre
■ éternel tourment : elle a reçu la mission de venger qui- « conque fut outragé, quiconque fut trompé par vous. Volie « orgueil a bien souffert , ces derniers temps, quand elle • avait à ses pieds cette cour qui vous dédaigne et vous « repousse ! Que de larmes vous avez refendues dans le « secret des nuits! > — Matéa était hors d'elle-même. —
< Tu es, dit-elle , la gitana qui me persécute de ses oracles « depuis Salamanque. — Peut-être , reprit l'inconnue avec « l'accent d'une joie ennemie; mais convenez que je sais
■ lire dans votre âme aussi bien que dans le firmament, u Nous autres, vers de terre, nous osons percer de part en n part le cœur des chênes altiers. Il n'y a qu'un Dieu au
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< ciel, el sa main nous a Vous pétris du même Hmon. Vous
■ nous écrasez; il faul bien que nous puisions quelquefois « vous le rendre! »
■ Haléa s'enfuil vers le village. La bohémienne s'attache à nos pas. « Révérendissime Fray Pablo , me dtt-elle , avei-
■ vous raconté à Son Excellence l'impression qu'elle 6t anr « vous le soir où elle s'offrit à vos regards dans le jardin « des infants?»
a La comtesse gardait le silence; ma raison étonnée ne trouvait pas d'explication à ce que je venais d'entendre. Comment cette femme savait-elle ce que chacun de nous avait pensé et senti ? Je n'avais déposé ce souvenir que dans l'oreille et le cœur de Matéa. A qui l'eût-elle répété? Nous arrivâmes aux premières maisons de San-Lorenio ; je pus voir la gitana; ses traits et sa démarche avaient quelque chose d'extra ordinaire. Sa chevelure pendait aiveloppée dans un filet de soie; sa mantille blanche, drapée autour de ses épaules, venait couvrir son front, oà un bandeau rouge la fixait; un^ robe des bayètes bigarrées de Ségovie dessinait de grands plis le long de sa taille légère ; un tablier blanc complétait sa parure, et de grandes boucles d'argent brillaient sur son pied sans en cacher l'élégance. Elle était Jeune et belle ; le feu de l'Andalousie éclatait dans ses yeux. Je fiis frappé de l'ironie dédaigneuse et pcriîde qui animait son sourire. « Mon r6- « vérendissimc père, me dit-elle en nous suivant à travers
< le village, vous me r^rdei comme si j'étais une réprou- H vée. Rassurez-vous ; grâce à la mère du Sauveur, j'ai
< reçu l'eau du baptême; et ma tribu, quoiqu'on en puisse
< dire, n'a pas de commerce avec Satan. > Peu après, elle ajouta : « Maudissez le jour où vous avez vu pour la pre- • miére fois te serpent ! Vous ne lui avez pas brisé la tèle « comme la Vierge du Calvaire. Préparez-vous h un long a repentir... ■ Elle fit une pause, puis cIleajcHita :
t Sachez que rien n'échappe à ses arts periides, ni l'é- > tudisnt, ni le vieillard, ni le militaire, ni l'homme pois-
VISITE A L'aTSULAI et RËGIT DE L'BRMITE. 379
« tant , ni l'évéque , ni le religieux , ni l'hérétique. « Ahl vous n'avez pas vu que son agonie même len- ( dait des embûches à votre candeur ! I.a malheureuse ( tentera de séduire le fossoyeur qui la scellera dans les K murailles du campo santo ! »
■ Haléa, hors d'elle-même, touchait au seuil de la royale résidence. L'étrange sibylle l'interpelle en disant :« Votre « cœur s'est pris à ses propres pièges! Vous cédez à un pcn-
< chantdésormaisplusfortquevoiis, elvousméritez tous les ( chagrins qu'il vous prépare ; car c'est par haine que vous « aimée. Voua craignez le bonheur d'une autre. — Femme, c je ne t'entendspas.— Ah! vous nem'entendez pasïVotre a Excellence veut-elle que je dévoile le mystère qu'elle a dé- « robe par ses séductions au dernier vivant des preux, feiU t àl'imagede don Galaorî» Ace mot, la iillc de Domingo s'élanceaveceiTroi pour arrêter les paroles de la magicienne, qui reprend : u Vous nem'entendez pas! hé bien , compre- • nez ceci : Veuve un jour, et toujours l'égale des anges, la
< marquise de C*", partout votre heureuse rivale, parta- ■ géra avec don Alonso ses titres et ses trésors. > La comtesse paraissait accablée. > Femine, m'écriai-je, que veux-
< tu dire? La marquise deC" est sa sœur. — Sa sœur! > reprit la gitana. Les éclats d'un rire insultant accompagnèrent ce mot, et elle se perdit dans les ombres de la montagne en répétant : i Sa sœur ! »
< DoBa Hatéa partit le lendemain pour Cadix. Je l'accompagnai jusqu'à la limite des jardins du monastère. Ce fut, à ses côtés, dan» sa voiture, quand ses lèvres s'inclinaient sur ma main tremblante, que je redescendis ces hauteurs si douloureusement franchies trente mois auparavant. Les prédictions de la prophélesse, ce que ces oracles avaient de menaçant pour moi, ce qu'ils avaient d'insaisissable, remplissaient ma pensée, et je ne pouvais me défendre d'une impression superstitieuse. Pourquoi n'ai-je pas compris que l'ardente Caditaine dominait mon existence comme une puissance ennemie ï Je n'achèverais pas, sous le poids