‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 21 sur 22 · LB DÉTROIT DB GIBRALTAR · texte numérisé non relu

LB DÉTROIT DB GIBRALTAR

Ces coteaux paisibles ne sont-ils pas les champs hea« reux couTcrts d'une éternelle Terdure où coule le Bétis? Non ! mes yeux ne me trompent pas ! je te salue et je t'aime, Guadalquivir, roi de l'Andalousie ! Oh t comme tu t'avances vers la mer avec fierté, toi qui coules si tranquille et reflètes dans tes ondes les murs antiques de Cordoue ! Là , tu m'as tu enfant innocent ramasser des coquillages et des fleurs... Ah 1 sur tes belles rives» j'aurai joui de l'amour et de la gloire ; tu m'auras tu enivré de joie, ô Guadalquivir !

Le Proscrit, par H. le duc de RiviS, traduction d« M. de Haxade.

Reprise do manoscrit d*Amhoa. — Vue du détroit de Gibraltar. — Pdttle de Trtfalgar. — ArrÎTée de don Alonso à Cadix. — Do&a Hatéa. — Voyage itraten TAndalousie. •— Colère de la camarera doua Inès. — Station à Aranjuex. — fipancbements et réticences de Maria. — Explications pusillanimes et ridicules du manifeste de Godoy. — Promotions de don Alonso.— Emeute excitée par don Carlos. — Présentation du colonel don Alonso à la cour. — Anecdotes et scènes du palais. Arrestation de don Carlos. — Retour à Madrid. Scènes du Manzarèi et du Prado. — Yiolençes de Matéa, Désenchantement de don Alonso.

Arrivé au village d'Âïnhoa, dès le soir même, je repris la lecture de l'histoire espagnole qui avait maintenant pour moi un intérêt nouveau. Le manuscrit s'exprimait ainsi :

c Une navigation heureuse me fit passer d'uif monde à l'autre sans rencontrer les croisières anglaises. En contemplant toutes ces mers où le pavillon espagnol avait régné trois cents ans, où le nom des Santa-Cruz et des Sarmiento n'eut de rival si longtemps que celui des d'Albuquerque et des Vasco de Gama, je pensais avec déses-

poir au désastre qui venait d'ensevelir les dernier^ débris de notre puissance maritime dans la tombe de Phéroîque Gravina. Les changements de l'état du monde, que je ne pouvais croire irrévocables, s'offraient à moi dans tout ce qu'ils avaient de douloureux pour l'orgueil castillan. L'Angleterre régnait sur les mers. Son pavillon était le seul qui s'offrit à nous, en nous obligeant de le fuir toujours, dans les solitudes de TOcéan. A ce moment même, Fulton, sa vapeur terrible dans la main, étonnait les lacs des États-Unis de prodiges qui devaient un jour doter d'armes nouvelles les peuples les plus audacieux et les plus habiles. Cette découverte venait-elle pour rétablir l'égalité des États, ou bien devaitelle, par la destruction de toutes les puissances rivales et la fatale complicité des événements ou des hommes, appesantir au profit des maîtres nouveaux de l'Océan leur sceptre oppresseur? En attendant, qu'allions-nous apprendre de l'Europe? J'ignorais la monarchie du grand Frédéric détruite en une bataille, les décrets de Berlin et de Milan, le blocus continental, TAUemagne entière muette sous le joug de son vainqueur, ce vainqueur campé au sein de la Pologne, dans le palais et sous les tentes des Jagellons, sans trouver dans cette fortune extraordinaire la pensée de refaire une nation et de relever une barrière, en retour de tant d'États, de tant de trônes, de tant de droits foulés aux pieds à tort et à travers par ses armes ou par ses décrets. Un yacht de plaisance, de je ne sais quel lord en villégiature sur les mers, qui passait auprès de nous, s'était pris à nous jeter la nouvelle du changement de politique de Godoy, en ajoutant avec dérision la seconde péripétie , celle de sa brusque et pusillanime résipiscence. J'eus la joie de lui répondre par la capitulation de lord Topham et de sir James Béresford. Mais les lauriers que j'apportais ne pouvaient, par malheur, compenser tant de faiblesses et encore moins conjurer tant de périls!

< Cependant, mon cœur bondit ; Tancien monde était signalé. Devant nous s'arrondit bientôt, immense et ré-

gulier» le solennel amphithéâtre de l'Europe et de l'Afrique qui se confondaient à nos regards. Plus tard, les deux continents se séparèrent. L'étroit passage ouvert aux flots, aux vents et aux escadres , se laissait deviner. A notre droite, nous avions la chaîne escarpée des monts africains; à notre gauche, les monts grisâtres de Ronda et le vert rivage de l'Andalousie; en face, les deux promontoires qui se font face l'un à l'autre, le cap Spartel, à l'avant-garde du Maroc, et vis-à-vis... comment écrire ce nom? c'était ce cap aigu de Trafalgar dont l'aspect portait à mon cœur mille colères et mille douleurs. Mon âme n'était déjà que trop blessée par la vue lointaine du roc à pic de Gibraltar qui se dressait aux limites de l'horizon, blanc et effilé comme une épée nue, injurieux comme un drapeau ennemi planté sur notre sol par la fortune. Ces eaux fatales nue semblaient rouges encore de tout le sang qui y avait coulé. Là, soixante-dix vaisseaux de ligne avaient combatta avec furie ; là , trente-trois de ces citadelles flottantes» les dernières défenses de la liberté des mers, s'étaient eoseve» lies dans leurs propres ruines. C'étaient ces deux, mêmes pavillons d'Espagne et de France , si triomphants sous Charles III et sous Louis XVI , qui avaient rencontré ce grand désastre, parmi des scènes d'indomptable courage que Bonaparte laissa ignorées du monde parce que son étoile y avait pâli. Les trois amiraux avaient eu le même destin. Nelson n'avait pas survécu à son triomphe; Gravina, à sa défaite, Villeneuve, à son désespoir. Je ne me lassais pas de contempler ce mouvant champ de bataille où s'était accomplie la contre-partie d'Austerlitz. J'y voyais le prélude des destins du grand empire. Et par malheur, notre intime alliance, qui ne nous préservait, ni de ses spoliations, ni de ses outrages, ni de ses exactions, faisait peser sur nous tout le poids de son premier revers.

« La nouvelle que j'apportais avait pénétré avant moi dans la Péninsule par la voie d'Angleterre. L'arrivée du jeune commandant des Pamperos était attendue. A la vue

d'un navire dans ces parages, autrefois si animés, queren* dait déserts depuis deux ans une guerre contraire à tous les principes du droit maritime et à tous ceux du droit desna* tions, les populations furent partout sur pied. Elles semblaient border la haie le long de la haie profonde qui baigne, au nord, la riante côte de l'Andalousie, avec ses forêts, ses cités, ses fleuves sans nombre; à Test et au sud, Tile de Léon, la longue et étroite langue de terre où sort, du milieu des rochers et des flots, cofrkime un séjour enchanté, cette coquette et superbe Cadix, vieille de trois mille ans et parée d'une éternelle jeunesse. Je ne puis dire combien le coeur me battit en revoyant le sol de la patrie, en contanplant les forts, les châteaux, les clochers, les remparts de la reine de ces rivages. Je me rappelais les côtes de la Ga- BcQ, les adieux de Maria, la tour d'Hercule où je la vis pour la dernière fois, et maintenant je retrouvais à l'autre extrémité du territoire espagnol ces colonnes d'Hercule fameuses* c'est-à-dire les mêmes souvenirs, la même em^ preinte dn génie de Tyr et de Garthage. Notre bâtiment côtoyait les récifs qui bordent les murailles; il talonna sur Ton d^enx au risque de nous briser au port. En même temps, probablement sur un signal des pilotes, nous vtmes une foule immense accourir sous les ombrages de l'Alaméda en agitant des bannières et des mouchoirs, les navires, captifs dans les bassins, et les maisons de la ville se pavoiser, puis le gouverneur, la garnison, le peuple entier, ce peuple élégant et enthousiaste, inonder la jetée. Lorsque je débarquai, ce furent partout, à l'hoi^neur de mes vaillants compagnons d'armes de Buenos^Ayres, des cris, des chants, des fleurs, des airs de fête. Les belles Gaditaines, aux traits, aux regards, à l'expression incomparables, se pressaient à la porte de la cité avec cette ardeur du geste et du regard que tout le monde connaît, avec cette grâce charmante que rien ne surpasse dans l'univers. Leur voix émue prodiguait les louanges et les acclamations aux vainqueurs de la Plata. Comment dire mon étonnement et

mon trouble? La plus belle, la plus séduisante de toutes était Matéa. Elle avait été chargée de me remettre une couronne que décernait à mes compagnons absents la ville de Gfidix. Son rang, sa beauté, le souvenir de ce que j'avais fait pour elle la désignaient à ce choix. On avait voulu ainsi me rendre cet instant plus cher. J'étais ébloui, éperdu. De grosses larmes tombaient sur mon visage. Cet accueil de la patrie dépassait tous les rêves de mes jeunes ambitions, et jamais Matéa ne s^était montrée à moi brillante d'autant de charme et d éclat. Elle aussi était très-émue. Je remarquai d'abord qu'un grand changement s'était fait en elle. Un sentiment sérieux, profond, exalté, était empreint dans toute sa personne : il respirait dans son regard ; il éclatait dans son œil fixe, dans son trouble, dans son sourire tout ensemble réfléchi et passionné. A peine mea yen% avaient-ils rencontré les siens dans la foule, que j'avais su combien son cœur s'était intéressé à mes succès^ Comme j'allai» baiser la main qui voulait me couronner^ die se j^ dans mes bras, aux applaudissements enthousiastes de UnA ce peuple qui nous entourait. J'apprenais que la gloire a sa volupté! Il n'y a que les applaudissements des femmes qui enivrent : ceux de Matéa semblaient me livrer le monde.

Quand nous fûmes seuls :

« Je vous revois, » me dit-elle, « comme je pouvais le <t souhaiter, honoré déjà par par de beaux faits d'armes, c déjà cher à la patrie espagnole! La cour et la ville vont c se disputer votre conquête ! » Elle pâlit , et ajouta : € Combien la marquise sera orgueilleuse de vous !....» Pourquoi le taire? je fus ému jusqu'au fond de l'âme de découvrir ce que j'étais pour elle. Ses lettres ne me l'avaient pas dit, ou je ne n'avais pas su l'y voir.

« Il me fallait poursuivre sans délai mon voyage : don Domingo voulut que sa fille, qui était à la veille de retourner à Madrid, partît en même temps que moi. «Je ne € puis l'accoqipagner, » me dit-il. « Après quarante-cinq c ans de travaux lieureu& > le despotisme vient de m'en

286 LIVRE t)IXIÈME«

« ravir le fruit : la spoliation de la banque m*a nriné a sans retour. Il faut que je demeure pour mettre ordre à c mes affaires. Faites pour ma fille ce que je suis si heuc reux d'avoir fait pour votre sœur à la Corogne. Quel c coeur d'or et quel esprit de feu vous m'avez fait conc naître ! Je l'ai dit bien souvent à Matéa : ma vie n'a pas c compté de jours si remplis et de respects si faciles, c Touchez là : après tant de malheurs, vous me répondez c encore une fois de ma fille. Je serai tranquille quand je < la saurai, avec la chère Fernandina et toute sa caravane, « sous la protection de votre épée invincible! »

a Dofla Matéa était dans un état d'agitation extraordinaire. Elle voulut protester contre la pensée de son père; il y avait en elle un singulier mélange d'effroi et d'émotion. Mais don Domingo n'avait pas des désirs qu'on discutât; Q , fallut céder. Entourés de la petite comtesse, de sa gouvernante, du chapelain, dé la camarera, du majordome, du reste des femmes, des nombreux pages à cheval , nous partîmes. La même voiture nous emporta, la comtesse et moi, loin de cet Océan qui nous avait si longtemps séparés.

(( Matéa traversait, ainsi que moi-même, sans les apercevoir, les plus rares merveilles qu'il y ait sous le ciel des Espagnes. Ce n'étaient plus la grande végétation et les grandes scènes de T Amérique. Mais c'était la patrie!... c'était le jardin féerique des bords du Guadalquivir, ses bois d'oliviers, de citronniers, d'orangers, son air pur, embaumé de parfums, éclatant de lumière, empreint d'une inexprimable volupté! Tantôt la journée finissait dans de riants villages, tantôt dans les cités, parmi leurs alcazars, leurs tours, leurs beffrois, leurs fontaines, leurs cathédrales mauresques ; créalions superbes et charmantes, où toute la poésie de l'art arabe et du génie des Abeneer rages se montre vivante et immortelle dans les ciselures aériennes de la pierre et du mari)re.

Les Abenceirages ! car on sent planer de loin sur toute la contrée Grenade et son Généralife, Grenade et TÂlhambra, Grenade et les souvenirs de Ferdinand et d'Isabelle assis au milieu des ruines de Fempire des Califes. Mais vains souvenirs! Même à Séville, aux pieds de cette tour de la Giralda, la n^rveille de l'univers, ou devant les tombeaux de saint Ferdinand et d'Alphonse le Sage ; même à Cordoue, dans le temple qu'Abdérame vint bâtir de ses mains, du temps de Gharlemagne, pour être quelque jour là demeure du vrai Dieu, au milieu de cette forêt de deux mille colonnes de marbre et de jaspe qui confondent l'imagination, partout enfin, Matéa semblait se refuser à donner une pensée ni un r^ard aux spectacles différents qui se déployaient autour de nous. Sa sombre distraction m'offrait un étrange mystère. Chaque jour plus tendre, elle était aussi chaque jour plus agitée. Ses paroles confuses faisaient sans cesse intervenir entre nous un nom, que, pour la première fois de ma vie, j'essayais d'écarter. « Àlonso de mon âme, » me disait-elle, en laissant tomber sa tête sur mon épaule, c fais que je puisse être pour toi une amie, un guide, une c seconde sœur!... Pour ton repos et pour le mien, c'est c le seul titre que je doive accepter, j» Puis, se relevant, elle répétait douloureusement ce cri : « Une seconde « sœur ! » en fixant sur moi un regard qui semblait essayer de pénétrer jusqu'au fond de mon âme. D'autres fois, elle me prenait la main et me disait : « Garde-toi de souhaiter c que Matéa soit à toi ! Nous n'avons pas le même âge : nous € ne pouvons avoir la même destinée. Un jour viendrait c que nos liens te seraient pesants, que Ion cœur se porc ferait tout entier ailleurs ; ce jour, ma tendresse croirait c sans cesse le voir levé. Je ne vivrais plus que pour le c désespoir, et, je t'en avertis, pour la vengeance! »

c L*amour vrai ou faux , ce facile compagnon de la jeunesse, est imprévoyant comme elle. 11 ne doute ni de l'avenir, ni de soi-même. Matéa, autrefois m'avait charmé, en étant indifférente, gaie, frivole, uniquement occupée de plaire et

d'y employer toutes les ressources de son esprit et de sa. beauté. Comment dire ce qu'était Matéa pensive, émue, exaltée, rendant évidemment contre elle-même des combats qui lui donnaient mille attraits nouveaux ! Je ne répondis que trop aisément à ses appréhensions par des protestations téméraires. Ma vie les a expiées. Mais c'est le tort, c'est le crime des hommes; et un sexe qui croit sans peine aux paroles d'amour, qui sait tenir mieux que le nôtre ses promesses, paye souvent de chagrins et de repentirs sans terme la faute de s'être confié un jour à nos serments!

< Nous arrivâmes aux pieds de la Sierra Morena. Les parfums de l'Andalousie et les délices du printemps étaient rassemblés dans le site admirable où finissait notre journée. Une émotion plus vive que jamais animait les yeux et le sein de Matéa. Elle voulut se faire redire l'histoire de mon exil, et tout à coup elle m'interrompit : a II y a dans ton « cœur, s'écria-t-elle, des choses qui m'épouvantent. Non : c ce n'est pas moi que tu aimes ! C'est. . . i> Elle s'arrêta brusquement, puis elle reprit : « Alonso , je trouve du charme à < te voir embrasser mes genoux , moi qui n'ai pas bravé « les tempêtes, affronté la guerre, vaincu le Créole et i'An- « glais ! Tu es à mes pieds. . « . Tu y resteras ! Bénis-en ton pa- « tron céleste; car un instant pourrait te coûter des larmes « de sang. Mon existence serait employée tout entière « à désoler la tienne. » Elle dit, elle voit mon trouble , en est touchée, en est vaincue, a Écoute, s'écrie-t-elle; « je t'aime, et j'apprends par mes tourments que je n'aimai « jamais que toi; j'ai joué avec tes impressions, peut-être « avec celles de beaucoup d'autres; je fus punie le jour où « je découvris dans mon cœur le sentiment que je me « plaisais à faire naître dans le tien. Présent et absent, j'ai « lutté contre toi. Je te retrouve renommé, glorieux, à un « âge où la gloire est si rare, dans un temps qui la refuse « à notre nation. Je ne lutte plus! Je me rends!... Je me « rends au prix d'un serment. Jure-moi de renoncer à « la folle idolâtrie qui fait le désespoir de toutes mes

u heures. Je prétends tenir à toi par une chaîne si étroite j» qu'il n'y ait pas de place entre nos cœurs pour une étran- « gère. A dater de ce moment, tu me l'abandonnes; tu me c .rimmoles. Ah! jure-le-moi, et je te donne ma vie! »

c Ces mots avaient fait courir un frisson glacé dans mes veines. Une étrangère, grand Dieu 1... L'étrangère était celle qui osait s'exprimer ainsi. Elle attaquait l'une des religions de ma vie. Cependant, Matéa, à la fois passionnée et suppliante, attendait ma réponse, comme elle eût attendu son arrêt, c Jamais!}) m'écriai-je! «jamais rien de semblable ne sorc tira de ma bouche, ni de mon cœur! » Et, me dégageant de son étreinte, je repris froidement et douloureusement : c Jamais! t^

<( Bien des fois déjà, dans ces terribles jours, mon cœur avait crié contre moi, contre mon entraînement, contre Toubli des touchants adieux de la Corogne, des appels de Maria à ma foi chrétienne, de ses craintes religieuses pour mon salut, de ses prières pour que je ne misse jamms entre ma sœur et moi que des devoirs l Maintenant, l'entraînement était dompté : il l'était sans retour; il s'évanouissait devant cette offense aux sentiments les plus profonds de mon âme.

« Ëtranges contrastes du cœur humain ! Ce moment où j'abjurai tout à coup tant de vives impressions, où je repoussai de mon sein l'enchanteresse qui y avait allumé tant de vœux brûlants, est celui peut-être où mon cœur avait été le plus touché pour elle. Je sentais les rôles changés entre nous. Je la contemplais muette, l'œil fixe, l'air frappé de la foudre, tenant ma main serrée dans les siennes d'une façon désespérée. Sa douleur, sa surprise, le mélange de trouble et d'abattement où je voyais cette Matéa si belle , si fière d'ordinaire et si triomphante, le sentiment vrai qui se révélait à travers sa résignation et son silence, les reproches trop réels que je m'adressais à moi-même quand elle ne m'en adressait pas et que ni une plainte ni un murmure ne sortaient de sa bouche, tout me pénétra d'un sentiment plus I. 19

vrai et plus tendre que n'avaient été mes admirations de tant d!années et mes rêves de tant de veilles. Aussi est-ce sauf effort qu^après quelques moments je multipliai auprès de la seule femme qui eût |)arlé à mon imagination les paroles les plus faites pour radoucir et la conëoler. Je lui demandais, je lui promettais une étemelle amitié! Elle ne répondait que par un muet regard ou par un sourire déchirant. C'est ainsi que s'écoulèrent les derniers jours de ce voyage marqué d'abord par tant d'enivrements et dUUusions.

« Une étrange persécution s'y mêla. La camarera prit ce moment pour laisser éclater jusqu'à la furie une colère toujours arrogante et quelquefois injurieuse. Son œil curieux avait mal compris ce qui venait de se passer entre nous. Mes égards et mes soins contribuèrent à l'abuser. Matéa lui taisait tout, après n'avoir pas eu de secrets pour elleplus que pour son directeur. Cette sorte de duègnes perpétuent chez nous les familiarités des soubrettes de la'com^ie française avec une foule de prétentions de plus. Eltes ne pardonnent pas à quiconque prend de Tascendant sur leurs maîtresses. Ces princesses d'antichambre ont tous les travers aussi bien que les soucis de l'empire : avides de pouvoir et pleines d'ombrages, elles croient sans cesse leur sceptre en danger.

Dofia Inès, pendant mon absence, avait continué à ne pouvoir se consoler de son état dépendant, même par ses perpétuels récits des fastes de sa famille. Ses aïeux s*étaient illustrés, disait-elle, dès le temps de Roncevaux. Elle connaissait tous leurs emplois, contait tous leurs coups d'épée, et n'oubliait qu'une chose, c'est que son père, obscur hidalgo des Pyrénées, possédait une auberge de village dans je ne sais quel coin de la Navarre. Elle n'avait garde de dire non plus qu'elle tînt de près à un couple audacieux et terrible qui n'avait que trop marqué dans la vie de la comtesse. J'étais toujours à ses yeux l'obscur étudiant de Salamanque. Elle s'irritait dece qu'elle savait et de ce qu'elle croyait voir, comme d'autant d'injures personnelles. Elle mêlait aux démonstrations de son inimitié des airs de dédain qui m'im-

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poriunaient malgré leur ridicule. Je^ne concevais pas que sa maîtresse lui passât tous ses emportements. Incapa* ble de consentir à les désarmer par mes soins, comme Matéa me Savait demandé d'abord, je lui disais bien souvent que d'une vanité si inquiète et si haineuse devaient naître pour nous des chagrins, des catastrophes peut-être. Je ne savais pas que déjà cette fille altière irritât toutes les plaies d*un cœur qui en avait de si vives, en accusant sans cesse ce qu'elle appelait l'orgueil de mon succès, ce qui devint aux yeux de Matéa celui de mon refus. Ses passions attisées ainsi ne firent que s'exaspérer. Où je ne voyais que l'affection et la douleur, fermentait la vengeance. »

Nous arrivâmes au terme de notre course. C'était à j^njuez, résidence favorite du roi, et, en effet alors, le siège de la cour. J'allais m'arrêter pour remettre mes dépêches; Matéa devait continuer jusqu'à Madrid. A l'aspect du Tage, de sa riche vallée, des bois séculaires qui l'ombragent, nos coeurs tressaillirent. En présence du lieu dans lequel tous les intérêts des Espagnes s'agitaient, Matéa se ranima. Moi-même, je ne pouvais voir sans bonheur et sans fierté les approches de la capitale, où me ramenait, au bout de trente mois, la victoire, où m'attendaient, avec les joies de l'honneur, toutes les affections saintes de la famille, où planait Maria. Matéa, en nous séparant, me demanda si elle me reverrait bientôt. « Dès demain peut-

< être; certainement, deux heures après que je serai dans c Madrid. — Jésus, mon Dieu! Vis mille années! J'avais fc besoin de cette parole: Je ne saurai plus me passer de

< toi. Songe que chaque jour où tu me laisseras sans te « voir, tu me mettras le poignard dans le cœur! »

La cour et l'Espagne étaient remplies d'une faveur nouvelle qui venait d'honorer don Manuel, pour prix apparemment des périls que faisaient courir à la monarchie ses

étranges péripéties de l'année qui venait de finir. Il devait monter autant d^éclielons que TEspagne en descendait. Le titre d*altesse sérénissime , qui le mettait au niveau du prince des Asturies, lui était conféré, soit qu'en effet on voulût le rapprocher de plus en plus du trône, soit, comme le disaient les plus réservés, que, la santé du roi faiblissant, on se proposât seulement de faire déclarer don Ferdinand incapable, pour partager la régence entre la reine et le favori. L'Espagne était in3ignée; on présageait tout haut à l'audacieux le sort du connétable don Alvare de Luna.

Je ne pus être reçu par lui le jour même. Le lendemain matin, je me présentai de nouveau chez le prince généralissime des armées de terre et de mer de TEspagne et des Indes, à rheure que ses aides de camp m'avaient fixée. Je ne sais quelle affaire , je ne sais quelle partie de chasse ou de plaisir peut-être Tobligea de remettre mon audience au jour suivant. Je me vis retenu loin de tout ce qui m'était cher, un jour de plus.

En rentrant, je m'étais approché, dans le jardin royal, de la grande chute du Tage ; je jouissais du bruit des cascades et de la magnificence du ciel dans ce cœur de l'hiver où nous étions, quand j^aperçus sur la place une voiture arrêtée à la porte de la Fondai Je remarquai la beauté de l'équipage, ses nombreuses glaces, ses dorures, les tableaux peints sur tous les panneaux, le grand concours de pages à cheval, leur riche livrée. La livrée me frappa. J'accourus, et, déjà installés dans le principal appartement de l'hôtellerie, dona Léonor, Maria, mon vieux père me reçurent avec des pleurs de joie. Comment dire ce que furent ces premiers épanchements! Bien du temps se passa sans que je prisse garde aux génuflexions infinies du chapelain de la marquise, du docteur don Mathias de notre enfance, qui, le bonnet de soie noire à la main, s'efforçait d'obtenir pour ses hommages l'attention de son heureux disciple. I^es pre-

^ Auberge de premier rang.

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mières questions se pressaient encore sur les lèvres de chacun de nous. Je remarquais combien le costume de voyage, c*està-dire la toilette des dames françaises, ajoutait à la distinction naturelle et à la beauté régulière de Maria. Je ne l'avais vue que sous la mantille et la basquine espagnoles. L'élégant chapeau aux larges rubans et aux longues plumes qui flottaient sur son épaule, le grand châle, la robe de soie aux vastes plis et aux vives couleurs, étaient pour moi des nouveautés que j'avais à peine entrevues une ou deux fois à Madrid ou à Mexico. Je ne revenais pas de tous les changements qui me frappaient en elle, sans distinguer quelle était la part des effets du costume, ou de ceux du temps. Si remarquable par la grâce et la beauté qu'elle fût restée dans mon souvenir,je ne me lassais pas d'admirer qu'elle pût Tètre encore plus que je ne le savais. Je contemplais sa vive émotion, son touchant sourire, son expression réfléchie jusque dans la joie de mon retour et de mes avancements. Toujours occupée des autres, elle me fit signe d'avoir pitié do don Mathias, de donner audience à un discours qu'il promenait depuis une heure autour de ma personne, le trahissant à tous moments par la première révérence ou la première période, et toujours obligé de remettre à un moment plus favorable sa vraie apparition. Maria me montra d'un air si touchant l'anxiété du malencontreux orateur, qu'il me fallut faire face à la harangue que trois saints profonds précédèrent, c Valeureux cavalier, » s'écria le docteur, « les auteurs ont « noté que l'illustre don Antonio de Solis , surnommé le a divin par son siècle, et le grand Gongora qui fut appelé

< V Apollon et le Parnasse vivant de l* Espagne, étaient nés, « comme votre glorieuse seigneurie, le jour de Jupiter, et € que de telles rencontres ne sont jamais vaines. Si ces deux c grands hommes se sont partagé les foudres de l'éloquence, c n'est-ce pas à votre bras que celles de la guerre sont échues « sans partage. Le héros du siècle lui-même, le grand Na- « poléon, pâlit devant votre crépuscule, comme Sirius de-

< vant le soleil à son lever ! »

« A ce moment, grâce à Dieu, le marquis de G**^, qm était de quartier au palais, parut. L'arrivée du vieillard et son extérieur firent sur moi une impression dont je vis Maria attristée. Il m'accueillit avec un mélange marqué de bienveillance et de dignité. Les formules d'une présentation furent abrégées par son empressement à nous ap[Mrendre une grande nouvelle de cour : la réconciliation de deux amants illustres , brouillés depuis trois jours, comme ils l'étaient la plupart du temps. Attaché au parti de la reine, il s'affligeait de je ne sais quel avantage du parti de don Manuel ; et, comme la marquise était évidemment peu touchée des incidents de cette guerre civile de sérail, il liii fit sentir ce qu'ils avaient d'importance k ses yeux. Le bruit d'une bataille gagnée par les Français aux extrémités de la Pologne, et la confirmation de nos succès de Buenos-Ayres, s'étaient frayé passage dans l'esprit de don Osorio à trav^^ les événements du palais. Il savait qu'on vantait les faits d'armes du jeune officier auquel les succès d'outre-mer étaient attribués par les rapports, et qui en avait, disàit-on, apporté la nouvelle. Maria désigna son frère comme ce favori de la victoire : le marquis en eut une vive joie. Ses manières devinrent aussitôt affectueuses et familières. L'estime que la cour faisait de moi sans me connaître avait tout à coup rapproché les rangs. L'honneur acquis sur le champ de bataille y était pour plus encore. C'est une dignité qu'aucune ne surpasse aux yeux d'un homme des vieilles races.

« La journée se passa dans un échange de récits auxquels ne prêtaient que trop le drame extraordinaire qui remplissait l'ancien monde et les scènes que m'avaient offertes de toutes parts le nouveau. I^ soir vint rapidement. L'heure du coucher royal sonna. Le marquis nous quitta, inquiet de ne plus arriver assez tôt pour son service. Mes parents s'étaient retirés après le souper.

« Demeuré seul avec Maria, je pris ses mains, j'y attachai mon front, et il s'écoula bien du temps avant que je pusse* prononcer autre chose que son nom, répété mille fois parmi

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de douces larmes. « Oh ! m^écriai-je, combien je suis heureux « dédire: Ma. sœur, et d'être entendu, après avoir tant c répété ce nom à tous les déserts de l'Amérique, sans que « les douloureux appels de mon cœur arrivassent jusqu'au c tien! » Tous les souvenirs de nos premiers ans, tous les r^prets de notre longue séparation se pressaient dans ma pensée, et combien je remerciai Dieu au fond de mon âme de n'avoir rien à cacher à l'amie de mon enfance! Je lui reprochai doucement la tristesse de sa correspondance, les soucis que je lisais encore sur son front, son refus de répondre à tous les empressements des maisons jeunes et animées. Un nom allait sortir de ma bouche.

Elle me répondit que cette façon de vivre lui était imposée par l'âge du marquis, et la résolution de retraite invariable où il était à l'égard de tout ce qui n'est pas la cour, c Tu où- « blies, » me dit-elle, a mes dix-huit ans à peine. Je dois m'en « souvenir! » Et, après un moment : « Je ne regrette pas « cette obligation. Je souhaite pour toi une vie éclatante, € parce que je t'aime; je n'en veux point pour moi, parce € que je me respecte. Je verrai chez moi le monde en le

< choisissant ; chez les autres, jamais. »

c Plusieurs fois , pendant ces premiers moments , un bruit sourd , peut-être simplement un murmure de l'ouragan dans la vallée, sembla nous répondre. Je me levai, je portai les regards de tous côtés , j'ouvris le guichet de la porte qui donnait sur le corridor : tout était calme et solitaire dans l'hôtellerie. Je revins près de Maria.

« Mon ami, j> reprit-elle aussitôt, comme pour écarter une impression pénible, «je dois te faire connaître l'éc trange théâtre qui s'ouvre devant toi ; il est des écueils

< que demain, peut-être, je ne serais pliîs à temps de te c signaler, et cette tâche ne me sera que trop facile. Ce que « j'ai à te dire est la pensée de tous les Espagnols, l'ente tretien de toutes les heures, le souci et l'effroi de la région c où ma vie est fixée, je puis ajouter : le désespoir de mes

< jours et de mes nuits. Tout est faux, tout est désolant

c pour les regards et pour la pensée dans noire pauvre c Espagne. L*Ëspagne, c*est la France; et la France, un « homme, un homme qui semble envoyé pour faire voir, « dans nos jours de révolution et de bouleversement, juste ques à quels excès peuvent arriver Taudace et l'orgueil « d'un pouvoir sans traditions, sans règles et sans entraves, « quand il est déchaîné sur les nations par la main de Dieu c pour leur enseignement. Il ne connaît ni le droit des c gens, ni la sainteté des frontières, ni la souverameté des « princes, ni Tindépendance et la dignité des peuples. Il c fait, défait, bouleverse en cent façons, d'un jour à l'au- « tre, l'ouvrage de la Providence et son propre ouvrage. II « commande chez les autres aussi tyranniquement que dans « son empire ; il traite ses alliés, notre Espagne particuliè- « rement, en pays conquis; il fait la police dans nos ports, c nous interdit la navigation et le commerce, nous prend <K nos arsenaux, nos flottes, nos armées, nos contributions, « exige dans ce moment que nous lui réparions quelques « vaisseaux échappés au désastre de Trafalgar dans Gar- <K thagène ou Cadix, et, pour prix de notre servitude, il déc( trône injurieusement à Naples le sang de notre roi,d'au<- (( tant plus servilement obéi désormais, que nous avons, « un jour, chancelé dans Tobéissance.

c( Au dedans, mêmes désordres et mêmes afflictions ! Le « roi, c'est la reine ; la reine, c'est don Manuel ; don Manuel, « c'est la comtesse de **% chez qui sont reçus les ambas- « sadeurs, convoqués les ministres, mandés les conseils des « Ordres, des Indes, de Castille ; et ces liens irréguliers, mais « permanents, qui dominent et eiïacent les légitimes, n'em- « pèchent pas la foule des débordements de chaque jour, tout € aussi criminels et tout aussi publics. Sous ces funestes aus- « pices, notre malheureuse Espagne est en proie aune foule « de trames croisées en tous sens. Tu viens de voir celles que « dona Marie-Louise et don Manuel ourdissent l'un contre « l'autre en se disputant Tautorité suprême. Tous deux, ce- <c pendant, conspirent ensemble pour trahir et dépouiller

« notre seigneur roi don Carlos, que Dieu garde! Notre a infortuné maitrc conspire avec eux, sans s'en apercevoir, « pour déshériter son propre sang. L'Angleterre et la France c conspirent toutes deux avec nos partis contraires pour doc miner par eux la nation et le palais. Une faction athée et € républicaine, née du malheur des temps, et forte seulec ment de l'abaissement de la monarchie, travaille activec ment à profiter des calamités qui l'ont fait naître; et, c comme une administration immuable corrompt tout , « même ses adversaires, les amis de don Fernand en sont € venus à tourner contre Godoy ses propres armes.

« Ce parti est dévoué à la cause de l'autel et du trône : < à sa tête marchent le duc de Tlnfantado, l'un de nos « seigneurs les plus brillants et de nos meilleurs citoyens ; € le duc de San-Carlos, mayordome mayor de la maison c du roi, que révoltent les périls de la famille royale et « ceux de la patrie; le marquis d'Ayerbe; que te dirai-je? « tous les noms illustres, toutes les âmes espagnoles, tous € les cœurs honnêtes ! Le prince a pour conseiller intime c son précepteur, le chanoine Escoiquiz, qui est aussi un c homme de bien, quoique sa politique paraisse moins « droite et moins décidée que celle de l'illustre duc. Mais, c à côté de ces personnages respectés, s'agite, comme il € arrive toujours, une foule turbulente qui remplit la ville c et le palais de coupables menées. Voulant à tout prix que « le triomphe de la vindicte publique soit leur ouvrage, ces « artisans d'intrigue et de discorde cherchent à faire d'un « prince malheureux un sujet et un fils rebelle. Ma con- « science me crie que c'est compromettre à la fois le pré- « sent et l'avenir. Je ne te puis dire comme j'en ai l'âme c attristée et blessée.

c II me semble même que tant d'efforts n'ont déjà plus c de but. La chute de l'auteur de notre ruine est inévitable. « Don Manuel , malgré tout ce qu'il tente pour rentrer € en grâce auprès de Bonaparte, doit avoir perdu le terc rible patronage qui faisait sa force, et il n'a point acquis

« de don Fernand le pardon de ses crimes. Le titre d*al- « tesse sérénissime qu'il vient de prendre , comme pour (( nous préparer à une usurpation de plus» ce titre que a jamais sujet espagnol ne porta, que sa royale compagne, a placée trop loin du trône, n'avait pas reçu de sa nais- « sance, et reçoit de son indigne hymen; ce titre, qui

< exaspère toutes les haines, assurerait à lui seul que bi^tôt (c la monarchie sera vengée. Tu vas vite t*apercevoir que

< la nation est au bout de ses forces et de sa patience, par a ceia'même au bout de ses malheurs. Elle maudit la lutteoù « nous sommes engagés contre TAngleterre pour les intérêts a et par les ordres d'un pouvoir étranger, dont la gloire ne « nous donne ni un écu, ni un village, hélas! ni un laurier, « à l'exception du tien. Les plus simples denrées des Âméri* ce ques ont cessé de nous parvenir, comme leurs galions, qui « étaient le plus clair de nos ressources; la guerre, telle d que le monde ne la vit jamais sur les mers, assiège et a ferme tous nos rivages ; cette fantasmagorie de blocus « continental, que les courtisans mêmes de l'Empire appel- « lent un rêve de géant, nous ruine et nous opprime; tout a commerce nous est défendu. Indigents au milieu des « richesses de notre sol et de notre soleil , nos fermiers (c nous offrent des récoltes et ne peuvent payer leur « bail; je n'ai pas vu, de notre État, un maravédis de- « puis vingt mois ; le désespoir, le meurtre, la faim par- « courent les campagnes et envahissent les cités; î'ar- « mée tout entière mendie sur les chemins. On parle « d'envoyer les seuls corps qui vaillent quelque chose « combattre et périr sous les ordres de Bonaparte, ches <i je ne sais quelles nations lointaines, qui , probable- « ment, n*ont eu jamais de torts envers la couronne des « Espagnes. Déjà, notre brave O'Farill et ses troupes, qu'on (f avait su attirer en Étruric sous prétexte de servir « encore des Bourbons, traversent les glaciers du Tyrol « pour aller on ne sait où, et le vainqueur du Nord nous « demande dans ce moment, à la grande surprise de la

REPRISE DO MANUSCRIT d'AÏNHOA. 299

c cour, le loyal marquis de la Romana, avec quinze ou « vingt mille hommes, pour lui garder, dit-il, les bords de « la Baltique, et aider ses soldats à brûler toutes les marc chandises anglaises ! Quel est son dessein véritable ? I^es ff plus confiants s*étonnent ; les plus déterminés dans la serc vitude se troublent. Godoy seul est triomphant ! Il trouve, c dans ce qu'il appelle des marques de confiance, la € preuve qu'il est pardonné. L'avenir dira le secret de ce

< ressentiment Corse qui se tait et nous désarme. En atten- « dant, l'Espagne, obligée de courber la tôte devant des € maux dont l'imagination s'épouvante, n'a pour se déc fendre que ses gémissements et ses prières : les plaintes

< de tout un peuple n'arrivent pas au pied du trône... Mais c qui peut douter que le ciel ne les entende ! »

€ La marquise s'arrêta. Je contemplais avec une surprise silencieuse ses traits ennoblis par le sentiment des malheurs publics. Elle remarqua mon impression, et reprit en rougissant : « Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi, moi qui c reconnaissais autrefois si bien que les affaires de l'État c n'étaient pas du ressort des femmes ! Je craignais de les € comprendre, tant je voyais les doctrines qu'elles suscic tant ennemies trop souvent de la loi de Dieu !

« Mon frère, j'ai vieilli beaucoup dans ce peu d'années : « mon existence a été amère. Je n'ai trouvé de refuge que c dans le sein de la prière et de Tétude. J'en suis venue à € penser que la Providence ne peut avoir fait le royaume « catholique pour être la proie d'un Séjan, et de pis encore. « Elle nous destine évidemment à de grandes épreuves, et € j'ai foi que nous nous y retremperons. Mais, par le sang c du Sauveur ! rassure-toi : je songerai à gouverner le « royaume» quand j'aurai appris à me gouverner moi-même.

« Maria jiorta la main à ses yeux, essuya une larme, et retrouva aussitôt ce que j'appelais autrefois sa sérénité de «aintc du paradis. ((J'ai beaucoup souffert, » continua-t-elle, « seule aux pieds de cette Notre-Dame-des-Affligés que j'in- « yoquais, et qui ne m'entendait pas Dieu me pardonnera

« de déposer mes pensées dans le sein d'un fir^ que j'aime; c car c'est un devoir envers l'Espagne et envers toi. »

c Cet épanchement achevait de nous roidre l'un i l'autre; il resserrait la chaîne des impressîcms conunnnes et des confidences intimes que l'absence détend toujours. En recueillant toutes ces paroles si émues et û sensées» j'éprouvais un bonheur infini comme l'attachement qui Tonissait à moi, pur et céleste comme elle! Je songeai combien l'amour et ses enchantements étaient loin de ces jdes saintes de Tâme et du cœur. Je me dis que Matéa eUe-n^me avait moins de ce charme incomparable qui, chez la marquise, semblait rendre la beauté morale visible à tous les yeux. Il se fit un moment de silence, comme si Maria eât compris quelle image s'était un moment placée entre nous. Elle semblait agitée de réflexions qu*elle ne me disait pas, qu'elle écartait de sa propre pensée, lorsque, faisant un effort, elle ajouta : c Ce que j'avais à te dire, mon frère, e*est

< que les factions qui nous divisent, en voyant briller sur ton « front un rayon de gloire, vont se disputer ton appui; « tout sera mis en usage |M)ur t'envelopper dans leurs ré- « seaux, et je vois de plus en plus prévaloir, dans le parti des c amis de l'héritier du trône, une disposition qui m'humilie « et qui m'effraye. On veut pousser le malheureux prince « à entrer en lutte avec Godoy dans le cœur de Bona- « parte, à se saisir de la place que celui-ci doit avoir perdue c dans la confiance impériale, à mettre, en un mot, ses « droits, sa personne et son pays sous la protection d'un (( étranger... De quel étranger! tu le sais. Les habiles admi- « rent cette pensée. J'ai le malheur, ou même le tort d'avoir (( d'autres poids et d'autres mesures que les sages, pour « juger les choses de ce monde !... On oublie que don Fer- « nand est un Bourbon ! Je ne saurais me persuader qu'il « n'y ait point là une règle de conduite supérieure à toutes « les combinaisons de la politique ; il est des choses (( qui ne doivent pas pouvoir s'oublier ou s'absoudre sans

< qu'on se prépare des châtiments. Je ne croirai jamais que

€ les lâchetés sauvent les rois Sans doute, ce n'est pas

< ainsi que la raison s'exprime, je le sais trop; mais je ne « suis pas obligée, Dieu merci, d'être raisonnable de la <c sorte : je vois, d'ailleurs, que la déraison d'un temps est

< quelquefois la vérité et la sagesse de l'avenir. La folie « de la croix a fini par dominer le monde. J'ai foi en la a ^ folie de la morale, de la justice^ de la dignité personnelle, c * du respect de soi et de sa race quand cette race est la € plus grande de l'histoire. Je ne voudrais pas voir la main a de mon frère employée à précipiter l'auguste don Fernand « dans de telles voies, et je m'effraye de ces complots,]» continua-t^elle avec un trouble croissant ; « je m'en effraye, « parce que l'orgueil et l'ambition qui les fomentent ne c manquent pas de masques séducteurs : les femmes c jouent dans ce drame un grand rôle ! )>

« Maria parlait encore, et j'étais absorbé dans les sentiments qu'excitaient en moi ses pensées, quand une voix sourde et agitée l'interrompit par des paroles sinistres que je ne distinguai pas. Cette fois, je ne m'arrêtai point aux barreaux de l'étroit guichet. Je sortis. Le corridor, les galeries, la balustrade qui entourait la cour, tout était silencieux et désert. L'hôte, interrogé, ne me comprit pas. Je n'ai su que longtemps plus tard les paroles menaçantes qu'avait entendues Maria.

c Le lendemain, peu après le lever du jour, je me rendis chez le prince de la Paix. Ce ne fut pas sans une colère généreuse que je portai un tribut d'obéissance à ce pouvoir fabuleux pour lequel je n'éprouvais que haine et mépris. Il est un âge heureux qui n'accepte qu'avec rougeur de tels devoirs.

€ Je suis content de vous, » me dit le maître de l'empire, dans le langage souverain qu'il employait I ou jours; «je € vous ai nommé commandeur de Charles III, et je vous € donne le brevet de colonel. J'espère que, si jeune, vous

3M UTIE wasÈMÉ*

€ TOUS IrofiYerez bien traité.— Sérénisniiie seigneur, jesus c plein de reconnaissaDce pour les bontés do roi. — Tous c ?oyei que j'étends sur les bons serrioes le nMumeau demi c justice et de mon estime, le puis compter sor tous? »

c Ces mots ne m'étaient que trop connus d'avance; je les avais lus dans le manifeste du 5 octobre ! Je répondis en me redressant à la bauteur du sujet insolml : c Ma TÎe ^ c tière appartient au roi catholique. »

c Sans m'^itendro ou sans y prendre garde, don Manod me congédia en m'envoyant chez le commandeor poarap> prendre ses ordres. Aucune aSIicUon ne m'était épargnée dans mes prospérités^ comme pour les empoisonner. Frey don Jajrmé me reçut avec des gestes imités de son patnm, qui lui donnaient un air de débutant tragique.

< Nous pensons, me dit-il, à vous donner une mission pour Cl la France, c'est-à-dire pour la Prusse ou la Rnssie ; car ce

< diable d'empereur vous échappe toujours. Quand on le

< croit sur la Vistule, il est déjà au brât du monde. Yoos

< seriez bon à lui montrer dans ce moment; il n*aime pas c les Anglais et vous les avez traités comme les marionnettes « de Cervantes. S. M. Impériale vous parlera de cette beDe € affaire, et vous lui développerez les ss^es mesures que nous c avions prises pour mettre nos provinces d*outre-merà « Fabri de ces pirates, ennemis étemels des nations.

a Vous nonunerez ainsi les Anglais ; vous saisirez cette « occasion de démontrer qu il y a folie à croire le manifeste c de Son Altesse dirigé contre lui : je veux être le dernier c homme d'État que Dieu le Père appelle à sa droite au jour c du jugement, si Elle y pensait ! On parlait, je crois, dejiéau c du monde : n'est-ce pas l'Angleterre que ce nom déagnef c Quant aux armements qu'annonçait notre proclamation, « vous direz, comme nous le lui avions mandé, que nousdes-

< tinions nos menaces à l'empereur de Maroc. La preuve, « c'est que nous avons des trou|)es dans le midi, devantGl « braltar, direz-vous, et pas un soldat sur les Pyrénées. Vous « aurez soin d'entretenir Napoléon le Grand de notre admira-

REPRISE Dtl MANUSCRlt D^AÏNHOÀ. 303

€ lion et de notre amour pour son auguste personne. Certes, « TOUS ne mentirez pas ! Dieu et ses anges savent que nos « cœurs..,. Mais j'ai une inquiétude: avez-vous le caractère « qu'il faut pour la haute politique? — Si une mission « m'est donnée, je la remplirai comme il convient à un vaste sal du roi dés Espagnes et des Indes , fier et digne de « porter ce nom. »

< Le commandeur se taisait. 11 s'établit devant une glace, donna des soins à sa coiffure, et, revenant, il se mit à jouer avec le pommeau de mon épée. La colère perçait dans ses yeuic plus que jamais. Après quelques moments : « Que dit « l'Amérique? » me demanda-t-il ; et, se répondant à luimême : « Toujours fidèle , toujours dévouée , regorgeant c d'argent et d'or ? A merveille ! On m'avait bien assuré t qu'elle bénissait chaque jour davantage notre gouverne- « ment paternel. » Je voulais prendre la parole pour n'être pas complice des illusions dont se berçaient les enfants gâtés de la fortune. «Il est tard, continua Jaymé ; soyez au c palais , après le dîner de Leurs Majestés , sur les deux « heures : Leurs Majestés veulent vous voir. Allez avec € Dieu. » — Le ton qui accompagnait ces paroles m'apprit quels nouveaux ressentiments j'avais encourus. J'étaiis près de m'en réjouir. Il est des hommes et des pouvoirs de qui on ne peut désirer qu'une chose : c'est leur disgrâce.

t Les faveurs royales qui étaient venues me chercher auraient sans doute été révoquées , si on ne s'était senti dans la nécessité d'honorer en moi l'armée de Buenos-Ayres. Godoy se réfugiait derrière nos trophées pour se défendre à la fois du courroux de Napoléon, qu'il ne réussissait pas à désarmer par ses impostures, et des accusations de la patrie qui lui imputait tous ses malheurs. C'était beaucoup pour la couronne de compter dans le règne un jour de gloire.

« Ma mère pleura d'aise en apprenant mes promotions. Don Luis , en voyant la plaque royale sur ma poitrine, se crut payé de ses longs services. Maria s'émut d'un mouvement de joie et de larmes qu'elle comprima aussitôt pour

me dire simplement : « Tu te souviendras que ta sœur a a cru avant tout le monde à tes succès. Elle en est bien « fière, » ajouta-t-elle encore, me tendant, avec une indéfinissable expression de tristesse, sa main que je sentis glacée , et que je pressai de mon front brûlant sans la réchauffer. Don Mathias vint couper court à nos pensées, en me débitant, sous forme de harangue, la liste de tous les grands hommes partis de très-loin pour aller très-haut. L'heure de ma présentation était sonnée; je le priai d'achever son discours à mon père qui en était ravi , et je le laissai à moitié chemin entre Cyrus et Tamirante des Indes, le grand Christophe Colomb ! Je partis pour le palais. Sur la porte de la Fonda fumait, parmi quelques officiers et quelques religieux rassemblés au soleil , un jeune colonel aux gardes, qui s'informait avec soin des noms, du rang et de l'âge des étrangers arrivés la veille, et poursuivait dans les groupes la servante jeune et jolie qui refusait de lui répondre. 11 m'aperçut et s'élança vers moi les bras ouverts. C'était don Carlos, a Demonio! » me dit-il, en regardant machinalement les galons de mon uniforme ^ « il y a du plaisir à ren- « contrer une fois des grades bien placés. Embrassons» « nous encore, mon cher camarade. Depuis que je ne vous <K ai vu, j'ai appris des choses qui m'ont désolé. Je donneii rais mon sang pour réparer les torts de ma famille envers « la vôtre. Toute iniquité me révolte, et quand, par exem- <k pie, je vois don Manuel appelé Altesse Sérénissime parce « qu'il a perdu à Trafalgar plus de vaisseaux qu'aucuns (( de ses devanciers n'en commandèrent... w Ici je me hâtai de l'interrompre ; une fois le nom de Godoy arrivé sur ses lèvres , le terme de ses emportements n'était pas facile à prévoir. Il se dégagea à demi du manteau bleu sous lequel il était perdu tout entier, prit mon bras et s'apprêta à faire route avec moi. Mais un remords le saisit. Là, comme à la puerta de Sol , il connaissait tout le monde. Je le voyais avec effroi aborder tous les groupes en faisant les honneurs de ma personne. Aux militaires, il disait : «Je

REPRISE DU MAKCJSGRIT D AlNHOA. 305

< VOUS présente le colonel don Âionso , le vengeur de Trac falgar, qui vient de montrer au léopard si le lion castillan n a encore du sang dans les veines ; » aux négociants : « Le « colonel don Aionso, qui vient d'apprendre à messieurs de € la cité de Londres ce que valent nos royaumes d'outrec mer; » aux religieux : « Le colonel don Aionso, qui vient « d'envoyer quelques milliers d'hérétiques dans la grande « fournaise, où, Dieu merci, mes révérends pères, les

< moines ne manqueront pas pour les catéchiser. »

« Les circonstances appelaient sur moi un intérêt exa^ géré. La gazette officielle m'avait attribué une grande part dans les événements de la Plata pour ne pas accorder trop de gloire à don Santyago de Liniers , émigré français. La foule m'environna. Tout ce qu'il y avait de gens d'épée me félicitaient à grand bruit et s'apprêtaient à me faire cort^e, quand la musique du régiment des gardes accourut avec presque toute la troupe pour faire honneur à mes nominations. La ville entière se leva. Les manolas, les hommes du peuple, avec leur manteau brun , leurs fennes regards, leur silence imposant, accoururent à ce nom d'une grande cité d'Amérique reconquise sur l'étranger. C'était la causé commune de tout Espagnol. La sérénade, les airs nationaux, les vivat au roi, aux héros de Buenos-Ayres, au colonel don Aionso, remplirent les airs. Don Luis, doôa Léonar, Maria, parurent à leur balcon. Maria, que le soleil inondait de lumière, avec sa grande taille , i^on attitude pensive, sa vive émotion» sa chevelure dorée qui resplendissait et semblait une auréole, frappa l'assistance entière par sa beauté d'archange. Don Carlos répondit à la pensée commune en saluant d'une acclamation l'excellentissime marquise de C*** , sœur du colonel don Aionso, l'ange de la victoire, l'ange de la patrie. « Ah ! me dit-il , j'ajouterais bien l'ange de l'amour, s'il y en avait un pour cet office. » Les noms qui m'étaient chers retentissaient, repétés par toutes les voix. L'ovation de Cadix n'était pas arrivée si profondément à mon cœur. Je son- I. 20

8d6 LIVRE PIXIËMB.

geai k pe que Matéa aurait senti si elle eût assisté i oe triomphe oq les I^ommages de la foule allaient (le la fidavquise à moi, pt avaient Tair de nou$ confondre ! Je fus ar* raché à mon trQul)le par la nécessité de courir au palais. J*eqtraînai don Carlos» qui semblait mon gedlier. Tout suivit. Sur \^ route, je m'effrayai des outrages prodigués à Godoy, des projets débattais contre lui dans le coun de cette marche, devenue si promptemeut factieuse, h vis quel changement s*était accompli dans les esprits. Don Carlos et quelques-uns de ses amis, tout aussi ardents, prétendaient proifiter de ce rassembleineDi pour entrer ^u palais à main armée » jeter le favori par les feoèf très et proclamer don Fernand régent de l'empire. Je voulus calmer ses empor^ments. À ce moment, il me serra le bras en me montrant un homme qui traversait la foule envçloppé dans son manteau. Je reconnus Jaymé. c II est s trop tard , » me dit don Carlos, les yeux involontairement attachés sur son frère. < Maintenant, il faut faire une € révolution, ou périr. »

€ A la différence des autres peuples, rEspagnol n'ei^éoate s^vec ardeur que le$ desseins délibéras avec s^qg-froi(i; cette fougue tomba en touchant aux murailles derrière lesquellas reposait la majesté souveraine, et mon escorte prit coiigé de moi après des embrassements fraternels qu'évita seul k CQmnfian^eur : il avait disparu.

« Jç ne montai pas les degrés du château sans émp.tiûQ. La royauté a pour tout Cas.tillan uu prestige que 1^. fautes des prince^ ne parvienaeut pas à détruire.

a Charles lY avait quitté la tal)le depuis quelques mo-. ments, et, suivant son usage de tous les jours, il s'était retiré dans un appartement voisin avec la reine ; leur saita les attendait réunie autour d'un brasero de cuivre, daus ua salon vaste et riche, où régnait à la place du couple rojal le prince de la Paix. Cette foule de dignitaires de la cour et de Tarmée, de mayordonnes, de gentilshommes de la chambre, la plupart grands d Espagne, tous couverts d'ordres et

d^ brodant , avait une singulière uniformité cle eonto* naooe» aussi bien que de costume. Également immobiles, pétilla et sérieux, on aurait cru voir un seul homme. Les traits étaient mâles, les têtes droites, le regard triste el fier* Ces héritiers des noms les plus illustres semblaient av^nt tout les représentants de la gravité espagnole. La aituation de la monarchie pesait évidemment sqr toutes œs taiea 11 étroitement liées à sa cause. Je leur savais gré de leur patriotique tristesse. Ces nobles cœurs avaient Pair d'entourer le trône d'un antique rideau de gloire pour cacher aux yeux des peuples les indignités présentes. Un seul homme a^ligitaitdfins cette réunion sévère, qu'il mesurait de toute \^ llllilt«ir de ses charges et de sa taille : c'était don Manuel. Tantôt i) attaquait de son pied la pyramide de cendres, élet* Yéeaur le eliarbon du brasero ; tantôt il raillait en grossier tengage l'absence prolongée des deux époux ; ou bien , il flUaît se placer sous les cages suspendues ^ux voûtes d'or, et, l'œil sur les canaris captifs, il fredonnait des airs comme on porte un défi.

c Le marquis de C***, enchanté de me voir dans un aamblahle lieu , venait à moi , lorsqu'une porte s^ouvrit à df^ux battants. Sa Majesté et peu après dofia Marierijouise parurent. Le marquis tenait en main l'epée du roi. Sa Maje^ vint gaiement la lui reprendre, et adressa au eham-ï bellan» qui ajustait l'arme à ses côtés, une foule de plaisarn teries familières. La gaieté du souverain se réfléchissait dsipa les traits des courtisans , sans que leur sérieux héréditaire perdu rien à ce rapide interrègne. La reine se prà-^ t4it négligemment au galant badinage de son époux , et le {ttince de la Paix y mêlait d'ironiques saillies que le roi seul ae comprenait pas. Elle eût été belle encore , malgré ses cinqu^nte-^ix ans , si le poids de ses ornements ne l'a*- ¥^t écrasée; elle eût été majestueuse , quoique la douceur Fespir&t dans ses traits et le désir de plaire dans son lan-» gage , si la recherche de ses atours n'avait déconcerté le respect en approchant du ridicule. Je fus présenté. Leur»

3bS LIVRE DIXIÈME.

Majestés me reçurent avec une rare bienveillance. L'affabilité du roi était pleine de naturel et de franchise. L*abord de la reine annonçait autant de bonté ; mais sa conversation avait plus de grâce et plus d*esprit. Elle m'adressa d'abord la question familière à nos princes : < Gomment te portes-

< tu? » et daigna m'accorder des louanges» m'interroger sur rAmérique, me parler longtemps de ma sœur. Tandis qu'elle voulait bien vanter la beauté de Maria, don Manuel avait quitté l'appartement à la lecture d'un billet qu'il venait de recevoir. Debout, près d'une croisée, dona Marie- Louise le vit traverser la cour d'un pas précipité. < Mannett lito, s*écria-t-elle en ouvrant vivement la fenêtre, où vas^tu f( ainsi sans ton manteau et la tête nue ? Ne consentiras4Q « jamais à prendre soin de toi ? » eU se retournant vers le roi : « Peut-il, dit-elle, exposer ainsi une santé si précieuse

< à notre service? — Dieu lui pardonne! » répondit le roi; et les courtisans, qui dessinaient un cercle régulier autour de leurs maîtres, firent un geste où la reine devait lire: « Dieu le pardonne à Son Altesse ! »

« Mon audience était terminée. — « Va avec Dieu, » me dirent les deux souverains, en me présentant leurs mains à baiser. Je fléchis le genou, m'inclinai sur les mains royales, et me retirai avec la douleur de sentir que la splendeur du rang , des cheveux blanchis, et des dehors pleins de bonté, ne suffisaient plus à l'amour et à la vénération des peuples.

« Le billet que don Manuel avait reçu était un mot du commandeur, l'avertissant de l'émeute suscitée par don Carlos. Comme je sortais, il rentre et m'appelle. — c Estes il vrai, me dit-il, que , sous prétexte de donner à la ma^ € quise une aubade à votre honneur, don Carlos ait voulu « me faire assassiner ? Il est bien heureux que je n'aime <i pas l'effusion du sang ; car le châtiment ne se ferait pas « attendre. » Don Manuel se donnait le seul éloge que ne pourra lui refuser l'histoire. Il n'avait point la lâcheté qui se complaît dans le meurtre des hommes. Ses ressentiments,

REPRISE DU MANUSCRIT d' AIN HO A. 309

ses terreurs exilaient et ne tuaient pus. Mais qui oâerait dire si c'était une marque de sa bonté ou un excès de sa faiblesse?

€ Je trouvai don Carlos avec la marquise. Elle lui reprochait sévèrement une opinion impie qu'il s'était permis d^exprimer devant elle : « Ma chère tante, dit-il, car je suis condamné à appeler tes dix-huit ans ainsi, et c'est une de mes raisons de trouver tout dans ce monde à rebours du bon sens; avoue que je suis payé pour croire que la Très- Sainte-Trinité se mêle fort peu de mes affaires. L'inquisition, don Manuel, la fièvre jaune et moi, prouvons son indifférence pour les choses d'ici-bas. Je sui$ très-malheureux sans le mériter, ce semble, plus qu'un autre. Ton frère a trouvé moyen d'être un héros à vingt-deux ans ; moi, je regarde tristement se rouiller mon épée, mes galons et ma personne dans l'inaction où languit notre malheureuse Espagne. Ma maîtresse me fait damner dans cette vie par ses fureurs jalouses; mon directeur prétend que je serai damné dans l'autre ; tel que je suis, je me ferais moine si je croyais en Dieu; mais je ne crois à rien, tant que je vois sur la terre des religions païennes et oppressives, des moines ignares et dissipés, des gouvernements imbéciles et tyranniqucs, des grandeurs, des infortunes imméritées, et surtout des frères... Âh ! ce que j'ai de mieux à faire au monde, c'est de revêtir un de ces uniformes de bois blanc que les nobles mains de mon père fabriquent dévotement du matin au soir, apparemment pour y ensevelir ses péchés ! Je laisserai au démon et à ceux qui lui ressemblent mes droits d'ainesse qu'on m'envie, mes honneurs, mes espérances, mon sang dont on est altéré. » € Don Carlos se tut et notis quitta. 11 y avait dans son langage quelque chose de douloureux qui laissa dans mon âme une impression profonde. Il fut arrêté sur-le-champ. Je m'attendais à partager ses fers; la fermeté de ses répon-

310 LIVRE DIXIÉMB^

ses, la précision de ses aveux, péutrètrc aiitôi les souvenirs de Buenos-Àyres, me défendirent des périls ou des ennuis de k captivité. Les tristes scènes allaient se succéder dé tDiittt parts. Le sol tremblait sous les pas de la nation espagnole, c Rien ne me retenait plus dans la résidence royale d'Aranjuez. 11 tne tardait de fuir un lieu où une voix mystérieuse avait annoncé des périls à Maria. Mes parents et moi nous primes place avec elle dans sa voiture* Don Luis avdit la confiante gaieté de sa perpétuelle jeunesse d'esprit et de cœur» exaltée par ma rapide fortune. Ma inère s'attristait ainsi (]ue moi du souci inconnu qui se lisait plus que jamais sur le front de la marquise. Restait-elle frappée des menaces de la veille, ou était-ce encore Tiitlago de laeomr tesse qui se plaçait entre nous?

« A la faveur des relais préparés sur là roiite , les sii Hénes qui séparent Aranjuez de Madrid furetit rapidement franchies. A l'approche et presque à la vue de ee^ murs où me devançait là victoire, parmi tant d'incertitudes et d^arixiétés contraires, mon cœur battit de joie.

« Leii ombres commençaient à s'épaissir ; je remarquais, depuis un moment, les efforts que faisait, pouir dépasser nos mules lancées comme des cerfs ou des élans, un cavalier enseveli sous son manteau. Il ne réussissait qu'avec peine à nous atteindre. ^Son cheval découragé né pouvait passer outre, et peut-être le postillon de la marquisie avaitil soin dé multiplier les sifflements pour lasser les efforts de son émule. Renonçant enfin à une lutte inégale, le cavalier, au lieu d'aller comme nous chercher le pont de Tolède, tourne bride tout à coup, pousse droit au Manzanarès et va prendre un gué qui le rapproche des longues a\-enues des Délices ^ Aussitôt, un cri de douleur, parti du rivage,

* Atenoes qui sont les prolongements extérieurs de la proraende eélèbre du Prado.

péùètre au fond de mon âme, tel qu'un trait déchirant; et nous voyons le cheval emporté rejoindre notre attelage avec des bonds de joie. Nulle main ne tenait |)lus là bride flottante.

t Maria contemplait la scène avec Surprise ; je voillus^ m'élancer et le postillon arrêta. Mais im siècle tout entier s'écoule; Un page, d'une gravité désespétanle, ne put se résoudre à m'ouvrir la portière avant de m'avoir cérémonieusement préparé le tabouret qui sert de marchepied au magnifique équipage, en le détachant du train auquel il est suspendu. Enfin je puis descendre ; je vole : c'était Matéd. Son cheval, efirayé delà nappe d'eau qu'il lui fallait franchir, l'avait jetée au loin sur là rive. Déjà relevée, il ne lui restait de sa chute que là doiilcut* de se voir trahie. « Au nom du € ciel, me ditrélle, que tout ceci reste entre nous! » — La marquise arrivait sur mes traces. Je saisis Matéa éperdue ; je l'enlève à travers le Manzanarès, et, protégés par l'obscurité, nous arrivons après un quart d'heure aux portes de la ville el jusque dans son palais. — a Lorsque j'di vu, me disait-elle, c Gd que pouvait durer ton absence, je n'ai t)as su dettieuter c si longtemps loin de toi. 11 me semblait qû'tine main c ennemie travaillait à m'enlever dé plus eh plus ta tent dredse. Pour quiconque sait aimer, l'absence ressemble c à la mOtt, et, ce qiii est pis encore, à l'oubli ! » Je demandai depuis quand elle était à Aranjuez, pourquoi je ne l'avais pas vue. — « Depuis qiiand?... Mais je n'y étais pas... c J'arrivais de Madrid... Je vous ai aperçus de loin. Je suis c revenue sur mes pas pour te presser plus tôt sur ce cteur ê qiie tu remplis malgré moi. Si ta sœur m'avait irecbnnue, u j^étais perdue ; elle aurait appris mon amour, mes tourk ments, toutes mes faiblesses. Ah! je vous aurais ix)i- « gtiatdés tous deux ! Tu l'entends, Alonso ? je veux un « absolu silence!... »

€ Lès derniers mots se perdirent pour moi dans l'émotion dé tbut ce qiii avait précédé, dans le trouble de tant de teiidre^ë et le sentiment de mon ingratitude. L'idée ne me vint

pas, après ses assurances, qu'elle pûl arriver d'Àranjuez. J*ai une telle horreur du mensonge, je comprends si peu que les créatures à Timage de Dieu se vouent elles-mêmes à cet abaissement, que je suis naturellement incrédule à Tidéede rimposture. Je croirais descendre jusqu'à elle en la soupçonnant.

t Ijorsque je revis Maria, je ne sus comment lui expliquer rincident du Manzanarès. Ses questions ne vinrent pas au-devant de mon trouble. Je gardai le silence. La préoc* cupation inconnue qui m'avait si péniblement frappé diei la marquise sembla tenir une place plus grande dans son âme. Ce secret inattendu me blessait dans rafTection qui avait été jusqu'alors la moitié de ma vie, qui était maintenant ma vie même. Au lieu de tous les bonheurs que j'avais rùvés, je trouvais de tous côtés l'amertume au fond des joies du retour.

« Le lendemain, j'allai chez la deD**\ Elle était au Prado. Je la suivis. Le salon^ que je supposais solitaire aux appro* ches du soir, était encore couvert de monde comme dans les brûlants et longs jours d'été.

(( Il s'y trouvait beaucoup d'hommes, un grand nombre de manolas et quelques dames. Au milieu des groupes qui marchaient à grands pas , une femme excita de loin ma surprise parle continuel échange de saluts familiers que je remarquais entre son agile éventail et la main tout aussi agile des passants. Deux ou trois cavaliers, enveloppés de leurs manteaux, se tenaient à ses côtés. En retrouvant en elle Matéa, escortée du commandeur, de sir Georges, d'un ou deux inconnus, je voulus fuir : toutes les cloches de la cité se firent entendre, et Vangelus me fixa au lieu où j'étais. Jaymé conlinnait ses soins à sa parente en disgrâce, peut-être pour pénétrer les secrets du parti du prince des Asturies, peut-êlre dans un intérêt plus cher. Il aurait pu sans peine obtenir la grandesse; mais son orgueil repoussait un

chapeau d'origine récente, et, convoitant les richesses de la jeune Femanda dont les titres étaient des plus anciens de la monarchie, il cherchait à conserver des droits à Taflection de sa mère.

« La prière terminée, mes regards rencontrèrent Tappel que m'adressait la comtesse. Jaymé s'éloigna ; sir Georges resta seul. On le supposait chargé de conduire les négociations secrètes de la Grande-Bretagne avec Godoy, quoique lié à tous les complots tramés contre le favori au nom de don Fernand. Malgré sa présence, Matéa prit soin d'appeler sur moi, au passage, l'attention indiscrète de la foule, en me signalant à tous les oisifs qui se croisaient avec nous ; son accent trahissait beaucoup d'émotion et beaucoup d'orgueil. J^admirais qu'avec l'ardente sollicitude dont je ne pouvais douter, elle eût sans cesse des paroles et des signes à distribuer autour de soi. Sa main nue, sa mantille qu'elle agitait, ses yeux aussi mobiles que brûlants, disputaient à son éventail le mérite d'avoir mille langages pour faire arriver en même temps mille expressions diverses à tous ces officiers, à tous ces religieux épars dans les avenues. La grâce inexprimable qui accompagnait chaque mouvement ne me rendait que plus sévère pour tout ce manège de la coquetterie et de la vanité, dans un tel moment.

< Â dater de ce jour, les impressions pénibles ne firent que se succéder rapidement en moi. Matéa avait été élevée par une mère médiocre et vaine pour les jouissances de l'amour-propre; cette passion, fortifiée à la fois par sa haute alliance et par le préjugé qui lui contestait son rang, avait puisé une énergie nouvelle dans toutes ses satisfactions et dans tous ses mécomptes. Vainement lui disais-je qu'elle triompherait avec moins de peine des sentiments qui lui faisaient obstacle, quand elle renoncerait au mouvement de ses intrigues et au bruit de ses clameurs. 11 lui fallait recueillir des louanges, obtenir des hommages, marcher entourée d'un flot d^adorateurs. Rien ne m'échappa de ce qu'elle déployait d'art dans la poursuite de ses mille conquêtes,

bien que son cœur évidemment ne fût engagé dftiis aueti&e; Cette découverte aurait sufB pour me bantiir de âes bniyantes tertulias. Rien ne m'y satisfaisait, et moins ({lie toiity ellemême.

< Le christianisme idolâtre de Hatéd Dontribuia k mon rapide désenchantement; je fus blessé de son biiSârrèiâé^ lange des croyances du peuple et deâ railleries dé floë 'e&^ prits forts. On la voyait multiplier les offrandes pour obtenir ou le triomphe de ses intrigues, ou la persévérance de mtm amitié qu'elle disait nécessaire à sa vie ; bien souVeiit ses prières fatiguaient la madone de Isl Solëdad, celle l'Ahniinéda^ tous les autels, toutes les imagëâ révérées pat* ùiie Superstition populaire, etj maintenant que biotl esprit^ affranchi de tous les prestiges, discernait toute la vèritéi je voyais qu'elle ne savait pas bien nettement si elle croyait en DiéU; Rien ne restait de l'Amlide qui m'avait charmé. Chaque jdiit j'apprenais mieux par un frappant cohtraste qu^unë sëtilé affection remplissait ma vie.

« Ainsi, les jours s'écoulaient, et le teih'pâ, danâ 6a iflàr*> che trop lente, ne jetait sur Matéa de funestes lâiiilèfied que pour porter d'autres troubles ati fond de itioh âme. A mesnre que je perdais de liiès illusions, croissait son in-^ quiétude exigeante et soupçonneuse. J'àutais pu lui savoit gré de ses ombrages ; mais comment les plus étranges préoccupations ne seraient-elles pas venues agiter mon esprit et mon cœur, en voyant ses transports jalotix se jx)rter chaque jour davantage sur la marquise et s'y fixer avec une inexplicable furie ? Pourquoi était-ce à Maria , à ses insinuations ennemies, à ses complots jaloux, qu'elle attribuait toujours avec désespoir ma nouvelle manière de sentir? Quelquefois elle essayait d'alarmer, par de vagues soupçons, le culte que je portais aux saintes vertus de la marquise, et repoussais-je avec horreur ses conjectures téméraires, elle m'écoutait, pâle et tremblante ; puis : n Sainte mère de « Dieu! s'écriait-elle, quand vods avez plus de sévéflté « ()our une autre que vous n'en auriez pour moi^ laquelle

« de nous deux dois^je croire que vous aimez davantage? a 11 me fallait éviter de prononcer devant elle un notn qui ne manquait jamais de réveiller ses emportements.

< Hélas! j'avais près de Matéa le destitl des fausses religions détruites. Longtemps après que la croyance n*ést plus^ on en pt^ofesse encore le mensonge. Je songeais combien est douloureuse la condition des femmes^ alorë que^ chah-* géant de rôle avec nous, elles so^it réduites à chercher dans nos yeux distraits une dernière étincelle des fètix qu'elles ont allumés. Je me faisais violence pour teii^oufer quelques-unes de ces expressions qui se pressaient si aisément sur mes lèvres, à Saiamanque^ en Amérique, dans le voyage même de Cadix. Les femmes s'attachent à nous par leiirs sacrifices : j'essayais de m'attacher à Matéa par sa fatale aflection. Ma chaîne restait aind toujours plus étroite^ toujours plus pesante* Ses émissaires accdttipagtlaient mëë pas| ses messages persécutaietit mon abseilbe; ëes reprcM ches accueillaient mon retour. Dofia Inès ^ également ihdi-i gnée de la condescendance de sa maîtresse et dé hia froi^ deiir mal dissimulée, lui prêtait le secours de ses emportements; et moi je m'armais de force pdiit* poftei* le poids d'Une chaîne que j'avais appelée témérairement de tant de vœuxi »

€ Dans le même temps, la même contrainte me suivait auprès de Maria. Pour la première fois, j'étais muet et agité près d'elle, et jamais ses lèvres ne s'ouvrireht pour se plaindre de rapports si contraires aux habitudes de notre vie entière! Je lui voyais toujours la préoccupation qui, dès le premier soir, avait alarmé ma tendresse. Dona Léonor me parlait souvent de sa silencieuse tristesse ; cette tristesse devenait pour moi une douleur amère. Autrefois, je savais toutes les peines de Maria ; j'avais Ja douce tâche de les consoler.

« L'état de l'Espagneaggravé par les victoires de Bonaparte dans le Nord , ses relations avec nous d'une audace insultantcou d'une ironique intimité, l'envoi des prisonniers prus-

siens dans nos provinces comme dans un pays dépendant el soumis, quelque chose enfin de menaçant dans Tair que pei^onne n*osait signaler et que nos cœurs clairvoyants sa* vaient trop découvrir, c'étaient là les seuls, mais constants objets de nos entretiens. Entretiens incomparables, qui, limités ainsi, faisaient encore ma richesse et ma gloire! Je contemplais dans une extase muette cette âme qui savait tout sentir, tout voir, tout dire. Quand je m'éloignais, un sentiment nouveau glaçait nos adieux. Je ne cherchais plus qu'en hésitant, pour y incliner mes lèvres, la main ou le front de ma sœur. C'était à ses pieds que j'aurais voulu mettre mes larmes, mon respect, ma tendresse. Cette époque où, paré de toutes les forces de la jeunesse, précédé d'une réputation précoce, invité aux fêtes des grands, admis aux pompes de la, cour, j'étais visiblement compté pour mes succès passés non moins que pour mes chances futures, cette époque qu'on devait croire fortunée , qui l'était selon les jugements des hommes , est la plus triste de mon histoire. Tandis que j'inspirais l'envie, je voyais trop que mon air pensif, qui contrastait avec ma fortuiie et mes années, devenait suspect d'ambition ou d'orgueil ; et, plus je descendais en moi-même, plus j'y retrouvais, dans le sein de Madrid, à la cour, près de mes parents, au foyer de Maria, cet indéfinissable malaise qui m'avait accablé au fond des solitudes américaines. Hélas! mon imagination était agitée, mon cœur inquiet et altéré comme alors. »

LE BUEN-BETIBO.

Ce sentiment une fois fixé devient attrait....

passion..^, ivresse frénésie. Cette fMnésio

n^a plus de nom : elle est tous les crimes.

L'abbé PouLLB.

Intrigues de Matéa. Négociations secrètes du parti de don Pemand atec Napoléon. — Assassinat de Maria. Dévouement d* Antonio et de Ramon. Départ de Jaymé pour la France. — Justice populaire. Histoire d*EIvire. Fortunato EWirei. Son arrestation. Ses réféiations à don Carlos. Son évasion. — Paix de Tilsitt. Stipalations contre les Bourbons. — Lettre de don Fernaod à Napoléon pour obtenir la main d*une de ses nièces. Troupes françaises dans la Péninsule. Traité de Fou- . taineblean contre le Portugal. — Demande de service. Cercle du prince de la Paix. — Retour et indiscrétions de frey don Jaymé. — Conseil de Castille. Ses formes. Sa procédure. Sa composition.

a Un recado m'appela un jour de bonne heure auprès de la comtesse. Son accueil me frappa par un mélange singulier de passion et de gravité. — « Alonso, me dit-elle, je vais « vous donner une preuve d'attachement qui vous apprenc dra quels sacrifices je sais faire. Il s'agit de mettre, pour c quelque temps, de grandes distances entre nous; mais c l'intérêt de voire ambition l'emporte dans mon cœur sur € celui de ma tendresse, el peut-être l'absence vous ren- « dra-t-elle plus chère une aiïcction que de perfides sug- € gestions dépouillent pour vous de tout son prix. Vous

< voyez combien FEspagne déteste don Manuel et sa pui&-

< sance. Moi, qui sais haïr comme je sais aimer, de toutes les (( forces de mon âme, je déteste son joug plus que personne... « — ^Vraiment? interrompis^jç presque malgré moi. J'aurais c pu ne m*en pas douter. J*ai assez souffert autrefois de « vos condescendances pour lui et ses familiers! — Oh! « de rhistoire ancienne! vous en êtes là encore? Aujour- « d'hui, TEspagne entière se soulève contre sa fatale do- « mination. 11 faut que la Camarilla régnante succombe « sous le poids de son insolence , de ses ridicules, de son « incapacité. Mon père veut agir par le peuple ; d'autres, « p^r l'armée ; d'autres, par la France. C'est le parti le <( plus sage. Don Fernand n'est pas irréconciliable, comme « l'élit, àçû^^ Antonia, avec le gouvernement français ; il y « a dans l'empereur Napoléon une grandeur qui étonne : « le moment est venu de renoncer à Tappui équivoque et

< trompeur de l'Angleterre, pour appeler à notre aide le « héros des âges modernes. — Comment! mais hier ep-

« core vous disiez à sir Ceorges — Je ne savaia pas

(( £|lors, repri|-eUe viv^ment^ qu^l parti nous obereheiiaps « à tirer des fautes de don Manuel. Nous avons déeidé qu'il

< fallait intéresser l'ambition de l'empereur et son org[ueil « au succès de nos vœux, en le suppliant de choisir dans sa (( famille une compagne à l'héritier du trône. Le succès « de la négociation ne saurait être douteux. Nos projets « assurent à Napoléon l'adhésion fidèle de la Péninsule, « et, ce qui vaut mieux encore, ils réhabilitent son obscure « origine, en lui donnant pour neveux les fils de Henri IV « et de saint Louis. Le cabinet des Tuileries nous a adressé « déjà des ouvertures. Je puis vous confier, sous le sceau « du secret, que l'ambassadeur de France, le comte de a Beauharnais, qui tient de près à l'Impératrice, s'est ren- « contré au Buen-Retiio, avec le chanoine Escoïquiz, pour « poser les premières bases de l'alliance. Mais ce n'est pas a assez de traiter de tels intérêts avec les diplomates, nous « voulons aller droit au héros ; nous voulons lui présenter

SUITE DU MAMUfiCRIT D'AÏNHOA. 819

s m hdinme dont le caractère et Tesprit le satisfassent, i La glpire que ^om avez recueillie par Texterminaf tioB d^ Beresford nous^ fait jeter le^ yeux sur vous... i Du moins, je vou9 propose; on vou^ accepte : vous i voye? quel avenir un tel message vous assure ! »

Les conseils de Maria, chaque jour répétés depuis Aranjiioe et si profondément conformas à toute ma manière de sentir^ s^oQrirent à mon esprit. «Je suis confondu de tout ce que f je viens d'entendre» réppndi&-je ; depuis longtemps vous % comptiez parmi les crimes de don Manuel son humble « soumission aux volontés de la France; vous alliez jus- « qu'à regarder les principes du pacte de famille, qu'il a « perpétué, comme destructeurs de notre prospérité; vous % l'acçusie? d'avoir sacrifié à nos voisins l'intérêt et la « dignité de l'Espagne ! -rAmi, le premier intérêt de l'Elspaf gne n'estai) pas la vengeance? Nous avons tous à châ-^ « tier Godoy, ses patrons et ses flatteurs. Si tu veux la $ liberté, prononce-toi en faveur de don Fernand, qui a fc trop souffert de la tyrannie pour la continuer. Si tu veux % l'honneur de la couronne... — Je ne le chercherais pas 9 dans le scandale d'un Glourbon contractant des liens de c parenté avec le compétiteur des héritiers de Louis XIV c et le meurtrier de l'un d'eux. — Ainsi tu n'accepteras I pas l'offre qui t'est faite? — Npn, sans doute! Je n'aurai c jamais recours à Tétranger pour réformer l'administration % de mon pays; je ne l'appellerai pas à intervenir dans des ç discordes qu'il fondrait voiler à l'univers, et, de tous <c les citoyens d'un État, le fils du monarque serait le c dernier que je voulusse provoquer à la révolte. »

ff La comtesse était devenue pensive, r- <k Voil^ donc oe €c que tu nommais autrefois ton amouri-** 0 Alonsol une ç femme ne fut jamais aimée de l'homme sur qui elle est sans % empire. « Tout fut essayé pour ébranler ma résolution. Vofpiniâtreté de mes refus égara son âme impérieuse jusqu'au dernier degré de la colère et du désespoir, «c Va, s'é- < cria-t-elle; je ne m'abuse pas : je vois trop quelle chaîne

a rattache à Madrid. Tu refuses de quitter Maria, cette Ma^ « ria dont l*image te préoccupe et te trouble sans cesse. Tu

< parles de bien public, d'honneur, de maison de Bourbon? « C*est ta Maria qui seule est tout pour toi !» Et comme à ses paroles la colère s'allumait dans mon sein, je fus désarmé en la voyant fondre en pleurs. « Pardonne-moi, me dit-elle; « si tu savais aimer, tu comprendrais ce que j'éprouve. Tant « qu'il y aura un battement de ton cœur qui ne soit pas « pour moi , mon imagination épouvantée vivra parmi des « doutes affreux. 0 Alonso ! on ne possède rien d'un coeur « qu'on partage! »

< Un soir, je l'accompagnais au théâtre. Deux valets de pie3, dofia Inès, le chapelain et un religieux étaient déjà installés dans la loge. Tandis que la comtesse pénétrait difficilement jusque sur le devant du balcon, une femme me saisit le bras et m'entraîne. « Suivez-moi, dit-elle, il y va « d'une vie qui est pour vous plus que' le Pérou et le Po-

< tose!... 3> A -ce mot, les paroles menaçantes d'Aranjuei frappent mon souvenir, et je m'attache précipitamment aux pas de l'inconnue. « Colonel don Alonso, reprend-elle, pro- « mettez que le monde entier ignorera l'avertissement que « je vous donne ; songez qu'un serment est sacré comme la c parole de Dieu le Fils, et que mes ressentiments sont in- « exorables comme l'enfer : ils durent comme l'éternité ! » Je promis tout. « Volez, conlinua-t-elle, sur la route de « Tolède : il y a deux méchants dont vous romprez les com- « plots. » Je prononçai le mot de reconnaissance en m'éloignant à grands pas. a Ce n'est pas vous que je sers, répondit-elle, c'est la vengeance! »

« Tous les soirs, Maria, au lieu de se mêler à la foule du Prado, allait se promener le long des avenues du Manzanarès, et je l'accompagnais la plupart du temps. J'y courus. Arrivé au pont de Tolède, je trouvai sa voiture. Le postil* Ion, enfermé dans un cabaret voisin pour y savourer quel-

ques verres d'eau glacée, fut lontemps à entendre ma voix ; enfin, il m'apprit qu'il avait laissé la de C**'' à quelques pas de là, priant à l'ermitage de Saint-Isidro. Un de ses pages, le fidèle Ramon, l'accompagnait; j'eus moins d'effroi. Ramon était un jeune Léonire plein de foi et de courage. Jl avait de grandes prétentions de noblesse et les justifiait par tout ce que la marquise avait vu de bons sentiments en lui, depuis qu'il était entré au service du chambellan.

< J'approchais du village de Caravanchel. Un cliquetis d'armes, des voix confuses, un coup de feu, se firent entendre. Au bout de trois cents pas, dans la plaine aride, un de ces profonds et hideux ravins qui sillonnent en tous sens le plateau des Castilles, s'ouvrit devant moi. A la nudité, au silence de la scène, on eût dit cette gorge creusée dans un désert, loin de toute habitation humaine. Quelques hommes luttaient autour d'une femme que Ramon essayait de défendre. Déjà un de ses camarades gisait à terre, frappé d'un coup de pistolet en pleine poitrine. Lui-même allait avoir le même sort, quand un arriéro, qui traversait le ravin pour rejoindre le pont de Ségovie, avait d'un coup de son escopette blessé et mis en fuite l'un des assassins qui étaient masqués. A mon aspect, un autre, masqué également, lâcha prise et disparut. Un troisième restait, je retendis sans vie.

c Maria, délivrée, s'élança vers moi. Nous restâmes longtemps dans les bras l'un de l'autre. Nos larmes se confondirent. Nous avions oublié les périls du moment qui venait de 8*écouler. Le bonheur de nous retrouver remplissait nosâmes.

< A peine revenue de sa première émotion, Maria ne s'occupa que de ses défenseurs. Le brave muletier nous avait rejoints, s'était emparé de mes mains pour les baiser avec une vivacité qui me toucha jusqu'au fond du cœur. C'était le bdn Antonio que je n'avais pas revu depuis la Corogne, et qui semblait destiné à se trouver toujours sur mes pas comme un génie secourable. Il s'éloigna dès qu'il se vit inutile, pour aller rassembler ses mules et continuer sa route vers la ville.

3S2 LITRE IKVHÈHB.

€ Coamie je raidaîs grâce à Ramon de la piédeiise m qu*il avait sauvée, il tira de sa poitrine une liasse de papioi qui ne le quittait jamais, pensant que je serais moins étonné de son courage quand je verrais.que la ndUesse aothentîque et la pureté de son sang remontaient aux âges les plis reculés de la monarchie.

c A peine rentrée en ville. Maria fit courir & Im recherche de l'arriâro : on réussit à l'atteindre dans le floC qui le porte, quand la nuit est close, à l'hôtel des postes pour l'arrivée et le départ des courriers. On lui proposa d'entrer dans la maison de la marquise. < Qui? moi, s*écria-t>il, quitte

< ce costume qui fait ma joie depuis mon enfonce ! quitte € surtout mes roules et mon escopette ! Vous ne savei donc € pas que je suis roi sur les chemins? je rêve tout œ que je c veux du ciel et de la terre; il n'est pas un être vivantipn

< osât, à deux cents pas, m'envoya un outrage : je le Cd- € raïs sur-le-champ comparaître devant Dieu !» On vit qu'en parlant ainsi, sa main pressait avec tristesse une lettre sur son cœur et que ses joues ruissdaient de larmes. Son père avait employé le peu qui lui restait du fruit de sa vie d^aventures et de périls dans la recherche de ces trésors des Maures que la cr^ulité populaire suppose enfouis dans nos provinces , sous la sauvegarde des anges de tén^kes, pour composer un jour les richesses de l'antechrist. Le vieU Enriquez parvint à donner le prix d'un des livres arabes où sont renfermées les indications qui en assurent la découverte, mais il ne put payer les exorcismes, les cérémonies religieuses, les illuminations sacrées, le ministère enfin de deux ou trois prêtres pendant de longs mois, qu'exigeaient, au terme des traditions, ces perquisitions supertitieuses. II était tombé peu à peu de Topuience de ses belles années dans la demeure des débiteurs insolvables, l^e cœur de Ma* ria bondit à ces nouvelles, et, au bout de quelques semaines, le bon Antonio apprit tout à coup que le vieux Matador, replacé à la tête de sa grosse métairie d'Andalousie, y retrouvait les jours de son ancienne aisance. L'heu-

reux muletier n*dccepia pour lui-même qu'un fusil, sur lequel il lisait avec plus de reconnaissance que d'orgueil ; c La marquise de G*** à son défenseur Antonio Enriquez. » Il jura que cette arme précieuse serait toujours employée à défendre Dieu, le roi et Texcellentissime marquise, la bien* &itrice de son vieux père.

Ramon n'était pas aussi facile à satisfaire ; il aimait, et la beauté qui le tenait asservi, la tête remplie des fastes vrais ou £aux de sa famille, se croyait prédestinée à d'illustres alliances. C'était dofia Inès. Elle ne consultait pas à élever Ramon jusqu'à elle, malgré ses parchemins, malgré les propositions que je multipliai, au nom de Maria, pour réparer envers lui les torts de la fortune. Matéa, fatiguée du joug auquel sa camarera la tenait soumise, avait paru ufi moment seconder mes efforts. J'ai su depuis qu'elle les combattit de toute sa puissance. Ce lien avec la maison de la marquise éveillait en elle mille ombrages. Dans cette lutte, la munificence de Maria fut vaincue. Tout fut inutile. Personne ne soupçonnait alors que l'orgueilleuse suivante fût loin de se montrer aussi insensible à l'hommage du vaillant Léonire, que ses refus semblaient l'indiquer. Mais elle avait dans Ramon le pins réservé, le plus épris et le plus soumis des amants. On ven-a cet hon*nète homme, d'une discrétion et d'une probité inflexibles, ne pas consentir, même sur le chevalet des bourreaux, à parler du succès caché de ses amours; il ne parlait que de ses peines.

ni.

c Pendant ce temps. Maria gardait avec moi un étrange (silence sur l'attentat de Garavanchel. En vain , je me perdais eu conjectures : elle m'écoutait immobile, ou, ses yeux humides attachés sur les miens, elle me disait : a Je « rends grâce à Dieu que ce soit par ton secours que l'oc racle d'Aranjuez n'ait pas été accompli cette fois!» Le nom de dqn Manuel et de sa police s'était offert à mon es-

prit. Je remarquais que les cris menaçants de la fonda s*étaient fait entendre, après un entretien oii la marquise venait d*épancher Findignation que le favori tout-puissant inspirait à son âme généreuse : « Détrompe-toi, me répoo- « dit-elle; à peine se souvient^il de m^avoir autrefois aperçue « dans la foule. Un homme comme lui n^emploie contre c Bonaparte qu'un manifeste; contre une femme, il em- < ploierait toute une armée ! 9

€ Une autre pensée avait traversé plusieurs fois el troublé mon esprit. Je la repoussais avec horreur. Matéa était tranquille et distraite, au théâtre, le soir de TattentaL Depiiis, elle m'avait parlé avec un accent simple et vni des périls de ma sœur et des miens. Elle s'était émue et indignée de l'impuissance d'une administration aussi cnnbngeuse que la nôtre, quand il fallait saisir les fils d'un complot qui était un objet de scandale et d*effroi pour la cour et la ville entières. Était-ce moi qui pouvais penser que cbei la fille de Domingo les passions allassent jusqu'au crime? Je m'étonnais qu'un tel doute eût pu un seul moment s'^rf- Irir à moi et me reprochais ce démenti à toutes les tendresses de mes premières années.

« J'en étais là quand j'appris que la voix publique attribuait l'entreprise de Caravanchel à l'amour désespéré de Frey don Jaîmé. J'avais paru un moment dans une tertulia de la Benavente, où se pressait toute l'Espagne. Parmi les mille bruits du déclin de la santé du roi et des trames ourdies pour porter la régence aux mains de la reine et du prince de la Paix, on parla tout le soir de la catastrophe qui avait un moment détourné de ces grandes préoccupations Madrid et la cour. On m'entoura. De telles circonstances furent racontées , que je cessai de douter plus longtemps. J'attendis avec impatience le lever du jour; il me tardait d'aller demander compte au commandeur de son attentat.

« Quand jarrivai chez lui, il venait de partir pour la France et le Nord. Napoléon avait consommé la ruine de la Prusse et vaincu définitivement la Russie à Friedland.

SUITE 1)U MANUSCRIT d'AÏNHOA. 325

Jaïmé allait-il conjurer les secrètes colères du conquérant do la Pologne? AlLait-il cacher une disgrâce sous un commandement parmi les vingt-cinq mille de nos soldats, qui étaient étonnés de montrer les drapeaux espagnols aux rives de la mer Baltique? En ce moment, je lui enviai cette fortune : combien j'aurais donné pour porter sur les champs de bataille une vie que Godoy laissait oisive, que désespéraient les malheurs publics et qu'attristait ce silence de Maria, si contraire aux habitudes de nos cœurs !

c Ainsi, un mystère impénétrable couvrait la trame criminelle qui avait menacé de si près celle à qui je sentais de plus en plus que mon existence était attachée tout entière. Le danger qu'elle avait couru, tout en ajoutant au nuage qui pesait si visiblement sur son front et sur son cœur, resserrait, s'il se peut, mes liens. Je m'en faisais une arme pour résister à ses conseils de monde et passer près d'elle plus d'heures que jamais. C'étaient les seules qui touchassent mon cœur. L^espèce de devoir qui survit aux affections détruites, et qui en fait sentir la ruine, m'appelait seul de temps en temps auprès de Matéa. Mille idées confuses, mille impressions douloureuses agitaient à la fois son âme. Je ne distinguais qu'une chose dans son trouble croissant, c'est que la pensée de mon abandon devenait pour elle du désespoir.

« Un jour que je traversais la Puerta del Sol, un grand concours de manteaux bruns fixa mon attention. La tourbe des mendiants invalides, qui étalent sans nombre dans les rues de Madrid leurs plaies hideuses, se traînait vers cette foule pressée. Des femmes la grossissaient, suivant l'usage, criant, l'œil en feu, et portant leurs enfants à la mamelle. J'aperçus, dans le nombre, une jeune fille dont la beauté fixa mon regard, quoique flétrie par je ne sais quel air de désordre qui se joignait dans ses traits à une profonde

empreinte de tristesse. C'était la servante de Sdlamaoqœ, escortée de Fray Aparicio, (|tii desservait un ermitage du Buen-'Retiro ; la Margarita vivait ignorée dans la demeure royale.

« Au milieu de la place, deux hommes attiraient toas les regards par une lutte inégale; Tun, que je reconnus d'abord à sa livrée, était Tamant de doua Inès, le fidèle Ramon ; l'autre, enveloppé d'un manteau bleu qui tombait en lambeaux, ne laissait voir qu'à moitié un visage où la corruption et le crime respiraient sous des cheveux blanchis. Il se défendait contre son jeune adversaire, qui l'accusait d'être un des assassins de Maria et prétendait le reconnaître à sa démarche, à son manteau où des tadies récentes se faisaient voir encore, et soit accident, soit blessure cachée, un flot de sang jaillit de dessous son col déchiré. A cet indice, consacré par les superstitions populaires, une virille femme quitte le coin de porte où elle tenait une de ces cuisines en plein vent, établies sur un fourneau de terre que surmonte la longue cheminée de fer blanc ; elle 8*é* lance, le couteau à la main, et à demi échevelée : « N'en « doutons plus, s'écria-t-elle, voilà l'assassin! > et tout le. peuple répond : <( Voilà l'assassin !» A ce mot, des t&aames se précipitent sur lui. La Margarita n'est pas la moins ardente de toutes. L'inconnu jette son manteau pour se mieux défendre, montre unfe ceinture garnie de poignards, et en saisit un d'une main qui tremblait. Je reconnais Fortunalo. La Margarita le regaide, s'arrête, et désignant le misérable avec horreur au jeune capucin : « Cieux! dit-elle, c'est le < monstre auquel le sacrement m'a unie. » — c Divin « cœur de Marie, s'écrie une autre voix, c'est mon c fils! 9 — Et la malheureuse, qui la première avait signalé Fortunato à l'indignation de la multitude, effrayée maintenant de son ouvrage, implore pour lui la compassion publique. — « Non, dit fray Aparicio, que la Margarita « essayait de contenir, le sang a parlé, Dieu lui-même le t condamne. La mort sur-le-champ ! A quoi bon les formes ! »

c — Et le peuple répondait sans s'émouvoir : « A quoi bon a les formes? »

c Je me précipite pour mettre obstacle à la sentence populaire. < Sachez , me crie-t-on de toutes parts, que ce c monstre a voulu assassiner une autre Marie sans tache, <c la mère des affligés et des pauvres, Texcellentissime mar- € quise de G*"". » Toutes les bénédictions, en saluant ce nom, font battre mon cœur. Toutes les imprécations s^ittachent au bandit. Tous les avis se réunissent pour ne pas lui faire attendre le châtiment de son crime. La foule tout entière répète, avec son calme terrible, le cri homicide : € A quoi bon les formes? »

« Je ne sais ce qui serait arrivé si un alcalde n'avait paru. Il étendit sa baguette blanche, et la foule se dispersa lentement devant la verge respectée. C'était un jour decorrides; l'heure de la représentation du soir approchait. Le flot s'écoule à travers, la rue d'Alcala. Cette large voie était couverte d'un peuple immense en habits de fête, et sillonnée par les calésines sans nombre qui portaient au cirque les plus impatientes ou les plus riches d'entre les mondas.

€ La mère de Fortunato s'attacha à lui et l'accompagna jusqu'aux portes de la prison de la Couronne. Cette malheureuse avait compté des jours brillants. D'abord, figurante de* théâtre, quelque talent pour la scène et sa beauté furent pour elle une source de richesses que le désordre épuisa, et que l'âge tarit. L'infortune, l'abandon surtout, cette infortune la plus grande de^toutes pour les femmes qui ont placé leur ▼ie dans des charmes d'un jour, exalta, en les aigrissant, les passions dont son existence avait été esclave. Environnée maintenant de manœuvres qui confiaient, parmi des railleries et des injures, leurs modestes repas à son fourneau grossier, elle ne voyait pas sans désespoir passer dans de fastueux équipages des seigneurs avec lesquels elle avait traité de puissance à puissance, et aucun n^aurait reconnu celle qu'ils avaient encensée ; aucun ne laissait tomber les

yeux sur elle, à moins que ce ne fût pour jeter par hasard un quarto à sa misère. La malheureuse, qui avait usé ses belles années dans le mensonge de Tamour et de ses folles joies, ne vivait plus, dans sa vieillesse, que pour pleurer et haïr.

(( Elvire avait eu un fils au temps de ses désordres prospères ; tour à tour mettant en avant son titre de licencié, faisant le personnage, se vantant de l'amitié du commandeur, vivant de ses largesses, ou retombant dans tous les excès de la vie de bandolero, il ne voyait sa mère que lorsqu'à bout de voie il venait lui disputer les maravédis amassés au prix de son travail du jour. « Femme, lui di- « sait-il alors, norame-mol mon père pour que j*aille lui « demander du pain! >»

« Fortunato était abattu. Sa mère essayait de relever son courage : « Tu trembles ! Qu'as-tu à craindre? La justice a est si lente dans ses opérations, qu'avant la 6n de ton (( procès la moitié des témoins seraient morts de vieillesse. « Mais tu sais bien que tu n'attendras pas jusque-làu Ju as « un ami tout-puissant qui ne peut pas t'abandonner. » — « Oh ! je sais ce que valent les amis qui ne sont pas du « même rang que nous !» — « Ne m'as-tu pas dit aussi a bien des fois qu'il y a dans le monde un grand seigneur « qui te disputera toujours à Téchafaud? » — « Tout a s'use; mon protecteur trouve que depuis vingt ans passés « je lui coûte bien cher. » — « Dis-moi le lien qui l'atla-

(( che à toi. Tirai! » — <( Oui, vous livrer mon secret

« pour que vous puissiez le rançonner à ma place!... » — « Enfant maudit! Tu me punis bien de la vie que je t'ai (( donnée. Va, misérable licencié qui ne sais bien que le « vice et le crime , tu es, comme tous les hommes, indigne « d'avoir pris naissance dans le sein d'une femme! »

« Le loyal et généreux Don Carlos gémissait depuis mon retour derrière les lourds verrous qui venaient de se refermer sur le fils d'Elvire. Maria soutenait sa patience par une attentive et persévérante sollicitude. Elle lui en-

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNUOA. 329

voyait des cigares, des livres, des fruits secs, quelquefois des exhortations qui le touchaient plus qu'il ne voulait dire et allaient à son âme. Je le visitais souvent et n'y avais nui mérite. Il me parlait sans fm de ma sœur. Il ne tarissait pas sur sa grâce et ses vertus. < Nous sommes bien heureux» me « disai^il, loi d'être son frère, et moi d'être un étourdi» c de n'avoir pas, de l'aveu de tout le monde, le sens comc mun , ce qui fait que je me sais parfaitement indigne a d'elle. A moins de grâces d'état comme celles-là, le « moyen de vivre auprès d'un tel trésor de perfection, d'estt prit, de candeur, de beauté incomparable, sans en devec nir fou pour le reste de ses jours! Je vais te dire une € chose profonde : près d'elle, le respect seul me sauve de c Tamour! »

< Cependant, il dépérissait littéralement dans sa vie de prison si peu faite pour lui. Son père obtint qu'il serait déporté aux îles Baléares : depuis le départ du commandeur, nulle influence hostile ne balançait plus auprès du maître de la monarchie les prières de don Juan. J'allai faire mes adieux à mon ami. Je ne puis dire ma surprise en trouvant Fortunato avec lui. A ma vue, le brigand sourit et se retira. Son attitude avait repris son assurance et son audace. Mes regards disaient à don Carlos mon étonnement. Il était visiblement troublé. Il rougit, et, après un moment : « Vous « me voyez très-heureux, me dit-il; j'avais bien souvent € nourri la pensée de léguer, dès à présent, mes grandeurs « futures à qui les désire. Mais non! je vivrai, ne fût-ce « que pour désespérer les méchants : ce sera le bon côté c de mon existence. Dieu soit loué de m'en avoir montré € un ! Je me surprends à parler de Dieu et presque à y c croire, quand je vois par quel enchaînement de fatalités c bizarres, les calculs les plus savants des pervers se trou- « vent quelquefois trompés. Si je pouvais tout vous dire, € vous comprendriez que je pardonne mes fers à mes dé- « lateurs, à Godoy, à tout le monde, pardon qui ne m'emc péchera pas, bien entendu, de jeter quelque jour don

c Manuel par les fenêtres. On croit me jouer un mauvais « tour de m'envoyer en quartier aux iles Baléares! Je ne c demande pas mieux. Il y a comme ici des cigares, des « vins, des femmes, tout ce qui me distrait et me charme, c II y a de moins la Camarilla, le prince de la Paix et ma « maîtresse, tout ce qui me déchire et me désole ! »

c Don Carlos continua ainsi longtemps; son accent et sa gaieté m'étonnaient toujours davantage. Ma préoccupation le frappa ; un morne abattement prit la place de ses € saillies, et, après quelques instants : < Décidément, me c ditril, je ne suis pas de ces caractères qui savent se rec plier sur eux-mêmes, et se rendre impénétrables; j'aurais c besoin de m'ouvrir au monde entier. Un mystère me pèse; t le confier à un ami tel que vous^ c'est en alléger te farte deau ; d'ailleurs, vous êtes étonné de cette subite intic mité avec votre indigne camarade de Salamanque, et, c pour rien au monde, je ne voudrais perdre votre estime, c Omon cher Alonso! combien j'échangerais volontiers tons c les avantages dont la possession me suscite tant d'envie c contre un peu de ce respect, de cette affection que vous c portez à celui qui reçoit de vous le plus cher et le plus c sacré des titres , comme à tous ceux qui vous sont unis c par les liens du sang. »

t Ici, don Carlos se tut et cacha sa tête dans ses mains. La douleur, la honte, ennoblissaient Texpression naguère insouciante de ses traits. 11 poursuivit : < Les incidents qui « ont troublé la vie de dona Léonor et pesé sur vos prett mières années ne sont pas les seuls souvenirs pénibles

< dont j'aie à gémir. Vous savez comment, il y a longues « années, une enfant dont vous avez bien souvent entendu « prononcer le nom, la petite Manuelita fut ravie dès le ber- « ceau à sa mère, aujourd'hui supérieure du couvent de ***, € et à son oncle, le marquis de C**% dont le cœur l'avait c adoptée. Le misérable Fortunato, bien jeune alors, fut

< l'instrument de cette horrible trame. Lui-même vient de c( me le dire » Don Carlos s'arrêta, essuya le$ larmes qui

inondaient son visage, et reprit : « L'infâme sicaire, devenu 4 tout à coup rhôte de ce logis que m'a donné pour dec meure le grand-amiral dont vous connaissez les prouesc ses, s'impatiente de ne pas obtenir sa liberté du puisc sant patronage qu'il est accoutumé depuis vingt ans à ne

< pas implorer en vain. Il est venu me menacer d'une ré- « vélation publique, si je n'assurais sa délivrance. J'ai tout c promis ; mais ce n'est pas seulement pour éviter le bruit € de ses aveux : peut-être la jeune Manuelita existe-t-elle c encore ! Fortunato fait briller à mes yeux l'espoir de re-

< trouver ses traces; une partie de mes revenus lui est c assurée pour prix du succès. Je ne veux pas qu'aucun des € miens recueille jamais un odieux héritage. Tout sera c tenté pour tromper d'affreux calculs, pour rendre à César c ce qui appartient à César, et à.... Qu'allais-je dire? j'ouc blie toujours que je ne crois pas en Dieu. — Mon ami, « m*écriai«je, en pressant don Carlos dans mes bras, achec vez ; parlez de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu ! « Un ccBur tel que le vôtre est la meilleure réponse à vos c doutes. Comment douter qu'il n'y ait dans ce foyer de 9 sentiments généreux quelque chose de plus qu'un grossier « limon ! »

€ Il me fallut enfin penser à me séparer du loyal, du noble captif. « Puisque vous avez, me dit- il, le privilège de vivre au c orand air, rendez-moi un service : allez rue de la Monc tera, n*> ***, au troisième étage. Là, vous frapperez, dans c un corridor infect et sans lumière, à la troisième porte « que rencontrera votre main. Après de longues précau- « tîons, le guichet ouvert et refermé deux ou trois fois, on c vous laissera pénétrer dans une chambre enfumée, où c s'offriront à vous une duègne, un lit de fer, une table de € bois blanc, que Tencre, les écus et les années ont noircie € à l'envi, plus un coffre -fort, et, à côté, un homme 9 assis sur un fauteuil rapiécé qoi, depuis un demi-siècle, c fait partie de lui-même. Je n'ai pas besoin de vous dire < qae Fhomme est un financier, le premier banquier de

c Madrid et le dépositaire de mon trésor. Vous vous fera c remettre le montant de ce billet pour acquitter envars ce < scélérat de Fortunato mes promesses. »

c Hélas! en me chargeant de ce message» j'aurais voulu que don Carlos eût fait usage de son ascendant pour arracher au bandit le secret du complot de Caravanchel. La vie de Maria pouvait y être intéressée comme ma vengeance. Tous ses efforts et toutes ses promesses avaient échoué. Je quittai don Carlos plus triste que lui de son exil : c'était le seul homme en qui j'eusse un ami.

t Le lendemain, le docteur don Mathias vint tout elEuré m'apprendre, avec une foule de commentaires, qu'après le coucher du soleil, une voiture était venue à la porte de la prison de la Couronne, pour conduire le fils de don Juan à son nouveau séjour. Prêt à y monter, le prisonnier avait renversé les gardes sans défiance et disparu sous les galeries de la place Mayor. On s'aperçut bientôt que ce n'était pas don Carlos qui venait de s'évader ainsi, mais Fortunato, vêtu de l'uniforme d'officier des gardes. Cet événement étonna la cour et la ville. Les conjectures ne tarissaient pas. On sut bientôt que, dans la nuit, don Carlos était parti pour les îles Baléares.

< La nouvelle de la paix conclue sur le radeau de Tilsitt vint distraire, surprendre et presque épouvanter tous les esprits. Les deux grands potentats du continent s'étaient unis par une amitié qui devait avoir l'orageuse destinée des flots fugitifs, au milieu desquels elle avait pris naissance. On devinait que le partage du monde avait été réglé à ces extrémités de l'Europe, et l'Espagne portait en soi un sentiment confus des périls qu'elle allait courir. Déjà Bonaparte avait disposé des îles Baléares, c'est-à-dire de notre sol, de notre sang, comme il eût fait des domaines de ses pères. Mais, en réalité, ce n'était là qu'un prélude. Tandis

SUITE DU manusgMt d*aïnuoa. 333

qu' Alexandre (hrt^ait marcher vers l'Orient pour soumettre rAsieàseslois,rheureux maître des Français se préparait à étendre les rameaux de sa dynastie sur les trônes du Midi. Le Niémen avait pu s'étonner d'entendre décider que la maison de Bourbon tout entière serait exclue du rang des rois.

c Je ne sais pas dé plus triste spectacle dans l'histoire que ce congrès de Tilsitt, où deux chefs des nations donnèrent Texemple de se partager à la face du ciel ce qui ne leur appartenait pas, dépouillant avec une égale hardiesse les peuples et les dynasties, brisant, sans souci de Dieu et du monde, toutes les lois divines et humaines, les États, les institutions, les nationalités, tout ce qui est cher aux hommes; l'un, qui, prince du vieux sang, donnait au monde l'exemple de fouler aux pieds les plus anciennes races royales de l'univers; l'autre, parvenu insatiable, qui, |)orté par la fortune au rang suprême et souverain d'une moitié du continent, voulait plus encore : il fallait faire de son obscure famille la plus ancienne dynastie régnante, et de l'empire d'Occident la monarchie universelle. Maître de l'Alleinagne, de la Pologne, de l'Italie, il saisissait à ce moment même la Dalmatie, les îles Ioniennes, l'JÊtrurie, domaine du sang de notre roi, les États du saint-siége, patrimoine commun du monde catholique. On pouvait prévoir que le détenteur du trône de Louis XIV ne laisserait vivre sur aucun des trônes, si la fortune continuait à être sa servante docile, aucun reste de cette race antique et glorieuse.

c Déjà Joseph Bonaparte régnait h Naples ; les infants de Parme étaient dépossédés. Le sort de la maison de Bragance était visiblement fixé. Tandis que Bonaparte tenait le meilleur de nos troupes captives dans les rangs de la grande armée, ce qui nous restait de soldats fut campé, par ses ordres , vers les confins du Portugal et de l'Andalousie/en même temps qu'on vit des corps français s'avancer sans bruit vers les Pyrénées. Ils passaient, malgré l'ardeur de Télé, des extrémités de la Pologne aux frontières de la Navarre.

334 UVM'ONZIÉMB.

< Aussi la Péninsule étaiUelle de plus eMplu8 émoft; les amis du gouvernement parlaient d*une expédition dirigée par les deux cours contre le gouvernement portugais, pour le contraindre à fermer ses ports au pavillon britannique. Ils assuraient tout bas que , grâce à l'habile politique de doo Manuel, le Tage n'achèverait bientôt plus son oours sous d'autres lois que les nôtres. On nous menait à la servitude par l'attrait de la conquête.

c l^es partisans du prince des Asturies nourrissaient d'autres espérances. Le monarque français était l'arbitre et semblait l'artisan de leurs complots. Son ambassadeur passait pour inspirer la révolte à l'héritier du trône, tandis que lui-même, du fond du Nord, caressant les plus insolentes vanités de Godoy, faisait luire à ses yeux un appât imprévu, celui d'une souveraineté. J'entrai un jour chez Matéa, dans un moment où fray Cayétano, pore pro* vincial des franciscains, deux ou trois grands seigneurs, l'excellentissime sor Dolores, le premier chantre de la chapelle des infants, formaient un cercle que la fille de Domingo semblait présider. La joie éclatait sur les visages. Les traits de la comtesse, d'ordinaire empreints de son invariable mélange de passion , de colère et de désespoir, rayonnaient maintenant d'orgueil et de plaisir. Elle triomphait de voir sor Maria de los Dolores, personne de l'attachement le plus opiniâtre aux vieilles idées, la traiter d'égale à égale. « Sachez tout, » me dit-elle, ivre de ses illusions ambitieuses : a vous ne pouvez pas hésiter « à vous rendre. Don Fernand lui-même est vaincu! U < consent à écrire à l'empereur pour solliciter, à l'insu du « roi, son père, que Dieu garde ! la main d'une princesse de <( la famille impériale. » — « Une princesse ! m'écriai-je avec « indignation; M^^® de Beauharnais, ou M^^® Tascher delà « Pagerie ? Vos amis ne sont pas difficiles en fait d'extrac- « tion royale. Je les croyais plus sensibles aux mésalliances ! « Hélas! ils ne sont pas difficiles non plus en fait de sen- « timents et de principes monarchiques ! Ils ne le sont pas

.•7 "^ * SUITE DU MANUSaklT d'AÏNHOA. ,335

c sii#%e quiyÉduche aux devoirs de fils et de sujet

« Vos complais me font horreur! » J'admirais que le parti monaitique et nobiliaire en fût là! Le règne de Godoy réconciliait les plus fiers d'entre les Castillans avec ce po* tentât sans aïeux, qui rétablissait d'une façon altière le pouvoir souverain. ^I&téa , sans se troubler, poursuivit : € Alonso,^ tu y réfléchiras! Tu as contre toi l'Espagne et € la Providence. Une armée française ne tardera point à € prendre, au travers de nos royaumes , la route de Lisc bonne. Dans ses rangs marchera l'empereur présentant c au prince une compagne. Don Fernand sera dès lors le c maître de la monarchie. Déjà l'ambassadeur français c tient en main tous les fils de nos projets. — Toujours « l'étranger! répondis- je en fuyant; puissent les témé- € raires qui les appellent ne pas trouver dans leur faute « même un terrible châtiment I »

a De son côté, don Manuel ne croyait pas pouvoir désarmer les vengeances de Napoléon par assez de condescen^ dance. U était de ces gens qui recourent à la faiblesse pour ae défendre , comme si ce n'était pas le plus sûr moyen d'être écrasés. L'épée de François l" restée dans nos mains était le seul profit que l'Espagne eût retiré de la victoire de Pavie; elle fut envoyée pompeusement à Bonaparte. Notre ambassadeur s'éloigna de la cour de Lisbonne. On répandit que la réunion des deux monarchies sous le sceptre de nos rois venait d'être stipulée. Ce grand résultat paraissait un point naturel des négociations suivies près la cour des Tuileries par le sage et habile Yzquierdre. La couronne impériale devait briller, disait-on, sur le front de Charles IV.

« Comment dire ce qui se passait dans l'âme de Maria et la mienne pendant ces jours d'attente confuse et terrible? Nos cœurs espagnols avaient la même manière de sentir; ils semblaient seuls se préoccuper des mêmes présages, seuls porter les mêmes jugements sur les idées , les hommes, les événements qui allaient fixer nos destinées. Maria

336, LIVB# ONZIÈME. ♦ '

avait quelque chose d'inspiré, quand, le seî||||6niu, lérogard levé en haut, elle me disait ses pensées, ou que. Usant dans les journaux de France et commentant la rapide snocession des volontés impériales, elle avait Tair de lire clairement dans l'avenir. Sa voix pénétrante faisait arriver au fond de mon âme tous les battemedfc de son cœur. Des lectures, des études communes, me donnaient cent pré« textes pour m'éloigner de plus en plus du monde et passer près d'elle de longues heures. Pendant ces lectures, où je me nourrissais de la pénétrante harmonie de sa voix^ j'aurais volontiers pressé de mon front , comme si elle eût été une créature supérieure, ses pieds posés sur le braséra! Pouvait-elle imaginer encore que Matéa, dont le nom restait invariablement écarté de nos entretiens, fût pour moi quelque chose? Ne sentait-elle pas qu'elle seule était douce à mon cœur, qu'elle était nécessaire à toutes mes heures, que sa pensée était ma pensée, son regard ma lumière et ma vie? Je n'avais plus sur la comtesse aucune. illusion. Son attachement même ne me touchait plus. Cet attachement toujours plus irrité, qui ne la détournait d'aucune de ses intrigues même quand je les jugeais criminelles, commençait à me faire plus de peur que de pitié. Elle avait cessé de répandre sur Maria ses fureurs jalouses. Mais il me semblait les voir plus que jamais s'agiter dans son sein depuis qu'elle ne les exprimait pas. Je n'en étais pas venu à lui imputer les périls que Maria avait courus. Je m'inquiétais de ceux qu'une complète rupture lui ferait courir.

« Pendant ce temps, les légions françaises avaient paru sur les bords de la Bidassoa. Elles franchirent l'étroite barrière. Instant solennel et, sitôt après, terrible! L'Espagne s'était émue de ce spectacle. Elle s'en étonnait. Elle n'en prit pas d'alarme. Elle ouvrait avec un intime respect son sein ami aux soldats d'Eylan et de Friedland. Notre

' SUITE DU MANUSCRIT D'aÎNHOA. 337

armée, qui s'asÉtoiblait à grand bruit sur les frontières du Portugal ipour envahir avec les troupes impériales ce royaume, semblait une explication suffisante de leur présence. Comment imaginer ce que le monde n'avait jamais vu, que des Français se présentassent comme alliés pour se changer tout à coup en envahisseurs et en ennemis? Ce qui s'était passé en Étrurie, ce qui se passait dans les États pontificaux à ce même moment, ne nous ouvrait pas les yeux. Les bruits s'étaient toujours de plus en plus répandus de stipulations nouvelles et favorables, d'arrangements qui réunissaient sous le sceptre espagnol les deux royaumes de la Péninsule, et. Dieu nous le pardonne! la grandeur de cette disposition en dissimulaiUauxyeux des plus loyaux Castillans l'injustice et le péril. Le piège nous était caché sous ce trophée. Dans une situation si extraordinaire, Maria insistait pour que je demandasse du service. < Un soldat, me dic sait-elle, ne connaît que la volonté du prince et le dra- < peau de la patrie. Il ne répond pas de la paix et de la c guerre. » Elle mettait à hâter ma résolution une singulière insistance. Elle me parlait d'honneur et de gloire. Elle me montrait l'intérêt de prendre à la tête de l'armée un rang qui me permît d'être utile dans les événements dont nous nous obstinions tous les deux à voir les présages se presser de toutes parts, La voix qui me tenait ce langage avait mille chemins ouverts pour arriver à mon âme. J'espérai que les émotions du champ de bataille serviraient à distraire mon C/Œur de ses troubles contraires. Je demandai 4 prendre place dans les rangs des divisions d'Ëstrémadure.

*c Le lendemain, j'étais invité au cercle de Godoy. Malheureux les temps où on ne peut arriver nulle part, même au poste de Thonneur, sans traverser une atmosphère corrompue ! Le palais de Buenavista me faisait horreur.

c Pourtant il fallut me rendre auprès du maître de l'empire. C'était un des jours où don Manuel quittait l'Escurial pour venir à Madrid tenir sa cour. Les femmes déployaient la magnificence de leurs parures; les hommes, le luxe de leurs

â8H IiVrb bpiÈuE.

tinifomi^ et de letlrs costumés. Tdùâ 9f1i|ttalisiit airèc titi âir d'importance et de plaisir ; beaucouf) paraissaient, à tnh vers ces dehors, porter sût* leur Visage le presaeAUinent confus des catastrophes que préparait la fortune;

< Je joignis dans la foule le Marquis de C***. kVoIre aonir,

< me dit-il, me presse d'aller passe!" quelques tnôië dans

< mon État^ au fond de la Biscaye. Je Tiens sollicita des € bontés du sérénissime seigtieur prince de la Paix, la pbP- € mission de solliciter l'agrément du roi pour noteà éldgiier à de la cour. Là marquise appréciera mon sacrifice. D^Mtfs « trente^sept ans accomplis, il né m'est pas àrrité uti jotaf

< de me priver volontairement du bonheur qtie trouTe un a sujet dans la gloire de contempler face à face lé soleil de € la majesté royale. Yoilà Son Altesse elle-même qiii S'ap» <t proche : plaçons-nous sur son passage. »

(( Don Manuel s'avança. Il dominait la cour de toute la tète, tt Comment te portcs-fi< f » dit-il au matiquis, daifs ce langage que l'orgueil nobiliaire avait cotisacré parmi nobs, plusieurs siècles aVant que l'égalité démocratique y recourût dans les emportements de la Révolution française. Mais les grands, de race et de création nouvelles, font de vains efforts pour être admis, par lés familles investies de ehapeanx antiques, à cet échange de familiarité, c Je suis aux pieds de Votre nAltesse^n répondit le gentilhomme delà chambre. Il était inflexible sur les privilèges de sa naissance; c'est la seule résistance qu'il pût opposer au dépositaire de la puissance illimitée du souveraih.

< Le marquis flt cOrihâitre son désir. Don Manuel se Contenta de lui répondre : « Je verrai ce que je peui faire « pour Votre Eicellence. » Puis il passa, distribuait des questions dont il n'attendait pas la réponse, et ne répondant pas aux discours qu'il moissonnait sur sa route.

« Je vis le commandeur recueillir une part des hommages servilcs de la foule. Il arrivait à l'instant du Nord, et dans ses yeux éclatait un triomphe inconnu qui avait quelque chose d'cflrayant : tous ses sentiments étaient amers, toutes

SUITE Dt) MANUàCRlt B^AÎNHOA. j)99

sél^ ëdti(;èptiôiis faroùchei^'; 6h parlait cohfuâèittënt d'un traité qui allait être conclu à Fontainebleau , et qui porterait aussi hdut la gloire du favori que Celle dû roi des Esl^gnes. Mais Jaymé ne pouvait être hètlreux qiie comtne l'est un rbéchant ou un coupable, en Cherchant à prdfitet* de la prospérité pour assouvir ses passions et ses vengeances. k il s'appr(>cha du marquis; soh accent et ses elpressiofns déthilsireiil sur-lë-champ les soupçons que je cotitinuslis dé nourrir, qiie Mâtéa s'était plu visiblement à entretenir eii jtiôi. Il lié pouvait pas être l'assassin de Maria : je vis trop', â ses prèiîiièreë paroles, que son fiiheste anioîir n'avait pHii encore abjuré toiit espoir; je frémis des diripôrtethent^ aniqiiels poufrait s'abandonner uti tel homifie, qtiand il sfe sëiitiràit blessé ans retour dans son Orgueil et dans ses voëifx. Il m'entraîna dans ime embrasure de fenêtre^ oH tous les r^itls nous stiivireiit aveC autant de curiosité qbë d'envie. fi Vchls voulez de l'empldi? me dit-il. Pourquoi la de C*** a ne l'à-trelle pas fait savoir? Un mot de s^ bdtiche.i... i> le ûs tin geste d'hortëuretd'ihdignàtioii. 11 ne parût pas le tëiiîflrqiief où le comprendre. « Nous ne deriiâHdoris pâ6 « inieùx de vous avancer à marches fôrcéeë. Son AltèSSe t wrà bientôt souveraine de droit corhine de fait! Il hes'ak git plus que de conquérir sa souveraineté à la pointe de € répée : j'au^c1i soin que vous àoye« de ceiix qui auront c cette gloire! » A ces mots, je me sentiiî pdlir. |je traité de Fontainebleau n'était pàS définitivement signé encore, ses stipulations n'avaient pas transpiré à la Puerta del Sol. Mon regard interrogeait celui du commandeur; il ajouta : « Vous « êtes toujours assidu près la de D*'"', je vous souhaite tous c les plaisirs du monde. Je ne serai pas jaloux. Mais préve- « nez-la^ de votre côté, de veiller sur ses actions et sur ses « discours. La patience de Son Altesse, malgré tous mes efc forts, aura un terme -, Son Altesse, à la longue, se lassera de «I ses complots, par tous les saints ! comme d'autres, malgré € sa beauté, se sont lassés de son amour. » J'écoutais cette audacieuse révélation, cette forfanterie peut-être, immo-

340 LIYRE ONZIÈME.

bile, rœîl fixe, l'âme agitée de sentiments oonfîis, quand les portes s'ouvrirent devant l'ambassadeur de France; le oommandeur courut lui faire cortège. Les diplomates, les grands, témoins de ma longue conférence avec te prot^é et le rival du maître de la monarchie, semblaient attacher sur moi on œil jaloux, comme pour pénétrer les importants secrets dont je devais être dépositaire. Je devins l'objet d'égaids inusités; les courtisans se groupèrent autour de moi; 0 s'en trouva un, vieillard illustre et puissant, dont la bienvei démonstrative me poursuivit jusque dans la rue d'Alcab; je me hâtai d'échapper à des hommages qui me blessaient à la fois comme des bassesses et comme des insultes. Combieo les grands de la terre rougiraient de leur petitesse s'ils pouvaient lire quelquefois dans l'âme de l'honnête homme obscur le profond mépris qu'ils lui inspirent!

c Un nouveau jour venait de m'éclairer. La vie de Matéi n'avait plus pour moi de mystères. Il me le semblait du moins, et, me croyant au bout des douloureuses découvertes, je ne voyais désormais qu'une grossière aigile dans l'idole qui m'avait autrefois charmé. Je courus à sa maison et de sa maison au théâtre ; je ne pus la voir : elle était de ces dames de haut parage qui prennent un étrange plaisir à se perdre dans les ténèbres de la loge large et profonde ' réservée aux manolas. Je n'eus pas le courage d'attendre la fin du spectacle. J^allai chercher auprès de Maria l'apaisement des tempêtes qui bouillonnaient en moi.

(( Le lendemain, une visite importune vint de bonne heure troubler le cours de mes pensées. Le personnage qui frappait à ma porte répondit, par la grille de mon guichet, à mon qui-vive : le gente de paz ' accoutumé ; puis, il ajouta

^ Cette partie des théâtres espagnols s'appelle casueto. Les hommes lui donnent un nom fort discourtois.

' Gens de bien, homme paisible, ami.

qu'il s'appelait le seigneur don Diego de F***. Ce nom m'était inconnu : j'ouvris, cependant; j'avais reconnu le vieux cavalier, fidèle partisan de la maison d'Autriche, qui avait été mon compagnon de voyage au retour de Salamanque. — « Ne me trompé-je pas, seigneur colonel? s'écria-t-il à ma c vue. Se peut-il que je retrouve dans votre seigneurie un

< jeune licencié avec lequel j'ai fait route, il y a cinq ans, € d'une manière, hélas ! bien indigne d'un homme tel que c moi? Nous sommes dans un temps de miracles. Je suis « resté triste plaideur, citoyen dépaysé de Xativa, et j'ai la « faveur de parler à un colonel, chevalier d'un ordre mili-

< taire, et, qui plus est, l'ami de Son Altesse! »

c Je demandai vivement l'explication de ce dernier titre ; mais, avant de me répondre, le cavalier déposa son manteau court, le plia soigneusement, tira de sa poche des cigares, m'en offrit, ranima le sien, et s'installa dans un large fauteuil d'osier.

a La bonté de votre seigneurie, me dit-il, peut devenir ff pour moi ce que fut pour les mages l'étoile qui les conduic sit à la crèche du Sauveur. J'ai appris, en entrant au paie lais de Son Altesse le conseil royal et suprême de Gas-

« tille — Seigneur, interrompis-je, si telle est l'Altesse

€ dont vous me croyez l'ami — Permettez, poursuivit le

c Xativan sans m'entendre, permettez que j'expose, en peu « de mots, à votre seigneurie l'affaire qui me conduit auprès « d'elle. Je plaide depuis cent quarante-deux ans bien comp c tés; car depuis le temps fortuné où Sa Majesté don Carlos, c deuxième de ce nom, dernier roi incontesté du sang d'Aua triche, monta sur un trône qui était bien celui de ses aïeux, c mes auteurs ou moi nous revendiquons la propriété d'un « majorât, qu'en attendant arrêt la couronne administre pour c nous. Les frais judiciaires nous ont déjà coûté vingt fois la c valeur du domaine en litige. Quand notre Sauveur fera- € tril enfin justice des usurpateurs grands et petits 1 Vous « saurez que j'ai pour adversaires les redoutables marquis « de C***. »

343 UVRE ONZIÈIfE.-

c Dans ce nom, qui avait été celui de mes ancêtres^ qui était celui de mon beau-frère , je vis une explication de la visite de don Diègue. 11 ajouta : « La maisop illustre qui « avait subite mon procès s*est éteinte, il y a cent ans, ^us^

< bien que la splendeiir de Tempire. Maintenant, j'ai à coma baflre trois grands d'Espagne au lieu d'iiq seul; et le

< temps n'est plus où un citoyei^ pouvait dire à (x>n droit pe (t qu'hier, en jetant les yei|x, par un hasard exp[^ordîi^re,

< sur un étalage de librairie , je lisais dans nw fffpbpe

< adressée, l'^n de grâce 15939 au saint et grand roi Plji- (( lippe II, par l'auteur 4^ Qrqftdezas y çost^ notables de « Espaûa *. Le voici ; je l'ai transcrit sur-l^^^^^P ccNipe « le plus beau témoignage de l'équité d'pn gouyepieinent c légjtiine et des libertés que la nation possédait alors : Jkr c pin> bien longtemps^ dit le grand hpnime, la justice est f égffle pour tous. On ne peut pas dire qt^e f^s lois SQif$t (( comme les toiles d'araignées qui prennent les ptQt^çbes ft c fiqn pas les éléphants ; rien nest plus néçes^ire que c cette égalité pour la conservation de la république^ pour (( son accroissement j pour sa durée^ égalité sans laquelle Iti (( paix ne peut se maintenir et la république elle-même rest ter debout. Malheureusement, tout cela n'est plus ; il y i| « des éléphants aujourd'hui, et don Diègue, sous les 4^^ « ccndants du borgne Philippe V, n'est qu'une mouche rea tenue, depuis cent quarante-deu:^ ans, dans les rets de « la justice. ^

a Ici, le docteur don Mathias parut ; il venait de voir le commandeur, à peine arrivé du fond du Nord, entrer chpz la marquise à une heure où il n'avait pas coutume d'être reçu. L'air troublé de Frcy don Jaymé, son prompt retour, sa visite matinale avaient vivement frappé le bon chapelain qui m'apportait ses conjectures diffuses. Le Xativan n'avait pas paru remarquer la présence d'un inconnu. < Le pouseil

^ l'raUé des grandeurs et des choses remarquables de l*^spaipi^t par Pérez de Messa.

f de CastiUe, dit-il , éternise mon supplice, ... » — € Le

% poQ&eil de CastiUe, s'écria don Matthias, ou plutôt le con-

(1 seil roya(, car il y a antonomase, ou du moins synecdo-

f phe, k s'exprimer autrement depuis qpe Philippe Y ^ sup-r

f primé le conseil de la cour d'Âragpn. » -r^ « Et que n'a

« point supprimé c^ Philippe qui s'eniyr£^it, quoi qu'on

« puisse dire? interrompit le phampiop ol)$tiné do Tarchi^-

f duc A-tril laissé debout un privilège de cité, de province,

% dfi royaume, de classe? Voyez TAragon, la Catalogne,

% tppt^s les contrées qui s'honoraient d'être indépendantes

f dp la couronne do CastiUe... Patience! Je sais un remède

ç à tant de maux ! »

ff Le chapelain, sans se déconcerter, reprit avec son feq étrange : « Maux inévif^î^bles! Le conseil royal, puisqu'on

c ne doit plus dire le conseil de CastiUe, le conseil royal,

< réimissant l'autorité administrative à l'autorité judiciaire, c toujours partagé entre l'espoir des grâces et la crainte de « l'oxil, infectant des vices de l'oligarchie notre despotisme n qi|i 4 bipn assez de ses propres souillures, fut présenté ç d'abord comme l'héritier des cortès ; mais il est devenu f qp fljéail de plus, ^insi qu'il arrive toujours des garanties « faussées. Les sauvegardes politiques ressemblent aux f mfjr^iUes qui protègent quand eUiss sont debout, et enc suite éçf^sènt. Dieu soit loué ! Flétri par ses œuvres, ce f corps suprême recueille des dépositaires et des victimes « de r^mtorité royale un égal mépris, En se montrant, de- (i p|iis vingt années, un ennemi de l'esprit humain, aussi

< jaloux, aussi haineux que le saint-ofT.... p

< Ici , don Jltfal'hi^^ s'arrêta , comme si la foudre l'eût frappé; Il ne connaissait pas don Diègue ; et, prêt à blasphémer contre la sainte inquisition, il crut sentir un bras vengeur qui s'appesantisss^it sur sa tête. Je profltai de son eOroi pour cendre la parole au plaideur. « Le conseil de « CastiUe, je niaintiens ce non^, reprit don Diègue, n'est f pas plus cxpéditif que les autres cours du royaume!.,. — « Vqus n'ignorez sûreinent pas» ^!éçxh de nouveau le doc-

.144 LiVRC wiutatL

« tear, que Philippe IV, par no décret do 19 fiéiner de L'aa

« de grâce 1622, ordonna que dans dmine cfaHobve da

< conseil une crrâée seerèie fût pratiquée, poor qÊHk pit, « à tonte heore, s'aasorer par Ini-méoie de ractififté det c travaux et de la sagesse des opinions. — Oh! c'étafc là c le bon temps! » repartit l'hidalgo avee m pir ; et il se hâta de ponrsniTre : c La première fiais qoe

< cause fut appelée à la salle des qninie eenti^ 1» <c grands seignenrs que je combats se pcésentèieBt ^ prendre un siège parmi les juges... — LaloiiTdntiliei? « (lu livre n de la Reeopilacionj interroni|»t eacore ledoe* « leur, leur assnrail; ce privilège, ainsi qu'aox

< chevaliers des ordres, titres de CastiUe, tons « membresnés du conseil royal. Je vais vous « quelles circonstances ces cofueiilers extériemfM « place à la droite on à la gancfae dn président. — Tons a m*anriez rendu grand service, repartit don Diègne avec

< humeur, de communiquer votre scienee à Son AlIcsK le « Conseil ; car chacun de mes advosaires voulait avoir la « droite du gouverneur. Tous trois fondaient leurs titres « sur des femmes. Tous trois prét^odaioit ^alemenl en- « porter la place d'honneur par Tancienneté du sang et dn <f chapeau. Ils se sont disputé ce Cauteuil mandii par on «r procès d'incident qui a menacé d'oiterrer des généra*

d tions comme le procès primitif. Enfin — La même

« chose, s'écria le fatal chapelain, est arrivée, en 1702, dans <t les débats du connétable de Castille, M. de Benavente avec « le duc d'Ossuna ! •

<c Don Mathias précipita le flot de ses citations sans que mon impatience réussit à y couper court. Don Diègue, i la fin, put reprendre :

«r \ji démêlé de mes adversaires s'est terminé après seo- (( lement cinq ans, et évidemment je dois ce miracle i un f( pèlerinage que je fis au MontrSerrat. Grâces à Dieu et à a ses saints, le fond va être appelé; mais dans Tintervalle <r qui s'est écoulé, deux de mes juges sont morts; on autre,

c rexcellentissime don Eugenio Yzquierdo, négocie en ce « moment lin traité avec S. M. l'empereur des Français, si c tant est que les Français aient un empereur; trois ont enc couru Texil : je ne pourrais avoir le vote de ceux-là que par c l'entremise d'un portier de la chambre, dont le voyage a serait pour moi une ruine et un malheur de plus. Le sep- < tième a été appelé à la respectable junte apostolique' qui « veille à la défense des dîmes du clergé. Un huitième exerce c la charge salutaire de surintendant de l'imprimerie, et « pour celui-là, s'il veillait, comme dans les bons temps de c la monarchie, à étouffer les poisons de cet art diabolique « qui a, dit-on, paru dans le monde en même temps que la c poudre, l'hérésie, et autres inventions de l'enfer.... — « Justice de Dieu ! » s'écria don Mathias, et il allait défendre la presse de toute la force de sa rhétorique et de ses poumons ; je lui imposai silence. « Bref, continua le malc heureux plaideur ; il ne me reste que trois de mes juges. « Eux seuls pourtant doivent prononcer sur l'affaire, et, c dans le nombre, un d'eux est infirme, un autre aveugle et c sourd, le troisième vendu à mes parties. Les deux prec miers, qui ne peuvent se transporter au palais du conseil, c voteront par écrit sur une procédure immense qu'ils n'ont c pas vue depuis cinq ans. J'ai essayé d'arriver jusqu'à eux; c leur maison est défendue par un page, inexorable pour c qui ne peut le payer, et j'ai vu passer vingt fois par cette c porte, que je ne saurais franchir, un de mes adversaires, c le marquis de C***. — L'excellentissime seigneur marie quis de C***^ dit aussitôt le chapelain, le beau-frère de c l'illustrissime colonel don Âlonso! »

« Â ce mot, l'hidalgo de Xativa arrête son œil sur moi, laisse tomber son cigare et se lève d'un air de désespoir. « Quoi! s'écria-t-il d'une voix tremblante; vous seriez... »

« Je lui demande si ce n'était pas au descendant des anciens marquis de G**% au beau-frère du marquis actuel, sommelier de corps en exercice de S. M. le roi, notre seigneur, que Dieu garde, chevalier de l'ordre insigne de la Toison-

346 UVRB ONZIÈME.

d'Or, qu'il croyait s'adresser. Mais je lui décooFre autant de mystères qui le confondent; cédant enfin à mes inst£inces : c J'étais venu , dit-il , solliciter une grâce que je c ne puis plus attendre de votre seigneurie; car la mère c de Dieu permet que le monde entier se ligue contre moi. tt ^^ pause, claire et juste comme les saints Évangiles, « serait gagnée si j'avais une audience du magistrat auc quel je ne puis arriver, moi venu au monde son ool-

< lègue. Certainement, un mot de la bouche toute-puis-

< santé du sérénissime prince de la Paix aplanirait ipa

< route jusqu'à lui mieux que la colonne de fea qui mar-

< chait devant le peuple saint, et tout h l'heure on yient « de m^assurer que votre seigneurie disposa absolument

< de celui qui dispose de tout*., t-t- Que vou1<3Zt¥Ous direî c m'écriai-je avec une indignation qui fit reculer Thidalgo c( épouvanté, r- Le bruit de votre faveur sans bornes, me « dit alors don Mathias, occupe toutes les bouches de la

< déesse aux cent voix compie vos victoires les E^tiguai^t « cet hiver. Moirmême, voyant que la camara n'est plus 4c écoutée, que j'ai été porté dix fois sans succès en tête (( des trois noms de ses consultes pour une des riches préc bendes du royaume, je viens réclamer aussi de votre « bonté infinie une recommandation auprès de Son Altesse. « — Vous êtes fou, docteur! où avez- vous pris de telles « extravagances? — Mais, la voix publique... — La voix c publique ! c'était à vous de la réformer et pon pas de la « suivre. — Vous ne seriez pas le favori du favori? » me dit alors don Diègue d'un air joyeux ; <t hé bien ! touchez « là, seigneur colonel; vous êtes un brave, alors! 4*avais a regret de croire qu^un homme de cœur pût être attaché « à rinfàme renégat. Advienne de mon procès ce que Dieu « voudra ! mais rappelez-vous bien que don Manuel est « Tantechrist, car Daniel le désigne comme l'abomination « de la désolation assise dans le temple, et saint Paul s'ex- « pliquc bien plus clairement encore, quand il l'appelle (( llipinn^e du péché, le fils de la perdition, l'ennemi de

SUITE DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 347

« Dieu, qui se montre comme Dieu et se fait adorer comme c tel. N'est-ce point d'ailleurs |a bête très-dévorante dont « parle l'Apocalypse ? Ainsi, tous ceux qui encensent le veau € d'or, seront, s'il plaît à Dieu, à sa sainte mère, à son € père monseigneur $aint JosepUi 6t à ses saints, punis € dans ce monde aussi bien que dans l'autre. »

(( Don Mathias embrassa vivement l'opinion de l'hidalgo, et l'appuya d'une dissertation qui me fit retomber dans mes qpplpureu^ps rêveries. Je ypyais la calomnie me désignier comme un adulateur de don Manuel ; mais je ne sais si cette imputation provoquait en moi plus d'indign^Mpn pi| plus de remords. Povirquoi m'étais-je incliné devant l'instrument de l'humiliation publique? Accorder des homrpagies à jin pouvoir que l'on hait et méprise, c'est là une de ces faiblesses auxquelles l'exemple de la foule ne sert pas d'excuse. Il les faut laisser à qui n'en rougit pas. »

PBOCàs DU PBINGB DBS ASTUB1B8.

Séjan prenait le rôle de juge, après atoir celui (Taceusateur à des agents apostés pour pwdre le plus proche héritier du trône. Le jeune prinee anU oublié plus d*une fois la circonspection <ia*ezigeaiient las circonstances, poussé, par des afliranchis et dçs eUcats avides de pouvoir, à la hardiesse et U confiance. Cet ce»seils lui inspiraient, non des desseins coupables, mais des paroles inconsidérées qu*enTenimaient les délateurs. Qtfû ; se tût, qu'il parlât, son ^ence, ses discours élaie^ des

crimes. La nuit même ne le protégeait pas. Il ne pouvait veiller, dormir, soupirer que sous Teeil de S^an.

Tacite, Ann,; lib. ly, c. i.ix et lz.

Course de don Alonso à PEseurial. ArriTée de Ramon. Correspondanee de -Barit avec Fray Pablo et de Fray Pablo avec Matéa. Aspect extraordinaire du palais. Arrestation de Fray Pablo. — Quadrille de Bartolomé. Avertissements de la Gitans. Hardiesse de Fortunato. — Fêtes de saints. Oisiveté. Ambrosio. — Rupture d*Alonso et de Matéa. Arrestation de la comtesse. — Retour et dangers de don Carlos. Soirée au Buen*Retiro. Complots de Fortunato, de h Margarita , d*Elvire , du commandeur. — Arrestation de tous les partisans de don Femand. Arrestation de don Fernand comme parricide. -— Fuite de don Carlos au couvent de Sor Dolores. Arrestation de Maria. — Agitation de Madiid. Prédications des moines. — Comparution d*Alonso et de Maria devant le conseil de Castille. — Irritation populaire. Terreurs de Godoy. Tentatives de transaction. Soumission de don Fernand et pardon de Charles lY.

ce Je pouvais être appelé à l'armée. Je ne voulus pas m'éloigner sans avoir revu mon frère. Je pris congé de Maria et partis. Je ne parvins à San-Lorenzo que peu avant la fin du jour ; tout était morne, suivant Tusage séculaire, dans cette résidence d'un monarque, de sa famille et de sa cour. Quelques moines, un ou deux chambellans en costume, la chèvre et le pourceau erraient seuls sur l'immense parvis. Près de pénétrer dans le cloître, je fus surpris de rencontrer Ramon, qui, expédié en toute hâte par la marquise

vers Fray Pablo aussitôt après la visite du commandeur, repartait , encore tout couvert de sueur et de poussière, pour porter des lettres tout aussi pressées de mon frère à elle et à Matéa. Tandis que je réfléchissais à ce mystère , à cet échange de messages rapides, le page s'éloigna de toute la vitesse de son cheval , et je franchis le seuil de la demeure sainte. Mon étonnement s'accrut, en apprenant que l*obscur Pablo venait d'être appelé chez le prince de la Paixa La soirée s'écoula sans que je pusse arriver à lui. Le lendemain, au lever du jour, je retournai au monastère, et ne fus pas plus heureux.

« Je voulus parcourir l'aile de cet immense édifice où nos rois résident , au-dessus du tombeau de leurs pères ; un garde du corps me repoussa : je remarquai que l§ douleur et l'indignation étaient empreintes sur son visage. EnOn, un religieux vint me dire que mon frère gémissait dans un cachot ; on croyait savoir dans la communauté que les satellites du prince de la Paix avaient saisi un billet transmis la veille par Pablo à don Fernand pour lui révéler des périls inconnus. Je ne pus en apprendre davantage. Le silence du religieux et l'air consterné de tous les hiéronymites m'annonçaient de grands malheurs. A ce moment, un adjudant du majordome Mayor, qui était instruit de ma présence, vint me donner l'ordre de retourner sur l'heure àMadrid. Il me fallut partir, en proie à de vives perplexités, mais bien loin de soupçonner quels nouveaux scandales je laissais dans cette silencieuse Thébaïde.

c Deux lieues me séparaient encore de Madrid , lorsque d*un ravin large et profond qui bordait la route s'élança unequadrille ' nombreuse. Une femme mêlée à la cavalcade m'inspira de la sécurité, jusqu'à ce que je pusse démêler son costume, et reconnaître uneGitana. Quelques cavaliers, à -l'aspect sinistre, se détachèrent du reste de la troupe pour venir à moi. Parmi eux je distinguai Fortuuato, Il ne s'é-

* Troupe de cavaliers armés.

350 Livitfi MjtitMt.

tohha point. < Mon cher cOtidisciplé, thé dii-tl iiisolèitifaièîtt, 4 on ne votis demande qne denx cho^ indiftéreniéS ft iifl € philosophe tel que vous : \û bourse ou la vie. « — ^ Jèi*ponds en mettant l'épée à la main ; il s'enfuit époinrâlilté; nlais ses compagnons m'environnent; et le mietlt monté d'entre eux, le plus gi^iid, celui qui seinblait commander i tous les autres, dégage une main de son mâtiteàu, se dréSte i^r i'étrier arabe, saisit Une hache à deux trâildialfts, et m^ordonne d'une voix terrible de m'apprétei* à iDMrir. Il était jeune encore ; une rédézille enveloppait sa chetâiife épaisse et noire, il portait la veste àràgddaise; sa ôebftiM de cuir était hérissée de pistolets et de poignards; là pbime jaune ombrageait son latgë chapeati ; sa taille, tà totib^ nance, la coupe de ses traits achevaient de lui donner itii air imposant et farouche. Je me rappelai le màii de la Giianà de Salamarïque, le meurtrier dd cointe de D*^ ; e*étail lui. Sa face meUaçante codservait Tenipreiuté dû cod^i que je lui avais porté en défendant Ferhahda contre ses fdi'eÉli^ Résolu cette fois de disputer ma vie, je m'étais élâiloé: èoà arme favorite , qu'on eût prise pour là frâmée dëè Viëtfx Francs, renverse mon cheval sur la poiissière. ^-^ Tti àS dfl < coeur, me dit ^rtolomé, comme un citoyen de l'Arigon; « comme un homme qui n'aurait pas sUc^ le lait èmpbî^ « soimé de la cour. Pourtant, tu as des galofis d'or ft tes c manches, et dans ce temps hérétique, Dieu sait qu'dn « ne les donne qu'aux élus de Satan ! Quelle est ta patrie ?f — Je nommai la terre de mes ancêtres, la vieille GastUle! ^- « Vieux Castillan !... je te donne un quart d'heure pour « faire ta paix avec Dieu ; qu'il te pardonne les franchises c de FAragon détruites, vos rois vendant les bieds de It t sainte Église romaine, vos seigneurs insultant à des eo^ € fants du même père, plug pauvres, mais plus chrétiens et « moins lâches qu'eux ! d — Fortunato voulait que je livrasse sur-le-champ l'or que j'avais sur moi. * Digne fils <K de la Castille, lui dit TÂragonais, tu n'as pas osé le dé- (( pouiller tout à l'heure, quand il pouvait se défendre:

SUITE Dfe ÉlAîJMcfttt D'AÏNHOA. 8^1

t falà tDtl métier de corbeau jus(|u'au bout; àttend§ qiTil Il dit deftsé de vivre ! » — Les brigàttds raillèretit lèiir bômpagndti dècoticërlé. Le chef reptii en s'adressawi à hlbi : « Si tù- rencontres là-bas ceùt de ttOfe roîs ^tli ont détruit 4 noâ firlvilégeë et miâ à itiort le QtAnû Justicier d'Af agôil, 4 je l'ordonne de leur dire ceci de ma part : Le Jnstitia Mayôr « retit depuis cinq aiinées; il a établi i^ôti siège aU séiti dés le Gastilies, et sa vengeance est inexorable pour quiconque «I pactise avec ce sabbat doré qii'on appelle la Cour. »

«i En Ce rtidment , la fettiine du terrible chef accourut pnur jouir du spectacle qui se préparait. Elle venait d'établir ses enfants, non loin de nous^ dans une maison abandonnée; -^ 4 Femme, cria TAràgonaiSj pourquoi mets-tu la « Pac[uita de mott coeur et Son cher ange de frère dans Une 4 prison de terre et de paille ? Ne t'ai-je pas dit que les ent fants de Bartolohié devaient toujours respirer urt air 4 libre comme eux? Je ne veux pas qu'ils rencontrent de t voûte qui les empêche de grandir, jusqu'à ce (Jué leur ti téie^ d'il plait à Dieu et à ses saints anges , atteigne le 4 firmament; »

* Ici, se rappelant que le quart d'heure est passé, il rapproche ses épais sourcils; Fôrtunato a compris cet ordre. Il disputait à ses complices le plaisir de l'exécuter, quand Ift Gitâna s'élance entre les assassins et moi , belle eheore tsotntnë au temps où le mari de Matéa brûlait pour elle dé fees funestes feux ^

t Le colonel don Alonso^ s'est-elle écriée j n'est point un 4 ennemi de l'Espagne et de la foi. C'est lui qui nous a re- 4 conquis la vice-royauté dé Buenos- Ayres ^ l'une de nos 4 couronnes d'outre-mer. » A ces mots j tous les cavaliers fimnent un cercle autour de moi, en se disant l'un à l'autre d'tin air étonné : « Celui-là nous a reconquis nos royaumes « d'outrc^mer ! x Leurs visages exprimaient l'admiration et le respect comme s'ils eussent contemplé l'ombre de ces conquistadores dont nous conservons religieusement le souvenir héroïque. Seul , le chef de la quadrille est à peine

ébranlé. « Mon maître , lui dit la fille de rAndalousie, ton c poignard a su accomplir tes vengeances : les miennes ne € font que commencer. Laisse vivre le colonel ! Celle qui € prétendit me dérober à ton amour se consolerait de sa < mort plus facilement que de son indifférence ; il faut c qu'elle éprouve un supplice égal à celui qu'elle me desti- (( nait, quand elle voulut me séparer de toi, et probablement € me faire assassiner. » Â ces mots, Bartolomé semble prêt i se rendre; mais, excitée par le fils d'Elvire, la troupe voulait une rançon, c Hé bien! s*écri&>t-il, enfants de juifs ou de « marchands que vous êtes, demandez ce que vous voulez « avoir, puisque vous préférez l'or au sang ! »

(( La question fut gravement discutée; Foriunato cita plusieurs fois les catégories d'Âristote. Pendant ce temps, la Gitana m'aborda en chantant : « Seigneur colonel , me a dit-elle , nous sommes d'anciennes connaissances ; vous « aviez vu à Salamanque, vous avez vu plus récemment, le « soir du guet-apens de Garavanchel, tout ce que je sais et « tout ce que je puis ! Je suis bien fâchée de ne pouvoir pas € vous découvrir le présent et l'avenir. Mon maître m'inter- « dit l'exercice' de mon art, quoique j'y tienne comme à la « mémoire de mes pères. Mais je tiens à sa volonté comme à a la vie de mes enfants. H est un mystère facile à vous dire « sans recourir à la magie. Je le voudrais au prix de mon « sang. Car ma vengeance serait comblée, et tout votre « avenir y est attaché... Un pouvoir invincible, celui d'un « serment, me ferme la bouche. Ce grand secret, trois « personnes avec moi le possèdent : Inès, qui vous hait a comme les femmes savent haïr : elle mourra sans vous le a dévoiler! Puis Ramon, son amant, qui le tient d'elle sur « son âme : sa discrétion est à l'épreuve de l'or et du fer; puis « votre vieux père. • . Je ne compte pas une personne de plus, « vraie fille de Satan I... Celle-là prendra» s'il le faut, ces « trois vies et commettra tous les crimes pour tenir fermés à « la lumière vos regards... et votre cœur !... » — < Femme, <( m'écriai-je, si tu railles, le moment est mal choisi ; si tu

« dis vrai, douz(3 mille réaux, vingt mille pourvu que tu « parles! » — a Oui! et la damnation éternelle au bout!... « Contentez-vous d'apprendre de moi une chose : il est écrit € dans les astres que vous ne pouvez trop détester Texcel- « lentissime comtesse de D**% ni trop aimer Texcellentissime a marquise de C***. Savez-vous qui donna le conseil au com- (( mandeur et à son ami le grand enjôleur de majestés, que c( Dieu damne, de vous exiler en Amérique pour assurer la € tranquillité de ses amours ? Ce fut dona Matéa, quand vous c veniez de lui sauver la vie ! Savez-vous qui , dernière- € ment... — Femme, s'écria Bartolomé, fais-tu encore de c la sorcellerie , à l'exemple des sept disciples du marquis <x de Yilléna, qui mérita si bien de brûler dans ce monde c et dans l'autre ? Je te le dis pour la dernière fois, il faut « choisir entre l'ange des ténèbres et le père de ta fille ! » Ija Gitana dessina autour de Bartolomé quelques figures du fandango, et elle courut à ses enfants.

« Je méditais sur tout ce que je venais d'entendre. Le sénat de bandoléros mit fin à ses débats. Ils s'étaient arrêtés à exiger de moi quinze cents piastres. La mission de m'accompagner à Madrid, pour recevoir le prix de ma liberté, échut à Fortunato, et je m'éloignai sous Tescorte de l'assassin de Maria. Tout ce qu'il y avait d'assurance et d'ironie dans le langage de ce détestable aventurier, durant la marche que nous fîmes ensemble, ne saurait se décrire. Celui qui peu auparavant avait levé la hache sur ma tête, invoquait les souvenirs de notre amitié; et, quand j'essayai d'apprendre quels conseils avaient tourné ses coups contre la marquise, il me parla de son innocence avec un accent qui aurait convaincu tout autre que moi ; tant d'audace me fit frissonner.

€ Presque aux portes de la ville, d'autres brigands nous assaillirent. Il échangea les mots d'ordre avec eux, et nous arrivâmes en paix. Je m'occupai d'acquitter ma rançon. Quand l'honneur ne m'eût pas défendu de violer des engagements auxquels je devais la vie, je n'aurais pu trahir le misérable qui venait de traverser fièrement à mes côtés les I. 23

rues de la capitale^ sans livrer au poignard mes parents, Maria, tout ce qui m'était cher. Voilà ce qu'avaient fait de TEspagne trois cents ans de pouvoir absolu : il n'y avait plus d'essor que pour le brigandage, de sûreté que pour le crime, de police que contre Tintelligence humaind,

« Il était trop tard pour chercher à voir Maria. Resté seul , je revenais sans cesse malgré moi sur les paroles de la Gitana. Qu'y avait-il au fond de ce mystère dont elle avait agité les ténèbres autour de moi? Devais-je le sonder? Ne me fallait-il pas bien plutôt fuir de redoutables clartés, ignorer toujours ce que Matéa, ce que mon père voulait que je ne susse jamais ? Matéa !•.. ce que. je venais d'apprendre s'accordait trop bien avec les odieuses confidences de Jaymé sur elle. En ce moment, il me semUa ea** tendre le rire cruel qui m'avait poursuivi sur les àeffés de son palais cinq années auparavant, le jour où j'avais trouvé à ses côtés, la veille de mon exil pour l'Amérique, quand j'étais dans toute la candeur de noon admiration et de mon dévouement, le prince de la Paix et le commandeur. Ce rire, après un si long intervalle, venait frapper mon oreille et serrer mon cœur comme alors; mais cette fois il me pénétrait de honte et d'épouvante. 11 faisait pour moi de tout le passé un triste mensonge : les faits et les paroles des dernières années venaient assaillir ma mémoire pour dépouiller l'expression que mon inexpérience leur avait prêtée. La de D*** était la proie d'indignes amours, dans ces temps d'innocence enthousiaste et de foi naïve où je n'osais pas élever mes vœux jusqu'à elle ! Depuis lors, elle avait changé de sentiments... Avait-elle brisé ses chaînes.^ Dans ses rapports avec moi, elle s'était prise au piège de son inépuisable besoin de domination et de succès, peut-être sans recouvrer l'empire d'elfe-même. Ce n'était pas mon dévouement ni ma personne qui l'avaient touchée; c'était le spec-

SUITE DU MANUSCmT D'AÏNHOA. 355

tacle d'une autre affection dont elle avait prompiemant mesuré mieux que moi-même la souveraine puissance sur mes sentiments, mes idées, mes actions. C'est à cette pensée de rivalité que s'étaient allumées ses passions jalouses. Où j'avais vu l'amour, je ne voyais plus que la haine et l'envie. Dans ma douleur, je jetai sur le papier, pour la faire arriver à Matéa sans pitié, l'indignation qui remplissait mon âme.

« Le jour venu, jp voulus envoyer le message qui contenait l'arrêt de mon cœur. Ma maison était déserte. Sa Majesté le Saint-Sacrement était passé, lift' de mes domestiques l'avait suivi. L'autre venait d'être arrêté pour rendre aompte de mon absence. Je sus que des arrestations rein- I^Uss^ient et épouvantaient, de tous côtés, la capitale,

c A ma porte vivait, depuis plusieurs générations, une de efi» j^illes qui ont pour demeure la voie publique, pour lii le pavé, pour abri la voûte du ciel. Ces lazaroni castillans, enveloppés de haillons qui servaient le jour de manteau au plus âgé d'entre eux, et la nuit de couverture à tous, n'avaient pour exister que le produit des aumônes et le tra- ¥aj) du plus fort de la troupe. C'était un jeune homme grand 0t robuste qui j^ x&ommait Ai^brosio; je l'appelai pour qu'il |KHiât ma kttre à la comtesse. Il resta étendu sur Vacéra* sans me répondre; et quand je m'approch^^ pour me faire mieux entendre, il souleva à moitié sa tête que soutenait l'épaule de sa mère, et me dit qu'il ne pouvait pas travailler de tout le jour, parce que c'était la fête du seigneur saint Judas Tadée, patron de son grand-père* Je réclamai les bons offices d'un aguador qui m'objecta que ce saint avait aussi présidé à sa naissance. Un mendiant à qui je présentai mon récado s'excusa sur ce qu^au prix de tout l'or du aoonde il ne voudrait pas commettre un péché mortel. ÊJUmné de ces scrupules chez des gens qui profitent trop

i On appelle alntt une ligne de dalles ou trottoir à ras de terre qui iMNTde les maisons; le milieu de la rue est pavé en cailloux.

a56 LIVRE DOUZIÈME.

scayent des prÎTilégcs de Tindigence pour remplir tous les ministères, je voulus rassurer la conscience du mendiant : c Oh! que m'importe! rcpliqua-t-il. Il n*est pas de

< mari si jaloux, de père si méchant, de moine si attoitif , c que je ne sache tromper sa surveillance, et je prie e& « pareil cas votre seigneurie de compter sur le zèle de son c ser>iteur, citoyen catalan d^origine, et vieux chrétieD

< s'il en fut; mais aujourd'hui je ne peux pas me permettre c de travailler, car nos aïeux étaient de Gironne. Ignorezc vous que nous sommes à la vigile de la fête du grand « saint Narcisse, %rèque et martyr, patron de cette dté? € Votre seigneurie voit bien que je ne puis rien faire aoc jourd'hui, ni demain; mais plus tard... » Un homme achetait une tranche de melon à la vieille Elvire; je recourus à lui; il me regarda longtemps, et, affectant la dignité des princes de théâtre, il entr'ouvrit lentement son manteau déchiré pour me laisser apercevoir une sale livrée; ce geste fut accompagné de la déclaration que lors même qu'il n'aurait pas la faveur d'être le trois cent quatre-vingt-quatrième domestique de l'excellentissime comte de***^, il oe pourrait pas me satisfaire par respect pour la fête du curé de sa paroisse. Je maudissais tous ces hommages au saint du jour, sans réfléchir que celui du lendemain et celui de la veille m'auraient été aussi contraires.

« Dans mon impatience, je courus au palais de D***. Je vis Matéa. Je parlai. Mes premiers mots lui apprirent la révolte qui était en moi. Elle était immobile. « Quoi! s'é- « cria-t-elle; Alonso, que voulez-vous dire? > Je me fis violence pour achever. Je dis Jaymé, mon exil, ses perfidies. Alors, elle tombe à genoux; des mots entrecoupés sortaient seuls de sa bouche, parmi des cris de douleur. Tout à coup, elle se relève. Son œil ardent semble chercher au fond de mon âme si j'ai tout dit, si la mesure est comblée, si je

sais tous ses crimes; puis un cri de douleur et d'é[)ouvante s'échappe de sa poitrine : « Ah ! dit-elle, vous voilà bien, «c vous autres hommes! quand on est jeune, belle, entourée « d'hommages, on vous voit tous à genoux. Vous prodiguez c les idolâtries, les promesses, les serments; vous les scela lez, s'il le faut, au pied des autels, devant Dieu et ses < saints. Sur la foi de ces engagements sacrés, une infor- « tunée donne à un homme, à un caballero, elle le croit du « moins, tout ce qu'elle a reçu de Dieu : son cœur, son c âme, sa vie, et le lendemain cet homme se joue d^une c existence qui s'est immolée à lui toft entière ! Il la déc laisse, il l'insulte de rivalités parjures, il l'abandonne à la « solitude, au désœuvrement, au péché, h la perdition éter- € nelle. Il l'abandonne, par quels motifs? pour quels intérêts € et quelles séductions? Pour le jeu, le vin, les autres fem- € mes !... Quelles femmes encore? Souvent les plus indignes € de toutes : une danseuse de fandango, peut-être une Gic tana ! 11 brise ainsi sans souci, il foule aux pieds sans re- « mords les derniers refuges où se serait appuyée une pauvre « âme désolée : la gloire de ses ancêtres, la dignité de son € rang, Thonneur de son nom. Et ensuite on s'étonnera si « la malheureuse créature, à ce point outragée, prend au « mot le mépris que vous faites d'elle, si elle ne croit plus à « rien, si elle ne respecte ni son honneur ni le vôtre que vous « traitez de la sorte, si elle s'abandonne enfin, comme vous € Tavez abandonnée! Hélas! ce sera par désespoir, par ven- « geance ; quelquefois aussi , car cela m'est arrivé, par indiffé- € rence de tout et de soi-même ! Pourquoi en ce temps-là me « serais-je défendue, et pour qui? Qu'aurais-je prétendu garc der en moi, la rivale impuissante de la Gitana, des dons (( que dédaignait celui qui les avait achetés au prix de tous « les sacrifices pour n'en tenir aucun compte au bout de quel- « ques jours?... C'était mon droit et ma vengeance de n'en « tenir nul compte à mon tour. J'ai accepté sans amour, sans c illusion, avec un indicible mépris de la vie et du monde a tels que je les voyais, l'appui qui s'ofl'rait à mon dcses-

c poir et à ma solitude. En apprenaût à juger Jfaymé, je nehd c ai point retiré ma foi, quoique dans la foule qui s'est pressée « autour de moi, j'aie distingué deux hommes. J'ai estimé c dans sir Georges un caractère indépendant, que notre yie (( de cour ne connaît pas, et j'ai été impitoyable pour lui ! Il c me rendait le respect de moi que l'on m'avait ôté : je me re- (( levais en lui résistant. Toi, je t'ai aimé, je t'aimai du jour (( où je te vis. A ton premier regard si tendre et si superbe, c à tes premières paroles si timides et si nobles, si hautes,

< si brillantes , je reconnus l'image que j'avais cent fois c rêvée, le compagnon, le guide, le héros que les romath € ceros m'avaient promis, et que la vie ne me donnait pas. « Je sentis qu'à tes côtés, mes jours auraient coulé pleins c et honorés. Je me dis que j'eusse été digne de toi. Je reconc nus avec désespoir que je ne l'étais plus!... Cachantsous

< des dehors étourdis le trait qui était arrivé au plus proc fond de mon cœur, je ne m'appliquai qu'à te le laisser « ignorer. Tu l'ignorerais encore , tu m'aurais trouvée d'ai- «c rain pour toi , si je n'avais été entraînée, en dépit de

< moi-même, par le besoin de vaincre à tout prix la rivale

< heureuse que j*âvais aperçue, longtemps avant toi, an « fond de ton âme. Elle a vaincu ! La bohémienne et la « grande dame auront été tour à tour plus fortes que « moi! Celte découverte a mis dans mon sein une sorte « de rage. Oui! je l'aurais poignardée, et le genre humain « avec elle, pour qu'elle ne fût jamais à toi ,... jamais! i

a Plusieurs fois j'avais voulu l'interrompre ; j'éclatai enfin : «Taisez- vous! m'écriai-je, pas un mot de plus! vous « blasphémez ! »

« Elle avait l'air égaré : mon cri d'horreur sembla l'avertir et la rappeler à elle-même. Elle me regarda d'un œil qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de mon être. Tout à coup deux rivières de larmes roulèrent de ses yeux sur son visage et sur sa poitrine. Elle vint alors s'asseoir à mes côtés, et laissant tomber sa tête sur mon épaule : « Non, non, reprit-elle « avec un accent désespéré, je ne blasphème pas, mais je

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 359

c suis bien malheureuse ! Je crois voir partout des monstres ! c Je souffre des tourments qui vengent et au delà ceux dont ft je me suis plu trop longtemps à me voir aimée. La pensée c que ton cœur soit à une autre, que ta vie pût lui appartenir ; « cette pensée impossible, tu as raison. .., fait mon désc espoir, me met hors de mbi, me rend capable de toutes u les vengeances. Je t'en avertis, maintenant que je suis c calme : il n'y a pas de vie si sacrée.... >

« À ce moment, Fernanda et doiia Inès entrèrent éperdues. Sur leurs pas, accourait, avec la casaque rouge et noire, un alguazil annoncé au nom du roi. 11 avait laissé son man^ teau ainsi que le chapeau à plumes sur les degrés; un greffier de chambre était avec lui:

c Ces messagers redoutables déclarent à la comtesse que, sur l'autorisation du conseil de Gastille, elle devait livrer sa maison aux perquisitions de la justice, et suivre à l'instant même les agents de la force publique. L'infortunée, calmée à l'instant et pâlissant, leva les yeux sur moi, me serra la main, et dit : « La volonté de Dieu soit faite! La € mort que Godoy me réserve peut-être me paraîtra moins € horrible, après avoir perdu la dernière illusion de votre € amour; mais comment avez-vous eu le courage de m'an- « noncer ainsi l'arrêt que votre cœur a porté? » Et elle fondait en pleurs, me demandant grâce pour ses emportements d'un accent désolé. L'alguazil était impatient de saisir sa proie. « Que Votre Excellence veuille bien se hâter, dit-il; € car nous avons ordre d'être incorruptibles, et, pour tout c l'or de nos royaumes d'outre-mer, nous ne lui ferions pas € grâce d'un quart d'heure. » En effet, les prières et les présents les trouvèrent inexorables. Cette rigidité inaccoutumée parut à la comtesse un aussi mauvais présage que sa captivité même. Au moment où on l'entraînait, elle aperçut Fernanda qui gardait le silence et pleurait. « Du moins, dit- € elle au greffier du conseil royal, je puis emmener ma fille € dans le monastère où vous allez me conduire? > — 11 répondit avec embarras qu'un monastère n'était pas la de-

meure assignée pour Son Excellence. < Quoi ! reprit-elle en «c pâlissant ; une femme de ma classe! il se pourrait que je a fusse enfermée ailleurs que dans un cloître ! Parlez : allez- <( vous sur-le-champ me mettre en chapelle pour mourir! « — Nous avons ordre de conduire Votre Excellence à la a prison de la Couronne. » Matéa tomba sur le plancher, et Vestéro ' put seul amortir la violence du coup. Elle ne revint à soi que pour promener des regards égarés, en criant: « Que deviendra ma pauvre enfant, seule entre mes laquais n et mes femmes, sans parents, sans protecteur? Oh! Alonso, (( je la confie à tes parents; mais pourquoi nous as-tu ce sauvées? »

« La triste Fernanda demandait à grands cris qu'on lui laissât sa mère; elle venait à moi, baisait ma main, et me disait : ce Seigneur colonel, ne nous abandonnez pas! sauvez- « nous encore une fois! » Dona Inès, pendant ce temps, s'abandonnait à tous les mouvements de Torgueil outragé. — a On doit savoir, répétait-elle, qu'on peut tout me con- (( fier sans péril. Son Excellence a fait une assez longue à expérience de ma discrétion et de ma sagesse ! La jeune « comtesse serait-elle déshonorée sous ma garde? Il n'y a « points Dieu merci, de sang roturier dans mes vehies; mais « quand des filles de marchands épousent des grands d'Es- « pagne, il est tout simple qu'une personne comme moi se « voie méconnue. La noblesse et la religion sont foulées « aux pieds. Patience! la cloche de Vélilla, qui sonne toute « seule quand de grands désastres nous menacent, se fera « bientôt entendre, et il ne sera plus temps ! »

« Enfin, Matéa monta, en frémissant, dans sa voiture. Je pris place à côté d'elle pour relever, s'il se pouvait, son courage. Fernanda, Dona Inès, une autre camarera, le chapelain, Talguazil suivirent. En quelques instants, la vaste et splendide demeure bâtie au milieu de la capitale pour les

^ Tapis de paiUe ou de jonc dont tous les appartements sont garnis dans l'automne.

prisonniers de tous les étals, s'ouvrit devant elle. Valcayde^ la reçut avec respect, assisté de Taumônier, vieux débris de la société de Jésus^ qui possédait autrefois le privilège de desservir la prison ; il semblait, avec son air sombre et grave, protester contre la dissolution de son ordre par les Aranda, les Choiseul et les Pombal. Tous deux la firent transporter, sans mouvement et presque sans vie, dans le quartier des femmes. Je fus obligé de la laisser aux soins des filles du concierge : aucune de ses camareras n'obtint la permission de s'enfermer avec leur maîtresse mourante.

« En traversant la Puerta del Sol, pour conduire la jeune comtesse toute en pleurs chez ma mère, je fus frappé de l'attitude de la foule , plus nombreuse et aussi immobile que jamais; elle se taisait, suivant sa coutume. Mais la surprise et la douleur se lisaient sur tous les visages.

€ Nous nous occupions encore à sécher les pleurs de la pauvre enfant et à expédier un courrier à don Domingo, pour lui apprendre les malheurs de sa fille , lorsque j'entendis la voix de don Carlos m'appelant au travers du guichet. J'ouvris. Je fus étonné de son retour dans Madrid, de sa présence dans un lieu où il n'avait jamais paru. Luimême, à peine entré avec sa brusque assurance , s'arrêta tout à coup devant mes parents : il semblait perdre contenance en présence de dona Leonor. Il s'assit et me dit vivement : a Je te poursuis de maison en maison, afin de te € donner à la fois le baiser de l'arrivée et celui du départ. « — Gomment donc? où allez-vous , où vas-tu , mon ami , a à peine revenu de tes îles Baléares ?» — « Dans l'autre « monde^ supposé qu'il y en ait un. » — « Quelle est cette « folie ?» — « Le crédit de mon père, reprit-il en rougis- « sant , m'a enlevé à mon exil. J'arrive. Mais Godoy juge c à ma taille que mon lot est d'être en cage. La comtesse,

* Gouverneur.

« SOUS ses verrous, m'a fait prévenir qu'il était venu de VE»a curial des nouvelles menaçantes, et Fortunato m'assure <( que tous les limiers de la justice me tendent déjà leurs tt filets. Fortunato ! car nos maîtres avaient besoin d'un « honnête homme de plus à leur service, et, comme leur c main est heureuse, ils sont tombés sur le fils d'Elvire ; m ic misérable m'a parlé d'arrestations sans nombre. J'ignm^ c ce qui se passe ; mais sois sûr qu'un grand coup va être « frappé à l'Ëscurial !» — « Tu penserais qu'il s'agit de qud- € que chose de sérieux I > >— « Oui, car il ne s'agit pas de « ma tète. Ou je me trompe fort, ou on en veut à celle de c don Fernand. »

f( Je frémis. Un sourire avait brillé parmi les pleurs de Femanda, à l'aspect du parent dont elle était habituée à aimer les caresses et les saillies. 11 la prit dans ses bras avec émotion. » — « J'ai tort , dit41 , pobrecita ', « j'ai tort de regarder tant ces beaux yeux, encore si purs et « déjà si tendres. Quelle jolie fleur qu'un enfant de cet âge! a 11 s'exhale de cet angélique visage un parfum... Eh! vrai- « ment, me voilà romanesque, je pense. Démonio ! c'est le € devenir un peu tard, la veille de mon de profundis... — «c Si tu as des craintes pour toi , interrompis-je, pensons à « te trouver un asile. — Sans doute ! et je te propose de venir « te promener avec moi au Buen-Retiro. — Y songes-tu, (( mon ami? parcourir la ville quand la nuit commence à « peine, traverser le Prado à l'heure où la foule le couvre « encore, affronter l'autorité suprême dans les jardins d'une a maison royale ! Ce serait insensé ! — C'est pour cela « qu'il n'est pas de parti plus sûr. Viens, ou je vais seul. »

a Je suivis don Carlos qui enfonça son chapeau militaire, couvrit sa joue des longs replis de son manteau, et se dirigea sur la Puerta del Sol avec sa confiance accoutumée. La foule, toujours aussi pressée, m'inquiéta pour mon imprudent ami. Les boutiques et les lanternes latérales je-

* Pobrecita, pauvre petite, terme de tendresse.

SUITE DO MfANuscRrr d'aïnhoa. 363

taient asi^èlfc de clarté pour que nous pussions être aisément remarqués. Â peine dans la rue, nous rencontrâmes une des processions qui, sous le nom de BosarioSy sillonnent et sanctifient Madrid à toute heure. II fallut découvrir nos têtes, et, parmi les hommes qu'entraînait la bannière de la Viei^e, se trouvait Ramon portant les lanternes bénites. n m'aperçut, me salua par mon nom, et comprit dans cette fnalencontreuse politesse don Carlos qui s'inclinait jusqu'à terre. L'attention de quelques groupes s'arrêta sur lui ; car le bruit de son arrestation avait déjà couru. Mais l'exprès- ' sion de tous les visages disait assez que les affidés du fàtori n'étaient pas ceux avec qui sympathisait la douleur imblique.

< Don Carlos, promptement initié aux espérances et aux alarmes des amis du prince des Àsturies, m'apprit en chemin quels événements, pendant mes deux jours d'absence, avaient surpris et épouvanté les esprits. Je savais de reste que don Fernand s'était décidé enfin à écrire à Bonaparte, pour Itri demander à la fois sa protection et son alliance. J'ignorais qu'une main inconnue eût livré une copie de la lettre à don Manuel. Cela se passait au moment où se concluait à Fontainebleau ce traité perfide qui précipitait TÈspagne sur le Portugal et les armées françaises sur la i^ninsule, sous le prétexte d'assurer le blocus continental et de conquérir â Godoy la souveraineté des Algarves. Le vain-

Stteur du continent poursuivait ce qu'il appelait ses grands esseins. 11 voulait renverser du trône les deux dynasties du Midi et transporter dans sa maison la couronne de Philippe V, sans faire l'honneur à la nation espagnole de la subjuguer au prix d'une bataille. Les divisions de la famille royale, les complots de la reine et de son amant, la complicité involontaire d'un roi chevaleresque et aveugle, les alarmes et les imprudences d'un fils entouré de périls semblaient devoir suffire à lui livrer sa proie. Il avait encouragé, pressé par son ambassadeur, assurait-on, la démarche irrégulière du jeune et malheureux don Fernand, pour armer

ensuite le courroux du roi et du père. Ce qui est certain, c'est que munis de la lettre même du prince, et, forts du traité de Fontainebleau, la reine et don Manuel ne craignirent plus de faire enfin le vide par un grand attentat sur la première marche du trône. Alors que j'avais trouvé tout silencieux et morne à San-Lorenzo', le roi, notre seigneur, arrêtait en personne le prince des Asturies qu'il accusa de complots parricides. H se fit remettre son épée. Dans son emportement docile, il alla jusqu'à frapper de sa main son royal héritier. La reine remplissait le palais de ses cris de vengeance. Elle ne parlait que du sang qu'elle voulait, répandre, sans songer que c'était celui du premier de ses fils. Don Carlos, d'après tout ce qu'il avait su , ne doutait pas qu'en eflet les murs de l'Ëscurial ne fussent destinés à être une seconde fois rougis par un meurtre des temps barbares. Mais du moins, quand Philippe II frappait l'infortuné don Carlos , les peuples virent la royauté terrible, et point avilie. Ils purent s'intéresser aux personnes royales jusque dans leurs plus extrêmes égarements. Le pouvoir suprême inspira la stupeur qui naît des grandes catastrophes, non cette indignation qui se compose de beaucoup de haine et d'encore plus de mépris.

« Ici, à toutes les déchéances se joignaient toutes les épouvantes. C'était un monarque odieusement trahi , une reine odieusement fascinée, dès longtemps blanchie dans l'oubli de tous ses devoirs de femme, de mère, de souveraine, qui travaillaient à dépouiller leur propre race par un crime affreux, dans l'intérêt d'un serviteur indigne qui marchait vers des catastrophes inévitables sous le poids de la haine universelle. Bonaparte , conspirateur plus habile , comme il appartenait à un fils de Tl talie, avait raison de penser que, si la couronne des Espagnes pouvait jamais être saisie par surprise et sans coup férir, ce serait à la faveur de tels attentais, et dans la confusion du soulèvement public.

« Les véritables desseins du gouvernement et de la cour ne se manifestaient que trop dans le choix du tribunal assi-

gné à l'auguste yictime. Le conseil de Castille était chargé de l*information. Une commission de onze membres, choisis par don Manuel , allait se rendre immédiatement à San- Lorenzo, et là, dans le silence d'un désert, parmi les ombres d'un cloître, sous l'œil du monarque irrité, elle prononcerait sur la vie du royal accusé. Cette procédure avait un air de famille avec celle du donjon de Vincennes. On semblait vouloir flatter le maître de la France en donnant une seconde représentation du drame funeste. Don Carlos pleurait de douleur de compter son père au nombre des juges.

« Le Prado était désert. Nous arrivâmes aux vastes jardins du Retire. Ce lieu, tout rempli du génie de Philippe IV, ce palais où la royauté espagnole devança les grandeurs de Louis XIV, en se montrant entourée d*un cortège de grands hommes égal à celui dont la France est à bon droit si fière, fait toujours sur moi une impression profonde. Je crois voir les ombres illustres de Lope de Vega, de Calderon, de Solis, revivre autour de moi. Les fontaines sans nombre de cette fastueuse retraite, la royale statue, les eimitages et les kiosques, sanctuaires de la religion et du plaisir, qui s'élèvent au milieu des bosquets , les spacieux étangs que Tart a creusés sur ces collines escarpées , avec les embarcadères élégants dont ils sont bordés ; toutes ces merveilles , pour lesquelles Tor des Amériques a été prodigué, parlent puissamment à mou âme. La lune prêtait à la scène une majesté de plus.

< Du haut du parc, sur le plateau, nous avions devant nous le Prado , les Délices , les bords lointains du Manzanarès, Madrid tout entier, dont les clochers et les dômes se détachaient au-dessus des ombres en aiguilles ou en masses d'argent. Jamais la capitale n\i autant de magnificence qu'à cette heure, avec ses pompes du ciel déployées au-dessus de ses palais , avec cette brise des nuits méridionales

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qui» reproduisant au dernier jour d'octobre Tagréable fraidieur du (Hrintemps, ouvre Fâme aux seiisatians les plus douces, et la dispose aux plus nobles jouissaneaii. Alors les aspects de la plaine aride s'effacent dans l'obscurité ou ressortent en nappes brillantes. Les longues chaîna de Guadarrama et de Buytago, comme d'indestructibles remparts, élèvent autour du spectateur leurs fronts qu'un band^ude neige éclatante couronne. Le bruit des fontaines, le ru^ sèment du lion ou de la panthère qui s'indignent, non loin de là , de leur captivité ', mêlent aux effets de cette ravissante nature je ne sais quelle vague émotion , quelle image redoutable des déserts africains : il n'est pas jusqu'à la statue de Philippe IV, qui n'ajoute à la magie de la scène, tant, le piédestal disparaissant dans les ténèbres, le bronze ^s'anime par la pensée , et semble un cavalier mystérieux. élancé au milieu des airs. .

(c Je retrouvais dans cette scène un souvenir du basrâ d'Anahuac et des grandeurs de Mexico. Sur ma tête s'étendait encore ce ciel sans nuages, aux couleurs vives et pures, dont la splendeur est incomme dans les climats du Nond. Le flambeau des nuits ^ait là toujours versant ces flots de lumière par qui la nuit n'est qu'un poétique reflet de la magnificence du jour. Combien d'ailleurs tout était changé en moi et autour de moi ! Matéa et ma sœur, ces noms qui avaient tant occupé mes veilles dans le cours des nuits américaines, quelle place différente tenaient-ils maintenant dans mon cœur? L'un n'y laissait plus que des souvenirs cruels et d'amers regrets ! L'autre m'était mille fois plvs cher. Mais il se liait en moi à un trouble inexprimable, et, tandis que tout était incertitude et douleur au fond de mou âme, qu'allait-il advenir de notre Espagne? Là aussi tout est obscur et redoutable. Que devient mon orgueil pour mon pays, et par là même que deviennent mes longues perspec-

^ La ménagerie royale, composée d'une vingtaine de tètes, occupe un pavillon du Buen-Retiro.

lîves d'ambition et de gloire? Hélas ! qu'est devenue la profonde pai& que j'avais cru trouver, pour tout le cours de ma vie, dans la tendresse de Maria!... Que deviendra même ma sécurité? J'avais appris à San-Lorenzo, par le message mystérieux de Ramon, qu'elle avait des secrets pour moil

c Mon compagnon don Carlos, après avoir agité mille projets plus ou moins déraisonnables pour assurer sa retraite, tomba comme moi dans une silencieuse rêverie. Les grandes scènes de la nature avaient de Tempire sur sa molûle imagination. « J*en suis bien fâché , me dit-il , si je « dois finir déjà ma carrière ; mais le regard céleste de ma « cousine Feraandina, l'orgue et le clair de lune me font c quelquefois croire en Dieu. »

c Nous nous trouvâmes de retour aux portes du Retiro, flans avoir rien résolu sur le choix d*un asile. Le royal jardin était déjà fermé : j'appelai le concierge à grands cris, et il ne me répondit pas. — a Voilà , me dit don Carios , c une plaisante aventure. Escalade les murailles; te vtton, € lu n*auras rien à craindre; moi, je vais bivouaquer, enc veloppé dans mon manteau, sous le feuillage mesquin de

< ces trembles ou de ces chênes verts; à leur air languis- « sant et pâle, on dirait qu'ils restent aussi malgré eux sur € 4)ette terre ingrate.» Je voulus le déterminer à sortir avec moi. < Non, me réponditril, je suis ravi de penser que le roi, « notre sdgneur, que Dieu garde! m'aura donné cette nuit

< un asile. Puisse cette bonne action le réconcilier avec « la postérité! »11 s'éloigna, et le bruit de ses pas se perdit bient6t dans le murmure de la cascade voisine.

« Cependant, le concierge avait entendu ma voix, allumé wol flambeau, pris son rosaire, élevé à Dieu son âme endormie, et paru à la fenêtre. J'eus avec lui un long colloque. U me fallut renoncer à obtenir comme un droit ce que la dignité du personnage ne voulait accorder qu'à titre de faveur, et recourant aux formules de la politesse, de la prière même, les seules par lesquelles nos rangs inférieurs se laissait fléchir, je le décidai enfin, par le nom de la sainte mère

de Dieu, à descendre pour ouvrir les portes. Rnroe me fat de sortir seul. J'aurais trop évidemment compromis mon aventureux compagnon, si je m*étais éloigné à sa poursuite. Tandis que je méditais sur cette folie , je vis , au pied de l'esplanade du Retiro, un bataillon en armes assiéger le palais où le duc d'Infantado vivait parmi les chefsd'œuvre des arts. Ce seigneur avait eu le temps de fuir; des généraux, des prélats , des femmes, furent moins heureux. La maison entière de don Fernand , depuis le chanoine Escoïquiz jusqu'à ses derniers laquais^ était désignée à ces rigueurs; on persécuta l'infortunée princesse des Asturies jusque dans son tombeau ; tout ce qu'elle avait laissé de serviteurs fidèles reçut des fers. Je tremblai pour Maria. Le gouvernement, afin de justifier ces arrestations extraordinaires , répandait le bruit de dangers et de complots effroyables. Don Fernand avait voulu assassiner son père! Mille récits étaient semés de ses projets parricides. Mais, au milieu de tous les soupçons contraires, l'Espagne pressentait trop bien quelle trame était préparée pour déplacer l'autorité que la nature et la loi destinaient à don Fernand.

« La marquise n'était pas à l'hôtef de C***. J'allai chez mes parents. Ils pouvaient savoir la captivité de don Fernand et je comprenais leur affliction. Trois femmes étaient assises autour du brasero. J'aperçus d'abord dona Inès et ma mère. La troisième soutenait sur son épaule Fernandina qui s'y était endormie de fatigue , et dont elle tenait les petites mains pressées dans les siennes avec tendresse. C'était Maria, Maria pâle, émue, pensive, superbe par l'expression de douleur et de bonté qui était en elle. Que d' afflictions communes nous avions connues tous deux depuis quarante-huit heures, sans avoir pu les échanger ensemble ! A la vue de la fille de Matéa, reposant avec confiance sur son sein, de grosses larmes remplirent mes yeux. En même temps , un trouble indéfinissable m'empêcha de me précipiter près d'elle. Cette impression n'échappa point à ma mère. Je crus que mon père l'avait aussi remarquée. « Don Rodrigue de Ribar, dit-il, tout Cid Cam-

< péador qu'il fût /après avoir combattu comme un lion « et Taincu cinq rois sarrasins, perdait tout son courage et c se troublait, comme un simple jouvenceau, devant la belle a doâa Ximena Gomez, la dame de ses pensées. Il est bien c permis à notre cher colonel qui n'a pas encore gagné auc tant de batailles... » Je me demandais quel nom allait sortir de sa bouche? Dona Léonor essaya de l'arrêter, prêt à trahir sans ménagement, devant dona Fernanda et doâa Inès, le secret des chimères dont il se berçait. < Bon ! dit-il, « depuis ce matin, la belle enfant n*a plus rien à apprendre c des projets de sa mère et des nôtres. Comme dit le proc verbe andaloux : Bien sait la rose oii elle pose! »

< Je sortis. J'avais besoin d'être seul avec mes chagrins et mon émotion. Si j'avais pu ignorer encore la place que tenait Maria dans ma vie , je l'aurais appris à ce moment. Si j'avais pu ignorer à quel point la patrie , la gloire , la liberté sensée m'étaient chères , je t'aurais senti parmi ces saturnales du pouvoir absoki tournant ses armes contre son propre sein, et prenant pour victime celui qui devait en recueillir l'héritage. En présence d'une armée étrangère qui sillonnait nos provinces, de Phéritier du trône et des plus grands noms de la monarchie jetés dans les fers, d'un royaume épuisé par la misère et le désespoir, il me fallait, spectateur inutile des calamités publiques, essayer de dormir sur mon épée oisive! Âh ! malheur, trois fois malheur à. qui naît avec une âme indépendante dans ces temps dé- (dorables où la corruption et l'apostasie peuvent seules aller tête levée , où il n'y a d'arène que pour les dévouements serviles , où les bons citoyens sont réduits à deux choses : voir et gémir!

« Tandis que je cherchais en vain le repos sur ma couche brûlante, don Carlos le trouvait sans effort sous la voûte du ciel. Mon insouciant ami s'était enfoncé dans le bois et avait planté sa tente derrière une touffe d'arbrisseaux à l'ombre

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de la longue avenue qui borde rét&fig^ Il déploya sm AMi-* teau sur la terre, alluma son cigare^ etouhlia 6éft ehagrftis' comme ses périls.

« Un autre bruit que celui des fontaines M tarda point à troubler le silence de ces vastes solitudes ; le miinUtire d'une basquine et de ses franges rapidement ftgité(Sl frappa don Carlos. Se levei^, voir deux femmes qui marcbaieiif i grands pas, les suivre, remercier le sort des distractioiHr do^t il se crut assuré, fut Tadairc d'un moment. L^ deux iliooiHnuesse perdirent bientôt dans les demi-lunesdessinééftftup lalisière du bois, et s'assirent en silence sur d«3 bfiacd^cihm^ laires qui garnissent ces asiles mystérieux. Le lîOtonel ft'é^ tait glissé à travers les bosquets, en suivant leurs irtioès; il parvenait à s'approcher sans bruit^ lorsqu'il s'arrêta- IMNlrt au bruit de deux hommes qui marchaient dansTalléet<A«' sine et s'assirent sur le parapet du bassin à dix pas delaK « Ce lieu me plaît, dit Fortunato, pour y rencontrer tùl (( grand personnage tel que vous. C'est la mêttlô place tift « l'excellentissime comte de Beauharnais et l'illUBtrissiMe c( chanoine Escoïquiz avaient leurs rendez-vous quand' ih « ont concerté cette belle alliance du prince des Aéturie^ < avec l'empereur Napoléon. J'y viens pour de moins grattsft^ « aventures. Mais vousj cher commandeur, que flaites^TOlts « ici à celte heure solitaire ? Es\rce la galanterie ou la po* « litique qui vous y amènent? » — « Non, ami, c'est tout K simplement la triste condition de la moitié des âmes es- K pagnoles sous notre soleil qui dévore, dans ce vide sans n fond qui dévore encore davantage. C'est le desetiffaûo^ « le désenchantement universel , le dégoût de toute chose « et surtout de moi-même. Je délibérais de finir par le « mode de suicide particulier à notre nation : par le cloître ! * — « Vous , commandeur, quand vous êtes au comble des « honneurs et des succès, quand vous voyez chaque jour face « à face la majesté royale, et de bien près, assure^t-dn ; quand « vous avez enfin tous les genres de bonheur et de gloire : « d'illustres amours, le pouvoir, un crédit sans bornes qui

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< ta s'accroître par la fortune que tous avess eue de rapporter n. k Son Altesse le grand amiral, et à Sa Majesté la reine, le t( billet fatal qui leur livre l'héritier du trône. » — « Oh ! c qu'importe ! Tu sais bien que tout m'est à charge, que tout « m'est odieux. Je ne suis sensible qu'à deux choses^ les « injustices du sort que rien ne conjure, et cette marquise « de Tenfer, qui me brûle , qui me ronge , dont je ne puis « pas me passer. Je donnerais pour elle ou pour le repos, c s'il est quelque part dans ce monde, tous les trésors de « l'Amérique. »

« — Patience ! Ne Toyez-vous pas qu'un beau et bon pro- € ces d'État va rassembler sous votre main tout ce que vous a avez sujet de haïr et tout ce que vous aimez! Vous avez à « vous plaindre des préférences du sort? l'occasion sera « belle d'en avoir raison, en laissant la justice se charger d'y € couper court. La marquise vous brave? elle pliera, ou elle 4 pourra être punie de ses dédains , comme don Alonso de c ses folles prétentions, de son orgueil intraitable; Tobscur c Ramon, de sa résistance et de ses dénonciations; la « de D***, elle-même, s'il vous convient, de ses artifices et ic de ses parjures. Il est beau de la voir prise par ses pièges, <( que notre quadrille sait tous, grâce à doda Inès. Digne € nièce de notre grand chef Bartolomé, la farouche Navarc raise dit tout à la Gitana pour assouvir dans l'ombre et € le silence toutes ses haines et toutes ses vengeances. » — « Lui a-t-elle dit une dernière trahison de sa maltresse, in- « fidèle au seul de ses serments auquel je misse du prix ! € Ma police vient de m'apprendre qu'elle a promis au colo- € nel , pour le mieux enchaîner, la main de ma cousme € Femanda, et par conséquent les plus anciens chapeaux « de la monarchie. J'ai su que ce soir même le vieux fou € de don Luis donnait tout haut le nom de sa fille à la petite « comtesse. Penser que cet arrogant aventurier prendrait le € pas sur la grandesse presque tout entiêtW'B — « On peut € y mettre ordre : puisque vous tenez la mère, il serait « facile de prendre des précautions à l'égard de l'enfant.

« On sait «ela dans votre famille,, et , comme nous disions a à Salamanque : Bis repetita placent. Commandeur, quand « vous voudrez ! cela me sourit! J'aime les aventures comme « vous aimez les majorats et les grandesses. C'est par laque « j'échappe au desengafio. Voici donc mon oracle très-sûr : (( de manière ou d'autre, vous serez comte de D***, et vous « savez que Fortunato ne promet jamais en vain !» — « Tête moin Caravanchel ! » — Halte-là, commandeur ! C'est votre (( faute et non la mienne. Il vous fallait un enlèvement « anodin et chevaleresque, plein de précautions et de res- « pects, comme s'il se fût agi de la Notre-Dame del Pilar! « Je vous réponds que si vos instructions avaient été aussi « accommodantes que celles de la comtesse, le colonel aud rait eu beau arriver somme un saint Georges à travers les « airs ; nous l'aurions eue morte ou vive. » — « Morte, mon <( ami? Je ne lui aurais pas survécu !» — « Voilà un beau « feu à mettre dans les romans. Moi, je ne compromets pas « mes desseins par de puériles faiblesses. Par la vie de Jésus, « on ne me verra pas livrer à une femme le secret de l'État « dans l'espoir de la flatter et de la séduire! » — « Qui t'a « dit...?» — «J'ai une police apparemment, puisque j'en a suis... Toujours doiia Inès! La comtesse a su par sesoorcc respondants de l'Escurial que c'était la marquise qui avait « précipitamment fait informer don Fernand de la décou- <c verte de sa lettre fatale. Et cette découverte, comment la « marquise Tavait-elle connue, au moment où vous arriviez de « Paris? Vous pourriez le dire, commandeur, si votre cheva- « lerie béatifique vous permettait de dire aussi de quel prix la c( belle des belles a dû vous payer ! Ainsi, ce procès dont vous « vous promettez tous tant de fruits, nos seigneurs de la cour, <( vrais ennemis de notre sainte religion et de notre prince « bien-aimé, il roulera toutenlier sur <o;i indiscrétion, Jaymé, « sur ta folle servitude , pour te parler comme nous fai- « sions à Salamanque. Qu'il te serve au moins à te délivrer « en une fois de tout ce que tu hais et de tout ce qui t'offense ! « S'il déplace, comme on l'annonce, le plus grand des héri-

SUITE DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 373

« tages, qu'il en déplace un autre qui te touche de plus près. « Mets-toi ainsi à l'abri des vicissitudes qui peuvent se faire « sentir à toi quelque jour d'une façon terrible, et, quant à « moi, sache que je ferai pour ta cause, que je ferai contre tes « ennemis, dans le procès et partout, tout ce que tu me com- « manderas. Je suis loyal et fidèle jusqu'à la mort. Mais je « ne ferai rien contre le prince, contre la monarchie, contre « les biens de la.sainte Église, contre la foi de notre Seigneur, « contre ma conscience. Tu sais qu'il y a longtemps que je « regarde ton ami don Manuel, ses alliés les philosophes, les « jansénistes, les païens, les révolutionnaires, les Français et « leurs partisans, tous ces enfants de l'antechrist, comme les a ennemis de Dieu et de PEspagne. :»

« Don Carlos, en écoutant cet entretien, avait été plusieurs fois sur le point d'éclater, d'épuiser dans le cœur du brigand la source des fureurs de son frère. Ses mouvements, le bruit de son sabre dans les massifs frappèrent Frey don Jaymé. 11 porta la main à son front, dit adieu à Fortunato et s'éloigna en ajoutant... « Je te laisse à ton rendez-vous « et à tes plaisirs. Je retourne à mon enfer ! »

« Presque aussitôt les deux femmes, qui étaient restées dans l'ombre jusqu'alors, parurent. Le licencié s'approcha d'elles et tous trois prirent place sur un des bancs circulaires qui garnissent ces asiles mystérieux. Fortunalo y déposa son chapeau et ses armes. L'une de ses compagnes, vieille et mal vêtue, dégagea d'une mantille de soie qui datait du temps de ses prospérités, uiie tête blanchie : c'était Elvire. L'autre laissa voir des traits fatigués, mais beaux et jeunes : c'était Margarita. Tous trois se taisaient. La reine détrônée rompit le silence : « Eh bien ! Margarita, dit-elle « d'une voix qui voulait être encore tragique, la souveraine « des anges en soit louée ! tu te prêteras à avoir des titres, <x des honneurs, des pages, des laquais, de l'argent, une « voiture à panneaux peints et dorés comme une reine ; € tu auras i^n État. Ton époux... — Enlendons-nous : si je « consens à vous voir demander pour moi ce rang et ce titre,

(c qui vous séduisent si fort, moi très-peu» c'est, je vous en a préviens, à la œndition de nejamais reprendre ma chaîne.

< Dieu le père seul pourrait vous dire ce qu'elle a été! i — c Mille morts ! s'écria Fortunato, je renierai Notre-

c Seigneur Jésus-Christ avant de permettre qu'une misé- ^;xàble femme...

' « Elvire se jeta entre les deux : a Mes enfants, 8*écria-t«

a elle , je vais prononcer comme un autre Salomon. Vous

« avez tort tous deux , toi , ma fille , de ne pas respecter le

« sacrement qui te commande Tobéissance ; toi, homme,

« d'oublier notre proverbe : Mule et femme earesseras^ l^une

<c et Vautre f obéira / » — c Vieille, reprit Fortunato, je sais

« un autre proverbe qui n'a jamais trompé : Femme et ckmh

« delle^ coupe la tête à toutes deux si bonnes tu les veux ! »

« — « Qu'il me frappe, qu'il me tue, interrompit Marga-

c rita. Il a ce droit puisque la volonté de Dieu et celle d'un

<K prêtre de la sainte Église m'ont unie à lui. Mais, il m*a<

(( vait enlevée; il m'a laissée sans pain. Il a fait de moi une

<K vile servante. Jamais je n'abandonnerai celui près de qui

« j'ai cherché librement asile : la très-sainte mère de Dimi

c sait qu'il n'a pas d'autre désir que de me voir heu-

a reuse. Ses dons et sa jalousie croissent chaque jour, i

« Il ne laisse jamais passer une romeria * ni une course

(( de taureaux sans m'y conduire; et demandez à l'ange

« gardien de mon ancien maître comment il a guéri d'un

« beau feu ce pauvre commissaire ï II le trouva une nuit

« qui rôdait autour de l'ermitage, et n'écoutant que sa

< fureur.... — Hé bien! s'écrie Fortunato... — Hé bien! « il l'a noyé, là, dans l'étang, sans miséricorde. — Vrai- « ment? dit le fils d'Elvire. — Oui; mais il avait consenti « à lui donner l'absolution, et je ne crois pas qu'il fût aussi a tendre pour vous, seigneur don Fortunato, s'il vous reu- « contrait maintenant. — Heureuse créature ! s'écria la

* Pèlerinage solennel aux lieux qu'une dévotion particalière consacre.

c reine détrônée avec un profond soupir ; il fut un temp^ c où moi aussi j'armais des rivaux. L'excellentissime duc € de *** a été poignardé à cause de moi ; et maintenant les € hommes me dédaignent ou plutôt m'ignorent. Tout me c repousse, jusqu'aux esprits qui visitent, diton, la veuve c et la consolent; aucun d'eux n'a pitié de ma solitude; « aucun ne jette un peu de cendre sur le feu qui dévore

€ mon âme. »

« Fortunato s'était levé pour observer la scène et voir si le redoutable Fray Aparicio ne se montrait pas. Il revint : — 9 Finisson&-en, dit-il; ce que j'espérais arrive, ma chère € moitié. Le sérénissime prince de la Paix... — Oui, ma c flUe, interrompit la mère du brigand, j'oubliais de te dire c qu'il rentre dans les charges publiques. Le tout-puissant c commandeur l'a attaché au gouvernement. Il va rendre c des services dans une terrible affaire, de sorte que nous c n'avons plus à redouter la malveillance de la justice ; nous € pouvons marcher la tête haute. — S'il sert le prince de la c Paix, tant pis pour son salut, reprit Margarita; j^aimerais c mieux le voir figurer sur la place de la Gébada que dans « l'enfer; il ne lui manquait plus que de s'atteler à ce c damné d'hérétique et d'athée qui judaïse publiquement, € et ose même se servir des autorisations d'un pape renéc gat pour vendre les biens de la sainte Église! — Voilà « bien les femmes, repartit Fortunato, et leur langue de <( salamandre! Penses-tu que je n'aie pas une âme à sauver? c J'ai promis au commandeur tout ce qu'il a voulu ; mais je <( renoncerai à la grâce du baptême, et aux lumières chré- « tiennes d'Aristotélès avant que mon bras ou ma bouche € servent les projets des ennemis de la foi et de ceux de don € Femand.On m'a demandé des dépositions contre le colonel c don Alonso qui est mon ennemi et contre tous les siens, c sa sœur, son père, ce scélérat de Ramon qui voulait « m'envoyer à la potence pour l'affaire de Caravanchel. € C'est pain béni ! je n'y manquerai pas. Mais ce vaillant c cavalier, ce généreux don Carlos qu'on a grande envie de

« perdre et qui est tout à la bonne cause, mais la de D < pour qui je travaille de temps en temps, et qui à ce mo- <c ment même travaille de son côté comme une sainte du « paradis pour le prince des Âsturies, sois tranquille, je a n'aurai garde de les compromettre. Voilà comme je sers « les hérétiques et les athées! En acceptant de l'emploi « dans le gouvernement, je n'ai voulu que rendre plus fa- <K ciles nos prochaines grandeurs ou grandesses. Sous nos <i futurs chapeaux, que tu devras à mon génie , tu ne me a reprocheras plus de n'avoir pas du sang bleu dans les ff veines , quoique à vrai dire, je ne sache pas où j'ai pris c le mien... Ma mère a bien gardé son secret. < — Fils indice gne ! s'écrie Elvire. — Je ne crois guère à vos promesses, «c Fortunato, reprend Margarita; je sais trop que vous êtes « capable de déshonorer et de perdre une pauvre créature « sans expérience et d'hidalgie sans tache ; mais je ne com- « prends pas comment vous pouvez mettre le Pérou à la « place de tout le mal que vous lui avez fait. — Sois tran- « quille; si tu le veux, le monde t'appellera bientôt mar- <K quise de vingt lieux divers, et tu auras pour neveu un « jeune seigneur, fou d'espèce rare, que tu vas dépouiller a d'un grand héritage, et qui brûle que la cour ait ce spec- « tacle. Pour arriver là, tu n'as qu'à me laisser faire et les « saints archanges nous seront en aide; foi de licencié, les « gardes du corps te porteront les armes! »

« Don Carlos était consterné de la pensée que l'enfant de l'excellentissime Sor Dolorès qu'il cherchait avec un si loyal dévouement pût se retrouver dans une créature dégradée. La suite de l'entretien le rassura. Fortunato avait détaché de la poignée de son sabre une boîte à poudre qui y était suspendue; il la place sur le banc , rallume son cigare, et continue ainsi :

« Belleenfant, dit-il, le licencié Fortunato est un plus hon- (c nête homme que tu n'imagines. Quand je fus chargé, il y a « vingt ans, de conduire au tour de Séville, c'est-à-dire à peu (( près aussi loin qu'on pouvait aller, la petite fille enlevée,

a je savais bien que si ia chère petite était morte en chemin, « ceux qui 1* avaient confiée à mes soins, avec les plus tente dres recommandations du monde, ne m'auraient^ pas <x donné un doublon de moins au retour. Ils m'en auraient « donné probablement quelques centaines de plus. Pourtant, <i je la laissai vivre, je fis mieux. En l'abandonnant dans un c village de la Sierra-Morena, je laissai subsister sur elle un « moyen presque assuré de la reconnaître un jour. Je crois « bien que j'y ai misun peu de malice, mais j'espèrequ'au jour « du jugement dernier le fait comptera plus que l'intention. <x Ce n'est pas là l'histoire que j'ai contée au noble caballero c( qui cherche l'héritière perdue comme d'autres cherchent « les héritages. Je lui ai dit que j'avais déposé la pauvre a enfant dans le royaume de Valence, pour que l'accent, les <x souvenirs, les habitudes ne te soient pas une difficulté; <x j'ai ajouté que tu as été élevée chez de vrais hidalgos qui te <c croyaient leur fille ; que j'avais eu soin de te marquer au « bras d'un signe infaillible que le temps ne pouvait effacer. « Tu vas me tendre ton bras d'albâtre...» Comme Fortunalo parlait, il aperçut, au fond de l'avenue, une ombre qui s'avançait à grands pas, et, dans son épouvante, il s'enfuit, laissant derrière soi sa femme, son manteau, ses armes et sa mère. Margarita se désolait de voir sa course nocturne découverte; Elvire ne trouvait pas dans le répertoire de ses souvenirs tragiques ou de ses locutions populaires, assez d'outrages pour maudire la lâcheté de son misérable fils. Fray Aparicio arriva et fut d'abord aussi heureux que surpris de rencontrer une femme auprès de la Margarita. Mais, en reconnaissant la mère de Fortunato, en voyant un manteau et des instruments de mort auprès d'elle, il crut à un complot. Dans son aveugle fureur, il saisit un pistolet; le coup part sans atteindre Margarita. Don Carlos parut alors. Le colonel aux gardes s'élançait inopinément du milieu des arbres. Les derniers rayons de la lune, prête à s'enfoncer derrière les montagnes, se réfléchissaient sur les brandebourgs de son uniforme comme sur une cui-

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rasse d*ai%ent» et son sabre nu brillait, ainsi que Tépée des séraphins, c Malheureux! » s'est-il écrié en courant au capucin. A cette apparition, à cette voix, Margarita se prosterne la face contre terre , en disant : « CTest le seic gneur archange saint Michel qui vient à mon secours! > Le religieux l'imite ; il ne se défend que par des actes d'attrition des coups de plat de sabre que laisse tomber sur lui le terrible vengeur de la faiblesse, et la vieille Elvire s'enfuit, en criant, au milieu des bosquets.

« Une détonation inaccoutumée, dans les circonstances où se trouvait l'Espagne, avait rempli d'alarmes le palais du Retire et ses dépendances. Les ouvriers de la manufacture royale de porcelaine erraient de tous côtés; des jardiniers, des soldats fouillaient le parc avec des flambeaux, et l'excellentissime alcayde, le duc de ***, s'était mis à leur tête. Don Carlos s'enfonça dans le plus épais du bois; la garde ne trouva que Fray Aparicio et la jeune femme humblement agenouillés ; tous deux étaient encore étourdis de la vision qu*ils avaient eue; ils la racontèrent. La foule, qui grossissait, se disputa la faveur de baiser la main du franciscain, son rosaire ou le pan de sa robe. I^e lendemain,, les traces de l'archange furent recherchées avec unp religieuse curiosité, et on ne manquait ni de les découvrir, ni de les adorer.

« Au milieu de l'émotion commune, don Carlos traversa la cour du palais en ruine, l'esplanade, le Prado, et vint frapper à ma porte : c'était avant le lever du jour.

« Il me fit rapidement le récit de sa soirée, de ses découvertes, de la manière miraculeuse dont lui étaient livrés les secrets présents et passés des méchants. Il l'achevait à peine, lorsqu'un cliquetis d'armes annonça qu'on assiégeait la maison. Un sous-officier la fit ouvrir au nom du roi notre seigneur. Mon ami ne se trouva plus : au premier bruit, sans écouter mes remontrances, il s'était élancé de mon balcon sur celui de la maison voisine, et pas un soldat ne se rencontra pour apercevoir cette périlleuse folie, ou

pouf la trahir. Là, le colonel enfonça brusquanent la fe« nêire qu'il avait ainsi abordée» et se hâta de dire aux maîtres du logis, que son apparition épouvantait, le motif de son invasion. Ses hôtes murmurèrent des imprécations contre son persécuteur, et lui livrèrent l'entrée des jardins.

€ Je venais d'apprendre que des complots détestables menaçaient la tète de ma sœur, la mienne, d'autres peut^ être. Mais, à qui les dénoncer y Dans les gouvernements absolus, il y a partout place pour l'attentat et nulle part pour la plainte.

€ Autrefois, dans les déserts de TEstrémadure, dans les goi^es de Buytrago, Maria croyait, à mes côtés, n'avoir pas un péril à redouter sur la terre. Devenu homme, je ne pouvais rien pour elle que lui conseiller de fuir.

« J'allai à son palais. Le soleil se levait à peine. Elle était déjà sortie avec le Adèle Ramon. Où la chercher? que faire pour son salut , au milieu de cette Espagne d'autant plus obéissante, comme il arrive toujours, qu'elle était plus désolée?

€ J'allai chez mes parents. Ma mère était tranquille, mon p^ caressait d'ambitieuses chimères, tandis queFray Pablo était dans les fers et que le même sort attendait probable* ment tout ce qui leur était cher, peut-être sans les excepter eux-mêmes.

« J'errai à la Puerta del Sol comme la foule. J'entrai chez le fourbisseur don Génaro. Vêtu de noir comme un ministre du tribunal suprême, et 'reposant sur un fauteuil de paille son riche embonpoint, il semblait présider au club mobile d'oisifs dont sa boutique était encombrée du matin au soir. Le docteur don Mathias, le père provincal Fray Cayétano assis sur le comptoir, deux grands d'Espagne adossés à la muraille, un prélat, quelques militaires, quelques bourgeois, tous partisans déclarés du prince des Àstu-

ries, échangeaient tristement des exclamations de Jésus Maria, et des flots de fumée; l'hidalgo de Xativa, installé sur sa borne favorite, où il faisait sentinelle tout le jour, semblait prêter l'oreille à la conversation et prier avec son rosaire : il dormait profondément.

< J'admirais le contraste de l'état de mon âme avec tout ce qui m'entourait, quand Ramon m'apporta une lettre. C'était don Carlos qui m'écrivait la suite de son histoire : il avait imaginé de demander l'hospitalité au couvent de ***. Sor Dolorès reçut dans ses bras le neveu de celui auquel tous les jours encore sa tendresse donnait des pleurs, a Tu cours c des dangers, mon ami! s'écria-t-elle. Âh! puisse cet asile a saint te défendre contre les coups des méchants! Viens, tu € m'aideras à passer un triste anniversaire! il y a aujour- € d'hui dix-neuf ans que ma dernière consolation, ma bien- « aimée Manuelita, m'a été ravie! »

c Don Carlos suivit en silence la malheureuse mère. Replongée dans sa douleur, elle marchait vers une chapelle tendue de noir. A côté de plusieurs tombeaux qui renfermaient les cendres de son mari et de ses fils morts au berceau, s'élevait, au milieu des bougies, des ex-voio et de saintes images, un cénotaphe sur lequel était, écrit : <x Je « pleure aussi ma fille, peut-être vivante! » La supérieure était tombée à genoux : une femme, inclinée auprès d'elle, essuyait ses larmes. Don Carlos ne reconnut pas, dans l'ombre, l'étrangère; mais il put suivre ses regards attachés sur un crucifix où se lisaient ces mots : c Vous tous qui « souffrez , venez à moi ! j>

<c Ces simples paroles, dans lesquelles le christianisme est compris tout entier, l'aspect funèbre du sanctuaire, la clarté douteuse des cierges, le tombeau, ces deux femmes pleurant, et, plus loin, sur l'autel de cet asile consacré à la douleur et à la mort, une statue de l'Espérance qui, de K main, montrait les cieux, toute cette scène fit arriver au cœur de don Carlos une vive émotion ; il fléchit le genou, vaincu pour la première fois par la mystérieuse puissance

de la religion qu'il avait si longtemps repoussée. En ce moment, les pensionnaires de la communauté prirent place aux galeries et entonnèrent les saints cantiques. Toutes ces voix si pénétrantes et si douces, parties à la fois des voûtes du temple, transportaient dans les cieux l'imagination étonnée. On eût dit le chœur invisible des anges répétant l'éternel Hosanna. Cette mélodie ravissante livra l'âme attendrie du fils de don Juan aux transports d'une religieuse extase.

«c Une main saisit doucement la sienne : — «Je te l'avais « bien promis, dit l'inconnue, que tu finirais par adorer un < jour la source de toutes les consolations et de toutes les « vertus. » C'était Maria ! Elle était venue s'enfermer dans cette pieuse retraite, pour aider, suivant son usage, la bellesœur du chambellan à passer le jour des cruels souvenirs. € Ah! dit la supérieure, en guidant don Carlos vers la de- « meure cachée que lui destinait sa sollicitude, quel trésor a que l'âme de la marquise ! Je retrouverais en elle tout ce « que j'ai perdu, s'il était des dédommagements pour un « cœur de mère. »

« A peine le colonel était-il dans sa cellule, qu'il vit les satellites de Godoy paraître' à sa porte. « La sainte mère su- « périeure, m'écrivait-il, m'a établi si haut que je ne pour- « rais tenter encore une évasion aérienne sans me briser « mille fois, et j'aime mieux mourir tout d'une pièce, en « grand cortège, sur le fauteuil du garrotte. Après tout, je « ne me plains pas de changer de séjour. Dans cette prison <i sacrée, en présence d'une foule d'épouses charmantes du c Seigneur, parmi des chants délicieux, ton adorable sœur « portait à ma raison de trop rudes coups; c'est un ange, « mon ami !

« Elle avait visité ma retraite avec sor Dolorès, non pour Cl me défendre de l'ennui, disait-elle, mais pour soutenir a ma naissante ferveur. La belle missionnaire a une façon « de parler, de sentir, de comprendre toute chose, qui met « en déroute ma philosophie. Je suis bien près de tomber

38S LIYRB DOUUÈVB.

« à genoux devant le Créateur quand Je oontemple cette « idéale créature.

(( Malheureusement, elle t'aime de toute son âme, et c n*aime que toi : la tendresse d*un frère lui suffit; un seul a entretien Tintéresse, un seul nom l'émeut, une seule penc sée l'occupe. Comment m'y prenais-je pour ramener sur a moi ses bc^aux yeux entr'ouverts et humides ï Je pariais « d'Alonso, je vantais le cœur et la tète de mon ami : je (( voyais aussitôt son œil se fixer; pensive, elle é<;artait de n son front les boucles de ses cheveux d'or, ou rassemblait « avec distraction sur ses épaules les plis de sa mantille, « comme si elle eût redouté les regards d'un absent. Depuis '< que je la connais... Pan ! pan !... Les assaillants m'ordonf ncnt d'ouvrir, aunem du roi, notre seigneur!... Je viens a de leur déclarer mon ferme propos de ne rien entendre « tant qu'ils n'auront pas déposé sur le parvis du monas- « tère la vierge blanche qu'ils ont osé garder jusqu'à ma « porte. Démonio! manquer aux droits de mon extraction

< noble et même royale ! |arrèter un personnage de mon « importance comme un roturier ! Démonio ! je dois dé' « fendre mes privilèges ; car Dieu sait qu'on me les fait

< payer bien cherl

€ Voilà Tennemi de retour. Je me désole de capituler, et sans avoir envoyé le digne généralissime des Espagnes et (« des Indes pousser une reconnaissance dans l'enfer pour « savoir positivement ce qui s'y passe! »

H Mon ami fut conduit à la furison de la Couronne avec tous les honneurs dus à son rang. < D. Manuel me gâte, u dit*il en y entrant; grâce à lui. Je n'ai qu'un pied-à-terre (( dans la ville; ce palais est ma véritable résidence. » Et comme l'alcayde lui recommandait d'incliner sa tète pour franchir la seconde porte : « Non, » dit-il, en passant fièrement sous le guichet plus grand que lui, < don Carlos ne s'incline jamais. »

« En ce moment, une voiture à quatre chevaux fendit tout à coup la foule; des alguacils à cheval et de» gardes

cotn^aient aux portières ; tout ce cortège accompagnait une femiÊe qàe îa thaùtille baissée protégeait mai contre YfkU tenfioiif t)ub)ique. Sa taille élégante avait commencé de la trahir ; à motl àispèct, elle s'émeut et me salue de Téventaii, ^ec des mouvëifnents calmes et doux qui achèvent de déceler* Maria. Je suis la voiture; un monastère s'ouvre, et ma scfehlry est ehfenhëe sans que je puisse arriver jusqu'à elle. « La Puërta del !SoI, témoin de cette scène, resta muette el oonâteniée. On né doutiait pas que l'Espagne ne fût destinée ft' ioir, uhé sëcohde fois, les murs de l'Escurial ensanglatitéà par l'àvé^gle fureur d'un père... Mai» quelles diffé^ rma^ ! Chacun sentaitque, si iin complot adultère provoqua dans rallie de Philippe 11 une résolution éruelle, il fut Tim- {dtoyftble véng^etlk* de céciomplot, et non son instrument imbé* die; lès^ pfëti^Iés virent là royauté jalouse et terrible dans le vieux monarque; ils la virent touchante et noble dans la jeune Mhe. Wàinten^nt, c'était sous un règne sans gloire, quand râufCdrité royale n'avait que les formes du despotknnè> èl àdn plii^ ses appuis ni ses compensations, c'était alors qu'un ^attentat, dont l'humanité s'épouvante, allait s'aecdmplir pour qu'une mère parvînt à dépouiller la race enlîèiré dcf ses âteux et de ses fils au proflt d'un favori mille fois fmrjure, mille fois trahi^et tou% chargé de l'exécration publique!... Cependant, on se taisait, et moi, inutilement trans^rté d'indignation, je mesurais avec désespoir la force terrible dès plus médiocres, et quelquefois des plus méprisables ddà hommes, cpiand ils sont assis au gouvernail de r<nnpire. Singulière et immorale magie d'un titre, d'une broderie, d'une baguette d'alguazil! C'en est assez pour qu'il n'y ait pas de limites à l'audace de quelques-uns, non plus (|u'àls^ résignation de tous.

c Le l^f novembre se leva; tous les voiles étaient déchirés : /65at7etf$r/e5 vendaient sur les places le décret royal qui aBBonçât au conseil de Castille, dans les termes d* une

atroce bonhomie , les complots parricides du flls et les jusftices inflexibles du père; je courus à la Puerta del Sol. Tout Madrid y était déjà rassemblé. La contenance, les visages, les rares paroles semblaient refléter cette mort de Téchafaud, expressément promise à don Femand par la cédule royale. Godoy ne pouvait s'assurer sur les marches du trône que dans un moment de terreur publique. La terreur régnait. Je voyais tous les miens dans la désolation ou dans les fers, l'amie bien-aimée de mon enfance et de toute ma vie particulièrement menacée, Madrid consterné, un prince, que ses malheurs rendaient cher à tout cœur espagnol, réservé par les fureurs criminelles d'une reine et d'une mère au destin des félons et des parricides... Et, parmi ces spectacles, j'étais impuissant ! Je ne pouvais pas plus partager les fers de Maria que les briser! Il ne m'était permis ni de la consoler ni de la défendre.

a Dans mon désespoir, je parcourus les faubourgs ; c'était l'heure où les mères, assises sur le seuil des maisons, font en plein air la toilette de leurs fils agenouillés devant elles, et, causant d'une porte à Tautre, se transmettent des impressions qui, de voisine à voisine, arrivent, aussi rapides que l'étincelle électrique, aux deux extrémités de Madrid.

a Je remarquai que Fray Aparicio entrait dans toutes les demeures ; les filles venaient baiser ses mains, les enfants toucher sa robe brune, les pères s'incliner devant lui, lesfenunes dégager sa tête rasée du lourd capuchon, ou présenter à sa bénédiction leurs rosaires. Tous se félicitaient de voir le religieux pénétrer sous leur toit de chaume, fumer le cigare de la maîtresse du logis, accepter la tranche de melon qui garnissait l'écuelle de bois du ménage, et les voisins disaient : (( Parlez-nous de ces révérends pères fraylès *! Voilà des

^ Les ordres religieux sont divisés en deux classes, les Jfonpès elles Fraylès, Les premiers sont les plus riches, les plus éclairés, composés de sujets d'une naissance plus élevée. Les autres sont les plus nombreux, les moins instruits, les plus cbers au peuple dans le sein duquel

c( moines sans orgueil. Nous n'avons pas besoin d'être ducs ce pour les voir sanctifier nos demeures. Mais tous ces reli- « gieuxàgros revenus, cesmo/i^è^bouiBs d'arrogance, regarde dent le peuple castillan comme des Indiens ou des Maures. « Soyez sûrs qu'ils pactisent, comme tous les gens de cour, « avec les Français, qui, ne croyant pas en Dieu, ont tué « leur roi; ils laisseront sans mot dire, si nous ne nous en « mêlons, assassiner le bien-aimé Fernand ! — ^Aussi, répon- « dait Elvire qui passait, demandez-leur si Dieu les traite c comme nos fraylès, si les saints les visitent aussi soua vent ?» Et elle allait racontant l'apparition du redoutable archange saint Michel. Le récit du miracle, que d'autres miracles grossirent sur. la route, accompagnait FrayAparicio de rue en rue. Ses hôtes, en écoutant ses discours sur l'événement de TEscurial, sentaient redoubler dans leur cœur l'aversion des Espagnols de tous les rangs contre l'ennemi public. Les femmes s'abandonnaient à de pieux blasphèmes et à des transports de rage. Leurs maris se taisaient; et jetant la cape brune sur leurs épaules, ils avaient soin d'y cacher des armes.

« Je traversai Notre-Dame de la Almanéda, et vis don Mathias occuper la chaire. Je crus me tromper en entendant sortir de sa bouche cette citation de l'Écriture : « Quare ergo peccas in sanguine innoxio^ interficiens David qui estabsque culpâ?)) 11 osa insister sur ce parallèle, et comparer don Fernand, sans le nommer, tantôt au successeur de'Saûl sauvé des fureurs royales par la volonté de Dieu ; tantôt à Jonathas , sauvé du glaive paternel par la volonté du peuple : « Dicitque populus ad regem : Hoc nef as est. Libe^ ravit ergo populus Jonathan^ ut non moriretur. » Le prédicateur, qu'enhardissait l'assentiment public, poursuivant ses allusions jusque dans le domaine de la fable , peignit

ils se recrutent et irivent. On conservera, dans le cours de l'ouvrage, ces deux dénominations , auxquelles il n*y a pas en français d'équivalent.

386 LivAÈ mniziÊMË.

toiiguemènt Hercule aux prises dès le bcf eéàii avec dés dragOTis ffieurtriers. Entraîné pat fa satisfaction d'étaler soft savoir et son éloquence, le docteur se livra au périlleux plaisir dé ràcotiter Thistoifé des deux monstres ({iii cherchaient à étouffer le fîls de Jupiter; il dessinait ses allégories mythologiques dans Uri style où les convenances religiëuses, le boii sens et les illustres pefrsécuteurs du prince dès Âstùries étaient également outragés. A peine eut -il achevé âon discours que son courage tomba avec l'itrésse dô la parole: il se hâta de se dérober à l'enthousiasme public. Mais le coup avait porté. Ses images se répétaient de rang èh rang. Dans là foule des auditeurs, j'avais remarqué, à réimpression hardie et fière de son regard, l'impétueux Antonio, a Soyez tranquille , seigneur colonel , me dit-il en « passant près de moi. jé tiens l'escopette de l'éxcelléntis^ < sime marquise au service des bonnes causés. Lès traîtres € qui trompent notre seigneur le roi ite se joueront pas k longtemps dé la nation espagnole et de leur vieux taaitré. n

« Je reconnus bientôt qu'autant où teticoiitrait dans les faubourgs Thabit de Saint-Dominique, de Saint-François, de Saiiit-Augustin, autant leë ordres élevés, qué le peuple accusait, s'agitaient dans les quartiers Opiileiîts. Bénédictins, hyéronimites, basiliens, chartreux liiêrfie, tous allaient de maison en maison et de boutique en boutique. Jé voyais là aussi fermenter dans les âities utie indignation contenue, et partout j'avais soin de dire, pour la faire éclater, quel* qu'un de ces mots indignés et résolus qui portent par le courage au courage.

« Madrid présentait dès le matin l'aspect qu'il n'a d'ordinaire qu'à l'heure où, redoutant lès embûches de la nuit, les hommes se préeautîonnent contre le poignard^ en lais* sant traîner uii sabre ou sortit* dé leurs manteaux le pommeau d'une épée. Mais contre l'usage, c'étaient les manteaux bruns qui avaient cette précaution^ Ils formaient des grou*pes de toutes parts, et, jusque dans le silence, on voyait qu'ils n'avalent pas besoin de parler pour s'entendre; on eût

SUITE Dt MANUSCRIT d'aÏNHOA. 387

dit que la muUitude s'était réveillée avec une même douleur, avec une même délibération prise partout au même instant. L'aspect seul des aguadof^es et des galliègues ' m'aurait donné la pensée que, quelle que fut la sentence des juges, la tête de don Fernand ne pouvait pas tomber.

« 11 me sembla même que les manteaux bleus étaient disposés à puiser du courage dans les démonstrations de la muUitude. La Puerta del Sol avait retrouvé des voix. Un mot, un soupir marquaient d'une même réprobation Godoy et le régime qui avait pu liver la monarchie à de telles destinées. Je rentrai chez don Genaro, le quartier général dé la Puerta del Sol. C'était la réunion accoutumée, mais plus nombreuse. Don Mathias, remonté au ton de son triomphe, invoquait hautement la résurrection de nos vieilles institutions. Je m'étonnai du silence de Fray Cayétano devant ses vœux de sauvegardes et de barrières politiques. « Don Fernand et des Cortès! disait-il; il y a des siècles, < ces deux noms voulaient dire gloire et liberté ! »

< Le cercle entier me demanda quelle nouvelle j'apportais. — « Une grande, répondis-je; c'est que le peuple espa- « gnol touche au terme de ses maux. Il se réveille ! De tout « ce qui se prépare naîtra la réparation de longs griefs. » — Les yeux se portèrent vers moi avec sollicitude. Chacun semblait étonné de ce qu'il venait d*entendre. Frày Cayétano avait souvent condamné mon hésitation à einbrasser l'espoir d'un nouveau règne : il avait l'air de se demander compte de mA subite audace. « Jusqu'à ce jour, m'écriai-je, j'ai a respecté dans le système qui nous régit la sanction du € temps; je reculais devant le péril de porter atteinte aux c droits du trône, en renversant à main armée l'insolent € dépositaire de ses prérogatives. — Les droits du trône! »

* Porteurs d'eau, Galliciens ou porte-faix.

murmura le père provincial avec un soupir, et il rentra dans son silence.

a Sans doute, continuai-je; il n*y avait de pleinement a légitime que la constitution antique ; et, détruite par l'cf- < fet de la domination de nos rois au dehors, cette consli- « tution vénérable n'existe plus. 11 ne nous en restait quele « fondement nécessaire, la sauvegarde de la paix intérieure; « c'était l'hérédité de la couronne ! Voilà qu'après avoir con- « sommé la ruine de tout ce que les princes du sang d'Autri- « che n'avaient pu encore abattre, une de nos souveraines, « dans un moment de vertige, est entraînée à déshériter ses « trois fils pour livrer l'Espagne au plus indigne des sujets! « Non, un tel crime ne sera pas accompli. Il faut que le ren- « versement des lois soit arrêté jusque sur le trône lorsqu'il « y prend ses appuis. Ne souffrons pas que donFernandex- « pie les fautes de ses aïeux. S'il est des Espagnols qui sa- « chent m'entendre, il conservera ses droits et sa vie. Je « n'ai pas conspiré pour lui; mais je^jure par l'honneur que « tout mon sang aura coulé avant qu'une goutte du sien « puisse être répandue. » Le silence régna, et quelques personnages, naguère impétueux fauteurs des complots ourdis pour sa çaues, se retirèrent. Car il y a peut-être quelque chose de plus révoltant que l'emportement des partis vainqueurs, c'est la pusillanimité des partis vaincus. Mais, ce qui me frappa, c'estque le plus grand nombre des auditeurs restèrent, ils ne semblaient pas troublés qu'on eût tant osé!

(( Après un moment, un homme qui se tenait dans l'ombre, enveloppé dans son manteau, s'écria : « Vierge sainte! « le colonel don Alonso est le seul véritable Espagnol que (( j'aie rencontré dans la capitale des Castilles; il parle « comme un fils de la vieille terre d'Aragon. On n'obéit pas « aux ennemis de Dieu, on les extermine. » Les regards se portèrent sur l'étranger, et le silence ne fut pas interrompu. Le chapelain de Maria prit la parole : « L'empereur, dit- « il, a déjà des troupes dans nos provinces. Il ne souffrira « pas que don Fernand périsse pour avoir voulu la seule

« alliance qui pût rendre à l'Espagne sa force et sa splen- « deur. » L'inconnu fixa sur Tecclésiastique un œil menaçant. « Seigneur curé, lui dit-il, j'en suis fâché pour vous ; « mais vous parlez comme un hérétique. Tout ce qui nous « vient' du Nord est empoisonné ; je voudrais que les Pyré- « nées s'élevassent jusqu^au soleil et à la lune, pour mettre « une insurmontable barrière entre nous et les exécrables h ennemis de notre foi. »

« L'étranger s'éloigna : son port, sa démarche, ses yeux ardents, son cimeterre, trahissaient Bartolomé. Don Diègue, s'éveillant au bout d'un quart d'heure, trouva dans son oreille les dernières paroles de l'Aragonais. « Voilà qui « est bien dit, s'écria-t-il. Au temps des cortès d'Aragon, « les rois catholiques n'étaient pas exposés à tuer leurs en- < fants, les héritiers du trône à être assassinés ou assassins, « le peuple à mourir de misère, et les citoyens de Xativa à « vivre dépaysés sous le soleil des Castilles. »

c( Le docteur reprit : « L'empereur qui a pu seul rele- « ver en France l'autel et le trône, me semblait admi- « rablement choisi par don Fernand, pour l'aider à restau- <i rer la monarchie languissante; son bras est notre seul « refuge. — Seigneur, interrompit le père provincial en s'éc( loignant rapidement de la boutique, nous en avons deux « autres : la croix et le glaive! » La conversation tomba; les oisifs s'écoulèrent peu à peu , et je demeurais seul quand l'horloge de l'église de Bon-Succès frappa l'air de son aigus. La foule porta ses regards sur le cadran ; car il est des temps où les peuples tout entiers comptent et pressent les heures qui s'écoulent. C'était le moment où une com» mission du conseil de Castille devait entendre ceux des détenus qui n'avaient pas été transférés à San-Lorenzo; la Puerta del Sol s'ébranla : la tête inclinée comme dans une cérémonie funèbre , les manteaux bleus et les manteaux bruns jnarchèrent vers le palais du conseil royal.

« Les salles diverses allaient terminer leurs séances. Les portiers de la chambre crièrent l'heure de pièce en pièce.

Des flots de plaideurs, de greffiers, d'archivistes, de prûcitreurs, d'avocats, s'écoulèrent, occupés de tout autre soin que des malheurs publics.

(( J'étais assigné à me rendre devant la commission ; ud huissier (portero) s'avança pour m'avertir que je ne pouvais paraître armé à la barre; il reçut mon épée, frappa d£ux fois aux portes^ et j'entrai. Je Qe puis dire quelle impression me saisit en face du persécuteur de Don£( Leonor. Je fis effort pour ne voir en lui que le père de don CaHos. Il présidait au banc des juges. Voilà sous quels auspices s'offrait à mon respect le sanctuaire des lois !

« Au pied de l'estrade qu'occupent les membres du conseil , et en face de don Juan étonné, une jeune fempie était assise, tenant les yeux fixés sur ses juges ; le collier de l'ordre de Marie-Louise, à demi-caché sous les plis de sa mantille, formait toute sa parure. Sa contenance était simple et noble ; une tranquille pâleur indiquait seule les préoccupations de son âme : c'était Maria. Maria est I4 seule femme que j'ai vue posséder à ce degré le chariï)e qui n'est ni dans les mouvements, ni dans les regards, ni dans l'accent, mais dans la personne même, et ne peut pas plus se définir que se méconnaître. Dans le mouvement ou le repos, dans le calme ou Témotion, qu'un feu inconnu animât ses yeux, ou que des larmes s'y montrassent, qu'elle parlât ou fît silence, on était doucement préoccupé auprès d'elle d'un assemblage incomparable de modestie, de grâce, de noblesse intérieure et visible. A l'église, aux baise-mains, partout elle semblait s'effrayer des regards; elle essayait de les fuir, et ils étaient unanimement attachés sur elle.

« La marquise s'était troublée en me voyant paraître; l'expression douloureuse de ses traits m'émut profondément. Partout ailleurs qu'aux pieds d'un tribunal, j'aurais couru me presser à ses côtés.

« Un agent fiscal inconnu, tel qu'il en faut pour ces offices, jeune homme que l'ambition avait livré corps et âme, comme un instrument aveugle, aux projets et aux passions

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. • S6|

du pouvoir^ m'interrogea, moinç comme témoin que comme ^cjiisé, en élalant une dédaigneuse fermeté. J*appris avec détail. cpmmeni le commandeur, dans sa visite à la marquise, Siy^\\ lais^ pénétrer le secret des vives satisfactions et des desr seins çiriminels de don Manuel, soit qu'il a&t prétendu éblouir Maria de Téclat de sa faveur et de sa puissance , soit que, recK^rant à une séduction moins indigne d'elle, il eiH voulu, pou^ lui complaire, lui donner les moyens de sauver la tête d^ don Fernaiiid. Maria, en effet, s*était h^tée de t^ans? mettre à TEscurial un salutaire avertissement. C'était moi que Tori accusait d'avoir porté SQP ipç^sage ^ Pablo. Le jour même 4b mon voyage, Pablo avait instruit Matéa des dangers de la faction, et c'était Mat^, interrogée, qui, par faiblesse apparemment, par inimitié peut-être, avait dévoilé ce mystère. Fray Pablo, à mon insu, entretenait avec ellQ une correspondance suivie. On en lut des passages pleins d'une sombre affection qui m'étppna. On prétendit que je devais être initié à toutes les trames, à toutes les pensées de la comtesse ; on voulait que je ^s révélasse ; on insistait sur moi| intimité sans limites. Maria suivait du regard toutes mes réponses ; son sein agité, à travers la froide austérité de son fropt, disait les sollicitudes de son cœur. A la (in, le magisr trat, vengeur des lois, qu'irritaient mes désaveux, s'écria, avec un air de conviction, que je chercherais en vain à tromper l'œil de la justice, cette autre Providence qui voit tout et peut tout pour le salut des empires. Les paroles, le$ foudres du trône vinrent au secours de son éloquence; empruntant d^ns Sfi péroraison la phrase la plus touchante, disait-il, du manifeste par lequel le roi venait d'apprendre ^ 8€^ peuples qu'un fils l'avait choisi pour victime de ses complots assassins, il invoqua centre moi ce Dieu qui ne permet pas les faits atroces contre les victimes innocentes. c La marquise fut interrogée à son tour. Au son pénétrant de sa voix, les conseillers relevèrent leur tête appesantie. Jamais si purs accents n'avaient retenti dans cette enceinte. Ce fut avec caUne, avec fermeté qu'elle répondit. Il y avait

dans son langage autant d'élévation que de simplicité. « Je « croirais, ajouta-t-elle, avoir rendu un grand service à la « maison royale, au trône, à TEspagne, si j'avais pu empê- « cher les événements dont le spectacle afflige la patrie. u Quant à mon frère, il est innocent de ce dont on l'accuse. € Je ne lui ai rien dit de ce que J'avais cru voir dans un en- « tretieu que je n'avais point cherché, que je n'attendais « pas. Mon amitié, qui n'a pas eu un secret pour lui depuis (( le jour de ma naissance, s'est imposé ce sacrifice par une « raison facile à comprendre : j'ai voulu être seule cou- « pable. » Étonnée de s'être exprimée ainsi, elle rougit, et parut aussi importunée de son généreux discours qu'un autre l'eût été d'une mauvaise action.

« Je remarquai que le nom de Ramon , dans toute cette histoire du message de la marquise, ne fut pas prononcé une seule fois. Portunato, le croirait-on, fut produit contre Maria et contre moi. Il attesta audacieusement, de visu^ disait-il, mon voyage de l'Escurial que je ne contestais pas. Soutenu par ce témoignage, le jeune substitut prit soin de nous fatiguer de questions ennemies; revenant sans cesse auxcc»fidences du commandeur, il osa répandre des nuages sur les artifices auxquels, suivant lui, la marquise avait eu recours pour arracher à son neveu sans défiance des secrets d'État. Tel est , dans les gouvernements sous lescjuels la publicité n'existe pas ou n'est que mensongère, le péril que court la nécessaire et sainte autorité du magistrat ! Du haut de son tribunal, citadelle inaccessible, il peut se laisser impunément entraîner à écraser ceux qu'il devrait protéger. 11 arrive, pour le besoin de sa cause, à lancer autour de lui la dérision et l'outrage, certain de n'avoir rien à craindre ici-bas, et déshabitué trop souvent de s'inquiéter de Dieu.

« Mon sang bouillait dans mes veines. Encouragé par mon indignation , irrité par une larme que Maria commençait à ne pouvoir plus contenir, l'accusateur en vint à blesser une femme jeune et angélique dans ce qu'il y a de plus sensible pour les femmes et de plus sacré pour nous. La commission

prêtait froidement l'oreille à ces hardiesses. Maria cacha sa tête dans ses mains, et moi, n'écoutant plus que mon désespoir, je cherchai mon épée pour éteindre mes transports dans le sang de l'audacieux sicaire. Mon arme n'était plus à mes côtés. Je ne pus que tomber aux pieds de la marquise qui pencha sa tête sur la mienne et ne retint plus ses pleurs.

« Les conseillers restaient muets. Appelée pour déposer à son tour, Matéa parut à ce moment. Elle s'appuyait sur le bras de dona Inès. A mon aspect, à l'aspect de Maria et de notre vive étreinte, elle s'arrête sur le seuil, pâlit, pousse un cri douloureux et tombe évanouie. Les soins de la camarcra, ceux de ma sœur qui s'était approchée d'elle, rappellent ses sens. Mais son œil se promenait dans la salle avec égarement; sa bouche frémissante proférait de§ paroles entrecoupées qui n'avaient pas de sens. Mon nom et celui de Maria y étaient mêlés. Enfin elle reconnut dona Inès, et, lui saisissant le bras : « Malheureuse, s'écria-t-elle, tu me <( trahis, je le sais; c'est toi qui leur as tout appris! » La commission décida qu'elle était trop troublée pour pouvoir être entendue.

« Encore étourdi de cette scène, je pris la parole afin de venger ma sœur. La vérité sortit de ma bouche : je dénonçai le dessein formé contre la marquise et contre moi, trame cachée dont je ne pénétrais pas encore tous les fils. J'oubliai peut-être, dans la défense, la robe respectée sous laquelle se cachait l'accusateur, comme il l'avait oubliée lui-même dans l'agression. Mais il y a des jours où la violence est comptée au nombre des prérogatives du pouvoir et de ses ministres; alors il n'y a d'indulgence que pour les excès de la force; alors les colères des oppresseurs ont mille excuses : il n'en est pas pour celles des victimes.

« Aux vives expressions que me dictaient le ressentiment et le mépris, tous les conseillers se levèrent à la fois; ils n'avaient pas assez d'exclamations pour manifester l'horreur dont les pénétrait mon audace. « Que Votre Altesse, m'é-

394 Mvre: douzième,

< criai-je» daiguQ m* entendre un mûment; qu*p)> (]eipgp4e « au licencié Fortuna^p quand el comment il in'a ¥m sqr

< la route de TEscurial ! Qu'on lui deipande où il M^ii « la nuit dernière, à pareille beiure et ce qu'il fais^ ^Iofs. > — « Op ne vit jamais telle témérité, » reprend le i^iça) avec furie. — « Calmez-vous, )jui dis^je, piQi-mêmç Jq ygis rér « pondre. Au moment dont je parle, il était au Buen-Retiro, « à côté d'un homme puissant qui ^t mon f^Dnemi depuis « et avanl ma naissance, calculant ensemble içs moyens « de perdre dans ce procès tous; ceu}^ qui leur ^nt obstar « cle. Que le licencié se rappelle la voix devant laquelle il « a fui, et qu'il ose nie démentir! » -^ « Çest brqp longce lemps souffrir un scandale, s'écria le fiscal ; )e^ témoiiis « sont placés sous la protection de la loi. Votre Altesse a « droit d'accuser ma longue patience. Qq'op empaène cet « homme, enivré apparemment par quelques succès guer- « riers ! je promets de lui f^ire sentir que les Ipis sont é^^ « envers tous. »

a A ces mots, les huissiers me livrèrent aux gardes; Maria fut reconduite à sa pr}son. Je n^ pus que pressar au passage sa main brûlante. La commission contiqu^ ses travaux. Peu de temps s'était écoulé quand la porte d^ ma cellule s'ouvrit. Le portero me remit mon épée, J'étais libre. Le fiscal ne voulait pas Hvrer à la vindicte publique des torts qui tenaient à ma jeunesse et que couvrirait pour cette fois la part qu'on m'avait attribuée dans l'événenienl de Buenos-Ayres!... La mesure était comblée. Jl ne me restait qu'à subir la clémence de ceux qui nous outrageaient. Le pouvoir absolu dans sa décadence créait pour TEspagne une de ces situations déplorables oii les pervers au pouvoir ont le droit de tout oser et de tout envahir, même on ne sait quelle imitation insolente de la vertu!

« Trois jours s'écoulèrent. L'Espagne attendait avec effroi l'arrêt qui devait être porté contre l'héritier de la cou-

ronne. Pendant ce temps, on eût dit que le coup réservé à sa tête sacrée menaçait la nation tout entière.

« Heureusement, le prince de la Paix n'avait, ni dans le caractère, ni dans Tesprit, rien de ce qui constitue les volontés persévérantes. A peine l'arrestation de don Fernan4 consommée, surpris d'avoir tant osé, il était au bout de sa hardiesse et de sa force. Le procès lui était rendu difficile par la défense formelle et aUière qu'intinia l'ambassadeur de France de prononcer dans les débats le nom du chef de l'empire, de faire allusion aux démarches de l'ambassadeur, à la lettre de don Fernand, h sa demande delà main de M"^ de Beauharnais. D'un autre côté, il s'étonna d'apprendre que cette simple fille de gentilshommes français, dont le chef futur de la monarchie espagnole, dans ses périls, consentait à faire sa compagne, allait être unie au duc d'Aremberg. Tout l'ensemble de la politique impériale surprit et alarma le présomptueux ministre. Les papiers saisis à l'Escurial lui avaient révélé les trames hostiles de Bonaparte. Il dicta au roi son maître des lettres destinées à faire arriver les plaintes de la couronne des Espagncs au maître du continent , sans songer que c'était trop tard. 11 avait reconnu le détrônement du frère du roi, de sa fille, reine d'Étrurie, de son autre fille, destinée au trône de Portugal, et, comme pour préparer encore celui du roi lui-même, toujours à l'ombre de cette dérisoire et meurtrière alliance, il avait ouvert l'Espagne aux légions françaises. En même temps, l'eifervescenc^ générale troublait ses projets. Obligé de rappeler sur Madrid les régiments qui étaient en marche pour le Portugal , des cris menaçants l'avertirent que le peuple et Tarmée n'avaient qu'une âme soulevée jusqu'à la furie contre son pouvoir. Déjà les juges qu'il venait d'assigner à son royal ennemi prenaient dans la conscience nationale le courage de contester à son ambition un sang auguste et cher. Il se sentit vaincu par la haine publique comme par la fortune, et, ne cherchant que les moyens de conjurer l'orage, il conçut tout à coup, du jour au lendemain, l'idée de se présenter

à don Fernand, à TEspagne, à Fiinivers entier, comme un médiateur entre les torts du fik et le courroux du père. Tant de bruit, tant de témérités, ne devaient aboutir qu'à étaler, aux yeux du monde, de grands scandales. Godoy avait soulevé en pure perte l'indignation des peuples contré ses maîtres et contre lui-même.

<t La marquise fut conduite en silence, de nuit, à San Lorenzo. Les plus illustres martyrs de la persécution y étaient rassemblés. Elle croyait y trouver des juges, des juges sanguinaires. Courageuse et résignée, elle oubliait ses périls pour ne songer qu'à l'abattement dans lequel le marquis restait plongé. Elle travaillait en vain à le fortifier contre des arrêts du sort et contre ceux des hommes. Les rigueurs du pouvoir étaient pour lui quelque chose de si nouveau que la captivité de Maria frappait en même temps sa pensée comme une infortune et comme un déshonneur.

« A peine arrivée, elle vit une joie subite briller dans les traits du chambellan. Les deux hommes dont les vengeances la tenaient prisonnière, le prince de la Paix et le commandeur lui étaient annoncés. Jaymé seul parut. Il s'inclina sur la main de la noble victime. Il l'entretint des discordes de la maison souveraine et des efforts de don Manuel pour désarmer la colère du monarque outragé. Il finit par dire que, si don Fernand consentait à écrire la confession de ses projets parricides et à solliciter le pardon de son crime, cette démarche suffirait, non-seulement pour sauver les jours de l'illustre coupable , mais encore pour faire tomber ses fers. Une négociation, qui devait arrêter à ce prix l'effusion du sang royal, fut présentée à Maria comme un moyen de pacifier l'Espagne et de mettre un terme à ses propres souffrances. — « Je dois vous dire, répondit-elle indignée, que, si j'acii ceptais votre mission, ce serait pour supplier le prince de « repousscrdesconditions insultantes. Je l'aime, parce que a je suis Espagnole, et qu'il est malheureux ; mais, toute « femme que je suis, je souscrirais à le voir assassiné, mille « fois plutôt qu'avili ! »

€ Maria fui aussitôt plongée dans une prison plus étroite. Le chambellan se vit banni de la cour; il n'obtint même pas de son neveu la consolation de se réfugier auprès de la marquise en partageant ses fers. Le commandeur, plus encore que le prince de la Paix, fut impitoyable. Il avait à venger en même temps son ambition, son orgueil et son amour.

« Frey don Jaymé , déconcerté , jeta les yeux sur dona Matéa. Soit que Firritation qu'on avait montrée à son égard fût tombée, soit que les poursuites contre elle n'eussent pas été sérieuses, qu'elles n'eussent été qu'un artifice, comme le monde Ta cru, pour couvrir du nom d'aveux ses trahisons et ses vengeances , elle arriva libre à San Lorenzo. Mais son esprit et ses séductions n'étaient déjà plus nécessaires. La transaction ne rencontra point d'obstacles. Il s'était trouvé dans la cour bien des négociateurs, heureux de hâter un dénoiiment qui ne coûtait de sacrifices à aucune de leurs alTections, et ne changeait rien au présent ni à l'avenir de la monarchie. Don Fernand écrivit sans ménagement l'aveu exigé; dans son effroi des colères paternelles, il avait lui-même déroulé les desseins et remis les papiers de ses aniis les plus secrets ; il obtint la permission de tomber aux genoux du roi et de sa mère. Son épée lui fut rendue, et un décret annonça au conseil de Castille que père et monarque, Charles IV écoutait la voix de la nature plutôt que celle de la justice. C'était sous le nom de pardon un châtiment nouveau. Godoy frappait à la fois le fils et le père: l'un, en constatant son crime; l'autre, sa déraison ou son impuissance. Ne pouvant usurper la monarchie, il la déshonorait.

« Ce fut le 5 novembre que la lettre de don Fernand et le manifeste du Roi vinrent en même temps surprendre et désoler l'Espagne. Cette nation qui voyait son prince bienaimé soustrait à la mort des coupables n'éprouva qu'une nouvelle consternation. Le pouvoir du ministre exécré avait paru moins détestable, quand c'était à la vie et aux droits de l'héritier du trône qu'il s'attaquait.

398 LtvBÊ bOùzrÊMË.

« Matéa fut ai)loriséo k rentrer dans Madrid pour prix de ses efforts. Les autres prisonniers d'État restèrent sous le poids deraccusationcapitalequileui* était intentée, etdontle prince des Âsturies était seul déchargé. Le fidèle Ramon fut arrêté. Il méritait d'avoir le sort de sa maîtresse. Pendant ce temps, j'avais reçu uiie lettre d'exil, avec Tordre de quitter Madrid le soir même. Ma mère essaya de donner du courage à don Luis que tant de coups accablaient. Fernanda, que sa mère devait venir reprendre le lendeinain, mêlait ses larmes à celles de dona Leonor. Si jeune , elle avait une sensibilité pleine de charme. Son cœur était ouvert à toutes les impressions de la reconnaissance et de la tendresse.

n Du reste, dans le tourment inexprimable de mon impuissance, je ne murmurai pas de mon éloignement. Je ne t'egrettai même pas l'obligation de m'éioignet sut l'heufe. Séparé de Maria, désespéré pour mon pays, il me tardait d'être en possession de mon adversité tout entière. Rien n'est plus cruel que l'incertitude et l'attente. L'âme se soumet plus aisément à ce qui est irrévocable. C'est un des traits du caractère national. C'est un dés attributsde la nature humaine. L'homme se sent un hôte passager du temps. Il s'épuise à trouver des points fixes dans sa mobile (Station d'ici-bas, parce qu'il éprouve satis cesse ou le souvenir confus, ou l'inquiet besoin de son imoiuable patrie. C'est ce que don Mathias appelait notre naturelle nostalgie du ciel. »

OCGÙI^ÀtlOtt PRAlAÇAtSB.

Le» moyens étaient dé^tfTdués unitersellement par une nation grande et généreuse*

Comte do Torkno, Guerre de Vlndéftendance^ t. i*^

Bxn d'Alonso à Bvytrago^ — Traité de Fontainebleau. Godoy prince souverain. Invasion du Portugal. Départ de la maison de Bragance. — Procédés de Napoléon envers te gouvernement espagnol. Marche des armées impériales. — Ac- ^iflement juridique des àmfé de donFei*faaDd. Leur exil. — Enlèvement des places fortes par les Français sans déclaration de guerre. Hostilités croissantes dn eabinet impérial. Deuil général. — Procès de Ramon. Torture. Supplice. — Préparatifs de départ du roi et de la reine pour l'Amérique. Marche du granddue de Berg. — iiésolution d'ÀIonso. Son retour à Madrid. Disparution de don LoWei de dofta Léofior» — Saini-Offlcé. Ses lois. Ses cachots. — Épouvante, désolatieii universelles.

t Je partis. Godôy m'assignait Buytrago pour demeure, Buyirago, d'où inoti œil verrait chaque jour les dmcs ati pied desquelles habita notre enfance, lieux sautilges que nous avions quittés, moi, seul et ignoré, podf chercher à Salamanque lès moyens d'honorer mon nom et de servir mon pays. Maria, pour passer tout à coup du seiil de l'obscurité dans Téciàt des richesses et des grandeurs. Mais alors, de coffiibièn d'illusions nous parions l'avenir ! Aujourd'hui, quelles réalités itt'environnaient ! La toutô-piiis- Mïce de la monarchie tombée aux mains d'un favori, sans Ift barrière d'une institution nationale, d'une garantie,

d'un pouvoir public, pesait sur la compagne bien-aivnée de mon enfance, sur moi, sur TEspagne entière, de tout son poids. Je ne pouvais que courber la tête sous la vei^e fatale. Malheur à qui naît, avec une âme généreuse, dans ces Élals disgraciés du sort, où le pouvoir, seul et suprême gardien de tous les intérêts et de tous les droits, en étant formidable comme la société entière, peut se montrer corrompu et inique comme un seul homme!

<t De toutes les douleurs qui m'accablaient à la fois, la plus poignante, celle qui allait le plus profondément à mon âme, était mon éloignemeiit de Maria. Il me fallait remonter jusqu'à mon départ de la Corogne pour retrouver une impression aussi vive et aussi cruelle. Maria seule devait faire connaître à ma vie , dans toute son amertume et toute sa puissance, ce chagrin à part des séparations. Au moment où la voiture qui devait m'emporter loin du lieu où J'avais vécu de sa présence, de sa pensée, de son inspiration, de la lumière de son regard , du son de sa voix , m'entraîna en effet, il se passa en moi un trouble inexprimable; je crus que l'existence même m'échappait. En sentant de moment en moment les distances s'agrandir, s'aggraver le poids de mes peines, j'apprenais avec désespoir que cette affection si chère et si profonde m'était encore plus nécessaire que je ne le savais. J*étais comme l'homme qui serait jeté tout à coup sur une plage lointaine, dans un désert aride où tout serait sans vie. Je ne sentais l'existence qu'à mon morne accablement, et je ne sortais de cet abattement où expiraient toutes les forces de mon courage que pour fondre en pleurs comme un enfant. Les natures faites pour l'action et la lutte sont peut-être les plus abattues dans les douleurs sans combat.

« J'arrivai de bonne heure au milieu des monts qu'on pourrait appeler les postes avancés de la longue chaîne de Somo-Sierra. Je me précipitai vers le berceau de mon enfance. La maison paternelle tombait en ruines : les arbres qui avaient grandi avec ma sœur et moi étaient desséchés

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 401

sur leur tige ou abattus par les ouraga;is. Seul , un olivier que nous avions planté ensemble, vivait encore; mais la main qui le défendait autrefois des plantes parasites ne protégeait plus ses rameaux flétris; cette main n'abreuvait plus le sol aride au milieu duquel s'étendaient péniblement ses racines; languissant et pâle, il semblait toucher au terme de sa durée. Je puisai de Teau à la citerne voisine pour désaltérer cet ami mourant; j'écartai les ronces qui étouffaient sa tige, et je partis, satisfait d'avoir prolongé l'existence du témoin de nos premières années. Hélas! il survivait à tous les songes que nous avions agités sous son ombrage.

« Je ne m'enfonçai pas dans la gorge qui allait me dérober la vallée, sans la contempler une fois encore. Il n'était pas un point de cette vaste étendue, pas une des cimes rocailleuses qui déroulaient autour du stérile bassin leurs aspects sévères, pas un des arbres épars çà et là sur la scène, dont la vue ne fît palpiter mon cœur et ne mouillât mes yeux de larmes. D'où nait le plaisir que l'homme éprouve, une fois avancé dans la vie, à retourner aux lieux qui le virent enfant, ceux où il s'initia aux deux grandes affaires de notre destinée, aimer et souffrir? Toutes les joies, tous les chagrins de cet âge, qui n'a que des impressions vives et passagères, s'offrent alors à sa mémoire et contrastent avec les douleurs d'une saison plus mûre. Il ne trouve maintenant de réalité que dans les sensations nouvelles, et peutêtre un jour viendra qu'il les reconnaîtra tout aussi vaines que les jeux et les désespoirs de ses premiers ans.

a Buytrago parut en&n sur le penchant d'une montagne que je venais de gravir; ses vieilles murailles, ses tours crénelées prononcent leurs formes gothiques parmi des rochers au pied desquels coule un large torrent. A voir ces fortifications, qui datent des premiers temps de la monarchie, on se croirait encore aux jours de gloire où le Castillan disputait au Sarrasin le sol de sa patrie. Ces hommes du pays qu'on rencontre sur la route avec leur soubreveste de cuir, I. 26

leur ceinture ferrée, leur bonnet sauvage et leurs traits mâles, leurs regards indifférents ou sévères, leur port altier, ont l'air des contemporains du comte Gonzalès se préparant au combat sans savoir sHls préfèrent les palmes de la victoire ou celles du martyre.

« C'est là que j'allais connaître dans toute leur rigueur les peines de la solitude, de l'impuissance, de Texil. Mon séjour sauvage était en harmonie avec le deuil de mon cœur et avec celui de mon pays. I^es montagnes qui m'environnaient, cachées sous les neiges, déroulaient devant mes regards ces aspects grisâtres et glacés du Nord. C'est là que je méditais désormais sans repos sur les. chances extraordinaires qui semblaient devoir bientôt s'accomplir. Une inquiétude inexprimable agitait mon sein, et, toujours élancée vers Maria captive , ma pensée cherchait dans ce souvenir un courage et des consolations qu'elle n'y trouvait pas.

< Au milieu de l'irritation et de la douleur publiques^ don Manuel vaincu avait éprouvé seul un mouvement de joie. Le traité du 27 octobre, qui livrait l'Espagne à la France, en paraissant livrer le Portugal à toutes deux, avait été reçu à l'Escurial le jour où don Fernand obtenait sa grâce fatale. Ce traité, si longtemps discuté, que l'Espagne ignora deux mois encore , stipulait définitivement Fexpulsion de la maison de Bragance; la principauté des Algarves était assurée au prince de la Paix. Un autre démembrement de la monarchie portugaise devait servir d'indemnité à l'infant don Luis, que Bonaparte dépossédait de l'Étrurie. Ces conventions étaient aussi ridicules à ses yeux qu'elles devaient l'être à ceux du reste du monde. Mais le ridicule masquait l'abominable. En portant tout à la fois sur le Portugal le poids de ses armes et celui des nôtres, aussi perfide qu'ambitieux, il voulait, sous prétexte d'alliance, faire à nos frontières une brèche par où passeraient sans combat ses troupes, sa puissance et sa dynastie. Le soldat, qui avait des Bourbons

pour clients, transplantait aujourd'hui d'Italie dans la Pé^ ninsule les Bourbons de Parme et d'Étrurie , une fille de notre roi Charles IV à leur tète, en se réservant de déporter bientôt Charly IV lui-même, et toute la branche auguste qui régnait sur nous, au delà de l'Océan J

tt Le général Solano, marquis del Socorro,Caraifa et Junot envahirent en même temps le sol de nos frères et de nos rivaux de la vieille Lusitanie. La nation espagnole ne s'effrayait pas de voir les vainqueurs de Friedland traverser ses provinces pour cette œuvre commune; elle était flattée dans ses vieilles haines par la subversion de la seconde oionarchie de la Péninsule; le prince de la Paix, en faisant marcher nos armées pour le partage des dépouilles, oubliait ses récents affronts. Sa souveraineté le consolait de tout. Il fallait qu'elle consolât aussi nos maîtres des malheurs qui atteignaient leur race entière. Le jour vint où tous les princes de la maison de Bragance, y comprise une autre fille de Charles IV, femme du régent, et la reine de Portugal, atteinte de la même infirmité que Georges III, mais réveillée tout à coup par la surprise de son malheur et l'injustice du sort, durent, aux yeux de Lisbonne et de tout le Portugal consternés, sortir, muets et pleurant, de la demeure de leurs pères. Ils allaient h deux mille lieues des rivages de Vasco de Gama et de Camoêns^ afin d'obéir aux décrets de cet homme qui était la fatalité, une fatalité sauvage et aveugle ! chercher sous des cieux nouveaux un autre sceptre et une autre patrie! Ce jour-là une éclipse attrista le ciel. Elle sembla attester les sombres destins de la Péninsule entière.

c Les joies de don Manuel, payées si cher, furent de courte durée. Il attendit en vain les Algarves. Le district d'Oporto ne fut pas remis aux Bourbons d'Étrurie. Le général Junot se saisit du Portugal entier, et se déclara chargé de le gouverner au nom de l'empereur. Il fit abattre partout les couleurs portugaises pour mettre à la place le drapeau français. Un décret de Milan frappa de cent millions d'impôt ce malheureux royaume. Le masque des souverainetés natio-

nales stipulées par le traité n'avait été pris que le temps qu'il fallait pour courir des bords de TÂdour à ceux du Tage.

« Pendant ce temps, Bonaparte ne daignait pas répondre aux lettres du roi* Les agents français affectaient de parler tout haut des torts de la reine et de l'impopularité du favori. L'armée impériale recevait chaque jour d'immenses renforts. Non content d'avoir obtenu une route militaire pour arriver à l'Océan, Bonaparte dirigeait d'autres colonnes, sans expliquer ses desseins, sans en informer le gouvernement espagnol, à travers la Navarre et TÂragon , d'autres encore à travers la Catalogne, jusqu'aux rivages de la Méditerranée* De nouvelles faiblesses^ attestaient les terreurs croissantes de Godoy. Plus il devinait des plans hostiles et plus, livrant son pays à Tinvasion, il multipliait dans les provinces l'ordre de semer de fleurs la route des Français; plus aussi le roi adressait à son fatal allié d'humbles instances pour obtenir en faveur du prince des Asturies la main d'une de ses nièces ou de ses pupilles. Cette union était la seule chose sur laquelle le père et le fils se trouvassent d'accord.

u Pour se dédommager de ces revers, Godoy poursuivait sa facile victoire sur la foule des prisonniers illustres qu'il avait donnés au prince des Asturies comme compagnons d'infortune. Tous, laissés sous le poids d'une accusation de lèse-majesté, attendaient dans les fers que la commission du conseil de Castille prononçât sur leur vie. L'obscur Ramon s'étonnait d'être associé à tous les chefs de la noblesse castillane.

« Mais là un autre mécompte, peut-être le plus sensible de tous, attendait les coupables dépositaires de nos destinées. La commission des onze prononça enfin sur la conspiration de l'Escurial. Placés entre le pouvoir et l'opinion, deux forces qui commençaient à se montrer égales, les juges osèrent suivre l'impulsion de leur conscience. L'un d'eiu, dont l'histoire gardera le nom, don Eugénie Cavallero, était mourant : il se fit porter au tribunal. Tous les accusés furent absous. Mais don Manuel ne voulait pas être vaincu,

SUITE DU MANUSCRIT o'AÏNHOA. 40Ô

et le duc de Tlnfantado, le duc de San-Garlos, le chanoine Escoïquiz, le marquis d'Ayerbe, des évêques, des généraux, que la justice déclarait innocents, expièrent dans des exils divers le tort d'avoir encouru la disgrâce de l'ennemi public. Don Carlos eut Tolède pour prison ; ma sœur, Badajoz ; Pablo, son monastère. Ramon seul fut détenu pour un crime qu'on ne disait pas. Le peuple espagnol vengea noblement les victimes. Le juge intègre et intrépide, Gavallero, mourut le lendemain du jugement. Madrid tout entier assista à ses funérailles. On n'en avait pas vu de si belles. Le peuple espagnol marquait son divorce avec ceux qui le gouvernaient. C'était la première fois.

a La reine, pour n'être pas vaincue, avait imaginé de protester contre l'issue des poursuites juridiques en rendant grâce à Dieu par un Te Deum solennel du salut du roi : c'était constater le crime, quand le roi et les juges ne l'avaient point frappé, et condamner de plus en plus son fils quand elle ne pouvait l'empêcher de régner. Les grands se montrèrent dignes du sang qui coulait dans leurs veines; ils s'abstinrent. Il n'y eut de condamné que la coupable mère et son complice.

c L'hiver s'écoulait lentement sous cet étrange et sombre orage. Un inexprimable sentiment de malheur éclatait partout, et le fond de mon âme n'était que trop en harmonie avec la solennelle tristesse de tout un peuple. J 'y sentais des choses qui m'épouvantaient.. L'affection, qui avait été si longtemps le repos et le charme de ma vie, en était maintenant le trouble et l'angoisse. L'idée d'un mystère extraordinaire remplissait malgré moi ma pensée; mille souvenirs étranges, mille incidents inexplicables, mille paroles confuses, m'y faisaient trouver, sous l'étreinte de la douleur et de la solitude, des agitations de plus. Un événement cruel vint ajouter à mes perplexités.

< Les lettres ne me parvenaient point. Il fallait des exprès,

beaucoup de dépenses et de périls. Matéa m*écrivait quelquefois, malgi^ mes réponses brèves et rares, espérant par ses informations intéresser mon esprit, et par ses protestations toucher mon coeur. Maria, deux fois par semaine, me faisait arriver son souvenir, c C'était la première fois, m*éc crivait-elle, que je comprends le prix de la fortune. » Mais son accent douloureux me déchirait Tâme. D'ordinaire si courageuse et si résignée^elle semblait avoir perdu toute sa force. Je m'expliquais son abattement par ce qu'il y a de contagieux et de saisissant dans celui d'une nation entière. Elle me l'expliquait elle-même par l'impuissance de ses efforts pour adoucir au marquis les rigueurs de son exil. Accoutumé à vivre dès l'enfance sous l'œil de ses maîtres, les habitudes, les devoirs du palais, lui faisaient faute à toutes les heures, et les soins de Maria ne réussissaient pis à remplir un vide toujours plus grand. Le jour lui semblait manquer à sa destination, parce que le matin s'écoulait sans qu^il eût à lever le roi, midi, sans le servir à table, onze heures du soir, sans le déshabilla : il était mal à Taise dans fion indépendance, comme on le pourrait être dans la captivité. Le monarque était si bien à ses yeuxTimage vivante de la patrie et de l'honneur qu'il avait l'âme plus humiliée chaque jour de sa disgrâce.

« Sadouleur,m'écrivaitlamarquise, medésespèred'autant c plus» que, sans moi, il n'aurait jamais connu ce mal qui lui « est terrible, la perte de la faveur royale, et Dieu permet € qu'après avoir fait la blessure, je ne puisse pas la guérir ! » « Elle finit par me découvrir un chagrin plus grand. Son page Ramon,le plus dévoué, le plus loyal, le plus courageux des hommes, gémissait sous le poids de l'accusation la plus extraordinaire. Il était désigné à la Puerla del Sol et aux tribunaux comme l'assassin de sa maîtresse qu'il avait sauvée; des incidents funestes semblaient donner quelque corps à cette supposition monstrueuse, et toute la suite de la procédure attesta une fatalité inexorable, ou bien une inexorable persécution dont Maria avait le cœur et l'âme épouvantés.

SUITE DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 407

c Je ne puis imaginer pourquoi, disait-elle; mais il y a là < une main puissante et cachée qui le pousse à Téchafaud. « La vengeance de ce misérable Fortunato n'y suffirait pas. »

a On ne sait pas tout ce qu'il y a de périls dans la justice humaine, chez les nations où elle est occulte, muette, ignorée, où aucune publicité ne la contrôle et ne Téclaire. Grande est la part de la passion ; plus grande et plus terrible encore la part de Terreur. Une circonstance bizarre prévint contre le malheureux page Tesprit des magistrats, m détruisant tout Teffet des attestations de Maria sur sa droiture et sa probité. Plusieurs de ces hommes, qui, sous le nom de serenos^^ veillent, depuis un soleil jusqu'à l'autre, a la sûreté de Madrid, souscrivirent, peut-être de bonne foi, une déclaration qui le fît considérer comme un afGlié des Bandoleros dont la ville et les environs étaient infestés. La lanterne de leur lance cachée sous leur manteau, ils l'avaient mainte fois rencontré -rôdant à une heure avancée de la nuit dans tous les quartiers de la ville. Ce qu'ils appelaient ainsi,' c'étaient le voisinage de l'hôtel de la comtesse et celui de la demeure de mes parents, tandis qu'ils avaient sous leur toit, avec Fernanda, Dona Inès. Le vaillant jeune homme aurait donné mille fois sa vie plutôt que de compromettre la gloire de la fière camarera, et un manquement à la vérité lui faisait autant d'horreur qu'un manquement à sa maîtresse. Il ne répondit donc ni par des aveux, ni par des démentis. Ses incertitudes, ses contradictions, sa peur d'offenser Dieu ou la dievalerie, qu'on prit pour la peur des criminels, le perdirent Il fut plongé dans le plus noir cachot. Cet homme, ai intrépide dans la liberté, acheva de se perdre en se montrant abattu dans les fers comme un coupable. De tristes pressentiments aggravaient son désespoir. Lui aussi sentait qu'une puissance invisible l'accablait.

« Maria avait laissé dans Madrid le docteur don Mathias,

^ Ainsi nommés de ce que, criant à toutes les heures de la nuit le temps qu'il fait, ils ont presque toujours à annoncer le l>eau temps.

pour porter au captif des secours assidus. Il fut admis librement près de lui jusqu'au jour où , prêt <^ comparaître devant ses juges, et ses genoux fléchissant, Ramon prit la main du bon chapelain, et lui dit : « Ne m'abandonnez pas! si je succombe,

< je me croirai libre d'une promesse que j'ai fidèlement, trop

< fidèlement peut-être observée. Il est un mystère que la « marquise seule doit connaître; je vous chargerai de lui « transmettre à ma place une confidence qui intéresse sa vie

< entière. » Le hasard ou le malheur voulut qu'à dater de ce jour, don Mathias cessa de pouvoir pénétrer dans la prison.

« La cinquième salle du conseil de Castille^ devait être saisie du procès. Cette chambre, dont les arrêts ne sont pas sans appel dans les affaires civiles, a cela de terrible, qu'elle est souveraine quand elle prononce sur la vie des citoyens.

a L'accusé protesta contre les juges qui lui étaient assignés. Il revendiquait, à titre de familier^ la juridiction du saint-ofBce, et l'inquisiteur de cour, qui appuya sa demande auprès du conseil royal , nous apprit ainsi que le pieux Ramon était, en effet, un des affiliés du tribunal de la foi.

« Ces conflits qui, d'ordinaire, sont éternels, oti le pouvoir spirituel trouve presque toujours une occasion de triomphe, furent terminés sans retard et jugés contre l'inquisition. Le malheureux réclama encore, à titre d'étudiant inscrit sur les rôles, les privilèges de l'université ; tous ces refuges, ouverts au coupable par notre législation, comme pour perpétuer les procès et appeler au secours du crime la faveur, For et le temps, lui furent fermés : cette fois, la marche de la justice était aussi rapide que rigoureuse.

« L'accusé fut entraîné au pied du tribunal. Ces magistrats, assis sur une estrade élevée, dans leur costume sévère, ces greffiers, ces chapelains-jurés, ces alguaciles de garde, solennellement distribués autour de lui, toutes ces pompes

^ Les douze membres dont elle se compose s'appellent Alcaldes de la couronne (de casa y corte). La police administrative et judiciaire delà capitale est nu nombre des attributions de cette portion du cajiseil royaK

de la justice, tournant ses foudres contre un seul homme, sans un visage ami pour le soutenir, achevèrent de porter dans son âme le trouble et le découragement. En vain, il s'opiniâtrait à affirmer son innocence sur la croix d*argent qui décorait la table des alcaldes. Les nombreux témoins qui furent produits fortifièrent, pour la plupart, du poids de leurs charges Téloquence de l'agent fiscal. Cet interprèle des lois» jeune licencié qui avait signalé son zèle dans le procès de l'Escurial, déployait, pour venger Maria, disait-il, autant d'ardeur qu'il en avait montré naguère pour la perdre. Ainsi qu'on le voit trop souvent dans les États despotiques, ou bien dans les temps de parti, car toutes les tyrannies se ressemblent, il était de ces hommes qui remplissent le ministère d'accusateur, comme un licteur tranche la tète désignée, comme un soldat frappe l'ehnemi, aveuglément, avec fureur, sans s'inquiéter de la justice de sa cause, magistrats terribles aiULquels on ne peut disputer une vie sans qu'ils ne fassent du débat leur affaire, et de la condamnation leur gloire. Par malheur, le licencié ne réussit pas à porter une conviction dans l'esprit des juges; je dis par malheur : car, obéissant à un scrupule barbare, ils ordonnèrent que la torture achevât de dissiper leurs doutes!

« Nulle protestation ne put sauver à l'infortuné cette affreuse épreuve : il fut conduit auprès du lit de douleur. L'alcalde de la cause^ était auprès de lui. Le vieil aumônier de la prison l'exhortait au repentir et à l'aveu de son crime; le bourreau arrangeait avec insouciance les apprêts du sup* plice, et un greffier criminel taillait sa plume pour enregistrer les réponses, c'est-à-dire les cris de douleurs de l'accusé. Ramon, à genoux et pressant contre son cœur un crucifix, demandait à l'aumônier le secours de ses bénédictions et de ses prières; il se releva, puis se jetant sur la couche fatale, il répéta qu'il était innocent. Le juge répondit par cette formule, que sur le prévenu seul pèseraient

^ Juge instructeur.

4lO LIVRE TREIZIÈME.

devant Dieu et devant les hommes les conséquences de ses désaveux, dût^il rendre le dernier soupir au milieu des tourments. A ce mot, le ministre de ia loi se mit à ajuster le patient dans une espèce de cercueil où il allait, douloureusement attaché, subir les angoisses d'une affreuse agonie. L*honnète homme frissonna, lorsque la main, dévouée à l'homicide, se posa sur lui. Aussitôt, la corde, enlacée autour de ses membres meurtris, les presse de replis multipliés; le bourreau y passe le bâton terrible qui va les serrer sans fin. L*aspect sinistre de cet homme, la brutale indiftéreuce empreinte dans ses traits farouches, son dédain pour le corps vivant qu'il apprêtait au martyre, tous ces détails qui vb^ laient le dégoût à l'horreur, n'étaient pas nécessaires pour abattre tout à fait les forces de Ramon. Un cri aigu annonce ses premières douleurs ; mais il rassemble son énergie : deux tours, trois tours, et quatre autres encore suivirent sans qu'un gémissement s'échappât de sa poitrine haletante; seulement, par intervalle, il prononçait tout haut les litanies sacrées. Bientôt une sueur froide l'inonde tout entio*, et les nœuds commencent à déchirer ses chairs. L'alcalde prend ce moment pour l'interroger. D'une voix défaillante il nie encore, et laisse entendre le nom d'Inès qui remplissait sa pensée, — « Celte Inès que tu nommes, poursuit le magistrat,

« a-t-elle participé à l'assassinat? — Elle? non pas : je

« puis vous le jurer par le sacré cœur de Marie. — Dis ce « que se proposaient les auteurs de ce complot? — Gom- « ment le saurais-je? — Mais tu sais bien que la camaréra « de la comtesse de D*** n'est point coupable. Tu sais donc « quels sont les complices? Tu viens de te trahir; acquiers « par ta sincérité des droits à la clémence royale et à la « miséricorde divine. — Je suis innocent comme l'agneau

(( pascal. — Tu t'obstines? Encore quelques tours de

« corde î j> Le magistrat parlait que déjà les os de l'infortuné crient sous les liens homicides. — « Hé bien, (( maintenant es-tu coupable? » reprend l'alcalde en dé-

SUITE m; MAmiscRiT d'aïnhoà. 411

tournant ses regards. Celui dont les lèvres n'avaient jamais proféré un mensonge se tait un moment; à la fin la douleur remporte. — < Oui, répondit-il en frémissant; mais en- € voyez-moi vite à Téchafaud. — 11 n'est pas dégoûté, dit c avec un rire infernal Texécuteur des vindictes judi- € claires; il aimerait mieux être debout que couché sur la « dure. — Paix! s'écrie le juge, et s' adressant à Ramon : « Avant qu'on te délie, avoue pourquoijtu voulus commettre « ce forfait? — Je ne le sais pas. — Qui te Ta conseillé? — € Je ne sais; mais ôtez-moi d'ici ou je meurs. — Un tour « encore, puisque tu reviens à ton premier système! »

< Les membres de Ramon ne peuvent résister à ce nouvel effort; ils sont brisés. La victime pousse des cris horribles. L'alcalde de la couronne l'interpelle de nouveau : un oui .incertain est le seul mot qui puisse être saisi à travers les accents confus de son désespoir. Ses liens sont enfin relâchés, et le sourire d'une joie déchirante brille un moment parmi les convulsions de son agonie. « Songe, lui dit le € juge, que si tu hésites dans tes aveux, je vais à l'instant « te rendre aux tortures. — A la bonne heure, mais proc mettez-moi que je serai confessé ensuite et exécuté sans € retard. — Parle, conviens-tu d'avoir essayé d'assassiner

< la marquise, et, ce qui est plus coupable encore, d'avoir « voulu imputer ton crime à l'un de ceux dont la main t'a

. « désarmé? j» Ramon ne pouvait prendre sur soi de redire une imposture. Mais le bâton fatal resserra les noeuds, et il proféra, d'une voix à peine entendue, le mot qui le condamnait. — c Maintenant, qui t'a porté à cet attentat.^ Tu a n^ réponds plus ; est-ce pour lasser le bras de Texécuteur? . « — J'ai voulu... j'ai voulu me venger. — Et de quoi? — . c Le sais-je? Mais, par les mérites de la sainte mère de Dieu,

< ne me laissez pas vivre plus longtemps; car je me fais « horreur. — C'est bien tard te repentir, » réplique le magistrat; et Ramon mêle des torrents de larmes au sang qui coulait de sa bouche. On le détache demi-mort du. lit infernal pour le transporter dans son cachot. L'aumônier

l*y accompagne, de peur que la mort ne vienne le saisir parmi ses douleurs, sans que la religion lui eût ouvert le seul refuge qu'il implorât désormais contre les erreurs des hommes et Talrocité des lois.

c Au bout de trois jours, Ramon fut traîné devant le tribunal, et là il rappela ses forces pour protester contre les aveux que lui avait arrachés la douleur. < Je suis, dit-il,

< d'une voix plus ferme, je suis innocent comme la brebis

< des montagnes d'Occa. » La salle décida que le crime dont il était prévenu devait être rangé dans le nombre de ceux pour lesquels trois tortures peuvent être ordonnées. L'infortuné vit ses membres soumis à une seconde épreuve. Mais, après une demi-heure de tourments et de dénégations, ' ses os, brisés sous les nœuds, ne purent résister à Teffort, ni son âme à la souffrance; il s'évanouit, et, quand lebow^ reau le détacha, l'alcalde le croyait sans vie. Trois jours s'écoulèrent : il fut appliqué une troisième fois au lit de mort. Des douleurs que le cœur de l'homme a pu inventer, mais qu'il ne peut souffrir, contraignirent encore le martyr d'une législation barbare qui a été celle du monde, à se dire coupable; il ne parut devant le tribunal que pour se rétracter, afin, dit-il, d'éviter s'il se pouvait, non plus le châtiment, mais la honte du crime. La salle, peut-être pour finir les souffrances d'une vie qui ne pouvait plus se prolonger, le déclara convaincu d'avoir blasphémé par ses dénégations le saint nom de Marie et attenté à la vie de sa maîtresse, crimes qui emportaient la mort. Cette sentence ne révolta l'âme généreuse de Ramon que parce que Tignominieux supplice du gibet lui était réservé. Il demanda en valu à mourir noblement par legarrote^ : les preuves d'hidalgie qu'il voulut présenter ne furent même pas examinées. Également repoussé en invoquant les privilèges de la Biscaye,

^ Le patient est assis contre une potence à laquelle un collier de fer l'attache. Le bâton du bourreau serre ce collier jusqu'à ce que la mort s'ensuive.

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 4l3

comme fiis d*une mère que la noble seigneurie avait vu naître, il se réduisit à solliciter du moins la grâce, souvent accordée, d*être exécuté dans Tintérieur de la prison. Ce fut la seule de ses prières qu'on accueillit, et ses geôliers l'enfermèrent dans la chapelle d*où il ne devait sortir que pour être traîné à Téchafaud.

« La procédure avait été si secrète que dona Inès n*apprit qu*à ce moment, par hasard, dans une conversation du commandeur avec la comtesse, l'extrémité de la situation de son amant. Elle fut prise de désespoir. L'orgueil céda dans son cœur, et, se voilant le visage, elle alla chez le fiscal se jeter à ses genoux, et lui dire le secret de ces courses nocturnes qui avaient été si fatales : <k 11 est trop lard, lui dit le ma- « gistrat ; vous vous perdez sans sauver ce malheureux. 11 « est coupable. Nous avons des preuves certaines. Nous « avons ses aveux. Implorez pour lui la miséricorde divine ! c II n'a rien à attendre de la miséricorde humaine, d Inès vaincue se précipita aux pieds de sa maîtresse, s'y roula, sollicita son intérêt protecteur. En le promettant, Matéa ne dissimula point combien peu elle espérait.

« Le premier soin du condamné fut de réclamer la présence de don Mathias. La crainte de succomber à ses maux avant d'avoir revu le chapelain de la marquise, éUiit la seule pensée terrestre qu'il se permît encore. Du reste, il ne s'occupait plus que d'étouffer le murmure des angoisses auxquelles ses plaies et ses fractures sans nombre le laissaient livré, pour pouvoir demander pardon à Dieu du mensonge qu'il avait commis deux fois, et de l'orgueil qui se soulevait en lui contre l'image d'une mort infâme. La loi lui permettait de passer trois jours dans le sanctuaire, afin de se mieux préparer à comparaître devant le réformateur suprême des jugements des hommes. Il fallait que, dans cet intervalle, la salle des alcaldes de la couronne obtînt du roi l'approbation de la sentence.

a La marquise, de son côté, et son mari aussi désolé qu'elle, aussi convaincu de l'innocence de son page, avaient

414 UVRfi TRGIZfÊMfi.

envoyé Tordre de verser l'or dans les secrélaireries ^ pouf le sauver ; mais personne ne s'intéressait à sa destinée. (Test là le malheur des procédures sans publicité : il n'y a que l'accusation qui se montre au grand jour : la défense meurt ignorée dans l'oreille des juges; et leur esprit prévenuprononce à leur insu d'iniques arrêts, que sanctionnera la conscience publique. Plus le crime qu'ils ont frappé est invraisemblable et bizarre, plus l'imagination des masses en est saisie. Les tribunaux disposent ainsi à la fois de llionneur et de la vie, du présent et de l'avenir.

c Le moment semblait favorable au succès des efforts que tentait de tous côtés don Mathias. Les mmtres de la tore doivent compatir plus que jamais aux malheurs des hommes, lorsqu'eux-mêmes sont contraints de plier la tête sous les coups de l'adversité. Les hôtes d'Âranjuez connaissaient la douleur et l'effroi. Charles IV et la reine recueillaient le i»îx de leurs faiblesses , et don Manuel celui de son indignité. L'Espagne échappait à tous trois. Trois cents ans d'une politique opiniâtrement attachée à détruire parmi nous, pièce à pièce, Tantique édiflce des libertés, et par conséquent des garanties publiques, n'avaient abouti qu'à livrer les héritiers de saint Ferdinand aux caprices d'un soldat étranger.

« A la place du contingent français de vingt-cinq mille hommes qui avait été stipulé, cent mille impériaux campaient dans la Péninsule à peu près desarmée, ils promenaient leurs aigles, sans un but connu, des extrémités de la Catalogne à celles du Portugal et du revers des Pyrénées aux approches de la Samo-Sierra. Des forces immenses étaient en outre appelées du fond de l'Allemagne où restait immobile et captive l'armée espagnole du marquis de la Romana; elles s'amassaient à grand bruit le long de nos frontières sous des noms bizarres et menaçants. Lo peuple de Madrid, allant plus vite

1 Les mmifitères.

SUITE DU MANUSCRIT D*AÏNHOA. * 4i&

peut-être que les alarmes de la cour, commençait à parler du départ de la maison royale pour l'autre rivage de TOcéan Atlantique. On peut dire que la royauté espagnole n'existait déjà plus.

« C'était dans le cours de février. La renommée révéla tout à coup à la Péninsule d'audacieux , d'inouïs attentats d'un homme contre une nation. Les généraux de Bona'^ parte avaient reçu l'ordre, en pleine paix, à la face du monde, la rougeur au front, d'enlever, par des stratagèmes qu'on dédaignerait au théâtre, sur des garnisons sans défiance, les places fortes d'une puissance amie. Pampelune, Figuières, Mont-Serrat, la citadelle de Barcelone, celle de Saint^ébastien, ces clefs de nos provinces emportées sans combat, dérobées^ car quel autre mot employer! attestaient la perfidie de l'envahisseur et ses véritables projets. Nos maîtres comprirent que cet outrage était le prélude de plus grandes entreprises. Vainement Bonaparte, pour tromper jusqu'au bout l'Espagne et ses princes, imagina-t-il d'envoyer à ce moment, avec un grand fracas, quinze chevaux de luxe à son allié Charles IV. 11 me fallut empêcher le peuple .de Buytrago de les éventrer au passage. La vérité se faisait jour de toutes parts. Don Eugénie Yzquierdo arriva de Paris pour la faire connaître tout entière. Il apprit que la souveraineté des Algarves, et le traité même, n'existaient plus. Les provinces espagnoles jusqu'à l'Èbre étaient exigées pour être réunies au grand empire. Des dédommagements étaient offerts en Portugal, et l'habile don Eugénie ne dissimulait pas que, dans sa pensée, ces propositions étaient un leurre comme tout le reste. La cour vit que son heure fatale avait sonné. Ceux qui nous avaient livrés sans défense aux complots de l'étranger, se sentaient hors d'état d'en appeler à la nation outragée et de s'associer aux périls qu'eux seuls avaient fait naître. On sut que le roi et dona Marie-Louise, comme s'ils se fussent consolés de perdre l'Espagne pourvu que don Manuel ne leur fût pas ravi, avaient résolu, en effet, d'aller chercher au loin le trône de Montézuma^ dans Tim-

puissance de défendre, par un élan désespéré, celui de Charles-Quint. Dix mille bras travaillaient nuit et jour aux apprêts du départ : car des princes qui laissaient derrière eux une monarchie , étaient contraints d'emporter dans un autre univers tout l'attirail de celui-ci.

< Ce roi qui avait tout perdu, cette reine qui avait tout

dépravé, ce favori, cet amant, ce ministre qui avait tout

trahi, soulevaient tant de sentiments pénibles, que Tindi-

gnation contre les injures de Bonaparte sembla tempérée

d*abord dans les cœurs espagnols par une indignation plus

vive encore. C'est ce que m'écrivait don Carlos : c Godoy a

c fait tant de mal au royaume catholique qu*on ne sait plus

c quel est le véritable ennemi. Sa perfidie ridicule, du temps

c d'Iéna, rend la loyauté castillane moins sévère pour de

c plus redoutables perfidies, un million de fois plus indi-

a gnes. Être traités ainsi nous fait sentir à quel point nous

< sommes déchus sous nos guides actuels. Esclave d*un

c pouvoir qui la ruine et la dégrade , TEspagne est-elle

c une nation encore 1 0 mon ami ! bien des gens pen-

a saient que c*en était fait de nous, à moins que le légis-

(( lateur de la France ne s'employât à nous sauver. Com-

a ment lui croire encore ce dessein? Moi, qui étais né pour

« jouir de la vie, pour en épuiser les plaisirs, ma tête se

a perd dans ces complications. Je ne vois autour de moi

c qu'exils, spoliations, abattement, invasion. On n'est plus

« une patrie dans l'état où nous sommes. Le deuil est tel

« partout qu'il envahit et engourdit mon âme. Je serais

« moine depuis bien longtemps, si M. de Voltaire ne m'avait

« ôté cette ressource pour toujours. »

u Le peuple, grâce à Dieu, n'eut pas de faiblesse ni d'incertitude dans ses colères. 11 les portait tout entières et toutes vives sur les deux offenseurs de la nation espagnole, confondant celui du dedans avec celui dudehors, l'un qui avait reçu de Taulre le droit de parader en armes au milieu de nous. J'avais la joie de voir également Maria sentir ainsi, ou plutôt l'insulte la plus brûlante, pour elle, était celle qui nous venait

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 4l7

de rétranger. « Cette succession, me disaitrelle, d*actes inouïs

« d'escamoteur et de brigand couronné doit étonner pro-

c fondement l'honneur français, si la race de François V^

ff et de Louis XIV ne Ta pas emporté avec elle dans son

« trop long exil. 11 fallait ce spectacle pour distraire un

c moment ma pensée de la douloureuse persécution qui me

< cherche et me frappe si visiblement dans la personne « de mon brave et bien cher serviteur. Je ne suis qu'une

< femme, une faible femme, toujours sereine, disais-tu « pour me rappeler que les femmes n'ont pas de rôle dans « les affaires de ce monde. Hé bien, je te le déclare : je € ne comprendrais pas que tout Espagnol ne courût pas

< à ses armes, ne rendit pas à l'insulteur public guerre « pour guerre. Je sens que Bonaparte m'a outragée jusque

< dans les cendres et dans la gloire de nos pères. Si je « pouvais, ce serait un duel à mort entre lui et moi. « Le roi , notre seigneur , que Dieu garde ! naturelle- € ment courageux et chevaleresque, sent ainsi, j'en suis

< sûre. Si les traîtres l'empêchent de porter la main sur la

< garde de son épée, par saint Michel et par saint Georges!

< il faut savoir la tirer pour lui. »

c Mon cœur bondit à ces paroles. Il me sembla que c'était la voix de la patrie. Déjà on annonçait que le grand-duc de Bei^' s'était mis à la tête des armées impériales, qu'il marchait audacieusement sur la capitale. En effet, les drapeaux français parurent sur les monts de Buytrago. La vue de ces drapeaux, ennemis sans l'avouer, et compromis dans mon respect, au milieu de toute leur gloire, par la ruse et la trahison, me mirent hors de moi. D'ailleurs, le départ prochain de la maison royale pour l'Andalousie, ou plutôt pour le Mexique, avait cessé d'être un mystère; l'autorité n'existait plus; entre des étrangers menaçants et des sujets indignés, la royauté perdait jusqu'à ce vieux prestige qui lui tenait depuis longtemps lieu de pouvoir; devais-je encore

^ Joachim Murât.

l'obéissance à un gouvernement qui avait tout détruit, y compris lui-même? Sachant bien qùe*]amais Espagnol n'avait transgressé la volonté royale, et qu-aux yeux de mon père c'eût été transgresser la volonté de Dieu même, après avoir pressé sur mon cœur cette croix de Maria enfant qui était mon talisman depuis tant d'années, je rompis mon ban et partis pour Madrid.

« C'était le dernier des jours accordés par la loi au malheureux Ramon. Je me hâtais, dans jie ne sais quel vague espoir de réussir à préserver sa tête. Mon cœur, occupé de lui avant tout, attachait cependant aussi un intérêt conhs à pénétrer ce mystère qu'il avait promis de dévoiler à sa dernière heure. Dans la solitude, ma pensée s'était exaltée sur ce mystère étrange qui m^environnait depuis si longtemps. Après avoir redouté de le pénétrer, je m'attachais à sa découverte par les obstacles même. J'allai droit à la Puerta del Sol. J^entrai précipitamment chez don Genaro, et, sans répondre au Dieu soit avec vous! que m'adressaient les oisifs, sans les reconnaître ni les voir, je demandai avec empressement si Ramon vivait encore. On se regarda. On ne répondit point. Le fourbisseurseul, tâtant lentement sa montre, calculant plus lentement les minutes, dit, après un moment : « Seigneur colonel.... point! » Et l'entretien des assistants se reporta sur la nouvelle du jour. Tant d'indifférence pour la vie d'un homme, d'un martyr de nos lois, d'une victime peut-être de quelque abus criminel de la puissance, glaça mon cœur, et je m'éloignai épouvanté.

« Dans ce moment, un flot d'hommes, de femmes, d'enfants en bas âge, arrivait par la grande rue avec l'allégresse qu'on rapporte du cirque. Antonio m'aperçut, vint à moi, me baisa la main, et m'apprit que Ramon n'était plus.

« La foule revenait irritée de n'avoir pas assisté à ce spectacle. Par suite de la triste faveur accordée à l'infortuné,

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 419

tout s*était passé dans l'intérieur de la prison. < Je suis bien c tranquille, disait Antonio, sans s*inquiéter de$ malédicc tions populaires. Dieu a son âme. Si je pouvais posséder « de ses reliques, je me croirais aussi assuré de mon salut < qu'avec un morceau de la vraie crpix I »

a On savait que le brave Léonère était mort avec un rare courage. Il était monté sur Téchafauji, demandant toujours le docteur don Mathias qu'on lui promit jusqu'au dernier instant. Le docteur avait fait , pour être admis , des efforts désespérés. Tout fut inutile, et le secret du malheureux page mourut avec lui.

c Je courus chez mes parents, désolé tout ensemble et exaspéré. J'avais résolu de solliciter à genoux, de mon père, ce secret que lui aussi connaissait, disait-on, et qui se dre&* sait toujours devant moi dans le temps où je voulais le fuir» pour m*échapper maintenant que j'étais animé par tant de circonstances extraordinaires à le saisir et à ^interroger. Je frappai avec un trouble inexprimable à la maison paternelle. Après quatre mois, j'allais serrer dans mes bras dofia Léonor et mon père. Le guichet ne s'ouvrit pas devant moi) appel... Tout était silencieux, et vainement, dans mon inquiétude, demandais-je un éclaircissement dans les maisonii voisines •: tout resta muet. L'air des visages ne me laissa nul doute. Il n'y avait qu'une explication à ce deuil nouveau Cétait du fait d^un pouvqir mystérieux et terrible

que la maison paternelle était déserte.

€ L'inquisitioQ ne conservait pas au dehors ses formes redoutables et son dur régime, depuis qu'elle était pioins souvent commise à la garde des droits de la religion qu'à la défense des sollicitudes ou même des passions du pouvoir. Mais cette puissance, à moitié invisible et partout présente, vivait encore. Ses habitudes étaient adoucies et non pas ses lois. Immuable au milieu de toutes les institutions de la monarchie chaque jour modifiées par le temps, son autorité n'était tempérée dans l'application de règlements impitoyables que par les lents {Nrogrès de cette autre

puissance qui, même parmi nous, commençait à s*appeler l'opinion publique. Sa main de fer, qui, depuis longues années, n'avait dressé de bûchers que dans les provinces, et à Madrid versé le sang que dans Tombre, avait encore partout de ces sépulcres qu'on appelle des cachots. Morts à la lumière et à la société des hommes, n'existant plus que pour leurs geôliers, n'ayant le sentiment de la vie que parce que d'austères prédications, des privations de toute nature, des tourments quelquefois entretenaient en eux le sentiment de la douleur ou celui de l'effroi, les hôtes de ces sombres demeures ne pouvaient pas même placer leur espérance sûr le repos de l'autre vie ; là aussi leur était montré sans cesse, le bras tendu sur eux, le fantôme de l'éternité qui châtie. Quelques-uns ne pouvaient demander au sommeil le bienfait d'une trêve rapide et troublée que sur des chaînes et des chevalets ou des cadavres : c'étaient le prêtre séculier dont la raison troublée ne s'était pas soumise, sans retour, au joug tutélaire et invariable de l'orthodoxie; le jeune homme qui s'était raillé des pratiques idolâtres du peuple; le père de famille qui avait accusé tout haut les désordres des couvents; le religieux dont les études hardies persistaient à reconnaître, vivantes dans le monde matériel, des vérités, vieilles déjà depuis plus de cent ans, pour la chimie, la physique ou l'astronomie des nations voisines; l'économiste enfin, qui, parmi la foule des littérateurs et des hommes d'État occupés à répandre les véritables maximes du droit public, avait encouru soit des regards jaloux, soit une approbation bruyante, en cherchant la cause de notre décadence dans l'établissement du pouvoir absolu. C'étaient aussi trop souvent les pures et nobles victimes d'une dénonciation mensongère, d'une persécution cachée, d'une sourde machination.

« Le titre d'honneur de l'institution, ce qui l'avait fait accepter du génie national, c'était d'avoir maintenu l'unité religieuse de notre vaste empire, à travers tous les schismes, tous les démembrements, et cela d'une extrémité à l'autre de

SUITE DU HANUSGIllT o'AÏNHOA. 421

l'univers. Seuls dans le monde, nous avions échappé aux guerres de religion, aux réactions contraires, aux déchirements intérieurs, à tous les malheurs d*une nation q ui suit des rites différents. Mais qui pourrait dire que ce bienfait n ait pascoûté plus cher que n^auraient fait les dissensions civiles? Hélas! en reconnaissant dans Tinquisition le fruit et Timage du génie espagnol, en lui reportant l'honneur de ce fléau des guerres et des scissions religieuses épargné depuis trois siècles à nous et à une moitié du monde, on frémit de penser que ses apologistes n*estiment point ses victoires, dans l'empire espagnol des deux hémisphères, à moins de trois cent mille victimes humaines. Ëst-on coupable de penser que dans le siècle où nous sommes, cette puissance à part, contre laquelle proteste le genre humain, ne pouvait plus subsister parmi nous?

c Comme le vieux de la Montagne, le saint office reposait sur deux soutiens, le meurtre et l'espionnage ; il érigeait la délation en devoir, et les supplices en acte de foi (auto-de-fé). 11 ne souffrait pas un foyer au sein duquel des yeux et des oreilles n'écoutassent et ne vissent i>our lui. C'était le gouvernement de Venise appliqué à la religion. Dans cette multitude de satellites mystérieux, il s'en trouvait un grand nombre qui étaientimbusdesidéesnouvelles, etn'acceptaientcesliens que pour se mettre à l'abri de redoutables vengeances. Mais d'autres avaient à en exercer pour leur propre compte, et il n'était pas d'intérêts si mondains ou si coupables que les armes de la foi ne fussent employées à les défendre. Tout prétexte y suffisait; une conversation tronquée, un soupçon vrai ou faux sur les sentiments secrets, la possession de livres condamnés, et tout le monde en possédait, comme pour donner prise aux persécutions, aux vindictes, à la tyrannie ! C'est là que se porta d'abord ma pensée. Je m'inquiétai de cette bibliothèque secrète où avait tant puisé autrefois don Mathias, en calculant bien que ce n'avait pu être qu'un prétexte mensonger pour la main cachée qui avait ourdi cette trame. Le docteur eut aussi ce soupçon; mais il

n'osait me voir j il n*osail me répendre. Il me fiiyait^ J'udmirais cette contagion du péril aux époques de tyrannie^ qui fait des meilleurs citoyetis un objet d'efirot pour tous les autres.

« Malgré l'alarme senléë autour de moi^ j'appris qu'au milieu de la nuit mes parents avaient été arrachés Umi à eoup à leur demeure. La Pderta del Sol rie pouvait méecnlnaitre^ à un coup frappé ainsi, le bras du saint tribunal. L'image de don Luis» si chevaleresque et si ëxêelleâti de dona Léonor, si sainte et si dévduée, plongés dans le sifh joiir de la désolation, séparés des vivants, arrsiehés peut^ être l'un à l'autre, ne pouvant placei* une espéi^anee que ddns l'excès de leur âge et de leur faiblesse^ cette faiiàgè acheva de hie livrer au désespoir; Que fail'e^ qu'essayer contre une puissance insaisissable et muette dont les mains sont armées de la croix et du glaive? Si vous lui demandez ses droits, elle vous mohtre le ciel, et l'eilfer s'ils vous étonnent; JSodveraihe arbitre de la raison humaine ^ et pesant les pefasées dans une balance qui n'a qu'im bassiii, elle traite les diissëtitiments ëonime deS attentats, raméùn la iMDnscienee par la terrëtir, et ôppoi^ â l'aveugléhient le bâcher. Établie afin de maintenir la parole du Dieii de paii» afîn de pirotéger la gloire de celui qui a fait le ciel et la terre, elle a pour code la Ibrce; pour tribiihal , la nuit; pour procédurci le silence ; pour interrogatoire, la torture. La mort du cordon avant le supplice du feu est toute sa clémence.

ot J'allai tnàchinâlement errer autour du palais redoutable où siège le saint tribunal, palais inaccessible» qu'aucune réclamation, aucune demande, aucune investigation ne peuvent aborder. C'étaient là que gémissaient don Luis et dofia Léonor! Je contemplai longtemps, avec un morne désespoir, les murs de briqué qui les dérobaient, peut-être pour toujours, à iila tendresse. Quel étranger eût deviné que cette maison, sans faste et sans grandeur, défendait contre les regards profailes Un pouvoir supérieur à celui des rois? Des gardes^ des sOldats,^ne veillaient point à la porte. Gepen-

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOÂ. 423

dàtii il ne m'était pas donné de franchir cette enceinte, d'interroger ses farouches mystères, de me frayer un passage jusqu'aux objets chers et cachés de ma pieuse sollicitude. Lb, plus que jamais, le sentiment de moii impuissance aggravait celui de mon affliction. Quel était leur sort? Je savds trop que d'ordinaire la chambre où sont enfermés 1^ eâptiËs de tout rang et de tout âge ne reçoit un jour înéuffisslnt que par une ouverture oblique pratiijuée sur leur tète. Tdute autre lumière leur est interdite, et des nuits ââtis isommeil se trouvent allongées ainsi de soirs sans clarté. De lié peuvent recourir contre les glaces de la vieillesse qu'à cô qui leur arrive des rayons brisés du soleil. Le feu leur est dêfbiidû. Deux fois par semaine, ils comparaissent dëtaht l'inquisiteur chargé de recevoir et d'exiger leurs aveux. Car, ignorant toujours quel crime contre Dieu et la fbi leur est imputé, il leiit faut interroger leurs souvetrirs, livrer à l'examen des jugés toutes les actions, toutes léâ {iarolés de leur longue existence, révéler même les pensées que Dieu seul a pu connaître. C'est ëur ces corifessions minutieuses, lorsque le temps les a complétées, que repdse Tabcusation, puisque Taccusateur n'a pas à fournir d'information. Devant cette juridiction qui réclame sur la cdnsciëUCe les droits de Dieu même, ce sont les victimes qui doivent elles-mêmes se trahir et se condamner.

€ Toute autre communication avec les hommes leUr est itltérdite. Seulement, un prêtre pénètre quelquefois dans leur caëhot. Mais la religion ne descend pas auprès d'eUx avec sa mission de soulager les peines des hommes; elle ll'ap(iarait qu'armée du fouet vengeur. Des reproches et dès menaces sont tout ce qu'ils doivent entendre. A la fin, ils lie voient plus leur porte s'ouvrir sans effroi. Pressés entre les souffrances présentes et d* affreux présages, ils n'osent plus souhaiter ni de vivre, ni de mourir. Dona Léonor U'ouvèrait-elle du courage pour ranimer les forces de mon père? Leurs jours s'écoulaient-ils ainsi dans le sentiment de toutes les privations, dans l'angoisse de toutes les

craintes? Avaient-ils la triste douceur de souffirir ensemble?

<i Je ne quittais le pied de ces murailles que pour trouver Madrid tout entier empreint du deuil qui désolait mon âme. Tous ces groupes silencieux et mornes que je traversais s'interrogeaient du regard, se répondaient de la même manière, et paraissaient attendre avec angoisse Tarrét que l'avenir, un avenir prochain, allait porter sur les destinées publiques; la consternation universelle, Téchafaud de Ramon, les fers de mes vieux parents, l'absence et Texil de Maria, rhumiliation et les dangers de la patrie, toutes ces pensées m'assiégeaient à la fois ; je portais mes regards en avant, et ne voyais que des sujets d'épouvante; les portais-je en arrière, je n'apercevais que des sujets de douleur.

9 Oh ! qui dira jamais le morne étonnement de cet âge, où l'homme, entré à pleines voiles dans la vie, voit s'évanouir de toutes parts les brillantes chimères dont son imagination Tavait peuplée! J'avais eu le spectacle du hasard classant les hommes, de l'intrigue brisant seule sans effort les hiérarchies en faveur de ses adeptes, du timon des empires tombant trop souvent aux mains les plus inhabiles ou aux plus coupables. Qu'était-ce donc que cet univers avec ses pompes et ses merveilles? Que faire sur la terre si tous les hommes d'État ressemblaient à Tarbitre de nos destinées ; tous les frères à Jaymé ; beaucoup de femmes à Matéa? Où trouver un refuge contre le vide de notre existence impuissante à la fois et agitée? Où fuir ailleurs qu'au fond des cloîtres ! La pensée d'y ensevelir le reste de mes jours eût été pour moi, comme pour don Carlos, l'espérance qui console; mais une voix intérieure me cria : Crois-tu encore? et ce mot retentit douloureusement au fond de mon cœur. Le monde devenait une affreuse énigme, et je tremblais d'en chercher le mot.

a L'expérience que faisait l'Espagne du régime absolu dans sa caducité avait un caractère de malheur et d'abaissement qui portait dans les esprits je ne sais quel farouche désespoir. La Providence semblait si bien s'être retirée du

milieu de nous pour laisser flotter les rênes aux mains de la perversité, que Dieu lui-même était chaque jour davantage banni des croyances. L'athéisme sortait des misères de la monarchie, comme sortent d'une atmosphère empoisonnée les fléaux qui désolent et qui tuent. Don Carlos dans ses lettres me demandait, avec son ironie amère, si j^étais toujours aussi convaincu de cette justice, de cette intelligence souveraines dont je lui avais tant de fois parlée et mon esprit troublé ne savait plus réfuter une doctrine contre laquelle se révoltaient si profondément mon cœur, mon âme et ma conscience. Je cherchais une donnée morale à saisir, comme une planche de salut, dans ce grand naufrage : ma raison, flétrie par la douleur, ne trouvait que d^amères pensées. Je tombai à genoux, demandant à ce monde intelligent, dont je sondais sans cesse les profondeurs, un fll conducteur qui me donnât des forces pour supporter ma destinée ou bien pour la Unir; car la seule jouissance de l'incrédule doit être le suicide.

€ Cette sombre disposition, si générale et si vive, a été pour beaucoup, je le dis à l'avance, dans les crimes dont se souilla quelques semaines plus tard le peuple espagnol , dans l'un des soulèvements les plus soudains , les plus héroïques et les plus légitimes qu*ait vus le monde. Les âmes étaient ivres de colère et de désolation. Les peuples ne sont pas faits pour souffrir tant d'abaissement et tant de corruption. On s'étonne parfois qu'ils n'aient plus de frein. C'est que les temps précédents l'avaient brisé. »

LIYRE QUATORZIÈME

BfitèLtJTioiir t»UkAiiJiT«Bi

Le mal n^est jamais & «on période que quand ceux qui coaunàndent ont perdu la dignité, parce que c*tA jdtfenient lé momeni daiu leqtidt eètti qui (MkmuA perdent le respect; éi c'est dans ce même moioent que Voà retient de ht léth&rgie, mal^ p<r Aëft côàvullions.

Mémoire» eu cardinal de BetM, Ut: ir.

tision mystérieuse : Que la fortune est la justice. — Arrivée de don Fray Tsidro.

— Nouvelles d*Aranjuez. Tumulte de la Puerta del Sol.— DIddoàrt de don Aloifi6,

— Départ do pëdple de ÙédriA gour Arànjuez. Asffeet de eette rétideiice. Terreur de la cour. — Chiite de Godoy. Ses périls. -^ Présentati6n de don Aknuo à don Femand.— Abdication du roi et de U reine. Imprécations de la reine. Avènement de Ferdinand YII. Allégresse universelle. Danses. — Chant prophétiqde dé la gitâna.

« J'étais descendu à Thôtel de C*\ Cet hôtel désert iriè faisait davantage sentir toutes mes douleurs. Mais î'e n'y trouvai qu'une fausse solitude. Maria était partout. Partout je croyais la voir et l'entendre sans pouvoir arriver à elle. Le mayordome n'avait pas voulu que rien fût changé après son départ. Toute chose restait, comme son brusque enlèvement l'avait laissée : son prie-Dieu, pendant le froid aigu d'une matinée glaciale, rapproché du brasero; ses livres, ses papiers tout ouverts sur le guéridon de France où elle écrivait ; sa guitare, sur laquelle tous les jours elle répétait un air des chevriers de nos montagnes, posée sur

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son claveciii; là mantille blanche» qui pressait son front et sa taille au moment du départ» semblant encore l'attendre; ses pantoufles de soie et d*or; qu'on eût dit destinées à défier tout pied humain» laissées par ses femmes à la place où elle les avait quittées pour suivre les officiers dé la couronné, au milieu de tous ces souvenirs et de toutes ces images» yétàié éperdu» hors dé moi; Je lie savais qu'incliner mon front sur tout ce qui me la retraçait, et chaqiie objet la retraçait à moi^ la rendait présenté, me faisait vivre sous son souffle et son regard. La nuit s'écoulait dans cet orage. J'diivris ses livres. Je vis avec surprise un volume de Schiller. Elle était probablement la seule Ëspagiiole à qui ce ifôm; i^e livre» cette langue fussent arrivés; Martyr comtiie ttioi des caprices du despotisme» abattu comme tiiOi par le Spectaèle de la servitude et de l'itii^uité^ le poète appliquait sdii ardent et sombre génie à la solution du graild problème de l'univers: La marquise avait traduit en ters castillans ses dithyrambes philosophiques; Jamais la muse n'employa de plus nobles accents. Gàldéron a moins de vigueur» Ërcilia moltiS de majesté» Garcilasso de Yéga moins de grâce et d'harmbnié; J'admirais cette Sapho ignorée qui gardait si bien le l^crët dé §on génie. Je plaignais iidirë pays des préjugés qui ravissent à sa gloire des tràvaUis et dés notns dont il pourrait s'honorer; Puis je songeai qu'autrefois Maria né me cachait pas lesëlàiisde sdU imagination naissante : pourquoi maintenant devaiâ^e ati hai^ard la confidence dé son savoir et de ses pensées?

c Dans line de ces odes; le poète montrait un jètine hoînmé introduit dans Un sanctuaire de la vieille Egypte, où résidait j voilée à tbuà les yéùx j l'éternelle Vérité; Le téméraire osa soulever le voilé» et le lendemain les prêtres le trouvèrent sur lé pavé du temple, insensé de désespoir.

c( DatlS ia disposition de mdn âme , ce tableau fit sur Uiôi Uhé impression profonde. J'étais en proie à un trouble délirante Était-il vrai que la Vérité connue de l'homme dût être pcHir lui lé désespoir et là mort? Une strophe admi-

rable de Maria réfutait, au nom de la foi chrétienne, cette triste vue des secrets de l'univers. Mon âme pouvait-elle lie pas penser comme elle? Au milieu de mon agitation brûlante, mes yeux se fermèrent, sans que le sommeil et la lassitude changeassent le cours de mes pensées.

c Je me vis égaré dans les gorges de montagnes arides et sauvages ; là s'ouvrait une de ces galeries souterraines où les Carthaginois et les Romains cherchèrent de l'or, les Goths un refuge, les Sarrasins leur proie. Je marchais dans les ténèbres ; seulement, de temps à autre, une lueur douteuse pénétrait à travers les fentes des rochers et éclairait l'horreur de ce séjour; les cryptes lugubres reten* tissaient d'accents plaintifs ou d'affreux mugissements. La caverne n'avait pour hôtes que d'horribles dragons qui se livraient la guerre, des reptiles au dard homicide, ou des animaux immondes qui se jouaient dans la fange. Au milieu de cette scène d^effroi, s'élevait une statue gigantesque, enveloppée d'un voile d'airain sur lequel se distinguait gravée l'inscription fameuse : « Je suis ce que je suis. » Ces mots me firent juger que le colosse était une Isis, transportée peut-être sur nos rivages, au temps où, suivant les récits des historiens, Sésostris embrassa la Péninsule dans ses conquêtes. Je m'approchai, et découvris bientôt, à travers les franges pendantes de son manteau, le nom de la Vérité tracé sur le piédestal en lettres de feu. Une crainte religieuse me frappa soudain. « Quoi! m'écriai-je, cette (( puissance terrible, dont j'ai tant désiré pénétrer les mysc( tères, réside là, à la portée de ma main et de mes re- « gards? je pourrais écarter le faible obstacle qui me la « dérobe; mais l'exemple du malheureux que Schiller a « chanté m'épouvante : je n'ose. » — Ose , répéta l'écho d'une voix imposante; et, tombant à genoux comme si j'eusse obéi à une inspiration divine, je portai mes mains sur le voile sacré. Le tissu que j'avais craint de trouver trop pesant pour mon bras était de la soie la plus légère, le coin que je soulevais céda à mon premier effort. Aussitôt

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le sol se colore d'un nouveau jour. Tout est changé autour de moi ! Quelques rochers montrent encore çà et là leurs pointes aiguës ; d*arides sentiers se déroulent toujours à travers le site agrandi ; il s'y rencontre des gouffres périlleux ; le serpent dresse çà et là sa tête ; mais c'est pour fuir aussitôt et cacher en tremblant son dard émoussé ; les précipices sont faciles à tourner ou à franchir; il n'est point de route si escarpée qui ne soit tapissée de fleurs. Ces métamorphoses m'enhardirent : j'achevai d'écarter le rideau magique, et je me prosternai, ébloui, sous les flots de l'umière dont fut inondé ce monde nouveau. La sombre voûte des souterrains s'était ouverte ; le firmament déroulait au-dessus de ma tête ses globes enflammés , et je croyais entendre la sublime harmonie des sphères célébrant les louanges de celui qui a fait le sentiment et Tintelligence, l'infini et l'éternité. Mon faible regard n'aurait pu plonger dans cet océan de clartés ; mais je ne songeais pas à interroger les célestes parvis. Auprès de moi, sur un vaste trépied de bronze, siégeait, l'œil levé vers les cieux, la croix au front et une balance à la main , la Divinité secourable que j'avais invoquée tant de fois; elle déployait, sous une tunique légère, son corps diaphane et sa beauté divine, tantôt n'ayant que la taille , le regard, l'apparence d'une simple mortelle, tantôt échappant à ma vue, et portant sa tête radieuse dans le séjour des soleils sans nombre et des éternels concerts. Autour d'elle resplendissait une atmosphère éclatante et embaumée qui développa dans mon cœur, à mesure que je la respirai , je ne sais quelle joie et quelle force surhumaines.

c A ses pieds reposaient sur des nuages, tels que des voyageurs fatigués qui avaient fini leur journée, un grand nombre de génies aux cheveux blanchis. On les reconnaissait pour les fils du Temps au clepsydre dont leur main était armée ; mais le sable immobile ne marquait plus les heures, et ils semblaient se demander l'usage qu'ils en avaient fait, en pensant à l'immortalité. Les plus éloignés avaient la barbe

limoneuse ou portaient la dépouille des animaux fâroces. Les autres étaient vêtus de la robe orientale , du manteau grec, de la toge romaine; ceux4à de la tunique des {«êtres de Jésus-Christ; ceux-ci de l'armure des guerriers du Nord ou du costume des derniers temps. Trois ou quatre portaient au front un laurier, et entre eux le plus voisin, appuyé sur une ancre, à l'instar de la Foi, avait un air vaillant et inspiré qui me frappa. Celui de ces vieillards qui venait difrès lui était remarquable par un air de méditation et d'ironie; il essuyait des taches de sang à ses genoux, quand il s'écria : c Mon fils ! » Il voyait accourir un génie ^eune et robuste, qui agitait avec violence un livre et une épée cachés sous son manteau, c Je viens , dit rudement celui-ci à la « figure mystérieuse , je viens me plaindre à toi de la va- « nité de tes promesses. Tu annonçais que les longues sonf- « frances des peuples ne seraient pas perdues pour eux, c qu'un avenir meilleur allait être donné à la terre : je c croyais marcher libre et fortuné! Loin de là, le génie de c la guerre, l'esprit de conquête et d'usurpation asservit le c( monde; les préjugés régnent; l'oppression se propage. « Dis, n'est-ce plus moi que les hommes appellent le fils c heureux du dix-huitième siècle, l'héritier de ses con- « quêtes et le réparateur de ses crimes ; ou bien quelle est « la foi due à tes paroles? — Fils de Dieu, écoute, réponc dit-elle en détachant ses regards de la balance qui les < tenait. fixés; les maux dpnt tu te plains sont à la fois « l'ouvrage et le châtiment des hommes. Tu voudrais n'avoir « pas hérité des misères de tes soixante devanciers. Pour- « quoi as-tu hérité de leurs passions et de leurs faiblesses? (( pourquoi, après six mille ans d'épreuve, les gouvernants « ne sont-ils pas encore las de corrompre ou d'opprimer, « et les gouvernés de renverser ou de servir ? pourquoi les « nations ne savent-elles autre chose que l'esclavage ou c l'anarchie? L'espèce humaine a reçu de son auteur le (C bienfait du libre arbitre : qu'elle en fasse une fois usage (K pour préférer la modération à la violence^ le droit à la

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« fprce y les mâles joui^s^nceç de la iiberli ^u terrible

« jeu à^ révûlviUons, ou h h léthargie de 1^ servitude.

<K J'ai dit qu'UQ jour il en serait aia^; rnais cet avenir, vous seuls pouvez le h&ter. Déjà ta isondition est raeilr lenre que celle de tous tes devanciers. Tu a^ reçu en dép4tt des connaissances! plus vastes » des doctrines plus élevées , des institutions plus voisines de l'équité , des moeurs plus douces; puisses-tu, persévérant dans tes vœux, étendre les progrès de la raison et de la iporale universelles l Tu as derrière toi dés noms immortels ! puisses-tu ne pas mériter que la voix des générations futures maudisse h jamais ta mémoire, et t'accuse d'avoir perverti les destinées humaines I r-r Quelle dérision, reprit le génie, de faire des vœux que tu pourrais exaucer! Au lieu du bonheur et de la vraie glpire, pourquoi m'envoyer des batailleg et des revers, dc$ infortunes et des outrages?— Téméraire! répondit l'immortelle^ ai-je encore besoin de te dire que tes malheiirs attestent ma justice? La race entière des fils d-Adam ^St devant le père de la vie comme un seul homme. Il a dit» à ^^ nais« sance des âges, que les maux naîtraient des fautes, et les biens, des vertus. L'arrêt, prononcé une fois, s'ac-r oomplit toujours. Rentre en toi-même; interroge i^ussi les souvenirs des temps passés, et tu sauras que partout où se placent des malheurs, il y eut des torts et des fautes* La chute desempires, les guerres, les réactions sanglantes, toutes ces grandes vicissitudes que le mpnde |:)omm6,d^ns son langage impie, les jeux du sort, ne sont autre chose que des expiations méritées. Je te proinets de ne pins en-; voyer la tyrannie sur la terre , le jour on il n'y aura ni des excès pour la provoquer, ni des lâchetés pour 1^ souSrir. »

ff Le génie inclina la tête et passa. Je brûlais de cojfir

sult£r l'oracle à mon tour, rr* « Oh ! qui que vous soyez I m^écriai-je, que n'est-il permis à un simple mortel de vous interroger? — Parle, repartit la voix céleste, je ré-

« ponds à quiconque m'appelle, et je n'ai que trop rarece ment à répondre. — Qui donc êtes-vous, ajoutai*je, vous c dont la main paraît tenir les rênes du monde? — - Qui je c suis? La terre me nomme la Fortune. Fille du Très- « Haut, qui me créa à son image, je suis la Justice et c vis dans chacun des hommes sous le nom de la Gmic science ; la Providence m'institua pour ministre de ses déc crets , pour arbitre des vicissitudes humaines. C'est moi c qui, pesant toutes les actions et toutes les pensées, ai c reçu la mission de rémunérer et de punir. Je dispense aux c familles comme aux États le bonheur et l'infortune, selon « les mérites de chacun et dç tous. — 0 reine de la terre! €c lorsque la peste, la guerre, la famine désolent nos pro- « vinces, ces fléaux destructeurs frappent sans discerne- <c ment, et le juste est atteint aussi bien que le pervers. — « Crois-tu que beaucoup de ceux qui succombent aient « toujours été amis sincères, hôtes fidèles, époux irrépro- « chables, magistrats impassibles? Le juste n'e:tiste pas ; c( et se trouvât-il parmi vous, pourquoi se plaindrait-il « des épreuves qui font sa vertu, ou de la mort qui assure « sa récompense? Les récompenses sont dans les cieux : c il dépend de vous qu'elles commencent sur la terre. »

« J'écoutais : ma bouche tremblante put à peine poursuivre : « Pourquoi voit-on les bonnes causes si souvent < vaincues, les partis les plus justes.... — Arrête! dis- moi, « où est la bonne cause que ses excès n'aient pas affaiblie? « Où est le parti qui n'ait pas appelé à son aide l'iniquité, « la spoliation, le meurtre peut-être, qui, après avoir été « violent dans ses jours de triomphe, ne se soit pas montré « pusillanime ou divisé, aveugle ou apostat, dans ses jours « de revers? Qu'il se rencontre un homme, im parti, un « peuple qui ait eu pour devise : Justice et constance; je le « promets de lui livrer le monde, et de le lui livrer sans € retour! d — Je me taisais, étonné de ce que je venais d'entendre. L'ange reprit : « Toute Terreur des mortels est « de confondre le bonheur avec la prospérité. La prospérité

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c n'est le plus souvent dans mes mains qu'un châtiment c pour ceux à qui je Taccorde aussi bien que pour ceux à c qui je la refuse. Le bonheur ne naît pas des succès obtec nus, mais des devoirs accomplis. C'est en moi qu'il ré- « side. J'habite dans le sein de tous les hommes, pour épu- € rer leur vie et l'embellir. Ceux qui savent m'entendre me « doivent d'ineffables voluptés que le vulgaire ignore; je < suis la gloire, et par moi seule existe l'amour. )>

c En disant ces mots, l'immortelle me présenta une de ses mains. Tandis que je me saisissais de cette main divine, il semblait que mon âme, emportée sur des ailes de feu, allât s'associer aux contemplations et aux délices des célestes demeures. Au milieu de cette extase sainte, j'osai lever mes yeux sur la fille du ciel.... Je tressaillis en ne trouvant plus à sa place qu'une simple femme, mais ravissante de beauté, de grâce, de noblesse, ayant quelque chose d'inspiré dans le regard et dans le sourire, le front radieux, la tête éclairée d'un vif reflet des clartés du ciel : c'était Maria, et elle me pressait doucement sur sa poitrine, en me montrant au-dessus de nos têtes le sanctuaire où réside, au milieu des harmonies de l'univers, celui dont la loi est la rémunération.

« J'éprouvais une émotion si vive que je me levai en sursaut sur mon séant. Le sommeil avait fui loin de moi. Ces nobles et douces images qui venaient de me bercer s'évanouirent. Cependant, un calme inconnu dominait le trouble de mes sens. Les impressions de ce songe extraordinaire captivaient encore mon âme, et Maria continuait de briller à mes yeux parmi les nuages dorés du réveil.

« J'achevai de soulever ma paupière; un personnage vénérable était devant moi. La majesté des années et celle des vertus avaient imprimé plus profondément leur auguste caractère sur le front de don Fray Isidro, depuis le champ de bataille d'Actopan. Promu à l'archevêché de***, dans la I. 28

Péninsule , au moment où il essayait de traverser TOcéan malgré toutes les rigueurs de la guerre maritime, pour venir défendre auprès de la métropole les drcnts des colonies, les vents Tavaient forcé de relâcher à Lisbonne; il y était resté caché dans un couvent, lors de l'invasion française. 11 avait pu partir enfin, et il venait de rencontrer le marquis et ma sœur en passant à Badajoz. Il s'empressait de me porter une longue lettre de la marquise. Je lus, je relus parmi d'inexprimables sensations de confiance et de joie ces pages oix elle avait tracé, pour relever mon courage , des conseils et des maximes qui faisaient luire à mes yeux, sous un jour nouveau, les hautes vérités qui venaient de s'offirir i moi. Sa philosophie chrétienne me parlait le langage de la figure mystérieuse; je me demandais si ma veille n'avait pas été interrompue, ou bien si le songe durait encore.

« L'archevêque m'entretint longtemps de Maria et de ses douces vertus; il me parla de mes parents captifs, et l'espoir entra dans mon cœur. Son intercession pouvait faire arriver la vérité jusqu'aux geôliers de ma mère. Les maux de l'Espagne occupèrent aussi une grande place dans ses discours. Le saint prélat s'effrayait moins qu'autrefois d'un retour violent à la constitution antique; il déplorait la destruction des vieux fueros^ et croyait nos chances de salut attachées à leur renaissance. Il me fit comprendre, par ses sûres indications, que l'heure des grands événements était venue. Le grand-duc de Berg, et derrière lui, disait-on, Bonaparte en personne, étaient en route pour Madrid; ceat mille impériaux s'avançaient à marches forcées sur la capitale, par les deux routes de Somo-Sierra et de Ségovie, toujours silencieusement, sans explication de la cause, du but, ou du droit de cette marche étrange et terrible, toujours sans réponse aux plaintes et aux interrogations dignes et royales de Charles lY. Don Manuel, plus que jamais en butte à la haine publique comme Tauteur de tous les maux de la patrie et le complice de l'étranger, venait pourtant de refuser péremptoirement les dernières propositions du c^

SmTE DtJ MANUSCRlt D*AÏNHOA. 4â5

binei deà Tuileries, sans nul doute fallacieuses comme les autres, sur l'échange des provinces de TÈbre contre le Portugal. Mais, dans Textrémité où oii élait^ il ne voyait qu'une ressource : c'était de passer en Amérique. Et l'instinct national en comprenait une autre, c'était de garder ses princes et de les défendre. On ne voulait pas faire à Bonaparte le plaisir de trouver le trône vacant, si, après avoir donné des royaumes à tous ses frères, il prétendait faire asseoir son beau-frère Murât, le bravo théâtral, et, disait-on, héroïque dô ses armées , sur le trône de Philippe V. Le jour où il déclarerait que ses intimes alliés, les Bourbons d'Espagne, avaient cessé de régner comme les princes d'Étnirie, de Naples et de Portugal > il fallait le placer en présence d'un droit saint, d'une dynastie légitime et nationale, voir comment il en userait devant cette puissance; et, s*il osait passer outre, il apprendrait ce que peut là nation espagnole outragée! Quel. cœur castillan ne donnerait point son sang pour son Dieu et pour son roiî Déjàj le conseil de Castille, le levier jusqu'alors de l'autorité royale^ maintenant celui de la résistance publique, venait de protester en corps contre les idées de départ, et c'était à lui que répondait une proclamation du roi qui, la veille même, les avait déniées. Jusque dans le conseil de la couronne, le ministre de la grâce et de la justice, le marquis de Gaballero, avait levé l'étendard en face de don Manuel. Une autre protestation, plus puissante, était celle de la population d'Aranjuez, ou. plutôt de la Manche entière, qui s^était levée comme un seul homme, et s^opposait violemment au dessein visible et imminent de la cour. Le bien-aimé don Fernand pensait eomme TEspagne. Il ne voulait pas fuir. Il appelait à son aide tous les loyaux Espagnols. Les troupes qui tenaient garnison à Madrid étaient mandées en toute hâté autour des maîtres de Godoy, pouf protéger leur fuite contre un peuple qui voulait garder ses princes à tout prix , et qui saurait , au besoin , mourir pour eux. Une vie nouvelle, en écoutant le saint prélat, animait déjà mon sein; je

compris que le moment était arrivé, pour 1* Espagne comme pour moi, d*abjurer une inaction mortelle, et je courus à la Puerta del Sol. Une sorte d'espérance divine exaltait mon âme*

c Le jeudi 17 mars venait éclairer de grandes scènes. Après trois cents ans de docile abdication, la nation espagnole, abandonnée par ses maîtres, allait se réveiller de sa longue léthargie, résolue à ne pas s'abandonner ellemême, quoi qu'il lui en dût coûter. Une agitation extraordinaire marqua l'aurore de cette mémorable journée. Les manteaux bruns et les manteaux bleus se pressaient dans les rues avec une égale expression de fureur. Les groupes, ordinairement immobiles, se croisaient en tous sens, et des religieux, des soldats attardés , allaient de tous côtés, apprenant à la foule les événements d'Âranjuez, les derniers ordres de la cour, le départ subit de la maison du roi et de toute la troupe pour la résidence royale.

« Je trouvai don Domingo au centre d'un cercle nombreux. — « Que larde-t-on? lui dis-je; l'étranger est à nos portée, « et nos princes, demain peut-être, ne seront plus parmi (c nous. Il n'est qu'un moyen de sauver la patrie ; courons « tous ensemble à la résidence royale, pour supplier àge- « noux le roi, notre seigneur, que Dieu garde! de renoncer c aux conseils de celui qui, depuis trop lougtemps, le trahit et « le perd ; nous lui dirons qu'au milieu denous il n'aura point « d'ennemis à redouter, parce que dix millions d'Espagnols « lui serviront de rempart. Il préférera l'Europe à l'Amé- (i rique, un empire au déshonneur ; et, s'il est obligé de tirer <c l'épée contre l'étranger ou contre nous, il aimera mieux, « comme son aïeul Louis XIV, faire la guerre à ses ennemis u qu'à ses enfants. — C'est bien dit, » répondirent toutes les voix, et le cri d'Aranjuez! courut de proche en proche. « — On ne peut pas mieux prêcher la révolte; ce sera un « 5 et 6 octobre espagnol, » interrompit un homme qui essayait de dérobera tous les regards, sous son large manteau, l'un des plus coupables émules deGodoy, le commaii-

deur venu à Madrid pour presser le départ des troupes ; il avait fait sur l'audacieux Murât une suprême et inutile tentative : il venait de lui adresser une lettre de la jeune et belle reine d*Étrurie, sollicitant du soldat, afin de plaider la cause de ses malheureux parents, une faveur qu'elle n'obtint pas! celle d'un rendez-vous! J'ignorais ces dernières faiblesses. Mais, indigné, je m'écriai : ce Oui, un 5 et 6 octobre « espagnol, c'est-à-dire monarchique, loyal, fidèle, dévoué, c invoquant Dieu et le roi, notre honneur et notre histoire» c promettant au trône le sang de l'Espagne entière pour le « sauver des longues trahisons d'un sujet, et peut-être des € complots de l'étranger. On parle de révolte! Ah! nous c avons bu jusqu'à la lie le calice de l'obéissance et de la c résignation. H est un moment où tous les devoirs se dé- « placent; l'abandon, la fuite, l'anarchie, la guerre civile, c l'occupation étrangère, n'ont jamais figuré parmi les c droits augustes de la royauté. » Un nouvel applaudissement se fit entendre, et il fut répété par tous les balcons de la Puerta del Sol et des rues voisines. Je continuai : « Tant « d'infortunes ne nous accableraient pas.... — Si la bataille « d'Almanza ^ n'avait pas été perdue, » murmura l'hidalgo de Xativa, assez haut pour que la foule qui l'environnait portât sur lui des regards surpris et courroucés. Je me hâtai de reprendre : « Si la maison d'Autriche n'avait institué, et il € faut bien en convenir, si notre glorieuse et bien-aimée € maison de Bourbon, après elle, n'avait maintenu, pour c son malheur et pour le nôtre, un système de gouverne- « ment sans contre-poids et sans barrière, qui nous a mec nés où nous sommes. Averti par les voix loyales des fidèles € cortès d'autrefois, notre seigneur le roi n'aurait pu laisc ser tant d'années les rênes de l'État dans les mains du c plus funeste des favoris, et tous sont funestes ! Il n'aurait ff pu le charger des richesses et des dépouilles de l'Esc pagne; offrir en sacrifice^ pour lui complaire, la tête

* Celle qui plaça Philippe V sur le trône.

43S LIVRE QUATORZIÈMB.

€ dd son propre fils; livrer aux bandes étrangères, sans un c qui vive! du peuple espagnol, la frontière des Pyrénées, c les eités de nos provinces, les approches de la capitale, c hier, les citadelles de nos places fortes; aujourd'hui, les « hauteurs du Guadarrama; dans trois jours, le palais de c nos rois ! » Ici, don Domingo, les officiers, les marchands, les religieux des ordres riches, les curés, les grands, m'applaudirent avec transport. Les manteaux bruns et les ^aylèê avec eux, avaient d'abord fait silence. Mes domières paroles les enlevèrent. Le mot de eitadiU fut répété sourdement de rang en rang. J'ajoutai: c II ne s'agit pas d'accuser <( de nos malheurs les siècles qui ne sont plus. Un seul homme

< est coupable; lui seul nous retire l'égide tutélaire de Tau* « torité royale. C'est contre lui qu'il faut que nos voii^ s'élè-

< vent; volons à Aranjuez, pour retenir au milieu de nous, fc pendant quHl en est temps encore, ceux qui ont reçu de

< Dieu la mission de nous gouverner et de nous défendre. € Qu' Aranjuez! soit le cri de tous les loyaux Espagnols I % A Aranjuez! » Et je m^élançai, entraînant la Puerta del Sol presque entière. Peu à peu tout Madrid suivit.

« Le cri : A Aranjuez ! fut répété de rue en rue et de fau* bourg en faubourg. Des moines montaient sur la première tribune qu'offrait le zèle ou le hasard, pour haranguer la multitude, et déjà il n'y avait plus à susciter son ardeur. La population s'élança, comme un torrent, pour courir vers les bords du Tage.

« C'était un étrange spectacle que cette marche, presque toujours grave et silencieuse, d'une multitude qui, joignant la dignité du manteau à la variété des ornements, des couleurs, des états, semblait représenter également l'Espagne dans tout ce qu'elle a d'uniforme et dans tout ce qu'elle a de divers. Tous les rangs, toutes les professions étaient confondus. L'habit religieux aurait dominé, si les femmes, d'un bout du cortège à Tautre, n'eussent été plus nombreuses que les hommes. Un seul sentiment animait ces masses roulantes. Mais les hommes se taisaient, on c^ux

des faubourgs prononçaient çà et là le nom du prince de la Paix avec une imprécation. Les femmes, au contraire, leurs enfants suspendus à la mamelle, le regard brûlant de colère, se hâtaient de courir à la tête de la colonne, comme on se presse pour arriver à un festin. Elles criaient qu'elles ne voulaient pas laisser à leurs maris Thonneur de déchirer les entrailles du pervers. Avec ses manches retroussées, sa main armée du cotitelas qui rappelait son ancien état autant que sa condition présente, ses cheveux blancs épars sous m coiffe de velours, sa bouche remplie de tirades tragiques, la vieille Elvire semblait Nômésis allant accomplir ses vengeances.

c Antonio marchait fièrement auprès de son frère Aparieiô et de la Margarita. La joie éclatait sur son visage. « Je «c suis adroit et leste, me dit-il, en me voyant passer ; aucun c de ces lourds Castillans ne m'enlèvera l'honneur de la « journée. Avant qu'ils aient dégagé un bras de leur man- « teau, cette balle, que j'ai fait bénir dans l'ermitage de c Saint-Antoine, aura chassé du nid royal le tourtereau qui c y roucoula trop longtemps. » Je travaillai à détourner l'Andalous de ses projets homicides, c Godoy, répétait-il, a c bien mérité la mort. Pourquoi donc ne pas la lui donner? c — Parce que les lois seules auraient le droit de le frapper, c — Qu'est-ce que des lois qui protègent un tel renégat, c après n^avoir pas défendu un saint comme Ramon? »

« Au bout d'une heure, la colonne du peuple rejoignit celle de l'armée qui cheminait lentement, décousue, pleine de murmures, les cœurs gros de honte et de colère. Le peuple l'eut bientôt débordée, envahie, enveloppée. Les gardes du corps qui se sentaient destinés au voyage d'A^ mérique étaient les plus exaspérés de tous. La rencontre fut marquée de la part du peuple par de grands cris de joie; ces démonstrations d'amitié nous étaient nouvelles : elles sont communes dans les pays en révolution, quand la multitude a ses raisons pour séduire l'armée. C'étaient de vrais transports. Antonio allait aux gardes espagnoles : € Voilà une

« idée du joueur de guitare : appeler ces braves gardes a espagnoles pour Taider à fuir ! Les camarades feront voir <r au monde qu'ils sont bons à quelque chose de mieux. > 11 avait d'autres propos pour les gardes wallones. Il disait aux gardes du corp^ avec un mélange de respect et de gaieté: c Nos chers seigneurs les gardes du corps! puisque le « roi veut les avoir tous avec lui, nous sommes tranquilles, c ils nous le garderont fidèlement! » Lesfemmes couraient les rangs, en mettant le poing sur le visage des soldats : c Hommes, si vous étiez capables de laisser partir la cour, « c'est cette main, voyez^vous, cette main, par le sang de « Notre Seigneur, qui vous arracherait les entrailles. » Les soldats souriaient et pensaient comme elles. Il n'y avait qu'un cœur et qu'une âme. Il n'y avait qu'une colonne, confuse, unie, ardente. Le cri de mort au traître ! courait par moment d'un bout à l'autre.

c Don Domingo suivait à pied la foule : une joie intérieure respirait sur son visage austère. « Voilà de Télan « national, me dit-il : je crois voir le cheval impétueux de « mon Andalousie... — Qui se se çampo ardutis infert! > interrompit don Mathiasau bras duquel il s'appuyait. <c Oui, «Y reprit le Gaditan ; ce peuple pour la première fois marche « sans entraves. C'est une belle chose que la liberté! — a Sans doute, répondis-je ; mais ce doit en être une bien « hideuse que l'anarchie. Dieu l'épargne à notre avenir! »

(( Jamais la profonde et magnifique vallée que parent les jardins d'Aranjuez, que sillonnent le Tage et le Xamara, ne se montre plus belle que dans les jours du printemps, quand le voyageur, du haut de la côte de la Reine» voit tout à coup à ses pieds, parmi des masses de verdure, le fleuve aux chutes éclatantes, son beau pont, et ces bois gigantesques, ces avenues sans fin, ces jardins éblouissants de fleurs, ces palais dignes de la monarchie de Charles-Quint et de Char-

les III ; Tété n'a pas flétri encore leurs riches nuances, et tous les oiseaux du ciel, les rois du bruit comme nous les appelons^, les rossignols avant tous les autres, célébrant la résurrection de la nature, marient à Tenvi leurs concerts au bruit des cascades et des fontaines. Ce spectacle surprend et charme les regards après la traversée d'une plaine aride; cette fois, il s'y joignait l'ivresse de tout un peuple, les émotions d'un grand drame, l'espoir et l'attente de la délivrance publique. Tout semblait avoir réservé ce jour à ranimer en moi la vie ardente que la souffrance, et l'inaction plus encore, semblaient avoir épuisée. Je brûlais de m'éiancer dans la carrière, et l'image de Maria venait comme autrefois m'y sourire. C'était là que je l'avais retrouvée après mon retour d'Amérique. Je croyais la contempler encore.

< Hélas! c'était là aussi que tous nos rois, depuis Philippe II, avaient cherché le repos, dans des lieux charmants où la beauté des eaux et l'épaisseur des ombrages combattaient toutes les ardeurs du soleil; là que Philippe V, Ferdinand YI, le grand Charles III avaient rassemblé dans le palais bâti par Jean de Hcrréra toutes les pompes des arts ; là que ce loyal et probe Charles IV s'était plu à construire la casa del Labrador, vrai Trianon d'or et de marbre, vraie merveille qui semble un digne asile pour abriter des bonheurs de roi. Et les révolutions venaient dans ce même lieu prendre possession de notre Espagne ! La royauté avait perdu la toute-puissance dans Texcès des fautes. La nation avait été forcée dans les derniers retranchements de son obéissance. Pour sauver ses princes, il lui fallait régner!

tf Les avenues qui conduisent à la ville et au palais, celles qui s'y croisent, la vaste place San Antonio, les jardins du roi, du prince, de l'île, partout ouverts au peuple

* Ruisenores {ruido segnores , les rois du chant), d'où est venu évidemment le nom français rossignol, '

qui avait Fair du vrai maître de la monarchie dans cette désertion fatale , étaient encombrés des flots d'une multitude immense. La Manche semblait être accourue tout entière à ce rendez-vous des Espagnols fidèles; les Manchègues, avec la cuirasse de peau de bouc, la montera^ pointue, leur haute stature, des regards farouches, ressemblaient, dans ces jardins pleins de recherche et d'élégance, à une invasion de barbares.

€ Les religieux, les officiers, les soldats, les artisans, les gardes du corps s'emparaient des Madrilègnes qui arrivaient, et leiu» racontaient , avec des embrassements , des pleurs de joie, comment le pouvoir du favori infâme avait échoué dans sa tentative d^enlever aux Espagnols leurs princes et leur roi. Le peuple faisait sentinelle à tous les passages, gardait étroitement le palais, et les gardes du corps veillaient sur le précieux dépôt de la maison royale avec autant de résolution et d'ardeur que le peuple même. A l'arrivée des bandes madrilègnes, chacune d'elles avait soin d'annoncer sa venue en demandant le roi, la reine, le prince bien-aimé, les infants, qui se hâtaient de venir attester leur présence, et le cri de vive le roi 1 mêlé à celui de mwt au traître ! exaltaient à un égal degré l'enthousiasme de l'assistance et les terreurs de la cour.

« Beaucoup de jeunes seigneurs, d'officiers des gardes, de grands du palais, étaient môles à la foule et semblaient la commander. J'étais à peine arrivé que j'avais aperçu don Carlos plus ardent qu'aucun autre. A force de mouvement et de bruit, il finissait par se rendre plus visible qu'un garde wallone. 11 avait rompu son ban de Tolède à la nouvelle de mon départ de Buytrago. 11 me serra longtemps sur son cœur et m'instruisit des scènes qui avaient rempli la matinée. Ses récits me peignirent, dans un style plein d'images, l'impatience du peuple, celle des soldats, la sienne, durant toutes ces journées, où la cour, livrée tour à tour à

^ Bonnet de laine ou de velours noir.

SUITE DU MANUSCRIT D'AÎNUOA. iH

des terreurs et à des desseins contraires, ne sachant pas si elle avait les Français pour amis ou pour oppresseurs, les Anglais pour ennemis encore ou pour alliés déjà, flottait entre le désir de rester, la crainte de combattre, la résolution de fuir. « Don Fernand, me dit*il, semblait avoir faibli dans € Taflaire de TEscurial; mais c'est un héros! 11 a déclaré « que, seul, il n'abandonnerait pas son pays, ses conci- « toyens, ses droits; et ce serment a trouvé un écho dans c tous les cœurs. Cependant, d'heure en heure, Godoy re- « cevait du camp français des nouvelles plus alarmantes, c La multitude osait demander à grands cris la chute du « traître. Les soldats mandés de Madrid pour contenir « et disperser le peuple font avec lui cause commune. « Leurs cris ébranlent le ciel et la terre! La lutte ne peut « pas se prolonger longtemps. Justice sera faite, et le perc vers aura le sort que je lui ai prédit depuis longues « années : il sera traité comme don Alvare de Luna I — « Mon ami, repris-je, tempère ta fougue imprudente. Don c Alvare tomba sous une main royale. N'habituons pas le c bras du peuple à ces vengeances I « — Bon ! qu'importe € le bras! Ce qui importe, c'est la justice. L'honneur espa- « gnol est outragé de cent manières : il veut un châti- € ment! »

ff La soirée s'écoula paisible au milieu de ce concours immense. Le peuple de Madrid, l'armée, les habitants de la Manche bivouaquaient gaiement dans les jardins, sur les places, dans les avenues encombrées. J'admirais ce repos dans un tel orage. Tout à coup, à onze heures du soir, non loin de la demeure royale, les portes de l'habitation de don Manuel se sont ouvertes. Les hussards de sa garde paraissent. Us accompagnent une femme. On croit reconnaître la comtesse de Castel-Fiel, qui donne le signal du départ. La foule l'arrête, éclate en cris de colère, veut briser les portes de l'hôtel.

c Au milieu du tumulte et de l'obscurité, deux coups de feu se font entendre. Le château se croit assailli par les

444 LÎYRE QUATORZIÈME.

rassembltînients. Les rassemblements croient que le favori prépare des scènes de carnage. La colère publique ne connaît plus de barrières. Tout plie devant ses transports. Le fracas des portes abattues et des meubles brisés couvre celui des cris de rage. L*hôtel entier est saccagé. Seule, la princesse de la Paix est respectée. Les assaillants s'inclinent devant elle. Ils ramènent avec respect la nièce de Charles 111 au palais de ses pères, qu'on n'eût pas dû lui faire quitter pour cet indigne et trompeur hymen. Don Manuel, par bonheur, avait réussi à cacher sa tête. La nuit s'écoula dans cette tempête. J^a reine se sentit vaincue. Elle abandonna Godoy pour le sauver. Le jour venu, le roi lui retira solennellement tous ses honneurs. La déclaration se fit au milieu de l'allégresse universelle. Cette allégresse du peuple, qui était le désespoir de nos maîtres, remplit la journée entière. Mais évidemment tout n'était pas terminé. Le couple royal pouvait-il demeurer plus longtemps sur un trône que tant de scandales avaient flétri ? La main faible de l'un, la main corrompue de l'autre, pouvaient-ils reprendre dans leur vieillesse, en face d'un ami ou d'un ennemi tel que Bonaparte, les rênes qu'ils n'avaient pas su tenir dans leurs jeunes années? Un roi qui n'était pas respecté malgré ses vertus, qui était mineur malgré ses soixante ans, qui aurait été haï, malgré la noblesse et la bonté de son cœur, s'il n'eût été préservé de la haine due à son règne par la pitié due à ses malheurs; ce roi suffirait-il à la régénération de la monarchie défaillante? « Il nous faut, me répétait sans cesse « don Carlos, un chef aussi fort que les événements, aussi « jeune que son siècle, aussi brave que son épée, et il ne « s'agit que de trouver les moyens les plus polis de congèle dier la vieille cour. »

(( Tandis que je discutais ces questions avec mon impétueux ami , don Domingo nous avait rejoints. — « Le « changement de règne, nous dit-il, aura cela de bon qu'il « faudra une convocation des cortès, et celles-ci ne seront c pas de pure forme, comme depuis le très-glorieux em-

SUITE OIJ MANUSCRIT D'aÏNHOA. 445

« pereur Charles V. Leurs efforts, pour rompre un silence c de trois cents ans , seront plus heureux qu'ils ne le c furent à ravénement de Charles lY. La révolution franc çaise n'était alors qu'à son aurore, et maintenant elle a c Yersé autour d'elle tous ses feux ; sa vive lumière a proa jeté sur la Péninsule des clartés fécondes. Prenons garde « seulement que tous ces jeunes seigneurs qui vont élever c le prince des Asturies sur le pavois, tous ces moines qui « ont l'air de composer son armée, ne l'abusent et ne l'éc garent! Je sais bien qu'il a trop souffert de la tyrannie « pour n'être pas ami de la liberté; mais on pourrait em- « pécher ses choix de tomber sur des hommes éclairés qui c comprennent bien qu'il nous faut le système de Sieyès, c de Condorcet et de Daunou, c'est-à-dire ces deux choses : c pondération et garanties. » — « Vous nous la donnez a belle! interrompit don Carlos; a quoi bon tout cela « maintenant? Le bien-aimé don Fernand sera un Salomon c et un Titus, d

« Cette réponse frappa Domingo comme la foudre. — « Votre ami est voué à l'obscurantisme, me dit-il; ces en- « fants de la cour nous feront bien du mal ! — J'en ai c peur comme vous, répundis-je; mais ils ne sont pas les c seuls imprudents. Ceux qui veulent bâtir un gouverne- « ment nouveau de toute pièce, ceux même qui veulent « un nouveau règne en dépit de la loi , quand nous avons c le génie machiavélique de Bonaparte et sa puissance mêlés c à nos affaires comme nous le voyons, ceux-là prennent < tous, quels que soient leurs motifs, une responsabilité « bien redoutable. C'est détruire, dans le droit auguste et « incontesté du trône, le seul point fixe et le dernier bou- K levard que le temps nous ait laissés. »

c Le Gaditan allait répliquer. Don Carlos, qui avait abandonné ses conceptions politiques pour quelques manolas charmantes dont il s'amusait à tourmenter la mantille, revint à nous, et, comme je lui dis que je voulais dans ce désarroi monter au château, approcher, s'il se pouvait.

446 LIVKE ûnAtOB2lÈM£.

Leurs Majestés, il me prit le bras et m*entrâhia, eil criant t Place au colonel don Alonso! place au grand vainqueur de Buenos'Ayres ! Celte scène m'aurait désespéré en toute autre conjecture; elle fit ouvrir les rangs pressés de la foule, comme si la main de justice et Tépée de Castille eussent marchédevanlmoi. La multitude, au début des mouvements populaires, est d'une docilité admirable. C'est une vertu qui ne dure pas longtemps.

c Le contraste était grand entre les scènes qui m'attendaient au dedans du palais, et celles qui de toutes parts éclataient au dehors; la nouvelle de la chute du favori avait rempli le peuple et l'armée d'une véritable ivresse. On ne pourrait dire les transports de oette multitude qui se croyait au terme de ses misères. On s'embrassait, on dansait; il n'y avait pas d'expression pour la joie publique^ Les filles chantaient en s'accompagnant des castagnettes ou de la guitare. Les femmes faisaient retentir leur tambour de basque. Les hommes entonnaient les chansons nationales en y n(èlant des cris de vengeance contre le favori, dont pouvaient s'étonner ces grottes, ces pavillons, ces bosquets qui avaient retenti quinze ans du bruit de ses louanges et de celui de ses accords. Le^aguadores promenaient dans les rangs l'eau pure du Tage. On s'arrachait leur tonnelle, et, en se la passant de bouche en bouche, on échangeait des toasts bruyants au grand-amiral qui n'avait jamais connu d'onde plus amère, jamais vu d'autres flottilles que celle de Charles IV dans ces jardins... Hélas, Murât, amiral de l'empire, n'était pas plus marin !

a Au dedans, tout était confusion et terreur d'un bouta l'autre de ces vastes appartements, où, depuis si longtemps, nos rois étaient accoutumés à trouver les douceurs de la paix et de la solitude. Ce lieu, que Charles lY avait tant aimé , où sa vie s'était écoulée dans l'oubli des soins du trône et l'illusion du bonheur domestique ^ voyait s'évanouir le songe prolongé de son déplorable règne. La voix de la révolte, cette contre-partie naturelle et toujours im«

StITE DU MANUSCRIT D'AÏNHOA. 447

prévue du pouvoir absolu^ était la première qui^ après tint d'années d'une domination silencieuse, fit parvenir la vérité aux oreilles du monarque; il n'apprenait que par ses malheurs les malheurs de sc9 sujets, et, courbant son front blanchi sous les peines que lui envoyait la Providence, il payait de son repos et de son empire la triste satisfaction d'avoir disposé sans contrôle des destinées de tout un peuple. La royauté avait si bien fait, qu'il ne restait plus en Espagne que deux choses , la nation et le souverain. Maintenant, comme il était arrivé en France, même quand le couple royal s'appelait Marie-Antoinette et Louis XVI , c'est-à-dire la plus noble des femmes et le plus libéral des rois, les souverains se trouvaient seuls en face de la nation entière ; la force, retournée à ses sources, brisait, en rompant ses digues, l'autorité qui n'avait voulu reposer que sur elle.

« Dans cette extrémité, Charles IV et dona Marie-Louise n'avaient de pensées que pour le salut de celui qui les avait perdus. Dieu permet que les princes aient de ces fascinations, que, touchés de ce qui les flatte, ils voient le saint et l'honneur dans ceux qui sont leurs fléaux ! La reine éperdue demandait à tous les échos des nouvelles du cher don Manuel. Elle alla dans son désespoir jusqu'à faire appeler son fils pour exiger sa parole de sauver l'homme dont l'existence entière avait été une oflense pour lui, pour son père, pour l'Espagne, pour l'honneur de la couronne. Il promit. Mais l'éclair de joie qui brilla dans ses yeux n'échappa point au cœur de sa mère et y souleva de nouveaux transports. Tous deux sentirent à la fois que les rôles étaient changés. Le persécuté de tant d'années était le protecteur du jour et devait être le maître du lendemain !

« La cour le sentit comme eux à l'instant même. J'arrivai qusmd cette nouvelle se répandait à travers les apparte* ments , rapide comme la lumière. Elle se reflétait dans tous les visages. Les jeunes seigneurs , les officiers des gardes, les grands qui avaient toujours pris fait et cause courageusement pour le prince des Asturies, ceux qui

croyaient désormais le salut public lié à sa cause, étaient triomphants. Ils étaient sans pitié pour les terreurs de la vieille cour.

« Don Carlos, qui connaissait le château mieux que moi, me conduisit d* abord auprès de don Femand. Je fus surpris, et, je l'avoue, troublé de me voir introduit, à mon insu , en son auguste présence. Ses traits prononcés , sa taille haute et droite, sa jeunesse, un certain embarras qui accusait ses longues infortunes, tout dans son premier abord m*émut et me charma; je baisai sa main avec attendrissement et respect. J'aurais eu plus d'assurance si j'avais trouvé moins de bonté, moins de grâce, je dirai moins de timidité dans celui qui pesait déjà d'un si grand poids dans nos destinées. Par degré , son regard pénéti'ant, au fond duquel on pouvait plonger sans fm, son sourire, qui était plein de douceur sans pour cela rassurer entièrement, sa familiarité qui étonnait, me troublèrent. Don Carlos lui rappela ou lui apprit rapidement mes titres à son auguste bienveillance. Il lui parla de la marquise, de Téclat qu'elle répandrait bientôt sur la cour. Le prince sourit, et ajouta que le roi ne mettrait pas d'obstacle au retour de la de C***, puisqu'il avait daigné à l'instant autoriser celui de l'Infanlado, d'Escoïquiz et de leurs compagnons d'infortune. Il daigna dire un mot des grâces qu'il demanderait à Sa Majesté en ma faveur. Don Carlos répondit, en riant de tout son cœur, que si don Femand demandait quelque brevet au roi^ c'était chose faite! Le prince sourit une fois de plus. Celte hardiesse dans un pareil moment ne parut ni le surprendre ni l'offenser.

« Je la reprochai cependant beaucoup à mon ami. J'admirais avec quelle légèreté nous nous précipitions dans une aventure que les circonstances pouvaient rendre bien périlleuse. Il me semblait que le duc de l'Infantado appelé en place de don Manuel à la tête des conseils, l'opéc de généralissime remise aux mains de don Fernand, était une révolution suffisante dans le gouvernement; que tous

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les griefs et tous les vœux de l'Espagne pouvaient y trouver satisfaction, et que nous nous présenterions ainsi à Tétranger pour défîer ses desseins ignorés, avec le double poids des droits augustes du père et de Timmense popularité du fils. J'aurais voulu déposer ces pensées aux pieds du roi, faire entendre la nécessité de se hâter, de reconstituer surle^hamp le gouvernement, de ne pas laisser les rênes flottantes quand la révolution et Bonaparte s'apprêtaient à les saisir. Je ne pus arriver jusqu'à nos maîtres. iDon Carlos riait de mes regrets et de mes scrupules. Nous entrâmes dans la salle des gardes. J'y trouvai l'Espagne entière, tous tes hommes dont lé nom allait remplir les pages nouvelles de notre histoire : le général Castanos, âgé déjà et vert encore, vrai caballero, qui l'était de cœur comme de naissance, qu'on ne pouvait voir sans l'aimer, et qui préludait à une des plus pures gloires de notre âge par la bonne grâce, l'élégance , toutes les manières de la cour du temps de Charles III; le vaillant Palafox, de la maison de Porro- Carrero, destiné à immortaliser bientôt un nom déjà illustre; le comte de Montijo, du même sang, issu aussi des Guzman, et qui semblait, par son ardeur impatiente dans les mes, au palais, partout, conduire à lui seul les événements ; le prince d'Anglona , le duc d'Aibuqucrque , le jeune Belveder ; un garde du corps, don Rafaël del Riégo, plus pressé qu'aucun autre d'accomplir la révolution qui devait porter dans la main de don Fcrnand le sceptre paternel; enfin, une foule d'officiers, comme ceux-là, jeunes, braves, embrassant avec la chaleur de leur caractère et de leur âge la perspective d'un nouveau règne,. et celle des périls que cette révolution pouvait susciter.

« Je voulus représenter que , dans le siècle où nous sommes, un avènement prématuré n'était pas sans péril. Je parlai de discordes intestines et de guerres étrangères; je montrai à nos portes une armée formidable, un potentat artificieux qui pouvait se faire une arme de tout contre notre indépendance. On railla ma prévoyance ; on douta de

mon courage ; je me vis suspect d'aflection pour don Manuel. Par un de ces courants d'opinion que Dieu permet apparemment pour humilier l'orgueil des hommes, il était également établi ce jour-là dans la vieille cour et dans la nouvelle qu'il n'y avait décidément à attendre que des bienfaits de la venue de Bonaparte. Comment douter, disait-on d'un côté, qu'un si puissant monarque ne passe les Pyrénées, avec un si vaste appareil, pour couvrir de son égide la cause de tous les rois, en défendant son vieil allié contre la multitude soulevée?— Qui ne voit, disait-on autour de don Fernand, que le grand empereur vient pour donner raison aux vœux de l'Espagne et couronner dans notre prince bien-aimé la jeunesse, la justice, la force, une coopération sûre contre l'Anglais, en s'honorant d'avoir par un prochain mariage un Bourbon pour neveu? L'attitude et le langage de M. de Beauharnais, qu'on savait trop loyal pour feindre et trop gentilhomme pour mentir, justifiaient à la fois ces présages contraires; car il témoignait, dans sa sincérité, autant d'intérêt pour les vieux souverains que d'attachement pour don Fernand. Si on insistait cependant sur des plans hostiles, qu'importait après tout? Le courage espagnol aurait promptement raison des plus grandes armées du monde. L'alliance de la France avait ruiné l'Espagne ; le pacte de famille causait tous ses maux-, il était temps de renouer avec l'Angleterre des relations qui n'auraient jamais dû être brisées. Fray Cayétano souhai tait l'avènement du prince des Asturies dans l'intérêt de la religion opprimée, en homme qui se croyait sûr de devenir bientôt patriarche des Indes. Beaucoup se félicitaient de voir finir un règne sous lequel des parvenus avaient obtenu les honneurs domestiques dont la haute noblesse fait son domaine. Quelques-uns espéraient la destruction des abus, le redressement des torts, le retour à la justice, la renaissance enfin de la constitution antique : tous s'accordaient sur la nécessité d'en finir avec les maîtres, ou plutôt, comme on disait, avec les esclaves de Godoy.

SUITE DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 461

. c Don Carlos, calculant avec sa gaieté la marche probable de la peur dans les conseils de nos \ieux souverains , assignait le lendemain comme terme du combat que se livraient, dans Fesprit de Faîtière Marie-Louise, le regret de tomber du rang suprême , le désespoir de perdre don Manuel , et la crainte de périr en voulant le sauver. Le marquis de Cévallos, dès lors ' membre du ministère, et destiné à le rester en quelque sorte toujours, car il l'a été depuis lors, sous tous les régimes, traversa la salle ; il confirma les espérances de la foule, en nous apprenant que déjà, un mois auparavant, le roi, en présence de ses ministres, avait exprimé le désir d'achever dans la retraite, loin du bruit des affaires, entre sa femme et son ami, le cours d'une existence qui avait dû, disait-il, à leur affection plus de charme qu'à toutes les pompes et à toutes les jouissances de la royauté, c La journée s*acheva parmi ces mouvements incertains. J'aperçus don Malhias pérorant auprès de la grande chute du Tage , et surmontant de sa voix le double bruit du fleuve et de la foule. 11 régnait sur une troupe de manolos, de femmes, de gardes wallones, en leur déroulant avec éloquence le tableau de toutes les chutes de favoris que lui fournissait notre histoire. Je l'expédiai à Badajoz pour rappeler Maria et le marquis de C***. Ce ne fut pas sans un trouble extraordinaire que j'écrivis les lignes qui devaient rendre la marquise à ma tendresse. Je sentais que, si elle m'avait manqué dans l'exil , elle me manquait encore davantage sur le grand théâtre qui s'ouvrait devant mioi. »

« Le samedi, 19 mars, éclaira le dénomment des scènes de la veille. On apprit tout à coup que don Manuel, forcé

< Ce seigneur s'est trouvé ministre sons Godoy, sous Ferdinand, sons Joseph, sous les certes de Cadix, sous Ferdinand encore ; il Va été plusieurs fois de 1814 à 1 820.

par la faim et la soif de quitter le refuge qu*il avait trouvé dans les greniers de son palais, était tombé aux mains des sentinelles. Les gardes du corps, pour sauver leur ancien compagnon qui avait gouverné et perdu la monarchie, l'eutraînèrent à leur caserne. Dans leurs rangs, sous leur abri, il rencontra tous les outrages et tous les périls. La mullitude, altérée de son sang, se ruait sur la troupe intrépide pour assouvir ses vengeances. Des Yalenciens, des Galliègncs, des Madrilègnes, disputaient aux hommes de la Manche le bonheur d'enfoncer le poignard. Enfin, la caserne s'ouvre. Il est jeté sur la paille, tout sanglant, dans ce lieu où avait commencé et où finissait sa fortune. Le peuple amoncelé voulait livrer l'assaut aux gardes pour saisir et déchirer sa proie, quand des bénédictions unanimes suspendent les cris de rage : l'auguste don Fernand paraît. Son père était venu lui demander, tout en pleurs, de courir, de sauver la vie de son ami : il se présentait pour défendre, contre l'indignation publique, celui qui, la veille, avait voulu être son meurtrier. Le prince de la Paix, pâle, le corps et les habits en lambeaux, chercha un refuge aux pieds de son royal adversaire. Â ce spectacle, l'attendrissement prend la place de la fureur. Des larmes mouillent tous les yeux; les chapeaux et les armes sont agités dans les airs ; les tambours de basque retentissent sous la main des femmes; toutes les voix bénissent l'héritier du trône; tous les cœurs s'entendent pour l'admirer et le chérir. Il n'est pas jusqu'à don Diègue qu'atteignent les émotions de la foule qui le presse. Au milieu de cent mille hommes qui se disputent le bonheur d'attacher leur bouche à la main, aux vêtements du prince bien-aimé„ le Xativan se surprend inclinant ses lèvres sur le manteau d'un Bourbon.

Avant la fin du jour, l'aspect d'une voiture qui se dirigeait vers le quartier des gardes excita une effervescence nouvelle. On crut que don Manuel allait être enlevé aux vindictes légales qui avaient été promises. Cette fois l'exal-

SUITE DU MANUSCBIT D'aInROA. 4SS

tation no connut pas de bornes : les clameurs enveloppaient, pour la première fois, dans une même réprobation Godoy et ses protecteurs. La mort du favori semblait une satisfaction due aux longues souffrances de la patrie.

ff G* est une chose fâcheuse qu'un meurtre, me dit don « Domingo; mais c*est une chose bonne que la liberté, et c cette plante est devenue, depuis trois siècles, tellement c exotique parmi nous , qu'elle germera avec peine si du c sang ne Tarrose. Il faut que le peuple acquière le senc timent de ses forces; il ne les connaîtra qu'après les c avoir exercées, et une fois qu'il en aura le secret, le € Tage reviendrait à ses sources plutôt que la toute-puisc sance à la royauté absolue. »

« Ces mots me firent horreur ; j'entendais un homme, dont j'avais jusque-là connu la bonté et respecté les vertus, spéculer froidement sur les profils du crime. Quelques années auparavant, les emportements du vénérable don Fray Isidro m'avaient donné la première de ces surprises douloureuses; dans mon saisissement, je ne répondis pas au Gaditan; mais la manière dont je serrai sa main lui dit ce qui se passait dans mon cœur.

c Je courus instruire le château du nouveau péril qui menaçait Godoy ; don Fernand sortit une seconde fois pour essayer d'apaiser la place publique : les émeutes d'une poplrlation que la chaleur de ses sentiments exaspère quelquefois, mais qui ne s'enivre jamais avec des liqueurs ni avec des mots, ces émeutes sont faciles à maîtriser : le prince y réussit encore.

« Dans cet intervalle, les ministres, les capitaines des gardes, le duc de Castel-Franco, qui avait toutes les troupes sous ses ordres, tous les grands, tous les serviteurs de la couronne , déclarèrent au roi et à la reine qu'ils étaient impuissants à répondre de la paix publique. Ce fut alors que, vaincue par ses craintes, par sa colère, par les vœux du roi qui ne se sentait pas de force à affronter les orages, Marie-Louise prit enfin la résolution de se soumettre à la

destinée. J'assistai aux dernières scènes de ce drame mémorable. J'eus à entendre les malédictions sacrilèges d'une mère qui s'efforçait de donner un démenti aux espérances de l'Espagne; elle disait tout haut que sa haine serait bientôt justifiée aux yeux du monde. Je ne pus entendre jusqu'au bout ces blasphèmes; je m'enfuis, et les noms de Néron, de tigre, de béte féroce, dont elle continuait à menacer notre avenir, poursuivirent mon oreille indignée, jusque dans la salle voisine... Combien de fois dans ces derniers temps ce souvenir s'est-il reproduit douloureusement à ma pensée ! Mais il faut le dire : qui devait répondre de l'avenir, sinon celle qui, en foulant aux pieds tous ses devoirs de femme et de mère, avait élevé celte âme de fils et de roi dans la haine et le mépris de tout ce que la jeunesse doit aimer et respecter.

« Don Fernand revint porté sur les bras du peuple ; les acclamations de la place publique, auxquelles répondaient toutes les voix du château, marquaient son approche par un bruit formidable, tel que celui d'un torrent qui va tout renverser dans son cours. Les vieux souverains plièrent devant ce bruit, ce mouvement, ce flot irrésistibles. C'était la fatalité même qui se faisait entendre. Ils abdiquèrent une couronne que les témoignages de la réprobation publique flétrissaient sur leurs cheveux blancs. Moi-mêyjc je reconnus qu'ils ne pouvaient plus régner; les illusions sur lesquelles Tobéissance repose étaient détruites sans retour ; il fallait que le jeune prince en renouât la chaîne. Au point où les choses en étaient venues, quand la nation outragée foulait aux pieds leurs affections et leurs vœux les plus chers, c'était beaucoup que le bandeau royal eût protégé leurs têtes : il ne pouvait plus rien pour eux.

« Déjà don Carlos, les officiers aux gardes, les ministres, les grands, s'étaient élancés aux balcons, proclamant la nouvelle désirée. Des transports raccueillirent, et coururent de proche en proche, jusqu'aux extrémités de la Péninsule. Ce fut un vrai délire. La chute du favori et Tavénement du

prince bien-aimé semblaient avoir sauvé la vie de tout un peuple. Les premiers actes du jeune roi répondirent à Tatteiite publique; il s'empressa d'assigner des juges à don Manuel, de réintégrer dans leurs honneurs les proscrits qui avaient souffert pour sa cause, de conserver au ministère ceux de ses membres que recommandaient des services honorables. Le duc de Tlnfantado, le plus grand seigneur du royaume et le plus respecté , fut désigné pour présider le conseil de Castille. Le chanoine Escoîquiz fut rappelé près de son royal élève. La journée ne s'acheva point que le duc del Parque, longtemps ambassadeur à Paris, ne fût envoyé au grand-duc de Berg pour lui notifier les événements et lui porter les compliments du nouveau roi. On pouvait le rencontrer entrant dans Madrid. Le duc de Medina- Celi, le duc de Prias et lo comte de Fernand Nunez furent envoyés à Bonaparte, qu'on croyait déjà sur le sol espagnol, quoique nulle notification n'eût justifié sa venuç. L'Espagne n'avait pas à lui offrir de plus grands noms. Je déclinai la proposition d'être attaché à l'une ou l'autre mission. Certes, je sentais fort ce qu'il y avait de digne et de patriotique dans la réponse que faisait le peuple espagnol par ses résolutions aux menaces si visiblement adressées à lui et à la maison royale. Mais un indicible instinct s'élevait dans mon âme contre tout ce qu'il y avait eu déjà, contre tout ce qu'il pouvait y avoir encore, dans la politique impériale, d'offense et de déloyauté. Ma devise était : Ne pas transiger avec le mal ! Je n'y pouvais déroger. Un régiment et le titre de gentilhomme de la chambre me furent donnés. Le commandement militaire me satisfit plus que la clef d'or : je me sentais peu préparé à des emplois de cour,

« Les vieux souverains prirent congé du pouvoir avec une dignité qui n'annonçait ni contrainte ni regrets. Le roi Charles ordonna aux ministres, aux prélats et aux grands de reconnaître le nouveau monarque, et, durant le baisemain, il ne se peignit ni contentement dans les traits du iils, ni chagrin dans ceux de la mère. Les ambassadeurs

de don Fenniid. Un sod cercle : c^êlaît W gÛMigic de 3lapoléoB. Je ¥is daas celte rêsene ■■ mamt^ pfêsa^. Fraj Cajêlano et àcm CarioE s'ciaîeBt ri et ses pfessentîmefits. GMnme jlnsîstaîs nauileBSBl : c QalBpûrle! me dîrmt-ns; nous tnlerons les c Fraoças omd^ dos pèffesont traité les Maures. — Laisc sez-BKÎ esfcivr, nêpendis-îe, qoe leur cxpuIsMMi ne dnc rcra pas six cents ans! >

« Llrresse d'un peuple entier remplîssût Aranjœi, ses jardins, ses axenues, si large et solennelle Tallée. Jamais on ne \it un tel s|>eciicle. La TÎUe semblait en fen. Les feux de joie êcbiraîent, comme autant d^incendîes, les parcs, le fleure, les montagnes d*alentour. Les diants, les cris, les TÎTats innombrables au bien-aimé don Femand , ça et là les imprécations encore au favori et à ses alliés d*au delà des fSrénées, étoofiltient les mille fracas du Tase se bruant partout sur les rocliers dans son cours. Les filles dansaient, styec des écbts de folle gaieté, au son de la guitare; li-s femmes agitaient leur tambour de basque. Des moines, des capucins surtout, mêlés à ces chœurs sans nombre, formaient la chaîne, et animaient la multitude par leurs chansons et leurs exemples. JVrrai longtemps avec don Carlos au milieu de ces scènes joyeuses. Nos pas s*^arèreiU jusqu'aux extrémités de la vallée. Le calme et la gmndrur du spectacle que les clartés du ciel déployaient à nos rcg^iFils contrastaient étrangement avec les mouvements hmvants de la foule, et convenaient mieux à Fétat de nos âmc.^; cela était vrai même de don Carlos. Après un nionicnl, nous fûmes surpris de nous rappeler qu'une révolution s*agitait auprès de nous. On entendait le peuple Hassrr quelquefois de la gaieté à la fureur. Les torches de Mar.olos, de religieux ardents, qui continuaient à demander la lôlc de Godoy, jetarf ni au loin une sinistre lumière. Leurs clameurs, les acceuls même de leur joie sanguinaire

«UlTG DU MANCSCBIT D*AÎNHOA, 457

formaient dans réloignement un concert sauvage et menaçant. Ço n*était point à de tels bruits que les souverains d*£spagnc avaient coutume de s'endormir.

« Parvenus sur une rive escarpée du Tage, dans un bois épais d'oliviers et de catalpas en fleur, nous crûmes entendre une voix aiguë mêler ses accents étrangers aux chants lointains de l'allégresse publique et au bruissement du fleuve. A mesure que nous avancions, nous étions frappés de cette harmonie extraordinaire. C'était un hymne dont les sons avaient de la barbarie et de la majesté. J'essayai inutilement de le comprendre. Il appartenait à une langue inconnue. « Je ne suis pas Andalous et Sévillan c pour rien, me dit don Carlos. J'ai entendu ces sons-là « bien souvent dans le faubourg de Triana et dans les (( montagnes de Constantina. Ils me reportent aux souve- « nirs de mon enfance. La voix des femmes ne s'oublie <( pas. Qu^elle a de puissance, même inculte et sauvage « telle que celle-ci, la nuit, au milieu de cette riche nature, « mariée au bruit des cascades et à celui des chants popu- « laires ! comme elle ravive au fond de nos cœurs toutes les « émotions des grands événements de ces trois journées, sans < parler de ceux qui nous attendent, et du trouble étrange « que nous portons toujours en nous! Combien ce qu'on « nomme le plaisir est insuffisant pour remplir la viel Te c l'avouerai -je? au milieu de ma gaieté d'apparat, j'en suis c las jusqu'au désespoir. Tout ce qui m'émeut me fait senc tir qu'il faut plus. Où le trouver? La voix de cette chère « petite Fernandina, qui n'est qu'un enfant, son regard « amande, que je me surprends à savourer à longs traits « comme s'il pouvait déjà contenir l'ambroisie ou le poison, « mettent en moi des sensations que toutes les femmes près « de qui je passe ma vie ne me feront pas connaître. 0 mon « ami, que lu es heureux d'être le frère de la marquise, de « pouvoir entendre impunément sa voix d'archange qui me « met hors de moi! Oli! c'est celle-là qui aurait pu rem- « plir et enivrer mon existence ! Heureusement, j'ai promp-

« temetit compris que je n'étais pas digne d'elle. Mais Je € ne trouverai pas un être accompli qui lui ressemble, et « auquel je puisse prétendre. Je mourrai sans avoir connu t de Tamour que son mensonge; de la religion, que ses t momeries idolâtres; du Dieu auquel tu crois, que ses « rigueurs; de la gloire, que ses amorces, et, tout au plus, € que ses espérances, qui ont tant de chances, dans l'étal « où nous sommes, d'être trompées! »

« Beaucoup de ses paroles m'avaient fait tressaillir. Toutes m'avaient touché. Moi aussi j'étais sensible à la scène qui nous environnait. Ébranlée par les événements qui remplissaient notre pensée, exaltée par la mélodie qui hous avait surpris, par la suavité des parfums, par la magnîGcence du ciel, par l'efl'et des ombres, de la solitude, du mystère qui était autour de nous, des mystères plus grands qui étaient en nous-mêmes, mon imagination ne me répétait que trop tout ce que mon ami venait de dire. Je m'étonnais que celui qui avait de tels sentiments prît à lâche de les cacher sous de fausses saillies et de froids blasphèmes.

« Le bruit de nos discours avait sans doute effrayé l'inconnue. Elle parut sur la limite des ombres, regarda autour d'elle, ne nous aperçut point, et rentra dans l'épaisseur du bois. Après un moment, ses chants se firent de nouveau entendre. Cette fois, son accent étranger donnait à des stances espagnoles un charme de plus.

« Salut, astre des nuits! astre de la douleur et de l'a- « mour, salut! Reconnais une fille des prêtres de ton culte, « de ceu qui t'adoraient, il y a des milliers d'années, « quand le monde te nommait Isis. Ne crains pas que j*era- « prunte ton chaste flambeau pour de folles danses : je « suis Espagnole, et n'aurai bientôt plus de patrie! Ne « crains pas que je poursuive de chants de joie ta marche « silencieuse : je suis femme, et ne suis plus aimée !

SUITG DU MANUSCRIT D'AÏNHOA. 459

« Les voilà qui fatiguent les échos de leur allégresse in- « sensée! Le Tagé s'est étonné d'entendre sur ses rivages n des voix plus bruyantes que le fracas de ses eaux. Peuple « imprévoyant, écrase ces tapis de fleurs sous les ségui- « dillas; aujourd'hui tu le peux encore, mais demain!... € Demain, où prendras-tu la terre que puissent fouler tes « pas? Demain l'Espagnol n'aura plus de patrie!

t Hélas! je n'ai pas, comme eux, un dernier jour à don- « ner au plaisir. Le père de mes enfants a résolu de déclarer <i la guerre dans les montagnes, seul, pour son compte, à « l'impie et à l'étranger. Voulant les périls et les combats, c il ne m'a pas voulue à ses côtés; il m'abandonne au milieu € des villes, sans craindre que mon cœur offensé ne se ré- « fugie près d'un autre que lui. Peut-être ai-je cessé d'être 9 jeune et belle.... Pauvre Salvadora ! ton malheur est plus € grand! tu n'es plus aimée!

« Les accents de ma douleur n'interrompent pas leurs

€ chants de victoire. Téméraires! voyez-vous ces hauteurs

t qui disputent la cité de Saint-Ferdinand, la fière Tolède,

« à vos regards? Là se cacliail une grotte enchantée. L'accès

€ en était interdit à tous les hommes, ou l'Espagne devait

€ perdre sa puissance, sa religion et ses lois. Le coupable

« Roderic osa braver l'oracle. Il entre, et voit des figures

« de Sarrasins li-acées sur les murailles avec l'inscription :

* Par eux, les sujets du vrai Dieu resteront sans pairie!

(( Si ces filles de la Castille et de la Manche portaient dans € leur sein des cœurs de femmes, ma voix arriverait jusqu'à « elles et attristerait leurs fêtes. Comment ne pas com- € prendre et plaindre mon désespoir, alors que le grandie justicier d'Aragon, l'empereur des montagnes, le giier- € rier beau et terrible qui a reçu ma foi, ne nourrit plus k d'inquiétudes jalouses? Mon fils est son Qls; un autre de c ses enfants est pendu à ma mamelle; Paquita qui fait ses

480 LIVRE QUATOlUBltinSt

« délices, Paquita dont il aime à promener sur sea doigts c répaisse chevelure, Paquita est le sang de mon sang, le

< fruit de nos amours;... et cependant je ne suis plus a aimée!

a Pourquoi les cavernes sacrées ne peuvent-elles s^ouvrir « encore? Cette multitude, si fière d'avoir triomphé d*un a homme^ accompagnerait de ses gémissements mes chants tf de douleur. A la place des fils de TOrient, elle trouverait c sur le fatal tableau les infidèles du Nord, ces soldats fa- « rouches qui ont les mains trempées dans le sang des prê-

< très et des épouses de Jésus-Christ. Ils viennent parmi « nous renverser les autels, et nos grands les convient à « leurs banquets ! Des femmes d'illustre lignage ont dansé

< au bruit de leurs clairons! Si haut, on n'a point de

« patrie.

ce Astre des invocations nocturnes, c'est toi qui me dé- « voiles l'avenir réservé à mon pays ! Ne pourrais-tu m'en-

< soigner quelques-uns de ces secrets que possédaient mes <i ancêtres pour former une chaîne invincible autour des « amants qui ne se répondent pas encore, et des époux qui

< qui ne se répondent plus? Toutes les fois que j'ai reçu le « doux titre de mère, j'ai mieux senti que le père de mes a fils était pour moi le monde, et plus encore. D'où vient que a le temps dénoue pour les hommes la chaîne qu'il resserre a pour nous? Mère trois fois, je ne suis plus aimée I

« Fille de l'Égyptien fugitif, triste Salvadora, entends-tu <( la trompette guerrière? Prends courage! la trompette « guerrière sonne réternelle délivrance. Pauvre cigale « des déserts, tu vois mieux dans les arrêts du ciel que a tous ces aigles de nos cités avec leurs lumières mondai- « nés. Des drapeaux, ennemis de la Vierge sans tache, « n'ombrageront pas impunément le royaume catholique. a Un fils qui marche au trône sous la malédiction de sa

c mère ne verra point un ciel sans nuages s'étendre sur

« sa tête. Les ruines vont s'amonceler sur les ruines, les ca-

c davres sur les cadavres. Castillans qui formez vos joyeuses

c séguidillas, fils d'une terre esclave, satellites de la cour,

€ Tenfer vous attend ; reconnaissez votre vraie patrie!

c Ah ! fasse le ciel que je voie aussi bientôt mon nom « écrit sur le livre du trépas, sur le livre de vie ! Exauce la « fille des prêtres de ton culte, toi qu*adorait ma tribu c quand le monde te nommait Isis! Astre des nuits, astre « de la douleur et de Tamour, lorsqu'ils cesseront d*cmc prunter pour leurs folles danses ton mélancolique flam- € beau, puissé-je cesser en même temps de poursuivre « d'accents plaintifs ta marche silencieuse! Qu*ai-je à rc- « douter de la mort? Chaque jour j'ai adressé quatre fois à c la reine des anges les hymnes qu'elle aime. Et qu'ai-je à c regretter sur la terre ? Je suis Espagnole et n'aurai bientôt c plus de patrie !... Qu'ai-je à regretter sur la terre? Je suis € femme et ne suis plus aimée ! »

c Le chant cessa; nous crûmes d'abord entendre des sanglots. Bientôt des pas agitèrent les rameaux inclinés des arbres; à notre approche, la bohémienne, légère comme l'écureuil de nos forêts, s'élança sur la pointe des rochers. Elle allait se perdre dans les ombres, lorsque, revenant sur ses pas : « Seigneur don Alonso, cria-t-elle, bon courage! Pour « prix de vos peines, vous serez un jour uni à la seule a femme que vous ayez aimée, belle et pure comme les « anges! et vous, seigneur don Carlos, vous valez mieux « que tout ce qui vous entoure; espérez! »

(( Elle disparut. Cette scène nous occupa longtemps. Don Carlos me demanda quel était cet amour dont je ne lui avais pas accordé la confidence. — a II ne s'agit point de (( dofia Matéa sans doute? car tu ne comptes pas l'épouser.

c ety entre mes chères tanles, celle-là n'est pas un ange! « — De qui donc la Gitana parle-t-elle? — Je l'ignore; mon c cœur est vide; il est glacé pour jamais, i

c Au moment où je prononçais tristement ces mots, un rire prolongé troubla le silence qui nous environnait : un écho le répéta, puis un autre encore, et nous rentrâmes au palais sans nous expliquer cette bizarre interruption. L'oracle de Salvadora mêlait malgré moi un trouble de plus à celui des événements de la journée, et vainement j'essayais de concentrer mes pensées sur les passages de ce chant sinistre où l'instinct populaire avait si fortement empreint son mystérieux bon sens. »

FIN DU MANUSCRIT D'AlNHOA

ÉTÉNEHENTS DE BAYONNE.

Il devait périr cet homme fatal, il devait périr dès le premier jour par une telle entreprise. Dieu voulut se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde.

Avant que de se perdre» il a eu le loisir de perdre les peuples et les États, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits, par les exemples quMl a laissés. ^

Le sire de Balzac, SoeraU chrétien (166S).

Joie de Madrid et de TEspagne à ^avènement de Ferdinand YÎI. — Entrée du grand-duc de Berg dans Madrid. Entrée de don Femand. — Attitude ennemie du grand-duc. Désenchantement public. — Baise-main royal. Désespoir de Matéa. Nouvelles portées par don Fray Isidro. — Conversation de Joacbim- Départ d'Alonso pour Ocaua. Arrivée de Maria à Madrid. — Napoléon à Bayonne. Départ de Ferdinand pour Burgos, pour Yittoria, pour Bayonne. Lettre de Napoléon à ce prince. Promesses du général Savary. Ordre d*8bdiquer sous peine de U vie. — Journée du 2 mai. Préparatifs de départ des Infants. Irritation publique. — Matéa à Ocana. Tentative pour entraîner Âlouso dans le parti français. Ré- Télations de la Gitana. Départ d'Alonso pour Madrid. — Combats de la journée. Désolation. Exécutions au Prado. — Sort de Maria. — Fin du manuscrit d'Aïnhoa.

« A Madrid, la joie publique tint du délire. La vengeance y eut sa part comme Tespérance. Le peuple sembla vouloir s'essayer au rôle nouveau qui Tattendait parmi nous, en se précipitant sur le palais désert de don Manuel, pour tout ravager. A défaut de lui-même, on voulut punir de sa fortune et de ses torts les choses qui avaient servi d'instrument à sa grandeur, sauf à tourner ensuite contre les personnes les mêmes colères. Ses meubles, ses plaques, ses cordons, ses habits d'or, ses papiers, ses livres, ses armes,

tout fut brûlé sur la place publique. I^ Puerta dei Sol, pour qui commençait un rôle nouveau, fut le lieu où s'éleva Timmense bûcher. La population entière, laïque, religieuse, de '|ous les rangs, formait la chaîne tout à Tentour en poussant des cris de joie. La foule qui revenait d*Aranjuez ajoutait par ses récits et ses transports aux transports universels. Antonio, qui était allé comme les autres faire sa visite en arrivant au palais de TAmirauté, pour prendre acte de sa victoire, eut un grand succès à la Puerta del Sol, en comparaissant avec la montre , la bourse et les bijoux du favori que le peuple avait oubliés à sa cheminée. Il jeta au bûcher ces richesses au milieu d'enthousiastes acclamations.

« Bientôt d'autres demeures furent visitées par cette joie insultante et dévastatrice : celle de la mère de Godoy, de son frère; de ses principales créatures. La révolution espagnole à ses débuts faisait sentir ce qu'elle pourrait devenir uu jour.

« Mes parents entendirent ce tumulte. Mais le sourd retentissement qui parvint jusqu'à eux ne leur porta que des doutes et des terreurs. Ils ne savaient pas si la terre ébranlée l'était par des chants d'allégresse ou par des guerres intestines. A l'heure où le ministre du saint tribunal apparaissait devant eux, ils osèrent demander la cause des mouvements extraordinaires qu'ils avaient entendus. « Vous êtes ici, leur « répondit-on, pour penser à la vie qui n'est pas de ce monde. « — Mais, ajouta dona Léonor, en saisissant avec des « pleurs la main qui s'apprêtait à refermer la porte redoula- « ble, devons-nous craindre pour nos enfants? — Vousde- « vez craindre pour votre salut, » et ils restèrent livrés au désespoir.

« Par bonheur, à ce moment, une recommandation du roi, les bons offices de don fray Isidro, peut-être plus que tout l'émotion des événements rendirent leur captivité moins sévère. Une lettre leur fut remise. Le cœur de mon père se ranima en me voyant honoré des faveui^s royales. Ma mère mouilla de ses pleurs le papier qui lui parlait de

ma tendresse et de mes promotions. Grâce au triomphe de don Fernand, les prisons du saint-office virent couler dq^ larmes de satisfaction : c*élait la première fois. ^

< Ainsi le nouveau règne faisait arriver un rayon de plaisir jusqu'au fond des cachots. 11 en fut ainsi dans tout le royaume. Jamais plus d'espérances n'environnèrent un pouvoir à son aurore. Les feux de joie coururent d'un côté aux colonnes d'Hercule, et de l'autre aux cimes des Pyrénées. Ils éclairèrent la prison de Godoy, l'asile de la vieille cour, la tente du soldat français. Le bonheur éclata également sous la chaumière, au couvent, dans les palais. L'Espagne entière se crut sauvée. Ce jour semblait avoir réparé tous les maux du long règne qui n^était plus et conjuré tous les périls de l'orage qui s'amoncelait... Ce jour, grâce à Bonaparte, ouvrait une ère d'effroyables calamités.

c L'Espagne jouait une grande et noble partie. Le maitre du continent, après nous avoir enlevé nos armées, les avoir dispersées en Italie, en Allemagne, en Portugal, et s'être introduit au milieu de nous à la tôte de cent mille hommes, voulait détrôner une dynastie alliée et soumise, en justifiant sa chute par sa fuite. Il avait compté se procurer sa fuite par la menace et la terreur. L'Espagne avait répondu en se serrant autour de ses princes, en les enchaînant au sol de la patrie, en préposant à leur garde l'honneur public. L'avénement de Ferdinand Vil renversait toutes les espérances du généralissime français et toutes les combinaisons de celui qui renvoyait. L'échafaudage de la trahison s'était écroulé, if urat n'imagina rien de mieux que de protester contre une révolution patriotique qu'il n'avait pas prévue, et il annonça immédiatement son entrée dans Madrid.

« Que ferait le nouveau roi? 11 résolut d'affronter les événements, de s'établir dans la capitale de son royaume, dans le palais de ses pères, sous la garde des transports de 2. 30

son peuple, en présence et en dépit des baïonneiies étran-

aères. Murai surprenait Madrid par suite d'une longue feinte* ^un stratagème, qui, après six mois d'attente, durait encore. Don Fernand et la nouvelle cour le reprenaient par l'amour public. Je reçus Tordre d'aller à Madrid préparer la réception du roi.

c. Quand j'arrivai, le bruit des fanfares me fit de loin tressaillir. Les deux grands abords de la capitale, au nord et au sud, étaient remplis des colonnes d'Austerlitz et d'iéna, prêtes à franchir les portes et précédées d^une musique guerrière. Par une proclamation, partout affichée. Sa Majesté Ferdinand VII avait convié les Madrilègnes à les recevoir en troupes amies et alliées de leur roi. Le bruit habilement répandu d'une expédition contre Gibraltar rendait l'obéissance plus facile. D'ailleurs, l'Espagne était heureuse. La joie publique aidait aux commentaires favorables. Les soldats français pouvaient-ils être pour autre chose parmi nous que pour prôtor appui au bien-aimé Fernand ?

1 En conséquence, la population, les manteaux bleus surtout, malgré la pluie qui tombait par torrents, s'étaient portés à leur rencontre hors des murailles; dans toutes les rues, les balcons étaient garnis de femmes dont le sein battait à' ces sons lointains des airs français. Dès les bords du Manzanaros, l'aspect de ces enseignes devant qui s'étaient écroulés tant de remparts, porta dans mon cœur de soldat une émotion indéfinissable. Mes yeux se mouillèrent de larmes comme si elles m'eussent rappelé, aussi bien qu'à leurs défenseurs, d'immortelles journées. Je sentais que j'aurais été heureux, que j'aurais été fier de prendre rang parmi ces braves, de marcher à la victoire sous des étendards qui en connaissaient tous les chemins!... Peu de jours s'écoulèrent; et ruinées sans retour dans nos respects par rinouïe succession des trahisons du chef de l'empire, ces bannières ne soulevaient plus dans les cœurs espagnols qu'une haine implacable.

a Nulle part, peut-être, ce qu'il y avait de réelle gloire

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dans Bonaparte n'avait jeté un plus vif éclat que parmi nous. Sa renommée était allée grossissant à travers cette Espagne ignorante et lointaine, comme les éclats du tonnerre grandissent en roulant de cime en cime. Le peuple espagnol ne sépare point de la force Tidée de la grandeur d'âme. Le premier des capitaines, le plus formidable des potentats fut pour nous un héros. Si on eût dit quelques années auparavant que sa perfidie égalait sa puissance, on eût paru insulter à la dignité de la nature humaine. La perfidie était venue, et quelque chose de la première impression durait encore.

<E Madrid voyait donc avec un sentiment confus, mélange bizarre d'espoir et d'inquiétude, l'approche de ces légions célèbres du vainqueur de l'Allemagne et de l'Italie. « Après c tout, me disait don Domingo, quels sont les chefs de ces

< cohortes ? les héros des guerres de la liberté ne vien-

< draient pas parmi nous pour nous apporter des fers! Ce

< serait mentir à leur origine, condamner leur fortune, € abjurer leur gloire. Quand Napoléon met à l'avant-garde <i de vieux guerriers tels que Moncey , Duhesme et tous les « autres, qui protégèrent, il y a quinze ans, la république « française contre nos efforts, il veut nous indiquer d'ac vasce la route où sa politique doit marcher. Les mêmes « hommes ne paraîtraient pas deux fois sur le même sql, « armés hier pour la réforme, aujourd'hui pour la tyrannie. € Par eux les Pyrénées s'aplanissent. Des flots de lumière € vont inonder nos provinces; l'inquisition et un camp « français ne peuvent subsister ensemble. Toutes les bar-

< rières que l'oppression religieuse et politique avait éta- « blies autour de nous pour nous tenir loin de TEurope et «( loin du siècle^ se trouvent forcément détruites sans com-

< bat. La liberté de la presse, mère de toutes les libertés, va € régner demain. La langue de l'Espagnol, muet depuis € trois cents ans, sera déliée enfin, et son oreille surprise € entendra proclamer les principes de la régénération uni- € verselle. » — < Mais, lui disais-je, en est-il ainsi en FrDncc?

c( Je croyais Bonaparte despote chez lui. Pourquoi ne le « scrail-il pas chez les autres? » — « La force des choses! » reprit l'ardent vieillard, c'est-à-dire une de ces réponses dont on se paye soi-même quand la Providence a résolu de déjouer tous les calculs de la raison humaine. « Malgré

< tout, ajouta-t-il, je ne puis m'empêcher d'avoir confiance

< dans les baïonnettes philosophiques du prince Murât. » <K Les gardes du corps avaient d'autres visées : c L*em-

« pereur devra être bien content de nous ! Quelle alUance c nous lui avons préparée ! Quel neveu pour lui que Fer- <• nand de Bourbon, roi des Espagnes et des Indes! > Le peuple et le clergé seuls, ayant plus de passion, avaient aussi plus de lumières. Son grand chapeau vert sur la tête, don Fray Isidro ne cachait pas ses ombrages à l'égard de ces bataillons qui avaient défendu, contre le courroux de l'Europe, les innovations religieuses et politiques de la France, qui, à ce moment même, violaient l'inviolable indépendance des Étals du saint-siége ; mais il espérait que l'occupation ne serait pas de longue durée, et que l'audace de l'étranger tomberait devant l'éclat majestueux du nouveau règne.

« Enfin, l'heure sonna qui coupait court à l'anxiété publique. Nos portes furent franchies. Il y eut un saisissement dans tous les cœurs. La pompe des états-majors, l'éclat des uniformes, la précision de la marche, la gloire attachée à ces enseignes qui avaient vaincu l'Europe et l'Asie, firent une impression profonde. Les corps d'élite, la garde impériale, ces cuirassiers à la forte armure qui étaient pour nous des colosses, faisaient passer dans les rangs d'involontaires frémissements. Les mameluks furent une surprise universelle. Le turban n'avait pas paru parmi nous depuis quatre cents ans passés. Par quelle dispensation Bonaparte étaitil allé le chercher au pied des Pyramides pour le montrer tout à coup au royaume catholique, dans ce jeu confus des destinées humaines que permettait la Providence? Les religieux expliquaient au peuple que Bonaparte s'était fait musulman en Egypte, et que, depuis ce temps, pour sa pu-

nition, une troupe de ces païens raccompagnait toujours. Llnfanterîe de ligne, composée de conscrits de la veille, pour ne pas aflaiblir de vieux soldats la grande armée, nous étonna par la jeunesse, la fatigue, Tair débile des régiments. Ce fut dans les esprits toute une révolution. On se demandait comment ces hommes avaient vaincu TEurope, et il se trouvait toujours un manolo , un franciscain, un barbier pour répondre : < Parce qu'ils n'ont pas eu affaire à des c Espagnols ! > Antonio courait dans la foule, disant : « Ce c ne sont pas des hommes, ce sont des ombres {no hombres^ € sombras) ! » Ou bien : « Ce sont des enfants à élever qu'on «( nous envoie. Le peuple espagnol s'en chargera! » Puis l'artillerie de la division ou sa grosse cavalerie paraissait, et le respect, le silence, une profonde émotion régnaient dans la foule.

< A la fin, le bruit des fanfares, le roulement des tambours, les armes présentées, un frémissement plus grand qui courait d'une extrémité de Madrid à l'autre, annoncèrent le héros de la journée, le prince généralissime, le beau-frère du maître de l'Occident, le grand-duc de Berg, monté sur un cheval bondissant, la tête parée d'une aigrette brillante, couvert d'ordres, de rubans, d'écharpes éclatantes, grand, beau , les traits mâles et fiers, le regard intrépide, imposant malgré toute cette pompe dramatique et empruntée dont il s'environnait. Sa renommée était grande. Son aspect saisit la multitude. Quelques balcons saluèrent du mouchoir son passage. Matéa fut remarquée entre toutes par son empressement, et lui-même, frappé de la beauté de la comtesse comme de son accueil, répondit par un de ces saints d'apparat qui cherchait la grâce en gardant la hauteur. Il alla s'établir au Buen-Retiro, dans ce palais de plaisance de Philippe IV, que la comtesse de Castel-Fiel venait de quitter. I^a succession de ces hôtes était un châtiment de Dieu. Murât, à qui tout son état-major fit hommage du murmure de surprise, et, disait-on, du sentiment d'admiration qu'il avait excité, put assez y croire pour imaginer que

les vœux du peuple espagnol rappelaient au trône de nosTois. 11 écrivit cette folie au conquérant qui l'envoyait. Il contribua par là à le précipiter de plus en plus dans Tabîme trompeur où de lui-même il s'était engagé. La fortune avait tant fait pour ces instruments de ses caprices que la couronne de Philippe V ne leur paraissait que le complément naturel de ses faveurs. <r Le lendemain, quand Madrid était encore dans le trouble de cet étonnement, de cette invasion, de cette énignae extraordinaire, donFernand fit son entrée à son tour, dans la capitale de ses pères, simplement, résolument, sans armée de peur que le fer se croisât, sans cérémonial, sans fête. Il eut soin de traverser la ville entière pour arriver à son palais. Monté à cheval , à la porte d' Atocha , l'auguste jeune homme parcourut le Prado, nos grandes rues, la Puerta del Sol, passant ainsi avec fierté en face du Buen-Retiro. Il avait pour cortège et pour sacre les bénédictions, les transports, les cris de joie et d'amour de trois cent mille de ses sujets. Les pleurs de tendresse et d'espérance de tout un peuple faisaient la pompe de cette marche triomphale. Les hommes jetaient leur manteau sous les pieds de son cheval. Les femmes jonchaient de fleurs les lieux de son passage. Jamais inauguration n'avait eu à ce degré la sanction de la volonté nationale et de l'enthousiasme universel. 11 fallait être bien aveugle pour ne pas comprendre que le prince national et désarmé resterait le plus fort dans le duel qui s'engageait, dussent couler des flots de sang.

« Le baisemain rassembla l'Espagne entière. Pour la première fois, depuis longtemps, la vérité régnait dans les hautes régions. Il y avait accord entre la vivacité des paroles, l'ardeur des visages et le dévouement des cœurs. A peine pensait-on à remarquer l'absence des états-majors français, à attendre la venue de ce prince étranger et ami qui campait dans nos niurs à la tête de son armée. L*Espagne transportée de s'incliner devant ce qu'elle aimait et de

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respecter ce qu'elle eiUeiidait défendre, ne remarquait, ne cherchait, ne voyait que son idole, son roi, son drapeau, son symbole, le représentant du cours entier de son histoire, la patrie \ivante, le bien-aimé Fernand.

« Matéa vint à son rang. Elle était éclatante de grâce et de parure. L'expression sérieuse de son front, le sombre feu de son regard, quelque chose de souffrant et de passionné dans tout son air, en ajoutant à la maturité précoce de ses années, la revêtait d'une sorte de beauté nouvelle que sa jeunesse n'avait pas connue. Toutes les molles séductions de l'Andalousie, rehaussées par cette tristesse intérieure et visible, semblaient marcher à sa suite. La cour entière en fut frappée. En baisant la main royale, elle sut rappeler combien de fois elle avait recherché cet honneur dans les jours de l'adversité ; elle mêla l'émotion des souvenirs de 1 auguste Antonia à celle des joies de ce grand jour : on ne pouvait plus habilement invoquer la mémoire des liens contractes et des services rendus. Le sourire royal lui ré|)ondit. Mais tout le monde vit ou crut voir derrière ce sourire l^empreinte des nuages répandus, à tort ou à raison, sur les incidents du procès de l'Escurial. Les regards tournés vers elle d'une façon hostile trouvèrent dans l'âme du prince les sentiments dont cette foule brillante et passionnée était remplie. 11 était évident qu'au lieu de plaire et de loucher, sa beauté, son éclat, ses enchantements, qui excitaient bien des colères jalouses, irritaient les hommes mêmes, comme un défi. 11 aurait fallu être plus respectée pour pouvoir être impunément si belle. Le nom du commandeur, du plus odieux des complices de Godoy, était sur toutes les lèvres. Bientôt on le murnmra tout haut. Les anciens préjugés s'enhardissant par les préventions nouvelles, on s'étonna d'avoir vu la fille du seigneur don Domingo causer familièrement avec le seigneur don Fernand. Des mots injurieux retentirent à ses oreilles ; des regards ailiers l'assiégèrent. En essayant de fendre le flot de dames de haut parage qui se pressaient dans la salle du trône et

dans les galeries, elle fut provoquée de Tœil et du geste. Elle supposa que le coude de Tune, réventail de Taulre lui rappelaient son origine et non pas ses torts. Aucun des grands qui s'étaient prêtés à ses intrigues ne se présenta pour la protéger. Je quittai ma place auprès du roi, je courus, je lui donnai la main et contraignis un garde du corps qui avait les yeux attachés sur elle, le sourire à la bouche , de frapper du pied à son passage. Elle arriva tout en pleurs à sa voiture. J*y montai avec elle , malgré tous les cris qui s'élevaient contre elle au plus profond de mon âme. Peut-on abandonner dans sa détresse la femme à qui on a une fois pa^lS d*amour? Nous traversâmes Madrid en silence. Les six glaces du carrosse Tobligeaicnt à faire un eflbrt sur elle-même, pour laisser ignorer sa disgrâce ou du moins sa douleur.

« A la place de dona Inès, encore tout abattue du malheur de Ramon, d'autres camaréras vinrent débarrasser la comtesse de ce qu'elle appelait son harnais d'or. Ses femmes une fois congédiées, elle éclata : — «La belle mar- « quise, me dit-elle, n'est pas arrivée de Badajoz ; elle ne < sait sûrement pas encore les événements, et don Osorio « est difficile à ébranler. Tu dois étire impatient de voir a son retour. Elle n'a rien fait pour don Fernand, et la « faveur Tenvironnera !... elle est de ces personnes à qui « tout réussit, même iVêtre belle! La nouvelle cour sera à « ses pieds ; alors il ne lui manquera plus rien pour te chara mer. » — Ces mots furent suivis d'un long silence. Je la contciuplais pour lire dans son regard, et en quelque sorte jusque dans sa conscience, s'il se pouvait que la passion jalouse, qui faisait son tourment, eût poussé cette femme si bien douée par le sort à tous les crimes dont la pensée <»Y'tait élevée en moi dans la dévorante solitude de Buytrago. Je comptais en venir à lui demander brusquement, tout à coup, avec Tautoritc d'une volonté inflexible, ce secret que Ramon avait porté à réchafaud, don Luis dans les prisons du saint-office, et dont clic gardait le dépôt. Après

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un moment, elle se leva, comme pour échapper à mes in* terrogations muettes, et s'écria avec furie : — « Patience ,

< tous vos triomphes ne dureront qu'un jour! De grands c changements se préparent. Tout s'écroule. Les mannec( quins insolents qui, à la place de talents et de vertus, c ont des dettes, des diflormilés et des aïeux, ne sont pas « destinés à tenir tète au plus grand des hommes et à son c armée. L'Espagne, de manière ou d'autre, sera régénérée,

< c'est-à-dire qu'elle échappera au joug de valets illustres

< dont l'ignorance ne peut se comparer qu!à leur orgueil, c qui ne savent que plier le genou devant un maître, et

< seront écrasés tôt ou tard sous le poids de l'indignation c publique! »

< Elle était hors d^elle-mème. La douleur ne se peignait plus dans les éclairs de son regard ; c'était le désespoir. Elle reprit : <e Tu es indilïérent à mes injures; autrefois tu

< les aurais ressenties. Tu avais des idées indépendantes ;

< tu faisais des discours sur l'égalité civile, qui, chez nous,

< est partout, excepté dans le palais et dans les lois. Mais

< la clef de chambellan décore ton habit ; tu peux ouvrir c toutes les portes des demeures royales. Le voisinage des Cl rigueurs du saint-office, qui suffirait à perdre tout auc tre que toi, ne nuit pas à ta fortune. Cependant, tu n'as

< rien fait pour ceux qui te traitent ainsi; tu as refusé de c les servir. Et moi, j'ai subi pour eux la prison et l'exil, € compromis ma tèle, et les ingrats me foulent aux pieds c dans leur victoire ! »

< J'allais aborder le sujet qui remplissait ma pensée. Don Fray Isidro parut en habit épiscopal. 11 arrivait de la cour. Le roi venait de lui remettre le collier de la Toisond'Or, ne pouvant mieux relever la première de nos dignités nationales aux yeux de l'Espagne entière. Le saint vieillard avait su les disgrâces de celle qu'il nommait sa iille et venait les adoucir ou les consoler. Il sonna, demanda un réchaud , puis, allumant une des pajitas parfumées de la comtesse, il prît place à ses côtés en m'arrêtant du

bras quand je toiiIus me retirer. « Restez! me dit-il, des c Espagnols comme vous et moi ont à mettre en commua c des tristesses plus sérieuses et plus durables que celles « de ma chère enfant. »

« On pouvait déjà soupçonner, on n'a réellement su que |)lu8 tard combien Tavénement du prince des Asturies avait déconcerté les plans de Murât et de son maître. L'archevêque nous apprit qu'il venait de protester en forme contre le nouveau règne. Cette notification était pour Ferdinand VU et son gouvernement un coup de foudre. Au milieu des acclamations de l'Espagne, l'étranger n'accordait à celui qui avait itHju nos serments que le titre d'altesse royale; il osait, dans le sein même de nos vil les, attend re des décisions de la France la sanction de nos actes et de notre gouvernement. La cour lessentait cet outrage sans pouvoir, désarmée comme elle ré4ait, laisser voir ni son indignation ni ses alarmes. Le prélat nous apprit qu'on parlait de réclamations de Charles IV, du départ du grand-duc de Berg pour Aranjuez, afin de porter ses hommages à la vieille cour. Il y avait là des machinations dont la profondeur échappait encore à la loyauté espagnole. Matéa sembla sourire dans sa colère aux présages douloureux qui s'oiïrirent à nous. Je la quittai; j'allai au palais. J'avais besoin de me serrer auprès du roi; je n'avais jamais tant senti que l'Espagne était là.

« L'altitude du prince généralissime devint chaque jour plus ennemie. Les protestations trop réelles de Charles IV et de Marie-Louise, qui furent son ouvrage, son langage équivoque ei nauta* n , l'espoir renaissant de la cour déchue, semaient dans les esprits la méfiance et TefTroi.Jaymé bravail , à l'ombre de la puissance française, les justes ressentiments du roi et de tout le public. A l'exemple du commandeur, toutes les créatures de Godoy se pressèrent ^utour de Miirat, en lui apportant leur odieuse impopularité. Le grand-duc finit

par prendre hautement sons sa protection Godoy lui-même» pour le soustraire à l'action des lois. Des écrits sans nombre augmentaient l'irritation publique, en représentant la révolution du 19 mars sous des couleurs odieuses et mensongères. IjCS pamphlétaires stipendiés flétrissaient le renversement du favori, l'abdication de Charles IV et l'avénenient du prince des Asturies, au nom de ces doctrines d'obéissance passive que l'on pouvait croire à jamais bannies des conseils français depuis 1789. Les esprits éclairés s'étonnaient de ce langage; tous s'attachaient à la question d'honneur; on voyait l'étranger interposant son épée entre la nation et son roi : la prétention était si outrageante et si nouvelle, que, résolus à la repousser, la plupait hésitaient encore à y croire; Le peuple seul partageait ma façon de sentir, depuis longtemps invariable. Le peuple qui, en Espagne, unit aux notions fausses, que l'éducation lui a données, une rectitude singulière de cœur et d'esprit; le peuple, dans les grandes catastrophes, a partout des données plus sûres que les hautes classes , parce que les combinaisons intermédiaires n'arrêtent et ne faussent pas son regard : il présageait hautement des scènes sanglantes. Les visages portaient un caractère de fierté sinistre ; les manteaux cachaient des armes ; les tailles se redressaient; le Castillan semblait avoir grandi d'un pied.

(( Un jour, Antonio vint à moi; il me demanda s'il était vrai que ces païens du Nord contestassent à don Fernand sa couronne. « Je le crains , répondis-je. — Pourquoi le « craindre? reprit l'Andaloux. Nous les égorgerons! »

« Une autre fois, le lazzarone Ambrosio, sa mère et son aïeul, accroupis sur le pavé, où de père en fils ils avaient grandi, opposaient un visage calme et fier aux risées ou à la pitié des soldats français. Le jeune homme souleva sa grande taille, vint à moi et me dit : « Seigneur colonel, il parait < que nous allons avoir la guerre : un de mes amis, qui c arrive d'un pèlerinage au Christ de Burgos, m'a dit que, « depuis quelque temps, les os du comte Gonzalès crient

« dans son tombeau ; votre seigneurie sait bien ce que cela c( signifle! Ce miracle arrive toutes les fois qu'une guerre € va commencer. — Hé bien ! que veux-tu dire? — Je veux tt demander une grâce à votre seigneurie. — Qu*estce!

< parle. — Je voudrais être reçu soldat dans le régiment de c votre seigneurie, s*il n'est pas loin de Madrid. — Mais, c paresseux comme tu Tes, tu succomberas sous le poids

< de tes armes. — Oh! un mousquet me paraîtra aussi lé* € ger que mon rosaire, s*il faut donner à ces hérétiques des

< leçons de respect pour la vieille Espagne. Seulement, (( votre régiment est^il loin d'ici? — A dix lieues, àOcana. c — C'est trop loin, seigneur colonel. Je peux medispen- « ser de faire tant de chemin. Je continuerai de mettre des c Français au bout de mon stylet, comme je fais tous les

< soirs. »

< J'entrai dans la boutique de la Puerta del Sol, que je fréquentais. L'hidalgo de Xativa n'occupait plus sa borne favorite. Je compris les motifs de cette révolution dans l'emploi de ses journées : don Domingo parlait, à grand bruit, de liberté civile à un officier français qui lui répondait gloire et patrie. Du reste, l'auditoire était silencieux; je remarquai l'air grave et triste du fourbisseur. < 11 cir- « cule, me dit-il à l'oreille, bien des bruits menaçants : « on assure que le roi Charles et la vieille Marie-Louise « sont décidément appuyés par l'empereur, qu'il arrive en « personne pour prononcer sur ce grand différend, et que « le roi va à sa rencontre pour le fléchir. Rappelez-vous « que tout ceci tournera mal. Les Français ont de mauvais a desseins. Ils regardent nos femmes d'un air insolent; ils « ne saluent pas, dans la rue, l'Angelus, et disent le prince « de la Paix en parlant de Godoy quand ils ne disent pas « le roi en parlant du bien-aimé Ferdinand. Je les poignar- « derais!! »

« Tandis que les rixes devenaient chaque jour plus fréquentes entre les Madrilègnes et les soldats, la couronne opposait toujours davantage l'abandon à la menace et la

confiance au péril. Le palais retentissait d^apprêts magnifiques pour recevoir Bonaparte, dont l'arrivée était chaque jour annoncée, et le neveu de Louis XIV ne croyait pas pouvoir accueillir ay^fe assez de pompe le formidable héritier des Bourbons.

< Quelques jours s'étaient écoulés ainsi depuis l'avènement du prince des Asturies. Il venait d'envoyer l'infant don Carlos, Taîné de ses frères, au devant de l'empereur. Le général Savary arriva pour le déterminer à se porter lui-même sur la route de son allié ou plutôt de son juge. Cette proposition ne trouvait, à la cour, qu'un petit nombre de contradicteurs. Craindre des pièges, des périls, pourquoi.^ comment? de la part de qui.^ Le roi n'était-il pas partout, sur le territoire espagnol, sous la garde de l'amour et du courage de son peuple? J'avais une raison de crainte que je ne pouvais pas dire, que je ne disais pas. Je la puisais dans un ordre de sentiments et dMdées où Maria et moi avions l'habitude de chercher nos inspirations, mais que le monde re* pousse ou ignore. Des deux hommes que le nouvel empereur montrait à la monarchie espagnole, l'un, le plus éminent, le généralissime de l'armée française, le grand amiral de l'empire, le prince souverain, l'altesse impériale, celui qui signait simplement Joachim, était gouverneur de Paris, et l'autre commandant de Yincennes, lors de la catastrophe du duc d'Enghien. La France était riche de gloires anciennes et nouvelles. Ce n'est pas le hasard, qui, au début du drame étrange dont les premières scènes se jouaient au milieu de nous , rassemblait ces deux noms devant la dernière branche de la maison de Bourbon encore régnante. On en eût trouvé d'autres, si on avait voulu lui faire honneur ! < La cour n'avait point ces pensées, ou du moins chacun les taisait. Le général Savary avait engagé sa parole à don Fernand que Napoléon le recpnaaitrait pour roi dès que cette marque d'égard lui aurait été donnée de se porter à sa rencontre. < Comment hésiter? > disaient les plus loyaux serviteurs, et, avec eux, mon ami don Carlos, plus ardent

478 tivKË m^titm.

qu'un autre, c Vn tictorieax tel que lui Teut des hom-^ c mages. Il ambitionne surtout ceux d'un petii-fils de c Louis XIV et de Cbarles-Quint. Quelque déférence est c due par un roi de vingt-trois an»^= un empereur chai^ c de triomphes et de gloire. Pourquoi refuser une démarc che insignifiante, qui suffira pour ccmsacrer Fatliance c des deux empires ? Napoléon sera fier d'un tel pacte. Ce c qu'il faut au h^os, au potentat, au chef de dynastie, c'esK; c don Fernand, un Bourbon, le roi des Espagne» pour ami € et peut-être pour allié. »

« En Tain je représentais que don Fernand abdiquait ses droits et les nôtres s'il acceptait d'aube sanction que celle de son peuple. <r 11 n'est, m'écriai-ja^ qu'un parli « noble et sûr; c'est de convoquer à Séville les cortès de « l'avènement, de concentrer les troupes sur le Tage, et c de se présenter au monarque français avec lés deux se»- <c tiens natuFpls du chef d'un État indépendant : la natimi (C et Farinée. Des oflVes de médiation dans des discordes (( que Napoléon imagine ou qu'il fomente ne sont aulfe « chose ^'un piège ou un outrs^e. Si= c'est \m piège, il « feut l'éviter ; si c*est un ouU^age, le repousser à toue ris^ 4^ qnes. Pour les rois et les empires, le déshonneur estk « ruine. )> Ces mots répondaient à toutes les pensées, mais point à tou<ï 1'^'= calculs. Les pusillanimes affectaient de s'en indigner, et k*^ sages d'en sourire. Sur la pente de condescendances sans limites où on se sentait placé, je semblaisun censeur austère ou un conseiller aventureux. On trouvait bon d'ajourner les précautions, comme si c'était ajour-' ner les périls , et on parlait gaiement de mes remèdes^ héroïques.,. L'Espagne, grâce à Dieu, a su, plus tard, y recourir.

« Cependant, je ne réussissais pas, malgré l'interventiom royale, à obtenir ta liberté de don Luis et de ma mère. J'i-gnorais encore quand arriverait Maria. Je demandai au roi la permission de rejoindre mon régiment, La cour fut heureuse de celle résolution comme d'une victoire. Il y a des-

FIN DU BIANUSCRIT D'AINHOA. 479

moments où le pouvoir réserve ses défiaiMM pour quic(mqu€ veut le sauver.

<K Je ne pouvais mjlesoudre à quitter Madrid sans faire un dernier effort auprès de don Fray Isidro, dans l'intérêt de mes parents captifs. 11 avait conservé son humble asile de directeur du couvent de ***. Il me reçut en me pressant longtemps dans ses bras, me ût de paternelles promesses, et me conduisit chez Sor Dolorès, pour présenter, dit-il, un véritable Espagnol à un cœur avecqui j^avais bien des moyens de m' entendre; car Dolorès aimait la marquise comme la meilleure des mères. Ces mots me touchèrent au delà de toute expression. L'accent de Texcellentissime supérieure me toucha plus encore. Ses traits, son regard, le son de sa voix me saisirent par de frappants rapports qui alkiei^ a|i fond de mon âme. a Oui, me dit-elle, je me reproche d'ai- « mer, comme j'aurais aimé, ce me semble, la fille chérie que (( Dieu a retirée d an près de moi, la belle et tout aimable amie « que don Osorio ma donnée en appelant votre sœur du bobi

< de sa compagne. Nous allons La revoir sous de tristes aus-

< pices; car je crois que notre confiance dans les Français «c nous coulera cher. Rien de bon ne peut venir d'un gou- € vernement intrus et d'un peuple atiiée. Je ne vous reliens (( pas, ajouta-t-elle. Vous avez raison d'aller où ua noble K instinct vous appelle. A nous les prières, à vous les armes ! c( Mais cette chère Angusiias regrettera bien de ne pas vous « trouver. Confidente de toutes ses pensées , je puis vous tt dire que son frère est l'âme de §a vie. Vous avez souvent a attristé sa tendresse... » — Je me récriai... — a Oui, « reprit-elle, vous ne saurez jamais ce que vous lui avez fait n verser de larmes, par les craintes que vous lui avez don-

< nées longtemps, et pour votre salut devant Dieu, et pour

< la dignité de vos relations devant les hommes... Ne vous tt défendez pas! Je sais tout! Je crois tout ! Mais que voue c connaissez peu le cœur des femmes, si vous imaginez que

t les aiïections les plus saintes et les plus pures se consoc lent de relations, dinfluences, qui peuvent n*être pas le c crime, mais qui risquent toujours d'y mener, et qui dans c tous les cas sont un partage. OfÊÊ peine a dû être plus « sensible à notre ange incompmble, quand, à côté de c tous les torts que savait le monde, il lui a été impossible « de ne pas soupçonner, chçz la femme indigne de vous, « des embûches et des trames que votre chevalerie n'a pas c su apercevoir. Réparez ce tort en épargnant tous les chac grins à ce cœur pur comme un vase d'élection et sensible « comme nul autre sur la terre. Aimez autant qu'elle le c mérite la plus sainte et la plus dévouée des femmes. Ne « craignez pas de trop dire votre tendresse à cette soeur in- « comparable. Tous les attachements se ressemblent : tous « sont défiants et jaloux. L'amour de Dieu est le seul qui % satisfasse nos âmes, et, à la place du doute d'autrui, il « nous fait sentir sans repos le doute de Bous-mémes ! »

€ La pauvre supérieure ne soupçonnait pas quelle flamme, quelle lumière inspirée elle portait en moi. Au milieu de tous les orages qui s'agitaient dans mon sein , cette certitude de l'affection infinie de Maria m'était une richesse et une force surhumaines. Le monde se colorait d'un jour nouveau. Tout s'offrait à ma pensée sous la couleur de l'espérance, même les périls de la patrie. Je voyais l'arène s'agrandir devant moi, les souhaits ambitieux de notre enfance s'accomplir peut-être; et, ces chances, mon patriotisme ne les repoussait pas. Un choc violent pouvait seul rendre l'Espagne à ses véritables destinées. De l'invasion des Sarrasins étaient nées les institutions qui avaient fait notre grandeur. Une autre lutte, aussi terrible peut-être, pouvait-elle faire moins pour les générations à venir?

a Cependant, les émotions plus vives que l'entretien de Sor Dolorès m'avait laissées, rendaient plus nécessaire à mon imaghiation agitée l'explication que je voulais avoir avec Matéa. J'allai à son palais; je la trouvai seule. Je lui dis qu'il me fallait ce secret que la main du bourreau avait arrête

sur les lèvres de Ramon, que les rigueurs étranges du saintoffice étaient venues m'interdire de demander à mon père. Elle trembla de tous ses membres, pâlit. Je ne sais quelle scène allait sortir du désordre de son regard et de tous ses sens, quand nous entendîVnes une nombreuse cavalcade s'arrêter à la porte de son hôtel ; c'étaient des gardes , des officiers, des généraux qui escortaient le grand-duc. 11 fut annoncé. De loin, sa fatuité superbe me frappa. Vêtu de blanc, couvert d'ordres, chargé d'or, ses cheveux noirs, tombant en grandes boucles sur ses épaules, le grand-amiral de l'empire français me rappelait, avec une contenance plus militaire, une démarche plus haute, des traits plus mâles et plus fiers, le grand-amiral des Espagnes et des Indes. (( Je joue de bonheur ici, dis-je à Matéa; voilà la seconde « fois que j'y rencontre les maîtres de la monarchie. — « Celui-ci, répondit-elle, est un plus grand guerrier, et ne c( sera pas pounjnoi plus redoutable! » Puis elle alla vers lui et se perdit dans les expressions de l'honneur que lui faisait cette auguste visite. La satisfaction de soi-même, le mépris des autres, respiraient dans son port et sur son visage. Il s'inclina sur la main de la comtesse et prit un siège. Les généraux qui l'accompagnaient demeurèrent debout; la conversation s'établit en français, mais languit d'abord, puis s'anima par degrés. J'avais voulu fuir; Matéa m'avait présenté. Il m'entretint de la victoire de Buénos-Âyres en homme de guerre aussi éclairé que poli. « Vous avez eu, « poursuivit-il, la bonne fortune de vous signaler par un « beau fait d'armes contre les implacables ennemis de l'Es- « pagne et de la France. L'Anglais est un artisan de discor- « des; vous devez être heureux des événements qui déli- « vrent à jamais votre pays de l'influence britannique. « Cette influence, x> ajouta-t-il dans des termes que reproduisit littéralement une de ses proclamations peu après, « cette influence est mortelle; tout dépérissait chez vous, € tout sera sauvé. L'empereur arrive; il mettra un terme tt aux discordes que l'échaufiburée d'Âranjuez a fait naître,

<c et Tordre sera pour jamais rétabli dans la Péninsule. — « Je demande, répondis-je, la permission derappeler, comme « il appartient à im bon et fidèle Espagnol, que Tabdication c du 19 mars fut volontaire et que la voix de l'Espagne c entière Ta consacrée. Si des discordes sont nées depuis ce lors, il ne m'appartient pas d'en rechercher les causes; c mais je ne comprendrais pas comment un souverain « étranger pourrait intervenir. S'il arrivait que sa décision < fût favorable à la vieille cour, certainement le peuple « espagnol n'y souscrirait pas, et la loyauté française, si (( bien établie dans Thistoire , nous est le sûr garant que « nous ne verrions pas peser dans la balance des forces € devant qui nos frontières ne se sont abaissées qu'en « vertu des traités, pour la question du Portugal, et, a-tron « dit, le siège de Gibraltar. »

a Don Domingo était entré pendant que je parlais ainsi; le prince répondit à son salut, et me dit. d'un accent plus bref : « L'empereur sait mieux que personne ce qui con- « vient à l'Espagne; ses décisions seront acceptées comme c des bienfaits. Il sera disposé à beaucoup d'affection pour « le jeune prince; mais monarque et protecteur de plus « d'une couronne, il sait que l'Europe pourrait accuser, de « la révolution d'Aranjuez, son armée qui se trouvait pré- « cisément alors campée au milieu de vous. Il sait encore « qu'il ne doit pas, dans l'intérêt de la stabilité des trônes « et du repos des peuples, tendre les mains à la révolte. « Tous les rois et tous les pères sont solidaires; Napoléon « le Grand ne mériterait plus ce surnom, que l'Europe lui « dédie, s'il ne défendait pas la cause de tous les pères et « de tous les rois. »

a En écoutant ce langage si étrange chez ces princes issus du sang et des maximes de la Révolution française, je jouissais de la surprise de don Domingo. Sa fille se hâta de rompre l'entretien. L'illustre étranger avait une affectation de courtoisie et d'urbanité qui la charmait. Ses manières et son langage trahissaient la perpétuelle préoccu-

FIN DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 483

pation de vieillir de quelques quartiers sa grandeur comme ses maximes. Il voulut bien m'adresser de nouveau la parole, discutant familièrement quelques-uns de nos usages militaires. Il le fit avec esprit et justesse. — « Vous voyez, € ajouta-il, que je sais déjà votre pays par cœur. — Alors, € répondis-je, la haute sagacité de Votre Altesse impériale « doit avoir démêlé que ce pays diffère profondément de t toutes les contrées qu'elle a parcourues. Le palais a seul € quelque ressemblance avec les cours étrangères. Malgré « les Pyrénées, malgré les barrières politiques et religieuses « qui ont fortifié toutes les autres, la grande compagnie se < ressemble partout. Séparés de leurs concitoyens par « d*immenses richesses, un séjour constant à Madrid et <x des alliances communes, les traits du caractère national « ne se sont conservés dans les rangs élevés que par la grâce vite, la foi, la fidélité au prince, et un courage qui a encore c eu quelques o^asions de se montrer dans ces derniers a temps. Mais notre vraie originalité, c'est la nation même, c Ce sont dix millions d'Espagnols sobres et tempérants c comme les peuples pauvres, fiers et courageux à l'égal € des peuples libres, n'aimant que deux choses : le repos et c la guerre, n'en craignant qu'une : la mort avant la ven- « geance. On a perdu l'habitude de redouter l'Espagne, « parce qu'on n'a pas vu à l'œuvre, depuis trois cents ans, c l'Espagne du sol. Elle n'attend qu'un choc pourserévéc 1er au monde. Défendus par nos libertés municipales, « par notre isolement, par ce qu'il restait de sauvage dans (( nos mœurs, seuls en Europe, nous avons subi le despo- € tisme sans qu'il nous ait énervés ou corrompus. La cour € en a gardé les inconvénients pour elle : nous prouverons, € quand il le faudra, que nous valons mieux que notre ré- « putation, notre apparence et nos institutions. )»

« Le généralissime se leva. Il voulut bien m'inviter à ses cercles. Je m'excusai sur mon départ. — « Et où allez- « vous? — Me mettre à la tête de mon régiment! » Après un moment, il se retourna : qc Colonel, vous avez raison !

c VOUS parliez dMnsiitulions tout à Theure. Ce sont là les « véritables. Seulement, il les faut solides et bien maniées, c —Prince, cela dépend. — Comment, cela dépend? — Oui, € prince. On n'a jamais d'assez bonnes armées pour la guerre « de conquêtes. Pour les guerres défensives, quand il s'agit € de repousser l'invasion, ce ne sont pas les armées seules « qui s'en chargent, ce sont les peuples! »

« Don Domingo fut très-frappé de la conversation qu'il venait d'entendre. Il vit dans l'envahissement un autre but que celui de nous donner des institutions libres; et moi, que mon caraclère, que ma jeunesse peut-être, portaient à considérer les choses humaines dans leur moralité, je m'indignai de cette légèreté de langage des représentants prétendus du mouvement de 1789, à l'égard de principes et d'idées sans lesquels ils ramperaient encore manœuvres obscurs ou indigents villageois. Matéa prit, avec sa fougue accoutumée, la défense du généralissimf impérial et de ses desseins. La chaleur de sa discussion confirma mes craintes; ce n'était sûrement plus les intérêts de don Fernand qui la préoccupaient, et ces intérêts ne pouvaient être séparés de ceux de la patrie.

« Je me retirai. Elle mêla des pleurs à nos adieux, en présence de son père. « Qu'importe? dit-elle, en remarquant « l'embarras que me donnait son langage; qu'importe? « mon amour pour toi fait partie de mon existence. Je vou- <c drais en vain le renfermer dans mon cœur. Que mon père, « que l'univers sache combien je t'aime! Tu causeras ma a mort, et le monde flétrira pour jamais ton ingratitude. »

« J'abrégeai ces moments pénibles. Une heure après, je n'étais plus dans Madrid. A dater de ce jour, la de D*** se jeta sans réserve dans les cercles de Joachim. Son orgueil offensé trouvait dans cette nouvelle cour des réparations et des hommages.

a Une préoccupation indéfinissable tenait mon Ame en

suspens. Les regards tournés vers le pont de Ségovie, tandis que je franchissais le pont de Tolède, je pensais que peutêtre ma sœur traversait en même temps que moi le Manzanarès. Je fus sur le point de retourner sur mes pas; mais je souris à ce mouvement superstitieux et je poursuivis ma route. Je parcourus, silencieuse et déserte, cette vallée d'Aranjuez, qui retentissait naguère de tant de joie. La vieille cour n^habitait plus ce palais où elle avait appris que l'obéissance d'un peuple trouve des limites dans l'excès des périls et des malheurs publics. Le roi Charles et la reine Marie- Louise attendaient à l'Escurial que le conquérant qui les excitait à invoquer son patronage les admit à son tribunal. Peu après, j'arrivai à la noble et vieille cité d'Ocana. Je regardai à peine ses murailles, sa fontaine magnifique, son palais de l'illustre et patriotique race des ducs de Frias. Je vis mes quartiers. Je vis mon corps ardent et brave. Il me sembla que j'avais une famille et que nous garderions une patrie.

a Trois jours après, je sus que Maria entrait dans Madrid par la porte de la Véga, à l'heure même où je sortais par la porte de Tolède. Le marquis eut la joie de retrouver la * royauté, la cour, des honneurs, en voyant Maria entourée de tous les respects, destinée aux plus grandes charges, « le jour € OÙ nous serons deux, disait don Fernand, pour remplir le € trône des Espagnes. » Don Osorio, sans se préoccuper des alarmes universelles, s'abandorma au bonheur de reparaître dans le palais des rois, de reprendre ce qu'il appelait sa vie active, cette succession d'hommages à recevoir et à rendre, cet arrangement immuable de ses heures, qui avaient, depuis sa jeunesse, sufQ à occuper et à remplir son existence. Il fut désigné pour le yoyage que don Fernand allait entreprendre et qui devait, pensait-on, ne le mener qu'à Burgos. En se séparant de Maria, le vieux chambellan la pressa sur son cœur : « Je m'éloigne de toi pour peu de jours, mon c enfant, lui disait-il ; nous irons à peine jusque dans la ville € du Cid. On ne sait pas quand l'empereur a quitté les « Tuileries ; mais on est à peu près certain de son arrivée

< prochaine. Je suis destiné à l'honneur de faire le service

< de sa personne; jamais grand d'Espagne n'aura servi un (( plus grand monarque, et certainement son ordre viendra

< briller sur ma poitrine. L'étoile de la glorieuse Légion u d'honneur se mariera à toutes les dignités dont j*ai « le bonheur de te renvoyer l'éclat. » Ma sœur ne repoussa que par un soupir ces folles joies, et elle ()orta au couvent de*** les tristes émotions que ce départ lui avait laissées.

a Dolorès s'empressa de lui répéter notre entretien. « Oh ! « mon ami, m'écrivit-elle, frère de mon cœur et de ma vie c dans tous les temps, il n'y aura plus de nuages et de réti- « cences entre nous. C'est un faible roseau que ta Maria, a lorsque ton affection ne la soutient plus. Tu es sa force, a tu seras sa gloire; toi seul peux la consoler des chagrins « qu'elle partage avec toi; son cœur, chaque jour, te sena tira plus nécessaire à son bonheur. Il faut qu'elle place « sur ta tête ce que les autres femmes ont d'attachements « qu'elle ne doit pas connaître. La sœur d'Alonso n'aura « rien à regretter sur la terre, si sa Mariquita est pour lui a un peu de ce qu'il est pour elle. »

a Par cette lettre, Maria m'était rendue, cetteMaria de mon enfance environnée pour moi, par le titre de sœur, d'une auréole sacrée que le temps en s'ccoulant ne faisait que me rendre plus précieuse. Je retrouvais ainsi ces jouissances du cœur doni le secours nous rend si forts contre les traverses de la vie ; et mon imagination, prompte à exalter mes contentements comme mes peines, me disait que j'étais mieux partagé que les autres hommes, quand j'attachais mon existence à une affection aussi vive et plus pure.*

(c A dater de ce moment, je sentis se multiplier mes forces; je pris possession avec un nouveau courage de mes devoirs et de mes droits. Mon régiment était dépourvu de tout. Je travaillai à rétablir la discipline, ruinée par les souQrances et la mendicité. Une contribution volontaire des habitants, où une main cachée qui m'était chère ajouta deux cent

mille réaux, me permit de refaire les vêlements, de réparer les armes. Des chevaux me furent offerts, des hommes s'enrôlèrent de toutes paris. Je passai toutes mes heures à les instruire et à les exercer. Il y avait partout une ardeur qui répondait à tous les sentiments de mon âme.

« Cependant FEspagne, on peut le dire, suivait du cœur et du regard, avec la secrète angoisse d'une mère, son jeune roi sur la route du Nord.

« L'avenir saura par quelles promesses et quels mensonges don Fernand fut entraîne pas à pas jusque dans le piège infernal qui lui était dressé. Les historiens ont raillé les lenteurs de la victime, lenteurs de roi d'ancien régime, a-t-on dit. Jamais reproche ne fut plus injuste. Don Fernand était le second jour à Burgos; le troisième, quoiqu'il eût hésité, à Vittoria. Que peut-on vouloir de plus? Il allait à l'abîme aussi vile qu'un courrier va à son but. En niôine temps, on l'accuse de n'avoir pas vu cet abîme ouvert, ce piège grossier. S'il ne Tavait pas vu, en effet, ce serait sa gloire. Les guet-apens de souverain à souverain, le mensonge d'homme à homme en face du monde ne se prévoient pas dans les temps civilisés. Le czar Pierre le Grand, sous le Régent; l'empereur d'Allemagne, plus tard, malgré la longue lutte des deux maisons, n'imaginaient pas de craindre en France, sous les Bourbons et au dix-huitième siècle, les chausses-trapes du moyen âge. Pourtant, don Fernand, averti par le cri des populations, par le sentiment espagnol profondément froissé, refusa, à Vittoria, de passer outre. Les flatteries, les promesses, les menaces du général Savary, son guide fatal, échouèrent contre sa résolution de ne pas aller plus loin au-devant de son illustre voisin, par respect, déclara-t-il, pour la dignité de la monarchie espagnole. Savary fut vpincu. Il se vit obligé de partir seul pour Bayonne, d'aller demander au maître des artifices nouveaux qui rendissent à la perfidie déjouée sa victoire.

€ Pendant ce temps, la fièvre nous dévorait tous. Plus le jeune roi s'éloignait de la capitale, et plus la junte d*État, à laquelle il avait remis en son absence les rênes de Tadministration, rencontrait de hauteur et de dureté dans les prétentions du grand-duc. Murât ne craignit pas d'employer des formes brutales envers le vénérable infant don Antonio, oncle de don Fernand, qui remplissait, avec la dignité de son rang et de son âge, le Iriste devoir de présider la junte. On vit ses ordres du jour gouverner le peuple espagnol non conquis et non vaincu. Il déploya la rigueur des lois militaires, envahit tous les pouvoirs, traita une grande nation comme on traite une ville prise d'assaut. Dès qu'il sut que le roi avait dépassé Burgos, il exigea que le prince de la Paix fût remis à ses grenadiers; on avait besoin de lui, de son fatal ascendant pour dicter au vénérable Charles IV et à la reine elle-même les résolutions qui devaient perdre leur maison . Et, comme si ce n'était pas braver assez l'orgueil castillan, Bonaparte écrivit de sa main, que les crimes de Godoy se perdaient dans les droits du trône. Un monarque, élevé la veille sur le pavois, put tracer de tels mots ! Jamais encore il n'était entré dans les têtes couronnées autant de mépris pour les hommes.

« Sans doute l'impunité est trop souvent l'attribut de la puissance : mais la compter parmi les prérogatives des délégués de l'autorité suprême, publier l'assemblage de ces deux mois, droit et criwe^ c'est un excès d'insolence et d'immoralité auquel n'était encore parvenu aucun des despotes qui ont le plus foulé aux pieds les peuples. Je comprends les passions qui entraînent les grands de la terre à l'abus de leur pouvoir. Comment comprendre cette témérité qui semble défier la soumission en mêlant la dérision à la tyrannie? La pusillanimité courbe aisément la tête sous le pouvoir qui frappe; la conçoit-on fléchissant devant le pouvoir qui outrage?

a (iràcc au ciel, |)ar un juste retour des choses humaines, Na[)oléon devait voir se tourner contre soi la force, cet in-

strument sauvage qu*il maniait avec une foi superstitieuse, comme les païens révèrent le dieu de bois ou de fer que leurs mains ont façonné. C'était là Tunique conviction de cet homme colossal et incomplet; pour lui le monde moral n*étail pas, et dans le monde intelligent son génie athée ne voyait que des leviers et des armes. Un tel homme, jeté sur les trônes dans ces siècles de civilisation, semblait une méprise de la Providence, un anachronisme déplorable, une résurrection des temps barbares, quelque chose de semblable à Alaric dans les palais de Rome, ou à Mahomet II dans les murs de Byzance. La notion de droit, celle de propriété, celle de justice, celle de liberté, celle de patrie et de nationalité , où toutes les autres se confondent, étaientinconnues àcet esprit actif et puissant qui savait tout de nos lettres, de nos sciences, de nos arts, et rien des lois éternelles qui régissent le monde. Un tel successeur donné à la révolution française était un grand démenti et une étrange leçon.

a La résolution de don Fernand le retint à Yittoria près de huit jours entiers. Bonaparte, troublé, flottait entre la ruse et la force. Avant d'en venir à la force ouverte, il résolut de demander à la ruse ses ressources dernières. Il écrivit longuement à son jeune et royal ami, pour l'inviter, le presser, Tadjurer, par l'autorité de son aflection et de ses années, à venir jusqu'à lui ; il indiquait clairement la reconnaissance immédiate de sa royauté comme le prix de sa condescendance. Cette lettre, incomparable suivant l'art, est l'un des monuments les plus coupables de l'histoire, l'un des actes les plus indignes du rang suprême, devant Dieu et devant les hommes. Don Carlos m'écrivait à chaque courrier. Je suivais dans les impulsions de ce cœur confiant et généreux les progrès du doute et de l'inquiétude. Il parlait de la Icltre impériale en ces termes ;

« Tittoria, 19 rrril 1808.

« Ami très à moi,

(( Nous allons faire un pas de plus. Malgré le peuple c soulevé, qui a coupé les traits des chevaux pour garc der son roi, Sa Majesté, que Dieu garde, part pour

< Bayonne. L'empereur Ta vaincu par la lettre la plus tenc dre et la plus belle qui soit sortie d'une main souvec raine. On sent à toutes les lignes le plus grand des bu- <( mains. La sagesse des maximes , l'autorité des conseils, M l'aflection des paroles, ce besoin d'un génie supérieur de

< guider d'une main paternelle un jeune roi parmi les (( écueils de la vie et de la puissance, la promesse de nous « reconnaître après le premier mot et de nous marier « après le second , ce cri d'un grand cœur que les rois ne ft sont, comme les autres hommes , qu'erreur et faiblesse, « tout est du maître du monde le plus bienveillant et le <t plus sublime qui se soit vu depuis Marc-Aurèle... ou bien « du chat-tigre qui amorce sa proie et la fascine pour la « mieux saisir dans sa griffe impitoyable. Beaucoup hési- « taient sur cette alternative. Le vieux M. d'Urquijo, tombé « depuis si longtemps devant Godoy, était accouru, pensant « comme le peuple et insistant comme lui. Le duc de l'in- (( fantadoa tranché le débat par une noble et belle parole : « — Quoi ! s'est-il écrié, un héros entouré de tant de gloire « descendrait vis-à-vis d'un allié à tant de perfidie!...» (( Mon ami, pense de moi ce que tu voudras ; mais j'aime- « rais mieux avoir dit ce mot qu'être empereur des France çais, s'il pouvait y avoir sous cette lettre une trahison. « Je prétends même que, dans ce cas, le plus véritable « homme d'État des deux serait encore l'illustre duc. Car « il faudrait voir la fin d'un tel drame et regarder si le 'i trompeur serait dans dix ans aux Tuileries, et si le « trompé ne serait pas, malgré tout, à l'Escurial. Je crois « qu'en nous confiant à tant de paroles données, nous « sommes les habiles gens; nous sommes dans tous les

FIN DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 491

< cas les honnêtes gens et nous faisons honneur au noni « espagnol : c'est l'essentiel.

« Pour le reste, à la garde de Dieu et de notre épée à « tous!

« Ton ami passionné Q.* B. T. M ^ »

a Par malheur, l'alternative de don Carlos avait sa solution tracée dans ce qui se passait au milieu de nous. Le roi Charles et la reine Marie- Louise partaient à grand bruit pour Bayonne. La junte d'État avait reçu l'ordre d'enregistrer leurs protestations et de cesser de gouverner au nom de don Fernand, sans pour cela rétablir l'autorité du vieux roi, de sorte qu'on nous constituait à l'état dUnterrègne. On maintenait l'abdication du père en même temps qu'on proclamait la déchéance du fils. Il n'était bruit que d'un ordre nouveau transmis à la junte, celui de préparer le départ du jeune infant don Francisco, de la reine d'Élrurie et de son fils, du chef du gouvernement lui-même, de l'auguste don Antonio, c'est-à-dire de tout ce qui restait du sang royal parmi nous. La capitale, les provinces , les troupes étaient frémissantes, et la junte, toujours asservie à la lettre des instructions que don Fernand avait laissées, la junte tremblant de compromettre par une vaine résistance la vie du jeune monarque, ou par un éclat téméraire le repos de la Péninsule; la junte, faible chaque jour parce qu'elle l'avait été forcément la veille, n'opposait aux menaces que des prières, aux ordres que des délais. Elle fut avertie que tout ce qui restait des descendants de nos rois serait enlevé à force ouverte; et, mesurant trop l'abîme oii allaient tomber tous ces princes mandes à la barre de Bayonne, et avec eux les peuples des deux hémisphères qu'ils avaient reçu de nos lois la mission de gouverner et de défendre, la junte en vint à refuser d'obéir, sans aller jusqu'à instruire l'Espagne ni des exigences de l'étranger ni de ses loyaux refus.

^ Qui baise tes mains.

« Une letice de don Carlos me fut remise par un de ses pages au moment oii j*exerçais mes troupes; je l'ouvris et lus :

c Bayonne, ce 20 avril, à minuit.

< Tu avais raison contre tous, mon ami; c*en est fait de € la monarchie! les illusions dont l'Espagne entière se € nourrissait sur la grandeur d'âme de Napoléon sont déjà « dissipées. Le masque du héros, du monarque, du Fran- « çais est tombé; Tltalien seul reste, et un Italien des temps « barbares. L'empereur a embrassé tantôt don Femand en « frère, ce soir il le dépouille en brigand. Le général Savary « vient de transmettre au roi l'ordre d'abdiquer.

« Nous avions cru venir pour être les hôtes de la France; « nous sommes ses prisonniers. Un de nos gens, né dans c ce pays, partira déguisé, pour porter à la junte des dé- < pêches du roi notre seigneur. Il te remettra ce billet. « Sa Majesté ordonne que tout ce qui l'aime soit patient et « circonspect. Il y va de sa vie. On le lui a déclaré, et ceux c( qui parient ainsi ont fait voir ce qu'ils peuvent oser quand « il s'agit d'un Bourbon.

€ Je n'expierai jamais assez le tort que j'ai eu de repousser « tes conseils. Nous sommes tous bien consternés; nous « avons été bien aveugles. N'importe! j'aime mieux notre « rôle que des couronnes à pareil prix.

« Une consolation , c'est que le roi a été admirable et a vraiment homme d'État autant qu'héroïque. Il a répondu <c qu'il était prêt à déposer le sceptre dans les mains de son « père, à condition que ce serait sur le sol espagnol, et en « présence de la nation assemblée. Ces réponses si simples « et si justes mettent hors d'eux tous ces géants qu'on € admire. Ils tempêtent, ils menacent, ils sentent que don « Fernand sera d'airain. Tu peux être assuré que devant « rétranger il ne fléchira pas. Devant son père, nous verce rons. L'essentiel est que toutes les fureurs impériales se « briseront à ses pieds. C'est lui qui a le grand rôle. Ceci,

FIN DU MANOSCRIT D AÏNHOA. 493

« foi de don Carlos! Oh! les historiens digilès de ce nom, tt quelle page à écrire!... Tout ce qu'on vous dira de con- « traire sera un nouveau mensonge !

« Adieu, l'ami de mon cœur, puisses-tu aimer encore « l'imprudent qui t'aime de toute son âme, et Q. B. T. M,

« Don Carlos. »

< Cette lettre m'accabla sans me surprendre. Les officiers me demandaient quelles nouvelles le courrier m'avait apportées. « Je ne sais qu'une chose, répondis-je; c'est que bien- « tôt l'Espagne aura besoin du dévouement de ses fils. « Puis-je d'avance compter sur vous? — Oui! » répondirent toutes les voix avec l'émotion de l'enthousiasme et de la douleur. Les soldats répétèrent ce cri, et des acclamations unanimes retentirent au loin dans la plaine. Cette plaine les a vus fidèles à leur serment : depuis la bataille d'Ocana, la plupart y sont ensevelis.

« Le lendemain, c'était le 2 mai, jour écrit en traits ineffaçables dans notre histoire. Au plus fort de l'ardeur du jour, une voiture attelée de six mules et escortée de quelques dragons s'arrêta à ma porte. Je pensai que Maria, inquiète de ne pas me voir et peut-être instruite de la captivité que le marquis avait trouvée dans le guet-apens de Bayonne, venait chercher auprès de moi des consolations. Je volai ; j'allais me précipiter dans ses bras : ce furent ceux de Matéa qui s'ouvrirent à mon empressement. Une impression pénible me saisit. Elle le vit trop : < Tu es plus sur- « pris que satisfait de ma brusque apparition, me dit-elle t avec un accent douloureux; je n'ai pas à m'en étonner ni « presqu'à m'en plaindre ; mais j'espère que le motif de ma c visite te la rendra plus douce. Je viens t'apprendre une (( nouvelle dont tu seras heureux. Tes parents sont libres. « — Ils sont libres! m'ccriai-je. Mais, ajoulai-je, comment

« le sont-ilsl Qui a obtenu leur délivrance? — Moi, mon

c Alonso, moi de qui Tunique pensée est de deviner tes

« vœux afin de les satisfaire. J'ai prié le grand-duc d*in-

c tervenir ; il a saisi avec ardeur l'occasion de donner, sui-

c vantses propres paroles, des témoignages d*estime à Tof-

« ficier le plus jeune et le plus considéré de notre armée.

« I^ sainl-office, qui s*est montré sourd aux prières de don

< Fernand, ne Ta pas été aux désirs de don Joachiin. j>

c Je me taisais. 11 me paraissait affreux de regretter la délivrance de mes parents; affreux de la devoir à l'artisan des malheurs publics. Je me taisais.

c Alonso, reprit la comtesse, tu semblés avoir pris à tâche

c de ne jamais sentir comme moi. Je croyais cependant que

« nous serions d*accord pour la première fois quand il s'a-

c gissait de la liberté, peut-être aussi de la vie des êtres

« qui doivent t'être le plus chers. Écoute, poursuivit-elle,

c il ne faut pas te faire d'illusion ; j*ai trop souvent la faveur

(( de voir le prince généralissime pour ne pas pénétrer dans

« sa pensée. Le règne des Bourbons est fini. Don Fernand

« abdique sa royauté usurpée; son père doit être arrivé

c maintenant à Rayonne, et il va y résigner à son tour, pour

« lui et pour tous les siens, un sceptre trop pesant à ses

(( faibles mains. Il cédera à l'empereur tous ses droits —

a Quoi!... Et tous ceux de sa race?... — Sans doute!... —

« Et tous les nôtres, tous ceux de la nation espagnole?...

tt — Écoule : aujourd'hui même , l'infant don Francisco

« et la reine d'Élrurie quittent Madrid. Toute cette race

« royale ira porter quelque part, sur un trône moins agité,

c( sa faiblesse héréditaire ; et une dynastie nouvelle, à qui

« les peuples ne pourront pas reprocher leurs longues souf-

« frances, nous apportera le bienfait d'une régénération

« dont toi-même formais jadis le vœu. Proscrit deux fois

« par les caprices du despotisme, constamment écrasé sous

« l'effort de rivaux sans talents et sans vertus, frappé par

« l'arbitraire dans tout ce que tu aimais, tu devrais em-

a brasser le parti de la réforme avec plus d'ardeur que

« tout autre; car tes lumières et tes idées généreuses te « vouent à la défense d'une cause qui devient celle de la « gloire et de la liberté de ton pays! — Matéa, répondis-je, « vous me connaissez dès longtemps; vous devriez savoir « que des considérations personnelles seront toujours sans « empire sur moi lorsqu'il s'agira du sort de l'Espagne, et, « si je pouvais hésiter aujourd'hui, la crainte de céder à une « influence coupable suffirait pour fixer irrévocablement « ma résolution. — Tu n'y penses pas, Alonso ! Que préten- « drais-tu faire? Les Bourbons eux-mêmes abdiquent; eux- « mêmes ont abandonné le champ de bataille. — Silence,

< Matéa! Je ne laisse pas ainsi insulter devant moi Thon- (( neur et la vérité. Dans tous les cas, la nation n'abdique « pas : la nation ne passe point, comme un troupeau, de c( main en main, au gré d'un homme. Que les Bourbons <K soient rendus libres; que les drapeaux ennemis dispa- (( raissent; que l'Espagne, assemblée en cortès, prononce « elle-même sur ses destinées : je me soumettrai à ce qu'elle « ordonnera. — L'Espagne, te dis-je, est lasse de tyrannie, « de décadence et de misère; elle acceptera avec joie un « gouvernement réparateur et une constitution libre. — « Moi, j'espère quelle n'acceptera point le déshonneur; « j'espère qu'elle n'admettra jamais, poyr les restaurateurs « de l'État, ceux qui commencent par l'outrager. Quel « plus grand outrage que d'enlever du milieu de nous nos « princes, nos chefs, les élus de nos aïeux, de disposer enfin « des destinées d'un grand peuple qui embrasse les deux <( hémisphères, sans daigner consulter ses voix? On méprise « les fourberies d'un mendiant, on dédaigne les injures « d'une femme, et on se révolte contre les injures et les « fourberies d'un Attila ou d'un Tamerlan. Ma tête pourra tf s'incliner devant l'usurpation de tous les droits de mon « pays, mais il faudra que la hache du bourreau l'ait d'a- « bord abattue.

c — Fort bien ! fais- toi le don Quichotte du despotisme, des

< préjugés, de l'inquisition, delà torturé. Je te préviens que

c tu resteras seul. L'Espagne n*a ni aident ni armes; le peu « de troupes qu^avait oi^anisées Godoy campe à trois cents « lieues de nous dans les rangs de Tannée française. Nous c verrons ce que vous opposerez à des soldats qui ne peu- « vent pas être vaincus, et au conquérant qui a soumis c le monde. — Matéa, encore une fois : c*est assez ! Vous • c savez que je ne défendrai jamais des institutions qui ont « jeté la monarchie de sa'mt Ferdinand assez bas dans Topic nion du dehors, et, à ce qu'il me semble, du dedans, pour « que l'étranger ait conçu la pensée d'attenter aussi insoc lemment à notre indépendance ; mais je défendrai, tant c qu'il me restera un souffle de vie, l'honneur et les droits

< de la patrie espagnole. Je trouverai des Castillans qui enc tendront ces deux mots de la môme manière que moi; où c s'il fallait que les fils des fiers Cantabres et des vainqueurs

< du Maure eussent assez perdu la mémoire des traditions c et des vertus de leurs aïeux pour que l'étranger régnât sur c nos provinces, j'irais sur la roche du Cid me plonger ce

< fer dans le cœur, et le monde verrait une âme indépen-

< dante protester aux noms d'Espagne et de liberté ! »

c Je parlais encore, quand, du dehors, se fit entendre une voix qui m'appelait à grands cris. Mes balcons étaient grillés de fer et tournés vers la plaine déserte. Je courus : une nombreuse quadrille traversait au loin ces vastes solitudes, se dirigeant sur Madrid; au pied de mon balcon principal, Salvadora, montée sur une mule hennissante, allaitait un de ses enfants en tenant sur la croupe les deux autres : la joie animait son visage. « Seigneur colonel, me dit-elle, j'ai re- « trouvé mon empereur, le justicier cl'Aragon; je l'ai re- « trouvé couvert de gloire, ayant du sang sarrasin jusqu*au « coude. Je suis heureuse ! aussi j'ai pu songer à vous « apporter un antidote contre les morsures de la vipère qui « est maintenant auprès de vous. Je l'avais oublié lors de « notre rencontre dans les jardins d'Aranjuez : j'étais si « triste alors! Mais la joie aiguillonne la vengeance! — La € vengeance encore après tant d'années ! lui dis-je. — La

< vengeance toujours! Les années sont un point dans l'es-

< pace pour un cœur qui sait aimer, et par conséquent haïr. » Hatéa demeurait attachée sur son siège, immobile et muette. « — Comtesse douairière de D***, » reprit la bohémienne qui ne pouvait l'apercevoir, « combien Votre Excellence me doni( nera-t-elle si je consens à ne pas révéler le grand secret?... « Toute ma fortune ! » répondit la comtesse en s'élançant aux barreaux de ma croisée, « toute ma fortune! — « Vraiment! ce n*est pas assez... Votre Excellence sait mentir, ^ et ne sait ni tromper ni se contraindre; elle a dit tant de

< choses au colonel, qu'il ne me resterait à soulever qu'un

< coin du voile. Cependant, je veux bien garder le silence, « si vous daignez répondre à mes questions. » Le trouble de Matéa croissait. La Gitana poursuivit d'un air de triomphe : (( Eh bien ! Votre Excellence me fera-t-elle la faveur

< de me dire quelle voix cachée menaçait de mort Texcel-

< lentissime et bellissime marquise de G*** dans les ena tretiens de l'hôtellerie d'Aranjuez; quelle main paya l'at- <K tentât de Garavanchel ; quel complot a poussé le brave Ra- « mon à l'échafaud, pour que ce secret dont il avait le dépôt « ne fût pas révélé par lui; quels soins perfides, toujours « dans le même but, ont dénoncé au saint-office le vieux « et loyal don Luis, sauf à se vanter maintenant de lui avoir

< rendu la liberté?... Seigneur colonel, vous devez tout à « l'illustrissime don Fray Isidro. Je vous annonce de plus « que sa bénédiction pastorale fera un jour le bonheur et « l'honneur de votre vie... Cette femme en mourra de désa espoir. Elle n'est que jalousie, orgueil et mensonge. »

« L'appel d'une cornemuse lointaine se fit entendre. La Gitana jeta derrière ses épaules la corbeille où dormait son nouveau-né. Elle lança sur sa victime un regard injurieux, et, sans se donner le temps de recouvrir le sein qu'avait quitté l'enfant, Tamazone partit à bride abattue pour rejoindre la quadrille.

« Matéa essaya d'abord de traiter d'impostures les accusations de son implacable ennemie ; mais ses passions étaient 1. 32

498 livre: quinzième.

trop impérieuses, trop ardentes, pour qu*elie pût traliir longtemps la vérité. Elle finit par tomber à genoux, par avouer tous ses crimes, en me donnant pour excuses les brûlantes inspirations de sa tendresse blessée, d'une tendresse devenue le premier besoin de sa vie. « Matéa, lui dis-je avec une <c émotion que j'aurais voulu lui dissimuler, vous êtes bien « coupable! vous avez versé le sang de l'innocent; ce n'est t pas votre faute si une autre victime, mille fois noble et

< sainte, n'a pas été immolée. Je vous promets de tout faire « pour oublier vos égarements ; mais rentrez en vous-même, «I et pour marque de votre retour à tout ce que vous aviez € abjuré, livrez-moi ce secret extraordinaire auquel vous c avez attaché tant de prix. Faites que ma reconnaissance

< puisse se ranimer, et laissez ma conscience disposer seule « désormais de mon bras et de mon épée. »

« Des regards de fureur, des cris de vengeance me répondirent. Toutes les malédicUons auxquelles peut recourir l'orgueil offensé d'une femme se succédèrent dans sa bouche. — « Va, me dit-elle en finissant, tu seras délivré de c mon amour; mais tout ton sang aura coulé avant que tu (( le sois de ma haine. Que tardes-tu d aller à Madrid, où, à € rinstant même, ton armée est peut-être aux prises avec « les troupes impériales? Va, j'ai laissé tontes les men- « dianles et tous les valets d'église, tous les fières lais de (i nos couvents, assemblés autour du palais, pour empêcher « le dépari de don Francisco de Paula, de la reine d' Étrurie et « de son iils. Vole, digne chevalier des dynasties dégénérées, « vole, et puissent les soldats français trouver le chemin du « cœur parjure qui ose me repousser! » A ce mot, elle se précipite hors de mon appartement, arrive sur la place pubUque, et court dans l'église voisine attendre que ses mules soient attelées.

« Demeuré seul, je réfléchis aux derniers mots que je venais d'entendre, et, faisant seller des chevaux, je partis en prévenant mes officiers de se tenir prêts à exécuter mes ordres.

FIN DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 499

« Sur les six heures du soir, j'arrivai en vue de Madrid. Celle grande ville ressemblait à une place d'armes prise d'assaut. De toutes parts se déployait l'armée française. L'artillerie était en position aux portes; la cavalerie et l'infanterie, confondues, couvraient l'esplanade d'Atocha, les avenues du pont de Tolède, les hauteurs sur lesquelles Jes faubourgs reposent. Je passai le Manzanarès au gué; des enfants, des vieillards, des femmes avaient cherché un asile dans la riante presqu'île que forment la rivière et le canal de Castille; pour la première fois, ces peupliers, ces saules, ces platanes ombrageaient des scènes d'épouvante. En abordant au rivage, je reconnus Fray Aparicio, dont Margarita lavait la main ensanglantée. La foule vint à moi aussitôt; plusieurs pansaient des blessures. Tous avaient la consternation peinte sur leurs visages pâles et flétris. « N'allez pas « plus loin, me crièrent-ils, seigneur colonel; n'avancez « pas davantage : les monstres vont vous fusiller. — Colo- « nel don Alonso, » me dit Fortunato consterné, en s'approchant de moi avec respect, « votre seigneurie a vaincu « les Anglais, mais aujourd'hui elle n'y aurait rien pu : ce <c ne sont pas des hommes, ce sont des démons incarnés. » « — Oui, ajoula sa mère, couverte de fange et meurtrie ; c'est « le tonnerre qui sort de leurs fusils; l'enfer brille dans « leurs yeux. Je suis bien sûre que leurs chevaux ont des (( ailes invisibles comme ceux de saint Michel et de saint <c Millian. — Laissez! » interrompit laGitana, qui arrivait l'œil ardent, l'air inspiré, « laissez ! les Français ne sont « que des hommes; c'est vous qui ne savez pas l'être; ce « sont des hommes comme les Sarrasins, et pour preuve, « cette main, il y a quelques jours, en a tué un entre autres « qui avait le costume et employait la langue des Maures. « Si vous portiez seulement des cœurs de femmes, ces héré- < tiques auraient tous à présent comparu devant le prince (( des apôtres. — Nous n'avions pas d'armes! — Vous aviea

< des ongles et des pierres. Mais patience, don Bartholomé c de Darroca est sur mes traces avec sa quadrille, et il vous «r apprendra comment les Âragonais traitent les ennemis «i de la sainte religion et de la vieille Espagne. — Nous (( n*avons pas besoin des leçons d*un Aragonais; nous sau- « rons bien nous délivrer nous-mêmes. Quand nous aurons c des armes, ils disparaîtront comme les feuilles mortes c devant un ouragan. »

a A ce moment, une patrouille française parut. La foule se dispersa, et je restai seul, sans avoir pu apprendre les événements de la journée. J'allai droit à la patrouille, traversai achevai les- postes français, entrai dans Madrid. La longue rue d^Atocha était solitaire d'un bout à Tautre. On n'apercevait que des aides de camp et des ordonnances qui la traversaient à la hâte. Sur le pavé étaient épars des manteaux, des fusils, des uniformes, auxquels se mêlaient çà et là des cadavres. Le Prado était encombré de canons, de chevaux et de soldats. Les soldats, rangés sous les armes, portaient sur leurs visages une expression sinistre : ce n'était pas l'air de Français qui s'apprêtent au combat : on voyait que ces braves avaient une autre tâche à remplir.

« Je pris le parti de gagner, à travei-sla ville, le palais de la marquise, pour éviter les questions et les obstacles. Un Espagnol marchait sous la sauvegarde d'un officier français : c'était don Domingo. 11 me serra la main avec désespoir; des larmes roulaient dans ses yeux. — « Oîî est ma « fille? me demanda-t-il. — A Ocana, lui répondis-je; tt mais apprenez-moi ce qui s'est passé. — D'afTreux évé- « nements, reprit-il. — Oui, bien affreux, ajouta Toffi- « cier. Croyez que nous les regrettons autant que vous. » — Don Domingo me raconta que les apprêts du départ du jeune infant don Francisco, en révélant de plus en plus des projets ennemis, avaient jeté une inquiétude inexprimable dans les esprits. Le matin, une foule immense assiégea les avenues du palais; une patrouille, en essayant de disperser la multitude, fut assaillie avec fureur. Aussitôt l'armée fran-

çaise tout entière se présenta en masse. L*artillerie espagnole tenta de fermer à ses colonnes la porte de Fuencarral, et deux jeunes officiers, en tombant sous les coups de l'ennemi, acquirent une gloire immortelle. Daoïz et Velarde, que vos noms soient bénis à jamais ! Vous avez obtenu depuis, de la reconnaissance nationale, des honneurs qui dureront aussi longtemps que nous aurons une patrie.

« Le peuple tenta de se défendre de carrefour en carre- " four et de rue en rue. Murât alors lança tout à la fois ses colonnes par toutes les portes, avec ordre de ne s'arrêter qu'à la Puerla del Sol, de sorte que la population insurgée, refoulée de tous côtés sur elle-même par ces masses terribles, n'eut de ressource que de périr par milliers sous les pieds des soldats. Dans celte marche effroyable, la tuile, les meubles, l'eau bouillante pleuvaient sur les régiments étonnés. Les femmes, armées de coutelas et de poignards, signalaient leur rage guerrière; un grand nombre d'entre elles, loin de fuir avec la foule, s'obstinaient à mourir dans les rangs français. « Il en est une surtout, interrompit l'offlcier, qui « a fait reculer nos lignes d'admiration et de respect. Plus < belle qu'une figure d'Ossian, intrépide comme une au- « tre Jeanne d'Arc, elle ralliait les fuyards, les ramenait « sur nos baïonnettes, et, par son courage, aurait rendu la « victoire indécise , si elle avait eu des soldats pour nous « la disputer. — Sûrement, poursuivit Don Domingo, les (( régiments français ont repoussé facilement une multic tude sans organisation, sans chefs et sans armes ; mais « beaucoup de sang a été versé, et celui que le choc a fait « répandre n*est pas le seul qui ait coulé. Un conseil de a guerre, en permanence à l'Hôtel des Postes, envoie les « victimes à la mort par centaines. La junte d'État et l'infant « don Antonio ont sollicité et obtenu une audience du grand- M duc de Berg pour qu'il mit un terme à des massacres sans « utilité comme sans gloire. Nos religieux , nos femmes, « nos paysans ne sont pas des ennemis que la valeur franc çaise dût aimer à combattre, encore moins à égorger ; des

« membres de la junle, du conseil de Castille et de Tétalr € major français ont parcouru les rues en demandant la € soumission au nom du roi. Devant ce nom respecté, la € multitude s*est dispersée, Tordre a régné. Il s'est fait un « désert dans nos rues; mais le meurtre et le sang n'ont « pas cessé. Don Joachim a ordonné que quiconque serait « pris portant une arme marcherait au même instant à la « mort, et croirez-vous, l'avenir pourra-t-il croire que des « bouviers de la Sagra de Tolède qui entraient avec leur « bétail, munis de leur aiguillon, ont été sur-le-champ mis (( à mort sans que, dans un pays où les plus criminels des « hommes ont trois jours pour se réconcilier avec leur Dieu, « une seconde ait été donnée aux infortunés qui deman- « daient à genoux, non pas la vie, mais l'absolution? J'ai € vu le vertueux Azanza, tout membre qu'il est de la ré- « gence, obtenir avec peine la grâce de Catalans dont le « seul crime était de porter, au retour de leur travail, l'a- « lène qui les fait vivre. Enfin, à présent même, tout n'est « pas fini encore; car on assure que deux cents Madrilè- « gnes, de tout sexe et de tout âge, faits prisonniers dans « le combat, vont recevoir là, au Prado, lé châtiment de « leur fidélité aux rois de leurs aïeux et de leurs serments. » « Je frémis et courus chez Maria. La porte me fut ouverte avec [leine; les vitres étaient brisées; les murailles portaient de tous côtés Fempreinle du plomb destriïcteur. Une sueur froide couvrit mes membres; j'entrai, je franchis les degrés comme l'éclair. Dans une longue galerie que deux fiambeaux éclairaient mal, une femme et un officier à cheveux blancs priaient devant un crucifix. Don Mathias leur récitait des paroles saintes et tous trois pleuraient. Cet officier était don Luis ; celte femme dona Léonor. Je leur demandai : « Ma sœur! où est ma sœur? » El leurs larmes redoublèrent. Enfin don Mathias put me répondre : « Au moment de la mêlée, la marquise m'a fait venir ; une a grande résolution brillait dans son regard. Elle s'est « mise à genoux devant moi, m'a demandé de l'absoudre,

FIN DU MANUSCRIT D'aÏ.NHOA. 503

« a fait apprêter son clieval el des armés, nous a chargés de « vous remettre une écharpe que ses mains venaient de i broder pour vous, s'est parée de la vôtre, celle quei vous a lui doimâtes à la Corogne; puis, semblable à Tange de a la guerre, elle s'est précipitée au milieu du combat. Don « Luis Ta suivie, mais il a été bientôt séparé d'elle. Il Ta « vue de loin fondre sur un gros de mamelouks comme on « va au martyre. C'est tout ce que nous savons. »

a J'étais hors de moi. En ce moment, un homme se précipita dans la salle avec le désespoir et Teffroi peints sur le visage : c'était Anlonio, arrivé jusqu'à nous à travers les jardins, a Colonel, s'écria-t-il dès que son trouble lui permit « de se faire entendre, allez vite, volez à son secours : il ne « sera plus temps! — Où est -elle? m'écriai-je. — Où est- « elle? » s'écrièrent à la fois mon père et dona Léonor. — « Au Prado! » répondit TAndaloux; et ma mère tomba mourante. Je me précipitiii hors de la maison. Don Luis me criait : « Au nom du ciel, (onserve-moi mon fils ! » Antonio me suivit. « Je vais vous mener, dit-il, au groupe dont je « faisais partie avec elle. Voyez-vous ces Espagnols age- « nouilles pour mourir... C'est là. »

(( Le long de ces avenues sous lesquelles la population entière avait coutume de chercher le délassement de ses peines, dix mille hommes étaient rangés en bataille; quelques centaines de manolos, de prêtres, de femmes divisés par pelotons, attendaient à genoux le plomb homicide, et un morne silence régnait. Une égale horreur glaçait l'âme des meurtriers involontaires et celle des victimes. L'arrogant dictateur qui, du fond de jon palais, cqmmandait cet affreux holocauste, n'avait pas osé l'accomplir à la face du jour. Des torches éclairaient cette scène d'épouvante. Devant les condamnés une ligne de soldats chargeaient leurs armes en détournant la tête. A côté d'un religieux qui la bénissait, avant de recevoir lui-même le coup fatal, je reconnus Maria portant déjà l'empreinte de la mort sur son visage; ses yeux étaient attachés au ciel; il semblait que

son âme s*appr6tât à retourner vers sa première demeure. Je m*élançai à travers les rangs; au même instant, un bruit de mort se fit entendre, et des flots de fumée m'enveloppèrent... »

Là s'arrêtait le manuscrit. Je demandai inutilement la suite à madame Hiriart; elle s'affligeait de n'avoir plus qu'un petit nombre de feuillets épars, qui ne jetaient aucune lumière sur le reste de cette histoire. La nuit était venue depuis longtemps. L'image de la marquise tombant sous les coups des soldats troubla mon sommeil jusqu'au lever du jour.

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