QUE VOTRE VOLONTÉ SOIT FAITE
Fête de St. François de Sales ! Au dehors, joyeux carillons, musique grandiose, office Pontifical: dans tous les cœurs, les plus terribles angoisses.
Ce matin on hésitait à donner la sainte Communion au malade qui est dans un délire presque continuel; le secrétaire insiste, dans la pensée que la présence de Notre -Seigneur aura de salutaires effets.
On célèbre donc la Messe dans l'oratoire privé qu'une porte
met en comunication avec la pièce où se trouve le lit. Après l'élévation, Don Bosco demande à Don Sala : — Et si après la Communion les vomissements venaient à se produire?... Don Sala le rassure. Quand le prêtre se présente à son chevet, le malade est profondément assoupi ; le secrétaire élevant alors la voix: Corpus Domini nostri Jesu Christi... A ces mots Don Bosco tressaille, ouvre les yeux, regarde un instant la sainte Hostie, joint les mains et communie ; puis il répète lentement et avec onction les paroles d' actions de grâces que lui suggère Don Sala.
Ce fut sa dernière Communion.
Il retomba ensuite dans une insensibilité mêlée de délire, qui dura jusqu'à 5 heures.
Un mois à l'avance, il avait prévu cet état. Il était au lit depuis deux jours à peine, quand Don Rua vint lui demander dispense d'une certaine obligation; il répondit: — Je te la donne jusqu'au jour de Saint François de Sales. Si tu en as encore besoin après, tu iras te la faire renouveler par ton confrère ***.
Nous avons employé le mot délire pour exprimer des apparences; mais nous avons des indices certains que l'extrême faiblesse n'avait pas ôté à notre bien-aimé Père sa lucidité d'esprit.
Vers 10 heures du matin, il interrogea Don Durando en pleine connaissance ; apprenant qu'on célébrait la fête de Saint François de Sales, il témoigna une véritable joie. Il s'entretint aussi avec les médecins le plus naturellement du monde. Mais quand ils furent partis, il retomba dans un assoupissement assez court, d'où il sortit pour demander à Don Durando: — Qui sont ces messieurs qui viennent de s'en aller?
— Vous ne les avez point reconnus? C'étaient les docteurs Albertotti, Fissore et Yignolo.
— Oh si! Insiste donc auprès d' eux pour qu'ils restent aujourd'hui avec nous...
454 IY. — DEUIL
H voulait ajouter: à dîner, mais ne put prononcer un mot de plus.
Le sentiment de la gratitude n'avait rien perdu de sa vivacité dans ce pauvre veillard brisé par deux mois de cruelles souffrances. Il prononçait souvent, avec un ton de singulière tendresse, le nom des principaux bienfaiteurs de ses Œuvres. Un de ceux-ci avait son fils gravement malade : Eh bien, lui dit-il. j'entends que toutes les prières faite actuellement pour moi soient appliquées à votre fils pour lui obtenir la santé.
Le 15 janvier, veille de la fête du jeune malade, sans avoir pu consulter un calendrier, il dit tout à coup : — C'est demain St.-Marcél: envoie à Marcel un peu de ce raisin dont on nous a fait cadeau.
Ce soir il reconnaît encore et bénit M. le comte Incisa, général en retraite, prieur de la fête de St.-François de Sales, et Mgr. Eosaz, évêque de Suse, qui avait prêché le panégyrique de notre bienheureux Patriarche.
Dans la journée il avait dit au secrétaire : — Quand je ne pourrai plus parler et que quelqu'un viendra demander ma bénédiction, tu élèveras ma main et tu lui feras faire le signe de la croix, en prononçant la formule. Moi, je mettrai l'intention.
Lorsqu'il est assoupi, il parait ne comprendre que si on lui parle du Paradis et des choses de l'âme , et alors il incline la tête ou achève la prière commencée. Ainsi, tandis que Don Bonetti lui dit : Maria Mater grattée, tu nos al) lioste protège le malade poursuit: Et mortis hora suseipe.
Toute la journée nous lui entendons répéter: Mère!
Mère! Demain! Demain!
Et vers 6 heures du soir, à voix basse : Jésus...! Jésus...! Marie...! Marie...! Jésus et Marie, je vous donne mon cozur et mon âme... In ma nus tuas, Domine, commendo spiritum tneum... Oh Mère... Mère..! ouvres-moi les portes du Paradis!
Souvent il joint les mains et récite lentement les maximes
IY. — DEUIL 455
de la Sainte Ecriture qui lui servirent de règle durant sa vie entière: Diligite... diligite inimicos vesiros... Benefacite liis qui vos persequuntur... Quœrite regnum Dei... Et a peccato meo... peccato mco... munda.... munda me.
L' Angélus du soir sonne : Don Bonetti invite le malade à saluer la T. S. Vierge en disant : Vive Marie ! Don Bosco répéta: Vive Marie! avec une pieuse émotion. Un peu plus tard il se tourne vers Enria, un des anciens de sa famille religieuse, qui depuis deux mois passait toutes les nuits auprès de notre bien-aimé Père, f-t murmure d'une voix faible : Dis... comme s'il voulait adresser quelques mots à son fidèle ami; puis, sentant son impuissance à rien articuler, il ajoute: mais... mais... je te salue.
H récita ensuite l'acte de contrition en raccompagnant de l'invocation répétée: Miserere nostri, Domine.
Pendant quelques heures, il éleva fréquemment les bras vers le ciel en disant, les mains jointes: — Que votre sainte volonté soit faite! — A mesure que la paralysie gagnait peu à peu tout le côté droit, le pauvre majade continuait avec le bras gauche son geste de résignation, en répétant autant qu'il le pouvait: — Que votre volonté soit faite!
H avait complètement perdu l'usage de la parole; mais pour renouveler le plus souvent possible le sacrifice de sa vie, pendant tout le jour et toute la nuit suivante, il employait le peu des forces qui lui restaient encore, à lever constamment sa main gauche. Cette offrande muette était un spectacle dp profonde édification.
30 janvier.
l' adieu des fils.
Don Bosco ne parle plus : il semble n'avoir plus conscience de son être. La respiration, très pénible, est un gémissement.
Vers 10 heures du matin, Mgr. Cagliero récite les Litanies des agonisants et donne au bien-aimé malade la béné-
diction des Confrères du Carmel, en présence de plusieurs Supérieurs des Maisons Salésiennes de divers pays.
Ils dominent leur douleur pour suggérer au mourant quelques oraisons jaculatoires.
Don Berto, premier secrétaire de Don Bosco pendant de longues années , et son appui dans les conjonctures les plus critiques, réclama une place privilégiée au chevet de bon Père, qui les jours précédents lui avait dit à plusieurs reprises: — Tu seras toujours mon cher Bon Berto. — Don Sala ('■tendit sur les épaules de Don Bosco une chemise ayant appartenu à Pie IX de sainte mémoire, et que notre Père conservait comme un trésor. Ces deux cœurs étaient si bien faits l'un pour l'autre et s'aimaient tant!
Les médecins annoncent que le soir même, ou le lendemain matin au plus tard, avant le lever du soleil, tout sera fini.
La nouvelle de l'état de Don Bosco et de son prochain départ de ce monde se répand à travers l'Oratoire et y produit une explosion de douleur.
Les confrères demandent à voir une dernière fois leur bienaimé Supérieur et Père. Don Eua leur permet à tous d'aller lui baiser la main. Ils se réunissent en groupes silencieux dans l'oratoire privé, et pénétrent successivement dans la chambre où Don Bosco agonise. Il est là, sur son lit, la tête un peu inclinée sur l'épaule droite et maintenue haute par trois oreillers. Le visage est calme, point décharné ; les yeux à demi-clos, les mains posées sur la couverture. Il a sur la poitrine un crucifix, et aux pieds du lit on a placé l'étalé , insigne de la dignité sacerdotale.
Les fils, profondément remués à cette apparition déchirante, marchent sur la pointe des pieds, s'agenouillent au chevet du mourant et déposent un baiser de vénération sur cette main qui leur fut si secourable, et qui se leva tant de fois pour les bénir. C'est par centaines qu'ils défilent dans la petite
chambre, car ils sont accourus de tous les points. Puis vient le tour des deux classes supérieures, et des plus anciens parmi les apprentis. Cette scène de filiale tendresse dure toute la journée. Et tous voulaient lui faire toucher des objets pieux, pour les garder ensuite comme enrichis d'une précieuse bénédiction.
Cependant, on reçoit de la République de l'Equateur un télégramme annonçant l'heureuse arrivée à Guyaquil de nos missionnaires partis de St.-Nazaire le 10 décembre. Le voici : — Bosco, Turin (Italin) — Lïegamos bien. Càlcagno, présidente.
Don Rua se hâte de communiquer à Don Bosco l'heureuse nouvelle: il parut comprendre: en effet il ouvrit les yeux, et les leva vers le ciel comme pour rendre grâces.
A 3 h. Il 4. le secrétaire et Buzzetti Joseph étaient restés seuls auprès de notre bien-aimé Père qui ouvrit les yeux, jeta un long regard sur son secrétaire, puis lui mit la main gauche sur la tête.
Notre confrère Buzzetti, à la vue de ce mouvement, fondit en larmes en disant: Ce sont les derniers adieux: je ne l'ai jamais vu regarder de cette façon ces jours-ci. Etceprivilége devait cous être réservé à juste titre. C'est le dernier salut à son confident et sa dernière bénédiction.
Don Bosco était retombé dans son insensibilité première, et Don Viglietti continuait à lui suggérer des oraisons jaculatoires: Mgr. Cagliero, Mgr. Leto et d'autres Salésiens lui rendent aussi ce pieux service. On entend surtout répéter : — Jesu sjws mea, miserere mei; Maria Auxilium Christianorum, or a pro nobis.
Vers -4 heures du soir. le vénéré malade reçoit la visite de deux insignes bienfaiteurs de l'Oratoire, M. le comte Prosper Balbo et M. le comte Radicati. A 8 heures , arrive le confesseur de Don Bosco. M. l'abbé Giacomelli . qui prend l'étole et récite quelques prières du rituel. Un peu plus tard
458 IY. — DEUIL
le péril ne paraissant pas imminent, quelques-uns des Supérieurs se retirèrent ; mais Don Rua resta, et plusieurs autres avec lui.
3 1 janvier.