‹ Don AlonsoChapitre 4 sur 62 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

J'ai reeueillt, durant dn voyage an delà des Pyrénées, l'higtoire espagnole que je publie. Narrateur quelquefois, l^us souvent simple traducteur, je me suis imposé cette double tftche dans l'espoir de jeter des lumières nouvelles sur une arène où se sont plus «l'une fois débattus, où se débattront plus d'une fois encore les plus grands intérêts du monde.

Cette Espagne, qui a vu âe rencontrer sur ses champs dé bataille Rome et Carthage, le Coran et l'Évangile, l'AngleleireetNapoléon; celle Espagneoùviennenlde se heurter les deux grands principes qui partagent la politique moderne; cette Espagne lointaine et solitaire semble réservée A servir désormais de théâtre aux conflits des anciennes moeurs et des idées nouvelles, de la révolution et du pouvoir absolu, peut-être de la Grande-Bretagne et de ta France.

Parmi les chocs sans nombre qiii sortiront vraisemblablement de l'état présent du monde, de ce duel visible et universel entre la révolution française renaissante et le vieux principe d'ordre et d'autorité, il en est auxquels la Péninsule prendra une part active en dépit de tout l'effort de nos armes, et dont peut-être , à notre grand étonnement, elle donnera le signa). Une lutte intérieure, sans exemple dans les annales des nations, la tourmente pour longtemps. Non

VIII INTfiODraiON-

pas qu'une aristocratie oppressive soit aux prises avec dos plébéiens jaloux : ce serait l'histoire de tout ce qu'il y a eu d'illtats dans l'univers. Sur cette étrange scène les rôles sont intervertis. On combat, dans les rangs élevés, pour l'émancipation religieuse et politique ; dans les classes inférieures, pour les anciens pouvoirs et pour les anciennes maximes.

Les elTorts de la plus écliiirée, de la plus éminente de c«s puissances rivales conslituent la révolution espagnole. Née, comme la.nôlre, de celte autre révolution royale et séculaire, qui avait transformé lentement le gouvernementpondéré des temps féodaux en monarchie absolue, elle s'est ailSsi développée à la fois par un travail extraordinaire des esprits et par la féconde influence des désordres du trâne, mais dans une région diiïérente, et, en quelque sorte, à un autre étage de la société. L'étranger serait loin de comprendre sa marche et sa puissance, s'il croyait qu'elle soit, venue au monde à un jour donné, sous les tentes de l'armée séditieuse de l'ile de Léon , pour expirer, après trois ans, sous les coups d'une armée et d'un prince de France. Distraite par ses alliances et ses périls, l'Europe n'a point vu, ou n'a vu que d'une manière imparfaite l'ère fatale du faible Charles IV, l'empire patriotique des corlès de Cadix, l'orageux avènement de Ferdinand Vil et ce qu'a été son règne. C'est là pourtant qu'il faut remonter pour sonder toutes les plaies de l'Espagne, apprécier ses besoins véritables et prévoir ses destinées.

En n'appelant qu'aujourd'hui l'attenlion publique sur ce tableau, quand le coup de canon de la Bidassoa est tiré, on ne saurait encourir le reproche d'une publication tardive et inopportune. Notre travail a marché moins vite que lesévénemcnts. Plus on est certain qu'ils seront glorieux à la maison de Bourbon et à la France, plus on peut porter ses regards, avec une libre sollicitude, au delà des Pyrénées. Nos gouvernements les pins différents prennent de telles initiatives vis-à-vis de la nation espagnole, que nous avons tous intérêt à rechercher ce que les diverses iuterventionsdesarmes

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UITIIÛIIUCTION. IX

françaises auront Tait pour la condition fiilurc d'un grand peuple. Les hommes légers regardent le momentquis'écoiilc, et jettent au vent des oracles; les hommes graves étudient le passé.

J'avais eu le dessein d'écrire l'histoire de ce passé, déjà si plein, quoique si réeent. Mais, quand tous les mystères ne sont pas dévoilés, tous les résultais connus, toutes les colères assoupies, qui oseriiit prononcer sur les faits cl sur les renommées, dispenser la louange ou le blAme, remplir enfin, dans sa sévérité et dans sa grandeur, ce noble ministère qui consiste à devancer, et peut-être à préparer les jugements de la postérité?

D'ailleurs, la narration de l'historien est froide, brève, austère. Je ne sais si elle peut suffire ù la curiosité exigeante et frivole, déliante et passionnée des contemporains. Il leur faut plus de mouvement et plus de vie , par conséquent plus de détails. Ce n'est pas assez pour eux de l'existence publique : ils demandent à pénétrer dans les habitudes privée des hommes et des.partis; ils veulent, non apprendre, mais écouter et voir. Cette sorte d'intérêt sera surtout escitée, si des moeurs, tout à fait nouvelles, des contrastes frappants, des coutume originales, une autre société sont en scène. Quel spectacle que celui d'un empire dont les domaines s'étendaient encore, après tant de perles succèssives, des Iles Baléares jusque par delà les Cordillères , où toutes les provinces et toutes les classes diiïèrentde goiUs, d'usages, de costumes, où se trouvent en présence, dans les deux mondes, l'homme sauvage et l'homme policé, les principes de 17S9 et les pratiques du moyen âge, le quinzième siècle et le nôtre !

Le drame qui se déroulera sous les yeus do mes lecteurs, embrasse plus d'un quart de siècle. Les personnages assistent aux scandales de la domination du Prince de la Paix, aux premières insurrections des Américains, à la révolution d'Aranjncz, aux complots de Bayonne; ils accompagnent Napoléon sur le champ de bataille, et Joseph dans ses pa-

X INTRODUCTEOK.

lais, OU combattent avec les guérillas, siègent au sein des assemblées nationales de Cadix et de Madrid, se pressent en 18 U autour du prince que leur persévérance a reconquis; enfin, le r^ne de Ferdinand les a pour instruments ou pour viclimes, et la plupart saluent, à son aurore, d'un même cri d'espéraoce, l'ère libérale de 1S20, ère brillante alors et pacifique, qui semblait promettre à leur patrie la réconciliation de tous ses enrants et l'heureux accord des idées de monarcbie et de liberté, en donnant à l'univers le premi«' exemple d'une rérolutton sans résistance et sans réactions. Je ne me dissimule pas que le récit de leurs aventures sera considéré comme une fiction ; dès lors, ce mélange de vicissitudes privées, qu'on déclarera imaginaires, avec les événements publics les plus éclatants, cetle innovation, par conséquent, de mémoires fictifs au milieu d'un grand cadre politique, court le risque d'être blâmée comme un «oipiétement du roman sur l'histoire. Je dois essayer de la défendre.

Tout peut être compris dans un genre qui, embrassant à la fois l'Emile et la Cyropédie, Gulliver et Tom Jones, Corinne et le Roman comique, tiil-Blas et Robinson Crusoé, Malhilde et Clarisse Harlowe, Candide et la Nouvelle Héloïse, les Hémoires du comte de Grammont et Werther, la princesse de Clëves et Adèle de Sénange, lea créations de Rabelais et le chef-d'œuvre de Cervantes, appartient en même temps à la pastorale par Paul et Virginie, à la politique par Bélisairc et I.ascaris , à l'histoire par Ivanhoé et les Puritains, à l'épopée par Télémaque et les Martyrs. Vaste comme l'imagination, et changeant comme la société, le roman échappe à toute définition comme ù toute entrave. )l pénèlre avec Fontcnelle dans le sanctuaire des sciences ; il interroge l'antiquité sur tes pas de Barthélémy. - Ses limites ne sont autres que celles du sentiment et de la pensée. Son domaine est l'univers. Mesurant sa marche sur les iH^grés de la civili^atioD, et enrichi par tout ce qui la développe, appauvri par tout ce qui l'altère, il réfléchit la

INTRODUCTION. Xt

vive image de cette rejne du monde : c'est lu son Trai titra de gloire.

On a remarqué que le roman fut à peu près inconnu dans l'antiquité grecque et latîue. Je ne saurais croire, avec un de DOS maîtres \es plus brillants et de mes plus illustret amis, que tout l'empire de la fiction J'ai envahi par le poty^ théisme, et que cette eropanee dût tufftre aux imagination» tes plus vives ' . Est-il vrai que les imaginations, une fois excitées, se satisfassent à si bon compte, et que, vaincues plus qu'exaltées par les gr&ces qui charment ou tes pompes qui étonnent, elles se renferment dans un même cercle de figures et d'idées t Ne serait-il pas plus exact de penser que tout ce qui plait à l'esprit développe h la ibis ses besoins et tes foroesî Loin de faire honneur de la lacune qui nous occupe à la fécoudité des vieilles mythologies , j'accusel-ais plutdt la stérilité de ces religions vides et mensongères qui ne parlaient auiMSur que pour le corrompre et à l'intelligence que pour l'ëgarer. Le monde du paganisme est cir* conscrit de toutes parts. Le ciel qu'il nous découvre, an lieu d'agrandir nos cMitemplations en fuyant sans (In devaut elles, ne fait que réfléchir les misères d'ici-bas. Ce ciel est de marbre : il pèse de tout son poids sur l'âme et sur la pensée.

Ce fut le caractère de la civilisation antique d'être incomplète et limitée. Apanage de quelques nations, ou plutétde quelques cités, qui jetèrent un éclat immense au milieu des ténèbres de l'univers inhabile ou barbare, elle n'était, dans ces coins de terre privilégiés de la fortune, que i'esciusirprivilége de classes étroites et jalouses. Encore faut-il ajouter que le sexe fort, celui dont la sensibilité est la moins exigeante, la moins délicate , la moins inventive, participait seul & ses bienfaits. Les femmes, esclaves fécondes, languissaient dé* laissées ; il n'y avait de littérature ni par elles, ni pour elles; je ne sais même si c'était en leur honneur que le poëte, la

* M. VllIcmBln, piétaec de ta traduction des romaiiB grec*.

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\lt INTRODUCTIOK.

plupart (lu lemps, quanti il voulait clianlg: la beauté, accordait SA lyre. Sans influence sur la destinée de ces écrivains corrompus, de ces citoyens ombrageux, de ces infaligcibles rhéteurs, comment leur ànie, stérile ou méconnue, aurait^lle prêté à des maîtres dédaigneux les inspirations, si hautes et si diverses, qui ont révélé au génie des modernes un monde ignoré des anciens, le monde des sentiments intimes î

Dans ces républiques dont H. Villemain retrace les perpétuels travaux avec autant d'éloquence que de pénétration et de vérité, le cercle entier de l'existence était plus étroit que parmi nous. Elle n'avait rien d'intérieur. Borné à quelques affections de gymnase et d'académie, le cœur semblait ne pas exister encore; l'imagination elle-même ne prenait son vol que lorsque, élancée sur les traces de Platon , elle essayait de planpr , avec le disciple de Socrate, au-dessus des nuages de la métaphysique. Des peuples qui ne se délassaient des froides réalités du gouvernement que par les arguties,, plus froides encore, de l'école, ces peuples durent négliger le champ de la Oction : ils ne possédèrent d'autre romancier qu'Hérodote.

Par quel prodige une société imparfaite produisit-elle des Thucydide ? N'est-ce point que l'histoire, qui est en quelque sorte le roman des hommes, ne manquera jamais aux nations libres? Ces politiques, qu'on appelle des historiens, unissent sur la place publique; ils ne sauraient nallre ailleurs complets et puissants. Vous m'objectez Bo^uel? La chaire chrétienne est aussi une tribune ; elle en a les droits, l'assurance, l'autorité. Vous m'objectez Tacite! La république romaine se survivait en lui.

Cette liberté d'un seul sexe, d'une seule classe et d'un Hcul coin de terre, qui, sans le concours des femmes, avait, par sa propre vertu, créé la civilisation antique, cette fausse liberté s'écroula. Les hommes retombèrent sur eux-mêmes : ils ne pouvaient plus se suffire. Les courtisanes prirent dans leur vie la place que les lois y avaient occui^ée. Ces ci-

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iNTRonucrroN. xiii

loyens déchus aimèreat...; ils aimèrent comme savent aimer des êtres énervés et vieillis ; mais, enfin, ila connurent des plaisirs et des peines intimes. Initiés à des admirations nouvelles, en proie aux tourments de la crainte et du désir, leur âme chercha un confident, et le roman naquit. Conçu dans la cw-ruption et la servitude , il se ressentit jusque dans les naïveté de Daphnis et Chloé, jusque sous la plume de l'évêque Hétiodore disant les aventures de Théagène et de Chariclée, de la i\e&tce, de la monotonie et du matérialisme qui entouraient son berceau. Pourtant, en lisant ces pages émues, en contemplant ces tableaux d'impressions ignorées. jusqu'alors, on sent des cordes nouvelles dans le CGear de l'homme.

C'est que le chriftianisme était venu : législateur sublime, qui restituait à la race humaine sa divine nature ! Ce maître austère enseigna l'amour. En plaçant des devoirs où l'antiquité n'avait vu que sujétion et volupté, en y joignant des espérances sublimes, en scellant jusque dans le ciel les unions de la terre, la loi nouvelle compléta le monde; elle prépara l'avènement d'un sexe tout entier à l'empire. L'homme trouva une compagne dans son esclave de la veille. Il apprit à la respecter ; c'était apprendre à l'aimer. Chose admirable l l'homme avait cessé de régner seul, et, en partageant sa puissance, il fit autant pour sa grandeur que pour sa félicité. L'abdication de sa longue tyrannie le mettait en possession de tous les biens que son auteur lui avait inutilement départis jusque-là. A dater de ce moment, on eut des jouissances, on eut des inspirations, on eut des douleurs, on eut des espérances inconoucs aux Grecs voluptueux du Ba& Empire, non moins qu'aux éternels discoureurs du Por* tique. De la sorte, la vie des modernes renferme en même temps plus de réalités que celle des anciens , et plus de poésie. Une vive, une noble influence t'anime et la féconde. L'activité des sentiments et des idées recule sans fin les bornes de hi littérature. Autrefois, elle n'apparlenait qu'à l'esprit, maintenant il faut qu'elle satisfasse aux besoins de

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