‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 20 sur 22 · RECIT DE L ERMITE · texte numérisé non relu

RECIT DE L ERMITE

« L'histoire de ma vie n'est autre chose que Thistoire de mes malheurs. Les raconter est une tâche douloureuse. Dieu a voulu que quelques-uns ressemblassent à des crijaoes.

« L'excès de mes chagrins en a seul allégé le fardeau. IJ

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me seuble que ma raison succombe par interfaltes. Je ne pais pas vous répondre d'achever ce récit.

c Ma famille était ce que sont presque toujours les fa« milles castillanes : c*est-à-dire noble , obscure et pauvre. J'avais un frère plus âgé que moi. Nos coutumes me deslinatenl aux ordres sacrés. Il est des pays où les pères expo* •eai Tenfant qu'ils ne peuvent pas nourrir.

€ A seize ans, il me fallut dire adieu au monde... longtemps avant de le connaître. Élevé jusqu'alors dans la solitude, le cloître ne m'effrayait pas. On me présentait la gloire de porter un habit vénéré. Cette perspective occupait seule mes regards. J'en étais fier. Chez vous le cœur bat ainsi de plaisir et d'orgueil quand on va ceindre l'épée.

€ Ma seule tristesse était de m'éloigner de ma mère. Le moment de la séparation me fut cruel. Depuis ma naissance, je ne l'avais pas quittée un jour. Le second de ses trois enfants, j'étais, comme vous dites en France, Y enfant gûié de sa tendresse. Tandis que mon frère et ma sœur, d'un caractère plus sérieux que moi, portaient au loin leurs fréquentes promenades et leurs longs entretiens, je restais fidèlement à ses côtés. Mon frère était intrépide, impétueux, méditatif, sombre parfois ; elle était fière de lui, et elle Taimait comme les mères savent aimer : cependant, il ne ccmvenait pas comme moi à sa naturelle douceur, et, ce qui est étrange, ma sœur, d'ardente piété, de tendresse infinie, constamment occupée de nous tous, imposait par une précoce fermeté d^esprit et d'âme à son rare esprit. Il y avait , en quelque sorte , une glace qui ne fut jamais rompue entre deux âmes qu'unissaient les noms les plus cbers, et dont l'une, supérieure et accomplie , avait formé l'autre à son image. Il était impossible de découvrir où était l'intime séparation de ces deux cœurs véritablement adorables. Ma mère disait avec candeur de Maria : a Je « ne me sens pas assez parfaite pour elle. » Hélas ! je ne lui offrais point le même obstacle. Ma faiblesse, qui devait me coûter si cher, la rassurait et l'attirait à moi. Française

d'origine et créole de naissance , elle avait cette langueur charmante des femmes des colonies qui s'allie si bien à la vivacité de l'imagination et de l'intelligence; on admirait ces grands yeux noirs à demi voilés qui ont tant de puissance. Elle versait avec bonheur dans mon sein tous les souvenirs de sa chère patrie, tandis qu'Âlonso et ma sœur semblaient seroidir pour défendre contre ses atteintes, avec toutes les ressources du roman et de l'histoire, la sévérité de leur patriotisme espagnol. Le jour où il me fallut quitter cette mère chérie, son cœur se brisa comme le mien. Ses larmes sont là encore. Oh! ce ne sont pas les plus amères que je lui aie fait répandre.

a Mon père m ^

L'ermite s'arrêta. Il porta autour de soi un regard inquiet» fît une longue pause, puis il reprit :

« Mon père me conduisit au couvent où ma place était marquée. C'était à San-Lorenzo del Escorial, ce bizarre et gigantesque monument du pouvoir, de la dévotion, peutêtre des terreurs de Philippe JI. Les Français, dont on accuse l'orgueil , pourraient s'honorer d'une pareille création imaginée pour consacrer la surprise et la joie de les avoir vaincus. Par la bizarre construction de ce gril gigantesque de Saint- Laurent, qui dépasse en immensité toutes les bâtisses humaines , et que nous appelons en conséquence la huitième merveille du monde, la reconnaissance de Philippe II traita le saint qui avait présidé à la bataille deSaint- Quentin comme aucun autre n'a été traité dans l'univers.

« Le voyage fit sur moi une impression profonde. L'Afrique n'a pas de plus tristes aspects, de plus morne silence que les dix ou douze lieues qui séparent Madrid du royal monastère.

(( Nous marchions à travers une plaine coupée dans tous les sens de ravins nus et profonds, immense quelquefois sur la gauche, à droite, bornée par la Nava-Ccrrada, dont la proximité montre dans toute leur laideur ses flancs noirs et

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Stériles. Deux villages se rencontrent dans ce morne désert, mais sans Tanimer. Ce sont de ces hameaux connus sous le nom de despoblados '. L'abandon des trois quarts de leurs huttes sauvages atteste la longue dépopulation du pays; et près de là s'élève la capitale d'un peuple qui dit avec orgueil que le soleil ne couche jamais sur ses domaines! Un monarque, possesseur d'une moitié de la terre, maître de presque tous les trésors du monde, voit de son palais cette vaste scène de désolation et de misère ! L'or des Amériques nous a conte cher. A dater du jour où nos pères le conquirent, ils furent comme des gens dont la fortune est faite. Pour eux commença Tère d'inaction et de décadence qui dure encore.

(( Nous arrivâmes ainsi aux hauteurs de Guadalapagar. Le parc de la Fresneda déploya devant nous ses frênes, ses chênes verts, ses platanes, sans ranimer mon courage. Pardonnez si j'insiste sur ces impressions. Ce sont les plus profondes, hélas ! et les plus décisives que ma vie ait connues. Cette nature tristement majestueuse, ce sombre monument, ce tombeau des rois où moi-même j'allais m'ensevelir, la douleur que je venais de ressentir sur le sein maternel , tant de secousses jetaient mon imagination ébranlée en dehors de la sphère étroite où elle avait vécu jusqu'alors.

« Ébranlée! Elle l'était profondément. Je venais de voir Madrid pour la première fois. J'y avais assisté au mariage de ma sœur avec l'un des chefs de la grandesse espagnole. Ce mouvement d'une capitale, ce luxe, ces équipages, ces 'chevaux, ces femmes, dans toute la pompe d'une solennité brillante, tout cet autre univers qu'on m'avait si témcrairetnent montré au moment même d'y renoncer pour toujours, toute cette férié nouvelle de la ville et de la cour qui m'avait ébloui, se dressèrent tout à coup devant moi , au milieu de la grave solitude qui devait être mon tombeau. Par un inexprimable mirage de ma pensée, ces vives images étaient

• Dépeuplés.

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les seules que saisit mon regard. Je les voyais présentes, actives, pleines de vie. Mon père les dissipa un moment, en m*arrêtant au sortir de la Fresneda pour m*expliquer la scène déployée à mes yeux: en face de nous, la vaste chaîne des monts neigeux de Guadarrama, et sur leurs croupes le village de TEscurial, lebourgdeSan-Lorenzo, le couvent et le palais immense ; plus haut, presque au-dessus de nos têtes, les parcs de la communauté, le jardin des Infants, celui du palais, qui s'étendent jusque dans la vallée et tempèrent les sévères aspects dont nous étions environnés. Faut-il vous le dire? Un seul point de ce tableau solennel remplissait mon esprit. Près de la route, sur un des mille rochers qui couvrent le sol et lui donnent son air sauvage, une croix de pierre s'élève. A ses pieds, une femme priait. Des habits de deuil la couvraient tout entière. Ses yeux élevés vers le ciel imploraient cette providence qui l'avait récemment frappée. Son affliction rendait sa beauté plus touchante. Pourquoi ce spectacle éveilla-t^il tout à coup en moi mille pensées dévorantes? Madrid tout entier et ses enchantements revivaient dans cette vision. L'existence, une existence agitée v ardente, infinie, commençait pour moi aux pieds de ces sombres murailles qui allaient me voir abjurer toutes les affections et toutes les joies du monde.

a L'inconnue se leva. Sa voiture descendit de la royale et sainte demeure. Un grand nombre de laquais armés l'escortaient à cheval, tous vêtus de deuil. Le large carrosse drapé de noir, aux six glaces brillantes, aurait seul montré unie à l'éclat de la beauté cette inévitable magie de l'éclat du rang. Longtemps je suivis de l'œil et du cœur le char rapide. Je ne pouvais me détacher de sa vue. Hélas! il emportait toute ma destinée. D'autres horizons venaient de s'ouvrir pour moi ; des vœux nouveaux agitaient mon cœur. Et, par malheur, je n'avais pas reçu du ciel cette force du caractère et de l'Ame nécessaire pour nous dompter nous-mêmes. Les complaisances maternelles ne me l'avaient pas donnée. Il faut être fort pour s'immoler.

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Le monde, qui parle légèrement d*un moine, ne sait pas

que le véritable est un héros Je ne Tétais pas. Quand

j'entendis se refermer sur moi les portes de la cour des R<HS, où les personnes royales elles-mêmes ne passent jamais deux fois vivantes, tout mon être tressaillit d'horreur. I^e désespoir protestait en moi contre l'arrêt du sort. € le ne sais si je fus distrait par mon trouble du spectacle que m'offrait San-Lorenzo ; mais je n'en fus pas frappé. Le vaste édifice n'annonce point à l'œil ses dimensions colossales. : au lieu d'être tournée du côté de la vaste plaine, celui par lequel arrive le voyageur, la façade disparaît pressée ccmtre les montagnes; l'œuvre immense de l'homme est écrasée par l'ouvre de la nature. Des détails seuls naît Tétonnement dû à l'ensemble. En voyant l'espace, les bâtiments, les cours se prolonger sans fin, je crus parcourir une ville, un monde de granit. La beauté de la structure, l'étendue de l'ouvrage et la puissance du fondateur finirent par se révéler à moi tout entières. Je compris que trente années eussent à peine suffi à l'exécution de ce prodige, mais ce fut pour déplorer l'usage de tant d'efforts. Par un étrange et lugubre caprice, Philippe II imagina de réunir, dans les longues lignes de son gril absurde et gigantesque, une foule d'établissements qui devaient se rejwusser entre eux; une églisemagnifique, de nombreuses chapelles, un vaste couvent, asile de la prière et du silence; un collège et un séminaire, rendez-vous d'une vive jeunesse; une bibliothèque, sanctuaire des lettres et de la science ; un palais de la royauté, demeure d'une cour et d'un gouvernement, centre inévitable des agitations et des intrigues sans nombre qui en sont l'inévitable cortège; enfin, pour couronner tout cela, un Panthéon funéraire ou sépulcre des rois, de sorte que nos maîtres vivent et régnent sur la tombe de leurs pères, sur celle de leurs compagnes, quelquefois de leurs enfants ! ïmagineriez-vous Fontainebleau, Saint-Denis, la Sorbonne, la Trappe, une de vos grandes écoles, dans une même enceinte? Un cloilre sombre et infect, un collège et un se-

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niinaire abandonnés, une maison royale qu*entoure une affreuse nature, lieu de plaisance qui ne peut convenir qo*à des morts, voilà ce que la monarchie espagnole , aux jours de sa splendeur, s'employa tout entière à créer. C'est là qu'ont été prodigués le marbre, le jaspe et For. Cent ans plus tard, un de vos rois employait aussi les richesses de ses peuples à tailler de la pierre et du marbre ; mais Louis faisait Versailles. Cette fastueuse demeure allait servir de rendez-vous aux plaisirs d'une haute civilisation, aux jouissance des arts, de Telégance, de la volupté ! tout respirait le génie d'un grand siècle, d'un grand peuple et d'un grand roi!.. Hélas! avec sa pompe stérile, son deuil et sa solitude, avec ses moines et son Panthéon funéraire, San- Lorenzo ressemble à Versailles comme notre Espagne à votre France, comme notre Philippe II à votre Louis XIV.»

Ici l'ermite s'arrêta. Cet hommage à une gloire étrangère parut troubler son âme. Je vis, à la lueur du foyer, quelques larmes briller sur sa joue llétric. Après un long silence, il reprit :

ce L'ordre des Hiéronymites est l'un des plus rich^^ de l'Espagne et le plus auguste. Philippe II lui donna le couvent de San-Lorenzo en souvenir de l'habit sous lequel l'empereur son père, las du fardeau de la pourpre, avait, dit-on, fini ses jours à Yuste. Le nom que je portais rendit mon admission facile. Des preuves de la pureté de mon sang ne furent pas exigées. L'Espagne entière savait que jamais la fille du Sarrasin ou de l'Israélite n'approcha lu couche de mes aïeux.

« Les sensations qui avaient marqué pour moi le passage de la vie du siècle à la vie du cloître me restèrent fidèles sous le cilice. Les rigueurs de la règle les exaspérèrent. L'obéissance morte qui était exigée de nous, révolta mon âme accoutumée aux condescendances du toit paternel. La monotonie de nos exercices , la multitude des devoirs uniformes dont nos journées se léguaient l'immuable hé»

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ritage, laissèrent au fond de moi-même un vide que remplissaient des souvenirs et des pensées profanes. Il n'est pas jusqu'à ces voûtes noires et muettes, ces repoussantes cellules, ces vêtements d'une laine grossière qui n'irritassent le feu dont j'étais dévoré. Oisif de tête et de cœur parmi d'éternels travaux, seul au milieu de deux cents témoins de jiia vie, contraint d'étouffer toutes mes impressions, de taire toutes mes souffrances, j'étais en proie à un indéfinissable désespoir. Le sentiment de mon abandon achevait d^exalter mes douleurs, et en même temps mes vagues, mes impatients désirs.

€ Cependant, la conscience que j'avais de mes torts intimes nie rendait trop faible devant mes supérieurs pour me permettre de secouer, même par des fautes légères, le joug de la discipline. Mais Dieu me pardonnera-t-il jamais les dispositions que j'apportais aux pieds de ses autels? De quels vœux n'aurais-je pas eu à rendre compte au juge suprême, si la foudre m'avait surpris alors qu'agenouillé dans le temple, les yeux baissés vers la terre, mes lèvres dociles répétaient les saints cantiques; ou bien quand j'occupais de longues heures à contempler, dans un muet extase, les chefs-d'œuvre des grands maîtres de Flandre, d'Espagne et d'Italie ! 0 Raphaël! ô Murillo, Velasqucz, Cuello, Ribera, Jordan, pourquoi votre génie a-t-il si bien animé la toile, et donné tant de vie aux images que traçait votre pinceau ?

€ Tous les frères, grâce à Dieu, n'avaient pas, comme moi, ces préoccupations impérieuses. Mais un grand nombre ont leurs troubles et leurs découragements. Le rapport des caractères me lia peu à peu avec un hiéronymite qui m'avait été donné pour guide. Nous osâmes, par degrés, confier l'un à l'autre nos sentiments secrets ; enfin nos cœurs s'épanchèrent. Nous déplorâmes ensemble Ja témérité d'un père qui profite de l'âge d'une ignorance flexible pour fain» à son fils, sans préparation sérieuse, un devoir de vivre mort aux affections et aux travaux du monde , réduit à laisser inutiles ou à tourner peut-être contre soi-même ces forces de

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l'âme et de la pensée , que Dieu créa pour aggrandir et honorer les destinées humaines.

« Hélas ! notre malheur à tous deux était de n'avoir ja« mais réfléchi sérieusement sur cette vocation intrépide qui nous avait été imposée. Je ne sais comment^ à travers la vive foi de nos familles , le souffle de l'esprit du siècle avait percé jusqu'à nous. Nous regardions les fr^s comme autant de vains parasites. Jamais ne nous était rappelé avec un réd empire, jamais du moins n'arrivait à notre cœur et à notre raison, le grand principe catholique si touchant et si beau, que ceux qui s'immolent et prient sont des soldais qui militent pour leurs semblables, pour leur prince, pour leur patrie ! Cette grande pensée, si j'avais su la ressaisir avec fermeté dans le naufrage où j'étais, m'aurait soutenu et sauvé.

« Plus âgé que moi, mon docte ami possédait un réel savoir; il l'employait volontiers à diriger mon inexpérience dans le cours des lectures qui devaient charmer mes ennuis. Nous repoussions avec horreur les écrits de ces philosophes qui osèrent s'attaquer à Dieu même , et porter sur l'ardie sainte de la révélation des mains sacrilèges. Mais les esprits habiles qui ont distingué les abus et les dogmes, la discipline et la foi, consolaient nos peines. Sans nous l'avouer l'un à l'autre, nos vœux allaient au-devant du jour où, en s'écroulant , des institutions chargées de siècles rendraient à la liberté notre vie enchaînée.

« La nation était dans cet état de malaise, précurseur ordinaire des grandes commotions politiques ; l'Espagne subissait la loi des empires d'Orient. Le pouvoir absolu ne permet pas aux affections privées de croître sur les trônes. Celui qui peut et doit dire : l'État, c'est moi! n'est plus un homme ; les sentiments de la famille disparaissent pour lui devant des intérêts plus grands. Aussi, de règne en règne,

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voyait-on le prince des Asturtes marcher à la tète d*une conspiration flagrante contre Texercice de Tautorité royale. Charles IV avait eu sa faction du vivant de son père; il était allé jusqu'à frapper de sa main les ministres du grand roi qui lui avait donné le jour; maître à son tour de la monar* chie et maître incapable, il dut s'attendre à Finévitable justice des États despotiques : le petit-fils venge TaïeuL

« Il y avait guerre ouverte entre le roi, la reine, le ministre suprême, la cour enfin, et le jeune don Fernand, prince des Asturies, l'aîné des trois fils du roi. Les deux Infainis, don Carlos et don Francisco de Paula ne comptaient pas encore. Ils avaient deux sœurs, l'une, mariée à son cousin, l'infant, duc de Parme, ballotté par Napoléon entre tant de fortunes diverses sous le nom de roi d'Étrurie. L'autre était entrée dans la maison de Bragance et devait en partager la fortune.

« On assurait que cette fois le prince des Asturies , dans sa sourde lutte avec la couronne, n'avait pas été Tagrcsseur; on parlait de haines sacrilèges vouées par le cœur d'une mère au berceau de son fils; on supposait qu'une prédilection d'odieuse origine la poussait à l'idée de violenter le droit de succession dans l'intérêt d'un autre que son fils aîné; de degrés en degrés, on en vint à croire et à dire tout haut que c'était au front d'un sujet qu'elle prétendait, dans ses coupables fureurs, fixer la couronne! J'ignore si l'Espagne était, en effet, affligée de si détestables phénomènes. Il se pourrait qu'une trop juste indignation eût joint la calomnie à tant de coupables réalités, que don Fernand, blessé des spectacles qui lui étaient donnés, eût ajouté foi trop aisément à des torts de plus, peut-être qu'il en fût venu ainsi à se prêter aux pensées d' avènement prématuré dont la cour Taccusait, n'y voyant que la vengeance de l'honneur du trône et une légitime défense.

« Ce que je sais, c'est que le fils et rhérilier de nos souverains vivait prisonnier à l'Escurial avec sa compagne charmante, la jeune et fière dofla Antonia des Deux-Siciles, nièce

du roi, chère à tous les cœurs espagnols comme à celui de son époux par ses grâces, ses vertus et ses malheurs. Elle était fille de la célèbre reine Caroline et du roi de Naples don Fernand V% frère de notre roi, tous deux fils du grand Charles III, et propres petits-fils de Philippe V. Sa jeunesse, sa beauté, ses vertus peut-être devinrent un motif de plus d^envie et de haine dans la maison royale. La belle-mère et la belle-fille se portaient une inimitié égale à celle du fils et de la mère. Voilà les spectacles que notre monarchie donnait aux nations!

(( Les augustes captifs n'avaient auprès de leur personne que des geôliers. Godoy s'était fait l'administrateur de leurs revenus. Dona Antonia ne pouvait pas même veiller aux soins les plus minutieux de son intérieur; son ennemi avait commandé la basquine dont elle était vêtue. On semblait vouloir, à force de souffrances, les pousser à la révolte, pour justifier aux yeux du monde quelque grand attentat. L'Espagne accusa de plus en plus une mère de travailler à faire un vide sanglant sur les degrés du trône; le favori se serait chargé de le remplir.

« Ce n'était pas assez que les satellites enregistrassent toutes les paroles, tous les regards, tous les soupirs; vous dirai-je que les investigations de la tyrannie ne s'arrêtaient pas au pied du lit nuptial? Chaque soir, lorsque tous les surveillants étaient écartés, tous les flambeaux éteints, les époux enlevaient doucement leur couche pour l'étendre loin de la muraille qu'ils savaient façonnée à les trahir. Là ils osaient échanger à petit bruit quelques larmes; et avant le lever du jour, heureux d'avoir trompé un moment leurs ennemis, ils revenaient aux lieux où l'oreille d'un délateur était constamment tendue pour intercepter ces épanchements intimes qui ne doivent avoir d'antre témoin que

Dieu même Don Fernand grandissait esclave; triste

apprentissage pour vivre roi! Ce n'était là qu'une partie des scandales qui portaient dans tous les esprits le découragement, l'irritation, le besoin d'un régime nouveau.

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« Le prince ' n*avait encore que vingt et un ans ou vingtdeux ans à peine. Ses souffrances dataient presque du berceau. Une maladie affreuse avait tourmenté son enfance. Depuis, il n'avait vu autour de lui que des espions illustres. Celui qui devait régir un grand peuple, ne trouvant que dans quelques valets dévoués des visages non ennemis, devait contracter Thabitude de ne pas chercher ailleurs un échange d*épanchements et de conseils. Ses persécuteurs le tenaient à dessein, aussi bien que ses frères, don Carlos et don Francisco de Pauta, loin de tout rapport avec les choses de ce monde, où une si grande place lui était assignée. Il était facile à la prévention publique de trouver dans cette persécution la preuve des pensées lointaines qui prétendaient déplacer le royal héritage. Les auteurs de ce complot voulaient, disait-on, s'ils étaient trahis par le sort, punir l'Espagne de leur défaite; ils en avaient trouvé le moyen, en tarissant, chez le dépositaire de nos destinées futures, la . source des qualités généreuses et des lumières qui font les grands rois. Ces récits, répandus dans toute l'Espagne, rendaient le nom de don Fernand plus cher encore que ne le faisait le sang dont il était issu. Tous les vœux se tournaient vers lui comme vers un restaurateur promis à la gloire nationale; ma jeune indignation voyait dans sa délivance le rétablissement des institutions de nos aïeux.

€ Au point où étaient les esprits , vous comprendriez . que, malgré les emprisonnements et les exils, un parti se fût constitué autour de rhéritier de la couronne, et de la princesse , encore plus ardente que lui. Au lieu de cela, deux partis opposés se rallièrent successivement à sa cause. Du fond du cloître, nous avions sous les yeux le foyer des intrigues qui s'appuyaient à l'illustre couple.

1 On nomme ainsi rhéritier da trône, prince des Asturies; lui seul porte ce titre ; les autres membres de la maison royale s'appellent infants. On connaît cette réponse de don Fernand devant qui on nommait Godoy, alors prince de la Paix, le prince : « Il n'y a, dit-il, en Es- « pagnoi ûe prince que moi. »

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« Une faction monastique s'était formée , qui pourâmait dans Godoy son indulgence pour la révolution française, Faêtion moins homicide du Saint-Office, les pn^ès des idées nouvelles, les bienfaits enfin de don Manuel pour le mcmis autant que ses scandales, bienfaits dus, il faut le dure, à la direction réfléchie de ses idées, et trop généralement attribués à cette mollesse générale d'un pouvoir faible, médiocre et dissolu . Â l'exemple de la reine Caroline, dona Antonia portait une haine violente à la grande émancipation de 1789 et à l'autorité impériale qui en était sortie. Don Femand s*élait associé à ces sentiments; les espérances de la ligue religieuse reposaient donc sur lui, et, comme Godoy avait contracté chaque jour une plus étroite alliance avec le cabinet des Tuileries, les ennemis du prince de la Paix s'étaient alliés aux ennemis de Napoléon : l'Angleterre fat leur point d'appui au-dehors. Ainsi, malgré ses institutions libres et son culte dissident, la Grande-Bretagne prêta Fautorité de son alliance aux adversaires des progrès de l'esprit humain, aux champions des vieux abus; le nom du chef glorieux de la France se présenta au contraire à nous comme l'équivalent de ces deux mots : réformes et lumières.

c Par une autre de ces contradictions dont la politique abonde, la guerre maritime, les rigueurs inusitées qui l'accompagnèrent, l'incident malheureux de la Louisiane, les périls enfin de nos colonies par le fait à la fois de notre ennemi et de notre allié, en froissant les intérêts de nos provinces commerçantes, fortifièrent le système anglais de puissants auxiliaires. La destruction de nos flottes, aux mêmes parages d'où Christophe Colomb était parti pour conquérir le Nouveau Monde , vint déposer un profond levain dans les âmes espagnoles. Le système gigantesque du blocus continental qui interdit à nos ports toute navigation, tout commerce, toute relation avec nos colonies, acheva l'œuvre du désastre de Trafalgar. Nos négociants , malgré leurs idées philosophiques et républicaines , se refroidirent sur le compte de Napoléon, l'idole longtemps de tous les amis

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du progrès^ et se mirent à faire cause commune avec la faction ecclésiastique, leur véritable ennemie. C'étaient deux armées contraires» rassemblées par une même passion, scms la même bannière, et marchant ensemble au combat pour s'entr'égorger après la victoire.

« La riche bibliothèque du monastère était visitée chaque jour i^ar le^affidés des deux factions qui, sous le prétexte de recherches et d'études , venaient là confondre sous nos yeux leurs haines et leurs complots. La Grande-Bretagne,

particulier, malgré la prise de nos galions, le blocus de rivages, la guerre partout dirigée contre TÂmérique espagaxAey malgré des combats sanglants et nos désastres, avait dans ces conciliabules des représentants assidus. Un littéraidir anglais s'y rencontrait qui m'inspirait une inexpriwaMe aversion comme fauteur de T hérésie et défenseur de l'ancien régime. Je voyais en lui tout à la fois un ennemâ de la rel^ion et un partisan de mes chaînes. Je ne puis dire combien j'étais révolté de ses relations intimes avec vm persomiagc qui étonnait la communauté elle-même par la fougue de ses opinions ultramontaines et absolutistes.

« Quoique jeune encore , Fray Cayetam), Catalan d'une Baiseance obscure, avait été institué récemment général d'une congrégation mendiante et populaire. Malgré la haine qui divisait les ordres pauvres comme le sien, et les ordres opulents comme le nôtre {Fray le» et Monfe$)y il tenait souvent demander à notre monastère l'hospitalité, et wùofè ne doutions pas que ses visites ne s'adressassent au palaie» plus qu'au cloître. Intraitable soldat de l'autel, il faisait Dieu et l'homme à son image, en prêtant au premier ses besoins de domination terrestre, au second ses doctrines d'obéissance monastique.

c Fray Cayetano accusait de tiédeur la plupart des religieux de San-Lorenzo. Comment pouvait-il s'entendre avec un étranger qui était en état de révolte à l'égard de l'Église romaine If Celte alliance contre nature nous inspirait de justes défiances rentre le parti anglais. Nous nous disions que la

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Gnmde-BreUgiie ne prêterait pas s/on appui à des doctrines que ses lois et sa religion réprouvent , si leur triomphe ne devait venger le pacte de famille et rafiranehissonent des États-Unis, en laissant à jamais taries les sources de notre prospérité. M. Pitt comme ministre anglais, voulait pour sa patrie tout ce qui peut assurer la richesse et la gloire! Le grand ministre mourut tout à coup, le jour^où le vainqueur d'Austerlitz rentrait dans sa capitale sous des arcs de triomphe, maître de l'Occident, salué du nom de grand par le sénat, et chargé de gloire. Nous étions bien sûrs que la politique anglaise ne serait pas changée par la mort du grand ministre plus que par les triomphes du conquérant. Elle est éternelle.

c Les résultats de la campagne de Vienne se déroul^'ent rapidement aux yeux éblouis du monde. Un décret avait déclaré, le lendemain même de la paix de Presboui^, que les Bourbons de Naples avaient cessé de régner. Deux frères du héros victorieux, Joseph et Louis Bonaparte, montaient sur les trônes de Naples et de Hollande; un soldat de fortune, le brillant Murât, prenait place entre les princes souverains comme grand-duc de Berg ; le jeune Eugène de Beauharnais venait de contracter une alliance royale, et la quatrième coalition allait donner à celle fortune extraordinaire, qui semblait allesler un dessein particulier de la Providence , roccasion de nouvelles victoires. La couronne de Westphalie en devait jaillir pour un autre rameau. du même tronc. On vit Napoléon jeter même des gouvernements, des principautés, des couronnes au front de ses sœurs, tant sa race lui paraissait prédestinée à la dominalion sur le reste des hommes ! On eût dit qu'il fallait que la révolution française, en expiation de ses attentats, créât, sous cette main réparatrice, plus de princes et de rois que sa furie n'en avait dévoré.

« Ces grandeurs faisaient sentir à tous les esprits modérés qu'il n'y avait de point d'appui que là pour régénérer l'Espagne sans y mettre aux prises la contre-révolution et

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Tanarchie. Mais l'orgueil castillan souffrait du contraste de tant de prospérités avec nos désastres et nos misères. Et, par malheur, le grand empereur semblait n'avoir pour ce sentiment, malgré notre étroite alliance, aucuns ménagements. Il nous fallut engager nos dernières ressources pour lui fournir un subside de cent millions de réaux qu'il nous imposa tout à coup, de la même manière qu'on fait à des vaincus. Dans le délabrement de notre armée, nous eûmes peine à lui fournir un subside militaire de cinq mille hommes, sous les ordres du général O'Farill, qu'il exigea en même temps, comme s'il eût voulu mesurer là différence de nos troupes d'aujourd'hui avec cette fameuse infanterie espagnole célébrée par Bossuet. Ses commandements venaient surprendre et troubler les cœurs castillans au milieu de Taffliction dont la dépossession des Bourbons de Naples avait frappé la maison royale et la nation entière. On y voyait une sorte d'avertissement sinistre. Tous les regards se tournaient vers l'auguste Antonia qui avait l'âme déchirée des malheurs de sa maison. Notre roi Charles IV semblait accablé. Le roi de Naples était son frère. Ses supplications, ses efforts, le cri de son cœur, ses longs et immenses sacrifices, sa docile fidélité, sa soumission de vassal et de client , si pénible à celui qui était le chef de la monarchie espagnole, rien ne pesa dans la balance du maître trop superbe des peuples et des rois. Charles lY déclara qu'il ne reconnaîtrait pas comme souverain des Deux-Siciles le roi intrus, de la famille Bonaparte, folle colère qui ne nous présageait que des humiliations et des malheurs de plus.

t Un soir, j'étais entré par hasard dans le jardin des Infants; les parfums du printemps embaumaient les airs; partout se déployait cette verdure éclatante que l'ardeur du midi vient sitôt flétrir. L'oiseau des contrées lointaines saluait de ses derniers chants cet avènement du monde à une I. 47

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vie nouvelle ; j*oubliai , en parcourant les bois du Gerro* Machota , la cloche religieuse qui venait d'appeler les fràres à leurs œuvres saintes. La journée avait été brûlante; je respirais avec délices cette première fraîcheur du soMl couchant, qui' a tant de charme dans un jardin embaumé de fleurs» sous des voûtes de feuillages encore retentissantes de chants d'amour, alors que l'air même est, pour ainsi dire, plein de volupté ! Je m'enivrais de cette nature charmante et mystérieuse. D'ardents soupirs s'échappaient de moo sein. Je sentais combien on pourrait jouir, et combien on souflre quelquefois par des scènes si saisissantes et si soleonelles.Tout à coup un bruit inconnu semble me répondre; je tressaille, j'écoute: c'étaient des sanglots. Non loin de moi , au pied d'un chêne vert, une femme était assise; elle pleurait; elle pleurait d'une façon désolée. Je ne remarquai point sa jeunesse et sa beauté. Je considérai son rang et sa douleur. Ces yeux qui versaient des larmes si amères auraient dû ne voir que la pompe des grandeurs royale et des fêtes ! Hais, dans le temps où nous sommes , les Bourbons, comme l'a dit un d'eux en tombant sous le plomb meurtrier, doivent savoir mourir ! ils ont aussi besoin de savoir pleura. Seulement, l'auguste Antonia ne gémissait pas sous le poids des fureurs populaires; c'était l'ancien régime espagnol, c'étaient une mère,unfavori, des satellites corrompus... hélas! c'étaient aussi les caprices du sort et les coups de la victoire, qui désolaient une existence que la nature et le hasard avaient parée à i'envi pour briller au premier rang des con* ditions humaines. A côté de la Sicilienne*, et s'unissant à sa douleur, une autre femme frappa mes regards. Un vif rayon de lumière éclairait son visage et sa taille. Je m'arrêtai : c'était Télrangère dont l'aspect avait allumé en moi, le jour où je venais prendre possession de mon tombeau, un feu qui durait encore. Jamais beauté si charmante

^ Dans la conversation espagnole, on désigne les princesses par le nom de leur patrie.

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ne m'était apparue. C'était sous les livrées dô la grandeur, le vif regard, la pénétrante séduction de tout ce que Mar drid m'avait découvert de plus enchanteur. Elle s'éloigna, entraînée par la princesse que ma subite apparition avait épouvantée. Mon regard la poursuivit dans les clairières de la Herreria. Il se passa bien du temps, un temps dont je perdis la mesure, avant que je pusse songer à reprendre le chemin de ma cellule.

€ Au lieu de frères, en rentrant, je trouvai des juges. Mon trouble disait assez que mon retard avait une cause coupable. Je ne sus pas recourir au mensonge : ce ne fut point vertu, mais effroi, mais faiblesse. Des hommes, dont les jours n'étaient pas tous sans reproche , s'armèrent contre ma faute de la rigueur des statuts. Je ne descendis au fond d'un cachot que flétri, humilié, exaspéré au delà de ce que peuvent dire les langues humaines, par le châtiment. J'y contractai des besoins de vengeance inexprimables. Je n'existais plus que pour haïr, hélas! et pour aimer! Une passion insensée me consumait. Je m'applaudissais, dans mon noir séjour, de me trouver libre avec mes rêvés , avec mes souvenirs, avec mes tourments. Libre! je l'étais pour la première fois! nul regard ne déconcertait le mien; nul devoir ne venait maîtriser mes heures et distraire ou froisser mes pensées. Oh ! comment se fait-il que, pendant un mois entier, la pensée de Dieu ne m'apparut pas un jour? C'est une des rigueurs de sa providence de punir nos révoltes en nous y abandonnant.

« Enfin, la lumière me fut rendue; mais je rapportai dans }e cloître une irritation nouvelle, par conséquent la nécessité d'une dissimulation de plus. C'était une loi de ma des** tinée, loi flétrissante qui me fait rougir de moi-même. L'oubli de mes engagements ne me donnait pas seulement des peines: il m'infligeait des vices. L'habitude de la contrainte, de la fausseté, énerva de plus en plus mon caractère; et je le sais trop, il n'y a de vertu que par la force : il n'y a de gloire que pour elle !

tt Le jour où se rouvrit pour moi mon cachot, nous fâmes appelés au sanctuaire pour entonner le cantique des funérailles. Une fille de vos rois et des nôtres n'était plus. La compagne de Théritier du trône, celle qui faisait 1 orgueil et l'espoir du monde espagnol avait passé comme une ombre sur les marches d'un trône dont on disait qu'il ne pouvait se relever que par elle. Une main sacrilège, et quelle main, grand Dieu! avait, dit-on, aidé la mort à frapper ce coup abominable. Quelques-uns accusaient seulement le dernier chagrin de sa vie, la chute de sa maison, son père et sa mère fugitifs, ces décrets impériaux faisant et défaisant les rois, la cour d'Espagne obligée de souffrir des procédés qui étaient inconnus jusqu'alors, parce qu'on n'avait pas vu encore un tel excès de puissance et de gloire. Quoi qu'il en soit, en quelques heures tant de beauté , tant de force d'âme, tant d'avenir s'était évanoui, La Providence destinait don Fernand à épuiser sans réserve, avant d'exercer le pouvoir absolu, toutes les souffrances que la tyrannie peut imposer à ses victimes.

€ Il trouva un adoucissement à sa douleur dans les larmes que la nation donna à son infortunée compagne. Les nuances d'opinions s'effacèrent dans le sentiment du malheur public: amis et ennemis de la révolution française embrassèrent avec une égale ardeur le vœu d'une ère nouvelle ou celui d'un nouveau règne. Il n'y avait plus parmi nous de partis : il y avait une nation et un homme.

c C'était au mois de mai 1806. L'Espagne se voyait arrivée au dernier état de décadence et de détresse. L'Angleterre opposait à notre alliance avec Napoléon la guerre désastreuse des colonies ; elle appelait Terre-Ferme à la révolte. Elle encourageait les efforts du général Miranda , pour rompre le lien qui unissait l'Amérique à la métropole. On savait Buenos- Ayres menacée par ses armes, sans prévoir comment cette place importante pourrait être défendue ou reconquise.

VISITE A L'ATSULAÏ ET RÉGIT DE L'eBMITE. 261

J'ignorais qu'alors mon frère combattit sous ses murailles pour nous conserver la futile gloire de posséder à deux mille lieues des royaumes, tandis qu'en Europe nous cessions de figurer parmi les États indépendants. Nos armées étaient dissoutes faute de pain et de vêtements. Nos forteresses tombaient en ruines; tous les travaux publics étaient arrêtés. En vain don Manuel dépouillait-il les caisses publiques» les banques, les établissements charitables. Ces spoliations ne servaient qu'à porter le désespoir et la révolte dans tous les corps de TÉtat. En vain multiplia-t-il les impôts, les emprunts forcés, le papier monnaie : ces expédients funestes accroissaient la misère et la haine des sujets, sans grossir le trésor du monarque. Aussi était-ce sur la tête de don Femand que reposaient, en dépit d'une mère, les dernières espérances de la patrie. Son nom, riche de souvenirs, riche de glorieux présages, faisait de rapides progrès dans l'amour public. Ce prince semblait réunir en soi toutes les souffrances de l'Espagne. On révérait en lui le représentant de la misère commune. Moment fatal, où tout souffre, tout gémit d'un bout de la monarchie à Tautre. Dans sa détresse, don Manuel a obtenu du saint-siége Tautorisation de vendre les biens du clergé. Il veut exécuter cet acte, qui montre armés contre les droits de l'Église un pape et un roi catholique. Rien ne peut dire Tindignation publique. On l'exprime tout haut. On parle sans ménagement de porter le fils au trône, du vivant de son père, pour ch«îtier le sujet audacieux qu'on accusait de vouloir se substituer au légitime héritier, et ce sont les ennemis les plus ardents de la révolution française qui s'unissent avec ses partisans les plus emportés pour précipiter ainsi dans les voies révolutionnaires notre malheureuse nation !

c Don Manuel et la reine reculèrent d'effroi 'devant l'abtme quUls avaient creusé. Soit qu'ils fussent troublés par la haine nationale dans le plus audacieux de leurs desseins, soit que l'indignation persévérante du roi dans la question napolitaine et le bruit des armements de la Prusse les incli-

nassent vers là pensée de changer d'alliance^ don Manuel se décide tout à coup à désarmer l'Espagne par une réconcUiation avec le prince qu'elle adore. Mais il veut obliger don Femand à contracter de nouveaux liens à côté de cendres qui n'avaient pas eu le temps de se refroidir. On ose lui présenter la main d'une troisième fille de l'infant don Luis, sœur de la princesse de la Paix , pour assurer ainsi à don Manuel, auprès de l'héritier du trône, le refuge d'une parenté de plus.

« Don Manuel, dans cet effort pour enchaîner le prince au char de sa puissance, nourrissait une illusion commune à tous les hommes d'État vulgaires. Il croyait vaincre ses ennemis par la défection de leur jeune chef. C'était oublier que les partis se composent d'intérêts et point de noms propres. On peut leur enlever, l'un après l'autre, leurs plus illustres sectateurs sans les abattre. On peut corrompre et entraîner dans des roules ennemies ceux qu'ils ont rois à leur tête, sans tromper ou suspendre leur marche. Les demi-dieux des factions ne sont autre chose que des esclaves qu'on encense. La contre-révolution poursuivait dans Godoy l'homme des idées nouvelles : rien ne l'eût désarméei pas même le désarmement de don Fernand.

« Aussi, à la nouvelle des négociations entamées par le prince de la Paix, ses ennemis les plus actifs arrivèrentils parmi nous. Le révérendissime fray Cayelano fut le premier de tous. Il craignait que seul maintenant, destitué de Tappui qu'offrait à ses décisions l'ardente énergie de doôa Anlonia, don Fernand ne consentît à apaiser par une transaction la haine de sa mère, et déjà cette pensée mettait la colère et la menace à la place des bénédictions dont il accompagnait invariablement ce nom sacré.

(( Un jour, je suivais des yeux , comme un spectacle curieux , le farouche franciscain, qui se promenait à grands pas dans le jardin du monastère avec sir Georges, quand une voix douce et pénétrante qui m'appelait vint ébranler mon àme. Je tressaillis et regardai : sur le seuil de ma cdlule,

VISITE A l'ATSULAÏ ET RÉGIT DE l'ERMITE. Î63

une apparition, ou, ce qui était aussi étrange, une femme, c^lle dont Tirnage remplissait ma pensée, s*offrit à moi, comme eût fait une vision céleste. Son regard était ardent, sa tète haute, ses lèvres ouvertes à un sourire plein d'esprit et de gaieté. Mon trouble et ma surprise s'accrurent, quand les deux religieux chargés de la guider dans le cloître que le nonce lui avait permisde visiter, lui répétèrent que j'étaisbien ce fray Pablo qu'elle avait désiré connaître. Comment exprimer ce qui se passa en moi, quand, saisissant ma main de ses mains charmantes, elle la porta pieusement à ses lèvres f Oh ! Tempreinte du fer rouge, la morsure du serpent peutêtre, n'ont pas de feu plus subtil et plus redoutable. « Mon « révérend père, me dit-elle en m'entraîriant sur ses pas le a long des corridors, je puis vous donner des nouvelles de « toute votre famille. Votre père est le plus courtois et le « plus fidèle de mes chevaliers, et votre frère don Àlonso « m'écrivait, il y a quelque temps, de la capitale des In- « cas, en route pour Buénos-Ayres. »

c( La comtesse de D**, c'était son nom, à peu près bannie de la cour, était par cela même en relation avec les prisonniers de l'Ëscurial ; elle se faisait honneur de porter au prince ses condoléances. Je remarquai que mon frèrô occupait une grande place dans sa pensée. Elle parlait de lui, de ses faits d'armes, de son noble caractère, de ses lettres admirables, avec une vivacité qui serra mon cœur comme si une rivalité heureuse m'eût été révélée. La bouche qui disait ces louanges me semblait faire effort pour ne pas trahir un secret (Nrèt à échapper : je ne sentis jamais mieux combien était grand le bienfait du ciel qui , laissant Alonso libre d'entraves, lui avait livré le monde. La comtesse avait soin de célébrer, c(»nme afin d'excuser sa préoccupation à ses propres yeux, les hasards que mon frère avait courus pour la défendre, et je songeais tristement que je n'aurais jamais à braver la mort pour une tète chérie ! Je n'étais destiné ni à de tels combats, ni à de telles récompenses. . < Mous descendions les degrés du dôme de l'église princi.'

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pale, pour aller de là au Panthéon, à la dernière demeure des rois. Un chemin pratiqué le long d'une corniche dominait la vaste nef. La comtesse l'avait déjà parcouru sans remarquer que la grille de fer qui assurait l'étroit passage était un moment interrompue. Cette fois , elle vit le danger, passa , puis, quand il n'était plus à craindre, elle s'arrête, pâlit et tombe inanimée sur le granit. Son sang coula avec violence. Un appartement lui fut donné dans la partie immense de l'édiBce consacrée à recevoir les grands lors des voyages de la cour. LÀ, elle souleva sa paupière affaissée, me vit en prière à son chevet et me tendit une main défaillante. A peine put-elle prononcer quelques paroles : ce fat pour parler de sa &n prochaine. J'avais déjà éprouvé tout ce que les folles passions ont de sentiments amers et cruds. Il n'y a que leurs joies que je ne devais jamais connaître.

c Jeune encore, dotée de tout ce qui embellit l'existence, cette femme charmante avait le droit de ne pas en consi** dérer le terme sans regret. Elle revêtit sur son lit de douleur l'habit de religieuse, comme si elle n'était déjà plus, et demanda que des reliques saintes fussent apportées. Des fondations pieuses, des prières continues, plusieiu*s voeux» l'abandon d'un quart de ses revenus à la sainte Vierge, la présence d'un prêtre séculier et la mienne, ne suffirent pas à lui rendre quelque sécurité.

c Tous ces hommes qui m'ont aimée, s'écriait-elle, qui c vantaient ma grâce et ma beauté, où sont-ils? Ils disaient c leur existence attachée à un de mes regards; je me plaitt sais à les poursuivre dans leurs routes différentes et à les c enchaîner par des moyens opposés, sans souci de mon tt salut dès qu'il s'agissait de plaire... Bientôt, ils fouleront

< aux pieds cette Matéa naguère si brillante! Ils passeront « près de ses restes inanimés, sans donner une larme à sa

< mémoire, sans se rappeler qu'elle a vécu, sans prier pour

< elle. Et à quoi bon mes longs efforts! Celui qui parla c vraiment à mon cœur l'a ignoré ! Le seul de tous les autres « qui eût quelque mérite est un hérétique, un maudit de

VISITE A l'ATSULAÏ ET RÉGIT DE L'erMITE. 265

c Dieu et de la sainte Église. Parmi ceux-là... 0 mon Dieu ! < de quels égarements nous sommes capables? » Des sanglots étouffaient ses paroles entrecoupées. Elle saisissait mon crucifix, le baignait de pleurs, couvrait mes mains de ses baisers et de ses larmes qui me brûlaient ; puis, elle consacrait à Notre-Dame d'Mocha des habits d'or et des parures de pierreries sans réussir à se calmer.

c J'essayai de lui donner une confiance que je n'avais pas. Sa reconnaissance répondit à ma sollicitude. Fixé dans mon âme par ces communications intimes de tous les instants, le sentiment qu'elle m*avait inspiré devenait le premier besoin de ma vie.

€ Cependant, c'était toujours sur mon frère que se portaient nos entretiens, dès qu'elle reprenait courage. Quoique aucune espérance, ni même aucun vœu coupable ne se mêlât à mes émotions, tout aussi condamnables devant Dieu, je le sais trop, qu'un tort réel, je m'attristais d'entendre la comtesse dire quelquefois, en s'efforçant de réprimer l'élan de sa pensée : 9 Ah! jusqu'à présent, je m'étais c jouée de Tamour; j'en ai parlé le langage follement, sans c en connaître la vraie flamme ; mais je sens qu'il était heun reux pour mon repos que don Alonso signalât sa vaillance « à deux mille lieues de nous! » Elle ajoutait avec un regard brûlant et fixe : a J'aurais fui aux extrémités de la terre c un homme tel que lui , si j'avais eu le malheur de l'aic mer 1 il n'aurait dominé mon âme que pour faire mon

c désespoir Un jour serait venu où il m'aurait immolée

tt au seul amour vrai de sa vie !... » Je Tinterrogoais vainement. Elle me regardait d'un œil fixe. Sa camarera avait seule le don de lui arracher le secret de toutes ses pensées.

« La cour vint s'établir à San-Lorenzo ; l'un des maîtres de la monarchie, général de vingt-cinq ans, sans nuls services, mais beau, insolent et sombre, entra le front haut et l'air cavalier chez la comtesse. Une croix rouge brillait sur sa poitrine, au milieu de décorations sans nombre. Dofia Matéa s'émut à son aspect : « Te voilà» commandeur, lui dit-elle ;

iM LIVRE NEUVIÈME.

< la marquise t'a donc permis de venir me voir mourir? i Ge nom m* étonna; un plus grand m'aurait moins surpris. Les manières du nouveau venu m'élonnèrent encore davantage. Je remarquai ses efforts pour compromettre cette mar» quise inconnue, dont il aimait à ramener le souvenir. < C'est « de votre sœur, me dit alors doîia Matéa, que Frey don a Jaïmé parle d'un ton de victoire. » A ce mot, le commandeur jeta sur moi un regard où se peignirent la surprise et le trouble. Il rougit ; jo cnis voir que sa fatuité criminelle avait voulu donner un chagrin à Matéa mourante. Mes sollicitudes étaient ranimées; mais Alonso ne les suscitait plus, ou du moins il ne suscitait pas les plus poignantes de toutes dans mon cœur.

« Le père de la comtesse était accouru ; sir Georges partageait ses soins. Je remarquai que fray Cayetano leur don» nait rendez-vous à tous deux à son chevet. J'y passais de longues heures. Elle me rappelait sans cesse à ses côtés, sans s'apercevoir qu'elle me rendit témoin de son trouble, de ses remords, de ses combats.

« Le trouble s'accrut d'une façon étrange, et jusqu'à mettre sa vie en péril, un jour que je lui appris Tarrivée de ma sœur, qui avait été obligée de rejoindre la cour dans la royale résidence. Ce m'était une vive joie de la revoir dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté. Hélas! notre plus grande douceur fut d'épancher bien des peines dans le sein l'un de l'autre. Tandis que je lui enviais sa liberté, ses richesses, ses grandeurs, je m'étonnai de la trouver pâle, triste, silencieuse , quoique toujours ferme et calme. Elle était évidemment dominée par une préoccupation douloureuse qu'elle ne disait pas, dont rien n'avait la puissance de la distraire. Des dévotions multipliées et des lectures sérieuses remplissaient seules ses journées. Quand je voulais arriver à la pensée inconnue qui remplissait son âme,

VISITE A L'âTSCLAI ET RÉCIT DE L'ERMITE. 2(lt

elle me montrait les spectacles qui nous environnaient. Cette cour étalant ses désordres sur la tombe des rois qui ne sont plus, troublant de mille passions coupables le silence d'un monastère, et portant ses folles joies dans un séjour dont M avait fait une prison pour l'héritier du trône , où on méditait contre lui les plus sinistres desseins et les plus coupables, il en fallait moins pour soulever un cœur généreux. D'autres fois elle me parlait de doAa An-* tonia dont les bonlés lui avaient été chères. Brillante de vertus et de grâces, la princesse des Asturies s'était recommandée à son respect par l'énergie et la fierté d'une âme supérieure. Maria lui ressemblait trop pour ne pas la regretter.

a Belle entre toutes les femmes , séduisante et imposante à la fois entre toutes les Espagnoles, j'eus le plaisir de voir les grands se presser autour d'elle, et je ne me lassais pas d'admirer la noble simplicité, le naturel, la dignité qui lui conciliaient de sincères respects dans une sphère où, d'ordinaire, l'on ne connaît du respect que sa perpétuelle expression et son perpétuel mensonge. J'essayai de la déterminer à visiter Matéa presque délaissée. Mes prières furent impuissantes. — « Il m'est pénible, me répondit-elle, de te € refuser dans un tel lieu et dans un tel moment. Sous les « yeux de la cour, sa disgrâce m'attirerait, bien loin de a me repousser. Mais ce serait accepter des rapports que je € suis forcée de fuir. J'ai à lutter contre tout ce que j'aime < pour me refuser aux empressements et à l'intimité de la € de h**\ Alonso lui porte des sentiments qui ne sont pas, € comme les tiens , renfermés dans les simples limites de € l'admiration, et c'est une des douleurs de mon âme! Car € je redoute pour lui les fautes de cette vie et les périls de a l'autre! » Comme elle parlait, je remarquai sur son front un calme de sainte, tandis que sa poitrine soulevée annonçait une profonde émotion. Elle continua : c Je ne sais pas c pourquoi je te tais mes peines! Je puis tout te dire à toi c. qui es un intermédiaire naturel entre Dieu et nous. Tu

€ veux savoir quels chagrins me dévorent? 11 y en a deux;

< mon frère les cause : l'un est Taffliction de son absence» c l'image de ses périls, l'ignorance de ce qui se passe à ce € moment même à Buénos-Ayres; l'autre^ la crainte de son c retour, la pensée de le voir entraîné dans das liens et dans c des voies indignes de lui. Je sais bien que je suis plus

< rigide que n'est le monde; cela tient à ce que je l'aime « de plus loin et de plus haut. Du reste, je garde pour moi, « je garderai dans le secret de mon cœur les exigences, ou

< plutôt les douleurs de ma conscience et de ma tendresse, c Je respecte un lien dont il n*accorde à mon amitié que des

< confidences involontaires. Je ne dois point travailler à déc truirc ses idoles... Mais, femme, il est des prestiges qui a ne peuvent me tromper ! Je les pénètre malgré moi, et je c n'accorde mon affection que lorsque je puis accorder mon

< estime. »

< Le langage de ma sœur excusait à mes yeux l'indigna* tion que ses dédains et peut-être son tiiomphe inspiraient à la comtesse. « C'est une chose étrange, me dit-elle « un jour, qu^Âugustias me poursuive de son inimitié, c tandis que don Luis , Âlonso , tous les siens sont à mes « pieds. Ah! je vois de reste que le même sang ne coule « pas dans ses veines et les vôtres!... » Elle se tut, porta la main à son front avec une expression singulière d'angoisse> et reprit : « Le grand jour de la faveur a ébloui cette c( jeune fille, transportée tout à coup du séjour des champs « au milieu des pompes de nos palais : elle osa, dès le pre- « mier jour, me repousser ; partout ma rivale, son frère a une c manière d'idolâtrie pour elle, qui m'emporterait jusqu'à « la furie si j'acceptais des droits sur lui. Vous pouvez être c tranquille, Pablo, je n^en accepterai jamais. Mais j'aurais « pu me venger et la perdre dans le monde vaniteux où nous « vivons; je le pourrais encore : votre père, qui ne sait pas « avoir un secret pour moi, dont je mènerais la vieille che- « Valérie au bout de la terre , m'en a donné les moyens ! » Les regards de Matéa rencontrèrent une lettre que le dernier

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courrier d'Amérique lui avait apportée ; elle garda le silence et je ne pus obtenir l'explication de ses étranges paroles.

Matéa plaçait dans le triomphe du prince des Âsturies l'espoir de toutes les réparations que rêvait sa fierté blessée. Elle eut la satisfaction de voir les amis de Théntier du trône profiter de son état pour s'assembler auprès de son lit de douleur, une ou deux fois, sans être remarqués ; ses discours irritaient la colère que l'inquiétude d'une auguste défection continuait de leur donner. Là régnait sir Georges , qui ne craignait plus de se montrer, et peut-être n'était-il pas sans quelques intelligences avec la cour depuis les mécontentements que donnait au roi et à la nation l'affaire de Naples. Là se rencontraient les trois hommes qui avaient le plus d'opposition dans les principes. Sir Georges ne comprenait la royauté qu'avec le contre-poids des deux chambres , en ne comprenant et ne voulant les deux chambres que sur le sol britannique : car il ne croyait digne de ce grand régime que son pays. Homme de savoir et de courage, Fray Cayétano n'admettait pour le pouvoir souverain que deux appuis, l'autel et l'échafaud ; il étendait ses doctrines absolues à toute la terre. Don Domingo était un admirateur aveugle de tous les actes du drame sanglant de la révolution française. Longtemps adhérent enthousiaste de Napoléon, maintenant rejeté dans le parti anglais par ses intérêts compromis et y portant toute la violence de son caractère, il était de ces hommes qui semblent ici-bas tout exprès pour prouver à quel point un cœur sensible et une imagination ardente peuvent se prêter au délire des factions. Quand on interroge la conscience de quelques-uns de ces sectaires prêts à se précipiter dans tous les emportements, dans tous les attentats peut-être, on reconnaît, en frémissant pour soi-même, combien les émotions les plus généreuses, par cela seul qu'elles sont plus vives, savent fermer notre âme à la voix de la justice et de l'humanité. Peut-être sur cette arène glissante et trompeuse du monde politique , les hommes

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faits pour les grandes vertus sont-ils le plus près de déchoir jusques aux grands crimes. J'assistais à tous les conciliabules sans qu'on prît garde à moi. Si ma raison n'était pas complice de cette étrange coalition, mon habit me donnait Fair de l'être. Une correspondance mystérieuse fut convenue entre Madrid et le prince. J'acceptai le périlleux honneur de servir d'intermédiaire. C'était protester contre les scandales de don Manuel, secouer l'oisiveté du cloître, prendre un rôle dans de grandes scènes. C'était surtout rendre pluis doux, par l'espoir de relations suivies, un lien nouveau et fatal qui tenait déjà toute mon âme enchaînée. Matéa était pour moi un spectacle dont mon esprit, mon cœur, mes re^ gards ne pouvaient plus se passer.

a Maria, loin de cacher ses opinions et ses sentiments ne craignait pas de laisser lire à tous les yeux son attachement pour l'auguste opprimé de l'Ëscurial. J'essayai de la lier plus étroitement à sa cause. « Frère de mon cœur, me ré- «c pondit-elle, tu peux tout me commander, depuis que tu « es entré en religion, hormis ce que ma conscience concc damne. Dieu sait que, j'ai horreur du pouvoir qui pèse sur « la monarchie, de l'alliance à laquelle il nous assujettit, a des malheurs qu'elle entraine pour notre chère Espagne. « A défaut de cent autres raisons, il y a un jour dans la vie « de Bonaparte qui me semblait devoir creuser un abîme « entre lui, ses fausses grandeurs, sa gloire fatale, et les rois « Bourbons, leurs ministres, leurs sujets. Pourtant, il y a « quelque chose qui m'afflige peut-être encore davantage, « c'est d'entendre parler de déplacer de vive force les rênes « de la monarchie. C'est de voir les plus saints personnages « conspirer avec mon neveu don Carlos , qui se vante d'être « athée ; avec don Domingo, qui est républicain; avec tous « les commerçants qu'irrite la guerre maritime et qui sont « esprits forts. Vierge sainte! comment comprendre de « semblables alliances ! comment les comprendre surtout « chez d'illustres défenseurs des doctrines avec lesquelles a j'ai grandi. Violenter l'autorité royale est bien hardi,

VISITE A L^ÂTSULAÏ BT HÉGIt DE L^ERMITE. 871

mêm6 pour défendre, comme on l'assure , la religion de Jésus-Christ. Je ne sais pas quels disciples vous réserve la Providence : mais je sais trop quels devanciers et quels maîtres elle vous a donnés !

< On a prétendu déjà me donner un rôle dans ce drame extraordinaire : ma chère et vénérable Dolorès, pour qui j'ai des entrailles et un respect, non de sœur, mais de fille, l'a tenté plus d'une fois. La de D*"* a pris la peine de venir essayer sur moi l'empire de sa facile éloquence. Elle voulait m'entrainer à son exemple, qui eût suffi pour m'arrèter. Ne tente pas à ton tour, frère de mon cœur! Tu échouerais! Je ne dois avoir, je n'ai qu'une ambition^ c'est de vivre paisible, et, s'il se pouvait, ignorée. Je sais trop que le nom des femmes ne fait pas un bruit qui ne compromette leur repos et peut-être leur renommée.

< Il ne m'appartient pas d'ailleurs, car cela ne peut convenir à don Osorio, de me jeter dans les aventures et dans les factions. Une seule chose m'a paru un devoir. Tu te rappelles le docteur don Mathias, l'ami, le précepteur de notre enfance; il a perdu une chaire d'histoire conquise par lui au concours, avec un réel éclat, dans l'université de Salamanque , et il Ta perdue pour n'avoir pas ouvert ses leçons à des insinuations criminelles sur la flexibilité du droit de succession. 11 était sans état et sans pain. Je l'ai recueilli pour le service de ma chapelle, quoique ses principes m'effraient bien souvent, et que son érudition me déconcerte plus qu'elle ne me rassure. J'ai su gré au loyal cœur de don Osorio de ne pas s'arrêter non plus que moi à la crainte de la disgrâce. Je ne lui proposerai pas d'autres levées de bouclier contre l'autorité du roi notre seigneur! »

a On sut que don Fernand avait repoussé les projets d'alliance de famille qu'osait lui présenter le prince de la Paix. Cette victoire obtenue , on se dispersa. Don Manuel imagina une autre tentative, celle d'un rapprochement

fondé sur un changement de politique extérieure, sur la rupture avec Napoléon et l'entrée de l'Espagne dans la quatrième coalition dont les apprêts retentissaient en Europe de toutes parts. 11 ne s'agissait plus de remplacer doila Antonia, mais de la venger. Maria, dans ses sentiments connus, semblait mieux placée que personne pour cette négociatipn, et devait être touchée de la double gloire qui lui était oflerte. Le commandeur, qui nourrissait pour elle une passion opiniâtre, pensa qu'elle serait heureuse et fière de travaillera ramener la concorde au sein de la maison royale, en faisant entrer l'Espagne dans le prétendu soulèvement de tous les peuples et de tous les rois contre celui qu^elle appelait un conquérant sans titre et sans foi! Ses opinions, son esprit, sa grâce entraînante lui rendaient ce rôle facile.

« Les efforts du lieutenant du prince de la Pahc échouèrent comme ceux de ses ennemis. Maria refusa de seconder ces projets, ne pensant pas , disait-elle , qu'il dût y avoir d'accommodement avec l'indignité. Le commandeur, repoussé dans ses vues d'ambition qui en cachaient de plus intimes, éclata en menaces terribles. Il promit de se venger : ses traits disaient assez qu'il saurait être fidèle à sa parole. Matéa triomphait, et des fureurs de Jaïmé, et de la disgrâce de la marquise, et des embarras croissants du prince de la Paix.

« On voulut, en effet, essayer sur Maria du pouvoir de la disgrâce : la cour lui fut sévère ; jusques au milieu de Madrid, où elle était retournée, la solitude l'environna. Mais vous allez comprendre où les esprits en étaient venus: cette impression ne dura qu*un moment ; la foule recommença promptement à se presser autour de la marquise indifférente et intrépide : « Le monde, m'écrivait-elle, est comme « ces flots obéissants qui vont violemmentoùleventles porte, « puis reviennent peu à peu aux plages qu'ils ont brusque- « ment abandonnées. Ce qu'on appelle au palais le parti c du prince des Asturies recueille tout ce que don Manuel € et ses satellites irritent ou dédaignent; et, comme ce parti

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€ est à peu près la nation entière, il ouvre un vaste refuge n aux victimes des puissants du jour. Mais ce rôle de vie- € time ne convenait ni à la simplicité de ma vie, ni à ma c dignité, et c'est l'accepter que d'appeler les mécontents € à notre aide. J'ai fermé ma maison jusqu'au jour où j'ai c vu la cour même, par un phénomène nouveau, se presser c à ma porte. Je l'ai ouverte à tous ! Je ne distingue pas < entre les Espagnols ; mes préoccupations sont ailleurs. » a Dans ses perplexités, don Manuel prit un parti étrange; il se résolut étourdiment à passer au parti anglais, sans préparatifs, sans négociations, du jour au lendemain. 11 se persuada qu'adopter les alliances de ses adversaires, ce serait désarmer bon gré mal gré leur haine; la forcer en quelque sorte dans ses retranchements. Les événements se précipitaient. La nouvelle guerre continentale allait éclater. Cette fois, c^était la Prusse qui s^ofirait vaillamment à en porter le poids. Sir Georges était ivre d'espérances; il avait trouvé secrètement accès auprès du maître des Espagnes, et, sans s'inquiéter du parti de don Fernand, que ses menées avaient constitué à l'état de conspiration, ses intrigues, ses promesses, Tor peut-être, déterminèrent la plus désastreuse

des folies.

€ Godoy embrassa brusquement le système de la coali-

tiou; si brusquement qu'un jeune homme destiné aux premiers rôles dans nos orages, don Augustin Ârguelles, grand de taille et d'air, laid de traits, mais beau d'expression, de r^ards et d'éloquence, celui que les certes de Cadix, dans leur enivrement, ont nommé le Divin^ ayant été envoyé en Angleterre pour négocier le changement d'alliance, faire des conditions, stipuler des avantages et des garanties, il s'arrêta eourt à Lisbonne en lisant dans les journaux un document qui opérait à ciel ouvert le changement de front de la monarchie espagnole. Don Manuel sembla craindre de ne pas arriver assez tôt pour partager les dépouilles de son protecteur. On le vit tout à coup, en pleine paix, quand l'empereur marchaitavec sécurité au devant des assauts du Nord, lancer

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au public étonné un manifeste où son héros de la veille était désigné comme Yennemi du mande, 11 ne s'était donné le temps » ni de mûrir ses desseins et d'assurer sa propre résolution , ni de porter un soldat sur les Pyrénées et de dénoncer à Napoléon ses hostilités inattendues, ni de s'assurer du moins le bon vouloir de l'Ànglet^re, la levée du blocus de nos ports, la sécurité de nos États d'outre-mer, des subsides pour nos armements, des secours en cas de revers. C'était associer à tous les torts de la perfidie toutes les fautes de la témérité. La proclamation du 5 octobre (1806) restera dans l'histoire comme le document à la fois le plus auda*cieui et le plus imprévoyant dont ses fastes soient chargés. Le favori de la fortune parlait à l'Espagne, en son propre nom, comme le vrai et seul souverain; il invitait l'ardeur martiale de la nation à suivre ses bannières^ et promettait aux provinces qui lui enverraient des chevaux, de l'argent, des hommes, d'étendre sur elles le manteau de sa reconnaissance ! Par ce langage où l'audace le disputait au ridicule, qui était l'usurpation même, il ajoutait au soulèvement des eceurs espagnols, tout en appelant sur sa tête et sur les nôtres les foudres de Napoléon. Cet appel insensé laissa l'Espagne immobile et arriva à Napoléon victorieux. Partie de San-Lorenzo, deux jours avant la déclaration de guerre de la Prusse, la proclamation alla surprendre Napoléon sur le champ de bataille d'iéna : elle alluma, parmi les feux de la victoire, les colères qui ont renversé, quinze mois plus tard , le trône de nos rois.

« Godoy était de ces homoies qui font mal le bien même. Lorsque depuis longtemps esclave de l'empereur, il se dé^ termine à secouer le joug d'une altière amitié, comprend-on qu'il commence par menacer un pouvoir de géant avant de s'être mis en mesure de le combattre, qu'il rompe avec son terrible allié sans avoir pris le temps de se réconcilier avec ses ennemis ! Ainsi, le vainqueur du monde put nourrir contre nous au fond de la Pologne d'implacables ressentiments, tandis que la Grande-Bretagne continuait d'assiéger nos

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ports, nos chantiers, nos rivages des deux mondes. Il s*était fermé les Pyrénées sans nous rouvrir l'Amérique !

« Ces événements produisaient parmi nous une impression inexprimable. Tout le monde comprit que les destins de la monarchie y étaient attachés. Personne ne suivit don' Manuel dans son évolution ridicule et fatale. Il n'aperçut pas^ autour de lui un ennemi de moins; seulement, on lui sup-* posa un ennemi de plus, le plus formidable qu'il y eut dans: l'univers. On ne s'inquiéta que des moyens de conjurer ce nouveau péril de la monarchie espagnole. Les amis les plus accrédités ou les plus illustres de don Fernand , pour châtier à la fois le prince delà Paix et le cabinet de Saint-James de leur rapprochement clandestin et incomplet , autant que pour détourner de nous les foudres qui avaient mis les Bourbons de Naples à néant, eurent la pensée de diriger' les regards de don Fernand vers le protecteur que don Manuel venait d'abjurer. Ce fut un élément de manœuvres et de conspirations nouvelles, une nouvelle preuve de notre mortel abaissement. Tous les points de vue changèrent; je ne scandalisais plus Fray Cayétano, quand, signalant dans le moderne Charlemagne le restaurateur de l'autel et du trône, — ic Napoléon, lui disais-je, n'est pas l'héritier de l'Assemd blée constituante ; il est celui de Louis XIY. t>

€ Â ce moment, l'Espagne entière était à ses pieds : la cour consternée et le prince des Asturies, le parti monastique et Godoy. Godoy, pour réparer sa faute et rentrer en grâce, multipliaient les désaveux, les otfres, les lâchetés. Il n*y avait pas d^explication si risible à laquelle il ne se résignât. L'empereur du Maroc et le cabinet britannique étaient tour à tour V ennemi du monde que sa proclamation avait entendu désigner : ce n'était plus le maître de la France! Le soleil d'iéna avait dessillé ses yeux.* Jamais un grand peuple n'avait eu une si étrange et si indigne attitude aux yeux des peuples. C'était pis mille fois que Trafalgar, et la honte débordait de tous les cœurs es-' pagnols.

«Pendant cet oragtt^t&craiiesse s'était remise lentement Les médecins voulurenl xfàléie quittât Thabitation de San- Lorenzo et l*hiver de la Castille» pour l'éternel printemps des bords qui l'avaient vue naître. Je comptais les jours qui s'écoulaient, et ma vie senahlait prête à m'échapper comme elle.

« Un soir, qu'elle essayait ses forces, je l'aidai à gravir la cime à laquelle le village de San-Lorenzo est suspendu; nous arrivâmes aux bords du ravin que les torrents ont creusé entre le Malagon et la longue chaîne du RoméraL Là, les deux croupes sont réunies par l'arca del Âgua, vaste réservoir où toutes les sources de la montagne apportent le tribut de leur onde limpide. La comtesse s'assit auprès du simple monument. Entourés de rochers , dominant le royal monastère et sa longue façade de plus de sept cents pieds , et ses cours, ses galeries sans nombre , et son dôme superbe, nous admirions la scène immense qui se déroulait devant nous. La vallée, avec-ses deux villages, ses prairies, ses jardins, disparaissait pressée entre la montagne où nous étions et les mamelons de Collado ; plus loin, le ruisseau inconnu du Guadarrama, et le Mançanarès, plus faible, plus illustre, comme s'ils eussent craint de fuir inaperçus, annonçaient leur cours par deux ligues de brumes blanchâtres qui allaient serpentant d'une manière uniforme jusqu'à l'horizon lointain. Par delà ces légers nuages, se déployait la plaine sans bornes, image toujours fidèle de l'Océan, ^oit que les brouillards du matin la couvrent tout entière d'une nappe humide, soit que la lumière du soir se réfiéchisse sur cette croûte brûlante comme sur le miroir des mers. Dans cette longue étendue, Madrid et quelquefois Tolède arrêtent seuls le regard; vastes cités qu'on prendrait pour de légers et brillants esquifs, fixés par une ancre immuable sur cet immobile Océan.

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€ Le soleil venait de disparaître derrière les montagnes; ses rayons ne doraient plus les neiges du Puerto; les ténèbres de nos nuits sans crépuscule s'épaississaient autour de nous. Maléa s'abandonnait ainsi que moi à une muette rêverie ; nous étions accompagnés, dans le cours de nos méditations , par le bruit effroyable des eaux captives près de nous. On eût dit qu'un fleuve tout entier roulait en cataractes le long des roches aiguës du Romérah

« Tout à coup la comtesse saisit mon bras : elle frémissait ; ses lèvres tremblent en essayant de prononcer des paroles ; la peur ne laisse passage qu'à des cris entrecoupés, c Là, là, » dit-elle en désignant l'aqueduc à mes regards; et sur le seuil je distingue à travers les ombres un être inconnu qui s'agite et marche vers nous; je veux entraîner mon amie. Une main prend la sienne, et une voix s'écrie : « Ne c fuyez pas, il faut m'entendre !» — La figure mystérieuse portait un voile blanc ; au milieu des ténèbres, ses yeux brillaient d'une vive flamme. Elle profère des mots barbares, regarde le ciel , et dit à la comtesse épouvantée : € Comtesse de D***, vous n'êtes pas guérie. — Quoi! ma € vie serait menacée encore ? — Vous n'êtes pas guérie ! c vous avez une blessure qui ne fera que s'envenimer de « jour en jour! — Que dis-tu ? — Le mal dont je parle est c au cœur. Il est une femme dans ce monde qui fera votre « étemel tourment : elle a reçu la mission de venger qui- « conque fut outragé, quiconque fut trompé par vous. Votre c oi^eil a bien souffert, ces derniers temps, quand elle « avait à ses pieds cette cour qui vous dédaigne et vous « repousse] Que de larmes vous avez répandues dans le t secret des nuits ! » — Matéa était hors d'elle-même. — • € Tu es, dit-elle , la Gitana qui me persécute de ses oracles 5 depuis Salamanque. — Peut-être , reprit l'inconnue avec € l'accent d'une joie ennemie; mais convenez que je sais c lire dans votre âme aussi bien que dans le firmament, tt Nous autres, vers de terre, nous osons percer de part en « part le cœur des chênes altiers. 11 n'y a qu'un Dieu au

« ciel, et sa main nous a tous pétris du même limon. Vous « nous écrasez ; il faut bien que nous puissions quelquefois « vous le rendre! »

c Matéa s*enfuit vers le village. La bohémienne s'attache à nos pas. « Révérendisshne Fray Pablo, me dit-elle , avez-

< vous raconté à Son Excellence Timpression qu'elle fit sur « vous le soir où elle s'offrit à vos regards dans le jardin « des infants ? »

« La comtesse gardait le silence; ma raison étonnée ne trouvait pas d'explication à ce que je venais d'entendre. Comment cette femme savait-elle ce que chacun de nous avait pensé et senti ? Je n'avais déposé ce souvenir que dans l'oreUle et le cœur de Matéa. A qui l'eût-elle répété? Nous arrivâmes aux premières maisons de San-Lorenzo; je pus voir la Gitana ; ses traits et sa démarche avaient quelque chose d'extraordinaire. Sa chevelure pendait enveloppée dans un filet de soie; sa mantille blanche, drapée autour de ses épaules, venait couvrir son front, où un bandeau rouge la fixait; une robe des bayètes bigarrées de Ségovie dessinait de grands plis le long de sa taille légère ; un tablier blanc complétait sa parure, et de grandes boucles d'argent brillaient sur son pied sans en cacher l'élégance. Elle était jeune et belle ; le feu de l'Andalousie éclatait dans ses yeux. Je fus frappé de l'ironie dédaigneuse et perfide qui animait son sourire, c Mon ré-

< vérendissimc père, me dit-elle en nous suivant à travers « le village, vous me regardez comme si j'étais une réprou- « vée. Rassurez-vous ; grâce à la mère du Sauveur, j'ai c reçu l'eau du baptême ; et ma tribu, quoi qu'on en puisse c dire, n'a pas de commerce avec Satan. » Peu après, elle ajouta : <x Maudissez le jour où vous avez vu pour la prec mière fois le serpent ! Vous ne lui avez pas brisé la tête € comme la Vierge du Calvaire. Préparez-vous à un long ff repentir... ]> Elle fit une pause, puis elle ajouta :

« Sachez que rien n'échappe à ses arts perfides, ni l'é- « tudiaut , ni le vieillard, ni lé militaire, ni l'honune puis-

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« gant , ni Tévèque , ni le religieux , ni Thérétique. « Ah! vous n'avez pas vu que son agonie même ten- « dait des embûches à votre candeur! La malheureuse < tentera de séduire le fossoyeur qui la scellera dans les « murailles du campo santo ! »

c Matéa, hors d'elle-même, touchait au seuil de la royale résidence. L'étrange sibylle l'interpelle en disant ; « Votre « cœur s'est pris à ses propres pièges! Vous cédez à un penc chant désormais plus fortqqevous, etvousméritez tous les € chagrins qu'il vous prépare ; car c'est par haine que vous « aimez. Vous craignez le bonheur d'une autre. — Femme, € je ne t'entends pas.— Ah! vous ne m'entendez pas?VotrQ ic Excellence veut-elle que je dévoile le mystère qu'elle a dé- « robe par ses séductions au dernier vivant des preux, faits c à l'image de don Galaor? » A ce mot, la fille de Domingo s'élance avec effroi pouv arrêter les paroles de la magicienne, qui reprend : « Vous ne m'entendez pas ! hé bien , comprec nez ceci : Veuve un jour, et toujours l'égale des anges, la € marquise de C***, partout votre heureuse rivale, parta- € géra avec don Alonso ses titres et ses trésors. » La comtesse paraissait accablée. « Femme, m'écriai-je, que veux- € tu dire? La marquise de G*** est sa sœur. — Sa sœur! » reprit la gitana. Les éclats d'un rire insultant accompagnèrent ce mot, et elle se perdit dans les ombres de la montagne en répétant : « Sa sœur ! »

« Doîia Matéa partit le lendemain pour Cadix. Je l'accompagnai jusqu'à la limite des jardins du monastère. Ce fut, à ses côtés, dans sa voiture, quand ses lèvres s'inclinaient sur ma main tremblante, que je redescendis ces hauteurs si douloureusement franchies trente mois auparavant. Les prédictions de la prophétesse, ce que ces oracles avaient de menaçant pour moi , ce qu'ils avaient d'insaisissable , remplissaient ma pensée, et je ne pouvais me défendre d'une impression superstitieuse. Pourquoi n'ai-je pas compris que l'ardente Gaditane dominait mon existence comme une puissance ennemie ? Je n'achèverais pas, sous le poids

des remords, une vie d'égarements, pour arriver à la vie des ehâtiments qui ne doivent pas finir. »

L'ermite s'arrêta. Le désespoir se peignait dans son œil immobile; je fis d'inutiles efforts pour réveiller son at-* tention et obtenir la suite de son récit ; l'infortuné ne m'entendait plus.

Je m'éloignai , surpris et charmé d'avoir retrouvé parmi ces montagnes l'un des héros du manuscrit d'Aïnhoa. J'admirais que, du fond de sa cellule, Fray Pablo jetât des regards d'envie sur la destinée de son frère , alors qu'Âlonso promenait, à travers les croupes des Cordillères et des Andes, les mêmes feux et le même désespoir. Voilà bien la témérité des regrets et des vœux de l'homme ! Toujours mécontent de son partage, il croit ses semblables mieux traités que lui par le sort , et s'il pouvait entrer dans le secret de leurs pensées , qu'y trouverait-il le plus souvent ? Les chagrins dont lui-même est consumé. Le roi et le pasteur ont reçu le même lot des mains de l'équitable Providence. Les circonstances du dehors ne font pas le bonheurt plus que les atours ne font la beauté : c'est tout au plus s'ils la rehaussent.

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