DIAGNOSTIC ALARMANT
Don Bosco va bien mal. L'estomac ne veut rien garder; point d'appétit. Toute la journée se passe au lit, à cause de l'oppression, devenue plus pénible encore, et de la fièvre.
Le médecin nous jette dans l'angoisse. « Si le malade continue de ce train, tout sera fini en quatre ou cinq jours. »
L'infirme paraît ne se douter rien ; il est tranquille et plaisante doucement.
Le soir, à 8 h. 1t2, il nous dit: — Aujourd'hui, vers 4 heures, j'ai cru que le moment était venu de partir. Je ne connaissais absolument plus. Je me sens beaucoup mieux maintenant.
Puis, après avoir pris une soupe légère , il s'adresse an secrétaire: Viglietti, donne-moi un peu de café à la glace...
mais surtout qu'il soit chaud, n'est-ce pas? Et il riait
de bon cœur.
(1) Marie, protégez-nous contre l'ennemi, et à l'heure de la mort, recevez-nous.
« JE M'EN VAIS À L'ÉTERNITÉ » - DON' BOSCO ET SES FILS - LES DOCTEURS - LE CARDINAL AL1MOXDA - LE CONFESSEUB.
Nos inquiétudes augmentent. Le bon Père ne peut supporter aucune nourriture.
Vers midi, il dit au secrétaire: — Fais en sorte d'avoir un autre prêtre avec toi. J'ai besoin qu'il y ait toujours quelqu'un qui puisse me donner l 'Extrême-Onction.
— Bon Bosco, répondit ïe secrétaire, Don L'un est tonjours dans la chambre voisine. Bu reste, vous n'êtes pas malade à parler ainsi.
— Sait-on , reprit le malade . sait-on dans la Maison que je suis si mal?
— Oui, Bon Bosco, on Je sait, non seulement ici, mais dans toutes les autres liaisons, et maintenant, dans le monde entier; et partout on prie.
— Pour que je guérisse? Je m'en rais à l'éternité! Notre si bon Père est en proie à une vive émotion. A tuas
ceux qui l'approchent il indique une pensée à retenir, comme s'il devait les quitter.
11 multiplie les recommandations. A Don Bonetti: — Sois toujours le soutien de Bon Mua; au secrétaire: — Pense à préparer le saint Viatique. Nous sommes chrétiens: je fais volontiers le sacrifice de ma vie.
A midi et demi, trois catholiques belges demandent à le voir. Il y consent, pourvu qu'ils promettent de prier pour lui.
A lires les avoir bénis, il leur dit: — Promettez-moi de prier pour moi. pour les Salésicns et spécialement pour les Missionnaires.
Un de si\s tout jeunes prêtres, venu pour le voir, reçut la commission suivante: — Bis à ta mère que je la salue, et que je lui recommande d'élever chrétiennement sa famille:
qu'elle prie aussi pour toi, afin de t' obtenir la grâce de rester toujours un bon prêtre, et de sauner beaucoup d'âmes.
Il insiste beaucoup pour que tout soit prêt, quand il faudra l'administrer.
Vers 2 heures, se sentant plus mal, il murmure à l'oreille de Mgr. Cagliero: Ne manquez pas de dire à Monsieur L*** qu'il se souvienne de nos Missionnaires: à mon tour, je me souviendrai de lui et de son excellente famille. Priez tous pour moi. Je demande à tous mes confrères de prier pour moi, afin que je meure en grâce arec Dieu: je ne désire
pas autre chose ; qu'ils aient tous une foi vire et qu'ils
Vent retiennent par de saintes œuvres.
Les anciens de l'Oratoire , Don Belmonte , Don Lazzero , Don Berto, Eossi Joseph et Buzzetti, tous ceux que nous avons déjà nommés, et bien d'autres encore, se remplaçaient à son chevet. Il parlait avec difficulté, mais son accueil n'en était que plus affectueux. Ses cruelles souffrances ne parvenaient point à troubler la sérénité habituelle de son âme d'enfant; et sur son lit de douleur, il avait les mêmes saillies aimables qu'aux jours de sa jeunesse.
Ne pouvant pas toujours parler à ceux qui lui rendaient visite, il portait parfois la main au front, pour leur faire au moins le salut militaire, ou tout autre signe d'amitié.
Souvent aussi, il indiquait le nouvel arrivant par ces mots : Le vois-tu? C'est lui.
En donnant sa main à baiser, il pressait affectueusement celle du visiteur, en disant: — Oh! voilà mon ami; tu es toujours mon ami.
Il n'oubliait rien. S'adressant à un de ses fils: Je sais, dit-il à voix très basse, je sais que ta mère se trouve dans le besoin. Parle en toute liberté et à moi seul, sans communiquer ton secret à qui que soit. Je te donnerai moimême tout ce que tu jugeras nécessaire: personne n'en saura rien.
Il voulait savoir de tous l'état de la santé, si le froid n'éprouvait pas trop, si on manquait de quelque chose : et toutes ces questions, il les faisait avec le plus vif intérêt.
Il fallait le tenir au courant de tout. Monseigneur Cagliero avait mission de lui faire connaître l'ordre de la journée, les occupations de chacun, le travail plus important qui s'exécutait actuellement dans la maison. Il imposait à ses infirmiers le repos et la récréation.
Mais on avait peine à lui obéir: l'amour retenait à son chevet , comme invinciblement , ceux qui avaient la précieuse consolation de soigner leur Père bien-aimé. Que de fois sa profonde tendresse pour ses fils lui a fait répandre des larmes silencieuses, à la pensée de la séparation suprême! Il répétait souvent, et quand il était encore dans la force de l'âge: — L'unique scicrifice que j'aurai à faire à l'article de la mort, sera de vous quitter.
Combien et comnn'nt il aimait, nous ne pourrons jamais le dire! Il cherchait par de gracieux petits mots, à détruire l'impression pénible que nous causaient ses souffrances.
Un des Supérieurs majeurs ne pouvait retenir sa douloureuse émotion en voyant le malade brisé par le mal. — Astu déjà goûté? demande Don Bosco d'un ton moitié sérieux, moitié badin. — Demande donc à Don Yiglietti, s'il a goûté, lui.
On eût dit que chacun possédât son cœur tout entier.
Un jour, un jeune prêtre Salésien essayait de prouver à quelques confrères qu'il avait joui d'une particulière intimité avec Don Bosco. On l'écoutait en silence; mais au bout d'un instant, un de ses auditeurs l'interrompit par ces mots : — Pour tous ceux qui sont ici , la démonstration est inutile : chacun d'eux pourrait en dire autant et croit avoir été le préféré. — C'est la vérité, s'écria l'assistance.
Et des milliers de personnes ont le droit de tenir le même langage.
A :i h. 1[4. longue consultation médicale. Le docteur Albertotti, médecin-traitant, a voulu partager la responsabilité avec deux éminents confrères: M. Fissore, professeur à l'ÎJniversité do Turin, et M. Vignolo. Don Bosco parait un peu soulagé-. Dieu seul peut reconnaître dignement les soins empressés, les innombrables visites de jour et de nuit, le dévouement infatigable et désintéressé, les marques de pieuse vénération de ces princes de la science; ils ont pris rang parmi nos plus insignes bienfaiteurs. Notre bien-aimé Père ne pouvait les remercier que par des larmes.
A 4 h. 1[4, S. E. le cardinal Alimonda est introduit auprès du cher malade, qu il embrasse avec une tendre et paternelle effusion.
Don Bosco ôte respectueusement son bonnet et dit: Eminence, je vous recommande de prier afin que je puisse sauver »ion âme. Ce fut sa première parole. Il ajouta ensuite: — Je cous recommande ma Congrégation ; puis se prit à pleurer.
Son illustre visiteur lui adresse alors une petite exhortation , lui parlant de la conformité à la volonté de Dieu, et l'engageant à se souvenir qu'il avait beaucoup travaillé pour la gloire de ce bon Maître.
Mais s'apercevant à ce moment que le malade tient encore son bonnet à la main, Son Eminence elle-même voulut le lui remettre sur la tête. Don Bosco , extrêmement ému , ne peut que répondre: — J'ai toujours fait tout ce que j'ai pu. Qu'il en soit de moi selon la sainte volonté de Dieu.
— Il en est peu, fait observer le Cardinal, qui puissent parler comme vous à l'article de la mort.
Don Bosco l'interrompit: — Temps difficiles, Eminence! J'ai passé des temps difficiles.... Mais l'autorité du Pape... V autorité du Pape; je l'ai dit à Mgr. Cagliero, ici présent, pour qu'il le répète au Saint-Père: les Salésiens sont pour la défense de l'autorité du Pape partout où ils travaillent, partout où ils se trouvent.
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Et le malade prononçait ces mots avec un air enflammé.
— Oui, cher Don Bosco, répondit Mgr. Cagliero, qui se tenait au pied du lit: Je me souviens: soyez sûr que je ferai votre commission an Saint-Père.
— Mais vous, Don Bosco, reprit le Cardinal, vous ne devez pas craindre la mort; vous avez recommande si souvent aux autres de se tenir prêts.
— Il nous en parlait sans cesse, poursuivit Mgr. Cagliero ; c'était même le thème préféré de ses entretiens.
— Je l'ai dit aux autres, ajouta l'humble prêtre; et j'ai besoin maintenant que les autres me le disent.
Après avoir béni le malade, Son Emmène? ne voulut point prendre congé de lui sans l'avoir embrassé à plusieurs reprises.
A 5 heures, arrive le confesseur de Don Bosco, M. l'abbé Griacomelli, son condisciple au Séminaire ; on les laisse ensemble quelques instants.
Quel souvenir nous rappelait ce bon prêtre ! Au cours d'une maladie mortelle qu' il fit en 1885, son pénitent lui avait dit en notre présence: — Sois joyeux; ne crains rien : ne sais-tu pas que c'est toi qui dois assister Don Bosco à ses derniers moments!
5S4: décembre.